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Full text of "Le procès Zola, devant la Cour d'assises de la Seine et la Cour de Cassation (7 février-23 février, 31 mars-2 avril 1898) Compte-rendu sténographique "In-extenso" et documents annexes"

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LE   PROCÈS  ZOLA 

DEVANT  LA  COUR  D'ASSISES  DE  LA  SEINE 
ET  LA  COUR  DE  CASSATION 


L'AFFAIRE     DREYFUS 


LE 


PROCES 


Devant  la  Cour  d'Assises  de  la  Seine 
et  la  Cour  de  Cassation 

(*?   février- 23    février    —    31   mars- S    avril    1898) 


sJ\J\J\r\y~ 


COMPTE-REM  STlMMPHIfl  "IMXTENSO" 

ET 

DOCUMENTS        ANNEXES 


TOME  I 


PARIS 

AUX  BUREAUX  DU  "  SIÈCLE 


12,  rue  de  la  Grange-Batelière,  12 


P.-V.  STOCK,  EDITEUR 

8-9-10-11,  galerie  du  Théâtre-Français 
(palais-royal 


1898 

Droits  dV  traduction  réservés 


I  - 


3c 


LES  LETTRES  DE  M.  EMILE  ZOLA 


ET  LES  POURSUITES 


LES  LETTRES  DE  M.  EMILE  ZOLA 


ET   LES  POURSUITES 


Sommaire.  —  Lettre  de  M.  Emile  Zola  au  Président  de  la  République.  — 
L'assignation.  —  Lettre  de  M.  Emile  Zola  au  Ministre  de  la  guerre.  — 
La  signification  au  Parquet.  —  Liste  des  jurés. 


Le  13  janvier  dernier,  après  qu'un  Conseil  de  guerre  eut  acquitté 
Esterhazy,  M.  Emile  Zola  adressa  la  lettre  suivante  à  M.  le  Prési- 
dent de  la  République  : 


LETTRE  DE  M.  EMILE  ZOLA 

au  Président  de  la  République 


Monsieur    le  Président, 

Me  permettez- vous,  dans  ma  gratitude  pour  le  bienveillant 
accueil  que  vous  m'avez  fait  un  jour,  d'avoir  le  souci  de  votre 
juste   gloire  et  de   vous   dire   que  votre    étoile,  si   heureuse 
jusqu'ici,  est  menacée  de  la  plus  honteuse,  de  la  plus  ineifa 
cable  des  taches  ? 

Vous  êtes  sorti  sain  et  sauf  des  basses  calomnies,  vous 
avez  conquis  les  cœurs.  Vous  apparaissez  "rayonnant  dans 
l'apothéose  de  cette  fête  patriotique  que  F  alliance  russe  a  été 
pour  la  France,  et  vous  vous  préparez  à  présider  au  solennel 
triomphe  de  notre  Exposition  universelle,  qui  couronnera 
notre  grand  siècle  de  travail,  de  vérité  et  de  liberté1.  Mais 
(.uelle  tache  de  boue  sur  votre  nom  — j'allais  dire  suc  votre 


règne  —  que  cette  abominable  affaire  Dreyfus  !  Un  Conseil 
de  guerre  vient,  par  ordre,  d'oser  acquitter  un  Esterhazv. 
soufflet  suprême  à  toute  vérité,  à  toute  justice.  Et  c'est  fini. 
la  France  a  sur  la  joue  cette  souillure,  l'histoire  écrira  que 
c  est  sous  votre  présidence  qu'un  tel  crime  social  a  pu  être 
commis. 

Puisqu'ils  ont  osé,  j'oserai  aussi,  moi.  La  vérité,  je  la  dirai, 
car  j'ai  promis  de  la  dire,  si  la  justice,  régulièrement  saisie, 
ne  la  faisait  pas,  pleine  et  entière.  Mon  devoir  est  de  parler, 
je  ne  veux  pas  être  complice.  Mes  nuits  seraient  hantées 
par  le  spectre  de  l'innocent  qui  expie  là-bas,  dans  la  plus 
affreuse  des  tortures,  un  crime  qu'il  n'a  pas  commis. 

Et  c'est  à  vous,  monsieur  le  Président,  que  je  la  crierai, 
cette  vérité,  de  toute  la  force  de  ma  révolte  d'honnête  homme. 
Pour  votre  honneur,  je  suis  convaincu  que  vous  l'ignorez. 
El  à  qui  donc  dénoncerai-je  la  tourbe  malfaisante  des  vrais 
coupables,  si  ce  n'est  à  vous,  le  premier  magistrat  du  pays  ? 


*  * 


La  vérité  d'abord  sur  le  procès  et  sur  la  condamnation  de 
Dreyfus. 

Un  homme  néfaste  a  tout  mené,  a  tout  fait,  c'est  le  lieute- 
nant-colonel du  Paty  de  Clam,  alors  simple  commandant.  Il  est 
l'affaire  Dreyfus  tout  entière,  on  ne  la  connaîtra  que  lorsqu'une 
enquête  loyale  aura  établi  nettement  ses  actes  et  ses  respon- 
sabilités. Il  apparaît  comme  l'esprit  le  plus  fumeux,  le  plus 
compliqué,  hanté  d'intrigues  romanesques,  se  complaisant 
aux  moyens  des  romans-feuilletons,  les  papiers  volés,  les 
lettres  anonymes,  les  rendez-vous  dans  les  endroits  déserts, 
les  femmes  mystérieuses  qui  colportent,  de  nuit,  des  preuves 
accablantes.  C'est  lui  qui  imagina  de  dicter  le  bordereau  à 
Dreyfus;  c'est  lui  qui  rêva  de  l'étudier  dans  une  pièce  entiè- 
rement revêtue  de  glaces  ;  c'est  lui  que  le  commandant 
Forzinetti  nous  représente  armé  dune  lanterne  sourde,  vou- 
lant se  faire  introduire  près  de  l'accusé  endormi,  pour 
projeter  sur  son  visage  un  brusque  flot  de  lumière  et  sur- 
prendre ainsi  son  crime  dans  l'émoi  du  réveil.  Et  je  n'ai  pas 
à  tout  dire,  qu'on  cherche,  on  trouvera.  Je  déclare  simplement 
que  le  commandant  du  Patv  de  Clam,  chargé  d'instruire 
l'affaire  Drevfus.  comme  officier  judiciaire,  est,  dans  l'ordre 
des  dates  et  des  responsabilités,  le  premier  coupable  de 
l'effroyable  erreur  judiciaire  qui  a  été  commise. 

Le  bordereau  était  depuis  quelque  temps  déjà  entre  les 
mains  du  colonel  Sandherr.  directeur  du  bureau  des  rensei- 
gnements, mort  depuis  de  paralysie  générale.  Des  «  fuites  » 


avaientlieu,  des  papiers  disparaissaient!  comme  il  en  disparaît 
aujourd'hui  encore,  et  l'auteur  du  bordereau  était  recherché^ 
lorsqu'un  à'priorï  se  fil  peu  à  peu  que  cet  auteur  pe  pouvait 
être  qu'un  officier  de  l'état-major,  et  un  officier  d'artillerie  : 
double  erreur  manifeste,  qui  montre  avec  quel  esprit  super- 
ficiel on  avait  étudié  ce  bordereau,  car  un  examen  raisonné 
démontre  qu'il  ne  pouvait  s'agir  que  d'un  officier  oie  troupe. 
On  cherchait  donc  dans  la  maison,  onexaminail  les  écritures, 
c'était  comme  une  affaire  «le  famille.  un  traître  à  surprendre 
dans  les  bureaux  mêmes,  pour  l'en  expulser.  Et,  sans  que  je 
veuille  refaire  ici  une  histoire  connue  en  partie,  le  com- 
mandant du  Paiy  de  Clam  entre  en  scène,  dès  qu'un  soup- 
çon tombe  sur  Dreyfus.  A  partir  de  ce  moment,  c'est  lui 
qui  a  inventé  Dreyfus,  l'affaire  devient  son  affaire,  il  se 
fait  fort  de  confondre  le  traître,  de  l'amener  à  des  aveux 
complets.  ïl  y  a  bien  le  Ministre  de  la  guerre,  le  général 
Mercier,  dont  l'intelligence  semble  médiocre  ;  il  y  a  bien  le 
chef  de  l' état-major,  le  général  de  Boisdeffre,  qui  paraît  avoir 
cédé  à  sa  passion  cléricale,  et  le  sous-chef  de  l' état-major, 
le  généra]  Gonse.  dont  la  conscience  a  pu  s'accommoder  de 
beaucoup  de  choses.  Mais,  au  fond,  il  n'y  a  d'abord  que  le 
commandant  du  Patv  de  Clam,  qui  les  mène  tous,  qui  les 
hypnotise,  car  il  s'occupe  aussi  de  spiritisme,  d'occultisme,  il 
converse  avec  les  esprits.  On  ne  croira  jamais  les  expériences 
auxquelles  il  a  soumis  le  malheureux  Dreyfus,  les  pièges 
dans  lesquels  il  a  voulu  le  faire  tomber,  les  enquêtes  folles, 
les  imaginations  monstrueuses,  toute  une  démence  torturante. 
Ah  !  cette  première  affaire,  elle  est  un  cauchemar  pour  qui 
la  connaît  dans  ses  détails  vrais!  Le  commandant  du  Paty 
de  Clam  arrête  Dreyfus,  le  met  au  secret.  Il  court  chez 
Mme  Dreyfus,  la  terrorise,  lui  dit  que.  si  elle  parle,  son 
mari  est  perdu.  Pendant  ce  temps,  le  malheureux  s'arra- 
chait la  chair,  hurlait  son  innocence.  Et  l'instruction  a  été 
faite  ainsi,  comme  dans  une  chronique  du  quinzième  siècle. 
-d\\  milieu  du  mystère,  avec  une  complication  d'expédients 
farouches,  tout  cela  hase  sur  une  seuie  charge  enfantine, 
ce  bordereau  imbécile,  qui  n'était  pas  seulement  une  trahi- 
son vulgaire,  qui  était  aussi  la  plus  impudente  des  escro- 
queries, car  les  fameux  secrets  livrés  se  trouvaient  presque 
tous  sans  valeur.  Si  j'insiste,  c'est  que  l'œuf  est  ici.  d  où 
va  sortir  plus  tard  le  vrai  crime,  l'épouvantable  déni  de 
justice  dont  la  France  est  malade.  Je  voudrais  faire  toucher 
du  doigt  comment  l'erreur  judiciaire  a  pu  être  possible, 
comment  elle  est  née  dr>  machinations  du  commandant  du 
Paty  de    Clam,    comment    le   général  Mercier,    les    généraux 


—  (i  — 

de  Boideffre  et  Gonse  ont  pu  s'y  laisser  prendre,  engager 
peu  à  peu  leur  responsabilité  dans  cette  erreur,  qu'ils  oui 
cru  devoir,  plus  tard,  imposer  connue  la  vérité  sainte,  une 
vérité  qui  ne  se  discute  même  pas.  Au  début,  il  n'y  a  donc 
de  leur  part  que  de  l'incurie  et  de  l'inintelligence.  Tout  au 
plus,  les  sent-on  céder  aux  passions  religieuses  du  milieu 
et  aux  préjugés  de  l'esprit  de  corps.  Ils  ont  laissé  faire  la 
sottise. 

Mais  voici  Dreyfus  devant  le  Conseil  de  guerre.  Le  huis 
clos  le  plus  absolu  est  exigé.  Un  traître  aurait  ouvert  la 
frontière  à  l'ennemi,  pour  conduire  l'empereur  allemand 
jusqu'à  Notre-Dame,  qu'on  ne  prendrait  pas  des  mesures  de 
silence  et  de  mystère  plus  étroites.  La  nation  est  frappée  de 
stupeur,  on  chuchote  des  faits  terribles,  de  ces  trahisons 
monstrueuses  qui  indignent  l'Histoire,  et  naturellement  la 
nation  s'incline.  Il  n'y  pas  de  châtiment  assez  sévère,  elle 
applaudira  à  la  dégradation  publique,  elle  voudra  que  le 
coupable  reste  sur  son  rocher  d'infamie,  dévoré  par  le 
remords.  Est-ce  donc  vrai,  les  choses  indicibles,  les  choses 
dangereuses,  capables  de  mettre  l'Europe  en  flammes,  qu'on 
a  dû  enterrer  soigneusement  derrière  ce  huis  clos9  Non!  il 
n'y  a  eu,  derrière,  que  les  imaginations  romanesques  et 
démentes  du  commandant  du  Pat y  de  Clam.  Tout  cela  n'a 
été  fait  que  pour  cacher  le  plus  saugrenu  des  romans-feuil- 
letons. Et  il  suffit,  pour  s'en  assurer,  d'étudier  attentivemenl 
l'acte  d'accusation,  lu  devant  le  Conseil  de  guerre. 

Ah  !  le  néant  de  cet  acte  d'accusation  !  Qu'un  homme  ait  pu 
être  condamné  sur  cet  acte,  c'est  un  prodige  d'iniquité.  Je 
défie  les  honnêtes  gens  de  le  lire,  sans  que  leur  cœur  bon- 
di^^tk indignation  et  crie  leur  révolte,  en  pensant  à  l'expia- 
it j  Bmesurée.  'à-bas.  à,  1  ile  du  Diable.  Dreyfus  sait  plu- 
siè^J  [langues,  crime;  on  n'a  trouvé  chez  lui  aucun  papier 
compromettant,  crime;  il  va  parfois  dans  son  pays  d'origine, 
crime*  il  est  laborieux,  il  a  le  souci  de  tout  savoir,  crime: 
il  ne  se  trouble  pas,  crime;  il  se  trouble,  crime.  Et  les 
naïvetés  de  rédaction,  les  formelles  assertions  dans  le  vide  ! 
On  nous  avait  parlé  de  quatorze  chefs  d'accusation  :  nous 
n'en  trouvons  qu'une  seule  en  fin  de  compte,  celle  du  borde- 
reau; et  nous  apprenons  même  que  les  experts  n'étaient  pas 
d'accord,  qu'un  d'eux,  Al.  Gobert,  a  été  bousculé  militaire- 
ment, parce  qu'il  se  penne  II  ait  de  ne  pas  conclure  dans  le 
sens  désiré.  Ou  parlait  aussi  de  vingt-trois  officiers  qui 
étaient  venus  accabler  Dreyfus  de  leurs  témoignages. 
Nous  ignorons  encore  leurs  interrogatoires,  mais  il  est 
certain    que     tous    ne    l'avaient    pas    chargé  ;    et    il    est    à. 


remarquer,  en  outre,  que  tous  appartenaient  aux  bureaux 
de  la  guerre.  (Test  un  procès  de  famille,  on  esl  là  entre  soi. 
et  il    faut  s'en  souvenir  :    l'état-major  a  voulu  le  procès,  l'a 

jugé,  el  il  vient  de  le  juger  une  seconde  t'ois. 

Donc,  il  ne  restait  que  le  bordereau,  sur  lequel  les  experts 
ne  s'étaient  pas  entendus.  On  raconte  que,  dans  la  chambre 
du  Conseil,  les  juges  altaienl  naturellement  acquitter.  Et,  des 
lors,  connue  Ton  comprend  l'obstination  désespérée  avec 
laquelle,  pour  justifier  ta  condamnation,  on  affirme  aujour- 
l'Iini  l'existence  d'une  pièce  secrète,  accablante,  la  pièce 
[u'on  ne  peut  montrer,  qui  légitime  tout,  devant  laquelle 
nous  devons  nous  incliner,  le  bon  dieu  invisible  et  incon- 
naissable. Je  la  nie,  cette  pièce^  je  la  nie  de  toute  ma  puis- 
sance î  Une  pièce  ridicule,  oui,  peut-être  la  pièce  où  il  est 
question  de  petites    femmes,  et  où  il   est  parlé    d'un   certain 

D qui  devient  trop    exigeant;    quelque  mari   sans  doute 

trouvant  qu'on  ne  lui  payait  pas  sa  femme  assez  cher.  Mais 
une  pièce  intéressant  la  défense  nationale,  qu'on  ne  saurait 
produire  sans  que  la  guerre  fût  déclarée  demain,  non, 
non  i  c'est  un  mensonge.  Et  cela  est  d'autant  plus  odieux  et 
cynique  qu'ils  mentent  impunément  sans  qu'on  puisse  les 
convaincre.  Ils  ameutent  la  France,  ils  se  cachent  derrière 
sa  légitime  émotion,  ils  ferment  les  bouches  en  troublant  les 
cœurs,  en  pervertissant  les  esprits.  Je  ne  connais  pas  déplus 
grand  crime  civique. 

Voilà  donc,  monsieur  le  Président,  les  faits  qui  expliquent 
comment  une  erreur  judiciaire  a  pu  être  commise;  et  les 
preuves  morales,  la  situation  de  fortune  de  Dreyfus,  l'ab- 
sence de  motifs,  son  continuel  cri  d'innocence,  achèvent  de  le 
montrer  comme  une  victime  des  extraordinaires  iniag mations 
du  commandant  du  Paty  de  Clam,  du  milieu  clérical jj  HrSi' 
trouvait,  de  lâchasse  aux  «  sales  juifs  »  qui  désboun«pPlre 
époque.  *** 

Et  nous  arivons  à  l'affaire  Esterhazy.  Trois  anS  se  sont 
passés,  beaucoup  de  consciences  restent  troublées  profondé- 
ment, s'inquiètent,  cherchent,  finissent  par  se  convaincre 
de  l'innocence  de  Dreyfus. 

Je  ne  ferai  pas  l'historique  des  doutes,  puis  de  la  convic- 
tion de  M.  Scheurer-Kestner.  Mais,  pendant  qu'il  fouillait  de 
son  côté,  il  se  passait  des  faits  graves  à  l'état -major  même. 
Le  colonel  Sandherr  était  mort,  et  le  lieutenant- colonel 
Picqiiart  lui  avait  succédé  comme  chef  du  bureau  des  ren- 
seignements. Et  c'est  à  ce  titre,    dans  l'exercice  de  ses  fonc- 


Q 

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tions,  que  ce  dernier  eut  un  jour  entre  les  mains  une  carte- 
télégramme,  adressée  au  commandant  Esterhazy  par  un 
agent  d'une  puissance  étrangère.  Son  devoir  strict  était 
d'ouvrir  une  empiète.  La  certitude  est  qu'il  n'a  jamais  agi 
en  dehors  de  la  volonté  de  ses  supérieurs.  Il  soumit  donc  ses 
soupçons  à  ses  supérieurs  hiérarchiques,  le  général  Gonse, 
puis  le  général  de  Boisdeffre,  puis  le  général  33illot,  qui  avait 
succédé  au  général  Mercier  comme  Ministre  de  la  guerre. 
Le  fameux  dossier  Picquart,  dont  il  a  été  tant  parlé,  n'a 
jamais  été  que  le  dossier  Billot,  j'entends  le  dossier  fait  par 
un  subordonné  pour  son  ministre,  le  dossier  qui  doit  exister 
encore  au  ministère  de  la  guerre.  Les  recherches  durèrent 
de  mai  à  septembre  1896,  et  ce  qu'il  faut  affirmer  bien  haut, 
c'est  que  le  général  Gonse  ('tait  convaincu  de  la  culpabilité 
d'Esterhazy,  c'est  que  le  général  de  Boisdeffre  et  le  général 
Billot  ne  mettaient  pas  en  doute  que  le  fameux  bordereau  fût 
de  Fécriture  d'Esterhazy.  L'enquête  du  lieutenant-colonel 
Picquart  avait  abouti  à  cette  constatation  certaine.  Mais 
l'émoi  était  grand,  car  la  condamnation  d'Est  erhazy  entraî- 
nait inévitablement  la  re vision  du  procès  Dreyfus;  et  c'était 
ce  que  l'état-major  ne  voulait  à  aucun  prix. 

Il  dut  y  avoir  une  minute  psychologique  pleine  d'an- 
goisse. Remarquez  que  le  général  Billot  n'était  compromis  dans 
rien,  il  arrivait  tout  frais,  il  pouvait  faire  îa  vérité.  Il  n'osa 
pas,  dans  la  terreur  sans  doute  de  l'opinion  publique,  .certai- 
nement aussi  dans  la  crainte  de  livrer  tout  l'état-major,  le 
général  de  Boisdeffre,  le  général  Gonse,  sans  compter  les 
sous-ordres.  Puis  ce  ne  fut  là  qu'une  minute  de  combat 
entre  sa  conscience  et  ce  qu'il  croyait  être  l'intérêt  militaire. 
Quand  cette  minute  fut  passée,  il  était  déjà  trop  tard.  Il 
s  était  engagé,  il  était  compromis.  Et,  depuis  lors,  sa  res- 
ponsabilité n'a  fait  que  grandir,  il  a  pris  à  sa  charge 
le  crime  des  autres,  il  est  aussi  coupable  que  les  autres,  il 
est  plus  coupable  qu'eux,  car  il  a  été  le  maître  de  faire  jus- 
tice, et  il  n'a  rien  fait.  Comprenez-vous  cela!  Voici  un  an 
que  le  général  Billot,  que  les  généraux  de  Boisdeffre  et  Gonse 
savent  que  Dreyfus  est  innocent,  et  ils  ont  gardé  pour  eux 
cette  effroyable  chose.  Et  ces  gens-là  dorment,  et  ils  ont  des 
femmes  et  des  enfants  qu'ils  aiment  ! 

Le  colonel  Picquart  avait  rempli  son  devoir  d'honnête 
homme.  Il  insistait  auprès  de  ses  supérieurs,  au  nom  de  la 
justice.  Il  les  suppliait  même  et  leur  disait  combien  leurs 
délais  étaient  impoliliques,  devant  le  terrible  orage  qui  s'amon- 
celait, qui  devait  éclater,  lorsque  la  vérité  serait  connue.  Ce 
fut,  plus  tard,  le  langage  que  M.  Sçheure-r-Kestner  tint  égale- 


—  9  — 

ment  au  général  Billot,  l'adjurant  par  patriotisme  de  prendre 
en  main  l'affaire,  de  ctè  pas  la  laisser  s'aggraver,  au  point 
de  devenir  un  désastre  public.  Non!  Je  crime  était  commis, 
Pétat-major  ne  pouvait  plus  avouer  son  crime.  Kl  le  lieute- 
nant-colonel Picquart  fut  envové  en  mission,  on  l'éloierna  de 
plus  loin  en  plus  loin,  jusqu'en  Tunisie,  où  Ion  voulut 
même  un  jour  honorer  sa  bravoure  en  le  chargeanl  d'une 
mission  qui  l'aurait  fait  sûremenl  massacrer,  dans  les  para- 
ges où  le  marquis  de  Mores  a  trouvé  la  mort.  Il  n'était  pas 
en  disgrâce,  le  général  Couse  entretenait  avec  lui  une  corres- 
pondance amicale.  Seulement,  il  est  des  secrets  qu 'il  ne  t'ait 
pas  bon  avoir  surpris. 

A  Paris,  la  vérité  marchait,  irrésistible,  et  Fou  sait  de 
quelle  façon  l'orage  attendu  éclata.  M.  Mathieu  Dreyfus 
dénonça  le  commandant  Esterhazy  comme  le  véritable 
auteur  du  bordereau,  au  moment  où  M.  Scheurer-Kestner 
allait  déposer,  entre  les  mains  du  garde  des  sceaux,  une 
demande  en  revision  du  procès.  Et  c'est  ici  que  le  comman- 
dant Esterhazy  parait.  Des  témoignages  le  montrent  d'abord 
affolé,  prêt  au  suicide  ou  à  la  fuite.  Puis,  tout  d'un  coup,  il 
pave  d'audace,  il  étonne  Paris  par  la  violence  de  son  atti- 
tude. C'est  que  du  secours  lui  était  venu,  il  avait  reçu  une 
lettre  anonyme  l'avertissant  des  menées  de  ses  ennemis,  une 
dame  mvstérieuse  s'était  même  dérangée  de  nuit  pour  lui 
remet tre  une  pièce  volée  à  P état-major,  qui  devait  le  sauver. 
Et  je  ne  puis  m'empècher  de  retrouver  là  le  lieutenant- 
colonel  du  Paty  de  Clam,  en  reconnaissant  les  expédients  de 
son  imagination  fertile.  Son  œuvre,  la  culpabilité  de  Drey- 
fus, était  en  péril,  et  *1  a  voulu  sûrement  défendre  son  œuvre. 
La  révision  du  procès,  mais  c'était  l'écroulement  du  roman 
feuilleton  si  extravagant,  si  tragique,  dont  le  dénouement 
abominable  a  lieu  à  l'île  du  Diable  !  C'est  ce  qu'il  ne  pouvait 
permettre.  Dès  lors,  le  duel  va  avoir  lieu  entre  le  lieutenant- 
colonel  Picquart  et  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam, 
l'un  le  visage  découvert,  l'autre  masqué.  On  les  retrouvera 
prochainement  tous  deux  devant  la  justice  civile.  Au  fond, 
c'est  toujours  l'état-major  qui  se  défend,  qui  ne  veut  pas 
avouer  son  crime,  dont  l'abomination  grandit  d'heure  en 
heure. 

On  s'est  demandé  avec  stupeur  quels  étaient  les  protecteurs 
du  commandant  Esterhazy?  C'est  d'abord,  dans  l'ombre,  le 
lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam,  qui  a  tout  machine,  qui  a 
tout  conduit.  Sa  main  se*  trahit  aux  moyens  saugrenus.  Puis, 
c'est  Je  général  de  Boisdeffre,  c'est  le  général  Gonse,  c'est  le 
général  Billot   lui-même,    qui    sont   bien  obligés  de  faire  ac- 


—  10  — 

quitter  le  commandant,  puisqu'ils  ne  peuvent  laisser  recon- 
naître F  innocence  de  Dreyfus,  sans  que  les  bureaux  de  la 
g uerre  croulent  sous  le  mépris  public.  Et  le  beau  résultat  de 
cette  situation  prodigieuse,  c'est  que  l'honnête  homme  là- 
dedans,  le  lieutenant-colonel  Picquart,  qui  seul  a  fait  son 
devoir,  va  être  la  victime,  celui  qu'on  bafouera  et  qu'on  pu- 
nira. 0  justice  !  quelle  affreuse  désespérance  serre  le  cœur! 
On  va  jusqu'à  dire  que  c'est  lui  le  faussaire,  qu'il  a  fabriqué 
la  carte-télégramme  pour  perdre Esterhazy.  Mais,  grand  Dieu! 
pourquoi?  dans  quel  but?  donnez  un  motif.  Est-ce  que  celui- 
là  est  aussi  payé  par  les  Juifs?  Le  joli  de  l'histoire  est  qu'il 
était  justement  antisémite.  Oui!  nous  assistons  à  ce  spectacle 
infâme  :  des  hommes  perdus  de  dettes  et  de  crimes  dont  on 
proclame  l'innocence,  tandis  qu'on  frappe  l'honneur  même,  un 
homme  à  la  vie  sans  tache!  Quand  une  société  en  est  là,  elle 
tombe  en  décomposition. 

Voilà  donc,  monsieur  le  Président,  l'affaire  Esterhazy  :  un 
coupable  qu'il  s'agissait  d'innocenter.  Depuis  bientôt  deux 
mois,  nous  pouvons  suivre  heure  par  heure  la  belle  besogne. 
J'abrège,  car  ce  n'est  ici,  en  gros,  que  le  résumé  de  l'histoire 
dont  les  brûlantes  pages  seront  un  jour  écrites  tout  au  long. 
Et  nous  avons  donc  vu  le  général  de  Pellieux,  puis  le  com- 
mandant Ravary  conduire  une  enquête  scélérate  d'où  les  co- 
quins sortent  transfigurés  et  les  honnêtes  gens  salis.  Ensuite, 
on  a  convoqué  le  Conseil  de  guerre. 

**# 

Comment  a-t-on  pu  espérer  qu'un  Conseil  de  guerre  défe- 
rait ce  qu'un  Conseil  de  guerre  avait  fait? 

Je  ne  parle  pas  du  choix  toujours  possible  des  juges.  L'i- 
dée supérieure  de  discipline,  qui  est  dans  le  sang  de  ces  sol- 
dats, ne  suffît-elle  pas  à  infirmer  leur  pouvoir  même  d'équité? 
Qui  dit  discipline  dit  obéissance.  Lorsque  le  Ministre  de  la 
guerre,  le  grand  chef,  a  établi  publiquement,  aux  acclama- 
lions  de  la  représentation  nationale,  l'autorité  absolue  de  la 
chose  jugée,  vous  voulez  qu'un  Conseil  de  guerre  lui  donne 
un  formel  démenti?  Hiérarchiquement,  cela  est  impossible. 
Le  général  Billot  a  suggestionné  les  juges  par  sa  déclaration, 
et  ils  ont  jugé  comme  ils.  doivent  aller  au  feu,  sans  raisonner. 
L'opinion  préconçue  qu'ils  ont  apportée  sur  leur  siège  esl  évi- 
demment celle-ci  :  «  Dreyfus  a  été  condamné  pour  crime  de 
trahison  par  un  Conseil  de  guerre,  il  est  donc  coupable,  et 
nous,  Conseil  de  guerre,  nous  ne  pouvons  le  déclarer  inno- 
cent; or,  nous  savons  que  reconnaître  la  culpabilité  d'Ester- 


—  11  — 

hazy,  ce  sciait  proclamer  1  innocence  de  Dreyfus.  »  Rien  ne 
pouvait  les  faire  sortir  de  là. 

Ils  ont  rendu  une  sentence  inique,  qui  à  jamais  pèsera  sur 
nos  Conseils  de  guerre,  qui  entachera  désormais  de  suspicion 

tons  leurs  arrêts.  Le  premier  Conseil  de  guerre  a  pu  être 
inintelligent,  le  second  esl  forcémenl  criminel.  Son  excuse. 
je  le  répèle,  est  que  le  chef  suprême  avail  parlé,  déclarant 
la  chose  jugée  inattaquable,  sainte  et  supérieure  aux  hommes, 
de  sorte  que  des  inférieurs  ne  pouvaient  dire  le  contraire. 
On  nous  parle  de  l'honneur  de  l'armée,  on  veul  que  nous 
l'aimions,  que  nous  la  respections.  Ah!  certes,  oui,  l'armée 
qui  se  lèverait  à  la  première  menace,  qui  défendrait  la  terre 
française,  elle  est  tout  le  peuple,  et  nous  n'avons  pour  elle 
que  tendresse  et  respect.  .Mais  il  ne  s'agit  pas  d'elle,  dont 
nous  voulons  justement  la  dignité,  dans  notre  besoin  de  jus- 
tice. Il  s'agit  du  sabre,  le  maître  qu'on  nous  donnera  demain 
peut-être.  Et  baiser  dévotement  la  poignée  du  sabre,  le  dieu. 
non  î 

Je  l'ai  démontré  d'autre  part  :  l'affaire  Dreyfus  était  l'affaire 
des  bureaux  de  la  guerre,  un  oflicier  de  l'état-major,  dénoncé 
par  ses  camarades  de  l'état-major,  condamné  sous  la  pression 
des  chefs  de  l'état-major.  Encore  une  fois  il  ne  peut  revenir 
innocent,  sans  que  tout  l'état-major  soit  coupable.  Aussi 
les  bureaux,  par  tous  les  moyens  imaginables,  par  des  cam- 
pagnes de  presse,  par  des  communications,  par  des  influen- 
ce .  n'ont-ils  couvert  Esterhazy  que  pour  perdre  une  seconde 
fois  Drevfus.  Quel  coup  de  balai  le  gouvernement  devrait 
donner  dans  cette  jésuitière,  ainsi  que  les  appelle  le  générai 
Billot  lui-même!  Où  est-il  le  ministère  vraiment  fort,  et  d'un 
patriotisme  sage,  qui  osera  tout  y  refondre  et  tout  y  renou- 
veler ?  Que  de  gens  je  connais  qui,  devant  une  guerre  pos- 
sible, tremblent  d'angoisse,  en  sachant  dans  quelles  mains 
est  la  défense  nationale!  et  quel  nid  de  basses  intrigues,  de 
commérages  et  de  dilapidations,  est  devenu  cet  asile  sacré 
où  se  décide  le  sort  de  la  patrie!  On  s  épouvante  devant  le 
jour  terrible  que  vient,  d'y  jeter  l'affaire  Dreyfus,  ce  sacrifice 
humain  d  un  malheureux,  d'un  «  sale  juif  ».  Ah!  {oui  ce  qui 
s'est  agite  là  de  démence  et  de  sottise,  des  imaginations  folles, 
des  pratiques  de  basse  police,  des  mœurs  d'inquisition  et  de 
tyrannie,  le  bon  plaisir  de  quelques  galonnés  met  laid  leurs 
bottes  sur  la  nation,  lui  rentrant  dans  la  gorge  son  cri  de  vé- 
rité et  de  justice,  sous  le  prétexte  menteur  et  sacrilège  de  la 
raison  d'Etat! 

Et  c'est  un  crime  encore  que  de  s'être  appuyé  sur  la  presse 
immonde,  que  de  s'être  laissé  défendre  par  toute  la  fripouille 


—  12  — 

de  Paris,  de  sorte  que  voilà  la  fripouille  qui  triomphe  inso- 
lemment dans  la  défaite  du  droit  et  de  la  simple  probité.  C'est 
un  crime  d'avoir  accusé  de  troubler  la  France  ceux  qui  la 
veulent  généreuse,  à  la  tête  des  nations  libres  et  justes,  lors- 
qu'on ourdit  soi-même  l'impudent  complot  d'imposer  l'erreur, 
devant  le  monde  entier.  C'est  un  crime  d'égarer  l'opinion, 
d'utiliser  pour  une  besogne  de  mort  cette  opinion  qu'on  a 
pervertie,  jusqu'à  la  faire  délirer .QT est  un  crime  «l'empoi- 
sonner les  petits  et  les  humbles,  d'exaspérer  les  passions  de 
réaction  et  d'intolérance  en  s'abritant  derrière  l'odieux  anti- 
sémitisme, dont  la  grande  France  libérale  des  Droits  de 
l'homme  mourra,  si  elle  n'en  est  pas  guériej  C'est  un  crime 
que  d'exploiter  le  patriotisme  pour  des  œuvres  de  haine,  et 
c'est  un  crime  enfin  que  de  faire  du  sabre  le  dieu  moderne, 
lorsque  toute  la  science  humaine  est  au  travail  pour  l'œuvre 
prochaine  de  vérité  et  de  justice. 

Cette  vérité,   cette  justice,  que  nous  avons  si  passionné- 
ment voulues,   quelle  détresse   à  les   voir  ainsi   souffletées, 
plus  méconnues  et  plus  obscurcies!  Je  me  doute  de  l'écrou- 
lement qui  doit  avoir  lieu  dans  l'âme  de  M,  Scheurer-Kestner. 
et  je  crois  bien  qu'il  finira  par  éprouver  un  remords,  celui 
de  n'avoir  pas  agi  révolutionnairement,  le  jour  de  l'interpel- 
lation au  Sénat,  en  lâchant  tout  le  paquet,  pour  tout  jeter  à 
bas.  11  a  été  le  grand  honnête  homme,  l'homme   de   sa    vie 
loyale;  il  a  cru  (pie  la  vérité  se  suffisait  à  elle-même,  surtout 
lorsqu'elle  lui  apparaissait  éclatante  comme  le  plein  jour.  A 
quoi   bon    tout   bouleverser,  puisque  bientôt  le   soleil   allait 
luire?  Et  c'est  de  cette  sérénité  confiante  dont  il  est  si  cruel- 
lement puni.    De  même   pour  le  lieutenant-colonel  Picquart, 
qui.  par  un  sentiment  de  haute  dignité,  n'a  pas  voulu  publier 
les  lettres  du  général  Gonse.  Ces  scrupules  Phonorent  d'au- 
tant plus    que,  pendant  qu'il  restait  respectueux  de  la  disci- 
pline, ses  supérieurs  le  faisaient  couvrir  de  boue,  instruisaient 
eux-mêmes  son  procès   de  la  façon  la  plus  inattendue  et  la 
plus  outrageante.    ïl  y   a  deux   victimes,   deux  braves   gens, 
deux  cœurs  simples,  qui  ont  laissé  faire  Dieu,  tandis  que  le 
diable  agissait.  Et  Ton  a  même  vu,  pour  le  lieutenant-colonel 
Picquart,  relie  chose  ignoble  :   un   tribunal  français,    après 
avoir  laissé  le  rapporteur  charger  publiquement  un   témoin, 
l'accuser  de  toutes  les  fautes,  a  fait  le  huis  clos  lorsque  ce 
témoin  a  été  introduit  pour  s'expliquer  et  se  défendre.  Je  dis 
que  cela   est  un  crime  de  plus  et  que   ce  crime  soulèvera  la 
conscience  universelle.  Décidément,  les  tribunaux  militaires 
se  font  une  singulière  idée  de  la  justice. 

Telle  est  donc  la  simple  vérité,  monsieur  le   Président,  et 


I  Q 

—  lo  — 

eile  est  effroyable,   «'Ile  restera  pour  votre  présidence   une 
souillure.  Je  me  doute  bien  que  vous   n'avez  aucun  pouvoir 
en  cette  affaire,  que  vous  êtes  le  prisonnier  de  la  Constitution 
et  de  votre  entourage.  Vous   n'en  avez  pas  moins  un  devoir 
d'homme,  auquel  vous  songerez,  et  que  vous  remplirez.  Ce 
ifesl  pas.  d'ailleurs,  que  je  désespère  le  moins  du  inonde  du 
triomphe.  Je  le  répète  avec   une  certitude   plus  véhémente  : 
la  vérité  est  en  marche,  et  rien  ne  F  arrêtera.  C'est  d'aujour- 
d'hui seulement  que  l'affaire   commence,   puisqu'auj'ourd'huj 
seulement  les  positions  sont  nettes  :  d'une  part,  les  coupable, 
qui    ne   veulent  pas   que   la  justice  se  fasse;  de   l'autre,    les 
justiciers  qui  donneront  leur  vie  pour  qu'elle  soit  faite.  Quand 
on  enferme  la  vérité  sous  terre,  elle  s'y  amasse,  elle  y  prend 
une  force  telle   d'explosion,   que,  le  jour  où  elle  éclate  elle 
fait  tout  sauter  avec  elle.  On  verra  bien  si   l'on  ne  vient  pas 
de  préparer,  pour  plus  tard  le  plus  retentissant  des  désastres. 

Mais  cette  lettre  est  longue,  monsieur  le  Président,  et  il 
est  temps  de  conclure. 

J'accuse  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  d'avoir  été 
l'ouvrier  diabolique  de  l'erreur  judiciaire,  en  inconscient,  je 
veux  le  croire,  et  d'avoir  ensuite  défendu  son  œuvre  néfaste, 
depuis  trois  ans,  par  les  machinations  les  plus  saugrenues 
et  les  plus  coupables. 

J'accuse  le  général  Mercier  de  s'être  rendu  complice,  tout 
au  moins  par  faiblesse  d'esprit,  d'une  des  plus  grandes 
iniquités  du  siècle. 

J'accuse  le  général  Billot  d'avoir  eu  entre  les  mains  les 
preuves  certaines  de  l'innocence  de  Dreyfus  et  de  les  avoir 
étouffées,  de  s'être  rendu  coupable  de  crime  de  lèse-huma- 
nité et  de  lèse-justice,  dans  un  but  politique  et  pour  sauver 
l'état-major  compromis. 

J'accuse  le  général  de  Boisdeffre  et  le  général  Gonse  de 
s'être  rendus  complices  du  même  crime,  l'un  sans  doute 
par  passion  cléricale,  l'autre  peut-être  par  cet  esprit  de 
corps  qui  fait  des  bureaux  de  la  guerre  l'arche  sainte,  inatta- 
quable. 

J'accuse  le  général  de  Pellieux  et  le  commandant  Ravary 
d'avoir  fait  une  enquête  scélérate,  j'entends  par  là  une 
enquête  de  la  plus  monstrueuse  partialité,  dont  nous  avons, 


—  14  — 

dans  le  rapport    du  second,   un  impérissable  monument  de 
naïve  audace. 

J'accuse  les  trois  experts  en  écritures,  les  sieurs  Belhomme, 
Varinard  et  Couard,  d'avoir  fait  des  rapports  mensongers  et 
frauduleux,  à  moins  qu'un  examen  médical  ne  les  déclare 
atteints  d'une  maladie  de  la  vue  et  du  jugement. 

J'accuse  les  bureaux  de  la  guerre  d'avoir  mené  dans  la 
presse,  particulièrement  dans  l 'Eclair  et  dans  VEcho  do  Paris. 
une  campagne  abominable,  pour  égarer  l'opinion  et  couvrir 
leur  faute. 

J'accuse,  enfin,  le  premier  Conseil  de  guerre  d'avoir  violé 
le  droit  en  condamnant  un  accusé  sur  une  pièce  restée 
secrète,  et  j'accuse  le  second  Conseil  de  guerre  d'avoir  cou- 
vert cette  illégalité  par  ordre,  en  commettant  à  son  tour  le 
crime  juridique  d'acquitter  sciemment  un  coupable. 

En  portant  ces  accusations,  je  n'ignore  pas  que  je  me  mets 
sous  Le  coup  des  articles  30  et  31  de  la  loi  sur  la  presse  du 
29  juillet  1881,  qui  punit  les  délits  de  diffamation.  Et  c'est 
volontairement  que  je  m'expose. 

Quant  aux  gens  que  j'accuse,  je  ne  les  connais  pas.  je  ne 
les  ai  jamais  vus,  je  n'ai  contre  eux  ni  rancune  ni  haine.  Ils 
ne  sont  pour  moi  que  des  entités,  des  esprits  de  malfaisance 
sociale.  Et  l'acte  que  j'accomplis  ici  n'est  qu'un  moyen  révo- 
lutionnaire pour  hâter  l'explosion  delà  vérité  el  de  la  justice. 

Je  n'ai  qu'une  passion,  celle  de  la  lumière,  au  nom  de 
l'humanité  qui  a  tant  souffert  et  qui  a  droit  au  bonheur.  Ma 
protestation  entlammée  irest  que  le  cri  de  mon  âme.  Qu'on 
ose  donc  me  traduire  en  Cour  d'assises  et  que  l'enquête  ait 
lieu  au  grand  jour! 

J'attends. 

Veuillez  agréer,  monsieur  le  Président,  l'assurance  de  mon 
profond  respect. 

Emile  Zola. 

Huit  jours  s'écoulèrent  après  la  publication  de  cette  lettre,  sans  que 
le  gouvernement  s'en  émût  et  parût  vouloir  y  donner  la  suite  qu'elle 
comportait. 

Puis,  le  20  janvier,  après  de  longues  et  mûres  réflexions,  M.  le  Mi- 
nistre de  la  guerre  se  décida  à  déposer  une  plainte  entre  les  mains 
de  M.  le  Procureur  général  près  la  Cour  d'appel  de  Paris. 


—  15  - 


L'ASSIGNATION 


Voici  b  texte  <!»'  l'assignation  que  M.  Georges  Dupuy, 
doyen  des  huissiers  du  départemenl  de  la  Seine  remil  à 
MM.  Emile  Zola  et  Perrenx,  gérant  de  r  Aurore  . 

«JOUR  D'ASSISES  DE  LA  SEINE 

L'an  1898,  le  20  janvier,  à  la  requête  de  M.  le  Procureur  général 
près  la  Cour  d'appel  de  Paris,  lequel  fait  élection  de  domicile  en  son 
parefuet  sis  en  cette  ville,  au  Palais  de  justice,  agissant  d'office  sur 
la  plainte  déposée  le  18  janvier  1898,  par  M.  le  Ministre  de  la  guerre, 
dans  les  termes  de  l'article  47  delà  loi  du  29  juillet  1881,  au  nom  du 
premier  Conseil  de  guerre  du  gouvernement  militaire  de  Paris,  ayant 
jugé  les  10  et  il  janvier  1898  le  commandant  Esterhazy,  lequel 
tribunal  relève  de  son  département, 

J'ai,  Gharles-Marie-Georges  Dupuis,  huissier  audiencier  à  la  Cour 
d'appel  de  Paris,  demeurant  même  ville,  au  Palais  de  justice  sous- 
signé, 

Donné  assignation  à  M.  A.  Perrenx,  gérant  du  journal  V Aurore, 
demeurant  à  Paris,  142,  rue  Montmartre,  où  étant  et  parlant  à  un 
employé  du  journal,  puis  à  sa  personne, 

A  comparaître  devant  la  Cour  d'assises  de  la  Seine,  sise  au  Palais 
de  justice  à  Paris,  le  lundi,  /février  1898,  à  onze  heures  et  demie  du 
matin, 

Et  par  copie  séparée  à  M.  Zola, 

Gomme  prévenus  ; 

I.  —  J.-A.  Perrenx, 

D'avoir,  à  Paris,  depuis  moins  de  trois  mois,  en  sa  qualité  de 
gérant,  dans  le  numéro  quatre-vingt-sept,  deuxième  année,  du  journal 
V Aurore,  portant  la  date  du  jeudi  13  janvier  1898,  lequel  numéro  à 
été  vendu  et  distribué,  mis  en  vente  et  exposé  dans  les  lieux  ou 
réunions  publics,  publié  les  passages  suivants  renfermés  dans  un 
article  signé  Emile  Zola  et  intitulé  : 


"■©' 


Lettre  à  M.  Félix  Faure,  président  de  la  République 

Première  colonne  de  la  première  page  : 

«  Un  Conseil  de  guerre  vient,  par  ordre,  d'oser  acquitter  un 
«  Esterhazy,  soufflet  suprême  à  toute  vérité,  à  toute  justice.  Et 
«  c'est  fini,  la  France  a  sur  la  joue  cette  souillure.  L'histoire  écrira 
«  que  c'est  sous  votre  présidence  qu'un  tel  crime  social  a  pu  être 
«  commis.   » 

Sixième  colonne  de  la  première  page  : 

«  Ils  ont  rendu  cette  sentence  inique  qui  à  jamais  pèsera  sur  nos 
«  Conseils  de  guerre,  qui  entachera  désormais  de   suspicion    tous 


—  16  — 

a  leurs  arrêts.  Le  premier  Conseil  de  guerre  a  pu    être  inintelligent, 
«  le  second  est  forcément  criminel.  » 

Deuxième  colonne  de  la  deuxième  page  : 

«  . . .  J'accuse  le  second  Conseil  de  guerre  d'avoir  couvert  cette 
a  illégalité  par  ordre,  en  commettant  à  son  tour,  le  crime  juridique 
u  d'acquitter  sciemment  un  coupable.   » 

Lesdils  passages  contenant  l'imputation  de  faits  de  nature  à  porter 
atteinte  à  l'honneur  du  gouvernement  militaire  de  Paris  ayant  siégé 
les  10  et  11  janvier  1898,  et  relatifs  à  ses  fonctions,  et  de  l'avoir  ainsi 
publiquement  diffamé,  et  ce,  à  raison  de  ses  fonctions  ; 

II.  —  Emile  Zola, 

De  s'être,  à  lu  même  époque  et  au  même  lieu,  rendu  complice  du 
délit  ci-dessus  spécifié,  en  remettant  soit  au  sieur  Perrenx,  gérant  du 
journal  l'Aurore,  soit  à  tout  autre  rédacteur  ou  employé  dudit 
journal,  pour  le  faire  parvenir  audit  gérant,  afin  d'être  publié, 
l'écrit  contenant  les  passages  susvisés  et  procuré  ainsi  les  moyens 
qui  ont  servi  à  commettre  le  délit,  sachant  qu'ils  devaient  y  servir. 

Délits  prévus  et  punis  par  les  articles  23,  29,  30.  31,  35.  42,  43,  45, 
ip  et  52  de  la  loi  du  29  juillet  1881,  59  et  60  du  Code  pénal. 

A  ce  que  le  susnommé  n'en  ignore,  je  lui  ai,  en  parlant  comme 
dessus,  laissé  la  présente  copie. 

Coût,  soixante-quinze  centimes. 


A  la  lecture  de  l'assignation  lancée  contre  M.  Emile  Zola  par  le 
parquet  de  la  Seine,  sur  l'ordre  du  gouvernement,  la  pensée  est 
venue  tout  de  suite  à  tous  les  esprits  non  prévenus  que  le  désir  du 
gouvernement  était,  non  pas  de  faire  la  lumière  complète  sur  les 
accusations  formulées  avec  tant  de  précision  et  de  vigueur  par  le 
grand  écrivain,  mais  au  contraire  de  réduire  au  minimum,  «  par  des 
moyens  de  procureur  »,  comme  dit  Emile  Zola,  le  débat  qu'il  avait 
engagé  maladroitement.  L'auteur  de  la  «  Lettre  au  Président  de  la 
République  »,  oans  une  nouvelle  lettre  au  ministre  de  la  guêtre, 
stigmatise  la  pusillanimité  du  gouvernement. 


LETTRE   DE   M.   EMILE  ZOLA 

A  Monsieur  le  Ministre  de  la  &uerre. 


En  réponse  à  mes  accusations  contre  vous,  contre  vos  pairs 
et  vos  subordonnés,  vous  me  faites  citer  à  comparaître  de  va  ni 
le  jury  de  la  Seine,  le  7  février  prochain. 

Je  serai  au  rendez- vous. 

J'y  serai  pour  un  débat  loyal,  au  grand  jour. 

Mais  vous  n'avez  sans  doute  pas  lu  mon  acte  d'accusation, 
monsieur  le  Ministre.  Quelque  scribe  vous  aura  dit  que  j'avais 
seulement  accusé  le  Conseil  de  guerre  «  d'avoir  rendu  une 
sentence  inique  »,  d'avoir  couvert  une  illégalité,  par  ordre, 
en  commettant  le  crime  juridique  d'acquitter  sciemment  un 
coupable. 

Cette  affirmation  n'aurait  pas  suffi  à  mon  besoin  de  justice. 
Si  j'ai  voulu  la  discussion  en  pleine  lumière,  c'est  que  j'ai 
désiré  faire  éclater  au  yeux  de  la  France  entière  la  vérité, 
toute  la  vérité. 

C'est  pourquoi  j'ai  complété  les  accusations  qu'il  vous  a 
plu  de  relever,  aux  termes  de  l'acte  de  l'huissier  Dupuis,  par 
d'autres  accusations  non  moins  formelles,  non  moins  claires, 
non  moins  décisives. 

J'ai  dit  : 

J'accuse  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  d'avoir  été 
1  ouvrier  diabolique  de  l'erreur  judiciaire,  en  inconscient,  je 
veux  le  croire,  et  d'avoir  ensuite  défendu  son  œuvre  néfaste, 
depuis  trois  ans,  par  les  machinations  les  plus  saugrenues  et 
les  plus  coupables. 

J'ai  dit  : 

J'accuse  le  général  Mercier  de  s'être  rendu  complice,  tout 
au  moins  par  faiblesse  d'esprit,  d'une  des  plus  grandes  ini- 
quités du  siècle. 

J'ai  dit  : 

J'accuse  le  général  Billot  d'avoir  eu  entre  les  mains  les 
preuves  certaines  de  l'innocence  de  Dreyfus  et   de  les  avoir 


—  18  — 

étouffées,  de  s'être  rendu  coupable  do  ce  crime  de  lèse-huma- 
nité et  de  lèse-justice,  dans  un  but  politique  et  pour  sauver 
Fétat-raajor  compromis. 

J'ai  dit  : 

J'accuse  le  général  de  BoisdefFre  et  le  général  Gonse  de 
s'être  rendus  complices  du  même  crime,  l'un  sans  doute  par 
passion  cléricale,  l'autre  peut-être  par  cet  esprit  de  corps  qui 
ta  il  des  bureaux  de  la  guerre  l'arche  sainte,  inattaquable. 

J'ai  dit  : 

J'accuse  le  général  de  Pellieux  et  le  commandant  Ravarv 
d'avoir  l'ait  une  enquête  scélérate,  j'entends  par  là  une  enquête 
de  la  plus  monstrueuse  partialité,  dont  nous  avons,  dans  le 
rapport  du  second,  un  impérissable  monument  de  naïve 
audace 

J'ai  dit  : 

J'accuse  les  trois  experts  en  écritures,  les  sieurs  Belhomme. 
Varinard  et  Couard,  d'avoir  fait  des  rapports  mensongers  et 
frauduleux,  à  moins  qu'un  examen  médical  ne  les  déclare 
atteints  d'une  maladie  de  la  vue  et  du  jugement. 

J'ai  dit  : 

J'accuse  les  bureaux  de  la  guerre  d'avoir  mené  dans  la 
presse,  particulièrement  dans  l'Eclair  et  dans  l'Echo  de 
Paris,  une  campagne  abominable,  pour  égarer  l'opinion  et 
couvrir  leur  faute. 


Relisez  ces  textes,  monsieur  le  Ministre,  et  tout  en  pensant 
ce  qu'il  vous  plaira  de  mon  audace,  reconnaissez  que  je  n'ai 
péché  ni  par  manque  de  précision  ni  par  défaut  de  clarté. 

El  si  vous  êtes  obligé  de  le  reconnaître,  et  si,  dans  votre 
silence  prudent,  tout  le  monde  doit  avec  moi  le  reconnaître, 
dites-moi  pourquoi  aujourd'hui,  après  cinq  jours  de  médita- 
tions, de  consultations,  d'l|ésitations,  de  tergiversations, 
vous  vous  précipitez  dans  une  reculade. 

Comment  !  je  puis  écrire  que  «  M.  le  lieutenant-colonel  du 
Pat v  de  Clam  a  été  l'ouvrier  diabolique  d'une  erreur  judi- 
ciaire, en  inconscient  peut-être,  et  qu'il  a  défendu  son 
<euvre  par  les  machinations  les  plus  coupables  ».  je  puis  le 
dire,  et  on  n'ose  pas,  pour  l'avoir  écrit,  me  poursuivre. 

Je  puis  écrire  que  le  général  Mercier  s'est  rendu  complice 


-  Il)  — 

d'une  des  plus  grandes  iniquités  du  siècle,  et  on  n'ose  pas, 
pour  Tavoir  écrit,  me  poursuivre. 

Je  puis  écrire  que  vous,  monsieur  le  général  Billot,  vous 
avez  eu  cuire  les  mains  1rs  preuves  certaines  de  l'innocence 
de  Dreyfus,  que  vous  les  avez  étouffées,  que  vous  vous  êtes 
rendu  coupable  de  ce  crime  de  lèse-humanité  et  de  lèse- 
justice,  dans  un  bul  politique  et  pour  sauver  lélat-major.  El 
vous  n'osez  pas,  vous.  Ministre  de  la  guerre,  pour  l'avoir 
écrit,  rue  poursuivre. 

Je  puis  écrire  que  le  général  de  Boisdeflre  et  le  général 
Gonse  se  sont  rendus  complices  du  même  crime,  et  on  n'ose 
pas.  pour  l'avoir  écrit,  me  poursuivre. 

Je  puis  écrire  que  le  général  de  Pellieux  et  le  commandant 
Ravarv  avaient  fait  une  enquête  scélérate,  et  on  n'ose  pas. 
pour  l'avoir  écrit,  me  poursuivre. 

Je  puis  écrire  que  les  trois  experts  en  écritures,  les  sieurs 
Belliomme.  Varinard  et  Couard,  avaient  fait  des  rapport 
mensongers  et  frauduleux,  et  n'osant  pas.  pour  l'avoir  écrii, 
me  poursuivre  en  Cour  d'assises,  on  torture  la  loi  et  ou 
m'assigne  en  police  correctionnelle. 

Je  puis  écrire  que  les  bureaux  de  la  guerre  avaient  mené 
dans  la  presse  une  campagne  abominable,  afin  d'égarer 
l'opinion  et  de  couvrir  leurs  fautes,  et  Ton  n'ose  pas,  pour 
l'avoir  écrit,  me  poursuivre. 

J'ai  dit  ces  choses,  et  je  les  maintiens.  Est-il  vraiment  pos- 
sible (pie  vous  n'acceptiez  pas  la  discussion  sur  des  accusa- 
tions aussi  nettement  formulées,  non  moins  graves  pour 
l'accusateur  que  pour  les  accusés? 

Je  croyais  trouver  devant  moi  M.  le  colonel  du  Pat  y  de 
Clam.  M.  le  général  Mercier,  M.  le  général  de  Boisdeflre  et 
M.  le  général  Gonse,  M.  le  général  de  Pellieux  et  M.  le 
commandant  Ravarv,  avec  les  trois  experts  en  écritures. 

J'ai  attaqué  loyalement,  sous  le  regard  de  tous  :  on  n'ose 
me  répondre  que  par  les  outrages  des  journaux  stipendiés  et 
que  par  les  vociférations  des  bandes  que  les  cercles  catholi- 
ques lâchent  dans  la  rue.  Je  prends  acte  de  cette  obstinée 
volonté  de  ténèbres,  mais  je  vous  avertis,  en  toute  loyauté, 
qu'elle  ne  vous  servira  de  rien. 

Pourquoi  voue  n'avez  oas  osé  relever  mes  accusations,  je 
vais  vous  le  dire. 

Redoutant  le  débat  dans  de  la  lumière,  vous  avez  recour-. 
pour  vous  sauver,  à  des  moyens  de  procureur.  On  vous  a 
découvert,   dans  la  loi  du  2!)  juillet  1881,  un   article  52    qui 

NE    ME    PERMET    D*OFFRIR    LA    PREUVE    QUE    DES    FAITS    ((    (U'ÙCUlés    et 

qualifiés  dans  la  citation  ». 


—  20  — 

Et,  maintenant,  vous  voilà  bien  tranquille,  n'est-ce  pas? 

Contre  le  colonel  du  Paty  de  Clam,  contre  le  général 
Mercier,  contre  le  général  de  Boisdeffre  et  le  général  Gonse. 
contre  le  général  de  Pellieux  et  le  commandant  Ravarv. 
contre  vos  experts  et  contre  vous-même,  vous  pensez  que  je 
ne  pourrai  pas  faire  la  preuve. 

Eh  bien!  vous  vous  trompez,  je  vous  en  avertis  d'avance  : 
on  vous  a  mal  conseillé. 

On  avait  songé  d'abord  à  me  traduire  en  police  correc- 
tionnelle ;  et  Ton  n'a  point  osé,  car  la  Cour  de  cassation 
aurait  culbuté  toute  la  procédure. 

Ensuite,  on  a  eu  la  pensée  de  traîner  les  choses  en  lon- 
gueur par  une  instruction  ;  mais  on  a  craint  de  donner  ainsi 
un  nouveau  développement  à  l'affaire  et  d'accumuler,  contre 
vous,  une  masse  écrasante  de  témoignages  méthodiquement 
enregistrés. 

Enfin,  en  désespoir  de  cause,  on  a  décidé  de  m'imposer 
une  lutte  inégale,  en  me  ligotant  d'avance,  pour  vous  assurer, 
par  des  procédés  de  basoche,  la  victoire,  que  vous  n'attendez 
sans  doute  pas  d'un  libre  débat. 

Vous  avez  oublié  que  je  vais  avoir  pour  juges  douze 
citoyens  français,  dans  leur  indépendance. 

Je  saurai  vaincre  par  la  force  de  la  justice,  je  ferai  la 
lumière  dans  les  consciences  par  l'éclat  de  la  vérité.  On 
verra,  dès  les  premiers  mots,  les  arguties  procédurières 
balayées  par  l'impérieuse  nécessité  de  la  preuve.  Cette 
preuve,  la  loi  m'ordonne  de  la  faire,  et  la  loi  serait, 
menteuse  si,  m'imposant  ce  devoir,  elle  m'en  refusait  le 
moyen. 

Comment  ferais-je  la  preuve  des  accusations  que  vous 
relevez  contre  moi,  si  je  ne  pouvais  montrer  l'enchaînement 
des  faits  et  si  l'on  m'empêchait  de  mettre  toute  l'affaire  en 
pleine  clarté  ? 

La  liberté  de  la  preuve,  voilà  la  force  où  je  m'attache. 

Emile  ZOLA. 


Après  cette  seconde  lettre,  M.  Emile  Zola  et  le  gérant  de 
V Aurore  firent  signifier,  le  25  janvier,  au  Procureur  général  la 
liste  des  témoins  qu'ils  voulaient  faire  entendre  et  des  pièces 
qu'ils  voulaient  produire  aux  débats  de  la  Cour  d'assises. 


—    !! 


SIGNIFICATION    AU    PARQUET 


Les  «  requérants  »  déclarent  d'abord  :  qu'ils  entendent  d'être  admis 
à  prouver  la  vérité  des  imputations  diffamatoires  qui  leur  sont 
reprochées,  conformément  aux  dispositions  de  l'article  35  de  la  loi 
du  29  juillet  1881  ; 

«  Ou'en  conséquence,  et  pour  se  conformer  aux  exigences  de 
l'article  52  de  ladite  loi,  ils  articulent  et  offrent  de  prouver  tant  les 
faits  suivants,  comprenant  tous  1- s  faits  articulés  et  qualifiés  dan* 
la  citation,  que  les  autres  faits  imputés  à  diverses  personnes  ou  à 
divers  corps,  dans  l'article  poursuivi,  lesquels  faits  sont  connexes 
avec  les  premiers,  indivisibles  d'avec  eux  et  doivent  être  nécessaire- 
ment prouvés  tout  d'abord  pour  permettre  aux  requérants  d'établir 
la  vérité  des  imputations  expressément  relevées  contre  eux  »  : 

/_  Faits  articulés  et  qualifiés  expressément 

dans  l'assignation. 

lo  Un  Conseil  de  guerre  vient  par  ordre  d'oser  acquitter  un 
Esterhazy,  soufflet  suprême  à  toute  vérité,  à  toute  justice  ; 

2°  Les  magistrats  de  ce  Conseil  de  guerre  ont  rendu  une  sentence 
inique  qui,  à  jamais ,  pèsera  sur  nos  Conseils  de  guerre,  qui  tachera 
désormais  de  suspicion  leurs  arrêts.  Le  premier  Conseil  de  guerre  a 
pu  être  inintelligent,  le  second  est  forcément  criminel. 

•3°  Le  second  Conseil  de  guerre  a  couvert  une  illégalité  par  ordre,  en 
commettant  à  son  tour  le  crime  juridique  d'acquitter  sciemment  un 
coupable. 


B.  —  Faits  connexes  avec  les  précédents 
et  indivisibles  d'avec  eux. 


1°  Le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  a  été  l'ouvrier  diabolique 
d'une  erreur  judiciaire,  en  inconscient  peut-être,  mais  il  a  ensuite 
défendu  son  œuvre  néfaste  depuis  trois  ans  par  les  machinations 
les  plus  saugrenues  et  les  plus  coupables  ; 

2°  Le  général  Mercier  s'est  rendu  complice,  tout  au  moins  par 
faiblesse  d'esprit,  d'une  des  plus  grandes  iniquités  du  siècle  ; 

3°  Le  général  Billot  a  eu  entre  les  mains  les  preuves  certaines  de 
l'innocence  de  Dreyfus  et  les  a  étouffées,  il  s'est  rendu  coupable  de 
ce  crime  de  lèse-humanité  et  de  lèse-justice  dans  un  but  politique 
et  pour  sauver  l'état-major  compromis  ; 

4°  Le  général  de  Boisdeffre  et  le  général  Gonse  se  sont  rendus  com- 
plices du  même  crime,  l'un  sans  doute  par  passion  cléricale,  l'autre 
peut-être  par  cet  esprit  de  corps  qui  fait  des  bureaux  de  la  guerre 
l'arche  sainte,  inattaquable  ; 

5°  Le  général  de  Pellieux  et  le  commandant  Ravary  ont  fait  une 
enquête  scélérate,  c'est-à-dire  une  enquête  de  la  plus    monstrueuse 


o-> 


partialité  dont  le  rapport  du  second  est  un  impérissable  monument 
de  naïve  audace  : 

6°  Les  trois  experts  en  écritures,  les  sieurs  Belhomme,  Varinard 
et  Couard,  ont  fait  des  rapports  mensongers  et  frauduleux,  à  moins 
qu'un  examen  médical  ne  les  déclare  atteints  d'une  maladie  de  la 
vue  et  du  jugement  ; 

7o  Les  bureaux  de  la  guerre  ont  mené  dans  la  presse,  particu- 
lièrement dans  l'Eclair  et  VEcho  de  Paris,  une  campagne  abomi- 
nable pour  égarer  l'opinion  et  couvrir  leur  faute  ; 

8°  Le  premier  Conseil  de  guerre  a  violé  le  droit  en  condamnant  un 
accusé  sur  une  pièce  restée  secrète. 


Les  Pièces. 

Pour  arriver  à  la  preuve  des  faits  ci-dessus,  ils  entendent  se  servir 
des  pièces  suivantes  dont  les  exemplaires,  copies  ou  photographies, 
dûment  timbrés  et  enregistrés,  énumérés  au  bordereau  ci-après, 
sont  remis  par  l'huissier  en  môme  temps  que  la  copie  du  présent 
acte. 

Suit  le  bordereau  des  exemplaires  de  journaux  ou  imprimés, 
copies  ou  photographies  de  pièces  remises  à  M.  le  procureur  général 
le  2i  janvier  1898.  conformément  aux  prescriptions  de  l'article  52  de 
la  loi  du  29  juillet  1881. 


Les  Témoins. 

En  outre  et  d'autre  part,  les  requérants  feront  entendre  les  témoins 
suivants,  tant  au  point  de  vue  de  la  moralité  que  pour  établir  leur 
Ixmne  foi  et  faire  la  preuve  des  faits  articulés  : 

Capitaine  Lebrun-Renault  ;  Georges  Merzbach  ;  A.  Hans,  ancien 
officier  d'artillerie,  membre  du  Syndicat  de  la  presse  militaire  ; 
Henri  Fonbrune  ;  Henri  Dumont,  artiste  peintre  ;  baron  de  Vaux, 
publiciste  ;  Emile  Ferrari,  directeur  de  la  Revue  bleue. 

Commandant  Forzinetti  ;  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  ;  M»«e 
Lucie  Dreyfus. 

Souffrain  ;  Mne  Blanche  de  Comminges  ;  M.  de  Comminges,  capi- 
taine de  cavalerie  ;  M.  delaBatat,  député. 

<  rénéral  Mercier,  au  Mans;  docteur  Lutaud  ;  Vallecalle,  greffier  au 
premier  Conseil  de  guerre  de  Paris. 

Jean  Casimir-Perier  ;  Charles  Dupuv,  député  ;  Guérin,  sénateur  ; 
Georges  Leygues,  député  ;  Th.  Delcassé,  député  ;  Raymond  Poin- 
caré,  député  ;  Jules  Develle,  député; 

Salles  père,  ancien  avocat  ;  Edgar  Démange,  avocat  à  la  Cour  ; 
<  'ollenot,  avocat  à  la  Cour  ;  Ludovic  Traiïeux.  sénateur  ;  Darlan. 
député  ;  Alexandre  Ribot,  député  :  René  Goblet  ;  Eugène  Dufeuille  ; 
Arthur  liane,  sénateur  ;  Marius   Thévenct,  ancien  ministre  ; 

JLieutenant-colonel  Georges  Picquart,  lieutenant-colonel  au  4°  ti- 
railleurs algériens,  fort  du  Mont-Valérien  ;  général  Gonse  ;'  général 
de  Boisdeffre,  chef  d'état-major  général  ; 

Général  Billot,  ministre  de  la  guerre  ; 

Lieutenant-colonel  Henry  ;  Gribelin,  archiviste  ;  Scheurer-Kest- 
ner,  sénateur  ;  Leblois,  avocat  ; 


—  23 


Etienne  Charava.y  ;  A.  Bertillon  ;  G. -A.  Hubbard,  député  ;  Yves 
Guyot  ;  Teyssonnières,  expert  près  la  Cour  d'appel  :  Pelletier,  exj)ert 
près  la  Cour  d'appel  ;  Gobert,  expert  près  la  Cour  d'appel  ;  Emile 
Couard,  expert  en  écritures  :  Etienne  Belhomme,  expert  près  le 
Tribunal  de  la  Seine  ;  Pierre  Varinard,  expert  près  le  Tribunal  de  la 
Seine  ;  Gustave  Bridier,  expert  en  écritures  ;  Gélerier,  expert  en 
écritures  ;  E.  de  Marneffe,  expert  en  écritures  ;  Louis  Franck,  avo- 
cat ;  Paul  Moriaud,  professeur  de  droit  à  l'Université  de  Genève  ; 
docteur  Héricourt,  directeur  de  la  Revue  scientifique  ;  Bourmont, 
archiviste-paléographe  ;  Paul  Meyer,  membre  de  l'Institut,  profes- 
seur au  Collège  de  France,  directeur  de  l'Ecole  des  Chartes  ;  Auguste 
Molinier,  archiviste-paléographe,  professeur  à  l'Ecole  des  Chartes  ; 
Emile  Molinier,  archiviste  paléographe,  professeur  à  l'Ecole  du 
Louvre  ;  Giry,  archiviste-paléographe,  professeur  à  l'Ecole  des 
Chartes  ;  Louis  Havet,  membre  de  l'Institut. 

Commandant  Esterhazy  ;  générai  de  Pellieux  ;  Mme  de  Boulancy  ; 
commandant  Pauffin  de  Saint-Maurel  ;  Jules  Huret  ;  Henri  Caselia  ; 
Paulet,  publiciste  ;  Gabriel  Herbin,  avocat  ;  Pierre  Quillard,  homme 
de  lettres  ; 

Mme  Séverine  ;  Jean  Jaurès,  députés  ;  Mme  la  générale  Iung  ; 
Auguste  Lalance-; 

Duclaux.  membre  de  l'Institut;  Anatole  Lerov-Beaulieu.  membre 
de  l'Institut  ;  Gabriel  Séailles,  professeur  à  la  Faculté  des  lettres  ; 
Grimaux,  membre  de  lTnsti tut  ;  Frédéric  Passy,  membre  de  l'Ins- 
titut ;  Francis  de  Press-nsé,  publiciste;  Anatole  France,  de  l'Aca- 
démie française  ;  colonel  Peigné  ; 

Et,  en  outre,  les  témoins  ci-après  qu'ils  se  réservent  de  faire  com- 
paraître, soit  par  la  voie  de  la  procédure 'ordinaire,  soit  par  la  voie 
de  toute  procédure  exceptionnelle  à  raison  de  leur  qualité  : 

M.  de  Giers,  ministre  de  Russie  à  Bruxelles  ; 

M.  de  Narischkine,  conseiller  à  l'ambassade  de  R.ussie  : 

M.  le  lieutenant-général  baron  Freedricksz,  aide  de  camp  général 
cle  S.  M.  l'empereur  de  Russie,  attaché  militaire  ; 

M.  deBiïlow-Schlatau,  conseiller  à  l'ambassade  d'Allemagne  ; 

M.  le  comte  de  Groeben,  secrétaire  de  1  ambassade  d'Allemagne  ; 

M.  le  colonel  Schwarzkoppen,  ancien  attaché  militaire  à  l'ambas- 
sade d'Allemagne  ; 

M.  Constantin  Dumba,  conseiller  à  l'ambassade  d'Autriche  ; 

M.  le  colonel  Schneider,  attaché  militaire  à  l'ambassade  d'Au- 
triche ; 

M.  G.  Polacco,  premier  secrétaire  à  l'ambassade  d'Italie  ; 

M.  le  marquis  Paulucci  dei  Calboli,  secrétaire  de  l'ambassade 
d.'Italie  ; 

M.  le  colonel  Panizzardi,  attaché  militaire  à  l'ambassade  d'Italie  ; 

M.  le  lieutenant-colonel  Douglas  Dawson,  attaché  militaire  à  l'am- 
bassade d'Angleterre  ; 

M.  Martin  Gosselin,  ministre  plénipotentiaire  : 

M.  le  commandant  du  génie  Echagùey  Santoyo,  attaché  militaire 
à  l'ambassade  d'Espagne. 


Dossier.**    et    Pièces. 

Eniin,  les  requérants  entendent  invoquer  encore,  pour  faire  la 
preuve  des  faits  dont  il  s'agit,  tous  les  dossiers  et  pièces  qui  sont 
aux  mains,  soit  de  M.  le  Ministre  de  la    guerre,   partie   plaignante, 


—  24    - 

soit  des    divers  magistrats    chargés   d'instruire    actuellement     sur 
diverses  plaintes  relatives  aux  faits  susénoncés. 

Etant  dans  l'impossibilité  matérielle  de  fournir  la  copie  des  dites 
pièces,  qui  ne  se  trouvent  point  en  leur  possession,  ils  font  par  les 
présentes,  sommation  à  M.  le  Procureur  général,  étant  et  parlant 
comme  dessus,  ledit  Procureur  général  pris  tant  en  son  nom  que 
ès-qu alités  et  au  nom  de  la  partie  plaignante  pour  laquelle  il  s'agit, 
d'avoir  à  produire  au  débat,  dans  les  délais  fixés  par  L'article  52  de 
la  loi  du  29  juillet  1881,  tous  les  dossiers  et  pièces  dont  s'agit,  et 
notamment  : 

lo  Le  dossier  de  l'affaire  Dreyfus  jugée  en  décembre  1894  par  le 
premier  Conseil  de  guerre  du  gouvernement  militaire  de  Paris,  y 
compris  l'original  du  bordereau  attribué  à  cette  époque  au  capitaine 
Dreyfus  et  toutes  les  pièces  communiquées  ou  non  à  la  défense,  qui 
ont  été  produites,  soit  à  l'audience,  soit  en  dehors  de  l'audience  aux 
membres  dudit  Conseil  de  guerre; 

2°  Le  dossier  de  l'affaire  Esterhazy  jugée  en  janvier  1898  par  le 
premier  Conseil  de  .guerre,  y  compris  les  expertises,  les  lettres  de 
M.  le  commandant  Esterhazy  et  les  lettres  de  M.  Je  général  Gonse 
qui  auraient  été  déposées  sur  le  bureau  dudit  Conseil  au  cours  des 
débats  par  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart; 

3°  Le  dossier  de  la  plainte  en  faux  déposée  par  M.  le  lieutenant- 
colonel  Picquart  contre  Souffrain  et  autres  qu'instruit  en  ce  moment 
M.  Bertulus,  juge  d'instruction  près  le  Tribunal  civil  de  la  Seine. 

La  signification  se  termine  par  ces  réserves  : 

Font  d'ailleurs,  mesdits  requérants  toutes  réserves  au  cas  où  toutes 
les  pièces  dont  s'agit  ne  seraient  pas  mises  au  débat  dans  le  délai 
prévu  et  fixé  par  l'article  5:5  de  la  loi  du 29  juillet  1881,  d'en  deman- 
der la  production  au  cours  des  débats,  suivant  les  besoins  de  la  cause 
et  en  vertu  du  pouvoir  discrétionnaire  du  président  des  Assises, 
sans  qu'il  puisse  d'ailleurs  leur  être  opposé  aucune  déchéance  ou 
Un  de  non-recevoir,  mes  requérants  s'étant  parles  présentes  soumis 
dans  toute  la  mesure  possible  aux  exigences  de  l'article  52  susvisé. 


DERNIÈRE   SIGNIFICATION 

au  Procureur  général 


Nouvelles  pièces  et  nouveaux  témoins.  —  Expiration  des   délais 
de  notification.  —  La  preuve  contraire. 

On  sait  que,  aux  termes  de  l'article  52  de  la  loi  sur  la  presse, 
«  quand  le  prévenu  voudra  être  admis  à  prouver  la  vérité  des  faits 
«  diffamatoires,  il  devra,  dans  les  cinq  jours  qui  suivront  la  notifi- 
«  cation  de  la  citation,  faire  signifier  au  ministère  public  près  la 
«  Cour  d'assises  :  lo  les  faits  articulés  et  qualifiés  dans  la  citation 
«  desquels  il  entend  prouver  la  vérité  ;  2°  la  copie  des  pièces  ;   3°  les 


—  25  — 


«  noms,  professions  et  demeures  des  témoins  par  lesquels  il  entend 
«  faire  sa  preuve,  le  tout  à  peine  d'être  déchu  du  droit  de  faire  la 
«  preuve.  » 

Or,  le  26  janvier  dernier,  expirait,  le  délai  de  cinq  jours  accordé 
à  M.  Zola  et  au  gérant  de  l'Aurore  pour  les  notifications  légales. 

A  cinq  heures  du  soir.  M.  Emile  Zola  et  le  gérant  de  VA.urore.  fai- 
saient si^nilier  à  M.  l'avocat  général  Vignon,  représentant  M.  le 
procureur  général  Bertrand,  malade,  une  nouvelle  et  dernière  notifi- 
cation ainsi  conçue  : 

L'an  mil  huit  cent  quatre-vingt-dix-huit,  le  vingt-cinq  janvier,  à 
cinq  heures  du  soir  ; 

A  la  requête  de  : 

1°  M.  A.  Perrenx,  gérant  du  journal  V 'Aurore,  demeurant  à 
Paris  ; 

2°  M.  Emile  Zola,  homme  de  lettres,  demeurant  à  Paris,  rue  de 
Bruxelles^  n°  21  bis. 

J'ai,  Florimond- Albert  Baitry,  huissier  audiencier  près  le  tribunal 
civil  de  Ja  Seine, 

Signifié  à  M.  le  Procureur  général  près  la  Cour  d'appel  de  Paris,  au 
domicile  par  lui  élu,  en  son  parquet,  au  Palais  de  justice,  à  Paris,  où 
étant  et  parlant  à  M.  Vignon,  substitut  de  M.   le  Procureur  général. 

Premièrement,  qu'indépendamment  des  pièces  énumcrées  dans  un 
exploit  de  mon  ministère  fait  à  mêmes  requêtes  que. dessus  à  M.  le 
Procureur  général,  en  date  d'hier,  lesdits  requérants  entendent  se 
servir  des  pièces  suivantes,  savoir  : 

1°  Une  photographie  (extrait  agrandi  du  bordereau  produit  au 
Conseil  de  guerre  dans  l'affaire  Dreyfus)  ; 

2°  Une  photographie  (extrait  agrandi  d'une  lettre  de  M.  Esterhazy 
commençant  par  les  mots  :  «  Je  ne  puis.. .   »)  ; 

3°  Les  photographies  d'une  lettre  de  M.  Esterhazy  commençant  par 
les  mots  :  «Mon  bon  ami,  tout  d'abord...  » 

Lesquelles  pièces  ont  été  timbrées  et  enregistrées  à  Paris  ; 

4o  Trois  numéros  du  journal  l'Aurore  portant  les  dates  des  23,  2i, 
25  janvier  1898  ; 

5o  Trois  numéros  du  Siècle  portant  les  dates  des  23,  2i  et  25  jan- 
vier 1898. 

Lesquelles  pièces  timbrées  et  enregistrées  ; 

Deuxièmement,  qu'indépendamment  des  témoins  énumérés  en 
l'exploit  susénoncé,  lesquels  seront  cités  tant  pour  établir  la  preuve 
des  faits  articulés  par  les  requérants  qu'au  point  de  vue  de  la  moralité 
et  pour  établir  leur  bonne  foi,  mesdits  requérants  feront  également 
entendre  aux  mêmes  fins  les  témoins  ci-après,  savoir: 

1°  M.  le  docteur  Gibert,  membre  correspondant  de  l'Académie  de 
médecine,  demeurant  au  Havre,  rue  de  Léry,  no  41  : 

2°  Mme  Chapelon,  demeurant  à  Paris,  rue  de  Berne.,  n°  29  ; 

3°  M.  de  Castro,  demeurant  à  Paris,  avenue  de  la  Grande-Armée, 
no  22; 

i'j  M  .  Thys,  directeur  de  l'agence  P  du  Crédit  lyonnais,  demeurant 
à  Paris,  rue  de  Clichy,  no  16  ; 

5°  M.  Danelle-Bernardin  fils,  demeurant  à  Paris,  rue  Sôufflot, 
no  22; 

6°  M.  Roudil,  officier  de  paix,  chef  du  service  des  voitures  à  la 
préfecture  de  la  Seine  ; 

7°  M.  Lamare,  gardien  du  service  pénitentiaire  colonial,  ac- 
tuellement en  congé  et  en  résidence  à  Paris,  au  ministère  des  co-. 
lonies  ; 


-  26  — 

8°  Et  MM.  les  ofliciers  ayant  composé  les  deux  Conseils  de  guerre 
qui  ont  statué  dans  les  affaires  Dreyfus  et  Esterhazy. 
'  Sous  réserve  de  citer  ultérieurement  et  sans   notifications  les  té- 
moins de  moralité  qu'il  sera  jugé  utile. 

Déclarant  à  M.  le  Procureur  général  que  la  présente  notification 
lui  est  faite  en  conformité  de  la  loi  du  29  juillet  1881. 


DOCUMENTS   ET  PHOTOGRAPHIES 

Voici  le  détail  des  pièces,  copies  ou  photographies,  «  dûment 
timbrées  et  enregistrées  »,  auxquelles  il  est  fait  allusion  dans 
la  signification  faite  au  parquet  général  par  M.  Zola  et  le  gérant 
de  /'Aurore  : 

I.  Un  album  phototypie  ;  comparaison  entre  l'écriture  du  bordereau 
et  l'écriture  d'Esterhazy. 

■3.  Une  Erreur  judiciaire,  la  Vérité  sur  l'affaire  Dreyfus,  un 
volume  de  M.  Bernard  Lazare. 

3.  Une  Erreur  judiciaire,  V affaire  Dreyfus,  deuxième  mémoire 
avec  des  expertises  d'écritures,  de  M.  Bernard  Lazare. 

4.  Comment  on  condamne  un  innocent,  brochure  de  M.  Bernard 
Lazare. 

5.  Affaire  Esterhazy  :  identité  des  écritures  (un  placard  avec 
fac-sim  ilé  d'écritures). 

6.  La  Clef  de  l'affaire  Dreyfus  (un  placard  avec  fac-similé  d'é- 
critures). 

7.  Dreyfus  (?),  par  le  capitaine  Marin  Paul  (recueil  d'articles  et 
documents). 

8.  Texte  de  documents  attribués  au  capitaine  Dreyfus  (fac- 
similé). 

0.  Fac-similé  d'une  lettre  authentique  du  capitaine  Dreyfus  :  «  Mon 
cher  Paul,  te  donner  un  conseil. . .   » 

10.  Fac-similé  d'une  lettre  authentique  du  capitaine  Dreyfus  :  «  Mon 
dier  Paul,  j'ai  constaté  avec  plaisir.    .   » 

II.  Fac-similé  d'une  lettre  authentique  du  capitaine  Dreyfus:  «  Mon 
cher  Paul,  quand  tu  te  plaignais  à  moi. . .  » 

li.  Le  Siècle  du  jeudi  6  janvier  1898,  avec,  pages  1  et  2,  les  exper- 
tises de  MM.  deRougemont  et  Burckhardt. 

12  bis.  Consultation  graphologique,  examen,  vérification  et  com- 
paraison d'écritures  de  M.  Gustave  Bridier,  graphologue  à  Bourges 
(comprenant  trois  pièces  :  1«  consultation  ;  2°  complément  d'études  ; 
3°  question  de  décalque). 

13.  Consultation  graphologique  de  M.  Celerier,  expert  à  Fontenay- 
le-Gomte. 

11.  Consultation  graphologique  de  M.  Yirgilio  Carli,  archiviste  de 
la  préfecture  à  Milan. 

\~).  Consultation  graphologique  de  M.  le  docteur  Mackly,  de  Baie. 
1().  Kx  trait  du  rapport  d'expertise  de  M.  le  professeur  Rossi,  d'Udine. 

17.  Attestation  de  M.  Gabriel  Mouod,  de  l'Institut,  à  M.  Trarieux, 
et  expertise  d'écritures  du  même. 

18.  Une  copie-lettre  d'Alfred  Dreyfus  du  6  décembre  1897  :  «  Ma 
chère  et  bonne  Lucie,  je  ne  veux  pas  laisser  partir  le  courrier. ...» 

19.  Une  copie-lettre  d'Alfred  Dreyfus  du  24  novembre  1897  :  «  Chère 
Lucie,  je  t'ai  écrit  de  bien  longues  lettres. . .  » 


27 


20.  Une  copie-lettre  d'Alfred  Dreyfus  du  4  septembre  1897  :  «  Chère 
Lncie,  je  viens  de  recevoir  le  courrier. . .  » 

•21.  Une  copie-lettre  d'Alfred  Dreyfus  du  4  novembre  :  «  Ma  chère 
Lucie,  je  viens  à  l'instant  de  recevoir  ta  lettre. . .   » 

•22.  Une  copie-lettre  d'Alfred  Dreyfus  du  '22  octobre  1897  :  «  Ma 
chère  et  bonne  Lucie,  si  je  n'écoutais  que  mon  cœur. . .  » 

•23.  Une  copie-lettre  d'Alfred  Dreyfus  du  2  octobre  1807  :  a  Ma 
chère  Lucie,  je  viens  de  recevoir  tes  chères  lettres. . .  » 

21.  Copie  d'un  article  du  Figaro  du  1er  novembre  1893,  relatif  au 
commandant  Esterhazy  (signé  A.  Bataille). 

25.  Copie  d'une  lettre  sans  signature  du  20  décembre  1893  adressée 
à  M.  Esterhazy. 

26.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  du  28  dé- 
cembre 1893  commençant  jmr  ces  mots  :  «  Monsieur,  si.  au  lieu  de 
m'écrire...  »  La  photographie  de  l'enveloppe  est  jointe;  d'autres 
pièces  sont  afférentes  à  la  même  affaire. 

27.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  :  «Mon 
cher  ami,  je  vous  rappelle  quand  vous  livrerez...  » 

28.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  :  «  Mon 
cher  ami,  je  tâcherai  de  vous  demander  au  téléphone...  » 

29.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  :  «  Mon 
cher  ami,  vendez  si  possible  l'Orient...  » 

30.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  :  «  Mon 
cher  ami,  je  vous  prie  de  vouloir  bien  me  tenir  adresse  à  Piouen...  » 

31.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  :  «  Cher 
ami,  je  viens  accuser  réception  de  F.  cinq  cents...  » 

32.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  :  «  Mon 
cher  ami,  j'arriverai  probablement  demain...  » 

33.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  :  «  Vou- 
lez-vous, chère  madame...  » 

34.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  :  «  Mon 
cher  ami,  avec  ma  stupidité  habituelle...  » 

35.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  :  «  Mon 
cher  ami,  j'ai  reçu  une  lettre  d'Aïclé...  » 

36.  Photographie  d'une  lettre  du  commandant  Esterhazy  :  «  Mon 
cher  ami,  je  suis  tellement  irrité  contre...  » 

37.  Lettre  à  la  Jeunesse,  par  M.  Emile  Zola. 

38.  Lettre  à  la  France,  par  M.  Emile  Zola. 

39.  Collection  du  Figaro  du  13  novembre  au  20  décembre  1897 
(notamment  les  articles  de  M.  Emile  Zola,  les  lettres  et  fac-similés 
des  lettres  du  commandant  Esterhazy  . 

10.  Collection  de  V Aurore  :  octobre,  novembre  et  décembre  1807. 
janvier  1898. 

41.  Les  numéros  des  9,  10  et  11  novembre  1896  du  Matin,  ainsi  que 
l'article  du  19  novembre  1896  (campagne  nouvelle). 

42.  Article  du  Journal  de  médecine,  de  Paris,  du  23  janvier  1898  : 
1'  «  Affaire  Dida  et  le  capitaine  Dreyfus.  » 

43.  Copie  de  la  pétition  de  Mme  a.  Dreyfus  du  16  septembre  L896. 

44.  extraits  de  journaux  relatifs  aux  démentis  des  ambassades 
étrangères,  en  novembre  1894  (Figaro,  Gil  Blas,  Ite  de 
'Pologne). 

45.  Une  brochure  de  M.  Yves  Guyot  :  V Affaire  Drey/us,  faits  et 
documents. 

46.  Extrait  du  numéro  delà  Kœlnische-Zeitung  du  10  novembre. 

47.  Onze  copies  de  lettres  du  commandant  Esterhazy. 


—  28  — 

'iS.  Collection  des  extraits  de  l'Intransigeant  :  numéros  des  6.  8, 
23,  24,  25,  26,  27,  28  décembre  1897  ;  2  et  4  janvier  1898. 

49.  Collection  des  extraits  du  Siècle,  numéros  des  4,  14,  15,  16, 17, 

18,  19,  20.  21  et  22  janvier  1898. 

50.  Collection  des  extraits  du  Matin  :  numéros  des  29  octobre  1897  : 
6.  17, 18,  19,  20.  21,  24,  25.  27.  29,  80  novembre  1897  :  8.  10,  12,  13, 
14,  22  janvier  1898. 

51.  Collection  des  extraits  de  l'Eclair  :  numéros  des  10  et  13  sep- 
tembre 1896  ;  31  octobre  1897  ;  1^,18  et  19  novembre  1897  :  6  et  13  dé- 
cembre 1897  ;  9, 10.  1 1 .  13, 14   16.  18  janvier  1893. 

52.  Collection  des  extraits  de  l'Echo  de  Paris  :  numéros  des  17,  18, 

19,  20.  21  novembre  1897  ;  3,  21,  23,  25  décembre  1897  :  9.  11,  13,  14, 16 
et  20  janvier  f898. 

53.  Collection  des  extraits  des  Débats^  article  du  4  décembre  1896, 
rapport  sur  la  pétition  de  Mm*  Dreyfus. 

53  bis.  Collection  des  extraits  du  Jour  :  numéros  des  5.  17,  22,  28, 
28  et  29  novembre  1897  ;  13  janvier  1898  ;  11  septembre  1896. 

54.  Collection  des  extraits  du  Figaro,  article  du  10  septem- 
bre 1896  :  1'  «  Incident  Chautemps-Dreyfus.  » 

55.  Collection  des  extraits  de  La  Patrie  :  numéros  des  15  et  29  no- 
vembre 1896. 

56.  Collection  des  extraits  de  l'Echo  de  Paris  :  numéros  des  17.  18, 
19,  20  et  21  novembre  1897  ;  3,  21,  23  et  25  décembre  1897  ;  9. 11,  13, 
14,  16,  20  et  23  janvier  1898. 

57.  Collection  des  extraits  du  Temps  :  numéros  des  12,  13. 17,  18, 
19,  20,  21  et  28  novembre  1897  ;  1er,  5,  ±Q  et  23  décembre  1897  ;  4,  10, 
13,  15  et  17  janvier  1898  :  --.9  novembre  1894. 

58.  Collection  des  extraits  de  la  Libre  Parole  :  numéros  des  15,  16, 
17  et  19  novembre  1897  ;  12  janvier  1898  et  18  novembre  1896. 

59.  Collection  des  extraits  du  Petit  Temps  :  numéros  des  3  décem- 
bre 1897  et  19  novembre  1897. 


29  — 


LA  DÉPOSITION  DU  GÉNÉRAL  BILLOT 


MM.  Emile  Zola  et  le  gérant  de  V Aurore  ont  fait  déposer  le 
3  février  après-midi,  à  cinq  heures,  au  ministère  de  la  justice, 
la  requête  suivante  : 

A  Monsieur  le  Garde  des  sceaux,  Ministre  de  la  justice, 

M.  Emile  Zola,  homme  de  lettres,  demeurant  à  Paris,  1  bis,  rue 
de  Bruxelles,  et  M.  A.  Perrenx,  général  du  journal  V Aurore  ,  demeu- 
rant à  Paris,  142,  rue  Montmartre,  ont  l'honneur  de  vous  exposer 
que,  cités  à  comparaître  devant  la  Cour  d'assises  de  la  Seine,  le  lundi 
7  février  1898,  pour  y  répondre  du  délit  de  diffamation  envers  le  pre- 
mier Conseil  de  guerre  du  gouvernement  militaire  de  Paris,  ils  ont, 
pour  se  conformer  aux  prescriptions  de  l'article  52  de  la  loi  du 
19  juillet  1881,  et  suivant  exploit  de  Baitry,  huissier  à  Paris,  en  date 
du  24  janvier  dernier,  notifié  à  M.  le  Procureur  général  près  la  Cour 
d'appel  de  Paris  les  témoins  qu'ils  se  proposent  de  faire  entendre 
devant  la  Cour  d'assises, 

Que  parmi  ces  témoins  figure  M.  le  général  Billot,  ministre  de  la 
guerre,  dont  ils  estiment  que  la  déposition  est  nécessaire  pour  leur 
défense,  comme  aussi  pour  la  pleine  manifestation  de  la  vérité  : 

Qu'aux  termes  de  l'article  1er  du  décret  du  4  mai  1812,  les  minis- 
tres ne  peuvent  être  entendus  comme  témoins  que  dans  le  cas  où, 
sur  la  demande  du  ministère  public  ou  d'une  partie,  sur  le  rapport 
du  Ministre  de  la  justice,  un  décret  spécial  autorise  leur  audi- 
tion ; 

Pourquoi  les  requérants  vous  sollicitent  de  vouloir  bien  adresser 
votre  rapport  pour  faire  prendre,  dans  le  plus  bref  délai,  le  décret 
spécial  prévu  par  l'article  1er  du  décret  du  4  mai  1812,  qui  autorisera 
l'audition  de  M.  le  général  Billot,  ministre  de  la  guerre,  devant  la 
Cour  d'assises  de  la  Seine. 


30  — 


LA  LISTE  DES  JURÉS 


Voici  la  liste  des  jurés  qui  ont  siégé  à  la  Cour  d'assises  de  la 
Seine,  présidée  par  M.  le  conseiller  Delegorgue,  assisté  de  MM. 
les  conseillers  Bousquet  et  Lauth,  dans  le  procès  intenté  à 
M.  Emile  Zola  : 


Jurés  titulaires  : 

M.  Pierre  Eraery,  négociant,  rue  3aint- Antoine,  150  ; 

M.  Auguste  Leblond  (1),  entrepreneur  de  couvertures,  53,  rue 
Rochechouart  ; 

M.  Charles  Huet,  maraîcher,  rue  Saint-Denis,  37,  à  Bobigny  ; 

M.  Emile  Nigon,  mégissier,  rue  de  Valence,  9  ; 

M.  Edouard  Gressin,  employé,  boulevard  Pasteur,  18  ; 

M.  Charles  Fouquet,  grainetier,  90,  rue  de  Javel  ; 

M.  Auguste  Dutrieux,  négociant,  rue  de  la  Chapelle,  94  ; 

M.  Albert  Chevannier,  marchand  de  vins,  rue  Monge,  3  ; 

M.  Joseph  Moureire,  trélileur,  rue  Popincourt,  12  ; 

M.  Victor  Bernier,  monteur  en  cuivre,  passage  Saint-Sébastien. l->; 

M.  Jean  Bouvier,  rentier,  rue  du  Pont,  17,  à  Joinville-le-Pont  ; 

M.  Désiré  Bruno,  marchand  de  nouveautés,  rue  Carnot,  o9,  à 
Stains. 

Jurés  suppléants  : 

M.  Antoine  Jourde  (1),  commerçant,  rue  Vitruve,  25  ; 

M.  Alfred  Boucreux,  boucher,  rue  de  Bezons,  4,  à  Gourbevoie. 


iii  A  partir  de  la  sixième  audience,  M.  .lourde,  juré  suppléant,  a  remplacé 
M.  Leblond.  juré  titulaire,  malade. 


LES  DÉBATS 


I.  —  INTERROGATOIRE  DES   PREVENUS 


AUDITION   DES   TEMOINS 


PREMIÈRE  AUDIENCE 


AUDIENCE    DU    7    FÉVRIER 


Sommaire. —  Interrogatoire  des  prévenus. — Exposé  par  M.  l'Avocat  général 
et    conclusions;    Réponse  et    conclusions  de  Me  Labori.    —    Incident    : 

•  Demande  d'intervention  des  experts.  MM.  Belhomme.  Varinard  et  Couard. 
—  Arrêt  sur  les  conclusions  déposées  par  Me  Labori.  —  Arrêt  sur  les 
conclusions  déposées  par  les  experts.  —  Lettres  d'excuse  d'un  certain 
nombre  de  témoins,  incidents  et  conclusions. 

V audience  est  ouverte  à  midi  dix. 


INTERROGATOIRE  DES  PRÉVENUS 

M.  le  Président.  —  Je  préviens  le  public  que  nous  ne  com- 
mencerons que  lorsque  tout  le  monde  sera  assis.  Je  préviens 
également  le  public  que  toute  espèce  de  manifestation,  soit 
contre  les  prévenus,  soit  en  leur  faveur,  est  formellement  inter- 
dite, et  qu'au  premier  bruit,  au  premier  tapage  qui  aura  lieu 
dans  cette  salle,  je  ferai  immédiatement  évacuer  l'auditoire. 
Qu'on  se  le  tienne  pour  dit  une  bonne  fois  et  qu^  je  n'aie  pas  à 
le  répéter. 

M.  l'Avocat  général.  —  Messieurs,  les  débats  de  cette  affaire 
pouvant  se  prolonger,  j'ai  l'honneur  de  requérir  qu'il  plaise  à  la 
Cour  de  décider  qu'un  troisième  assesseur  lui  sera  adjoint  et 
que  deuxjur^s  supplémentaires  seront  adjoints  au  jury. 

M.  le  Président.  —  La  défense  n"a  pas  d'observations  à 
faire  ? 

W  Fernand  Labori.  —  Aucune. 

(La  Cour  rend  un  arrêt  dans  le  sens  des  réquisitions  de 
M.  l'Avocat  général.) 

M.  le  Présidents  M.  Perrenx.  —  Gomment  vous  appelez- 
vous? 
M.  Perrenx.  —  Alexandre  Perrenx. 
M.  le  Président.  —  Quel  est  votre  âge  ? 


—  34  - 

M.  Perrenx.  —  Quarante-quatre  ans. 

M.  le  Président.  —  Quelle  est  votre  profession  ! 

M.  Perrenx.  —  Employé,  gérant  du  journal  V Aurore. 

M.  le  Président.  —  Quel  est  votre  domicile? 

M.  Perrenx.  —  210,  place  des  Pyrénées. 

M.  le  Président  à  M.  Emile  Zola.  —  Vous  vous  appelez 
Emile  Zola  ? 

M.  Emile  Zola.  —  Oui.  monsieur. 

M.  le  Président.  —  Quelle  est  votre  profession? 

M.  Emile  Zola.  —  Homme  de  lettres. 

M.  le  Président.  -    Quel  est  votre  âge  ? 

M.  Emile  Zola.       Cinquante-huit  ans. 

M.  le  Président.  —  Quel  est  votre  domicile? 

M.  Emile  Zola.  —  21  bis,  rue  de  Bruxelles. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous,  Messieurs,  des  observations 
à  faire  ou  des  demandes  en  nullité  à  formuler  contre  la  procé- 
dure qui  a  été  intentée  contre  vous? 

Me  Fernand  Labori.  —  Aucune. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  préviens  qu'aussitôt  le  nom  du 
premier  juré  tiré  au  sort,  aucune  demande  en  nullité  ne  peut 
être  admise. 

Me  Albert  Clemenceau.  —  Est-ce  qu'il  n'y  aurait  pas  lieu  de 
lire  dès  à  présent  la  plainte  de  M.  le  Ministre  de  la  guerre  qui  a 
mis  l'action  publique  en  mouvement  ? 

M.  le  Président.  —  Nous  ne  statuons  en  ce  moment  que  sur 
les  questions  de  nullité,  les  questions  de  forme. 

Avez-vous,  monsieur  Perrenx,  une  demande  en  nullité  à 
faire  contre  la  procédure  suivie? 

M.  Perrenx.  —  Aucune. 

M.  le  Président.  — Ainsi  vous  ne  soulevez  aucun  moyen  de 
nullité?  J'ajoute  qu'aussitôt  le  premier  juré  tiré  au  sort,  vous 
ne  pourrez  plus  faire  défaut. 

Avez-vous,  monsieur  l'Avocat  généra],  des  demandes  de  nul- 
lité à  formuler? 

M.  l'avocat  général  Van  Cassée.  —  Aucune. 

M.  le  Président.  —  Nous  allons  procéder  au  tirage  au  sort 
du  jury. 

(La  Cour  se  retire  pour  procéder  au  tirage  au  sort  du 
jury.) 

Les  jurés  tirés  au  soi- 1 .  après  onze  récusations,  huit  pour 
la  défense  et  trois  pour  l'accusation,  sont  les  suivants  : 

1°  M.  Dutrieux,  négociant,  rue  de  la  Chapelle,  94; 
2°  M.   Leblond,  entrepreneur  de   couvertures,    rue  Roche- 
chouart,  53; 
3°  M.  Emery,  négociant,  rue  Saint- Antoine,  159  ; 
V'  M.  Bernier,  monteur  en  cuivre,  passage  Saint-Sébastien,  15: 
5o  M.  Gressin,  employé,  boulevard  Pasteur,  18; 
li"  M.  Moureire,  trëfileur,  rue  Popincourt,  12; 


-  35  - 

7°  M.  Chevallier,  marchand  de  vins,  rue  Monge,  3; 

8°  M.  Nigon,  mégissier,  rue  de  Valence,  9  ; 

9°  M.  Fouquet,  grainetier,  rue  de  Javel,  90  : 
10'j  M.  Bouvier,  rentier,  rue  du  Pont,  17,  à  JoinviUe-le-Pont; 
11    M.  Huet,  maraîcher,  rue  Saint-Denis,  37,  à  Bobigny  : 
12°  M.  Bruno,  marchand  de   nouveautés,  rue  Carnot,  59,  à 
Stains. 

Jurés  suppléants  : 

1°  M.  Jourde,  commerçant,  rue  Vitruve,  85; 

2°  M.  Boucreux,  boucher,  rue  de  Bezons,  \,  à  Courbevoie. 

M.  le  Président  à  M.  Perrenx.  —  Vous  avez  déjà  donné 
vos  nom  et  prénoms  ;  vous  vous  appelez  Alexandre  Perrenx, 
employé,  quarante-quatre  ans,  gérant  du  journal  V Aurore; 
vous  demeurez  240,  place  des  Pyrénées  ? 

M.  Perrenx.  — Oui,  Monsieur. 

M.  le  Président  à  M.  Emile  Zola.  —  Vous  avez  également 
déjà  donné  vos  nom  et  prénoms  ;  vous  vous  appelez  Emile  Zola, 
homme  de  lettres,  cinquante-huit  ans  ;  vous  demeurez,  21  Ms, 
rue  de  Bruxelles  ? 

M.  Emile  Zola.  —  Oui,  Monsieur. 

M.  le  Président.  —  Je  rappelle  aux  défenseurs  les  disposi- 
tions de  1  article  311  du  Code  d'instruction  criminelle.  Messieurs 
les  jurés,  veuillez  vous  lever,  la  Cour  va  recevoir  votre  ser- 
ment. 

(MM.  les  jurés  prêtent  le  serment,) 

M.  le  Président.  —  Messieurs  Perrenx  et  Zola,  soyez  atten- 
tifs à  ce  que  vous  allez  entendre.  M.  le  greffier  va  donner  lec- 
ture de  la  plainte  de  M.  le  Ministre  de  la  guerre  et  de  la  citation 
qui  vous  a  été  délivrée. 

M.  le  Greffier  donne  lecture  de  la  lettre  suivante  : 

Paris,  le  18  janvier  1898. 

Monsieur  le  Ministre  et  cher  Collègue. 

J'ai  pris  connaissance  de  l'article  signé  de  M.  Zola  et  publié  dans 
le  numéro  du  journal  l'Aurore  en  date  du  jeudi  13  janvier  1898.  Cet 
article  renferme  une  série  d'injures  et  de  diffamations  dirigées  contre 
deux  Ministres  de  la  guerre,  les  bureaux  de  la  guerre,  des  officiers 
généraux  et  des  officiers  de  tous  grades  de  l'armée  placés  sous  leurs 
ordres . 

Chefs  et  subordonnés  sont  au-dessus  de  pareils  outrages  et  l'opi- 
nion du  Parlement,  du  pays  et  de  l'armée  les  a  mis  déjà  en  dehors 
de  toute  atteinte. 

Si  le  Ministre  de  la  guerre  ne  croit  pas  devoir  porter  plainte  pour 
les  personnes  ci-dessus  rappelées,  non  plus  que  pour  le  jugement  de 
1894  dont  l'autorité  doit  rester  entière,  nous  ne  saurions  admettre 
que  la  justice  militaire  soit  suspectée  dans  son  indépendance  et  ac- 
cusée d'avoir  rendu  par  ordre,  le  11  janvier  courant,  une  sentence 


—  36  — 

inique  et  commis  le  crime  juridique  d'acquitter  sciemment  un  cou- 
pable. 

En  conséquence,  Monsieur  le  Ministre  et  cher  Collègue,  j'ai  l'hon- 
neur, en  vertu  de  l'article  47  de  la  loi  du  29  juillet  1881.  de  porter 
plainte  contre  le  gérant  du  journal  l'Aurore  et  contre  M.  Zola,  à 
raison  de  la  diffamation  dirigée  contre  le  premier  Conseil  de  guerre 
du  gouvernement  militaire  de  Paris,  qui,  dans  les  séances  des  10  et 
11  janvier  1898,  a  prononcé  l'acquittement  du  commandant  Ester- 
hazy. 

Veuillez  agréer,  etc. 

M.  le  Greffier  donne  ensuite  lecture  de  l'assignation  : 

L'an  1898,  le  20  janvier,  à  la  requête  de  M  le  Procureur  général 
près  la  Cour  d'appel  de  Paris,  lequel  fait  élection  de  domicile  en  son 
parquet  sis  en  cette  ville,  au  Palais  de  justice,  agissant  d'office  sur 
la  plainte  déposée  le  18  janvier  1898,  par  M.  le  Ministre  de  la  guerre, 
dans  les  termes  de  l'article  47  de  la  loi  du  29  juillet  1881,  au  nom  du 
premier  Conseil  de  guerre  du  gouvernement  militaire  de  Paris,  ayant 
jugé  les  10  et  11  janvier  1898  le  commandant  Esterhazy,  lequel  tri- 
bunal relève  de  son  département. 

J'ai,  Charles-Marie-Georges  Dupuis,  huissier  audiencier  à  la  Cour 
d'appel  de  Paris,  demeurant  même  ville,  au  Palais  de  justice,  sous- 
signé, 

Donné  assignation  :  1°  à  M.  A.  Perrenx,  gérant  du  journal  l'Aurore, 
demeurant  à  Paris,  142,  rue  Montmartre,  où  étant  et  parlant  à  un 
employé  du  journal,  puis  à  sa  personne  ;  2°  à  M.  Emile  Zola,  homme 
de  lettres,  demeurant  à  Paris,  21  bis,  rue  de  Bruxelles,  où  étant  et 
parlant  à  une  personne  à  son  service. 

A  comparaître  devant  la  Cour  d'assises  de  la  Seine,  sise  au  Palais 
de  justice  à  Paris,  le  lundi,  7  février  1898,  à  onze  heures  et  demie  du 
matin, 

Comme  prévenus  : 

I.  —  J.-A.  Perrenx, 

D'avoir,  à  Paris,  depuis  moins  de  trois  mois,  en  sa  qualité  de 
gérant,  dans  le  numéro  quatre-vingt-sept,  deuxième  année,  du  journal 
l'Aurore,  portant  la  date  du  jeudi  13  janvier  1898,  lequel  numéro  a 
été  vendu  et  distribué,  mis  en  vente  et  exposé  dans  les  lieux  ou 
réunions  publics,  publié  les  passages  suivants  renfermés  dans  un 
article  signé  Emile  Zola  et  intitulé  : 

Lettre  à  M.  Félix  Faure,  président  de  la  République 
Première  colonne  de  la  première  page  : 

«  Un  Conseil  de .  guerre  vient,  par  ordre,  d'oser  acquitter  un 
«  Esterhazv,  soufllet  suprême  à  toute  vérité,  à  toute  justice.  Et 
«  c'est  fini,  la  France  a  sur  la  joue  cette  souillure.  L'histoire  écrira 
«  que  c'est  sous  votre  présidence  qu'un  tel  crime  social  a  pu  être 
«  commis.  » 

Sixième  colonne  de  la  première  page  : 

«  Ils  ont  rendu  cette  sentence  inique  qui  à  jamais  pèsera  sur  nos 
«  Conseils  de  guerre,  qui  entachera  désormais  de  suspicion  tous 
«  leurs  arrêts.  Le  premier  Conseil  de  guerre  a  pu  être  inintelligent, 
a  le  second  est  forcément  criminel.  » 


-  37  - 

Deuxième  colonne  de  la  deuxième  page  : 

«...  J'accuse  le  second  Conseil  de  guerre  d'avoir  couvert  cette 
«  illégalité  par  ordre,  en  commettant,  à  son  tour,  le  crime  juridique 
«  d'acquitter  sciemment  un  coupable.  » 

Lesdits  passages  contenant  l'imputation  de  faits  de  nature  à  porter 
atteinte  à  l'honneur  du  gouvernement  militaire  de  Paris  ayant  siégé 
les  10  et  11  janvier  1898,  et  relatifs  à  ses  fonctions,  et  de  l'avoir  ainsi 
publiquement  diffamé,  et  ce,  à  raison  de  ses  fonctions  ; 

II.  —  Emile  Zola, 

I  )e  s'être,  à  la  même  époque  et  au  même  lieu,  rendu  complice  du 
délit  ci-dessus  spécifié,  en  remettant  soit  au  sieur  Perrenx,  gérant 
du  journal  l'Atfirore,  soit  à  tout  autre  rédacteur  ou  employé  dudit 
journal,  pour  le  faire  parvenir  audit  gérant,  afin  d'être  publié,  l'écrit 
contenant  les  passages  susvisés  et  procuré  ainsi  les  moyens  qui  ont 
servi  à  commettre  le  délit,  sachant  qu'ils  devaient  y  servir. 

Délits  prévus  et  punis  par  les  articles  23,  29,  30,  31,  35,  42,  43,  45, 
47  et  52  de  la  loi  du  29  juillet  1881,  59  et  60  du  Gode  pénal. 

A  ce  que  les  susnommés  n'en  ignorent,  je  leur  ai,  en  parlant  comme 
dessus,  laissé  copie  du  présent. 

M.  le  Président.  —  Messieurs  Perrenx  et  Zola,  vous  êtes 
prévenus  d'avoir,  dans  un  article  du  journal  VAurote  intitulé 
«  J'accuse  »,  diffamé  les  membres  du  premier  Conseil  de  guerre 
qui  ont  acquitté  le  commandant  Esterhazy.  Nous  allons  procé- 
der à  l'appel  des  témoins. 

EXPOSÉ   PAR  M.  L'AVOCAT  GÉNÉRAL. 

M.  l'avocat  général  Van  Cassel.  — Je  demande  la  parole. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  l'Avocat  général,  vous  avez  la 
parole. 

M.  l'avocat  général  Van  Cassel.  — J'ai  pensé,  Messieurs, 
que  c'était  le  cas  d'user  de  la  faculté  qui  est  donnée  au  Ministère 
public  par  l'article  815  du  Code  d'instruction  criminelle,  et  d 
faire  ici,  au  moment  précis  auquel  nous  sommes  arrivés,  l'ex 
posé  du  sujet  de  la  prévention.  Il  ne  s'agit,  je  n'ai  pas  besoin  de 
le  dire,  aucunement  de  discuter;  il  s'agit  seulement  de  poser  la 
question,  parce  que  poser  la  question,  c'est  faciliter  la  solu- 
tion. 

La  loi  sur  la  presse,  Messieurs,  décide  qu'en  matière  de  diffa- 
mation relative  aux  fonctions  publiques,  la  poursuite  n'aura  lieu 
que  sur  la  plainte  du  Ministre  duquel  ce  corps  relève,  et,  dans 
le  cas  qui  nous  occupe,  sur  la  plainte  de  M.  le  Ministre  de  la 
guerre. 

Dans  sa  plainte  du  18  janvier  1898,  dont  lecture  vient  d'être 
donnée,  M.  le  Ministre  de  la  guerre  relève  la  diffamation  qui 
vise  le  Conseil  de  guerre  jugeant  l'affaire  Esterhazy  et  l'imputa- 
tion d'avoir  jugé  par  ordre. 

Dans  la  citation  du  20  janvier,  sur  laquelle  le  débat  doit  por-f 
ter,  les  propos  qui,  dans  i'article  déféré  à  la  Cour  d'assises,  on 


—  38  -       • 

été  seuls  visés,  sont  tous  relatifs  à  l'imputation  seule  relevée 
par  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  plaignant. 

En  droit,  la  citation  ne  pouvait  pas  dépasser  la  plainte,  à 
peine  de  nullité.  Cette  règle  de  droit,  Messieurs,  est  dictée  par 
le  bon  sens,  car  chacun  est  juge  —  et  seul  juge  — du  débat  qu'il 
entend  provoquer.  Il  est  assez  naturel  que  ce  soit  le  plaignant 
qui  délimite  le  terrain  sur  lequel  il  entend  appeler  celui  qui  Fa 
outragé,  sans  quoi  il  serait  trop  facile  à  celui-ci  de  faire  dévier 
le  débat  en  portant  la  discussion  sur  des  points  étrangers  à  la 
diffamation  relevée  et  de  réaliser  une  diversion,  qui  est  le  grand 
art  en  Cour  d'assises. 

\  ne  imputation  est  détachée  dans  l'article  de  M.  Emile  Zola. 
netle,  précisé,  catégorique  :  .l'affirmation  qu'un  Conseil  de 
guerre  avait  jugé  par  ordre  en  acquittant  sciemment  un  cou- 
pable ;  que  ce  Conseil  de  guerre  était  criminel.  C'était  intolé- 
rable! M.  le  Ministre  de  la  guerre  entend  vous  faire  juges  des 
preuves  décisives  que  l'écrivain  et  le  journal  qui  lui  a  prêté 
sa  publicité  devaient  avoir  de  leur  audacieuse  imputation.  La 
justification  doit  être  aussi  précise  que  l'attaque. 

Je  vous  ai  dit,  Messieurs,  qu'en  fait,  en  ne  retenant  qu'une 
prévention  très  nette,  on  avait  voulu  empêcher  le  débat  de 
dévier.  J'ajoute  que  les  motifs  les  plus  élevés  ne  permettaient 
pas  en  droit  de  faire  le  jeu  des  prévenus.  Le  principe  de  notre 
législation  sur  la  presse  est  absolu  ;  les  personnes  individuelles 
ont  le  droit  de  mépriser  les  attaques  dont  elles  sont  l'objet,  et 
même  quand  elles  seraient  naturellement  portées  à  venger  leurs 
injures,  il  faut  les  louer  de  faire  le  sacrifice  de  leurs  préférences. 
Multiplier  les  points  du  débat,  c'était  l'obscurcir,  l'envenimer 
par  des  questions  personnelles,  le  faire  dégénérer,  empêcher  la 
prévention,  précise  et  nette,  de  la  plus  haute  gravité,  de  se  pré- 
senter en  pleine  lumière. 

Le  plan  des  prévenus,  arrêté  et  largement  exécuté  au  dehors, 
est  de  remettre  en  discussion  devant  la  Cour  d'assises,  qui  est 
incompétente,  l'autorité  absolue  de  deux  décisions  judiciaires 
rendues  dans  les  affaires  Dreyfus  et  Esterhazy.  Toute  tentative 
à  cette  audience  contre  ces  décisions  judiciaires  serait  d'une 
flagrante  illégalité. 

Ce  n'est  pas,  Messieurs,  pour  les  besoins  de  la  cause  que  la 
jurisprudence  s'est  prononcée  sur  ces  questions  :  il  y  a  cin- 
quante ans  que  ces  questions  ne  se  discutent  plus.  La  Cour  de 
cassation,  dans  son  arrêt  du  5  mai  1847,  l'a  formellement 
décidé.  11  s'agissait,  Messieurs,  dans  l'espèce,  de  diffamation 
contre  les  membres  d'un  Tribunal,  et  pour  prouver  la  prétendue 
vérité  de  l'acte  diffamatoire,  le  diffamateur  avait  émis  la  préten- 
tion de  discuter  les  jugements  qui  avaient  été  rendus  par  les 
magistrats  du  Tribunal  ;  il  entendait  faire  ressortir  sa  bonne 
foi,  qu'il  alléguait,  d'appréciations  sur  des  jugements  définitifs. 
La  Cour  de  cassation,  Messieurs,  a  repoussé  cette  doctrine  qui 
était,  je  l'ai  dit,  d'une  flagrante  illégalité. 

Il  est,  Messieurs,  trop  clair  qu'on  ne  peut  pas  mettre  indirec- 


—  39  — 

tement  en  question,  sous  prétexte  de  bonne  foi,  des  décisions 
judiciaires,  quand,  en  droit  et  au  fond,  on  ne  peut  pas  être  admis  g 
à  les  discuter  directement;  on  ne  peut  en  un  mot  faire  indirec- j 
tement  ce  qu'il  est  défendu  de  faire  directement. 

Mais,  Messieurs,  si  notre  législation  pose  ces  principes  incon- 
testables, elle  est  soucieuse  au  plus  haut  degré  de  l'erreur  judi 
ciaire,  et  nos  lois  ont  tracé  les  règles  de  la  révision.  La  loi' 
récente  de  1895,  qui  a  élargi  autant  qu'il  a  paru  possible  au 
Parlement  les  cas  dans  lesquels  cette  procédure  serait  admise, 
est,  remarquez-le,  Messieurs,  postérieure  d'une  année  à  l'affaire 
Dreyfus,  et  par  conséquent  on  pouvait  introduire  une  demande 
de  révision  si  on  avait  eu  tous  les  éléments  nécessaires  pour 
donner  satisfaction  à  dss  intérêts,  s'ils  avaient  été  légitimes. 

A  l'heure  où  je  parle,  aucune  demande  de  revision  n'a  jamais 
été  faite,  et  cependant  on  ne  recule  devant  rien  en  dehors  de 
l'audience  et  même  on  cherche  à  y  pénétrer  sans  qualité  ;  on  a 
tenté  d'abord  de  faire  condamner  un  deuxième  of licier  pour  le 
crime  du  premier,  pour  se  trouver  sous  le  coup  de  l'application 
de  l'article  443,  paragraphe  premier,  qui  indique  un  cas  de 
revision. 

L'entreprise  a  échoué. 

Il  n'y  a  pas  dans  l'espèce  de  faux  témoignage,  même  allégué  ; 
c'est  un  second  cas  de  revision.  Par  conséquent,  ce  moyen  ne 
peut  pas  être  présenté. 

Enfin,  Messieurs,  le  dernier  cas  de  revision  qui  puisse  inté- 
resser  iim-  affaire  <jsl  celui-ci:  un  fait  nouveau,  une  pièce  incon- 
nue. Et  à  quelles  conditions  ce  fait  nouveau  ou  cette  pièce 
inconnue  peut-il  donner  lieu  à  revision?  C'est  là,  Messieurs, 
une  simple  règle  de  bon  sens  :  ce  n'est  que  quand  ce  fait  nou- 
veau, cette  pièce  inconnue,  est  —  c'est  le  texte  de  la  loi  —  de 
nature  à  établir  l'innocence  du  condamné. 

On  veut  ici,  par  un  moyen  révolutionnaire,  et  on  l'avoue, 
provoquer  un  débat  scandaleux.  Au  moyen  révolutionnaire, 
Messieurs,  il  n'y  a  ici  qu'un  obstacle  à  opposer,  c'est  la  loi,  et 
c'est  pour  éviter  ces  excès  que  la  prévention  a  été  limitée  à 
l'imputation  qui  n'a  pas  trait  à  la  chose  jugée,  mais  au  crime 
imputé  aux  juges;  c'est  sur  ce  point  que  nous  réclamons  vos 
preuves  nettes  et  décisives  î 

Les  articles  35  et  52  de  la  loi  sur  la  presse  décident  que  les 
faits  articulés  dans  la  citation  peuvent  seuls  être  prouvés  par 
les  prévenus.  A  cette  règle,  qui  est  d'ordre  public,  il  n'y  a 
qu'une  seule  exception  :  c'est  dans  le  cas  où  les  faits  étrangers 
à  la  citation,  offerts  cependant  en  preuve,  sont  indivisibles  avec 
ceux  de  la  citation,  ne  forment  en  réalité  avec  ceux-ci  qu'un  seul 
tout. 

Je  soutiens,  Messieurs,  devant  vous,  que  la  seule  analyse 
des  faits  étrangers  à  la  citation  sur  lesquels  les  prévenus, 
d'après  leur  signification,  persistent  à  vouloir  faire  porter  le 
débat,  démontre  qu'il  n'existe  pas  d'indivisibilité. 

En  effet,  d'abord,  ces  faits  visent  tous  des  personnes  qui  n'ont 


—  40 

pas  fait  partie  du  Conseil  de  guerre  diffamé.  En  second  lieu, 
nulle  part,  il  n'est  allégué  une  circonstance,  si  insignifiante 
soit-elle  mettant  sur  la  trace  de  prétendus  ordres  odieux  et  de 
l'acquittement  criminel  relativement  à  un  seul  des  juges.  Les 
prévenus,  Messieurs,  se  sont  si  peu  préoccupés  de  la  person- 
nalité des  hommes  qu'ils  entendaient  noter  d'infamie  que  leurs 
noms  ne  sont  même  pas  indiqués  dans  les  notifications  qui  ont 
été  faites,  ni  même  dans  l'article,  malgré  les  développements 
inusités  de  ce  document;  l'auteur  de  l'article  y  reconnaît  même 
qu'il  ne  les  commit  pas. 

Il  n'y  a  entre  les  prétendus  faits  dont  on  veut  se  prévaloir  et 
l'ordre  de  juger  aucun  lien  de  dépendance  ni  de  conséquence. 
Si  même,  Messieurs,  ces  prétendus  faits  indivisibles  corres- 
pondaient à  une  réalité,  ils  aboutiraient  à  dire  que,  les  actes 
préliminaires  d'instruction  pouvant  donner  lieu  à  des  critiques, 
les  juges  qui  auraient  apprécié  auraient  pu  de  la  meilleure  foi 
du  monde  se  tromper,  ce  qui  est  l'antithèse  exacte  d'une  com- 
plaisance criminelle. 

Je  ne  fais  cette  supposition  que  pour  démontrer  aux  prévenus 
que  leur  articulation  supplémentaire,  non  seulement  n'est  pas 
indivisible  avec  la  diffamation  relevée,  mais  la  contredit  direc- 
tement. 

C'est  là,  Messieurs,  une  pure  supposition  ;  tout  a  été  régu- 
lier... Je  m'arrête,  c'est  le  fond,  je  ne  veux  pas  y  enter. 

Alors,  Messieurs,  permettez-moi  de  prendre  devant  vous  des 
conclusions  qui  vont  préciser  nettement  le  débat  sur  lequel 
j'entends  faire  porter  l'audience.  Les  voici  : 


Conclusions  de  JH.  l'Avocat  général  précisant 

le  clétmt. 

Le  Procureur  général  près  la  Cour  d'appel  de  Paris, 

Vu  la  citation  délivrée  Je  20  janvier  à  MM.  Perrenx  et  Zola,  en- 
semble les  significations  faites  à  leur  requête  à  son  parquet,  les  24  et 
25  janvier  ; 

Attendu  que  l'article  47  de  la  loi  du  29  juillet  1881  décide  que  «  la 
«  poursuite  des  délits  commis  par  la  voie  de  la  presse  aura  lieu  d'of- 
«  lice  et  à  la  requête  du  Ministère  public,  sous  les  modifications  sui- 
«  vantes  :  1°  Dans  le  cas...  de  diffamation  envers  les  cours,  tiibu- 
«  naux  et  autres  corps  indiqués  en  l'article  ou,  la  poursuite  n'aura 
«  lieu  que  sur  une  délibération  prise  par  eux  en  assemblée  générale 
«  et  requérant  les  poursuites,  ou,  si  le  corps  n'a  pas  d'assemblée  gé- 
«  nérale,  sur  la  plainte  du  chef  de  corps  ou  du  ministre  duquel  ce 
«  corps  relève.  » 

Attendu  qu'en  exécution  de  cette  disposition  légale,  M.  le  Ministre 
de  la  guerre  a  déposé  le  18  janvier  une  plainte  au  nom  du  premier 
Conseil  de  guerre  du  gouvernement  militaire  de  Paris; 

Attendu  que  cette  plainte  vise  uniquement  «  la  diffamation  dirigée 
«  contre  le  premier  Conseil  de  guerre  du  gouvernement  militaire  de 
«  Paris  qui,  dans  la  séance  des  10  et  11  janvier   1898,   a  prononcé 


—   VI  — 

<(  l'acquittement  du  commandant  Esterhazv.  et  l'imputation  d'avoir 
«  rendu  un  jugement  par  ordre  »; 

Attendu  que  la  citation  donnée  le  20  janvier  à  MM.  Perrenx  et 
Zola  contient,  conformément  à  l'article  50  de  la  loi  précitée,  «  l'indi- 
ce cation  précise  des  propos  qui  sont  l'objet  de  la  poursuite  »,  que  les 
passages  visés  se  réfèrent  exclusivement  à  l'accusation  lancée  contre 
le  premier  Conseil  de  guerre  ; 

Attendu  que  la  preuve  de  la  vérité  des  faits  diffamatoires  est  in- 
terdite, sauf  l'exception  formulée  dans  les  articles  35  et  57  de  la  loi 
du  29  juillet  1881,  et  que  cette  interdiction  est  d'ordre  public  ; 

Attendu  que  l'article  35  permet  la  preuve  de  la  vérité  du  fait  diffa- 
matoire relatif  aux  fonctions; 

Attendu  que  l'article  52  décide  que  «  le  prévenu  qui  voudra  être 
ce  admis  à  prouver  la  vérité  du  fait  diffamatoire  devra  faire  signifier 
«  au  Ministère  public...  :  1°  Les  faits...  articulés  dans  la  citation 
«  desquels  il  entend  prouver  la  vérité  »  ; 

Attendu  qu'il  résulte  de  ces  articles  que  les  faits  dont  le  prévenu 
peut  être  autorisé  à  faire  la  preuve  sont  exclusivement  ceux  des  faits 
par  lui  imputés  qui  ont  été  articulés  et  qualifiés  dans  la  citation,  — 
que  les  textes  sus  visés  démontrent  à  l'évidence  que  la  plainte,  la  ci- 
tation et  la  preuve  offerte  ne  peuvent  avoir  que  le  même  objet  : 

Attendu  que,  dans  la  signification  faite  au  Parquet  le  24  janvier, 
MM.  Perrenx  et  Zola  déclarent  qu'ils  entendent  être  admis  à  prouver 
et  offrent  de  prouver,  outre  les  faits  articulés  et  qualifiés  dans  la  ci- 
tation, d'autres  faits  qu'ils  articulent  sous  la  lettre  B,  et  qui  ont  été 
imputés  à  d'autres  personnes  ou  d'autres  corps;  —  qu'ils  fondent 
leur  prétention  sur  ce  que  ces  faits  «  indivisibles  d'avec  ceux  visés 
par  la  citation  »,  doivent  être  nécessairement  prouvés  tout  d'abord 
pour  permettre  aux  requérants  d'établir  la  vérité  des  imputations 
relevées  contre  eux  ; 

Attendu  que  ces  prétendus  faits  énoncés  sous  la  lettre  B,    savoir  : 

1°  Les  prétendues  inconscience,  machinations  saugrenues  et  cou- 
pables d'un  lieutenant-colonel; 

2°  La  prétendue  faiblesse  d'esprit  d'un  général: 

3°  La  prétendue  connaissance  par  le  Ministre  de  la  guerre  de  l'in- 
nocence d'un  condamné  ; 

4°  Les  prétendues  passion  cléricale  et  esprit  de  corps  de  deux  aé- 
néraux  ; 

5°  La  prétendue  partialité  et  naïve  audace  qui  auraient  présidé  à 
une  enquête  scélérate  ; 

(5°  Les  prétendus  rapports  mensongers  et  frauduleux  de  trois  ex- 
perts ; 

7°  Une  prétendue  campagne  de  presse  ; 

8°  La  prétendue  violation  du  droit  imputée  à  un  autre  Conseil  de 
guerre, 

Sont  absolument  distincts  de  l'imputation  au  premier  Conseil  de 
guerre  du  gouvernement  militaire  de  Paris,  ayant  jugé  l'affaire  Es- 
terhazv, d'avoir  :  osé  acquitter  par  ordre,  rendu  une  sentence  inique, 
été  forcément  criminel,  couvert  une  illégalité  par  ordre,  commis  le 
crime  juridique  d'acquitter  sciemment  un  coupable  ; 

Attendu  que  les  faits  énoncés  sous  la  lettre  B  dans  la  signification 
du  24  janvier  ne  sont  rattachés  à  l'imputation  qui  vient  d'être  pré- 
cisée par  aucun  lien  de  dépendance  ou  de  conséquence,  d'identité  de 
personnes  ou  de  concert; 

Attendu  qu'il  est  manifeste  que  la  demande  de  prouver  hors  de  la 
citation  n'a  d'autre  but  que  de  faire  dévier  le  débat  et  de  permettre 


—  42 


d'ébranler  par  des  moyens  illicites  et  irréguliers  l'autorité  d'un  juge- 
ment définitif,  non  attaqué  par  les  voies  légales  ; 

Attendu  que  la  loi  ne  permet  pas  de  livrer  à  une  discussion,  même 
pour  en  faire  ressortir  la  vérité  d'imputations  diffamatoires,  des  dé- 
cisions de  justice  définitives,  et  que  le  respect  de  l'autorité  de  la 
chose  jugée  s'oppose  à  l'admissibilité  de  toutes  preuves  constituées 
pour  porter  atteinte  à  cette  autorité  ; 

Attendu  que,  si  les  prévenus  peuvent  établir  leur  bonne  foi.  il  leur 
est  interdit  de  le  faire  en  essayant  la  démonstration  de  faits  dont  la 
preuve  n'est  pas  admise  par  la  loi  ;  que,  s'il  en  était  autrement,  la  loi 
n'aurait  plus  de  sanction,  puisqu'il  serait  permis  de  faire  indirecte- 
ment ce  qu'elle  prohibe  expressément; 

Par  ces  motifs, 

A  l'honneur  de  conclure  qu'il  plaise  à  la  Cour  : 

Rejeter  des  débats  les  huit  faits  ou  prétendus  faits  énoncés  par  les 
prévenus  sous  la  lettre  B  dans  leur  exploit  du  "21  janvier,  en  déclarer 
la  preuve  interdite. 

Fait  au  Parquet,  le  7   février  1898. 

Pour  le  Procureur  général  empêché, 

Signé  :  Vax  Gassel. 

M.  le  Président  à  M.  Perrenoc.  —  En  réponse  au  réqui- 
sitoire de  M.  l'Avocat  général,  avez-vous  des  observations  à 
présenter,  ou  vous  e,n  rapportez-vous  à  ce  que  dira  votre  avocat? 

M.  Perrenx.  —  Je  m'en  rapporte  à  ce  que  dira  mon  défen- 
seur. 

M.  le  Président  à  M.  Emile  Zola.  —  Vous  en  rapportez- 
vous  à  ce  que  dira  votre  défenseur? 

M.  Emile  Zola.  —  Je  m'en  rapporte  à  ce  que  dira  Me  Labori. 


RÉPONSE  DE  Me  LABORI 

Me  Labori.  —  Messieurs,  tout  est  un  peu  exceptionnel,  je  ne 
dirai  pas  dans  ce  procès,  mais  dans  cette  affaire. 

AL  l'Avocat  général,  invoquant  tout  à  l'heure  un  article  du 
Gode  d'instruction  criminelle,  dont  nous  n'avons  pas  souvent 
ici  l'occasion  de  voir  faire  usage,  se  levait  pour  faire  ce  qu'il 
appelait  l'exposé  de  l'affaire.  Je  ne  m'en  plains  pas;  je  ferai 
seulement  observer  que  cet  exposé  de  l'affaire  se  ramène  à  peu 
près  à  l'exposé  des  exceptions  de  procédure  par  lesquelles 
M.  l'Avocat  général  entend  s'opposer  à  la  preuve  que  M.  Emile 
Zola  a  offerte  au  jury. 

Ce  n'est  le  moment,  ni  de  discuter  les  reproches,  ni  de 
répondre  aux  insinuations  ;  quand  le  moment  sera  venu,  nous 
expliquerons  pourquoi  une  demande  de  revision  n'a  pas  été 
introduite,  et  s'il  plaît  à  Dieu  que  ces  débats  suivent  le  cours 
que  pour  ma  part  j'en  attends,  c'est  peut-être  à  nous  que 
reviendra  le  droit,  à  la  lin  de  ces  audiences,  d'admirer  que 
M.  le  Procureur  général  ne  se  soit  pas  servi  de  l'article  441  du 
Gode  d'instruction  criminelle   pour    introduire,  non  pas  une 


—  43  — 

demande  de  revision,  mais  une  demande  d'annulation  du  juge- 
ment rendu  en  1894  contre  le  capitaine  Dreyfus,  demande  d'an- 
nulation dans  l'intérêt  de  la  loi,  qui  n'appartient  qu'à  M.  le  Pro- 
cureur général,  j'entends  au  Ministère  public. 

Mais  le  moment  n'est  pas  venu  de  parler  de  ces  choses.  Aussi 
bien,  Messieurs  les  jurés,  ce  serait  peine  perdue  à  l'heure  qu'il 
est,  car  vous  ne  connaissez  pas  l'afictire,  et  nos  adversaires  — 
leur  attitude  en  est  la  preuve  —  n'ont  qu'une  pensée,  c'est  de 
tout  faire  pour  qu'il  nous  soit  défendu  de  vous  la  faire  connaître. 

Laissez-moi,  monsieur  l'Avocat  général,  avec  tout  le  respect  que 
j'ai,  et  pour  votre  talent  et  pour  votre  connaissance  du  droit  et 
pour  votre  loyauté,  m'expliquer,  au  nom  du  droit  de  la  défense, 
non  pas  sur  l'attitude  du  Parquet,  mais  sur  l'attitude  de  M.  le 
Ministre  de  la  guerre,  et  je  ne  les  solidarise  pas  ;  car  vous  avez 
les  mains  liées  ici;  vous  n'y  venez  pas  librement,  vous  êtes 
obligé,  quoique  vous  en  ayez,  de  vous  enfermer  dans  le  cercle 
étroit  qui  vous  a  été  délimité  par  la  plainte...  {Bruit  dans  l'au- 
ditoire.) 

M.  le  Président.  — J'ai  dit  tout  à  l'heure  qu'à  la  première 
manifestation  je  ferais  évacuer  la  salle.  Qu'on  se  le  rappelle  et 
qu"on  ne  me  le  fasse  pas  répéter. 

MeLABom. — Je  disais,  Messieurs  les  jurés,  que  ce  serait 
peine  perdue  que  de  vous  exposer  l'affaire  en  ce  moment.  Quand 
l'heure  en  sera  venue,  comptez  sur  moi!  Quelques  obstacles 
qu'on  ait  pu  mettre  à  la  production  des  témoignages  et  des 
preuves  que  nous  nous  proposons  d'apporter,  je  vous  exposerai 
l'affaire  sans  dire  un  mot  qui  puisse  offenser  le  respect  que  je 
dois  à  la  justice.  Mais  vous  devez  bien  sentir  au  ton  de  mes 
paroles  que  j'ai  la  conviction,  quels  que  puissent  être  à  l'heure 
actuelle  vos  sentiments  personnels,  que  je  ferai  la  lumière 
dans  l'esprit  et  dans  le  cœur  des  douze  citoyens  français  qui 
représentent  ici  la  France  entière,  qui  siègent,  vous  m'entendez 
bien  !  devant  le  monde,  et  dans  lesquels  j'ai,  quant  à  moi,  la 
plus  absolue  confiance. 

Je  n'ai  plus  rien  à  dire  sur  cette  première  partie  des  explica- 
tions de  M.  l'Avocat  général. 

De  ce  que  contenait  ce  réquisitoire  préliminaire,  je  ne  retiens 
qu'une  chose,  c'est  que,  puisqu'il  a  été  permis  à  l'accusation  de 
s'expliquer  en  des  paroles  courtes,  mais  pleines  de  sous-enten- 
dus et  de  réserves,  sur  l'attitude  des  prévenus  qui  sont  ici,  en 
ce  qui  concerne  l'affaire  Dreyfus-Estemazy.  et  de  ceux  qui  sont 
derrière  eux,  il  me  sera  permis  à  moi  aust>i,  quand  je  prendrai 
la  parole  pour  plaider  au  fond,  de  demander  pour  mes  paroles, 
sous  la  réserve  encore  une  fois  que  j'observerai  le  respect  de  la 
justice  et  de  la  loi,  une  indépendance  entière. 

J'arrive  maintenant  à  quelque  chose  qui  n'est  pas  moins 
élevé,  mais  qui  est  moins  passionnant,  je  veux  dire  la  question 
de  droit. 

Je  ne  m'étonne  pas  beaucoup,  Messieurs,  des  difficultés  que 
M.  Zola  rencontre  dans  cette  affaire,  et  je  compte  bien  que  cet 


—  .'i'i  — 

incident,  qui  est  le  premier,  ne  sera  pas  le  dernier.  Nous 
devions  nous  attendre  à  ce  qu'on  vous  offrirait  à  vous,  à  ce 
qu'on  nous  imposerait  à  nous,  une  discussion  restreinte.  M.  le 
.Ministre  de  la  guerre  l'a  voulu,  c'était  son  droit.  Ce  sera  le 
nôtre,  à  un  moment  donné,  de  nous  demander  quelles  ont  pu 
être  les  raisons  profondes  de  l'exercice  de  ce  droit  dans  l^s 
conditions  où  M.  le  Ministre  de  la  guerre  en  a  fait  usage  1 

Quoi  qu'il  en  soit,  c'était  son  droit,  je  n'y  contredis  pas.  Mais 
je  ne  crois  pas  que  l'étroitessemême  de  la  plainte,  dans  laquelle 
il  s'est  renfermé,  puisse  avoir  les  conséquences  qu'il  a  espérées 
et  qu'il  a  voulu  prévoir. 

On  vous  a  lu,  Messieurs,  l'assignation,  on  vous  a  lu  les  pas- 
sages relevés . 

Cependant,  je  demande  à  la  Cour,  pour  laquelle  au  surplus 
j'ai  l'honneur  de  plaider,  puisqu'il  s'agit  ici  d'une  question  de 
procédure  qu'elle  seule  aura  à  juger,  je  demande  à  la  Cour  la 
permission  de  remettre  sous  ses  yeux  les  dernières  lignes  de  la 
lettre  de  M.  Emile  Zola  : 


«  Mais  cette  lettre  est  longue,  Monsieur  le  Président,  il  est 
«  temps  de  conclure. 

«  J'accuse  le  lieutenant  colonel  du  Paty  de  Clam  d'avoir  été 
«  l'ouvrier  diabolique  d'une  erreur  judiciaire,  en  inconscient, 
«  je  veux  le  croire,  et  d'avoir  ensuite  défendu  son  œuvre  néfaste 
«  depuis  trois  ans,  par  les  machinations  les  plus  saugrenues  et 
«  les  plus  coupables . 

«  J'accuse  le  général  Mercier  de  s'être  rendu  complice,  tout 
«  au  moins  par  faiblesse  d'esprit,  d'une  des  plus  grandes  ini- 
«   quités  du  siècle. 

«  J'accuse  le  général  Billot  d'avoir  eu  entre  les  mains  les 
«  preuves  certaines  de  l'innocence  de  Dreyfus  et  de  les  avoir 
«  étouffées,  de  s'être  rendu  coupable  de  ce  crime  de  lèse-huma- 
«  nité  et  de  lèse-justice,  dans  un  but  politique  et  pour  sauver 
«  l'état-major  compromis. 

«  J'accuse  le  général  de  Boisdeffre  et  le  général  Gonse  de 
«  s'être  rendus  complices  du  même  crime,  l'un  sans  doute  par 
«  passion  cléricale,  l'autre  peut-être  par  cet  esprit  de  corps  qui 
«  fait  des  bureaux  de  la  guerre  l'arche  sainte,  inattaquable. 

«  J'accuse  le  général  de  Pellieux  et  le  commandant  Ravary 
«  d'avoir  fait  une  enquête  scélérate,  j'entends  par  là  une  enquête 
«  de  la  plus  monstrueuse  partialité,  dont  nous  avons,  dans  le 
«  rapport  du  second,  un  impérissable  monument  de  naïve 
«  audace. 

«  .l 'accuse  les  trois  experts  en  écritures,  les  sieurs  Belhomme, 
«  Varinard  et  Couard,  d'avoir  fait  des  rapports  mensongers  et 
«  frauduleux,  à  moins  qu'un  examen  médical  ne  les  déclare 
u  atteints  d'une  maladie  de  la  vue  et  du  jugement. 

«  J'accuse  les  bureaux  de  la  guerre  d'avoir  mené  dans  la 
«  presse,   particulièrement  dans  l'Eclair  et   dans  l'Echo  de 


—  Ï5  — 


«  Paris,  une  campagne  abominable,  pour  égarer  l'opinion  et 
«  couvrir  leur  faute 

«  J  accuse  enfin  le  premier  Conseil  de  guerre  d'avoir  violé  le 
«  droit,  en  condamnant  un  accusé  sur  une  pièce  restée  secrète, 
«  et  j'accuse  le  second  Conseil  de  guerre  d'avoir  couvert  cette 
«  illégalité,  par  ordre,  en  commettant  à  son  tour  le  crime  juri- 
«  dique  d'acquitter  sciemment  un  coupable. 

«  En  portant  ces  accusations,  je  n'ignore  pas  que  je  me  mets 
«  sous  le  cunp  des  articles  30  et  31  de  la  loi  sur  la  presse  du 
«  29  juillet  1881,  qui  punit  les  délits  de  diffamation.  Et  c'est 
«  volontairement  que  je  m'expose. 

«  Quant  aux  gens  que  j'accuse,  je  ne  les  connais  pas,  je  ne  les 
«  ai  jamais  vus,  je  n'ai  contre  eux  ni  rancune  ni  haine.  Ils  ne 
«  sont  pour  moi  que  des  entités,  des  esprits  de  malfaisance 
«  sociale.  Et  l'acte  que  j'accomplis  ici  n'est  qu'un  moyen  révo- 
«  lutionnaire  pour  hâter  l'explosion  de  la  vérité  et  de  la  justice. 

«  Je  n'ai  qu'une  passion,  celle  de  la  lumière,  au  nom  de 
«  l'humanité  qui  a  tant  souffert  et  qui  a  droit  au  bonheur.  Ma 
«  protestation  enflammée  n'est  que  le  cri  de  mon  âme.  Qu'on 
«  ose  donc  me  traduire  en  Cour  d'assises  et  que  l'enquête  ait 
«  lieu  au  grand  jour  !  » 

Vous  savez  quelle  est  la  réponse  ;  elle  a  commencé  le  jour  où, 
après  cinq  journées  et  cinq  nuits  de  délibérations  et  d'incerti- 
tudes, M.  le  Ministre  de  la  guerre  a  lancé  cette  plainte  dont  vous 
connaissez  la  portée,  et  elle  se  continue  aujourd'hui  par  les 
conclusions  qu'au  nom  de  la  partie  plaignante  et  en  son  propre 
nom  M.  le  Procureur  général  prend  à  la  barre. 

Et  vous  croyez  que  cela  va  étrangler  le  débat  ?  Allons  donc  ! 
c'est  comme  si  l'on  voulait  se  placer  au  milieu  d'un  torrent 
pour  l'empêcher  de  couler. . .  Le  débat  est  ouvert.  Si  on  voulait 
l'étouffer,  il  ne  fallait  poursuivre  ni  Perrenx,  ni  Zola;  c'était 
votre  droit!  Et  en  vérité  l'opinion  publique,  à  laquelle  je  par- 
lerai, l'opinion  publique  qui  n'est  pas  éclairée  et  qui,  admirable 
de  générosité  et  de  bonne  foi,  mais  aveugle,  se  fait  actuelle- 
ment le  plus  fidèle  support  des  pouvoirs  publics,  l'opinion 
publique  aurait  peut-être  encore  donné  ce  jour-là  son  appui. 

On  a  poursuivi  M.  Zola!  M.  Zola  est  accusé,  il  va  se  dé- 
fendre ! 

Est-ce  bien  sérieusement  qu'on  vient  aujourd'hui  nous  dire  : 
«  Les  trois  paragraphes  cités  de  cette  longue  lettre  n'ont  rien  à 
voir  ni  avec  l'intention  profonde,  la  pensée  générale,  la  convic- 
tion de  M.  Zola,  d'une  part,  ni  de  l'autre  avec  l'ensemble  de 
l'article  et  les  autres  accusations...  »  ?  Est-ce  que  la  Cour 
acceptera  cela  ? 

Il  y  a  entre  les  trois  faits  relevés  par  M.  le  Ministre  de  la  guerre 
et  l'ensemble  des  faits  dont  je  viens  d'avoir  l'honneur  de  donner 
lecture  à  la  Cour  un  lien  étroit,  je  ne  dis  pas  seulement  de 
connexité,  mais  d'indivisibilité. 

Tout  d'abord,  M.  le  commandant  Esterhazy  a  été  poursuiv 


—  46  — 

pour  le  même  crime  de  trahison  pour  lequel  avait  été  poursuivi 
l'ex-capitaine  Dreyfus.  La  pièce  capitale  du  procès,  c'était,  avec 
d'autres  —  nous  nous  en  expliquerons  quand  le  moment  sera 
venu  —  c'était  le  bordereau,  le  bordereau  sur  lequel,  dans  le 
second  procès,  les  experts  ont  déposé.  —  Et  je  comprends  que 
les  experts  de  l"un  et  de  l'autre  procès  n'éprouvant  pas  autre- 
ment le  désir  de  se  rencontrer  contradictoirement  à  la  barre, 
dans  un  débat  où  la  lumière  serait  complète.  Quelques-uns 
d'entre  eux  nous  ont  poursuivis  devant  la  police  correctionnelle  ; 
nous  les  retrouvons  ici,  nous  a  dit  tout  à  l'heure  très  courtoise- 
ment M.  le  Président;  leurs  honorables  avocats  sont  à  la  barre  ; 
tant  mieux!  car  j'imagine  qu'ils  vont  aussi  venir  s'expliquer 
devant  la  Cour  d'assises  et  qu'alors  M.  Zola,  qui  n'en  est  cepen- 
dant pas  à  un  procès  près,  verra  se  produire  le  16  février  pro- 
chain, devant  le  Tribunal  correctionnel,  un  pur  et  simple  désis- 
tement de  leur  part;  car  autrement  je  ne  comprendrais  pas  ce 
que  les  experts  viennent  faire  ici. 

Ce  qui  est  certain,  c'est  que  la  pièce  qui  a  été  mise  au  débat 
et  qui  a  fait  l'objet  de  la  discussion  dans  le  procès  Esterhazy  et 
dans  le  procès  Dreyfus,  c'est  le  bordereau.  Les  deux  crimes 
étaient  les  mêmes.  M.  Mathieu  Dreyfus  avait  dénoncé  M.  le 
commandant  Esterhazy  ;  si  M  le  commandant  Esterhazy  avait 
été  condamné,  la  revision  du  jugement  qui  avait  condamné  le 
capitaine  Dreyfus  était  nécessaire.  M.  le  commandant  Ester- 
hazy a  été  acquitté;  la  question  reste  ouverte,  et  nous  nous  en 
expliquerons. 

Mais,  dès  le  seuil  du  débat,  il  est  constant  que  les  deux  pro- 
cès étaient  les  mêmes.  Alors,  Messieurs,  la  question  se  pose  en 
dilemme  :  ou  bien  on  nous  empêchera  de  faire  aucune  preuve 
et  nous  verrons. . .  ou  bien,  au  contraire,  il  faudra  qu'on  nous 
permette  d'examiner  la  situation  de  l'ex-capitaine  Dreyfus,  en 
même  temps  que  celle  de  M.  le  commandant  Esterhazy,  puis- 
que l'une  et  l'autre  sont  étroitement  liées  et  qu'il  ne  nous  serait 
pas  possible  défaire  ici  la  preuve  de  la  culpabilité  de  M.  le 
commandant  Esterhazy  et  de  l'acquittement  par  ordre  dont  il  a 
été  l'objet,  si  nous  n'avions  pas  le  droit  de  taire  en  même  temps 
la  preuve  de  l'innocence  de  l'ex-capitaine  Dreyfus. 

Sans  compter  que  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  ne  s'aperce vant 
peut-être  pas  d'un  détail  dangereux  quand  il  rédigeaitsa  plainte, 
y  a  visé  le  passage  où  M.  Zola  dit  que  le  second  Conseil  de 
guerre  a  couvert  l'illégalité  à  laquelle  s'était  abandonné  le 
premier.  Or,  comment  démontrerions-nous  qu'on  a  couvert  une 
illégalité,  si  on  ne  nous  laisse  démontrer  d'abord  qu'une  illé- 
galité a  été  commise,  à  moins  qu'on  ne  préfère  par  un  arrêt 
de  justice  —  j'avoue  que  cela  me  paraîtrait  un  préliminaire 
véritablement  curieux  à  ce  débat,  —  nous  donner  acte  de  ce  que 
l'illégalité  a  été  commise  et  de  ce  qu'elle  est  reconnue  à  la  face 
de  la  France  et  du  monde  civilisé.  Si  cela  n'est  pas,  il  faudra 
bien,  sur  ce  point  comme  sur  les  autres,  qu'on  nous  permette  la 
preuve. 


'il  - 


Et  si  vous  reprenez  la  série  des  faits  dont  je  vous  ai  donné 
lecture,  ne  s'enchainent-ils  pas  l'un  à  l'autre  par  un  lien  d'une 
étroitesse  absolue  ?  Gomment  voulez-vous  que  nous  arrivions  à 
la  démonstration  de  la  dernière  partie  de  notre  argumentation, 
si  nous  ne  commençons  par  la  démonstration  du  commence- 
ment ?  (  ;< miment  voulez-vous  que  nous  démontrions  par  suite  de 
quelles  circonstances,  par  quel  enchaînement,  une  illégalité  a 
dû  être  commise  devant  le  premier  Conseil  de  guerre  de  1894,  si 
on  ne  nous  permet  en  même  temps  d'établir  la  raison  pourquoi 
on  a  été  amené  à  cette  illégalité,  à  savoir  qu'il  n'existait  dans 
l'affaire  aucune  charge  qu*on  pût  avouer  publiquement  ? 

Et  ce  n'est  pas  là  de  la  connexité  ?  Ce  n'est  pas  de  l'indivisi- 
bilité? 

J'aurais  pu  produire  de  la  jurisprudence  sur  ce  point;  mais 
puisque  M.  l'Avocat  général  n'a  discuté  qu'en  fait,  je  ferai 
comme  lui. 

Il  est  de  règle  constante  qu'en  dehors  des  faits  cités  et  arti- 
culés dans  la  citation,  la  preuve  est  permise  des  faits  qui  se 
rattachent  aux  premiers  par  des  liens  de  connexité  et  d'indivi- 
sibilité. 

Je  vous  ai  montré  que  les  faits  accessoires  dont  nous  offrons 
de  faire  la  preuve  sont  étroitement  liés  avec  les  faits  princi- 
paux dont  nous  avons  le  droit  de  faire  la  preuve. 

Il  me  reste  seulement  à  répondre  un  mot  à  une  dernière 
objection  de  M.  l'Avocat  général  :  l'objection  tirée  de  la  chose 
jugée. 

La  chose  jugée  ?  qu  en  restera-t-il,  Messieurs,  si  nous  réus- 
sissons à  établir  qu'elle  a  été  irrégulièrement,  illégalement 
jugée,  cette  chose  dans  laquelle  l'opinion  publique  aune  telle 
foi  qu'elle  considère  comme  des  malfaiteurs  publics  ceux  qui 
songent  une  seconde  à  la  mettre  en  doute,  quand  cependant 
ils  ont  dit  qu'ils  offraient  de  faire  la  preuve  de  l'erreur  ?  Cette 
chose  jugée,  les  citoyens  la  respectent;  ils  ont  le  droit  et  le 
devoir  de  la  respecter,  mais  seulement,  encore  une  fois,  parce 
qu'ils  la  croient  régulièrement  et  légalement  jugée.  Là  où  il 
n'y  a  plus  de  droit,  là  où  il  n'y  a  plus  de  légalité,  là  où  il  n'y  a 
plus  de  justice,  il  n'y  a  plus  de  chose  jugée,  Monsieur  l'Avocat 
général,  et  ne  parlons  plus  d'exception  ! 

Me  Clemenceau.  —  Je  voudrais  quant  à  moi  faire  seulement 
une  observation  qui  consistera  à  mettre  en  lumière  deux  des 
points  sur  lesquels  s'est  expliqué  M.  l'Avocat  général.  Je  veux 
seulement  dire  ceci  : 

M.  l'Avocat  général  nous  a  indiqué  qu'il  avait  les  mains  liées 
par  le  Ministre  de  la  guerre,  qu'il  ne  pouvait  élargir  le  débat  et 
que  le  débat  se  présentait  ici  tel  que  l'avait  voulu  M.  le  Ministre 
•de  la  guerre.  Nous  nous  en  doutions,  mais  je  crois  qu'il  est 
intéressant  pour  MM.  les  jurés  de  savoir  que  s'il  avait  voulu 
un  débat  général,  M.  le  Ministre  de  la  guerre  aurait  peut-être 
pu  faire  comme  tous  les  citoyens  français  lorsqu'ils  se  croient 
lésés  :  porter  une  plainte  entre  les  mains  de  M.  le  Procureur 


—  48  - 

général.  M.  le  Procureur  général  passe  pour  s'y  connaître  dans 
les  choses  du  droit  ;  il  aurait  lu  l'article  de  M."  Emile  Zola  et  il 
est  vraisemblable  qu'il  nous  aurait  assignés  pour  des  faits 
beaucoup  plus  nombreux  que  ceux  qui  ont  été  retenus  aujour- 
d'hui. 

Voilà  le  premier  point.  Le  second  est  celui-ci  : 
M.  l'Avocat  général,  qui  connaît  la  valeur  des  mots,  a  com- 
mencé ses  observations  en  disant  :  «  Messieurs,  je  vais  vous 
faire  un  exposé  de  l'affaire.  »  Il  a  fait  un  réquisitoire  et  il  a  ter- 
miné d'une  façon  qui  n'avait  pas  été  annoncée  à  MM.  les  jurés; 
il  a  demandé  à  la  Cour  de  restreindre  le  débat  que  nous  préten- 
dions apporter  à  cette  barre . 

Je  demande  donc  à  MM.  les  jurés  de  retenir  ceci  :  d'abord 
que  le  Parquet  général  n'est  pas  libre  et  qu'il  a  eu  les  mains 
liées  dans  cette  poursuite  par  le  Ministre  de  la  guerre;  ensuite 
que  le  premier  incident  est  un  incident  dans  lequel  le  Minis- 
tère public  demande  à  la  Cour  de  restreindre  la  preuve  que 
nous  voulions  lui  apporter. 

Conclusions  de  Me  Labopi  en  réponse  à  celles  de 

HI.  l'Avocat  général. 

Me  Labori.  —  La  Cour  veut- elle  me  permettre,  comme  suite 
aux  observations  que  je  viens  de  lui  présenter,  de  lui  donner 
lecture  des  conclusions  que  je  pose  en  réponse  à  celles  de 
M.  l'Avocat  général? 

Plaise  à  la  Cour  :  * 

Attendu  qu'à  la  vérité  les  concluants  ont  été  cités  devant  la  Cour 
d'assises  de  la  Seine  pour  y  répondre  seulement  de  trois  passages  de 
l'article  publié  par  M.  Emile  Zola  dans  le  numéro  de  ïkurore  du 
13  janvier  1898; 

Attendu  en  conséquence  qu'il  leur  appartient  de  faire  la  preuve  des 
faits  suivants  articulés  et  qualifiés  dans  la  citation  : 

1°  Un  Conseil  de  guerre  vient  par  ordre  d'oser  acquitter  un 
Esterhazy,  soufflet  suprême  à  toute  vérité,  à  toute  justice; 

2°  Les  magistrats  de  ce  Conseil  de  guerre  ont  rendu  une  sentence 
inique  qui  à  jamais  pèsera  sur  nos  Conseils  de  guerre,  qui  entachera 
désormais  de  suspicion  leurs  arrêts.  Le  premier  Conseil  de  guerre  a 
pu  être  inintelligent,  le  deuxième  est  forcément  criminel  ; 

3°  Le  deuxième  Conseil  de  guerre  a  couvert  une  illégalité  par 
ordre  en  commettant  à  son  tour  le  crime  juridique  d'acquitter 
sciemment  un  coupable  ; 

Mais  attendu,  d'autre  part,  que  l'illégalité  qui  aurait  été  commise 
lors  du  jugement  rendu  en  1894  contre  le  capitaine  Dreyfus,  aussi  bien 
que  l'acquittement  prononcé  en  1898  en  faveur  de  M.  le  commandant 
Esterhazy  par  le  premier  Conseil  de  guerre,  dans  des  conditions  que 
les  concluants  se  réservent  d'établir,  ont  été  la  suite  et  la  conséquence 
d'un  ensemble  de  faits  dont  il  est  nécessaire  de  suivre  l'enchaînement 
pour  arriver  à  la  démonstration  des  imputations  relevées  par  M.  le 
Procureur  général  ; 

Attendu  qu'il  est  indispensable,  pour   arriver   à   cette  preuve,  de 


—  49  - 

faire  la  lumière  sur  les  faits  articulés  sous  les  n">  1,  2,  3,  ï,  5,  6,  7  et 
8  de  la  série  B  de  la  notification  faite  à  M.  le  Procureur  général, 
suivant  exploit  de  Baitry,  huissier  à  Paris,  en  date  du  2i  janvier  1898  : 

Attendu  qu'il  existe  entre  tous  ces  faits  et  les  faits  retenus  par 
l'accusation  un  lien  étroit  de  connexité  et  d'indivisibilité  ; 

Attendu  qu'il  résulte  d'une  doctrine  et  d'une  jurisprudence  cons- 
tantes que  le  juge  doit,  dans  tous  les  cas,  admettre  la  preuve  des 
faits  pertinents  et  concluants  se  rattachant  par  les  liens  de  la 
connexité  et  de  l'indivisibilité  aux  faits  poursuivis  ; 

Par  ces  motifs  : 

Ordonner  que  les  faits  articulés  et  cotés  sous  les  nos  1,  2,  3,  4,  5,  6, 
7  et  8  de  la  série  B  de  la  notification  faite  à  M.  le  Procureur  général, 
suivant  exploit  dft  Baitry,  huissier  à  Paris,  en  date  du  24  janvier 
1898,  seront  admis  en  preuve  comme  connexes  avec  ceux  articulés  et 
qualiiiés  dans  la  citation  de  M.  le  Procureur  général  et  indivisibles 
d'avec  eux. 

Sous  toutes  réserves, 

Et  ce  sera  justice. 


INCIDENT 

Demande  d'intervention   des  experts  :  MM.  Belhomme, 

Varinard  et  Couard. 

Me  Lagxy.  —  Au  nom  des  experts,  nous  estimons  que  la  lec- 
ture faite  de  conclusions  présentées  au  nom  de  M.  Zola  et  de 
M.  Perrenx  est  de  nature  à  motiver  notre  intervention  dans 
l'ordre  d'idées  développé  tout  à  l'heure  par  M.  l'Avocat  général  ; 
nous  demandons  à  la  Cour  de  vouloir  bien  nous  admettre  à 
donner  lecture  de  nos  conclusions  que  nous  développerons. 


Conclusion*  pour  les  experts. 

Plaise  à  la  Cour  : 

Attendu  qu'aux  termes  des  articles  1036  du  Code  de  procédure 
civile  et  41  de  la  loi  du  29  juillet  1881,  les  juges,  cours  et  tribunaux 
de  toute  juridiction,  pour  toutes  affaires  portées  devant  eux  et  dans 
des  circonstances  de  fait  dont  l'appréciation  leur  appartient,  sont 
investis  du  droit  d'ordonner  la  suppression  des  discours  et  écrits 
injurieux  diffamatoires  ou  calomnieux  produits  en  justice;  que  cette 
suppression  est  applicable  à  tous  mémoires,  pièces  ou  actes  de  pro- 
cédure, visant  soit  les  parties  en  cause,  soit  des  tiers  (avocats, 
avoués,  témoins  ou  experts)  auxquels  un  droit  d'intervention  est 
ouvert  par  voie  de  conclusions  incidentes,  à  l'effet  de  formuler  leur 
demande  en  suppression  devant  la  juridiction  saisie  dufond.(Dalloz, 
Supplément  au  Répertoire,  v°  Presse-outrage,  n°s  1420  et  suivants. — 
Barbier,  Code  expliqué  de  la  Presse,  t.  II,  n°s  794  et  suivants.) 

Attendu  en  fait  que,  par  acte  du  ministère  de  Baitry,  huissier  à 
Paris,  en  date  du  24  janvier  1898,  enregistré  et  versé  aux  débats  pen- 
dants devant  la  Cour  d'assises,  les  sieurs  Perrenx  et  Zola  ont  fait 


—  uO  — 

connaître  et  dénoncé  à  M.  le  Procureur  général  leur  prétention,  à 
l'effet  de  se  disculper  de  la  prévention  contre  eux  dirigée,  d'établir, 
ainsi  qu'il  est  articulé  dans  ledit  exploit,  que  : 

«  Les  trois  experts  en  écritures,  les  sieurs  Belhomme,  Yarinard  et 
«  Couard,  ont  fait  des  rapports  mensongers  et  frauduleux,  à  moins 
«  qu'un  examen  médical  ne  les  déclare  atteints  d'une  maladie  de  la 
«  vue  et  du  jugement.  » 

Attendu  que,  sans  s'arrêter  ni  avoir  égard  à  l'étrange  prétention 
des  sieurs  Perrenx  et  Zola,  qui  tendrait  à  ouvrir  un  débat  public  sur 
des  rapports,  documents  et  pièces  de  procédure  criminelle  non  lus 
en  audience  publique,  à  l'égard  desquels,  par  conséquent,  toute 
publication  totale  ou  partielle  est  prohibée  par  l'article  38  de  la  loi 
du  29  juillet  1881,  il  importe  aux  concluants  de  formuler  toutes 
réserves  et  protestations  contre  le  contenu  de  Pacte  notifié  à  M.  le 
Procureur  général  par  les  sieurs  Perrenx  et  Zola  le  24  janvier  der- 
nier; que  les  concluants  ne  sauraient  d'ailleurs  tenir  que  pour  nulles 
et  non  avenues  toutes  incitations  plus  ou  moins  directes  par  les- 
quelles on  voudrait  les  amener  à  enfreindre,  en  même  temps  que 
l'article  38  de  la  loi  précitée,  une  décision  régulière  de  la  justice 
militaire,  passée  en  force  de  chose  jugée  et  prononçant  le  huis  clos 
des  débats  au  sujet  des  expertises  à  eux  confiées  ; 

Attendu  enfin  que  l'articulation  formulée  par  Perrenx  et  Zola  à 
l'encuntre  des  concluants  dans  l'écrit  susvisé  constitue  en  elle- 
même,  et  envisagée  isolément,  la  production  en  justice  d'un  écrit 
injurieux,  outrageant,  diffamatoire  ou  calomnieux,  dont  les  con- 
cluants sont  admissibles  à  solliciter  la  suppression  par  application 
de  l'article  1036  du  Gode  de  procédure  civile  et  de  l'article  il,  para- 
graphe 4,  de  la  loi  du  29  juillet  1881,  sous  réserve  de  tous  autres 
droits,  actions,  nés  ou  à  naître,  et  dommages-intérêts  ; 

Par  ces  motifs  : 

Recevoir  l'intervention  des  concluants  sur  l'incident  comme  régu- 
lière en  la  forme  ; 

Et  l'accueillant  au  fond  comme  juste  et  bien  fondée, 

Leur  donner  acte  des  dires,  réserves  et  protestations  par  eux 
formulés  ; 

Ordonner  la  suppression,  quant  au  paragraphe  les  concernant,  plus 
haut  reproduit,  de  l'écrit  notifié  par  les  sieurs  Perrenx  et  Zola  à  M. 
le  Procureur  général  suivant  exploit  de  Baitry.  huissier  à  Paris,  du 
24  janvier  1898  ; 

Et  condamner  les  susnommés  aux  dépens  de  l'incident,  comme 
ayant  été  causé  par  leur  fait  ; 

Tous  autres  droits,  moyens  et  actions  des  concluants  demeurant 
[Kir  eux  expressément  réservés  pour  les  faire  valoir  quand  et  comme 
il  appartiendra, 

Et  ce  sera  justice. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  vous  avez  entendu  les 
conclusions?... 

Me  Labori.  —  Malheureusement,  je  ne  les  ai  pas  entendues. 

Me  Cabanes.  —  On  a  renouvelé  à  notre  encontre  des  imputa- 
tions diffamatoires  dont  nous  demandons  réparation. 

Me  Lagny»  —  Au  nom  des  experts,  j'ai  l'honneur  de  déposer 


—  51  — 

sur  le  bureau  de  la  Cour  les  conclusions  dont  lecture  vient  d'être 
donnée. 

Me  Cabanes.  —  Je  demande  à  la  Cour  la  permission  de  déve- 
lopper en  quelques  minutes  les  motifs  des  conclusions  des 
experts. 

Me  Labori.  —  Je  me  permettrai  d'adresser  une  prière  à  la 
Cour. 

Nous  étions  en  présence  d'un  incident  que  M.  l'Avocat  géné- 
rai venait  de  soulever  ;  en  voici  un  autre.  Je  n'en  fais  pas  grief 
à  mon  confrère;  je  ne  lui  fais  même  pas  grief,  dans  un  débat 
criminel  de  cette  nature,  de  ne  m'avoirpas  fait  l'honneur  de  me 
communiquer  des  conclusions  qui  ne  sont  pas  de  ce  matin, 
puisqu'elles  sont  autographiées;  nous  ne  sommes  pas  ici  pour 
nous  faire  des  politesses;  seulement,  je  demanderai  à  la  Cour 
de  vouloir  bien,  ou  statuer  dès  à  présent  sur  le  premier  inci- 
dent soulevé,  ou  en  tous  cas,  si  mon  honorable  contradicteur, 
avec  l'assentiment -de  la  Cour,  croit  devoir  s'expliquer  immédia- 
tement, de  vouloir  bien  nous  autoriser  à  prendre,  d'accord  avec 
mon  confrère  Clemenceau,  une  délibération  sur  le  nouveau  point 
soumis  à  votre  appréciation. 

M.  le  Président.  —  Vous  demandez  que  la  Cour  surseoie  à 
statuer  postérieurement  ? 

Me  Cabanes.  —  Messieurs,  je  voudrais,  en  très  peu  de  mots, 
avec  la  simplicité  et  la  brièveté  qui  sontde  mise,  je  crois,  devant 
la  Cour  d'assises  comme  devant  les  Conseils  de  guerre,  énoncer 
les  quelques  motifs  juridiques  qui  nous  ont  amenés  à  déposer 
les  conclusions  dont  je  viens  de  vous  donner  lecture.  Je  me 
tiendrai  d'ailleurs  dans  les  termes  stricts  de  l'incident  qui  a 
motivé  le  dépôt  de  ces  conclusions,  et  je  n'entends  en  rien  tou- 
cher au  fond  du  procès  à  propos  de  l'intervention  de  MM.  Bel- 
homme,  Varinard  et  Couard,  experts  en  écritures. 

D'ailleurs,  si  l'incident  qui  vient  de  naître  procédait  de  notre 
seul  vouloir,  au  lieu  d'avoir  été  causé  par  la  volonté  de  nos 
adversaires,  j'aurais  à  m'excuser  ici,  près  de  tous,  de  retarder 
ainsi,  ne  fût-ce  que  d'une  minute,  l'heure  par  tous  si  impatiem- 
ment attendue  où  justice  sera  enfin  rendue  à  qui  elle  est  due. 

Il  a  plu  aux  deux  prévenus  —  et  leur  prétention,  disons-le 
bien  haut,  n'avait  rien  qui  pût  déplaire,  si  elle  avait  été  com- 
pati] )le  avec  le  respect  dû  à  la  loi  —  il  leur  a  plu  de  nous  enserrer 
dans  les  liens  d'une  prétendue  connexité  que  nous  estimerions 
des  plus  honorables  si  elle  n'était  illégale  ;  et  de  même  qu'ils 
nous  avaient  confondus  avec  ce  que  la  France  a  de  meilleur  et 
déplus  respectable,  avec  les  chefs  de  l'armée,  dans  un  même  écrit 
de  haine,  d'outrages  et  d'insultes,  de  même  ils  viennent  annon- 
cer que  la  preuve  sera  faite  de  notre  déshonneur  en  même 
temps  que  du  crime  de  ceux  qui  auraient  acquitté  sciemment 
un  coupable. 

En  portant  ces  accusations,  je  n'ignore  pas  que  je  me  mets  sous  le 
coup  des  articles  30  et  31  de  la  loi  sur  la  presse  du  2')  juillet  1881, 


—  m 


qui  punit  les  délits  de  diffamation.  Et  c'est  volontairement  que  je 
m'expose. 

Quant  aux  gens  que  j'accuse,  je  ne  les  connais  pas,  je  ne  les  ai  ja- 
mais vus,  je  n'ai  contre  eux  ni  rancune  ni  haine.  Ils  ne  sont  pour 
moi  que  des  entités,  des  esprits  de  mall'aisance  sociale.  Et  l'acte  que 
j'accomplis  ici  n'est  qu'un  moyen  révolutionnaire  pour  hâter  l'explo- 
sion de  la  vérité  et  de  la  justice. 

Je  n'ai  qu'une  passion,  celle  de  la  lumière,  au  nom  de  l'humanité 
qui  a  tant  souffert  et  qui  a  droit  au  bonheur.  Ma  protestation  en- 
llammée  n'est  que  le  cri  démon  âme.  Qu'on  ose  donc  me  traduire  en 
Cour  d'assises  et  que  l'enquête  ait  lieu  au  grand  jour! 

Le  placard  est  du  13  janvier.  L'attente  de  M.  Zola  ne  fut  pas 
longue  ;  il  fut  à  demi  satisfait  dès  le  20  janvier  par  la  citation 
qui  a  donné  lieu  au  débat  ;  il  le  fut  tout  à  fait,  nous  aimons  du 
moins  à  le  croire,  par  la  deuxième  citation  délivrée  le  lendemain 
même,  21  janvier,  à  la  requête  des  experts,  lesquels  ont  visé 
dans  leur  exploit  de  citation  un  article  32,  que  vous  avez  omis 
d'indiquer  dans  votre  manifeste  du  13  janvier.  Quoi  qu'il  en  soit, 
dès  ce  jour,  nos  adversaires  ont  connu  notre  prétention  —  et 
elle  n'est  devenue  la  nôtre  que  parce  qu'elle  était,  du  reste, 
jusqu'à  décision  contraire,  celle  de  la  Cour  suprême  —  de  défé- 
rer à  la  juridiction  correctionnelle,  seule  compétente  dans  l'état 
de  la  jurisprudence,  les  attaques  et  les  diffamations  dont  nous 
avions  été  l'objet. 

Entre  vous  et  nous,  la  situation  est  donc  bien  nette  :  des  juges 
sont  saisis,  une  instance  est  engagée  et  pendante  devant  le 
Tribunal  correctionnel  depuis  le  21  janvier.  Il  y  a  litispendance, 
c'est-à-dire  que,  depuis  le  21  janvier,  le  tribunal  de  la  Seine  est 
saisi,  en  même  temps  que  du  fond  de  notre  réclamation,  du  point 
de  savoir  si,  comme  l'affirme  M.  Zola,  notre  action  relève  de  la 
Cour  d'assises  ou  si,  comme  l'a  décidé,  dans  des  espèces  sem- 
blables, la  Cour  de  cassation,  elle  est  justiciable  du  Tribunal 
correctionnel. 

Quelle  que  soit  à  cet  égard,  je  le  dis  ici  bien  haut,  la  finale 
décision  de  justice,  elle  nous  trouvera  respectueux  et  soumis, 
tout  disposés,  le  cas  échéant,  à  porter  nos  revendications  devant 
le  jury  et  devant  la  Cour  d'assises,  si  la  Cour  suprême,  se  réfor- 
mant elle-même,  venait  à  en  décider  ainsi,  n'ayant  au  fond  et 
ne  pouvant  avoir,  nous,  auxiliaires  de  la  justice,  d'autre  vœu 
et  d'autre  désir  que  celui  de  nous  conformer  au  respect  de  la  loi 
et  de  l'interprétation  souveraine  qui  en  a  été  et  qui  en  sera 
faite . 

Mais  voici  —  et  c'est  ici  qu'apparaît  l'équivoque  que  notre 
intervention  tend  à  dissiper —  voici  que,  dès  le  24  janvier,  trois 
jours  après  l'instance  par  nous  engagée,  sous  le  couvert  d'une 
connexité  que  nous  ne  sommes  pas  seuls  à  contester,  dans  un 
exploit  par  vous  notifié  à  M.  le  Procureur  général  et  versé  au 
débat  actuel,  exploit  qui  constitue  un  écrit  produit  en  justice 
dans  le  sens  des  articles  1036  du  Gode  de  procédure  civile  et  41 


—  53  — 


de  la  loi  de  1881,  vous  produisez  à  notre  encontre  l'articulation 
suivante  : 

Les  trois  experts  en  écritures  ont  fait  des  rapports  mensongers 
et  frauduleux,  à  moins  qu'un  examen  médical  ne  tes  déclare  atteints 
d'une  maladie  de  la  vue  et  du  jugement. 

Et  vous  élevant  contre  les  décisions  de  la  Cour  suprême, 
contre  notre  action  conforme  à  ces  décisions,  contre  l'instance 
engagée  et  qui  met  obstacle  à  toute  instance  nouvelle  tant  que 
les  juges  saisis  n'auront  pas  statué,  vous  entendez,  par  un  arti- 
fice de  procédure,  nous  associera  vos  prétentions;  vous  voudriez 
nous  taire  reconnaître  que  la  preuve  des  diffamations  à  notre 
égard  est  bien  admissible,  c'est-à-dire  que  la  Cour  d'assises  est 
bien  compétente  et  non  le  Tribunal  correctionnel,  pour  connaître 
de  l'action  dont  nous  avons  saisi  les  juges  de  la  9e  chambre  dès 
le  21  janvier,  trois  jours  avant  la  dénonciation  de  l'exploit  visé 
dans  nos  conclusions.  Voilà  bien,  tous  voiles  déchirés,  quelle 
est  votre  prétention  actuelle...  (Bruit  de  conversations  dans 

V  auditoire.) 

M.  le  Président.  —  Le  bruit  des  conversations  continue. 
Monsieur  l'audiencier,  faites  donc  fermer  les  portes  ! 

Me  Cabanes.  —A  cette  prétention,  nous  vous  répondons,  sans 
faire  fi  des  règles  qui  nous  viennent  de  Bacon  et  de  Descartes, 
qu'il  est,  dans  le  domaine  juridique,  d'autres  règles  au  respect 
desquelles  nous  sommes  et  resterons  tenus  tant  qu'elles  res- 
teront écrites  et  qui  nous  feront  refuser  à  cette  théorie  de  la 
connexité,  du  bloc  indivisible,  la  vôtre,  une  adhésion  qui  ne 
saurait  être  qu'une  surprise. 

C'est  aussi  pour  éviter  toute  surprise,  se  trouvant  d'ailleurs 
en  face  d'un  écrit  nettement  diffamatoire  par  vous  produit  en 
justice,  que  les  experts  vous  dénoncent,  avec  réserves  et  protes- 
tations, l'attitude  qu'ils  entendent  gardera  votre  égard. 

Leurs  conclusions  peuvent  se  résumer  d'un  mot  : 

Ils  protestent  contre  votre  exploit  du  24  janvier  et,  la  loi  à  la 
main,  ils  en  demandent  la  suppression.  Ils  déclarent,  tirant 
motif  de  la  litispendance,  qu'ils  ne  sauraient  tenir  compte  de 
vos  injonctions,  et  cela,  par  les  mêmes  motifs  qui  ont  amené 
l'autorité  militaire  à  ne  pas  vous  livrer  ses  dossiers.  Une  déci- 
sion régulière  a  prononcé  le  huis  clos  des  débats  en  ce  qui  con- 
cerne les  expertises  à  nous  confiées,  qu'elles  qu'eussent  été  nos 
préférences  d'une  décision  contraire  sur  ce  point;  l'autorité 
compétente  ayant  apprécié,  nous  respectons  sa  sentence,  et 
l'article  38  de  la  loi  de  1881  interdisant  d'autre  part  toute  publi- 
cation ou  partielle  ou  totale  d'actes  de  procédure  criminelle 
avant  qu'ils  aient  été  lus  en  audience  publique,  n'espérez  pas 
de  nous,  sous  prétexte  de  connexité,  un  témoignage  qui  serait 
une  atteinte  aux  prohibitions  de  la  loi. 

Vous  avez  dit,  —  et  cette  parole  peut-être  suffirait  seule  à 
vous  juger,  mais  nous  nous  en  expliquerons  ailleurs,  —  vous 


-    54  — 


avez  dit  que  vous  nous  accusiez  sans  nous  connaître,  ne  voyant 
en  nous  que  des  entités  et  des  esprits  de  malfaisance.  Laissez- 
nous  vous  dire  à  notre  tour,  et  ce  sera  notre  dernier  mot,  que 
jamais  la  pensée  ne  vous  fût  venue  de  nous  inciter  à  commettre 
un  délit  et  peut-être  plus  qu'un  délit,  si  vous  nous  aviez  con- 
nus, car  nous  sommes  de  ceux  qui  ont  le  ferme  vouloir  de  n'être 
ni  dupes,  ni  complices. 

Me  Félix  Roussel,  autre  avocat  des  parties  civiles.  —  Je 
m'associe  aux  observations  de  mon  confrère. 

M'1  Labori.  —  Il  me  parait  bien  qu'en  droit  l'intervention  des 
experts  n'est  pas  recevable;  je  me  permets  respectueusement 
d'en  dire  en  deux  mots  les  raisons. 

En  principe,  il  y  a  en  matière  criminelle  ce  qu'on  appelle  la 
partie  civile.  Les  experts  ne  me  paraissent  pas  recevantes  à  se 
porter  parties  civiles  dans  le  débat,  —  d'ailleurs,  ils  ne  deman- 
dent pas  aie  faire  —  pour  deux  raisons  :  la  première,  c'est  qu'il 
s'agit  d'un  débat  parfaitement  lié  entre  M.  le  Ministre  de  la  guerre, 
M.  le  Procureur  général  et  nous,  et  que,  si  les  experts  avaient 
entendu  nous  poursuivre,  ils  devaient  le  faire  par  voie  d'exploit 
introduit  à  leur  requête;  la  seconde  raison,  c'est  que  les  experts 
ont  introduit  devant  le  Tribunal  correctionnel  un  procès  tendant 
à  ce  que  nous  soyons  condamnés  pour  diffamation  commise  à 
leur  égard  clans  les  passages  qui  les  concernent. 

Je  ne  crois  pas,  au  surplus,  qu'en  fait  et  en  équité  les  experts 
soient  recevantes  ici,  alors  qu'un  procès  est  lié  entre  eux  et 
nous  devant  le  Tribunal  correctionnel.  Ils  demanderont  au  Tri- 
bunal correctionnel  devant  lequel,  choisissant  leur  juridiction, 
ils  sont  allés,  toutes  les  satisfactions  auxquelles  ils  pourront 
avoir  droit,  et  notamment  la  suppression  des  passages  inju- 
rieux qui  les  concernent...  Et  je  me  permets  de  signaler  la 
singulière  contradiction  qu'il  y  aurait,  dans  la  situation  de  droit 
qui  nous  serait  faite,  si  nous  comparaissions  devant  le  Tribunal 
correctionnel  le  16  février  pour  nous  expliquer  sur  un  délit  de 
diffamation  renfermée  dans  des  passages  dont  déjà  la  Cour 
aurait  ordonné  la  suppression. 

Cela  dit,  et  ces  observations  présentées  uniquement  pour 
montrer  ce  que  peut  valoir  l'attitude  des  expert?  en  droit, 
j'ajouterai  que  leur  présence  ne  nous  gêne  en  rien  et  que,  dans 
nos  conclusions,  que  je  demanderai  à  Ta  Cour  la  permission  de 
lui  faire  passer  ultérieurement,  nous  entendons  nous  en  rap- 
porter à  justice. 

M.  le  Président.  —  L'intérêt  de  ces  conclusions  est  celui-ci:, 
c'est  que  si  la  Cour  donne  acte  des  réserves,  évidemment  les 
experts  poursuivront  M.  Emile  Zola  devant  la  Cour  d'assises 
pour  outrage  à  des  témoins  en  raison  de  leur  déposition  devant 
le  Conseil  de  guerre. 

Me  Clémes  ::.\r.  —  (Quelques  conclusions  qu'on  prenne  de- 
vant la  Cour,  quelles  que  soient  les  personnes  qui  les  prennent, 
toutes  les  fois  que  ces  conclusions  auront  pour  but  d'amener  un 
débat  public  devant  la  Cour  d'assises,  nous  nous  y  associerons. 


■  )■) 


En  l'espèce,  je  ne  veux  même  pas  savoir  si,  en  droit,  ces  conclu- 
sions sont  fondées;  vous  nous  prévenez  qu'elles  tendraient  à 
nous  amener  ici  une  autre  fois,  pour  une  autre  accusation  : 
nous  acceptons  toutes  espèces  de  débats  devant  la  Cour  d'as- 
sises. 

J'ai  une  autre  observation  à  présenter.  J'ai  peur  que  MM. 
les  jurés  ne  croient  que  ces  incidents,  qui  ont  l'air  d'être 
des  incidents  de  droit,  leur  passent  par-dessus  la  tête,  et  qu'il- 
n'ont  pas  à  s'en  inquiéter.  (  îe  serait  une  erreur.  Ces  incidents 
de  droit  ont  une  base  que  vous  avez  besoin  de  retenir.  Ce  qu'il 
faut  que  vous  vous  rappeliez  des  conclusions  actuelles,  c'est 
que  les  experts  disent  :  «  On  a  porté  contre  nous  une  accusa- 
tion grave. ..  » 

Vous  vous  figurez  qu'ils  ajoutent  :  «  Nous  vous  demandons 
la  permission  de  venir  nous  en  laver  devant  vous  ».  Pas  du 
tout.  Ils  disent  :  «  On  nous  a  accusés  d'une  façon  très  grave, 
nous  demandons  à  la  Cour  d'ordonner  que  les  passages  de 
l'article  de  M.  Zola  qui  nous  accusent  soient  supprimés.  » 

Nous,  au  contraire,  nous  estimons  qu'il  eût  été  préférable 
de  dire  :  «  On  nous  a  accusés,  nous  venons  apporter  la  preuve 
de  notre  innocence.  » 

Me  Félix  Roussel.  —  Les  experts  ont  assigné  devant  le  Tri- 
bunal correctionnel.  Or,  on  a  réédité  dans  les  pièces  du  procès 
actuel  les  accusations  et  les  diffamations  dont  ils  se  plaignent 
devant  le  Tribunal  correctionnel.  Les  experts  demandent, 
aujourd'hui,  la  suppression  des  diffamations  contenues  dans 
les  écritures  de  ce  procès.  Quanta  celles  qui  sont  dans  le  jour- 
nal V Aurore,  nous  nous  expliquerons  devant  le  Tribunal 
correctionnel  :  mais,  pour  l'instant,  nous  voulons  seulement 
demander  à  être  assistants  au  procès  pour  y  prendre  telles 
réserves  et  telles  conclusions  qui  pourront  être  nécessaires. 
Nous  n'avons  pas  l'intention  d'abandonner  notre  rôle  correc- 
tionnel, mais  nous  avons  la  prétention  de  ne  pas  être  re jetés 
comme  témoins  pour  déposer  dans  une  affaire  où  nous  sommes 
précisément  les  adversaires  de  M.  Zola. 

M.  le  Président.  —  Vous  vous  opposez  à  ce  que  la  Cour 
surseoie  à  statuer  ? 

Me  Roussel.  —  La  Cour  fera  ce  qu'elle  croira  devoir  faire, 

Me  Labori.  —  Il  est  entendu,  d'après  les  paroles  de  mon  con- 
frère, que  les  experts  ne  renoncent  pas  à  nous  assigner  devant 
le  Tribunal  correctionnel,  où  la  preuve  n'est  pas  permise. 

M.  le  Président.  —  La  Cour  va  en  délibérer.  L'audience  est 
suspendue. 


56  — 


ARRÊT 

Sur  les  conclusions  déposées  par  Me  Labori,  en  réponse 
à  celles  de  M.  l'Avocat  général  précisant  le  débat. 

M.  le  Président. —  L'audience  est  reprise. 

La  Cour, 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  par  M.  l'Avocat  général  et  les 
prévenus, 

Considérant  qu'en  exécution  de  l'article  47  de  la  loi  du  29  îuillet 
1881,  M.  le  Ministre  de  la  guerre  a  déposé  une  plainte  en  diffama- 
tion, le  18  janvier  dernier,  au  nom  du  premier  Conseil  de  guerre 
du  gouvernement  militaire  de  Paria,  contre  le  sieur  Perrenx,  gérant 
du  journal  l'Aurore,  et  le  s  eur  Emile  Zola,  auteur  d'un  article 
intitulé  «  J'accuse  »  ; 

Considérant  que  cette  plainte  vise  uniquement  la  diffamation  diri- 
gée contre  le  premier  Conseil  de  guerre  du  gouvernement  militaire 
de  Paris,  qui,  dans  ses  audiences  des  10  et  11  janvier  1898,  a  prononcé 
l'acquittement  du  commandant  Esterhazy  ; 

Considérant  que  la  citation  délivrée  le  20  janvier  à  Perrenx  et 
Zola,  à  la  requête  du  Ministère  public,  précise  les  passages  de  l'ar- 
ticle qui  font  l'objet  des  poursuites,  lesquels  se  réfèrent  unique- 
ment à  l'accusation  dirigée  contre  le  premier  Conseil  de  guerre 
qui  a  acquitté  le  commandant  Esterhazy  ; 

Considérant  que  l'article  35  de  la  loi  du  29  juillet  1881  permet  au 
prévenu  d'établir  la  vérité  des  faits  diffamatoires  dans  le  cas  d'im- 
putation contre  les  armées  de  terre  ou  de  mer,  mais  que  l'article 
52  de  la  même  loi  décide  que,  dans  ce  cas,  le  prévenu  devra  faire 
signifier  au  Ministère  public  les  faits  articulés  et  qualifiés  dans  la 
citation,  desquels  il  entend  prouver  la  vérité  ; 

Considérant  qu'il  résulte  des  termes  mêmes  de  ces  articles  que  la 
preuve  des  faits  diffamatoires  est  limitée  aux  faits  qualifiés  et  arti- 
culés dans  la  citation  ;  que  la  citation  et  la  preuve  offerte  ne  peuvent 
avoir  que  le  même  objet  ; 

Considérant  toutefois  que,  dans  la  signification  par  eux  faite  au 
Parquet  le  24  janvier  1898,  les  prévenus  déclarent  qu  ils  entendent 
être  admis  à  prouver,  outre  les  faits  articulés  et  qualifiés  dans  la 
citation,  huit  autres  faits  qu'ils  précisent  sous  la  lettre  B  et  qui  sont 
imputés  à  d'autres  personnes  ;  qu'ils  déclarent  ces  faits  indivisibles 
avec  ceux  de  la  citation  et  qu'ils  prétendent  les  établir  tout  d'abord 
afin  de  leur  permettre  de  prouver  ensuite  la  vérité  des  imputations 
relevées  contre  eux  ; 

Mais,  considérant  que  les  faits  énoncés  sous  la  lettre  B  dans  la 
signification  du  24  janvier  dernier  ne  se  rattachent  en  aucune  façon 
aux  faits  nettement  précisés  et  articulés  dans  la  citation  ;  qu'il 
n'existe  entre  eux  aucun  lien  de  dépendance,  d'identité  de  personnes, 
d'indivisibilité  ou  connexité  ; 

Considérant  que  la  demande  de  prouver  en  dehors  des  limites 
lixées  par  la  citation  a  pour  but  évident  de  détruire  par  tous  les 
moyens  l'autorité  de  la  chose  jugée  ;  que  la  loi  ne  permet  pas  la 
discussion  des  décisions  de  justice  devenues  définitives,  même  dans 
le  but  de  faire  ressortir  la  vérité   d'imputations    diffamatoires,   et 


—  .)/ 


que  le  respect  de  la  chose  jugée  s'oppose  à  l'admissibilité  de  toute 
preuve  qui  pourrait  porter  atteinte  à  son  autorité  ; 

Par  ces  motifs  : 

Rejette  du  débat  les  huit  faits  énoncés  par  les  prévenus  sous  la 
lettre  B  dans  leur  exploit  du  24  janvier  1898  ;  dit  que  la  preuve  leur 
en  sera  interdite  ; 

Rejette  en  conséquence  les  conclusions  prises  par  les  sieurs  Perrenx 
et  Zola  et  ordonne  qu'il  sera  passé  outre  aux  débats.  j.j 


ARRET 

Sur  les  conclusions   déposées  par    les  experts. 

La  Cour, 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  par  les  experts  Belhomme, 
Varinard  et  Couard  ; 

Considérant  que  les  experts  Belhomme,  Varinard  et  Couard 
demandent,  dans  leurs  conclusions,  à  intervenir  dans  l'instance  pen- 
dante entre  le  Ministère  public  et  les  sieurs  Perrenx  et  Zola  et  qu'ils 
demandent  la  suppression  du  passage  les  concernant  dans  la  signifi- 
cation faite  par  les  prévenus  à  M.  le  Procureur  général,  suivant 
exploit  de  Me  Baitry,  huissier  à  Paris,  du  mois  de  janvier  1898  ; 

Considérant  qu'aux  termes  de  l'article  41  de  la  loi  du  "29  juillet  1881 
les  faits  diffamatoires  étrangers  à  la  cause  peuvent  donner  ouverture 
soit  à  l'action  publique,  soit  à  l'action  civile  des  parties  en  cause,  lors- 
que ces  actions  leur  auront  été  réservées  ; 

Qu'il  n'en  est  pas  de  même  des  tiers  auxquels  la  loi  ne  donne 
aucun  droit  de  solliciter  des  réserves  ;  qu'ils  ne  peuvent  d'ailleurs 
en  éprouver  aucun  préjudice  puisqu'ils  peuvent  toujours  établir 
la  vérité  des  faits  ou  des  propos  diffamatoires  par  tous  les  moyens 
que  la  loi  met  à  leur  disposition  ; 

Considérant  qu'en  l'espèce  les  demandeurs  en  intervention  ne 
sont  que  des  tiers  et  qu'alors  leur  action  ne    saurait   être   admise  ; 

Par  ces  motifs, 

Déclare  la  demande  en  intervention  des  experts  Belhomme, 
Varinard  et  Couard  non  recevable,  les  en  déboute  et  les  condamne 
aux  frais  de  l'incident. 


LETTRES  D'EXCUSE 

D'un  certain  nombre  de  témoins 

M.  le  Président.  — Maître  Labori,  j'ai  reçu  d'un  assez  grand 
nombre  de  témoins  des  lettres  d'excuse;  je  vais  vous  donner 
lecture  des  motifs  invoqués. 

Voici  d'abord  la  lettre  de  M.  de  Pres^ensé.  Il  m'a  envoyé  un 
certificat  de  médecin  constatant  qu'il  est  atteint  d  "influenza 
et  qu'il  lui  est  impossible  de  se  présenter  à  l'audience. 

Voici  une  lettre  du  général  de  Luxer 

Me  Labori.  —  C'est  par  une  erreur  matérielle  que  les  mem- 


—  58  — 

bres  du  Conseil  de  guerre  qui  ont  jugé  M.  le  commandant  Ester- 
hazy  le  10  janvier  1898  avaient  été  cités  par  Mc  Baiïry,  huissier, 
et  pour  éviter  à  ces  messieurs  un  dérangement  inutile,  comme 
nous  étions  décidés  à  renoncer  à  leur  déposition,  j'ai  moi-même 
prié  Me  I  Hiitry,  huissier,  de  vouloir  bien  leur  écrire  pour  les 
prier  de  ne  pas  se  déranger. 

M.  le  Président.  —  Vous  renoncez  à  l'audition  de  ces  té- 
moins? 

M*'  Labori.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Voici  une  lettre  du  colonel  de  Piamel, 
qui  commande  le  24e  régiment  d'infanterie.  Il  a  également  reçu 
une  lettre  de  l'huissier  Baitry  lui  disant  de  ne  pas  se  déranger. 

Voici  une  lettre  de  M.  Frédéric  Passy. 

M  Labori.  —  C'est  entendu. 

M.  le  Président.  —  Vous  le  saviez? 

Me  Labori.  —  Oui,  de  même  que  pour  M.  de  Pressensé.  Ces 
messieurs  nous  ont  avertis.  M.  Frédéric  Passy  est  à  Cannes,  je 
crois. 

M.  le  Président.  —  Voici  une  lettre  de  M.  le  Garde  des 
sceaux  : 

Mon  sieur  l'Avocat  général,  je  viens  de  recevoir  la  requête  que 
MM.  Perrenx  et  Zola  m'ont  adressée  le  3  février.  Je  vous  avise  en 
même  temps  que  le  Ministre  de  la  guerre  n'a  pas  été  autorisé  à 
déférer  à  la  citation  qui  lui  a  été  délivrée.  (Rumeurs.) 

Maître  Labori  et  Maître  Clemenceau,  vous  renoncez  à  ces  té- 
moignages? 

Me  Clemenceau.  —  En  ce  qui  concerne  le  témoignage  de  M.  le 
Ministre  delà  guerre,  je  crois  que  nous  aurons  une  observation 
à  faire. 

Me  Labori.  —  Nous  faisons  à  son  égard  toutes  réserves. 

M.  le  Président.  —  Voici  une  lettre  du  général  Gonse.  Il 
demande  à  être  entendu  dans  les  premiers,  à  cause  de  son 
service. 

M°  Labori.  —  Nous  pourrons  entendre  M.  le  général  Gonse 
parmi  les  premiers.  Telle  était  bien  notre  pensée;  mais  nous 
ne  pouvons,  malgré  notre  grand  désir  de  lui  être  agréable,  tenir 
uniquement  compte  de  ses  convenances  personnelles. 

M.  l'Avocat  général.  —  De  son  service. 

Mc  Labori.  —  Ou  de  son  service.  (Il  sourit.) 

M  le  Président. —  Voici  une  lettre  du  commandant  d' Ormes- 
cheville,  qui  déclare  que,  ayant  été  rapporteur  au  Conseil  de 
guerre,  il  ne  croit  pas  devoir  déférer  à  la  citation. 

Mc  Labori.  — Je  fais  toutes  réserves,  comme  pour  M.  le  géné- 
ral Billot. 

M.  le  Président.  —  Voici  une  lettre  de  M.  le  docteur 
Gibert  : 

Cité  comme  témoin  par  M.  Zola,  j'ai  quitté  le  Havre  hier  étant  très 
souffrant.  Le  voyage  ayant  aggrave  mon  état,  je  me  vois  dans   l'im- 


-  -7.»  — 

possibilité  de  venir  déposer  en  personne  et  je  viens  d'envoyer  ce  que 
j'avais  à  dire  à  Me  Labori. 

Me  Labori.  —  Je  ne  Pai  pas  encore  reçu. 

M.  le  Président.  — Alors,  c'est  réservé  ? 

Me  Labori.  —  Oui. 

M.  le  Président.  —  Voici  une  lettre  de  M.  Gasimir-Perier  : 

Monsieur  le  Président, 

Il  m'a  été  remis,  à  la  requête  de  MM.  Perrenx  et  Zola,  une  citation 
à  comparaître  à  l'audience  de  ce  jour  devant  la  Cour  d'assises  de  la 
Seine  pour  dire  et  déposer  vérité  dans  l'affaire  instruite  contre  les 
requérants.  Je  ne  puis  éclairer  la  justice  sur  aucun  fait  postérieur  à 
ma  démission  de  Président  de  la  République.  J'ajoute  que,  si  j'étais 
interrogé  sur  des  faits  qui  se  sont  produits  alors  que  j'occupais  la 
présidence  de  la  République,  l'irresponsabilité  constitutionnelle 
m'imposerait  le  silence.  Je  suis,  par  déférence  pour  la  Cour,  prêt  à 
me  rendre  devant  elle,  si  elle  juge  nécessaire  que  je  reproduise  ver- 
balement cette  déclaration.  (Rumeurs.) 

M"  Labori.  —  Je  fais  toutes  réserves  en  ce  qui  concerne 
M.  Gasimir-Perier. 

IXCIDEXT 

Relatif  à  la  lettre  d'excuse  de  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam. 

M.  le  Président.  —  Voici  une  lettre  du  lieutenant-colonel  du 
Paty  de  Glam  : 

J'ai  reçu  citation  à  venir  déposer  devant  la  Cour  d'assises  de  la 
Seine  à  l'audience  du  7  février  courant,  sous  votre  présidence.  J'ai 
exercé  les  fonctions  d'officier  de  police  judiciaire  dans  l'affaire 
Dreyfus  ;  je  ne  suis  intervenu  dans  les  débats  de  l'affaire  Esterhazy 
que  par  une  déposition  faite  à  huis  clos  et  sur  laquelle  je  suis  tenu 
au  secret  professionnel.  Dans  ces  conditions,  j'ai  l'honneur  de  vous 
prier  de  m'excuser  de  ne  pas  comparaître  à  l'audience,  où  je  ne  pour- 
rais fournir  aucun  renseignement  sur  les  faits  relevés  dans  l'assigna- 
tion. 

Me  Labori.  —  Ici,  je  demanderai  à  la  Cour  la  permission  de 
déposer  immédiatement  des  conclusions.  En  ce  qui  concerne 
M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam,  MM.  Zola  et  Perrenx 
considèrent  qu'il  s'agit  d'un  témoin  de  la  plus  haute  impor- 
tance qui  se  rattache,  par  les  faits  qui  le  concernent,  non 
seulement  à  l'affaire  de  l'ex-capitaine  Dreyfus,  mais  à  celle  de 
M.  le  commandant  Esterhazy.  En  outre,  M.  le  lieutenant-colonel 
du  Paty  de  Glam  doit  être  entendu  au  point  de  vue  même  dé  la 
bonne  foi  des  prévenus  ;  car,  s'il  faut  en  croire  certains  renseigne- 
ments qui  ont  été  fournis  à  M.  Zola  et  dont  il  demandera  à  faire 
la  production  à  l'audience,  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty 
de  Glam  a  été  mêlé  à  des  faits  qui  concernent  M.  le  colonel  Pic- 
quart  et  dont  certains  seront  curieux.  Pour  toutes  ces  raisons, 


—  60  — 

la  déposition  de  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  est 
indispensable.  Nous  ne  pouvons  pas  produire  ici  certains  témoi- 
gnages qui  le  concernent  sans  qu'il  soit  appelé  lui-même  à 
s'expliquer  en  personne,  et,  dans  ces  conditions,  je  crois  devoir 
dès  à  présent  déposer  sur  le  bureau  de  la  Cour  les  conclusions 
suivantes  : 


Conclusions 

Plaise  à  la  Cour  : 

Attendu  qu'à  la  vérité  les  concluants  ont  été  cités  devant  la  Cour 
d'assises  de  Ja  Seine  pour  y  répondre  seulement  de  trois  passages  de 
l'article  publié  par  M.  Emile  Zola  dans  le  numéro  de  V Aurore  du 
13  janvier  4898; 

Attendu,  en  conséquence,  qu'il  leur  appartient  de  faire  la  preuve 
des  faits  suivants,  articulés  et  qualifiés  dans  la  citation  : 

lo  Un  Conseil  de  guerre  vient,  par  ordre,  d'oser  acquitter  un  Ester- 
hazy.  soufflet  suprême  à  toute  vérité,  à  toute  justice  ; 

2°  Les  magistrats  de  ce  Conseil  de  guerre  ont  rendu  une  sentence 
inique,  qui  à  jamais  pèsera  sur  nos  Conseils  de  guerre,  qui  entachera 
désormais  de  suspicion  leurs  arrêts.  Le  premier  Conseil  de  guerre  a 
pu  être  inintelligent,  le  second  est  forcément  criminel  ; 

3°  Le  second  Conseil  de  guerre  a  couvert  une  illégalité  par  ordre  en 
commettant  à  son  tour  le  crime  juridique  d'acquitter  sciemment  un 
coupable  ; 

Attendu,  en  outre,  que.  si  les  concluante  ont  été  cités  devant  la 
Cour  d'assises  de  la  Seine  pour  y  répondre  seulement  des  trois  passa- 
ges relevés  dans  la  citation  de  M.  le  Procureur  général,  il  n'en  est  pas 
moins  vrai  que  l'article  de  M.  Emile  Zola  constitue  un  tout  et  qu'il 
doit  être,  au  point  de  vue  de  la  responsabilité  de  son  auteur  et  de  la 
bonne  foi  de  celui-ci,  ainsi  qu'au  point  de  vue  de  la  bonne  foi  du 
journal  V Aurore,  envisagé  dans  son  ensemble  ; 

Attendu  que  les  trois  passages  incriminés  sont  parfaitement  incom- 
préhensibles si  on  les  détache,  et  du  reste  de  l'article,  et  des  diver- 
ses circonstances  qui  ont  provoqué  ledit  article  ; 

Attendu  qu'il  serait  contraire  au  bon  sens  et  à  l'équité  de  soumet- 
tre à  MM.  les  jurés  de  courts  passages  arbitrairement  choisis  dans  la 
lettre  de  M.  Emile  Zola  sans  leur  permettre  d'apprécier  toute  la  por- 
tée de  son  acte  ;  qu'il  appartient  au  jury,  pour  juger  en  parfaite  con- 
naissance de  cause  les  concluants,  d'être  éclairé  sur  la  véritable 
intention  de  M.  Emile  Zola,  et  surtout  de  connaître  les  divers  élé- 
ments d'information  sur  lesquels  s'est  fondée  la  conviction  qui  lui  a 
inspiré  le  cri  de  protestation  indignée  dont  sa  lettre  est  l'expression  ; 

Attendu  que,  conformément  au  droit  commun,  les  prévenus  sont 
toujours  admis,  en  matière  de  délits  de  presse  déférés  à  la  Cour  d'as- 
sises, à  faire  entendre  tous  témoins  ou  à  produire  toutes  pièces  pour 
établir  leur  bonne  foi;  qu'on  ne  saurait  donc  refuser  aux  concluants, 
sous  peine  d'aboutir  à  un  véritable  déni  de  justice,  le  droit  de  faire 
entendre  au  jury  les  témoignages  par  lesquels  ils  se  proposent  d'éta- 
blir que  M.  Emile  Zola  a  obéi,  en  écrivant  sa  lettre,  aux  considéra- 
tions les  plus  élevées  et  qu'il  a  basé  son  opinion  —  qu'on  la  consi- 
dère provisoirement  comme  vraie  ou  comme  fausse  —  sur  les  faits  les 
plus  sérieux  ; 


-  61  — 

Attendu  notamment  que  des  faits  de  la  plus  haute  gravité  ont  été 
portés  à  sa  connaissance,  relativement  aux  conditions  dans  lesquelles 
M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  a  rempli  ses  fonctions  d'of- 
iicier  de  police  judiciaire  dans  l'information  relative  au  procès  de 
l'ex-capit&ine  Dreyfus  ; 

Attendu,  d'ailleurs,  que  cette  information  a  été  le  point  de  départ 
des  fautes  et  des  irrégularités  commises  ultérieurement  dans  la 
même  affaire  et  dans  l'affaire  Esterhazy  ; 

Attendu,  en  outre,  qu'il  y  a  lieu  d'entendre  M.  du  Paty  de  Clam 
sur  son  rôle  postérieurement  à  la  condamnation  de  l'ex-capitaine 
Dreyfus  et  au  cours  de  l'affaire  Esterhazy  ;  qu'il  est  indispensable 
qu'il  soit  appelé  à  déposer,  et  sur  ses  relations  avec  la  famille  de 
Comminges  et  sur  la  scène  de  la  dame  mystérieuse  de  1892,  et  sur  les 
télégrammes  signés  Spera?izaet  Blanche,  adressés  en  Tunisie  à  M. le 
lieutenant-colonel  Picquart  ; 

Attendu  que  si  les  faits  dont  s'agit  sont  établis  à  l'audience,  la 
bonne  foi  des  prévenus  en  résultera  manifestement  ;  qu'en  consé- 
quence les  concluants  sont  en  droit  de  demander  à  la  Cour  l'audition 
de  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  GÎam  à  titre  de  témoin  sus- 
ceptible de  contribuer  à  la  démonstration  de  leur  bonne  foi  ; 

Par  ces  motifs  : 

1°  Dire  que  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  sera  entendu 
sur  la  bonne  foi  des  concluants  et  admis  à  déposer  sur  les  divers- 
points  qui  seront  de  nature  à  établir  cette  bonne  foi  ; 

2°  En  conséquence,  ordonner  que  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty 
de  Clam  sera  tenu  de  comparaître  à  l'audience  de  la  Cour  d'assises  ; 
dire  qu'il  y  sera  contraint  par  tous  moyens  de  droit,  aux  termes  des 
articles  80,  269  et  355  du  Gode  d'instruction  criminelle. 

Sous  toutes  réserves,  et  notamment  sous  celle,  pour  les  concluants, 
de  demander  le  renvoi  de  l'affaire  à  une  autre  session,  s'ils  le  jugent 
nécessaire. 

Et  ce  sera  justice. 

M.  le  Président.  —  Le  Ministère  public  a  la  parole. 

M.  l'Avocat  général.  —  Il  n'est  pas  besoin  de  beaucoup  de 
paroles  pour  démontrer  que  les  conclusions  qui  viennent 
d'être  prises  sont  en  contradiction  manifeste  avec  l'arrêt  que  la 
Cour  vient  de  rendre.  Les  faits  qui  intéressent  le  lieutenant- 
colonel  du  Paty  de  Clam  faisaient  partie  d'abord  des  huit  faits 
qui  viennent  d'être  expressément  rejetés  des  débats. 

M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  dit,  dans  la  lettre  que  M.  le 
Président  vient  de  faire  connaître,  qu'il  a  été  mêlé,  en  deux 
qualités,  aux  affaires  qui  touchent  le  débat,  la  première 
comme  officier  de  polico  judiciaire  dans  l'enquête  de 
l'affaire  Dre\fus,  la  seconde  comme  témoin  dans  le  huis 
clos  de  l'affaire  Esterhazy,  et  il  déclare,  comme  tous  les  mem- 
bres du  Conseil  de  guerre  à  l'audition  desquels  on  a  renoncé, 
parce  qu'il  était  évident  qu'on  ne  pouvait  pas  l'exiger,  que  le 
secret  professionnel  l'empêche  de  donner  à  ce  sujet  des  indica- 
tions quelconques.  Par  conséquent,  il  n'y  a  pas  de  raison  pour 
rejeter  l'excuse  qui  est  proposée.  Cependant,  M1'  Labori  a  fait 
observer  que  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  était  inté- 


—  62  — 

ressé  comme  témoin  au  sujet  d'une  instruction  qui  n'est  pas 
terminée,  ouverte  sur  la  plainte  du  lieutenant-colonel  Picquart. 
Ici,  la  réponse  est  manifeste  et  directe:  il  ne  peut  y  avoir  ni 
embarras  ni  confusion  à  faire  entre  M.  Zola  et  le  gérant  de 
l'Aurore,  d'une  part,  et  de  l'autre  le  colonel  Picquart.  Celui-ci 
a  déposé  une  plainte  qui  s'instruit  régulièrement  et  lui  seul 
aura  qualité  pour  y  intervenir  s'il  le  juge  à  propos,  mais  cette 
procédure  est  une  procédure  de  tiers  par  rapport  aux  prévenus. 

Dans  ces  conditions,  à  aucun  point  de  vue,  les  observations 
qui  viennent  de  vous  être  présentées  ne  me  paraissent  fondées. 

Me  Laboki.  —  La  Cour  veut-elle  me  permettre  de  répondre 
très  brièvement  à  M.  l'Avocat  général  pour  lui  fournir  quel- 
ques indications  sur  les  faits  à  propos  desquels  M.  Zola  voulait 
faire  entendre  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  et  sur 
le  lien  qui  les  rattache  au  jugement  du  11  janvier  1898? 

En  1892,  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam,  qui  n'avait 
pas  alors  le  grade  auquel  il  est  parvenu  depuis,  était  très  lié 
avec  la  famille  de  Comminges,  chez  laquelle  fréquentait  d'ail- 
leurs M.  le  lieutenant-colonel  Picquart.  Mlle  Blanche  de  Com- 
minges et  son  frère  M.  le  capitaine  de  Comminges  sont  cités  au 
procès. 

M.  le  Président.  —  Je  regrette  de  vous  dire  que  Mlle  de 
Comminges  est  malade  et  qu'elle  a  envoyé  un  certificat  de 
médecin. 

Me  Labori.  —  Nous  espérons  qu'elle  sera  rétablie  d'ici  qua- 
rante-huit heures. 

Il  y  a  beaucoup  de  malades  dans  ce  procès  !  Nous  nous  expli- 
querons sur  tout  ce  qui  se  passe  et  sur  ce  qui  empêche  les 
témoins  de  venir,  et  nous  dirons  toutes  les  intimidations  et  les 
menaces  qui  sont  faites. 

M.  l'Avocat  général.  — Ah!... 

Me  Labori. —  Pas  par  le  Parquet,  monsieur  l'Avocat  général. 
Nous  constatons  quelle  passion  on  met  à  empêcher  la  lumière 
de  se  produire  ;  messieurs  les  jurés,  vous  le  retiendrez. 

Je  continue  et  ne  dirai  rien  qui  puisse  offenser  personne  dans 
le  cas  présent.  M11'1  de  Comminges  a  connu  M.  le  lieutenant- 
colonel  Picquart  et  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam.  Au 
moment  où  la  campagne  relative  à  M.  le  commandant  Esterhazy 
a  commencé,  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart  a  reçu  en  Tunisie 
deux  dépèches  singulières  ;  dans  l'une  on  disait  en  substance  : 
«  Tout  est  découvert, arrêtez  Demi-Dieu.  — (Signé):  Speranza.  ;> 

I  ai  Cour  se  rappelle  que  c'est  là  une  signature  qu'on  a  trouvée 
déjà  dans  les  débats  du  procès  Esterhazy.  L'autre  dépêche  disait 
en  substance  ceci  :  ce  On  sait  que  Georges  (c'est M.  le  lieutenant- 
colonel  Picquart  qui  s'appelle  ainsi)  est  l'auteur  du  petit  bleu  : 
tout  est  découvert.  (Signé)  :  Blanche.  »  Blanche,  cela  voulait  dire 
Mlhî  Blanche  de  Comminges,  et  ce  qui  prouve  bien  que  les 
autorités  militaires  l'ont  ainsi  compris,  c'est  qu'elles  ont  fait 
demander  à  M,Ie  Blanche  de  Comminges  certains  spécimens 
de  son  écriture.  Celle-ci  a  protesté  et  a  déposé  une  plainte  ainsi 


—  63  — 

que  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart.  Ces  dépêches  étaient  donc 
l'œuvre  d'un  faussaire.  Il  serait  intéressant  de  rechercher  quel 
est  le  faussaire  ou  quels  sont  les  faussaires  ?  M.  le  lieutenant- 
colonel  Picquart  attribue  l'une  d'elles  à  l'agent  Souffrain  et 
nous  avons  fait  citer  celui-ci.  Nous  espérons  qu'il  viendra,  et 
alors  nous  nous  expliquerons. 

Quant  à  l'autre  télégramme,  il  est  curieux  de  savoir  comment 
a  pu  partir,  de  certain  milieu  qui  devait  toucher  soit  au 
Ministère  de  la  guerre,  soit  à  M.  le  commandant  Esterhazy,  une 
dépêche  signée  Blanche?  que  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart 
devait  attribuer  à  MUe  Blanche  de  Comminges. 

Nous  voudrions  entendre  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de 
Clam  sur  ces  faits  et  sur  d'autres  de  beaucoup  antérieurs  aux- 
quels il  a  été  mêlé  et  qui  concernent  exclusivement  et  de  près 
M.  le  commandant  Esterhazy  ;  ils  se  sont  passés  en  1892,  et  nous 
aurions  besoin  aussi  du  témoignage  de  MHe  de  Comminges  sur 
le  même  sujet. 

M.  le  Président.  —  Il  n'est  pas  question  en  ce  moment-ci  de 
Mlle  de  Comminges,  il  est  question  du  lieutenant-colonel  du 
Paty  de  Clam. 

Me  Labori.  —  C'est  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  que  ces  faits 
concernent.  Celui-ci  a  été  amené  à  un  moment  donné,  sur 
l'intervention  d'un  de  ses  chefs  les  plus  éminents,  le  géné- 
ral D...,  à  restituer  à  la  famille  de  Comminges  une  correspon- 
dance. Je  ne  puis  rien  préciser  à  ce  sujet,  la  Cour  comprend 
pourquoi,  mais  la  Préfecture  de  police  a  été  saisie  de  la  question. 
Un  jour,  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  a  dit  qu'une 
lettre  se  rattachant  à  cette  correspondance  n'était  pas  entre  ses 
mains  et  qu'il  ne  pouvait  la  remettre  directement  parce  qu'elle 
était  tombée  aux  mains  d'une  femme,  mais  qu'il  n'était  pas  très 
difficile  de  la  ravoir  et  qu'il  fallait  seulement  verser  en  échange 
de  la  lettre  un  billet  de  500  francs.  Alors  il  paraît  que,  sur  la 
demande  de  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam,  rendez- 
vous  fut  pris,  au  Cours-la-Reine,  à  l'endroit  où  intervint  la  singu- 
lière femme  voilée  dont  a  parlé  M.  le  commandant  Esterhazy.  C'est 
là  qu'en  présence  de  témoins  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de 
Clam  entra  en  conversation  avec  une  dame  voilée,  avec  laquelle 
il  resta  longtemps  et  à  qui  il  prétendit  avoir  remis  un  billet  de 
500  francs,  que  personne  ne  lui  avait  donné  d'ailleurs.  Puis  il 
rapporta  la  lettre  pour  la  transmettre  à  la  famille  de  Com- 
minges. Il  y  a  là  des  faits  sur  lesquels  je  ne  puis  rien  dire  de 
plus  qu'en  présence  des  intéressés;  je  ne  puis  fournir  que  des 
indications. 

M.  le  Président.  — Mais  je  ne  vois  pas  la  relation  qui  existe 
entre  ce  que  vous  venez  de  nous  dire  et  l'affaire  pour  laquelle 
votre  client  est  poursuivi. 

Me  Labort.  —  Vous  allez  voir! 

M.  Emile  Zola  n'hésite  pas  à  penser  que,  loin  que  la  dame 
voilée,  qu'on  n'a  pas  craint  de  présenter  dans  des  rapports  officiels 
comme  étant  peut:être  en  relations  avec  M.  le  colonel  Picquart, 


—  64  — 

que  M.  le  commandant  Esterhazy  a  hautement,  audacieusement 
dénoncé  de  ce  chef,  eh  bien!  dis-je,  M.  Emile  Zola  pense  que, 
loin  que  la  dame  voilée  sorte  de  l'entourage  de  M.  le  colonel 
Picquart,  elle  sort  ou  de  l'entourage  de  certains  membres  de 
l'état-major,  ou  de  l'entourage  de  M.  le  commandant  Esterhazy 
lui-même. 

Eh  bien  !  cette  dame  voilée,  dont  on  a  si  facilement  accepté 
l'existence  et  les  actes,  il  faudra  pourtant  ici  qu'on  s'en  expli- 
que !  Car,  enfin,  comment  voulez-vous  que  nous  démontrions 
qu'on  a  acquitté  un  coupable,  qu'on  a  acquitté  un  coupable  par 
ordre,  si  nous  ne  commençons  pas  par  établir  que  celui  dont  il 
s'agit  est  coupable,  et  par  établir  par  conséquent  les  diverses 
circonstances  desquelles  sa  culpabilité  pourra  ressortir. 

Il  nous  appartient,  dans  ces  conditions,  d'examiner  dans  le 
détail,  afin  de  faire  la  lumière  complète,  des  points  qui  ne  con- 
cernent en  rien  la  défense  nationale  dont  on  a  d'ailleurs  abusé  ; 
il  nous  est  permis,  cela  est  incontestable,  de  faire  la  lumière  sur 
les  moyens  de  défense  du  commandant  Esterhazy,  qui  ont  été 
accueillis  par  le  Conseil  de  guerre  avec  une  facilité  qu'on  ne  ren- 
contrera pas  devant  MM.  les  jurés. 

Me  Clemenceau.  —  Devant  le  Conseil  de  guerre,  il  a  été 
question  de  la  dame  voilée  dans  l'interrogatoire  de  M.  le  com- 
mandant Esterhazy,  et  on  la  prenait  si  bien  au  sérieux  à  ce 
moment-là  que  M.  le  Président  du  Conseil  de  guerre,  M.  le  géné- 
ral de  Luxer,  a  demandé  aux  témoins  s'ils  pourraient  donner 
des  indications  sur  la  dame  voilée;  j*en  conclus  que  si  de  ce  côté 
de  la  barre  nous  entendons  faire  entendre  des  témoins  qui 
déposeront  de  faits,  on  ne  peut  pas  nous  demander  de  renoncer 
à  nos  témoins. 

Au  point  de  vue  de  la  lettre  de  M.  le  commandant  du  Paty  de 
Clam,  disant  qu'il  ne  peut  pas  venir  déposer  parce  qu'il  était 
officier  de  police  judiciaire  dans  la  première  instruction,  la  Cour 
pourrait  peut-être  se  souvenir  que,  dans  cette  enceinte,  on  a 
entendu,  dans  une  affaire  Prado,  M.  le  juge  d'instruction  Gruillot, 
qui  est  venu  déposer  des  faits  qui  se  sont  passés  dans  son  ca- 
binet: il  était  donc  témoin  comme  juge  d'instruction. 

Le  Président  des  assises  était  un  magistrat  de  Paris.  Or,  ce 
qu'on  a  fait  dans  l'affaire  Prado,  on  peut  le  faire  dans  les  débats 
actuels,  et  je  ne  vois  pas  pourquoi  on  n'entendrait  pas  M.  le 
commandant  du  Paty  de  Clam  parce  qu'il  a  joué  un  rôle  dans 
une  autre  enquête. 

M.  le  Président.  —  Vous  déposerez  des  conclusions. 

Mr  Labori.  —  .l'ajoute  un  mot.  Mon  intention  était  de  ne  pas 
parler  sur  ce  point  avant  d'avoir  entendu  M.  du  Paty  de  Clam  : 
j'y  insiste  dans  mes  conclusions. 

Me  Clemenceau.  —  Ceci  n'a  aucun  rapport  avec  *  l'affaire 
Dreyfus. 

M.  le  Président.  —  M.  du  Paty  de  Clam  dit  en  effet  quila 
rempli  les  fonctions  d'officier  de  police  judiciaire  dans  l'affaire 


—  65  — 

Dreyfus,  et  il  ajoute  :  «  Je  ne  suis   intervenu   dans  l'affaire 
Esterhazy  que  par  une  déposition  faite  à  huis  clos...  » 

AIe  Clemenceau.  —  Mais  il  n'y  a  pas  de  secret  professionnel 
pour  un  témoin  qui  dépose  à  huis  clos. 

Me  Labori.  —  J'ajoute  autre  chose.  C'est  la  première  fois  que 
je  vois  les  témoins  être  juges,  dans  une  affaire,  de  l'utilité  de  leur 
déposition.  Nous  avons  déjà  vu  mentir  des  témoins,  je  suis  sûr 
que  M.  du  Paty  de  Clam  ne  le  fera  pas  ;  c'est  peut-être  pour  cela 
qu'il  ne  viendra  pas. 

M.  le  Président.  —  Ils  ne  sont  pas  juges  ;  puisque  vous  agi- 
tez la  question,  je  lis  ces  lettres  pour  vous  faire  connaître  ce 
qu'elles  contiennent... 

Me  Labori.  —  Parfaitement. 

Et  moi,  je  réponds  aux  objections  de  M.  du  Paty  de  Clam. 
Et  je  dis  que  ce  serait  la  première  fois  que  cela  aurait  lieu  si  la 
Cour  accueillait  les  explications  de  M.  du  Paty  de  Clam  qui 
n'est  ni  malade  ni  retenu,  que  je  sache,  pour  raisons  de  service; 
je  dis  que  ce  serait  la  première  fois  qu'un  témoin  serait  juge 
de  la  qu3stion  de  savoir  sur  quel  point  il  doit  déposer. 

M.  du  Paty  de  Clam  ne  sait  pas  sur  quels  points  il  doit  dépo- 
ser, sur  quoi  nous  l'interrogerons. 

Il  doit  comparaître  dans  ce  débat  concernant  les  poursuites 
contre  lesquelles  M.  Emile  Zola  proteste  ;  car  nous  avons  à 
l'interroger  tant  sur  des  points  de  fait  que  sur  des  points  de 
moralité  qui  touchent  exclusivement  l'affaire  Esterhazy  et  qui 
ne  touchent  en  rien  l'affaire  Dreyfus. 

Dans  ces  conditions,  il  est  donc  indispensable  que  M.  le  co- 
lonel du  Paty  de  Clam  vienne  à  la  barre  ;  si  nous  l'interrogeons 
sur  des  points  à  l'égard  desquels  il  peut  se  renfermer  dans  le 
secret  professionnel,  il  s'y  renfermera  et  ne  répondra  pas.  Et 
encore,  monsieur  le  Président,  aurons-nous  le  droit  de  déposer 
sur  le  bureau  de  la  Cour  des  conclusions  pour  lui  demander  si, 
en  droit,  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  peut  se  retrancher 
derrière  le  secret  professionnel  ?M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam 
invoque  le  huis  clos,  eh  bien  !  s'il  faut  faire  le  huis  clos  devant 
la  Cour  d'assises,  on  le  fera  ;  nous  ne  craignons  pas  le  huis 
clos,  nous,  devant  le  jury. 

Nous  ne  poserons  pas  de  questions  intéressant  la  défense 
nationale... 

M.  Zola.  —  Aucune. 

Me  Labori.  —  Il  n'y  en  a  pas  dans  cette  affaire  ;  on  peut  dire 
ce  qu'on  voudra  sans  compromettre  la  sécurité  du  pays.  On 
invoque  sans  cesse  ce  prétexte  ;  c'est  une  plaisanterie. 

M.  l'Avocat  général.  —  C'est  la  défense  nationale  qui  est 
est  une  plaisanterie  ? . . . 

Me  Labori.  — Ah  !  véritablement,  monsieur  l'Avocat  général, 
ceci  n'est  pas  digne  de  votre  loyauté  ;  je  n'admettrai  pas  que  per- 
sonne ici,  pas  même  vous,  suspecte  mon  patriotisme!  Àh! 
pardon,  pardon!  (Applaudisseûients.)  Je  n'accepte  pas  cela! 

Laissez  cela  aux  feuilles  qui  applaudissent  à  tous  les  actes 


—  m  — 

dont  nous  sommes  aujourd'hui...  Je  ne  veux  rien  dire  de  plus 
Je  reprends  ma  discussion. 

Il  faut  bien  que  MM.  les  jurés  comprennent  de  quel 
côté  est  la  vérité  dans  cette  affaire,  de  quel  côté  on  veut  la 
lumière  et  de  quel  côté  on  ne  la  vent  pas  :  cette  lumière,  il  faut 
qu'on  sache  pourquoi,  du  côté  des  adversaires,  on  la  refuse. 
Eh  bien!  je  vous  le  répète,  messieurs  les  jurés,  s'il  y  a  une  ques- 
tion qui  intéresse  la  défense  nationale,  nous  ne  l'aborderons  pas 
plus  que  personne;  si  le  huis  clos  est  nécessaire,  on  prononcera 
le  huis  clos,  nous  l'acceptons;  mais  nous  n'admettrons  pas  que, 
nous  livrant  en  pâture  à  toutes  les  calomnies,  à  toutes  les 
injures,  on  dise  que  nous  ne  sommes  pas  des  patriotes,  que  nous 
sommes  des  hommes  payés,  quand  nous  livrons  en  somme,  dans 
un  procès  de  cette  nature,  une  bataille  dans  laquelle  nous  enga- 
geons toute  notre  vie,  tout  notre  honneur;  nous  n'admettrons 
pas  qu'on  vienne  dire  que  nous  plaisantons  et  que  nous  méri- 
tons tout  au  plus  le  dédain  —  on  verra  plus  tard  si  nous  le 
méritons  î 

Encore  une  fois,  je  ne  veux  rien  dire  de  plus.  J'ai  fait  con- 
naître avec  beaucoup  de  réserve  pourquoi  M.  du  Paty  de  Glam 
doit  être  entendu;  MM.  les  jurés  apprécieront  et  le  pays  avec 
eux. 

Me  Clemenceau.  —  J'estime  qu'il  y  a  pour  entendre  le  colonel 
du  Paty  de  Glam  une  raison  qui  pourrait  peut-être  nous  réunir 
dans  une  même  opinion  :  c'est  que,  dans  le  Gode,  il  y  a  un 
article  qui  dit  que  tout  témoin  cité  devant  la  Cour  d'assises  doit 
comparaître.  Je  demande  à  M.  l'Avocat  général,  qui  représente 
ici  la  Société,  de  vouloir  bien  s'associer  à  mes  conclusions. 

M.  le  Président,  à  M.  V Avocat  général.  —  Yous  n'avez  rien 
à  dire  ? 

M.  le  Président,  à  Me  Ldbori.  —  Vous  remettrez  vos  con- 
clusions après  l'appel  des  témoins. 

LETTRES    D'EXCUSE 
D'un  certain  nombre  de  témoins  (suite).  —  Incidents. 

M.  le  Président.  —  J'ai  reçu  également  une  lettre  du  colonel 
de  Ramel. 

Mc  L.vbori.  —  Pas  d'objection,  monsieur  le  Président. 
M.  le  Président.  —  J'ai   reçu   une   lettre   de  Mlle  Blanche 
de  Gomminges;  voici  cette  lettre  : 

"Je  suis  trop  souffrante  pour  pouvoir  déférer  à  la.  citation  comme 
témoin  aux  assises  du  7  février.  Ci-inclus  le  certificat  du  médecin. 

Je  profite  de  l'occasion  pour  vous  certifier  que  je  ne  connais  ni 
M.  Zola  ni  le  gérant  du  journal  l'Aurore.  Je  m'étonne  d'avoir  été 
citée  à  leur  requête,  etc.. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  il  est  probable  que 


—  67  — 

Mlle  de  Gomminges  connaît  les  faits  que  j'ai  déjà  indiqués  très 
discrètement,  et"  sur  lesquels  nous  demandons  à  la  faire  en- 
tendre. 

M.  le  Président.  —  Elle  a  adressé  un  certificat  de  médecin 
à  l'appui  de  sa  lettre . 

M*'  Labori. — Eh  bien!  nous  aviserons  pour  savoir  s'il  y  a 
lieu  de  déposer  des  conclusions  pour  que  M"''  de  Gomminges 
soit  interrogée  par  voie  de  commission  rogatoire,  ou  pour  que 
l'affaire  soit  renvoyée  jusqu'à  ce  qu'elle  soit  rétablie. 

Messieurs  les  jurés  devront  savoir  que  .nous  aussi,  nous  vou- 
lons que  cette  affaire  finisse,  que  l'angoisse  qui  pèse  sur  la 
conscience  publique  soit  enfin  secouée;  par  conséquent,  nous 
irons  jusqu'au  bout  de  notre  tâche,  malgré  tous  les  obstacles, 
malgré  toutes  les  difficultés  !  Et  la  vérité,  messieurs  les  jurés, 
elle  est  si  éclatante  —  et  vous  le  sentez  bien,  puisqu'on  voudrait 
qu'il  ne  soit  apporté  aucun  témoignage  —  elle  est  si  éclatante 
que  moi,  je  me  charge  de  vous  faire  la  preuve  sans  aucun 
témoin  et  sans  aucune  autre  pièce  que  celles  que  tout  le  monde 
connaît  ! 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  il  y  a  deux  choses  dis- 
tinctes :  il  y  a  votre  plaidoirie,  dans  laquelle  vous  direz  tout  ce 
que  vous  croirez  devoir  dire,  et  je  suis  d'avis  que  vous  le  ferez 
avec  tout  le  tact  et  toute  la  courtoisie  dont  vous  êtes  capable  ; 
mais  en  ce  qui  concerne  les  témoins,  vous  avez  entendu  l'arrêt 
de  la  Gour  ;  il  ne  faut  pas  que  nous  sortions  des  faits  qui  ont  été 
relevés,  articulés,  précisés  dans  l'assignation. 

Me  Labori.  —  Nous  y  sommes  en  plein,  dans  ces  faits:  nous 
sommes  en  plein  dans  l'affaire  Esterhazy,  et  nous  sommes  en 
plein  aussi  dans  la  question  de  bonne  foi. 

M.  le  Président.  —  J'ai  re<;u  une  lettre  de  M.  Gardin  : 

J'ai  reçu  citation  à  comparaître  pour  l'audience  du  7  février,  en 
raison  du  rôle  de  juge  que  j'ai  rempli  devant  le  Conseil  de  guerre, 
qui  en  janvier  dernier  a  acquitté  le  commandant  Esterhazy... 

...Et  je  n'ai  connu  l'affaire  en  question  que  parce  qu'en  ont  dit  les 
journaux.  Dans  ces  conditions,,  je  n'aurais  aucun  témoignage  à 
fournir. 

M8  Labori.  —  Nous  n'insistons  pas,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Pkhsident.  —  M.  Paulet  avait  été  cité  :  il  a  reçu  une 
lettre  de  l'huissier  Baitry   qui  lui  dit  de  ne  pas  se  présenter. 

Voici  une  lettre  de  M.  le  lieutenant- colonel  Marcy 

Me  Labori.  —  Nous  renonçons  à  entendre  ce  témoin. 

M.  le  Président.  —  Voici  une  lettre  de  M.  Gaudelette,  qui  a 
reçu  également  contre-ordre  de  l'huissier. 


—  68  — 

INCIDENT 

Relatif  à  la  lettre  d'excuse  de  M11"  de  Boulancy. 

Voici  une  lettre  de  Mme  de  Boulancv  : 

J'ai  l'honneur  de  vous  prévenir  qu'il  me  sera  impossible  de  me 
rendre  demain  lundi  à  l'audience  où  je  suis  appelée  comme  témoin. 

Je  suis  retenue  dans  mon  lit  par  une  affection  cardiaque  qui  me 
fait  beaucoup  souffrir  en  ce  moment;  voici  du  reste  le  certificat  de 
mon  docteur,  M.  Bas,  4,  rue  de  Berlin. 

Je  vous  prierai  de  vouloir  bien  vous  en  rapporter  aux  deux  dépo- 
sitions qui  sont  entre  les  mains  de  M.  le  juge  d'instruction  Ber- 
tulus... 

MeLABom. —  Monsieur  le  Président,  si  vous  le  voulez  bien,  en 
vertu  de  votre  pouvoir  discrétionnaire,  et  en  raison  de  ce  que 
Mme  de  Boulancy  figure  parmi  les  témoins  notifiés  à  M.  le  Pro- 
cureur général,  nous  vous  demandons  d'ordonner  que  les  dépo- 
sitions faites  devant  M.  le  juge  d'instruction  Bertulus  seront 
versées  aux  débats. 

J'insiste  donc,  et  en  présence  de  la  lettre  de  Mme  de  Boulancy, 
j'ai  l'honneur  de  poser  des  conclusions  pour  que  les  dépositions 
de  Mlue  de  Boulancy  devant  M.  Bertulus  soient  versées  au 
débat. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  l'Avocat  général? 

M.  l'Avocat  général.  —  Il  ne  s'agit  pas  de  l'affaire  actuelle, 
l'instruction  est  en  cours. 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  ce  que  dit  M.  l'Avocat 
général  ;  il  s'agit  d'une  affaire  en  cours  pour  laquelle  le 
Parquet... 

MeLABORi.  —  Comme  le  Parquet  est  saisi  de  toutes  sortes 
d'affaires  connexes  avec  le  procès  de  M.  Zola,  nous  voilà  bien 
tranquilles,  et  comme  les  témoins  ne  veulent  pas  venir,  nous 
pouvons  vouloir  la  lumière,  elle  sera  complète,  si  cela  continue 
ainsi  pendant  deux  jours  ! 

Nous  n'aurions  pas  demandé  que  les  dépositions  de  M,ne  de 
Boulancy  devant  M.  le  juge  d'instruction  Bertulus  soient  ver- 
sées au  débat  si  un  incident  ne  nous  y  avait  obligés.  Nous  avons 
appelé  M1111'  de  Boulancy.  Il  ne  suffit  pas  qu'elle  ait  déposé 
devant  M.  Bertulus  pour  qu'elle  passe  à  l'état  de  témoin  éter- 
nellement muet.  Il  faut  donc  qu'on  entende  Mme  de  Boulancy. 

Les  lettres  de  M.  le  commandant  Esterhazy,  dans  lesquelles 
il  parle  si  hautement  de  la  France,  et  avec  un  patriotisme  que 
MM.  les  jurés  ont  remarqué,  elles  appartiennent,  au  point  de 
vue  de  l'authenticité,  au  débat  actuel.  M.  le  commandant  Ester- 
hazy, sentant  bien  le  coup  terrible  que  l'une  de  ces  lettres,  où 
il  se  qualifie  deuhlan,  allait  lui  porter,  malgré  toutes  les  égides 
dont  il  est  couvert,  a  nié  qu'elle  fût  authentique  ;  or  elle  l'est,  je 
l'affirme!  Et  si  M"m  de  Boulancy  était  là,  nous  l'établirions. 


I 


—  69  — 

En  présence  de  toutes  ces  obstructions,  j'ai  le  droit,  au  nom 
de  mon  client,  qui,  j'en  suis  sûr,  m'approuvera.. . 

M.  Zola.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  ...  et  j'ai  le  devoir  de  tout  dire.  M""'  de  Bou- 
lancy  en  possède  d'autres,  des  lettres... 

M.  Zola.  —  Absolument. 

Me  Labori. — ...  aussi  authentiques  etplus  graves  que  les  autres. 

Elle  est,  depuis  six  semaines,  abandonnée  à  toutes  les  inti- 
midations. M.  Je  commandant  Esterhazy  se  rend  chez  elle  quoti- 
diennement, avec  la  protection  de  la  police,  puisque  celle-ci  ne 
l'en  empêche  pas  ;  et  M.  le  commandant  Esterhazy  la  menace  de 
mort  si  elle  les  livre.  Mme  de  Boulancv  a  entre  les  mains  égale- 
ment  des  télégrammes  de  M.  Esterhazy,  postérieurs  à  tout  cela, 
dans  lesquels  il  Ja  supplie  de  lui  remettre  les  lettres,  et  cela,  il 
y  a  plus  d"un  témoin  qui  le  sait. 

Il  y  a  notamment  pour  le  dire,  ce  M.  Thys,  dont  on  va  nous 
annoncer  tout  à  l'heure  qu'il  ne  viendra  pas,  parce  que,  paraît- 
il,  le  Crédit  Lyonnais  le  menace  de  révocation  s'il  vient,  et  lui 
promet  de  payer  l'amende  s'il  ne  vient  pas. 

Eh  bien  !  nous  faisons  MM.  les  jurés  juges  de  cette  situation. 

Et  nous  leur  demandons  si  c'est  M.  Zola,  ou  si  c'est  M.  le 
Ministre  de  la  guerre,  par  sa  plainte  et  les  restrictions  de  cette 
plainte,  qui  crée  en  France  une  situation,  quoi  qu'on  en  dise, 
véritablement  révolutionnaire  ! 

M.  le  Président.  —  Vous  faites  des  réserves  en  ce  qui  con- 
cerne ce  témoin;  vous  avez  l'intention  de  déposer  des  conclusions. 

Me  Labori.  —  Je  déposerai  des  conclusions. 

Me  Clemenceau.  —  Permettez-moi  également  de  faire  toutes 
réserves  en  ce  qui  concerne  la  comparution  de  Mme  de  Boulancy. 
C'est  depuis  ce  matin,  tout  au  plus,  que  Mme  de  Boulancy  est 
atteinte  d'une  maladie  de  cœur;  mais,  depuis  deux  jours,  nous 
savions  qu'elle  ne  viendrait  pas  et  que,  dans  la  crainte  que  la 
Cour  ordonne  qu'un  médecin  expert  se  rende  auprès  d'elle,  elle 
restera  couchée  aujourd'hui  toute  la  journée. 

Je  dois  ajouter  que  Mme  de  Boulancy  a  fait  connaître  à  M.  le 
Président  qu'elle  demeure  rue  de  Berlin.  Je  supplie  M.  le  Pré- 
sident de  vouloir  bien  envoyer  soit  un  médecin,  soit  un  huis- 
sier rue  de  Berlin  :  on  n'y  trouvera  pas  Mrae  de  Boulancy. 

M.  le  Président.  —  Elle  demeure  boulevard  des  Bati- 
gnolles,  n°  22. 

M.  Zola.  —  Elle  n'y  est  pas  davantage. 

Me  Clemenceau.  —  Eh  bien  !  boulevard  des  Batignolles,  22, 
vous  ne  trouverez  pas  Mme  de  Boulancy. 

M.  le  Président.— C'est  le  certificat  du  médecin  qui  l'indique. 

Me  Clemenceau.  —  Il  est  bien  facile  de  s'en  assurer. 

M.  le  Président.  —  «  Je  soussigné,  Bas,  docteur  en  méde- 
cine, de  la  faculté  de  Paris,  9,  rue  de  Berlin,  certifie  que  Mme  de 
Boulancy  (Gabrielle),  née  Cartier,  demeurant  boulevard  des 
Batignolles,  22. . .  » 

Me  Clemenceau.  —  Il  y  a  une  différence  entre  le  domicile  de 


—  70  — 

droit  et  le  domicile  de  fait;  eh  bien  !  je  dis  qu'en  droit,  Mme  de 
Boulancy  demeure  peut-être  boulevard  des  Batignolles,  mais  je 
dis  qu'en  fait  elle  n'y  est  pas.  {Bruit.)  Je  crois  qu'il  n"y  a  rien 
de  ridicule  dans  ces  explications  que  je  formule,  et  j'ai  l'hon- 
neur de  déposer  devant  la  Cour  des  conclusions...  rédigées 
depuis  quarante-huit  heures.  Nous  disions  dans  nos  conclusions 
que  Mme  de  Boulancy  était  atteinte  d'une  maladie  de  cœur,  et 
voici  que,  suivant  les  termes  de  sa  lettre,  elle  est  souifrante 
d'une  affection  cardiaque. 
Voici  ces  conclusions  : 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que  M,no  de  Boulancy,  régulièrement  citée  devant  la 
Cour  d'assises,  ne  comparaît  pas  et  fait  parvenir  un  certificat  de 
médecin  attestant  qu'en  raison  «  d'une  maladie  de  cœur  >i  elle  ne  peut 
comparaître; 

Mais,  attendu  que  ce  témoin  était  cité  pour  établir  la  vérité  des 
faits  reprochés  aux  prévenus  concernant  le  premier  Conseil  de 
guerre; 

Que  Mme  de  Boulancy  elle-même  ou  des  tiers  dûment  autorisés, 
ont  affirmé  à  diverses  reprises  que  celle-ci  possédait  des  lettres  du 
commandant  Esterhazy  non  moins  outrageantes  encore  pour  l'armée 
française  que  celles  déjà  connues  et  qu'elle  les  produirait  à  la  Cour 
d'assises  ; 

Qu'il  est  en  outre  à  la  connaissance  des  concluants  :  que  Mme  de 
Boulancy  a  reçu  trois  dépêches  du  commandant  Esterhazy  lui  rede- 
mandant les  lettres  dont  il  vient  d'être  parlé  et  la  menaçant  de  mort 
si- elle  les  produisait  ;  que,  devant  ces  menaces,  Mm3  de  Boulancy  a 
déménagé  brusquement  en  cachant  sa  nouvelle  adresse;  que  sa 
maladie  est  feinte,  qu'en  effet,  elle  est  sortie  jeudi  dernier,  et  que  ce 
jour-là  il  a  été  décidé  par  elle  qu'elle  ne  comparaîtrait  pas,  qu'elle 
ferait  parvenir  un  certificat  établissant  qu'elle  est  atteinte  d'une 
maladie  de  cœur  et  qu'elle  resterait  couchée  toute  la  journée  de 
lundi;  qu'elle  a  en  outre  décidé,  sous  le  coup  des  menaces  qui  lui 
ont  été  faites,  de  ne  livrer  a  la  Cour  ni  les  lettres  ni  les  dépêches 
sus-indiquées  ; 

Attendu  que  ce  témoignage  avait  pour  «but  d'élucider  3a  question 
de  faux  reprochée  au  témoin  au  sujet  de  la  lettre  d'Esterhazy,  fait 
dont  s'est  occupé  le  premier  Conseil  de  guerre,  et  que  les  lettres 
et  dépêches  dont  il  vient  d'être  parlé  sont  de  nature  à  jeter  au  débat 
un  important  élément  d'appréciation  ; 

Pour  ces  motifs  et  tous  autres  à  déduire  : 

Dire  qu'un  médecin  se  transportera  chez  Mmc  de  Boulancy  et  dira 
si  son  état  de  santé  lui  permet  de  venir, 

Ordonner  que,  par  tel  officier  de  police  judiciaire  qu'il  plaira  à  la 
Cour,  il  sera  procédé  à  la  saisie  : 

1°  Des  lettres  du  commandant  Esterhazy  à  Mme  de  Boulancy  se 
trouvant  soit  chez  ses  témoins,  soit  chez  des   tiers  ; 

3«  Des  dépêches  du  commandant  Esterhazy  se  trouvant  en  posses- 
sion de  Mme  de  Boulancy. 


—  71  — 

M.  le  Président.  —  J'ai  également  reçu  une  lettre  de  M.  le 
baron  de  Vaux  : 

Monsieur  le  Président, 

Veuillez  m'excuser  si  je  ne  puis  répondre   à  l'appel  de  mon  nom. 
Je  suis  malade  et  dans  l'impossibilité  de  sortir. 
Inclus  certificat  de  mon  médecin. 

Me  Labori.  — ;  Nous  renonçons  à  la  déposition  de  M.  le  baron 
de  Vaux . 

M.  le  Président.  —  M.  Duclaux  demande  à  se  présenter  à  qua- 
tre heures  seulement. 


INCIDENT 

Relatif  à  la  lettre  d'excuse  de  M.  Le  Brun-Renaud 

J'ai  reçu  également  une  lettre  de  M.  Le  Brun-Renaud  : 

J'ai  l'honneur  de  vous  informer  jue  j'ai  reçu  une  assignation  à  com- 
paraître comme  témoin  dans  l'affaire  Zola,  qui  doit  être  jugée  aux 
assises  de  la  Seine  à  partir  du  7  février. 

Cette  assignation  n'a  pu  m'être  adressée  qu'en  raison  du  service 
spécial  que  j'ai  exécuté  le  5  janvier  1895,  à  l'occasion  de  la  parade 
d'exécution  de  l'ex-capitaine  Dreyfus. 

Je  ne  puis  donc  rendre  compte  de  ce  qui  s'est  passé  dans  ce  ser- 
vice qu'à  mes  chefs  hiérarchiques,  et  c'est  ce  que  j'ai  fait;  à  eux 
seuls  appartient  de  faire  de  mon  rapport  tel  usage  qui  sera  con- 
venable. 

Quant  à  moi,  en  dehors  d'eux,  je  suis  tenu  au  silence  en  raison  de 
mes  devoirs  professionnels,  et  me  trouve  dans  l'impossibilité  de  dé- 
poser devant  MM.  les  jurés. 

Dans  ces  conditions,  je  m'abstiendrai  de  répondre... 

Me  Labori.  —  Je  vais  demander  à  la  Cour  la  permission  de 
déposer  des  conclusions. 

Je  déposerai  deux  sortes  de  conclusions,  ou  plutôt  je  réser- 
verai celles  qui  concernent  le  secret  professionnel  pour  le  mo- 
ment où  la  Cour  aura  statué  sur  l'audition  de  M.  le  capitaine 
Le  Brun-Renaud.  Voici  les  premières  : 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que  M.  Emile  Zola,  dans  sa  lettre  au  Président  de  la  Ré- 
publique, publiée  dans  le  numéro  de  V Aurore  du  jeudi  13  janvier 
1898,  et  à  raison  de  laquelle  il  est  actuellement  déféré  à  1^  Cour  d'as- 
sises, a  eu  surtout  pour  but  de  protester  contre  ce  qu'il  considère 
comme  une  erreur  judiciaire  et  de  faire  tout  ce  qui  dépendait  de  lui 
pour  parvenir  à  la  manifestation  de  la  vérité  ;  que  cela  résulte  bien 
du  passage  suivant  qu'il  écrit  à  la  fin  de  sa  lettre  :  «  Je  n'ai  qu'une 
passion,  celle  de  la  lumière,  au  nom  de  l'humanité  qui  a  tant  souf- 
fert et  qui  a  droit  au  bonheur  »  ; 

Attendu  que,  depuis  plusieurs  semaines,  il  a  été  question  dans  la 
presse  et  à  la  tribune  de  la  Chambre  des  Députés  de  prétendus  aveux 


7:2 


qui  auraient  été  recueillis  par  M.  le  capitaine  lie  Brun-Renaud,  le  jour 
de  la  dégradation  de  l'ex-capitaine  Dreyfus,  et  constatés  par  lui; 

Attendu  qu'en  dehors  de  la  preuve  des  faits  articulés  et  qualifiés 
dans  la  citation,  qu'il  leur  appartient  de  fournir,  les  concluants  sont 
en  droit  de  faire  entendre  tous  témoins  nécessaires  pour  établir  leur 
bonne  foi  ; 

Attendu  que,  pour  établir  cette  bonne  foi,  il  est  indispensable  de 
démontrer  tout  d'abord  que  les  aveux  prétendument  reçus  par  M.  Le 
Brun-Renaud  n'ont  pas  été  effectivement  reçus,  et  qu'à  supposer  qu'ils 
aient  été  constatés,  ils  n'ont  pu  l'être  que  faussement  et  irrégulière- 
ment; 

Par  ces  motifs  : 

(  ordonner  l'audition  de  : 

lo  M.  Le  Brun-Renaud,  qui  sera  invité  à  répondre  aux  questions 
suivantes  : 

(A)  A-t-il  recueilli  des  aveux  de  Dreyfus  et  dans  quelles  condi- 
i  on  s  ! 

(  9)  Les  a-t-il  constatés  officiellement  ?  Dans  quelles  conditions  et 
à  quelle  date? 

(C)  En  a-t-il  parlé  à  diverses  personnes?  A  M.  Fornizetti.  à  M.  le 
baron  de  Vaux,  à  M.  Clisson,  à  M.  Fontbrune,  à  M.  Dumont? 

(D)  A  toutes  les  questions  qu'il  pourrait  être  utile  de  lui  poser 
relativement  à  l'ensemble  des  faits  dont  s'agit  ; 

2°  De  tous  autres  témoins  susceptibles   d'être  interrogés  utilement 
sur  le  même  ordre  de  laits. 
Sous  toutes  réserves. 
Et  ce  sera  justice. 


M6Labori.  —  Monsieur  le  Président,  nous  aurions  absolument 
besoin  de  faire  comparaître  M.  le  commandant  Ravary.  Il  n'y  a 
point  de  question  touchant  le  secret  professionnel  en  ce  qui 
concerne  les  points  sur  lesquels  nous  aurons  à  l'interroger.  M.  le 
commandant  Ravary  a,  en  effet,  le  premier  constaté  officielle- 
ment, dans  un  rapport  qui  a  été  lu  publiquement,  l'existence 
de  ce  qu'on  appelle  le  dossier  secret  de  l'affaire  Dreyfus. 
C'est  là  un  point  qui  appartient  tout  entier  au  débat,  puis- 
que M.  Emile  Zola  et  son  coprévenu  sont  autorisés  à  faire 
la  preuve  qu'une  illégalité  a  été  commise  en  1894  et  qu'elle  a 
été  couverte  en  1898. 11  est  donc  indispensable,  dans  ces  condi- 
tions, que  M.  Ravary  soit  entendu,  et  j'aurai  l'honneur  de 
déposer  sur  ce  point  des  conclusions. 

M.  le  Président.  —  J'ai  reçu  de  M.  le  général  Mercier  une 
lettre  dans  laquelle  il  dit  que  les  poursuites  intentées  par  le 
gouvernement  contre  M.  Zola  ne  visent  que  le  jugement  Ester- 
hazy,  auquel  il  est  resté  étranger. 

Me  Labori.  —  Je  suis  tout  à  fait  surpris  que  M.  le  général 
Mercier  —  comme  d'autres,  d'ailleurs  —  se  fasse  lui-même 
juge  de  la  question  de  savoir  s'il  lui  appartient  de  comparaître 
ou  non  devant  la  justice. 

Le  Ministre  de  la  guerre  peut  délimiter  ici  les  points  quiferont 


—  73  — 

l'objet  de  sa  plainte,  mais  il  n'a  pas  le  droit  comme  plaignant 
—  ce  qui  est  tout  à  fait  choquant  et  monstrueux  — de  mettre  un 
obstacle,  non  plus  juridique,  mais  matériel  à  la  preuve  des  faits 
que  nous  voulons  établir.  M.  le  général  Mercier  est  un  témoin 
capital.  11  lira  peut  être  demain  dans  les  journaux  ce  qui  s'est 
passé  à  la  première  audience  de  cette  affaire,  qui  ne  se  plaide  pas 
seulement  devant  1.500  personnes,  mais  devant  la  France  en- 
tière. 

Or,  M.  Zola  affirme  qu'en  1894  M.  le  général  Mercier,  minis- 
tre de  la  guerre,  se  faisant  lui-même  juge  alors  qu'il  n'était 
que  chef,  a  fait  parvenir  au  Conseil  de  guerre,  après  l'audience, 
en  dehors  des  débats,  en  dehors  de  l'accusé,  sans  qu'on  l'inter- 
rogeât à  ce  sujet,  sans  qu'on  soumît  rien  à  son  défenseur,  une 
ou  plusieurs  pièces  secrètes  qui  n'ont  d'aii  leurs  aucune  valeur. 
Si  ce  n'est  pas  vrai,  que  M.  le  général  Mercier  vienne  le  dire 
ici  demain  ;  si  s'est  vrai,  je  n'ai  plus  besoin  de  lui. 

Bien  entendu,  je  fais  mes  réserves,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président;.  —  M.  Patron,  chef  de  bataillon  en  retraite, 
m'écrit  qu'il  est  manifeste  qu'il  ne  peut  être  assigné  que  comme 
ayant  fait  partie  du  Conseil  de  guerre  et  qu'il  est  obligé  de  se 
refuser  à  tout  témoignage. 

Me1  Lâbori.  —  Nous  faisons  toutes  réserves,  de  même  que 
pour  M.  le  général  Mercier. 

M.  le  Président.  —  Vous  ne  l'abandonnez  pas? 

Me  Lajbori.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  M.  le  commandant  Rivais,  chef  d'es- 
cadron au  12e  régiment  d'artillerie,  m'a  écrit  également. 

Me  Lajbori.  —Nous  n'insi&tons  pas,  monsieur  le  Président. 
Il  s'agit  là  du  Conseil  de  1898. 

M.  le  Président.  —  M.  Vallecalle,  greffier  près  le  Conseil  de 
guerre,  écrit  qu'il  ne  peut  pas  venir,  ayant  été  cité  à  raison  des 
fonctions  de  greffier  remplies  par  lui. 

Me  Labori.  —  Nous  insistons  pour  la  comparution  de  M. 
Vallecalle,  et  nous  faisons  des  réserves  dont  nous  nous  empa- 
rerons tout  à  l'heure  dans  nos  conclusions. 

Le  plaignant  est  représenté  ici  par  M.  le  Procureur  général. 
Nous  lui  serions  très  reconnaissants  de  nous  faire  savoir,  la 
consigne  et  le  respect  de  l'autorité  étant  dans  l'armée  admi- 
rables et  bien  observés,  si  M.  le  Ministre  de  la  guerre  a  donné  à 
tous  ces  témoins,  comme  à  M.  le  général  Mercier,  une  autorisa- 
tion qui,  pour  ceux-là,  eût  été  plus  qu'une  autorisation,  un 
ordre....  Je  serais  reconnaissant  à  M.  le  Procureur  général,  s'il 
ne  le  sait  pas,  de  vouloir  bien  faire  poser  d'ici  demain  la  ques- 
tion à  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  afin  de  nous  donner  une 
réponse. 

M.  Zola.  —  En  un  mot,  nous  voudrions  savoir,  monsieur  le 
Président,  si  ces  personnes  ont  reçu  des  ordres  de  M.  le  général 
Billot,  ou  si  elles  ont  agi  de  leur  propre  initiative. 

M.  l'Avocat  général.  —  J'apprends  le  contenu  de  ces  lettres 
en  même  temps  que  la  défense. 


—  74  — 

M>  Labori.  —  Pariait,  monsieur  l'Avocat  général.  Je  n'en  dou- 
tais pas.  Soyez  assuré  que  j'ai,  et  pour  la  Cour  qui  nous  juge,  et 
pour  M.  le  Procureur  général  qui  est  mon  adversaire,  le  plus 
absolu  respect.  J'ai  en  eux  la  plus  absolue  confiance,  et  vous 
me  croirez  si  je  vous  dis  que  c'est  peut-être  la  seule  force  qui 
me  soutienne  à  travers  la  tâche  considérable  que  j'ai  entreprise, 
force  à  laquelle  il  s'enjoint  pourtant  une  autre  :  l'espérance  du 
résultat,  du  succès  qui  est  au  bout  de  notre  effort  et  qui  me 
persuade  qu'un  jour,  quelque  dégoût  dont  nous  ayons  été 
abreuvés,  on  nous  remerciera  peut-être  de  l'œuvre  de  courage 
que  nous  accomplissons  aujourd'hui. 

Lonc,  monsieur  l'Avocat  général,  j'ai  en  vous  la  plus  absolue 
confiance.  Gela  me  donne  ici  toute  latitude. Vous  n'êtes  pas  mon 
adversaire,  vous  Têtes  si  peu  que  vous  ne  pouvez  pas  vous- 
même  accepter  la  lumière  sur  les  points  où  on  ne  veut  pas  la 
faire.  Cependant,  puisque  M.  le  Ministre  de  la  guerre  et 
ses  subordonnés  ne  le  veulent  pas,  je  vous  en  "supplie, 
répondez-nous  simplement  à  cette  question  :  «  Leur  a-t-on 
donné  l'ordre  de  ne  pas  venir?  »  Si  on  ne  l'a  pas  donné,  qu'on  le 
dise  hautement,  et  la  Cour  statuera  demain  sur  nos  conclusions 
qui  demanderont  peut-être  le  renvoi  de  l'affaire  afin  que  le 
jury  puisse  juger  en  pleine  connaissance  de  cause. 

Me  Clemenceau.  —  Constatons  tout  d'abord  que  M.  le  Président 
de  la  République  n'a  pas  voulu  signer  le  décret  de  M.  le  Ministre 
de  la  j  ustice  permettant  d'assigner  M.  Billot,  ensuite  que  M.  Billot 
a  autorisé  M.  le  général  Mercier  à  ne  pas  comparaître  devant  la 
Cour  d'assises.  Puisque  nous  connaissons  le  commencement 
de  l'histoire,  il  y  a  intérêt  à  connaître  la  suite,  et  je  demande  à 
M.  le  Procureur  général  de  nous  faire  savoir  à  la  prochaine  au- 
dience si  les  autres  officiers  d'un  grade  moins  élevé  que  celui 
du  général  Mercier  ont  également  reçu  l'autorisation  de  leurs 
supérieurs  de  ne  pas  se  présenter  devant  la  justice.  S'il  en  est 
ainsi,  il  me  sera  permis  de  m'étonner  qu'il  ne  se  soit  trouvé 
personne  dans  toute  cette  hiérarchie  pour  comprendre  qu'il  est 
un^  chose  au-dessus  du  Ministre  de  la  guerre,  c'est  la  justice. 
{Mouvements  divers.) 

M.  le  Président.  —  M.  Morel,  aujourd'hui  à  la  retraite,  dit 
qu'il  ne  peut  venir  déposer. 

Me  Labori.  —  Nous  insistons  en  ce  qui  concerne  tous 
les  honorables  officiers  qui  assistaient  au  Conseil  de  guerre 
de  1894;  nous  renonçons  absolument  en  ce  qui  concerne  les 
officiers  du  Conseil  de  guerre  de  1898,  et  j'ajoute  que  nous 
avons  spontanément  écrit  à  ces  messieurs  que  c'était  par  erreur 
qu'ils  avaient  été  convoqués. 

M.  le  Président.  — M.  Autant,  architecte,  s'excuse  aussi  de 
ne  pouvoir  venir. 

Me  Labori  —  Nous  insistons.  D'ailleurs,  ainsi  que  me  le  fait 
justement  remarquer  M''  Clemenceau,  tous  ces  certificats  nous 
sont  annoncés  huit  jours  à  l'avance. 

M.  le  Président.  —  M.  le  colonel  Echemann,  colonel  au  1 20e  ré- 


—   /.) 


ciment  d'infanterie,  écrit  qu'il  est  manifeste  qu'il  ne  peut  être 
assigné  qu'à  raison  du  rôle  qu'il  a  rempli  au  Conseil  de  guerre 
qui,  en  décembre  1894,  a  jugé  le  capitaine  Dreyfus. 

Insistez-vous,  maître  Labori? 

Mes  Labori  et  Clemenceau.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président..  —  M.  le  général  de  Boisdelfre  écrit  qu'il  n'a 
été  aucunement  mêlé 'à  l'instruction  du  procès  Ksterhazy,  qui 
dépendait  uniquement  du  gouverneur  militaire  de  Paris. 

M€  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  M.  Zola  s'étonne  beau- 
coup —  et  je  ne  puis  m'empécher  de  communiquer  à  la  Cour  et 
à  MM.  les  jurés  cette  observation  —  que  tous  ces  témoins, 
suivant  l'indication  fournie  à  la  tribune,  non  pas  seulement  par 
M.  le  Ministre  de  la  guerre,  mais  par  M.  le  Président  du  Conseil 
lui-même,  semblent  s'imaginer  qu'ils  forment  une  caste  à  part 
et  indépendante,  qu'il  leur  est  permis  de  s'élever  au-dessus  de 
tous  les  droits,  de  la  justice  elle-même,  de  se  faire  juges  person- 
nellement de  la  question  de  savoir  s'ils  sont  utiles  ou  non 
comme  témoins  dans  une  affaire.  Par  conséquent,  pour  M.  le 
général  de  Boisdeffre,  comme  pour  les  autres,  nous  insistons 
et  nous  protestons. 

Me  Clemenceau.  —  Nous  sommes  un  peu  désorientés,  parce 
que,  dans  les  lettres  que  vous  lisez,  monsieur  le  Président,  il  y 
a  des  témoins  qui  disent  qu'ils  ne  viendront  pas  parce  qu'ils 
connaissent  certains  faits,  et  d'autres,  comme  M.  de  Boisdeffre, 
qui  disent  qu'ils  ne  viendront  pas  parce  qu'ils  ne  connaissent 
pas  l'affaire  du  Conseil  de  guerre.  Nous  ne  savons  laquelle  de 
ces  deux  observations  est  la  bonne,  mais  il  est  impossible 
qu'elles  soient  bonnes  toutes  les  deux. 

Il  est  intéressant  pour  MM.  les  jurés  de  retenir  que  des 
anciens  ministres,  des  témoins  qui  ne  sont  pas  les  premiers 
venus,  MM.  Guérin  et  Trarieux,  anciens  Gardes  des  sceaux, 
M.  Poincaré,  ancien  Ministre  des  finances,  ont  répondu  à  la 
citation.  Ceux-là  viennent;  il  est  bien  certain  qu'ils  n'avaient 
rien  à  craindre  s'ils  avaient  écrit  à  M.  le  Président  qu'ils  ne 
pouvaient  pas  venir.  Donc,  ces  anciens  ministre  répondent  à 
notre  appel  et,  parmi  les  militaires,  nous  ne  pouvons  pas  avoir 
un  témoin.  Je  crois  qu'il  est  bon  que  MM.  les  jurés  retiennent 
cela. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  vous  déposez  vos  con- 
clusions? 

Me  Labori.  —  Dans  quelques  minutes,  monsieur  le  Prési- 
dent. Si  vous  voulez  que  nous  les  déposions  demain,  nous 
sommes  aux  ordres  de  la  Cour. 

M.  le  Président.  —  Il  faut  avoir  le  temps  de  citer  les 
témoins. 

Me  Labori.  —  Etant  donnée  la  tournure  que  prend  le  débat, 
il  est  bien  difficile  de  prévoir  que  l'affaire  ne  se  prolonge  pas 
pendant  trois  jours.  Au  besoin,  la  Cour  pourrait  ordonner  la 
comparution  de  certains  témoins  pour  mercredi.  Si  la  Cour 
veut  bien  nous  accorder  un  quart  d'heure  de  suspension,  nous 


—    /b  — 

allons  rédiger  ces  conclusions  qui  seront  à  peu  près  les  mêmes. 
M.  le  Président.  —  L'audience  est  suspendue. 

[Suspension.) 

M.  le  Président.  —  L'audience  est  reprise. 

Me  Labori. — J'ai  l'honneur,  Monsieur  le  Président,  de  déposer 
sur  le  bureau  de  la  Cour  diverses  conclusions.  Je  ne  crois  pas  qu'il 
y  ait  lieu  de  relire  les  conclusions  relatives  à  M.  le  colonel  du 
Paty  de  Clam  et  les  conclusions  relatives  à  M.  le  capitaine 
Le  Brun-Renaud.  J'arrive  immédiatement  conclusions  rela- 
tives àMlle  Blanche  de  Gomminges  : 


Conclusions 
relatives  à  Mlle  Blanche  de  Coniminges. 

Plaise  à  la  Cour  : 

Attendu  que  le  témoignage  de  Mlle  Blanche  de  Gomminges  est 
absolument  indispensable  à  la  manifestation  de  la  vérité; 

Par  ces  motifs, 

Ordonner  que  sur  la  réquisition  du  Ministère  public  elle  sera  con- 
trainte par  tous  moyens  de  droit  de  comparaître  à  l'audience, 

Et  subsidiairement  pour  le  cas  où  elle  en  serait  empêchée  par  la 
maladie,  après  que  la  Cour  aura  vérifié  la  réalité  de  cette  maladie 
par  médecin  commis  ; 

Ordonner  que  par  voie  de  commission  rogatoire  et  par  tel  de 
MM.  les  magistrats  qu'il  plaira  à  la  Cour  commettre, 

Elle  sera  tenue  de  répondre  aux  questions  suivantes  : 

1°  Sait-elle  qu'on  a  employé  son  nom  pour  écrire  à  M.  le  colonel 
Picquart? 

2°  Gomment  le  sait-elle? 

3°  Ne  donnait-elle  pas  le  sobriquet  de  Demi-Dieu  à  M.  le  capitaine 
de  Lallemand? 

4°  Sait-elle  si  ce  mot  n'a  pas  été  employé  dans  un  télégramme 
argué  de  faux? 

5°  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  n'avait-il  pas  contre  elle  et 
contre  sa  famille  des  motifs  de  rancune  ? 

6°  N'est-il  pas  à  sa  connaissance  qu'il  a  eu  recours  en  1892  à  des 
manœuvres  très  graves,  notamment  à  l'emploi  de  lettres  anonymes  ? 

7°  M.  Lozé,  préfet  de  police,  n'a-t-il  pas  été  saisi  de  cette  affaire,  et 
M.  le  général  D...  n'a-t-il  pas  eu  à  intervenir? 

S0  Enfin  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Glam  n'a-t-il  pas  orga- 
nisé, pour  la  restitution  d'une  lettre,  une  scène  qui  se  passait  au 
Gours-la-Pieine  et  où  il  a  fait  intervenir  une  dame  voilée? 

Sous  toutes  réserves, 

Et  ce  sera  justice. 


M°  Lajborï.  —  Voici  les  conclusions    en  ce  qui    concerne 
M.  Gasimir-Perier  : 


/ 1 


Conclusions 

relatives  à  l'audition  de  M.  Casimir-Perier. 

Plaise  à  la  Cour, 

"Attendu  que  M.  Gasirair-Perier,  ancien  Président  de  la  République, 
a  bien  voulu  dans  sa  lettre  à  M.  le  Président  des  assises  dire  qu'il 
se  tenait  à  la  disposition  de  la  Cour  et  du  jury  si  sa  présence  était 
jugée  nécessaire  ; 

Attendu  que  les  prévenus  estiment  que  cette  présence  est  utile 
pour  la  manifestation  de  la  vérité  ; 

Par  ces  motifs, 

Donner  acte  aux  concluants  de  ce  qu'ils  insistent  respectueu- 
sement pour  l'audition  de  M.  Casimir-Perier. 

M.  le  Président.  —  M:  Casimir-Perier  m'a  fait  demander 
s'il  pouvait  venir.  Je  lui  ai  répondu  que  oui. 

Me  Labori.  —  C'est  entendu.  Au  surplus  la  Cour  voit  avec 
quelle  modération  et  quelle  déférence  nous  nous  sommes 
exprimés. 

J'ai  ensuite  réuni  ce  qui  concerne  un  certain  nombre  de 
témoins  dans  des  conclusions  uniques  : 

Conclusions 
relatives  à  l'audition  de  divers  témoins. 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que  les  témoins  suivants  :  MM.  d'Ormescheville,  Ravary, 
général  Mercier,  Patron,  Yallecalle,  Maurel,  Autant,  Echemann.  de 
Boisdeffre  et  capitaine  de  Comminges,  cités  à  la  requête  de  MM.  Zola 
et  Perrenx,  n'ont  pas  répondu  à  l'appel  de  leur  nom  ;  que  par  lettres 
adressées  à  M.  le  Président  de  la  Cour  d'assises,  ils  déclarent  ne  pas 
comparaître,  n'ayant  rien  à  déposer  dans  le  procès  actuel; 

Attendu  qu'aux  termes  de  l'article  80  du  Code  d'instruction  crimi- 
nelle, toute  personne  citée  est  tenue  de  comparaître  et  de  satisfaire 
à  la  citation,  qu'aucun  motif  quelconque  ne  peut  les  en  dispenser  ; 
qu'au  cas  où  une  raison  valable  de  ne  pas  déposer  pourrait  être  invo- 
quée par  eux,  ils  ne  pourraient  l'invoquer  que  devant  la  Cour,  après 
avoir  comparu  en  personne  ;  que  de  même  il  ne  leur  appartient  pas 
de  déclarer  à  l'avance  si  leur  témoignage  est  utile  ou  non,  s'ils  savent 
ou  ignorent  les  faits  sur  lesquels  ils  seront  appelés  à  déposer  ;  que  ce 
n'est,  en  effet,  que  sous  la  foi  du  serinent  qu'ils  auront  à  répondre 
sur  les  questions  qui  leur  seront  posées,  qu'ils  ignorent  les  faits  sur 
lesquels  leur  témoignage  est  requis; 

Par  ces  motifs, 

Dire  et  ordonner  que  les  témoins  ci-dessus  désignés  seront  con- 
traints par  corps  à  venir  devant  la  Cour  fournir  leur  témoignage. 
Et  ce  sera  justice. 


—  78  — 

M.    le    Président.  —  Maître  Clemenceau,    avez-vous  des 
observations  à  faire  ? 
Me  Clemenceau.  —  Aucune. 

M.  le  Président.  —  Et  vous,  monsieur  Emile  Zola? 
M.  Emile  Zola.  —  Aucune,  monsieur  le  Président. 
M.  le  Président.  —  Et  vous,  monsieur  Perrenx  ? 
M.  Perrenx.  —  Aucune,  monsieur  le  Président. 
M.  le  Président.  —  A  demain  pour  arrêt. 

Vaudience  est  levée. 


DEUXIÈME    AUDIENCE 


AUDIENCE  DU  8  FEVRIER 


Sommaire .  —  Lettres  d'excuse  de  divers  témoins.  —  Appel  des  témoins; 
<  Conclusions  et  Arrêt.  —  Déposition  de  Mme  A.  Dreyfus.  Incident  :  Conclu- 
sions de  ]YI°  Labori  ;  observations  de  M.  l'Avocat  général:  réponse  de 
Me  Labori  et  Arrêt.  —  Dépositions  de  M.  Leblois,  de  M.  Scheurer-Kestner. 
—  Déposition  de  M.  Gasimir-Perier.  Incident  et  Conclusions.  —  Déposi- 
tion de  M.  de  Castro. 


L'audience  est  ouverte  à  midi  ciugt-cinq. 


LETTRES   D'EXCUSE 

de  divers  témoins  (Suite) . 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori  et  Maître  Clemenceau,  avant 
de  rendre  î'arrêt  sur  les  conclusions  que  vous  avez  déposées  hier, 
il  est  nécessaire  que  la  Cour  fasse  procéder  à  l'appel  général 
des  témoins,  qui  n'a  pas  été  fait  hier;  car  hier,  j'ai  seulement  lu 
les  excuses  de  ces  messieurs  qui  ne  pouvaient  pas  venir. 

Mais  encore,  avant  de  faire  cet  appel,  je  dois  vous  donner 
lecture  de  lettres  nouvelles  de  témoins  qui  s'excusent.  En  voici 
une  de  M.  le  commandant  Esterhazy  : 

J'ai  été  accusé  par  M.  Mathieu  Dreyfus  du  crime  de  haute-tra- 
hison et  mes  juges  m'ont  acquitté,  par  "n  arrêt  du  Conseil  de  guerre 
rendu  à  l'unanimité.  Aujourd'hui,  je  reçois,  à  la  requête  d'un  sim- 
ple particulier,  une  citation  à  comparaître  comme  témoin  dans  le 
procès  qui  lui  est  intenté  devant  la  Cour  d'assises.  Il  est  constant, 
d'autre  part,  que,  dans  ce  procès,  le  but  poursuivi  par  M.  Zola  est 
à  la  fois  de  reviser  par  une  voie  révolutionnaire  l'arrêt  d'acquitte- 
ment rendu  en  ma  faveur  et  de  tenter  de  salir,  en  les  représentant 
comme  des  criminels,  des  jugos  que  je  respecte.  Telle  est  l'œuvre  à 
laquelle  M.  Emile  Zola  m'invite  à  participai 

Dans  de  telles  conditions,  j'estime  que  je  n'ai  pas  à  répondre  à  la 
citation  de  M.  Zola . 


-  80  — 

M*'  Lâbori.  —  Monsieur  le  Président,  M.  le  commandant 
Esterhazy.  d'après  ce  qui  m'a  été  rapporté,  était  hier  présent 
dans  la  salle  des  témoins.  Il  était  donc,  à  ce  qu'il  semble,  dis- 
posé à  se  présenter  devant  la  Cour.  Il  s'y  refuse  aujourd'hui. 
Il  ne  m'appartient  pas  de  rechercher  quelles  sont  les  causes 
de  ce  changement  de  conduite. 

Je  n'ai  pas  consulté  M.  Zola  sur  l'attitude  qu'il  convient  de 
prendre  dans  cette  situation,  mais  je  prends  sur  moi  de  faire 
immédiatement  connaître  à  la  Cour  une  décision  qui,  j'en  suis 
convaincu,  sera  approuvée  par  mon  client. 

M.  Zola   —  Absolument...,  à  l'avance. 

Me  Labori.  —  C'est  un  sentiment  de  haute  justice  qui 
nous  a  conduits  à  appeler  ici  M.  le  commandant  Esterhazy.  Il 
n'y  sera  point  un  accusé  :  il  est  acquitté,  il  peut  invoquer,  lui 
aussi,  le  bénéfice  de  la  chose  jugée.  Mais  il  est  certain  que,  ne 
fût-ce  qu'au  point  de  vue  de  la  bonne  foi  de  M.  Emile  Zola,  il 
sera  question  de  M.  le  commandant  Esterhazy.  Nous  n'avons 
pas  cru  qu'il  nous  fût  possible  de  nous  expliquer  ici,  avec  toute 
l'autorité  qui  doit  être  attachée  à  des  paroles  que  nous  pronon- 
cerons avec  une  modération  et  avec  une  prudence  qui  n'auront 
d'égales  que  notre  résolution  et  notre  énergie,  sans  y  avoir  appelé 
M.  Esterhazy.  Il  refuse  d'y  venir  :  nous  parlerons  sans  lui. 

M.  le  Président.  —  Alors,  vous  n'insistez  pas  ? 

M°  Laboki.  —  Nous  n'insistons  pas. 

Me  Clemenceau.  —  Au  nom  du  gérant  du  journal  l'Aurore, 
j'insiste  pour  que  le  commandant  Esterhazy  soit  réassigné  et, 
s'il  ne  répondait  pas  à  cette  seconde  assignation,  je  demande- 
rais à  la  Cour  qu'il  soit  amené  devant  elle  par  la  force  armée. 

M.  le  Président.  —  J'ai  reçu  également  une  lettre  de 
Mme  veuve  Chapelon,  qui  nous  dit  qu'elle  est  retenue  à  la 
chambre  par  une  attaque  d'imiuenza. 

Me  Clemenceau.  —  Nous  demandons  qu'elle  soit  réassignée. 

M11"'  Chapelon  s'est  présentée  aux  bureaux  du  journal  ï Au- 
rore, il  y  a  huit  jours  ;  c'était  après  la  notification.  Elle  venait 
prier  qu'on  la  rayât  de  la  liste  des  témoins.  Elle  donnait 
cette  raison  qu'elle  sollicitait  pour  son  fils  une  bourse  à  Chap- 
tal  et  que,  si  elle  venait  pour  déposer,  on  ne  lui  accorderait  pas 
cette  bourse.  M.  Perrenx,  gérant  du  journal  l'Aurore,  lui  a 
répondu  que  ce  n'était  pas  une  raison  suffisante,  que  ce  qu'on 
lui  demandait,  c'était,  devant  la  Cour  d'assises,  de  venir  dire  la 
vérité.  Elle  s'en  est  allée  en  tapant  les  portes  et  en  disant  : 
«  Si  vous  me  faites  venir,  je  dirai  le  contraire  de  la  vérité.  » 

J'insiste  pour  que  ce  témoin  vienne. 

M.  le  Président.  —  Il  y  a  un  certificat  de  médecin. 

M''  Clemenceau.  —  Je  demande  qu'un  médecin  expert  soit 
envoyé.  Celui  qui  verra  M"ie  de  Boulancy  pourra  la  voir  éga- 
lement. 

M.  le  Président.  —  J'ai  aussi  une  lettre  du  commandant 
Rivais,  du  12e  d'artillerie. 

Me  Labori.  —  C'est  entendu. 


—  81  — 

M.  le  Président.—  . . .  Une  lettre  du  colonel  Bougon,  qui  fait 
connaître  que  c'est  par  erreur  qu'il  a  été  assigné. 
Me  Labori.  —  C'est  également  entendu. 


APPEL  DES  TÉMOINS 

M.  le  Président.  —  Audiencier,  faites  l'appel  des  témoins  et 
ayez  bien  soin  que  tous  les  témoins  sortent  de  l'audience. 
N'allez  pas  trop  vite,  pour  qu'il  n'y  ait  pas  d'erreur. 

M.  l'Avocat  général.  —  Maître  Labori,  je  n'ai  pas  votre 
liste  de  témoins  ;  je  parle  de  ceux  que  vous  avez  réellement 
cités,  puisqu'il  y  en  a  auxquels  vous  avez  renoncé. 

Me  Labori.  —  Je  vous  la  remettrai  à  la  suspension . . .  Alors, 
vous  désirez  que  nous  enlevions  de  la  citation  ceux  qui  ne  vien- 
nent pas  et  que  nous  vous  donnions  les  autres  ? 

M.  l'Avocat  général.  —  Mettez-les  sous  deux  paragraphes. 

M.  le  Président.  —  Je  rappelle  à  MM.  les  jurés  qu'ils 
ne  doivent  communiquer  avec  personne.  Je  prierai  les  personnes 
qui  sont  près  d'eux  de  vouloir  bien  se  retirer  ;  ce  n'est  pas  leur 
place. 

Maître  Labori,  avez-vous  des  conclusions  à  poser? 

Me Labori.  —  J'ai  des  conclusions  au  sujet  des  témoins  des- 
quels vous  avez  bien  voulu  nous  lire  des  lettres  ii  y  a  un  mo- 
ment. 

En  ce  qui  concerne  M.  le  commandant  Esterhazy,  en  présence 
de  l'insistance  que  M.  Perrenx  croit  devoir  manifester  relati- 
vement à  la  nécessité  de  sa  présence,  M.  Emile  Zola  s'associe 
à  M.  Perrenx  ;  par  conséquent,  l'un  et  l'autre  prennent  les  con- 
clusions que  j'ai  l'honneur  de  déposer  sur  le  bureau  de  la 
Cour. 


Conclusions 
relatives  à  l'audition  de  31.  le  commandant 

Esterhazy. 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que  M.  Esterhazy,  cité  comme  témoin  à  la  requête  des 
concluants,  ne  comparaît  pas  à  l'audience  ; 

Attendu  que  son  témoignage  est  nécessaire  pour  la  manifestation 
de  la  vérité  et  la  justification  de  la  bonne  foi  des  prévenus  ; 

Attendu  que  le  refus  de  faire  droit  aux  légitimes  prétentions  des 
concluants  constituerait  une  atteinte  aux  droits  delà  défense  ; 

Par  ces  motifs, 

Dire  qu'il  sera  réassigné,  et  que,  faute  par  lui  de  comparaître  sur 
cette  réassignation,  il  y  sera  contraint,  tt  au  besoin  par  la  force 
armée,  sur  les  réquisitions  du  Ministère  public. 


Conclusions 
relatives  à  l'audition  de  Mme  Chapelon. 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que  Mme  Chapelon,  citée  comme  témoin  à  la  requête  des 
concluants,  ne  comparait  pas  à  l'audience  ; 

Attendu  qu'elle  allègue  à  l'appui  de  sa  non-comparution  une  ma- 
ladie qu'elle  a  fait  certifier  par  un  médecin; 

Attendu  que  son  témoignage  est  nécessaire  pour  la  manifestation 
de  la  vérité  et  la  justification  de  la  bonne  foi  des  prévenus  ; 

Attendu  que  le  refus  de  faire  droit  aux  légitimes  prétentions  des 
concluants  constituerait  une  atteinte  aux  droits  de  la  défense  ; 

Attendu  qu'il  y  a  lieu,  en  conséquence,  de  commettre  un  médecin, 
lequel  aura  pour  mission  d'apprécier  l'état  de  santé  du  témoin  et  dire 
si  elle  est  en  état  de  venir  déposer  devant  la  Cour  ; 

Par  ces  motifs, 

Commettre  tel  médecin  qu'il  plaira  à  la  Cour,  désigner  à  l'effet 
ci-dessus,  et,  pour  le  cas  où  il  résulterait  de  sa  constatation  que 
Mme  Chapelon  n'est  pas  dans  l'impossibilité  physique  absolue  de 
se  rendre  à  l'audience, 

Ordonner  qu'elle  sera  réassignée, 

Dire  et  ordonner  qu'elle  y  sera  contrainte  au  besoin  par  la  force 
armée. 


Arrêt 
relatif  à  l'audition  des  témoins  non-comparants. 

La  Cour, 

Après  en  avoir  délibéré  sans  le  concours  de  M.  le  conseiller  Lévrier, 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  par  Perrenx  et  Zola  à  l'audience 
d'hier, 

En  ce  qui  touche  la  dame  de  Boulancy,  la  demoiselle  Blanche  de 
Comminges,  le  sieur  Autant  et  la  dame    veuve  Chapelon  ; 

Considérant  que  ces  témoins,  régulièrement  cités,  ont  produit 
des  certificats  médicaux  réguliers,  constatant  qu'ils  étaient,  en  raison 
de  leur  état  de  santé,  dans  l'impossibilité  de  venir  déposer  en  justice  ; 

Qu'il  importe,  toutefois,  de  s'assurer  que  leur  état  de  santé  est  tel 
qu'ils  ne  peuvent  se  présenter  sans  danger  devant  la  Cour,  et  qu'il 
y  a  lieu  de  commettre  un  expert,  lequel  aura  pour  mission  de  se 
transporter  au  domicile  desdits  témoins  et  de  constater  leur  état  de 
maladie  ; 

En  ce  qui  touche  Le  Brun-Renaud,  du  Paty  de  Clam,  d'Ormes- 
cheville,  Ravary,  général  Mercier,  Patron.  Vaïlecalle,  Maurel,  Eche- 
mann,  général  de  Boisdefïre  et  Esterhazy; 

Considérant  qu'aux  termes  de  l'article  80  du  Code  d'instruction 
criminelle,  toute  personne  citée  est  tenue  de  comparaître  devant  la 
justice  ;  qu'il  n'appartient  pas  aux  témoins  cités  d'apprécier  à 
l'avance  les  questions  qui  leur  seront  posées,  sauf  par  eux  à  se 
retrancher,  s'il    y   a  lieu,   derrière    le    secret   professionnel  ; 

Qu'il  y  a  donc  iieu  d'ordonner  que  les  personnes  sus-visées  seront 
citées  à  nouveau  pour  l'audience  de  demain  ; 


83  — 


Par  ces  motifs. 


Commet  M.  le  docteur  Socquet,  lequel,  serment  préalablement 
prêté  entre  les  mains  du  Président  de  cette  Cour,  aura  pour  mission 
de  se  transporter  au  domicile  de  la  dame  de  Boulancy,  de  la  demoi- 
selle Blanche  de  Comminoes,  du  sieur  Autant  et  de  la  <iame  veuve 
Chapelon,  les  examinera  et  dira  si,  en  raison  de  leur  état  de  saaté, 
ils  peuvent  ou  non  se  présenter  à  l'audience  de  la  Cour  d'assises, 
fera  connaître  son  rapport  verbal  à  l'audience  pour  être  ensuite 
par  les  parties  conclu,   et  la  Cour  statué  ce  qu'il  appartiendra; 

Dit  que  les  sieurs  Le  Brun-Renaud,  du  Paty  de  Clam,  d'Ormes- 
cheville,  Ravary,  général  Mercier,  Patron,  Yallecalle,  Maurel,  Eclie- 
mann,  général  de  Boisdeffre  et  Esterhazy  seront  de  nouveau  cités 
pour  l'audience  de  demain  ; 

Dit  n'y  avoir  lieu  à  statuer,  quant  à  présent,  sur  le  surplus  des 
conclusions,  et  ordonne  qu'il  sera  passé  outre  aux  débats. 

M.  le  Président.  — Monsieur  Zola,  avez-vous  des  observa- 
tions  à  présenter  en  ce  moment  ? 

M .  Zola  .  —  Aucune . 

M.  le  Président.  —  Et  vous,  monsieur  Perrenx  ?. . . 

M.  Perrenx.  — Aucune. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Perrenx,  vous  reconnaissez 
avoir  publié,  dans  le  journal  l'Aurore,  l'article  de  M.  Zola  inti- 
tulé :  «  J'accuse  !  » 

M.  Perrenx.  —  Je  le  reconnais. 

M.  le  Président. —  Et  vous,  monsieur  Zola,  vous  recon- 
naissez être  l'auteur  de  cet  article  ? 

M.  Zola.  —  Je  le  reconnais. 

M.  le  Président.  — Vous  n'avez  rien  à  dire  quant  à  pré- 
sent. . .  ? 

Huissier,  faites  entrer  le  premier  témoin. 

M°  Larori.  —  Le  premier  témoin  est  M.  le  capitaine  Lebrun- 
Renault,  qui  n'est  pas  présent,  et  il  y  a  'tout  un  groupe  de  té- 
moins qui  se  rattache  à  M.  Lebrun-Renault.  Si  M.  le  Président 
le  veut  bien,  nous  allons  modifier  l'ordre  de  leur  interrogation: 
il  y  a  lieu  pour  eux  de  surseoir  jusqu'à  l'audience  de  demain. 

Et  je  crois  qu'il  faudrait  faire  de  même  pour  le  groupe  du 
Paty  de  Clam . 

M.  le  Président.  — Quel  témoin  désirez-vous  faire  enten- 
dre? 

Me  Larori. — Nous  pourrions  entendre  M.  Scheurer-Kest* 
ner. . .  Et  puis,  non,  monsieur  le  Président,  pas  M.  Scheurer- 
Kestner,  M.  Leblois. 

(M'  Labori  consulte  ses  collaborateur*  et  son  client,) 

M.  le  Président.  —  Veuillez  nous  faire  connaître  quel 
témoin  vous  désirez  faire  entendre  ? 

M«  Labori.  —  Comme  il  se  trouve  que  nous  sommes  en  pré- 
sence d'une  situation  nouvelle,  je  demande  à  la  Cour  de  me 
permettre  de  délibérer  un  instant  avec  mes  confrères. 


—  84  — 

M.  l'Avocat  général.  —  Je  demande  alors  que  l'audience 
soit  suspendue. 
M*  Labori.  —  Je  prie  la  Cour  de  faire  entendre  Mme  Dreyfus. 

(Mme  Dreyfus  est  introduite.) 

DÉPOSITION  DE  Mme  ALFRED   DREYFUS 

Incident. 

M.  le  Président.  —  Quelle  question,  maître? 

M*'  Labori.  —  Je  voudrais  que  Mme  Dreyfus  ait  la  bonté  de 
nous  dire  ce  qu'elle  pense  de  la  bonne  foi  de  M.  Emile  Zola,  et, 
à  ce  propos,  de  nous  faire  savoir  dans  quelles  conditions,  en 
1894,  elle  a  appris  l'arrestation  de  son  mari,  et  quelle  a  été,  à  ce 
moment,  l'attitude  de  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam,  qui  n'était 
encore  que  commandant. 

M.  le  Président.  '—  Quel  rapport  cela  a-t-il  avec  l'affaire  ? 

Me  Labori.  —  Gela  a  un  étroit  rapport  avec  la  bonne  foi  de 
M.  Emile  Zola. 

M.  Zola  —  Je  demande  à  avoir  ici  la  liberté  qu'y  ont  les 
assassins  et  les  voleurs.  Ils  peuvent  se  défendre,  faire  citer  des 
témoins  et  leurposer  des  questions. 

Moi,  tous  les  jours,  on  m'injurie  dans  la  rue,  on  casse  mes 
carreaux,  on  me  roule  dans  la  boue,  une  presse  immonde  me 
traite  comme  un  bandit.  J'ai  le  droit  de  prouver  ma  bonne  foi, 
de  prouver  ma  probité  et  de  prouver  mon  honneur. 

M.  le  Président.  —  Vous  connaissez  l'article  52  de  la  loi  de 
1881  ? 

M.  Zola.  —  Je  ne  connais  pas  la  loi  et  ne  veux  pas  la  con- 
naître. . .  (Bruit  clans  l'auditoire)...  en  ce  moment-ci.  Je  fais 
un  appel  à  la  probité  de  MM.  les  jurés.  Je  les  fais  juges  de 
la  situation  qui  m'est  faite  et  je  m'en  remets  à  eux. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  rappelle  les  termes  de  l'arrêt  que 
la  Cour  a  rendu  hier,  les  dispositions  de  l'article  52  de  la  loi  de 
1881  et  les  termes  de  votre  citation.  N'en  sortons  pas.  Toute 
question  qui  en  sortira  ne  sera  pas  posée  par  moi.  Que  ce  soit 
bien  entendu.  Inutile  d'y  revenir. 

M.  Zola.  —Je  demande  à  être  ici  traité  aussi  bien  que  les 
assassins  et  les  voleurs,  qui  ont  le  droit  de  faire  la  preuve  de 
leur  probité,  de  leur  bonne  foi  et  de  leur  honneur  ! 

M'1  Labori.  —  Voulez-vous  me  permettre  de  préciser  la  por- 
tée de  mes  questions? 

M.  Emile  Zola,  pour  prendre  les  choses  d'une  manière  résu- 
mée et  succincte,  a  formulé,  dans  les  passages  poursuivis  de  sa 
lettre,  deux  affirmations  :  il  a  affirmé  que  le  Conseil  de  guerre 
de  1894  avait,  en  la  personne  de  l'ex-capitaine  Dreyfus,  con- 
damné un  innocent  par  une  illégalité... 


—  85  — 

M.  le  Président.  —  Il  n'est  pas  poursuivi  pour  cela. 

Me  Lajbori.  —  Pardon,  il  est  poursuivi  pour  avoir  dit  que  le 
second  Conseil  de  guerre  a  acquitté  sciemment  un  coupable, 
en  couvrant  par  ordre  Y  illégalité  commise  parle  premier. 

M.  Zola.  —  C'est  dans  l'assignation. 

M"  Làbori.  —  M.  Emile  Zola  demande  à  prouver  cette  illé- 
galité et  il  demande  à  prouver  les  éléments  de  fait  qui  en  ont 
été  le  point  de  départ  et  la  cause,  cela  non  plus  au  point  de  vue 
de  la  connexité  ni  de  l'indivisibilité,  puisque  la  Cour  a  décidé 
que  les  faits  qualifiés  dans  l'articulation  n'étaient  pas  connexes 
aux  faits  visés  dans  la  citation,  mais  au  point  de  vue  de  sa 
bonne  foi  ,  et  au  point  de  vue  aussi  de  la  connexité  de  ces  élé- 
ments de  fait,  qui  ne  sont  pas  visés  dans  la  notification,  avec 
le  paragraphe  deuxième  des  faits  relevés  dans  la  citation  de 
M.  le  Procureur  général. 

Nous  demandons  donc  à  être  autorisés  à  faire  la  preuve  de 
ces  faits,  à  faire  la  preuve  de  l'illégalité  dont  je  parle,  illégalité 
qui  ne  se  place  pas  seulement  au  moment  où  est  intervenue  la 
sentence  du  Conseil  de  guerre,  mais  qui  se  place  dans  la 
période  même  d'iuformation  dans  laquelle  se  sont  produits  des 
faits  de  la  plus  haute  gravité  que  M.  Zola  demande  à  établir. 
Si  la  Cour,  après  ces  explications  que  j'ai  voulu  réduire  et  celles 
que  j'ai  eu  l'honneur  de  lui  présenter  déjà,  estime  cependant 
que,  sur  ce  point,  M'ne  Dreyfus  ne  peut  être  entendue,  je  serai 
obligé  de  demander  à  la  Cour  la  permission  de  prendre  des 
conclusions  dans  lesquelles  j'indiquerai  en  détail  les  questions 
que  je  désire  voir  poser,  et  je  solliciterai  de  la  Cour  un  arrêt  sur 
ce  point. 

M.  le  Président.  —  Déposez  des  conclusions...  La  question 
ne  sera  pas  posée  par  moi . 

Me  Clemenceau.  —  Je  demande  à  faire  une  simple  observa- 
tion qui  s'adressera  surtout  à  MM.  les  jurés. 

Je  suis  d'avis  qu'il  faut  se  conformer  à  la  loi, quelle  qu'elle  soit. 
Ce  que  je  vous  prie  de  retenir,  Messieurs  les  jurés,  c'est  que 
M.  Emile  Zola  a  écrit  un  article  qui  contenait  seize  pages  de  la 
brochure  que  voici.  Sur  ces  seize  pages,  le  Parquet  général,  sur 
l'ordre  du  Ministre  de  la  guerre,  n'en  a  poursuivi  que  quinze 
lignes  environ  ;  et  quand  nous  venons  à  l'audience,  il  se  trouve 
que,  malgré  le  choix  judicieux  de  quinze  lignes  sur  seize  pages, 
l'accusation  est  encore  gênée  par  quelqu'une  de  ces  quinze 
lignes.  On  nous  dit  :  «  Dans  ces  quinze  lignes,  il  y  en  a  encore 
six  qu'il  faut  extraire  parce  que,  si  nous  les  laissions,  on  ferait 
des  preuves  qui  nous  gêneraient.  » 

En  sorte  que  nous,  nous  sommes  dans  la  légalité;  c'est  l'ac- 
cusation qui  n'y  est  pas. 

M.  le  Président.  —  Ceci  n'a  pas  de  rapport  avec  la  question. 
Au  sujet  de  la  question  posée  par  Me  Labori,  vous  n'avez  pas 
d'observation  à  faire. 

M*  Clemenceau.  -  Non,  monsieur  le  Président;  mais  j'ai  cru 


—  86  — 

qu'il  était  utile  de  s'adresser  de  temps  à  autre  aux  jurés  pour  leur 
faire  comprendre  la  moralité  de  l'affaire, 

M.  ue  Président. —  Je  vous  répète  qu'aucune  question  ne 
sera  posée  par  moi,  qui  serait  un  moyen  d'arriver  à  la  revision 
d'une  affaire  souverainement  jugée. 

Me  Clemenceau.  —  Et  la  Cour  ne  veut  pas  poser  la  question 
sur  la  bonne  foi  '! 

M.  le  Président.  —  Sur  tout  ce  qui  touche  à  l'affaire  Drey- 
fus, non. 

Me  Clemenceau.  —  Voici  la  ligne  qu'on  veut  supprimer  de  la 
citation  :  «  Et  j'accuse  le  second  Conseil  de  guerre  d'avoir 
«  couvert  cette  illégalité  par  ordre.  » 

M.  le  Président.  —  Posez  des  conclusions.  Je  vous  répète 
que  la  question,  je  ne  la  poserai  pas. 

Me  Clemenceau.  —  Nous  disons,  nous,  que  nous  voulons 
faire  la  preuve  des  illégalités. 

Me  Labori.  — Voulez-vous  me  permettre,  dans  notre  intérêt 
commun,  de  vous  demander  alors  quel  moyen  pratique  vous 
voyez  pour  nous.. ..  {Rires  et  ex  clamât  ions.) 

M.  le  Président.  —  Gela  ne  me  regarde  pas. 

Me  Labori.  —  Si  la  Cour  croit  nous  embarrasser  par  son 
silence  et  le  public  par  ses  rires,  ils  se  trompent  étrangement. 
Cela  ne  vous  regarde  pas,  monsieur  le  Président?...  Moi  non 
plus  ;  cela  ne  regarde  donc  personne  :  nous  allons  cependant 
continuer.  Si  nous  ne  pouvons  rien  par  pure  courtoisie,  nous 
procéderons  par  des  moyens  plus  longs  et  plus  ennuyeux  pour 
la  Cour. 

Alors,  je  demande  à  M.  le  Président  si  nous  pourrions 
procéder  de  la  manière  suivante  :  Nous  avons  un  certain  nom- 
bre de  questions:  nous  pourrions  peut-être  les  dicter;  M.  le 
greffier  en  prendrait  note,  ou  un  de  nos  collaborateurs,  et  nous 
demanderions  à  la  Cour  de  statuer  en  bloc  sur  la  question  de 
savoir  si  les  questions  peuvent  être  posées. 

Je  prévois  que  l'incident  va  se  renouveler  avec  tous  les 
témoins.  Puisque  nous  sommes  en  présence  d'une  obstruc- 
tion... (  Violentes  exclamât  ions  clans  Fauditoire.) 

M€  Labori.  —  En  ce  qui  me  concerne,  je  ne  suis  gêné  que 
quand  on  m'applaudit  :  je  ne  le  suis  pas  quand  on  hurle... 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  soyez  plus  calme  ! 

M"  Labori.  —  Je  suis  très  calme,  et  je  trouve  que  la  salle  ne 
Test  pas. 

M.  le  Président.  —  Si  vous  avez  des  conclusions  à  déposer, 
déposez-les. 

MeLABORL  —Nous  allons  les  déposer...  Je  demande  une 
suspension  d'audience. 

(L'audience  est  suspendue  à  une  Iieure  cinq  minutes.) 

Me  Fernand  Labori.  —  Messieurs,  j'ai  l'honneur  de  déposer 
sur  le  bureau  de  la  Cour  les  conclusions  suivantes: 


/,// 


—  87  — 

Conclusions 
relatives  à  l'audition  de  31me  Alfred  Dreyfus. 

Attendu  que  parmi  les  passages  relevés  dans  la  citation  figure  le 
passage  suivant  : 

«  J'accuse  le  second  Conseil  de  guerre  d'avoir  couvert  cette  illé- 
galité par  ordre  en  commettant  à  son  tour  le  crime  juridique  d'ac- 
quitter sciemment  un  coupable  »  ; 

Attendu  que,  pour  faire  la  preuve  de  l'exactitude  de  cette  accusa- 
tion, il  est  indispensable  de  prouver  qu'une  illégalité  a  été  commise 
lors  du  jugement  rendu  par  le  Conseil  de  guerre  qui  a  condamné  le 
capitaine  Dreyfus  ; 

Attendu  que  Mme  Dreyfus  a  été  citée  comme  témoin  pour  déposer 
sur  les  faits  à  sa  connaissance  tendant  à  établir  cette  illégalité;  que 
son  témoignage  est  donc  éminemment  pertinent  ;  que  l'audition  de 
Mme  Dreyfus  n'est  en  aucune  façon  en  contradiction  avec  l'arrêt  de 
la  Cour  rendu  à  la  date  d'hier,  qui  n'a  pu  écarter  et  n'a  érarté  que  la 
preuve  des  faits  qui  seraient  en  dehors  de  ceux  articulés  ; 

Et  attendu  que  les  faits  sur  lesquels  le  témoignage  de  Mme  Drey- 
fus est  requis  porte  directement  sur  les  faits  expressément  articulés, 
et  notamment  sur  l'illégalité  alléguée  dans  le  passage  susénoncé  ; 

Attendu,  en  outre,  que  les  concluants  conservent,  malgré  l'arrêt  de 
la  Cour,  le  droit  absolu  de  prouver  leur  bonne  foi  ; 

Attendu  que  le  refus  d'entendre  les  témoins  cités  constituerait  au 
premier  chef  la  violation  des  droits  de  la  défense  ; 

Par  ces  motifs, 

Ordonner  que  les  questions  suivantes  seront  posées  à  Mme  Dreyfus  : 

1"  Qu'est-ce  que  vous  pensez  <e  la  bonne  foi  de  M.  Zola  ? 

2°  Quelles  sont  les  raisons  qui  vous  ont  amenée  à  croire  à  cette 
bonne  foi  ; 

3°  Estimez-vous,  d'après  ce  que  vous  en  savez,  que  l'information 
suivie  contre  votre  mari  a  été  légale  ou  illégale  ? 

4°  Voulez-vous  raconter  la  première  visite  de  M.  le  commandant 
du  Paty  de  Clam  à  votre  domicile  ?  Quelles  étaient  les  personnes 
présentes  ? 

5°  M.  'tu  Paty  de  Clam  ne  proférait-il  pas  contre  votre  mari  les 
plus  grossières  injures  ? 

6°  Ne  prétendait-il  pas  démontrer  géométriquement  et  en  traçant 
des  '-ercles  concentriques  sa  culpabilité? 

7°  Ne  vous  a-t  il  pas  parlé  du  Masque  de  fer  ? 

8°  Ne  vous  H-t-ilpas  fait  défense  expresse  de  parler  de  l'arrestation  à 
qui  que  ce  soit,  même  à  votre  famille  ? 

9°  Au  bout  de  combien  de  temps  avez-vous  eu  le  droit  d'écrire  à 
votre  mari  ? 

10°  Au  bout  de  combien  de  temps  avez-vous  revu  votre  mari  ? 

1  o  M.  du  Paty  de  Clam  ne  vous  a-t-il  pas  dit  :  «  Il  nie,  mais  j'arri- 
verai bien  à  lui  faire  cracher  tout  ce  qu'il  a  dans  le  corps  »  ? 

12»  M.  du  Pnty  de  Clam  ne  v  >us  a-t-il  pas  fait  cependant  espérer 
que  peut-être  il  y  avait  une  erreur,  et  cela  jusqu'au  1er  novembre  ? 

ixo  M.  du  Paty  de  Clam  n'a-t-il  pas  essayé,  par  Ips  moyens  les  plus 
irréguliers  nt  même  par  des  moyens  captieux,  d'arracher  des  aveux 
à  votre  mari  pendant  tout  le  cours  de  l'information  et  après  la 
condamnation  ? 

14°  Que  pensez-vous  du  caractère  de  votre  mari  et  de   sa  moralité  ? 


Quel  a  été  le  caractère  de  votre  vie  commune  depuis  votre  mariage? 
15o  Votre  mari  n'a-t-il  pas  toujours  déclaré,   pendant  l'information 
et  depuis,  que  toute  cette  affaire  était  incompréhensible,  qu'il  était 
la   victime  d'une  machination  inexplicable  ? 

Observations   dej  31.  1* Avocat  général 
et  réponse  «le   3If   Labori. 

M.  l'Avocat  général  Vax  Gassel.  —  Messieurs,  je  n'ai  pas 
l'intention  de  répondre  aux  faits  dont  on  vient  de  vous  donner 
lecture,  car  il  y  a  des  discussions  que  je  veux  éviter  à  ce  moment 
du  débat.  Je  ne  les  éviterai  pas  toujours,  au  contraire,  mais,  à 
l'heure  qu'il  est,  nous  traitons  une  question  de  droit,  et  j'ai 
simplement  à  rappeler  à  la  Cour,  qui  le  sait  du  reste  aussi  bien 
que  moi,  que  le  fait  qui  est  spécialement  visé,  c'est-à-dire  la 
preuve  de  l'innocence  et  de  l'illégalité,  a  été  expressément  rejeté 
sous  le  numéro  8  de  l'arrêt  qu'elle  a  rendu  hier. 

Je  fais,  maintenant,  en  fait,  remarquer  simplement  ceci  :  c'est 
que  les  incidents  se  répètent  à  l'audience,  mais  qu'ils  sont  tou- 
jours les  mêmes,  et  que  MM.  les  jurés,  auxquels  vous  vous 
adressiez  tout  à  l'heure,  retiendront  que  vous  avez  pour  la  chose 
jugée  hier  le  même  respect  que  pour  celle  qui  a  été  jugée  parles 
décisions  antérieures.  Voilà  ce  que  j'en  retiens. 

J'ai  dit,  lorsque  j'ai  pris  succinctement  la  parole  au  début  de 
cette  audience,  qu'il  y  avait  un  plan  qui  était  arrêté  ;  il  s'exécute, 
et  en  voici  la  formule  que  vous  venez  vous-même  de  donner  : 
ce  Je  ne  connais  pas  la  loi  et  je  ne  veux  pas  la  connaître.  » 

Eh  bien  !  nous,  nous  la  connaissons  et  nous  la  ferons  respec- 
ter avec  l'aide  de  MM.  les  jurés,  en  qui  j'ai  une  absolue  con- 
fiance. 

Me  Fernand  Labori.  —  M.  Zola  répondra  dans  un  instant,  et 
c'est  pour  lui  assurer  le  moyen  de  le  faire  que  je  prends  la 
parole. 

M.  le  Président.  —  Prenez-la  une  bonne  fois,  et  que  cela  ne 
se  renouvelle  pas  à  chaque  témoin  ! 

M''  Fernand  Larori.  —  Pardon.  Je  suis  tout  à  fait  désolé  si 
la  ligne  de  conduite  dans  laquelle  je  m'engage  peut  être  en 
quelque  façon  incommode  ou  désagréable  pour  qui  que  ce  soit. 
Ce  que  je  sais  bien,  c'est  qu'elle  m'est  dictée  par  une  conviction 
si  profonde  et  par  une  résolution  si  arrêtée  que  rien,  rien,  ne 
m'en  fera  dévier  ! 

(  îela  dit,  je  réponds  en  un  mot  à  M.  l'Avocat  général . 

M.  l'Avocat  général  qui,  après  un  début  ferme  et  énergique, 
avait  gardé  un  grand  silence  pendant  toute  ladernière  partie  de 
l'audience  d'hier. .. 

M.  l'Avocat  général.  —  Jusqu'à  l'abnégation. 

Me  Fernand  Larori.  —  Jusqu'à  l'abnégation...  s'est  levé, 
aujourd'hui,  et  s'est  levé  pour  dire  qu'on  se  trouve  en  face  d'un 
plan  arrêté,  que  ce  qui  se  répète  ce  sont  les  mêmes  incidents 
partant  de  la  même  idée  préconçue. 


89 


Je  le  veux  bien,  mais  le  plan  que  nous  avons  arrêté,  c'est  le 
plan  qui  conduit  à  la  lumière.  Il  est  un  autre  plan  qui  se  répète 
de  l'autre  coté  de  la  barre,  c'est  le  plan  qui  conduit  à  l'obscurité 
et  aux  ténèbres. 

On  a  parlé  de  la  chose  jugée.  Nous  en  avons  le  respect  ;  nous 
avons  le  respect,  Messieurs,  de  celle  que  vous  avez  jugée  hier; 
mais  il  n'y  a  entre  celle-là  et  l'autre,  et  ce  que  nous  voulons 
démontrer,  qu'une  différence,  c'est  que  la  chose  qui  a  été  jugée 
hier  a  été  légalement  jugée,  et  qu'en  ce  qui  concerne  l'autre, 
nous  prétendons  démontrer  le  contraire. 

Je  suis  devant  MM. .les  jurés,  auxquels  j'ai  le  regret  de  ne 
pas  m'adresser  assez  depuis  deux  jours,  auxquels  nous  nous 
adresserons,  quand  le  moment  sera  venu,  àquinous  n^pouvons 
parler  maintenant,  uniquement  et  directement,  parce  que  ce 
qui  s'agite  ce  sont  des  questions  de  procédure  dont  la  Cour  est 
juge  et  pas  eux  malheureusement,  car,  s'ils  en  étaient  juges,  je 
sais  bien  ce  qu'ils  crieraient  tous  les  douze  :  De  la  lumière  f. . . 
Mais,  s'ils  n'en  sont  pas  juges,  ils  en  restent  témoins,  ils  seront 
juges  à  la  fin  de  ces  débats,  juges  souverains,  juges  de  la  culpa- 
bilité et  de  la  responsabilité  de  tous. 

Voilà  ce  que  j'ai  voulu  poser  en  principe. 

J'ai  fini  maintenant.  Mais  il  en  est  un  autre  qui,  après  moi, 
a  un  mot  à  dire  :  c'est  M.  Zola,  à  qui  M.  l'Avocat  général  s'est 
directement  adressé;  je  demande  à  M.  Zola  de  préciser  ce  qu'il  a 
voulu  dire,  d'expliquer  ses  paroles,  et  de  répondre,  à  son  tour, 
avec  toute  la  sincérité,  toute  la  conviction,  tout  le  sentiment 
d'abnégation  dont  je  le  sais  capable. 

M.  Emile  Zola.  —  Messieurs  les  jurés,  c'est  à  vous  que  je 
m'adresserai.  Je  ne  suis  pas  un  orateur,  je  suis  un  écrivain, 
mais  malheureusement... 

M.  le  Président.  —  C'est  à  la  Cour  que  vous  devez  vous 
adresser. 

M.  Emile  Zola.  —  Je  vous  demande  pardon,  je  croyais  que 
j'avais  la  permission  de  m'adresser  à  MM.  les  jurés.  Je  m'adres- 
serai donc  à  vous  ;  ce  que  j'ai  à  dire  sera  aussi  bien  dit. 

Je  suis  un  écrivain,  je  n'ai  pas  l'habitude  de  prendre  la 
parole  en  public,  je  suis  un  être  extrêmement  nerveux  et  il  peut 
arriver  que  les  mots  que  j'emploie  expriment  mal  ma  pensée. 
Je  me  suis  mal  exprimé  sans  doute,  puisqu'on  ne  m'a  pas 
compris.  On  me  fait  dire  que  je  me  suis  mis  au-dessus  de  la  loi. 
Ai-je  dit  cela? 

Me  Fernand  Labori  —  Vous  avez  dit  :  La  loi,  je  n'ai  pas  à  la 
connaître  en  ce  moment-ci. 

M.  Emile  Zola.  — Je  voulais  dire  en  tout  cas  que  ce  n'est  pas 
contre  cette  grande  idée  de  la  loi  que  je  me  révoltais;  je  m'y 
soumets  totalement,  et  c'est  d'elle,  et  aussi  d'un  peu  d'honorabi- 
lité et  de  conscience,  en  ce  qui  me  concerne,  que  j'attends  la 
justice. 

Je  voulais  dire  que  c'était  en  quelque  sorte  contre  la  procé- 
dure qu'exprimaient  toutes  ces  arguties  qu'on  élève  contre  moi, 


—  90  — 

la  façon  dont  on  me  poursuit,  le  fait  d'avoir  retenu  simplement 
de  ce  long  plaidoyer  quelques  lignes  pour  me  poursuivre,  que 
je  protestais...  je  dis  que  c'est  indigne  de  la  justice  et  qu'en 
tout  cas  on  ne  peut  pas  prendre  ces  quelques  lignes  et  se  pro- 
noncer sur  elles  sans  tenir  compte  ae  tout  ce  que  j'ai  dit.  Car 
un  écrit  se  tient,  les  phrases  amènent  les  phrases,  les  idées 
amènent  les  idées,  et  retenir  simplement  quelque  chose  dans 
tout  un  article,  parce  que  ce  quelque  chose  me  fait  tomber  sous 
le  coup  de  la  loi  du  silence,  je  dis  que  c'est  indigne  ! . ..  Voilà  ce 
que  je  dis,  et  ce  que  j'ai  dit.  Je  me  suis  mal  exprimé,  je  ne  me 
mets  pas  au-dessus  de  la  loi,  mais  je  suis  au-dessus  des  procé- 
dures hypocrites!  (Applaudissements.) 

Me  Feux  and  Labori.  —  Bravo  ! 

M.  l'Avocat  général  Van  Gassel. —  Voyons,  maître  Labori, 
c'est  vous  qui  avez  donné  le  signal  de  ces  bravos? 

M.  Emile  Zola.  —  Qui  est-ce  qui  a  dit  cela? 

Me  Fernand  Labori.  —  C'est  moi,  mais  franchement  c'a  été 
le  cri  de  ma  conscience. 

Me  Albert  Clemenceau.  Je  voudrais  vous  dire  un  seul 
mot  au  sujet  des  conclusions  déposées  par  mon  confrère, 
vous  soumettre  un  argument  de  fait,  et  la  Cour  me  per- 
mettra de  dire  ces  quelques  paroles  qui,  malgré  l'observation  de 
M   le  Président,  s'adressent  aux  jurés. 

Il  n'y  a  pas  de  discussion  sur  ce  point,  c'est  que  nous 
sommes  autorisés  à  prouver  que  M.  Emile  Zola  a  accusé  le 
premier  Conseil  de  guerre  d'avoir  commis  une  illégalité.  L'Avo- 
cat général  vous  a  répété  à  plusieurs  reprises  :  Le  jugement  du 
premier  Conseil  de  guerre  a  la  force  de  la  chose  jugée,  c'est 
une  légalité.  Je  crois  qu'il  n'y  a  pas  de  désaccord  sur  ce  point. 
Nous  avons  à  prouver  que  le  second  Conseil  de  guerre  a  couvert 
une  illégalité ';  eh  bien!  je  vous  demande  comment  il  est  pos- 
sible que  nous  fassions  cette  preuve,  si  nous  ne  commençons 
pas  par  établir  qu'il  y  a  une  illégalité  ? 

Arrêt  sur  les  conclusions  relatives  à   l'audition 

de  Mme   Alfred  Dreyfus. 

La  Cour, 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  par  Zola  et  Perrenx; 

Ouï  le  Ministère  public,  les  prévenus  et  leurs  défenseurs  en  leurs 
conclusions  et  plaidoiries 

Et  après  en  avoir  délibéré  conformément  à  la  loi  ; 

Considérant  que  les  questions  posées  par  la  défense  n'ont  aucun 
rapp  >rt  et  aucune  connexité  avec  les  faits  visés  dans  la  citation  ; 
qu'il  n'est  pas  permis  d'ailleurs  de  prouver  soit  directement,  soit 
par  des  voies  détournées  contre  la  chose  jugée,  même  pour  établir  la 
vérité  des  faits  diffamatoires  ;  que  la  bonne  foi  de  ZoLi,  sur  laquelle 
on  demande  l'appréciation  de  la  dame  Dreyfus,  n'a  trait  qu'a  l'affaire 
de  son  mari,  souverainement  jugée  par  le  Conseil  de  guerre  et  qui  a 
été  écartée  du  débats  : 

Adoptant  au  surplus  les  motifs  énoncés  dans  l'arrêt  rendu  hier  par 
la  Cour  : 


9J     - 


Par  ces  motifs  : 


Dit  que  le  Président  a  refusé  avec  raison  de  poser  à  la  dame  Drey- 
fus les  questions  sollicitées  par  la  défense,  et  dit  qu'il  sera  passé 
outre  -aux  débats. 


DÉPOSITION  DE  M.  LEBLOIS 

Avocat  à  la  Cour  d'appel,  adjoint  au  Maire  du 

VIP  arrondissement. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  est  la  question 
que  vous  désirez  faire  poser  au  témoin  ? 

M1'  Fernand  Labori.  —  Voulez-vous  avoir  la  bonté  de  de- 
mander à  M.  Leblois  à  quelle  époque  et  dans  quelles  conditions 
il  a  été  saisi,  je  n'ose  pas  dire  de  l'affaire  Esterhazy,  puisqu'il 
n'a  pas  été  saisi  de  l'ensemble  de  l'affaire,  mais  des  faits  qui 
sont  à  sa  connaissance  et  qui  touchent  à  l'affaire  Esterhazy? 

M.  le  Président  à  M.  Leblois.  —  Vous  entendez  la  question, 
veuillez  y  répondre. 

M.  Leblois.  —  Je  suis  depuis  de  longues  années  l'ami  du 
colonel  Picquart;  nous  avons  fait  ensemble  toutes  nos  études 
et  nous  sommes  restés  tous  deux  hdèles  à  cette  amitié.  Ed  1890, 
le  colonel  Picquart  a  été  nommé  professeur  à  l'Ecole  de  Guerre, 
et  à  partir  de  ce  moment  je  le  vis  assez  fréquemment.  Puis  il 
entra  au  ministère  de  la  Guerre,  où  il  avait  déjà  été  attaché 
pendant  plusieurs  années,  et  enfin,  vers  le  milieu  de  1895,  si 
je  ne  me  trompe,  il  fut  nommé  chef  du  bureau  des  renseigne- 
ments. 

M.  le  Président.  —  Ensuite,  monsieur. 

M.  Leblois.  —  Il  eût  été  sans  doute  naturel  qu"il  me  consultât 
de  temps  à  autre  sur  les  difficultés  juridiques  qu'il  pouvait 
rencontrer,  puisque  j'étais  son  intime  ami  et  que  j'avais  appar- 
tenu à  la  magistrature  pendant  dix  ans.  Néanmoins,  il  ne 
m'a  jamais  communiqué  que  deux  dossiers:  une  procédure 
criminelle  instruite  à  Nancy  et  une  collection  de  textes,  décrets 
et  arrêtés  ministériels,  relatifs  aux  pigeons  voyageurs. 

Lorsque,  le  16  novembre  1896,  le  colonel  Picquart  dut  brus- 
quement quitter  le  ministère  de  la  guerre,  il  ne  m'avait  jamais 
dit  un  mot  ni  de  l'affaire  Dreyfus  ni  de  l'affaire  Esterhazy,  et 
j'ignorais  absolument  qu'il  se  fût  occupé  de  l'une  ou  de  l'autre 
de  ces  affaires.  Aucun  de  ceux  qui  connaissent  le  colonel 
Picquart  ne  s'étonnera  de  cette  réserve. 

En  juin  189T,  je  reçus  la  visite  du  colonel  Picquart,  qui  ve- 
nait passer  à  Paris  un  congé  de  quinze  jours. 

Le  3  juin,  il  avait  reçu  à  Sousse  une  lettre  de  menaces  d'un 
4e  ses  anciens  subordonnés,  et  il  se  trouvait  ainsi  dans  la 
nécessité  de  consulter  un  avocat.  rjour  sa  défense,  il  me  fit 


—  y2  — 

connaître  une  partie  des  faits  de  l'affaire  Dreyfus  et  de  l'affaire 
Esterhazy.  Je  dis,  Messieurs,  une  partie  des  faits,  car  le  colonel 
Picquart  ne  m'a  jamais  révélé  aucun  secret  dans  le  sens  que 
la  langue  militaire  attache  à  ce  mot. 

Le  colonel  Picquart  avait  pu  se  persuader  de  l'innocence  du 
capitaine  Dreyfus,  et  il  m'a  indiqué,  dans  les  conditions  que  je 
viens  de  dire,  les  faits  qui  avaient  déterminé  sa  conviction. 

J'avais  trop  de  confiance  dans  l'intelligence  comme  dans  la 
loyauté  de  mon  ami  pour  ne  pas  admettre  la  matérialité  des 
faits  qu'il  me  faisait  connaître,  et  j'en  tirai  la  même  conclusion 
que  lui. 

Je  fus  profondément  troublé  parce  que  je  venais  d'apprendre, 
car  si  je  déplorais  la  possibilité  d'une  erreur  aussi  grave, 
si  je  déplorais  qu'un  homme,  qui  réapparaissait  comme  inno- 
cent, continuât  à  subir  un  supplice  immérité,  j'étais  en  même 
temps  troublé  par  le  sentiment  de  l'agitation  que  de  pareilles 
révélations  pourraient  jeter  dans  le  pays,  et  je  m'imposai  dès 
lors  la  plus  grande  prudence. 

Tout  d'abord,  je  recueillis  sur  celte  affaire  tous  les  rensei- 
gnements qu'il  m'était  possible  de  me  procurer,  je  consultai 
certaines  personnes  qui  avaient  été  au  courant  d'autres  faits, 
précisant  mon  étude  par  la  lecture  des  documents  publiés  en 
189(3.  Je  recueillis  des  renseignements  sur  la  famille  Dreyfus  et 
sur  le  capitaine  Dreyfus  que  je  ne  connaissais  pas,  et  enfin 
j'étudiai  les  questions  de  droit  que  pouvait  soulever  cette 
allai  re . 

Au  cours  de  ces  diverses  recherches,  j'appris  que  M.  Scheu- 
rer-Kestner,  depuis  un  an  déjà,  s'occupait  de  l'affaire  Dreyfus 
et  qu'il  avait  réuni  des  renseignements  d'un  certain  intérêt. 

Vers  le  même  temps,  je  rencoirtrai  M.  Scheurer-Kestner  à  un 
dîner  de  compatriotes  ;  il  prit  rendez-vous  avec  moi  pour  un 
des  jours  suivants. 

Lorsque  M.  Scheurer-Kestner  se  fut  aperçu  que  je  possédais 
sur  cette  affaire  des  renseignements  importants,  il  lit  auprès  de 
moi  les  instances  les  plus  vives  pour  obtenir  que  je  lui  en  disse 
davantage  Ses  instances  furent  si  pressantes,  et  il  me  laissa 
voir  une  anxiété  si  douloureuse,  que  je  ne  pus  m'empêcher  de 
l'éclairer  plus  complètement. 

Le  seul  plan  que  j'eusse  formé  était  de  mettre  le  plus  tôt 
possible  le  Gouvernement  au  courant  de  ce  que  je  venais  d'ap- 
prendre parle  colonel  Picquart. 

M.  Scheurer-Kestner.  vice-président  du  Sénat,  me  paraissait 
le  meilleur  intermédiaire  que  je  pusse  trouver  auprès  du  gou- 
vernement. Pour  toutes  ces  raisons,  je  crus  devoir  céder  aux 
vives  instances  de  M.  Scheurer-Kestner,  et  je  l'éclairai  plus  com- 
plètement sur  cette  affaire.  Je  lui  parlai  notamment  des  lettres 
que  le  général  Gonse  avait  écrites  au  colonel  Picquart.  M.  Scheu- 
rer-Kestner me  supplia  de  lui  montrer  immédiatement  ces 
lettres  et  se  rendit  chez  moi  pour  les  voir  II  fut  dès  lors  con- 
vaincu lui-même  de  l'innocence  de  Dreyfus.  11  n'a  jamais  varié 


dans  cette  conviction  ;  il  n'abandonnera  jamais  la  cause  qu'il 
a  embrassée. 

Cependant,  on  approchait  des  vacances,  et  il  paraissait  bien 
difficile"  d'entreprendre  dès  ce  moment  des  démarches.  Il  sem- 
blait qu'une  affaire  de  ce  genre  ne  dût  être  engagée  qu'avec  la 
possibilité  tout  au  moins  de  la  suivre  jusqu'au  bout.  De  plus, 
M.  Scheurer-Kestner  croyait  nécessaire  d'avoir  entre  les  mains 
des  preuves  matérielles  qui  lui  faisaient  défaut  comme  à  moi, 
preuves  matérielles  qui,  suivant  lui,  devaient  consister  dans 
des  spécimens  de  l'écriture  du  commandant  Esterhazy,  signalée 
comme  identique  à  celle  du  bordereau. 

Cependant,  Messieurs,  je  crus  devoir  soumettre  à  M.  Scheu- 
rer-Kestner l'idée  de  saisir  le  Garde  des  Sceaux  d'une  demande 
en  annulation  du  jugement  de  1894,  parce  qu'il  me  paraissait 
dès  lors  acquis  qu'une  pièce  secrète  avait  été  communiquée 
aux  juges,  et  qu'en  conséquence  le  jugement  était  nul. 

M.  Scheurer-Kestner  ne  voulut  pas  s'engager  immédiatement 
dans  cette  voie;  j'ai  déjà  dit  qu'il  manquait  comme  moi  de 
toute  preuve  matérielle. 

Il  prit  ses  dispositions  pour  avoir  le  plus  tôt  possible  des 
écrits  du  commandant  Esterhazy  et  partit  en  vacances  vers  la 
fin  de  juillet. 

Au  cours  des  mois  suivants,  il  parvint  à  se  procurer  de  l'écri- 
ture du  commandant  Esterhazy,  et  dès  son  retour  à  Paris  il 
commença  ses  démarches  auprès  du  gouvernement.  Il  en 
témoignera;  quant  à  moi,  c'est  tout  ce  que  j'ai  à  dire  sur  ce 
point. 

J'ajoute,  toutefois,  que  lorsque  M.  Scheurer-Kestner  fit  son 
interpellation  au  Sénat,  le  7  décembre  1897,  il  lui  paraissait 
que  cette  interpellation  devait  marquer  le  terme  de  son  action 
personnelle.  En  effet,  les  déclarations  du  Gouvernement  annon- 
çaient une  enquête,  loyale  et  complète,  et  il  ne  semblait  pas  à 
M.  Scheurer-Kestner  qu'il  lui  appartînt  d'intervenir  dans  les 
détails  d'une  instruction  criminelle.  M.  Scheurer-Kestner  se 
crut  donc  en  droit  de  prendre  vers  Noël  quelques  jours  de  repos 
dont  il  avait  grand  besoin. 

A  ce  moment,  j'avais  été  mis  au  courant  par  le  colonel  Pic- 
quart  des  machinations  dirigées  contre  lui,  machinations  d'une 
gravité  extrême  et  dont  le  point  à  la  fois  le  plus  grave  et  le  mieux 
connu  réside  dans  deux  télégrammes  qui  lui  furent  adressés 
de  Paris  le  10  novembre  1897,"  et  qui  lui  parvinrent  à  Sousse, 
le  premier  le  11  novembre,  le  second  le  12  novembre  au  matin. 
Ces  télégrammes  étaient  faux.  Il  semblait  évident  qu'ils  ne 
pouvaient  avoir  été  rédigés  que  sur  des  indications  fournies 
par  le  bureau  des  renseignements  de  la  guerre,  ainsi^  qu'il 
serait  facile  de  le  démontrer;  mais  le  colonel  Picquart  le  démon- 
trera mieux  que  moi. 

Cette  affaire  était  donc  d'une  gravité  particulière,  comme  le 
voient  le  jury  et  la  Cour,  et  elle  paraissait  toute  nouvelle,  puisque 
les  télégrammes   étaient  du   10  novembre  1897.  Cependant,  il 


—  94  — 

s'agissait  d'une  machination  préparée  de  longue  main  ;  car,  dès  le 
mois  de  décembre  1896,  de  fausses  lettres  avaient  été  adressées 
au  ministère  de  la  guerre,  et  elles  étaient  signées  du  même 
nom  de  Speranza  qui  se  trouve  au  bas  d'un  des  deux  télé- 
grammes du  10  novembre  1897. 

Il  y  avait  donc  là,  je  le  répète,  une  situation  extrêmement 
grave,  et  il  me  sembla  que  mon  premier  devoir  —  de  même 
qu'au  début  de  cette  affaire,  j'avais  voulu  éclairer  tout  d'abord 
le  gouvernement  —  était  d'instruire  le  gouvernement  de  cette 
situation.  Mais  je  n'avais  pas  auprès  du  gouvernement  un  accès 
facile  et  direct,  et  je  demandai  à  M.  Trarieux,  sénateur,  ancien 
Garde  des  sceaux,  que  j'avais  rencontré  à  diverses  reprises  chez 
un  ami  commun  et  qui  était,  d'ailleurs,  intervenu  au  Sénat  dans 
la  discussion  de  l'interpellation  de  M.  Seheurer-Kestner,  d'être 
mon  intermédiaire  et  mon  garant  auprès  du  gouvernement. 

M.  Trarieux  partagea  mon  sentiment,  il  pensa  que  mon  devoir 
était  de  soumettre  les  faits  au  gouvernement  et  de  lui  laisser  le 
temps  de  prendre,  s'il  le  jugeait  convenable,  les  mesures  néces- 
saires. M.  Trarieux  vous  mettra  lui-même  au  courant  de  ses 
démarches.  Quant  à  moi,  je  n'ai  pu  faire  qu'une  chose,  lorsque 
j'ai  connu  la  réponse  reçue  par  M.  Trarieux.  c'était  de  déposer, 
au  nom  de  mon  client,  une  plainte  entre  les  mains  du  Procureur 
de  la  République,  plainte  qui  est  instruite  par  M.  Bertulus  et 
sur  laquelle  a  déjà  été  reçue  notamment  la  déposition  de 
M11''  Blanche  de  Gomminges. 

M.  le  Président.  —  Est-ce  tout  ce  que  vous  savez  ? 

M.  Leblois.  —  C'est  tout  ce  que  j'ai  à  dire  sur  la  façon  dont 
j'ai  été  saisi  de  cette  affaire. 

Me  Labori.  —  J'aurais  quelques  questions  encore  à  poser  au 
témoin.  Elles  me  sont  suggérées  par  les  explications  que 
M.  Leblois  a  bien  voulu  nous  fournir. 

M.  Leblois  parle  de  deux  séries  de  faux  documents  qui  au- 
raient été  adressés  au  lieutenant-coloneî  Picquart  :  d'abord,  de 
fausses  lettres  et,  ensuite,  de  faux  télégrammes,  Mais  il  indique- 
un  certain  nombre  d'éléments  de  fait  qui  lui  font  penser, 
comme  au  lieutenant-colonel  Picquart,  que  ces  documents  de- 
vaient avoir  pour  point  de  départ  les  bureaux  du  ministère  de 
la  guerre.  Je  prierai  M.  Leblois,  afin  de  permettre  à  MM.  les 
jurés  de  bien  comprendre  les  explications  qu'il  a  données  et  d'en 
dégager  la  véritable  portée,  de  vouloir  bien  nous  dire,  en  subs- 
tance, ce  que  contenaient  ces  faux  documents,  dans  quel  ordre 
ils  se  sont  succédé,  à  quoi  on  reconnaît  qu'ils  sont  faux  et  ce 
qui  lui  fait  penser  qu'ils  émanent  des  bureaux  du  ministère  de 
la  guerre. 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  les  questions. 

M.  Leblois.  —  J'ai  dit  tout  à  l'heure  que  le  lieutenant-colonel 
Picquart  avait  quitté  brusquement  le  ministère  de  la  guerre  le 
16  novembre  1896,  à  la  veille  de  l'interpellation  Gastelin  à  la 
Chambre  des  députés . 

Ce  départ  fut  ignoré  de  tous  ses  amis  et  en  particulier  de  moi, 


hJ 


—  05  — 

qui  suis  allé  plusieurs  fois  et  pendant  plusieurs  semaines  le 
demander  inutilement.  Un  de  ses  amis  lui  a  écrit,  vers  le  20  no- 
vembre, une  lettre  qui  doit  se  trouver  dans  le  dossier  de 
M.  Bertulus  et  qui,  en  tout  cas,  se  trouve  certainement  au  dos- 
sier de  l'enquête  qui  a  été  faite  successivement  par  le  général 
de  Pellieux  et  par  le  commandant  Ravary.  Cette  lettre  était 
insignifiante,  mais  on  y  faisait  allusion  d'un  mot  à  un  person- 
nage qui  avait  reçu  dans  le  salon  de  Ml|c  de  Comminges  le 
surnom  de  Demi-Dieu.  On  disait  dans  cette  lettre  :  «  Le  Demi- 
Dieu  demande  tous  les  jours  à  Mrne  la  comtesse  (c'est  Mlle  de 
Gommingesj  quand  il  pourra  voir  le  Bon-Dieu.  »  Dans  ce  milieu 
très  sympathique  au  colonel  Picquart,  on  lui  avait  donné  le 
surnom  de  Bon-Dieu,  et  on  avait  donné  celui  de  Demi-Dieu  à 
un  certain  capitaine  de  Lallement,  qui  était  officier  d'ordon- 
nance du  générai  Desgarets,  commandant  le  16e  corps  d'armée 
à  Montpellier. 

Cette  lettre  était  destinée  au  colonel  Picquart,  mais  elle  ne 
lui  parvint  qu'après  avoir  été  clandestinement  ouverte  et  copiée 
au  ministère  de  la  guerre.  Le  mois  suivant,  arrivait  au  bureau 
des  renseignements  une  lettre  qui,  cette  fois,  fut  interceptée 
complètement  et  dont  on  ne  donna  aucune  connaissance  au  co- 
lonel Picquart;  cette  dernière  lettre  est  sûrement  l'œuvre  d'un 
faussaire,  elle  est  signée  Speranza.  Ainsi,  dès  ce  moment,  on 
cherchait  à  compromettre  le  lieutenant-colonel  Picquart.  L'exis- 
tence de  cette  seconde  lettre  lui  a  été  dissimulée  pendant  un  an, 
et  il  en  a  eu  connaissance  pour  la  première  fois  au  cours  de 
l'enquête  du  général  de  Pellieux  ;  mais  elle  était  la  base  sur  la- 
quelle on  se  réservait  d'élever  successivement  toutes  les  ma- 
chinations qui  avaient  pour  but  de  perdre  cet  officier.  Ne  vous 
étonnez  donc  pas  que,  au  mois  de  novembre  dernier,  lorsque 
cette  affaire  eut  appelé  au  plus  haut  degré  l'attention  publique 
et  l'intérêt  du  Parlement,  de  nouvelles  machinations  se  soient 
fait  jour.  Dans  la  soirée  du  10  novembre  1897,  deux  télé- 1 
grammes  à  la  fois  partirent  de  Paris;  le  premier  était  ainsi 
conçu  :  «  Arrêtez  Demi-Dieu,  tout  est  découvert,  affaire  très 
grave.  —  Speranza.  » 

D'après  ce  télégramme,  il  semblait  que  le  Demi-Dieu  dût 
être  un  personnage  important,  probablement  une  personnalité 
politique,  et  peut-être  M.  Scheurer-Kestner. 

Le  second  télégramme  était  ainsi  conçu  :  «  On  a  des  preuves 
que  le  bleu  a  été  fabriqué  par  Georges.  —  Blanche.  » 

Ce  second  télégramme,  qui  faisait  évidemment  partie  de  la 
même  machination  que  le  premier,  tendait  à  ruiner  toute  l'au- 
thenticité et,  par  là  même,  toute  la  force  probante  d'un  certain 
petit  bleu  qui  était  la  base  de  l'enquête  ouverte  au  prin- 
temps de  1896  par  le  colonel  Picquart  contre  le  commandant 
Esterhazy.  C'est  ainsi  que  l'on  s'efforçait  de  représenter  le  co- 
lonel Picquart  comme  l'instrument  d'un  homme  politique  et 
comme  l'auteur  d'un  faux. 

Je  dois  ajouter  que  le  colonel  Picquart  ne  connaissait  pas 


9G  — 

* 

M.  Scheurer-Kestner  et  qu'il  n'eut  avec  lui  aucune  communica- 
tion directe  ou  indirecte.  Quant  à  l'accusation  de  faux  dirigée 
contre  le  colonel  Picquart  au  sujet  du  petit  bleu,  elle  a  été  com- 
plètement abandonnée  ;  car,  s'il  se  trouve  à  cet  égard  quel- 
ques insinuations  dans  le  rapport  du  commandant  Ravary' 
le  colonel  Picquart  a  passé  récemment  devant  un  Conseil  d'en- 
quête et,  parmi  les  faits  précis  qui  lui  ont  été  reprochés,  il  n'a 
pas  été  même  question  de  la  possibilité  d'un  faux  en  ce  qui 
concerne  le  document  en  question. 

M.  le  Président.  —  Qu'est-ce  que  vous  en  savez? 

M.  Leblois.  —  Monsieur  le  Président,  je  le  sais  de  la  façon  la 
plus  certaine  et  la  plus  naturelle  ;  j'ai  comparu  comme  témoin 
devant  le  Conseil  d'enquête 

M.  le  Président.  —  Est-ce  que  vous  êtes  resté  tout  le  temps 
de  l'audience? 

M.  Leblois.  —  Non,  monsieur  le  Président;  mais  j'ai  con- 
naisance  des  faits  qui  ont  été  reprochés  au  colonel. 

M.  le  Président.  —  Vous  dites  que  vous  en  avez  connais- 
sance; mais  vous  ne  le  savez  pas  par  vous-même,  puisque  vous 
n'y  étiez  pas. 

M.  Leblois.  —  Le  colonel  Picquart  s'expliquera  là-dessus. 

Me  Labori.  —  Vous  me  permettrez,  monsieur  le  Président,  de 
faire  observer  que  les  témoins  doivent  bénéficier  ici  du  droit  de 
faire  leur  déposition  sans  être  interrompus,  aux  termes  de  l'ar- 
ticle 815  du  Code  d'instruction  criminelle.  Je  revendique  ce 
droit  pour  M.  Leblois.  Quant  au  fait  qu'il  affirme,  il  ne  s'agit 
pas  de  savoir  comment  il  le  sait,  mais  si  ce  fait  est  vrai. 

M.  le  Président.  —  Permettez,  maître  Labori,  je  suppose 
que  le  Président  a  le  droit  d'interroger  les  témoins. 

Me  Labori.  —  Il  n'a  pas  le  droit  de  les  interrompre. 

M.  le  Président.  —  Je  n'ai  pas  interrompu  M.  Leblois;  mais 
je  lui  ai  demandé  des  indications  sur  un  point  qu'il  est  néces- 
saire de  connaître.  Je  continuerai  encore,  soyez  tranquille. 

M°  Labori.  —  Je  n'ai  pas  la  prétention  de  discuter  avec  vous 
les  devoirs  du  Président  des  assises,  vous  les  connaissez  mieux 
que  moi.  J'ajoute  que  je  suis  tout  prêt  à  rendre  hommage  à  la 
grande  impartialité  avec  laquelle  vous  voulez  bien  jusqu'à  pré- 
sent diriger  les  débats. 

Mais,  d'un  autre  côté,  nous  sommes  dans  une  affaire  où  il 
nous  est  impossible  de  nous  laisser  retrancher  la  plus  petite 
parcelle  de  notre  droit.  On  nous  enlève  ici  toutes  les  facultés 
qu'on  peut  nous  enlever.  Nous  sommes  en  présence  d'un  témoi- 
gnage qui  a  le  droit  de  se  produire  :  nous  demandons  qu'il  se 
produise  librement  et  en  toute  indépendance.  Or,  l'article  315 
du  Code  d'instruction  criminelle  autorise  les  témoins  à  faire 
leur  déposition  sans  être  interrompus,  sans  préjudice  du  droit 
qu'a  le  Président  de  leur  poser,  mais  seulement  après  leur 
déposition,  toutes  les  questions  qu'il  juge  convenable. 

M.  le  Président.  —  C'est  ce  que  je  viens  de  faire. 

M°  Labori.  —  La  déposition  de  M.  Leblois  n'est  pas  finie;  il 


—  97  — 

était  précisément  au  cours  de  sa  déposition  quand  vous  l'avez 
interrompu. 

M.  le  Président.  —  Pardon,  M.  Leblois  avait  fini;  je  lui  ai 
posé  une  question  pour  éclairer  sa  déposition. 

M.  Leblois.  —  Je  vais  y  répondre  de  la  façon  la  plus  nette. 
D'abord,  j'affirme  que  je  sais  qu'il  n'a  été  posé  au  colonel  Pic- 
quart  que  quatre  questions.  Quant  à  la  source  de  cette  connais- 
sance, je  ne  me  crois  pas  tenu  de  l'indiquer,  pour  une  bonne 
raison,  c'est  que  je  suis  l'avocat  du  colonel  Picquart... 

M.  le  Président.  —  Vous  auriez  bien  fait  de  le  dire  en  com- 
mençant. {Bruit  dans  l'auditoire.) 

M.  Leblois.  —  Je  l'ai  dit. 

M.  le  Président.  —  Je  ne  l'ai  pas  entendu. 

M.  Leblois.  —  On  cause  bruyamment  près  de  moi,  cela  me 
gêne. 

M.  le  Président.  —  Je  prie  les  avocats  qui  sont  là  de  garder 
le  silence,  pour  que  les  témoins  puissent  déposer  tranquil- 
lement. 

M.  Leblois.  —  J'ai  dit  tout  à  l'heure  que  j'ai  été  saisi  pour  la 
première  fois  de  cette  affaire  au  mois  de  juin  1897,  quand  le 
colonel  Picquart  est  venu  me  demander  aide  et  protection  contre 
des  menaces  écrites  qu'il  avait  rerues  le  3  juin  d'un  de  ses 
anciens  subordonnés.  C'était  donc  très  net.  C'est  pour  sa 
défense  que  le  colonel  Picquart  m'a  raconté  une  partie  des  faits, 
mais  non  ceux  qui  touchent  au  secret  militaire,  et  c'est  pour  sa 
défense  qu'il  m'a  remis  les  lettres  du  général  Gonse. 

Je  n'apporte  à  la  Cour  et  au  jury  que  des  renseignements 
dont  je  puis  attester  l'exactitude. 

J'ajoute  que  rien  n'est  plus  facile  que  d'établir  la  preuve  de 
ce  que  je  viens  de  dire  ;  car,  d'une  part,  des  renseignements 
télégraphiés  par  une  agence  en  province,  le  2  février,  et  qui 
n'ont  pas  été  démentis,  indiquent  les  points  sur  lesquels  ont 
porté  les  débats  devant  le  Conseil  d'enquête.  De  plus,  le  colonel 
Picquart  a  reçu,  conformément  aux  règlements  militaires,  un 
avis  qui  lui  indiquait  de  la  façon  la  plus  nette  les  questions  sur 
lesquelles  il  serait  interrogé.  En  effet,  —  si  une  seule  question 
a  été  posée  au  Conseil  d'enquête,  à  savoir  :  le  lieutenant-colonel 
Picquart  est-il  dans  le  cas  d'être  mis  en  réforme  pour  faute 
grave  dans  le  service  ?  —  on  a  dû  néanmoins  fixer  par  écrit  les 
points  sur  lesquels  porterait  le  débat.  Eh  bien  !  le  colonel  Pic- 
quart ayant,  ou  pouvant  avoir  demain,  dans  sa  poche,  l'énoncé 
de  ces  faits,  est  parfaitement  en  état  de  faire  la  preuve  de  ce 
que  je  viens  d'avancer. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  fini? 

M.  Leblois,  —  J'ai  fini  sur  ce  point. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  avez-vous  d'autres  ques- 
tions à  poser? 

Me  Labori.  —  M.  Leblois  nous  a  fourni  différentes  explica- 
tions sur  les  lettres  et  les  télégrammes  dont  il  vient  de  parler, 
mais  je  n'ai  pas  très  bien  compris,  —  et  peut-être  MM.  les  jurés 

4 


-  98  — 

sont  comme  moi,  —  quelle  en  était  la  portée,  et  je  voudrais  que 
M.  Leblois  s'expliquât  là-dessus  d'une  façon  plus  complète. 

M.  le  Président.  —  Youlez-vous  m'adresser  les  questions? 

Me  Labort.  —  Je  n'ai  pas  compris  quelle  était  la  portée  de  la 
seconde  lettre  que  M.  Leblois  nous  présente  comme  un  docu- 
ment faux.  Je  vais  dire  ce  que  j'ai  compris,  M.  Leblois  rectifiera 
s'il  y  a  lieu. 

Voici  l'ordre  dans  lequel  les  documents  se  sont  succédé  :  il 
y  a  eu  d'abord  une  première  lettre  adressée  au  colonel  Picquart, 
qui  était  authentique,  dans  laquelle  il  était  question  du  Demi- 
Dieu  et  du  Bon  Dieu  et  qui  aurait  été  interceptée.  On  aurait 
connu  ces  expressions  de  Bon  Dieu  et  de  Demi-Dieu  auxquelles 
on  aurait  donné  un  sens  qui  était  faux.  Puis,  à  un  moment 
déterminé,  serait  parvenue  au  ministère  de  la  guerre  une  lettre 
qui  n'aurait  jamais  été  remise  au  colonel  Picquart,  son  desti- 
nataire . 

Cette  seconde  lettre,  qui  était  signée  Speranza,  était  fausse: 
M.  Leblois  pourrait-il  nous  dire  quelle  était  la  portée  de  cette 
dernière  lettre  et  dans  quel  dessein  il  estime  qu'elle  a  été 
adressée  au  colonel  Picquart  ? 

M.  Leblois.  —  Ce  ne  pouvait  être  que  pour  le  compromettre. 

Quant  au  contenu,  il  faut  le  demander  au  colonel  Picquart, 
qui  n'a  pas  de  copie  de  cette  lettre  ;  car  elle  a  été  interceptée 
d'une  façon  complète. 

Me  Labori.  —  Par  qui  cette  lettre  a-t-elle  été  interceptée? 

M.  Leblois.  —  Par  les  bureaux  du  ministère  de  la  guerre. 

M.  le  Président.  —  Qui  vous  l'a  dit  ? 

M.  Leblois.  —  Le  colonel  Picquart.  C'est  une^certitude  abso- 
lue puisqu'on  lui  a  montré  la  lettre  originale. 

M.  le  Président.  —  Nous  verrons  cela,  car  tout  ce  que  je 
viens  d'entendre  concerne  le  colonel  Picquart. 

M°  Labori.  —  Cela  concerne  aussi  M.  Leblois  ;  d'ailleurs, 
nous  entendrons  le  colonel  Picquart. 

M.  le  Président.  —  Jusqu'ici  je  n'ai  pas  entendu  parler  du 
Conseil  de  guerre  qui  a  acquitté  le  commandant  Esterhazy  ? 

Me  Labori.  —  En  toute  affaire,  il  est  permis  à  la  défense  de 
poser  des  questions.  Nous  en  tirerons  parti  en  plaidant. 

M.  le  Président.  —  Je  dis  seulement  que  je  ne  saisis  pas  la 
question. 

Me  Labori. —  J'essaierai  de  la  faire  saisir  à  MM.  les  jurés 
quand  je  plaiderai. 

M1'  Clemenceau.  —  A'oulez-vous  me  permettre,  monsieur  le 
Président,  de  poser  une  question  ?  Tout  à  l'heure,  le  témoin  à 
dit  :  «  Cette  seconde  lettre,  qui  était  un  faux,  était  rédigée  de  telle 
façon  qu'on  ^vait  la  preuve  qu'elle  émanait  d'un  personnage 
qui  avait  connaissance  de  documents  clés  bureaux  de  la  guerre.  » 
Mais  le  témoin  n'a  pas  expliqué  cette  affirmation.  Je  voudrais 
lui  demander  qu'est-ce  qui,  dans  cette  lettre,  a  pu  lui  permettre 
de  nous  dire  qu'elle  émanait  des  bureaux  de  la  guerre.  Qu'y 
avait-il  dans  cette  lettre,  quelle  en  était  la  portée? 


-  99  — 

M.  Leblois.  —  Je  préfère  ne  pas  donner  d'explications  au  su- 
jet de  cette  lettre,  car  je  risquerais  d'altérer  la  version  que  vous 
fournira  tout  à  l'heure  le  colonel  Picquart.  (Rires.  I 

Je  crois  qu'il  y  a  un  malentendu.  Au  sujet  des  deux  télé- 
grammes, j'ai  dit  que  leur  texte  même  était  une  preuve  certaine 
qu'ils  émanaient  d'un  homme  au  courant  de  tous  les  secrets  du 
bureau  des  renseignement*  de  la  guerre  ;  mais  je  ne  puis  dire 
cela  que  des  télégrammes,  parce  que  j'en  possède  le  texte.  Je 
ne  puis  pas  parler  avec  autant  de  certitude  d'une  lettre  que  je 
n'ai  pas  vue  et  sur  laquelle  je  n'ai  que  des-renseignements. 

M*  Labori  .  —  Monsieur  le  Président,  je  réponds  à  l'observa- 
tion que  vous  m'avez  faite  tout  à  l'heure  quand  vous  disiez  que 
vous  ne  voyiez  pas  la  connexité  entre  ces  faits  et  l'affaire 
Esterhazy  ;  j'essaierai  delà  montrer  dans  ma  plaidoirie,  mais 
je  suis  prêt  à  fournir  tout  de  suite  mes  explications  sur  ce  point 
à  la  Cour . 

M.  le  Président.  —  Vous  les  donnerez  dans  votre  plai- 
doirie . 

Me  Labori.  —  C'est  entendu,  je  continue  donc  à  poser  ma 
question  ou  plutôt,  je  vous  prie,  monsieur  le  Président,  de 
poser  ma  question  à  laquelle  M.  Leblois  n'a  pas  répondu  parce 
qu'elle  a  été  oubliée  dans  cette  discussion.  Quelle  était,  aiupoint 
de  vue  des  machinations  dont  vient  de  parler  M.  Leblois, "la 
portée  de  cette  lettre  fausse,  qui  a  été  interceptée  dans  les 
boréaux  de  la  guerre  ? 

M.  Leblois.  —  J'ai  dit  tout  à  l'heure  que  j'estimais  que  cette 
lettre  fausse  signée  Speranza  était  comme  une  pierre  d'attente 
sur  laquelle  allait  s'élever  peu  à  peu  l'édifice  des  machinations 
dirigées  contre  le  colonel  Picquart. 

Au  sujet  des  deux  télégrammes,  faut-il  que  je  redonne  des 
détails  ? 

M.  le  Président.  —  Non. 

M*  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  nous  y  tenons  beau- 
coup. 

M.  le  Président.  —  Puisque  les  défenseurs  vous  le  deman- 
dent, pariez. 

M.  Leblois.  —  En  effet,  le  télégramme  suivant  :  «  On  a  des 
preuves  que  le  bleu  a  été  fabriqué  par  Georges.  —  {Signé) 
Blanche  »  me  suggère  cette  réflexion  :  qui  pouvait  savoir,  à  ce 
moment-là,  en  dehors  des  bureaux  du  ministère  de  la  guerre, 
qu'il  y  avait  une  enquête  contre  le  commandant  Esterhazy,  et 
surtout  que  la  base  de  cette  enquête  était  précisément  un  petit 
bleu  ?  C'était  un  secret  absolu. 

Les  deux  télégrammes  dont  j'ai  parlé  tout  à  l'heure  n'étaient 
pas  les  éléments  uniques  de  cette  machination  très  compliquée 
dirigée  contre  le  colonel  Picquart  ;  il  y  a  eu  d'autres  télégrammes 
envoyés  par  des  tiers  :  par  exemple,  un  individu  envoyait  de 
Paris  un  télégramme  signé  «  Baron  Keller  »  et  adressé  à  Sousse 
à  une  prétendue  baronne  Keller.  Tous  ces  télégrammes  étaient 
destinés  à  compromettre  le  colonel  Picquart.  Les  deux  télé- 


I 


I 


—  10<)  — 

grammes  que  j'ai  cités  sont  les  seuls  qui  lui  soient  parvenus, 
mais  ils  ne  sont  que  le  centre  d'un  réseau  très  compliqué. 

Il  est  fait  allusion  à  tout  cela  dans  un  article  de  la  Libre  Pa- 
role du  17  novembre  1897. 

Me  Labori.  —  M.  Leblois  nous  a  dit  que  le  colonel  Picquart 
était  parti  le  10  novembre  1890  du  ministère.  Pourrait-il  nous 
dire  quelle  était  alors  l'attitude  de  ses  chefs,  et  notamment 
de  M.  le  général  Gonse,  à  son  égard?  Est-ce  que  le  colonel 
Picquart  est  parti  à  ce  moment  en  disgrâce  et  comment  a-t-il 
été  traité  jusqu'au  moment  où  il  a  été  rappelé  à  Paris  dans  les 
conditions  que  MM.  les  jurés  doivent  connaître,  au  moment  de 
l'enquête  dirigée  publiquement  contre  M.  le  commandant  Ester- 
hazy  ? 

M.  Leblots.  —  Les  chefs  du  colonel  Picquart  lui  ont  témoi- 
gné la  plus  grande  bienveillance  au  cours  de  toute  l'enquête 
qu'il  a  faite  sur  le  commandant  Esterhazy,  enquête  qui  avait 
commencé  vers  la  fin  du  printemps  et  qui  s'est  poursuivie  jus- 
qu'au mois  de  septembre.  Ce  n'est  que  lorsque  le  moment  fut 
venu,  suivant  le  colonel  Picquart,  de  donner  à  cette  affaire  une 
solution,  qu'il  se  produisit  une  divergence  d'opinion  entre  ses 
chefs  et  lui.  Ce  différend  ne  prit  pas  d'abord  une  forme  aiguë, 
il  commença  par  être  simplement  un  échange  de  vues  con- 
tradictoires, comme  cela  arrive  fréquemment  dans  les  cas  où 
il  y  a  des  inférieurs  et  des  supérieurs.  La  solution  de  cette 
affaire,  proposée  nettement  par  une  lettre  du  colonel  Picquart 
en  date  du  5  septembre  1890,  resta  en  suspens  jusqu'au  mois 
de  novembre  suivant.  A  ce  moment,  les  choses  se  gâtèrent  sous 
des  influences  que  je  ne  connais  pas  exactement  moi-même. 
Peut-être  le  gouvernement,  saisi  de  la  question,  a-t-il  décidé 
qu'il  n'y  avait  pas  lieu  de  revenir  sur  l'affaire  Dreyfus;  je  n'en 
sais  rien,  je  ne  puis  faire  que  des  hypothèses. 

Pour  répondre  à  la  question  de  M°  Labori,  je  dirai  ceci  : 
lorsque  le  colonel  Picquart  quitta  le  ministère  de  la  guerre,  on 
ne  lui  dit  pas  le  moins  du  monde  qu'il  était  envoyé  en  disgrâce; 
au  contraire,  on  parut  attacher  une  grande  importance  à  la 
mission,  un  peu  vague  d'ailleurs,  dont  on  le  chargeait.  On  lui 
dit  :  «  Vous  partirez  pour  quelques  jours,  vous  irez  à  Nancy 
faire  certaines  choses.  » 

Une  fois  arrivé  à  Nancy,  on  lui  dit  :  «  Allez  ailleurs.  »  On  le 
promena  ainsi  de  jour  en  jour,  de  sorte  que  sa  mission  recevait 
chaque  jour  une  nouvelle  prolongation,  et  le  colonel,  qui  avait 
quitté  Paris  sans  emporter  aucun  effet  de  toilette,  ayant  demandé 
l'autorisation  d'y  rentrer  pour  prendre  son  linge,  on  lui  répon- 
dit que  sa  mission  était  trop  importante  pour  qu'il  pût  en  dis- 
traire même  quelques  heures,  et  on  l'envoya  à  Besançon.  C'est 
ainsi  que,  à  son  insu,  sans  se  douter  du  sort  qui  lui  était  réservé, 
il  a  été  promené  tout  le  long  de  la  frontière  de  l'est  et  du  sud- 
est,  puis  envoyé  en  Algérie  et  en  Tunisie,  et  enfin,  en  mars  1897, 
nommé  lieutenant-colonel  au  4°  tirailleurs;  on  lui  représenta 
cette  nomination  comme  une  faveur.  Le  général  Gonse  lui  dit 


—  101  — 

expressément  dans  une  lettre  que  c'est  là  un  régiment  de  choix 
auquel  il  doit  s'estimer  heureux  d'appartenir.  Les  lettres  du 
général  sont  pleines  d'expressions  de  sympathie  et  de  cordia- 
lité. 

M°  La b< >iu.  —  Pendant  ce  temps,  monsieur  le  Président 
M.  le  colonel  Picquart  à  entretenu  une  correspondance  avec  un 
de  ses  chefs,  M,  le  général  Gonse.  M.  Leblois  a  déjà  parlé  de 
certaines  lettres  de  ce  général,  mais  n'a-t-il  pas  connaissance 
d'une  correspondance  postérieure  au  départ  du  colonel  Picquart 
du  ministère  de  la  guerre,  et  quel  caractère  avait  cette  corres- 
pondance? 

M.  Leblois.  —  Je  viens  de  l'indiquer,  je  disais  que  c'étaient 
des  lettres  par  lesquelles  on  lui  témoignait... 

Me  Labori.  —  Alors,  c'étaient  des  lettres  de  M.  le  général 
Gonse  ?  M.  Leblois  a  parlé  tout  à  l'heure  d'une  lettre  de  menaces 
intervenue  à  un  moment  donné  et  qui,  par  conséquent,  aurait 
semblé  indiquer  une  modification  dans  l'état  d'esprit  qui  régnait 
aux  bureaux  du  ministère  de  la  guerre.  Pourrait-il  nous  dire  à 
quelle  époque  cette  lettre  a  été  adressée  au  colonel  Picquart, 
de  qui  elle  émanait  et  dans  quel  esprit  elle  était  conçue? 

1,1.  Leblois. — J'ai  déjà  dit  que  cette  lettre  était  du  3  juin 
1897;  elle  émanait  du  lieutenant-colonel  Henry,  qui  avait  été  le 
subordonné  du  colonel  Picquart,  et  elle  était  conçue  en  des  ter- 
mes presque  injurieux. 

Me  Labori.  —  Mais  de  quoi  menaçait-on  le  colonel  Picquart, 
et  pourquoi? 

M.  Leblois.  —  Je  ne  crois  pas  pouvoir  répondre. 

Me  Clemenceau.  —  Je  demande  la  permission  de  dire  un  mot 
afin  qu'il  n'y  ait  pas  d'erreur  dans  les  plaidoiries  :  le  témoin  a 
bien  dit  qu'à  la  même  époque  on  saisissait  les  lettres  du  colonel 
Picquart  au  ministère  de  la  guerre,  qu'on  lui  laissait  passer  des 
télégrammes  faux,  et  que  le  général  Gonse,  sous-chef  d'état- 
major  général,  lui  témoignait  une  grande  bienveillance.  Ce  que 
je  demande,  c'est  si  ces  trois  faits  se  sontbien  passés  à  la  même 
époque  ? 

M.  Leblois.  — La  réponse  est  assez  simple  :  il  faut  distinguer 
entre  deux  ordres  de  faits  complètement  distincts  :  les  faits  de 
la  fin  de  Tannée  1896,  qui  se  placent  au  moment  du  départ  du 
colonel  Picquart,  et  les  faits  de  la  fin  de  l'année  1897. 

En  ce  qui  concerne  Tanné  1896,  je  n'ai  connaissance  que  d'une 
seule  lettre  fausse  interceptée  au  bureau  des  renseignements, 
c'est  la  lettre  signée  Speranza.  A  ce  moment-là,  le  général 
Gonse  témoignait  au  colonel  Picquart  la  plus  grande  sympa- 
thie . 

En  ce  qui  concerne  les  machinations  de  Tannée  1897,  je  pense 
qu'on  a  intercepté  des  lettres,  mais  je  préférerais  que  ce  fût 
M.  le  lieutenant-colonel  Picquart  qui  s'expliquât  à  cet  égard. 

Me  Clemenceau.  —  Cependant,  le  témoin  a  dit  tout  à  l'heure 
qu'on  avait  envoyé  au  lieutenant-colonel  Picquart  une  lettre 
après  l'avoir  décachetée? 


—  10-2  — 

M.  Leblois.  —  Ceci  se  passait  en  novembre  189(5:  quant  à  la 
fausse  lettre  Speranza,  elle  se  place  au  mois  de  décembre  1896. 

Me  Clemenceau.  —  Alors,  ma  question  était  juste;  tous  ces 
faits  se  passaient  bien  à  la  même  époque. 

MeLÀBORi,  —  Je  passe,  monsieur  le  Président,  à  un  tout 
autre  ordre  de  faits.  Est-ce  que  M.  Leblois  n'est  pas  au  courant 
des  relations  de  la  famille  de  Comminges  et  de  M.  le  colonel 
Picquart,  d'une  part,  et  des  relations  de  la  même  famille, 
notamment  de  MIIe  Blanche  de  Gomminges,  avec  M.  le  colonel 
<du  Paty  de  Glam,  d'autre  part;  et,  afin  d'abréger,  M.  Leblois  ne 
connaît-il  pas,  dans  les  rapports  qui  ont  eu  lieu  en  1892  entre 
M.  du  Paty  de  Glam  et  la  famille  de  Gomminges,  certains 
faits  qui  présentent  une  analogie  singulière  avec  quelques 
scènes  mystérieuses  relatives  à  l'affaire  Esterhazy,  notamment 
avec  l'intervention  d'une  certaine  dame  voilée. 

M.  le  Président.  —  Vous  venez  d'entendre  la  question,  Mon- 
sieur, voulez-vous  y  répondre? 

M.  Leblois.  —  Je  crois  que,  sur  ce  point,  je  dois  être  assez 
réservé. 

M.  le  Président.  — Dites  seulement  ce  que  vous  croyez  de- 
voir dire. 

M.  Leblois.  — Je  sais,  en  effet,  que  le  colonel  Picquart  était 
un  ami  de  la  famille  de  Gomminges;  M.  le  capitaine  de  Gom- 
minges, qui  est  cité  comme  témoin,  a  servi  autrefois  sous  ses 
ordres  au  Tonkin,  et  le  colonel  était  reçu  avec  bienveillance  par 
M1'1'  Blanche  de  Gomminges,  qui  est  une  personne  déjà  d'un 
certain  âge.  Je  sais  qu'il  y  a  eu,  en  effet,  en  1892,  des  lettres 
anonymes,  des  rendez -vous  donnés  aux  environs  du  Jardin  de 
Paris  dans  des  conditions  dignes  d'un  roman-feuilleton. 

M"  Labori.  —  Bien  entendu,  il  ne  m'appartient  ici  d'exercer 
aucune  pression  sur  M.  Leblois.  M.  Leblois  sait  exactement  ce 
qu'il  peut  dire;  mais,  étant  donné  qu'il  a  pu  nous  fournir  les 
indications  que  vous  avez  entendues,  je  lui  serai  reconnaissant 
le  préciser  et  de  dire  à  quel  propos  ces  scènes  ont  eu  lieu,  quel 
a  été  le  rôle  joué  par  M.  du  Paty  de  Glam,  et  notamment  quelle 
est  la  scène  qui  a  eu  lieu  en  1892,  non  pas  au  pont  Alexan- 
dre III,  mais  à  l'endroit  où  sonl  les  chantiers  de  construction, 
endroit  qui  a  été  choisi  par  la  dame  voilée  de  189} . 

M.  Leblois.  — lime  semble  difiicile  de  refuser  la  vérité  à 
MM.  les  jurés  et  à  la  Gour.  Le  comte  de  Gomminges  avait  reçu 
un  certain  nombre  de  lettres  anonymes  fort  graves  ;  il  avait 
soupçonné  le  colonel  du  Paty  de  Glam,  qui  n'était  à  ce  moment 
que  commandant,  d'être  l'auteur  ou  l'inspirateur  de  ces  lettres; 
il  lit  une  démarche  auprès  du  préfet  de  police.  M.  Lozé,  qui  lui 
répondit,  si  on  m'a  bien  rapporté  sa  réponse  :  «  G'est  du  Paty!  » 
M.  le  Président.  — -  Mais  vous  ne  le  savez  pas  par  vous- 
même:  c'est  un  renseignement  de  seconde  main. 

M€  Labori.  —  Mais  la  suite  est  intéressante,  continuez... 
M.  Leblois.  —  Là-dessus,  le   comte  de  Gomminges  est  allé 
trouver  le  général  Davoust  et  l'a  prié  d'insister  pour  mettre  un 


—  108  — 

terme  à  ces  machinations.  Le  général  Davoust  a  fait  venir  le 
colonel  du  Paty  de  Clam  et,  à  la  suite  de  cette  intervention,  les 
lettres  auonyines  ont  complètement  cessé.  Mais  il  restait  entre 
les  mains  du  commandant  du  Paty  de  Clam  une  lettre  et  le 
comte  de  Comminges  insista  pour  obtenir  la  restitution  de  cette 
lettre.  Le  général  Davoust  joignit  ses  efforts  aux  siens,  si  je 
suis  bien  renseigné.  Mais,  quoiqu'il  en  soit,  le  commaiid;int  du 
Paty  de  Clam  restitua  la  lettre  dans  les  conditions  suivantes  : 
il  dit  que  cette  lettre  était  tombée  aux  mains  d'une  femme,  que 
cette  femme  entendait  la  garder  jusqu'au  versement  d'une 
somme  de  500  francs  et,  en  conséquence,  il  convoqua  certaines 
personnes  de  la  famille  au  bord  de  la  Seine,  près  du  Jardin  de 
Paris,  à  dix  heures  du  soir.  On  vit  arriver  une  femme  abritée 
sous  un  parapluie;  le  commandant  du  Paty  de  Clam  se  dirigea 
vers  elle,  eut  quelques  instants  d'entretien  avec  elle,  et  revint 
en  disant  :  «  Je  viens  de  remettre  à  cette  femme  une  enveloppe 
contenant  un  billet  de  500  francs  :  en  échange,  elle  m'a  remis,  dans 
une  autre  enveloppe,  la  lettre  que  vous  désirez;  cette  lettre,  la 
voici.  »  On  ouvrit  l'enveloppe,  et  on  y  trouva  en  effet  la  lettre. 

Il  est  évident  qu'il  y  a  là  quelque  chose  de  très  étrange  ;  il  est  évi- 
dent qu  "il  y  a  là  quelque  chose  d'inutile,  pour  ne  rien  dire  de  plus. 

M.  le  Président.  —  Mais  quel  rapport  tout  cela  a-t-il  avec  la 
prévention  ? 

Me  Labori.  —  Je  suis  tout  prêt  à  l'expliquer  tout  de  suite: 
nous  prétendons  que.  loin  que  la  dame  voilée  sorte  du  milieu 
des  relations  ou  du  voisinage  du  colonel  Picquart.  elle  sort  du 
milieu  des  relations  de  certaines  personnes  attachées  au  minis- 
tère de  la  guerre,  et  nous  prétendons  que  ceux  qui  ont  aidé 
M.  le  commandant  Esterhazy  dans  la  campagne  au  milieu  de 
laquelle  on  l'a  vu  se  détendre  et  sur  laquelle  nous  nous 
expliquerons,  pourraient  bien  être  plus  en  relations  aveo 
certains  officiers  du  ministère  de  la  guerre,  qu'avec  d'autres. 
Voilà  la  portée  du  témoignage. 

M.  le  Président  (s' adressant  au  témoin).  —  A  quelle  époque 
a  été  demandée  et  restituée  la  lettre  dont  vous  avez  parlé  tout 
à  F  heure? 

M.  Leblois.  —  Tout  cela  se  passait  au  printemps  de  1892  et,  si 
je  ne  me  trompe,  la  restitution  de  cette  lettre  a  eu  lieu  le  ven- 
dredi saint  de  l'année  1892. 

Me  Clemenceau.  —  Si  la  Cour  le  désire,  je  puis  lui  expliquer 
l'intérêt  de  la  déposition  du  témoin. 

M.  le  Président.  —  Me  Labori  vient  de  nous  le  dire. 

M''  Clemenceau.  —  Du  moment  que  la  Cour  a  compris,  je 
n'insiste  pas,  mais  il  avait  semblé  que  la  date  de  1892  lui  sem- 
blait un  peu  extraordinaire. 

Me  Labori.  —  C'est  la  première  apparition  de  la  dame  voilée 
en  1892  ! 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  encore  d'autres  questions  à 
poser? 

Me  Labori.  —  Non.  monsieur  le  Président. 


I 

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-  -  -104  — 

DÉPOSITION    DE    M.    SCHEURER-KESTNER 

Sénateur. 

Me  Labort.  —  Monsieur  le  Président,  voudrïez-vous  deman- 
der à  M.   Scheurer-Kestner  dans  quelles  conditions  il  a  été 
amené  à  s'occuper  des  circonstances  qui  révélaient  que  l'auteur 
du  bordereau,  attribué  en  1894  au  capitaine   Dreyfus,  n'était 
autre,  en  réalité,  que  M.  le  commandant  Esterhazy  et  comment 
il  s'est  occupé  de  cette  affaire  après  en  avoir  été  saisi?  (Mouve- 
ment (te  M.  V Avocat  général.) 
M.  le  Président.  —  Monsieur  l'Avocat  général?. . . 
M.  l" Avocat  général.  —  C'est  toujours  la  même  question. . . 
Me  Labori.  —  C'est  toujours  la  même  question,  et  je  com- 
prends qu'elle  vous  trouve  toujours  prêt  à  l'accueillir  avec  les 
mêmes  dispositions. 
M.  l'Avocat  général.  —  Naturellement. 
M.  le  Président. — Monsieur  Scheurer-Kestner,  vous  allez  nous 
parler  du  commandant  Esterhazy,  mais  je  vous  prie  de  ne  pas 
nous  parler  de  l'affaire  Dreyfus  dont  nous  n'entendrons  pas  un 
mot. . .  Parlez-nous  de  l'affaire  Esterhazy,  mais  non  de  l'affaire 
Dreyfus. 

M.  Scheurer-Kestner.   —  Je  vous  ai  entendu,  monsieur  le 
Président. 

Au  mois  de  juillet  dernier,  j'ai  appris  qu'au  mois  de 
septembre  189(3,  le  colonel  Picquart,  chef  du  bureau  des 
renseignements  de  l'Etat-major,  avait  découvert  dans  des 
recherches  qu'il  faisait  à  propos  d'autre  chose,  mais  qui 
concernaient  le  commandant  Esterhazy,  que  l'on  s'était 
trompé,  en  1894,  en  attribuant  le  bordereau  à  M.  Alfred 
Dreyfus.  J'appris  en  même  temps  que,  dès  que  le  colonel 
Picquart  eut  fait  cette  remarque,  il  s'empressa  de  se  rendre 
auprès  de  M.  I>ertillon,  un  des  experts  consultés  en  1894  et 
qui  avait  attribué,  sans  hésitation  aucune,  le  bordereau  à 
Alfred  Dreyfus.  Le  colonel  Picquart,  en  lui  montrant  le  bor- 
dereau et  l'écriture  du  commandant  Esterhazy,  mais  sans  lui 
dire  de  qui  elle  provenait,  lui  demanda  ce  qu'il  en  pensait. 
Et  M.  Bertillon  lui  dit  :  «  Ah  !  les  faussaires  ont  réussi  !  Ce 
n'est    plus  une  similitude,  c'est  l'identité  !  » 

Le  colonel  Picquart  revint  avec  cette  réponse,  et  proposa 
à  son  chef  de  continuer  l'enquête  en  soumettant  les  pièces  à 
une  nouvelle  expertise  d'écritures,  et  le  général  Gonse  le  lui 
déconseilla. 

Il  existe  à  ce  sujet  une  correspondance  échangée  entre 
M.  le  général  Gonse  et  le  colonel  Picquart;  j'ai  été  mis  à 
même  d'en  prendre  connaissance  ;  elle  était  pour  moi  d'une 
très  grande  valeur,  car  elle  était  de  nature  à  fixer  mon  opinion. 
Je  reçus  donc  communication  de  cette  correspondance,  et 
j'acquis    la  preuve,   en  la  lisant,   que    le    général   Gonse    se 


—  105  — 

rendait   à   l'opinion   du   colonel  Picquart,  qui  préparait    une 
revision  du  procès. 

Il  me  semble  indispensable,  monsieur  le  Président,  pour 
éclairer  MM.  les  membres  du  jury,  que  je  donne  connaissance 
de  cette  correspondance,  que  je  leur  en  fasse  la  lecture. 

M.  le  Président.  —  Non.  cela  n'est  pas  possible. 

Me  Labort.  —  Si,  monsieur  le  Président.  Je  vous  demande 
très  respectueusement,  et  je  m'excuse  vis-à-vis  de  M.  Scheurer- 
Kestner  d'intervenir  avant  qu'il  ait  fini  sa  déposition,  je  vous 
demande,  dis-je,  très  respectueusement,  la  permission  de  pren- 
dre la  parole. 

M.  Scheurer-Kestner  a,  j'imagine,  entre  les  mains,  puisqu'il  en 
parle  et  qu'il  en  offre  la  lecture,  les  lettres  de  M.legénéral  Gonse 
auxquelles  il  fait  allusion;  M.  Scheurer-Kestner  est  ici  devant 
la  justice  ;  dans  la  mesure  où  cela  nous  est  permis,  la  lumière 
doit  être  faite  d'une  manière  complète,  je  m'associe  donc  entiè- 
rement au  sentiment  de  M.  Scheurer-Kestner,  qui  estime  qu'il 
est  indispensable  de  verser  aux  débats  les  lettres  dont  il  s'agit. 

Je  fais  observer  ici  que,  comme  ces  lettres  n'étaient  pas  déte- 
nues par  M.  Emile  Zola  au  moment  où  il  a  été  obligé  de  faire 
dans  les  cinq  jours  du  jour  de  la  citation  la  notification  exigée 
par  la  loi  à  M.  le  Procureur  général,  il  ne  lui  a  pas  été  possible 
d'en  notifier  copie  ;  il  a  fait  à  M.  le  Procureur  général,  et  il 
s'adressait  à  lui  en  sa  qualité  de  représentant  du  plaignant, 
sommation  de  mettre  ces  lettres  aux  débats  ;  par  là,  il  s'est  mis 
en  règle,  dans  toute  la  mesure  du  possible,  avec  l'article  52 
la  loi  de  1881.  On  a  différé  jusqu'à  présent  la  publication 
de  ces  lettres,  par  un  sentiment  de  discrétion  et  de 
réserve  auquel  on  ne  peut  que  rendre  hommage,  comme  on 
rend  hommage  au  courage  qui  amène  un  homme  comme 
M.  Scheurer-Kestner  à  sortir,  seulement  devant  la  justice, 
de  la  discrétion  et  de  la  réserve  que,  pour  l'humanité, 
il  ne  s'est  peut-être  imposées  que  trop  longtemps  ;  mais 
aujourd'hui  la  lumière  se  fera,  il  n'est  jamais  trop  tard 
pour  cela.  (Mouvements  divers.) 

J'ai  donc  l'honneur  de  déposer  des  conclusions  tendant... 

M.  le  Président.  —  Oh  î 

Me  Labori.  —  Oh  !  monsieur  le  Président,  si  vous  saviez,  en 
tant  qu'homme  du  monde,  combien  je  suis  malheureux  de  vous 
faire  souffrir... 

M.  le  Président.  —  Permettez-moi  de  vous  dire,  avant' de 
déposer  ces  conclusions,  que  ce  n'est  pas  possible.  Vous  savez 
que  le  témoin  ne  doit  lire  aucunepièce  dans  le  cours  de  sa  dépo- 
sition :  vous  savez  également  que  toutes  les  pièces  écrites  et 
qui  doivent  vous  servir  doivent  être  notifiées  dans  les  cinq 
jours  de  la  citation  à  M.  le  Procureur  général.  Gela  est  en  toutes 
lettres  dans  la  loi  de  1881. 

Me  Labori.  —  Permettez,  monsieur  le  Président,  les  ques- 
tions de  droit  ne  sont  pas  si  simples;  nous  nous  en  explique- 
rons s'il  est  nécessaire,  et  la  Cour  nous  jugera. 


—  106  — 

M.  le  Président  de  la  Cour  d'assises  a  aussi  un  droit,  il  a  un 
pouvoir  qu'on  appelle  un  pouvoir  discrétionnaire,  c'est  déjà 
quelque  chose.  J'entends  bien  qu'aux  termes  dune  jurispru- 
dence et  d'une  doctrine  que  la  Cour  connaît  aussi  bien  que  moi. 
le  pouvoir  discrétionnaire  du  Président  n'est  pas  absolu  en 
matière  de  presse  ;  mais  nous  avons  certainement  ouvert  une 
large  marge  à  ce  pouvoir  discrétionnaire  paria  sommation  que 
nous  avons  faite  à  M.  le  Procureur  générai.  C'est  donc  tout 
d'abord  au  pouvoir  discrétionnaire  du  Président  que  nous  nous 
adressons- 

Si  le  Président  des  assises  croit  devoir,  en  vertu  de  ce  pou- 
voir discrétionnaire,  ordonner,  non  pas  que  le  témoin  lira  les 
lettres,  mais  qu'elles  seront  remises  à  M.  le  Président  des 
assises  qui  en  donnera  connaissance  à  MM.  les  jurés,  à  M.  le 
Procureur  général  et  à  la  défense... 

M.  le  Président.  —  Si  M.  l'Avocat  général  ne  s'y  oppose 
pas,  je  ne  laisserai  pas  lire  ces  lettres,  mais  je  les  ferai  com- 
muniquer. 

M.  l'Avocat  général.  —  Mais  il  y  a  une  question  très  sim- 
ple, ee  soni  des  lettres  de  qui?  Ce  sont  des  lettres  de  M.  le 
colonel  Picquart  ei  de  M.  le  général  Couse,  tous  deux  sont 
cités  comme  témoins;  il  me  semble  donc  que  c'est  à  eux  qu'il 
appartient,  si  toutefois  on  peut  le  faire,  sous  toutes  réserves, 
de  parler  de  ces  lettres.  Voilà  la  situation  très  nette. 

M1'  Labori.  —  Nous  n'avons  pas  à  rechercher  ici  à  qui  il 
appartient  de  parler  de  ces  lettres,  ou  qui,  de  M.  le  général  Gonse 
ou  de  M.  le  colonel  Picquart,  devra  en  parler  ;  ils  en  parleront 
s'ils  le  jugent  convenable.  Il  s'agit  en  ce  moment  d'un  incident 
très  précis  :  M.  Scheurer-Kestner  offre  de  verser  aux  débats 
los  lettres  du  général  Gonse  et  du  colonel  Picquart.  M.  l'Avocat 
général  y  consent-il?  Si  non,  je  vais  avoir  l'honneur  de  déposer 
sur  le  bureau  de  la  Cour  des  conclusions  alin  qu'elle  ordonne, 
dans  l'intérêt  de  la  manifestation  de  la  bonne  foi  des  prévenus, 
que  ces  pièces  soient  versées  aux  débats  malgré  la  résistance  de 
M.  l'Avocat  général. 

M.  le  Président,  —  Encore  une  fois,  c'est  contraire  aux 
dispositions  de  l'article  52  de  la  loi  de  1881. 

Me  Labori.  —  La  Cour  statuera. 

M  .  le  Président.  —  Il  n'y  a  même  pas  à  discuter. 

Mf'  Labori.  —  Mais,  je  vous  demande  pardon... 

M.  le  Président.  —  Lise/  L'article  52  de  la  loi  de  1881. 

Me  Labori.  —  Nous  allons  lire,   si  vous  le  voulez  bien,  le 

►mmeniaire  de  M.  Barbier...  Véritablement,  Messieurs,  com- 
me il  faut  avoir,  sous  les  apparences  de  l'indignation  et  de  la 
colère,  de  la  patience  ! 

M.  le  Président.  —  Vous  ne  paraissez  pas  trop  en  avoir  dans 
ce  moment-ci. 

Me  Laborl  —  Comme  il  faut  avoir  de  la  modération  !  La 
preuve  que  j'en  ai,  c'est  que,  bien  que  je  nie  heurte  ici  à  des 
obstacles  qui  veulent  être  les  plus  infrancliissables  et  que  nous 


—  107  - 

franchissons  peu  à  peu,  on  n'a  pas  encore  trouré,  depuis  plus  do 
quarante-huit  heures  (fut-  durent  ces  débats,  au  mot  à  arrêter 
ou  à  blâmer  sur  mes  lèvres. 

M.  le  Président.  —  Lise/  donc  l'article  52  de  la  loi  do  1881. 

M'1  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président,  je  me  défends: 
j'ai  le  droit  de  le  Faire  comme  je  l'entends,  je  n'ai  d'ordre  à 
recevoir  de  personne. 

Je  vais  lire  le  commentaire  de  M.  Barbier,  je  ne  vais  pas  lire 
l'article  0*2...  Oh  !  monsieur  le  Président,  nous  ne  sommes  pas 
au  bout  de  nos  différends  !... 

Voici  ce  que  lis  à  la  page  443  du  livre  de  M.  Barbier, 
deuxième  volume  ? 

c  Le  juge  doit  écarter  l'audition  de  tous  les  témoins  dont  les  pro- 
fessions, les  demeures  et  les  noms  n'ont  pas  été  régulièrement  noti- 
fiés et  îa  production  de  toutes  pièces  dont  copie  n'a  pas  été  donnée 
dans  la  notification.  >> 

Voilà  pour  l'article  52  et  sa  portée;  seulement,  en  matière  de 
droit  et  de  jurisprudence,  comme  en  beaucoup  d'autres  ma- 
tières, mais  surtout  en  matière  de  jurisprudence,  il  y  a  un 
mais  : 

«  Mais  il  est  bien  entendu  que  cette  règle  ne  concerne  que  les  dépo-  t 
sitions  des  témoins  et  les  productions  de  pièces  tendant  directement 
à  établir  la  vérité  des  faits  diffamatoires  et  que  le  prévenu  est  tou- 
jours admis,  conformément  au  droit  commun,  à  faire  entendre  des 
témoins  ou  à  produire  toutes  pièces,  quoique  non  signifiées,  à  l'effet 
par  exemple  de  prouver  sa  bonne  foi  ou  «a  moralité.  » 

Or  les  quatre  lettres  dont  il  s'agit  sont...  Oh  !  il  est  bien  clair 
que  si  nous  nous  plaçons  au  point  de  vue  général  qui  nous 
occupe,  elles  sont  des  démonstrations  éclatantes  ;  mais,  enfin, 
pour  nous  renfermer  dans  les  limites  des  discussions  procédu- 
rières, elles  sont  des  pièces  de  nature  à  établir  noire  bonne  foi, 
et  il  me  paraît  difficile  que  la  Cour  puisse  apprécier  si  ces 
lettres  sont  des  pièces  de  banne  foi  ou  des  preuves,  avant  de  les 
connaître.  Par  conséquent,  nous  demandons  qu'elles  soient 
placées  sur  le  bureau  de  la  Cour,  la  Cour  en  prendra  connais- 
sance et  nous  conclurons  ensuite  à  ce  que  nous  soyons  auto- 
risés à  nous  en  servir. 

M.  le  Président.  —  Puisque  vous  ne  voulez  pas  lire  l'arti- 
cle 52  de  la  loi  de  1881.  je  vais  le  lire  moi-même. . . 

Me  Labori.  — J'en  ai  lu  les  commentaires, 

M.  le  Président.  —  Cet  article  est  ainsi  conçu  : 

«  Quand  le  prévenu  voudra  être  admis  à  prouver  la  vérité  des  faits 
diffamatoires,  conformément  aux  disposition-'  de  l'article  35  de  la 
présente  loi,  il  devra,  dans  les  cinq  jours  qui  suivront  la  notification 
de  la  citation,  faire  signifier,  au  Ministère  public  près  la  Cour 
d'assises  ou  au  plaignant,  au  domicile  par  lui  élu,  suivant  qu'il  est 
assigné  à  la  requête  de  l'un  ou  de  l'autre  :  —  1"  Los  faits  articulés 
et  qualifiés  dans  la  citation,  desquels  il  entend  prouver  la  vérité;  — 
2.0  La  copie  des  pièces  ;  —  3°  Les  noms,  professions  et  demeures  des 


—  108  — 

témoins  par  lesquels  il  entend  faire  sa  preuve.  —  Cette  signification 
contiendra  élection  de  domicile  près  la  Cour  d'assises,  le  tout  à  peine 
d'être  déchu  du  droit  de  faire  la  preuve.  » 

C'est  bien  clair. 

Me  Clemenceau.  —  Voulez-vous  me  permettre  un  mot  en 
fait?  La  loi  nous  oblige  à  signifier  ces  pièces;  c'est  entendu. 
Pourquoi  ne  les  avons-nous  pas  signifiées  ?  Il  est  bon  que 
MM.  les  jurés  le  sachent.  Nous  ne  les  avons  pas  signifiées, 
messieurs  les  jurés  et  messieurs  de  la  Cour,  parce  que  ces  lettres 
ont  déjà  été  produites  à  une  audience,  à  l'audience  du  Conseil 
de  guerre  et  qu'elles  l'ont  été  dans  les  conditions  suivantes  : 

On  a  demandé  à  M.  le  colonel  Picquart  :  «  Avez-vous  les 
lettres  du  général  Gonse  ?  »  Le  colonel  Picquart  a  répondu  : 
«Elles  sont  dans  ma  poche.  »  M.  le  Président  du  Conseil  de 
guerre  a  dit  :  «  Voulez- vous  mêles  donner?  »  Le  colonel  Pic- 
quart a  remis  les  lettres.  Alors  M.  le  Président  du  Conseil  de 
guerre  a  dit  :  «  Ces  lettres  seront  saisies  et  jointes  au  dossier.  » 
Le  Président  du  Conseil  de  guerre  n'en  a  pas  donné  lecture  ! 

En  sorte  que,  pour  nous  conformer  à  la  loi,  nous  devions 
signifier  des  lettres  qui  ont  été  en  quelque  sorte  confisquées 
par  un  Président  du  Conseil  de  guerre,  lettres  que  nous  ne 
pouvions  avoir  à  notre  disposition,  que  seul  M.  l'Avocat  général 
eût  pu  produire  à  cette  audience. 

Dans  cette  situation  de  fait  que  MM. les  jurés  apprécieront,  dans 
ces  circonstances,  pour  nous  rapprocher  autant  que  possible  de 
la  loi,  nous  avons  notifié  à  M.  le  Procureur  général  que  nous 
ne  pouvions  pas  lui  donner  copie  de  ces  lettres,  que  nous  dési- 
rions qu'il  en  fût  parlé  devant  vous  et  que  nous  le  priions 
d'ordonner  qu'elles  fussent  produites  à  votre  barre. 

Si  ces  lettres  ne  sont  pas  produites,  cela  vient  de  ce  qu'elles 
ont  été  saisies  par  M.  le  Président  du  Conseil  de  guerre  ;  et  si 
ces  lettres  ont  un  certain  intérêt,  MM.  les  jurés  retiendront  que 
c'est  parce  qu'elles  ont  été  saisies  par  le  Président  du  Conseil 
de  guerre,  sans  avoir  été  lues,  que  nous  ne  pouvons  les  pro- 
duire. 

M.  le  Président.  —  Nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  de  ce 
qui  s'est  passé  devant  une  juridiction  qui  n'est  pas  la  nôtre. 
La  question  est  de  savoir  si  des  pièces  n'ont  pas  été  signifiées 
dans  les  délais  au  Ministère  public.  Or,  ces  pièces  n'ont  pas 
été  signifiées  dans  les  délais,  nous  sommes  obligés  de  nous 
conformer  à  la  loi. 

Me  Clemenceau.  —  Mais  moi,  je  constate  en  fait  que  si  nous 
ne  pouvons  pas  produire  ces  pièces,  la  faute  en  est  au  Président 
du  Conseil  de  guerre...  11  faut  bien  cependant  parler  un  peu  à 
MM.  les  jurés. 

M.  le  Président.  —  C'est  à  la  Cour  que  vous  devez  parler,  il 
s'agit  d'une  question  de  droit. 

Me  Clemenceau.  —  Si  vous  trouvez  que  je  n'ai  pas  le  droit  de 
parler  à    MM.  les   jurés,  je  m'arrête,  et  je  n'ai  rien  à  dire. 


—  109  — 

M.  le  Président.  —  Vous  reconnaissez  que  ce  que  j'avais  dit 
ici  est  la  vérité. 

Me  Clemenceau.  —  Pardon... 

Me  Labori. —  Voulez-vous  me  permettre  puisque  la  discussion 
prend  la  forme  d'une  conversation,  de  vous  poser  moi-même 
une  question  :  N'avez-vous  pas,  monsieur  le  Président,  un  pou- 
voir discrétionnaire  ? 

M.  le  Président.  —  Pas  en  matière  de  presse. 

Me  Labori.  —  Pour  tout  ce  qui  concerne  la  bonne  toi  ou  la 
moralité  des  prévenus,  vous  l'avez. 

M.  le  Président. —  Non.  pas  au  sujet  de  pièces  qui  n'ont 
pas  été  signifiées. 

Me  Labori.  —  Cependant,  l'autorité  de  M.  Barbier  est  consi- 
dérable . 

M.  le  Président.  —  M.  Barbier  n'est  pas  la  loi  ! 

Me  Labori.  — Mais  il  y  a  des  arrêts,  il  y  a  une  jurisprudence... 
Si  la  loi  avait  tout  prévu,  nous  serions  bien  malheureux,  nous, 
avocats,  nous  n'aurions  rien  à  faire. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  je  vous  déclare  que  je  ne 
ferai  pas  donner  lecture  par  M.  Scheurer-Kestner  des  lettres 
en  question,  étant  donnés  les  termes  de  l'article  52  de  la  loi 
de  1881. 

Me  Labori.  —  Alors,  nous  allons  déposer  des  conclusions. 

M.  le  Président.  —  Déposez  des  conclusions. . . 

Cependant,  pour  vider  cet  incident,  vous  pourriez  demander 
à  M.  Scheurer-Kestner  ce  qu'il  y  avait  dans  ces  lettres;  il  peut 
le  dire,  mais  il  ne  peut  pas  le  lire. 

Me  Labori.  —  En  effet,  si  M.  Scheurer-Kestner  peut  nous 
dire  ce  qu'il  y  a  dans  ces  lettres,  et  si  M.  le  Président  l'autorise 
à  le  faire,  je  n'en  demande  pas  davantage  et  je  me  rends  volon- 
tiers à  l'avis  de  M.  le  Président. 

M.  Scheurer-Kestner.  —  Je  regrette  beaucoup  qu'il  ne  me 
soit  pas  possible  de  donner  lecture  de  ces  lettres;  je  le  regrette 
au  point  de  vue  de  la  manifestation  de  la  vérité,  je  croyais  cette 
lecture  indispensable,  je  vois  qu'on  m'empêche  de  la  faire;  mais 
M.  le  Président  m'autorise  à  dire  ce  qui  s'y  trouve,  je  le  ferai 
dune  manière  beaucoup  plus  incomplète,  mais  qui  sera  peut- 
être  suffisante,  cependant,  pour  éclairer  l'opinion  de  MM.  les 
jurés  (1). 


(1)  Nous  avons  pu  nous  procurer  la  correspondance  échangée  entre 
le  général  Gonse  et  le  colonel  Picquart,  dont  il  est  question  dans  la  dépo- 
sition de  M.  Scheurer-Kestner. 

Eu  voici  le  texte  : 

Lettre  du  général  Gonse. 

Mon  cher  Picquart, 

J'ai  reçu  votre  lettre  du  5  (septembre)  et,  après  avoir  réfléchi  à  tout  ce 
que  vous  me  dites,  je  m'empresse  de  vous  faire  connaître  qu'il  me  paraît 
utile  de  marcher  dans  cette  affaire  avec  une  grande  prudence,  en  se  méfiant 
des  premières  impressions. 

Il  serait  nécessaire,  maintenant.,  d'être  fixé  sur  la  nature  des  documents. 


—  110  - 

Je  vous  disais  tout  à  l'heure,  avant  la  naissance  de  cet 
incident,  que  le  colonel  Picquart  avait  demandé  au  général 
Gonse  de  l'autoriser  à  faire  procéder  à  une  expertise  d'écritures. 
Le  colonel  Picquart  avait  la  conviction,  corroborée,  du  reste,  par 
ce  que  lui  avait  dit  M.  Bertillon,  qu'on  s'était  trompé  en  1894  et 
que  le  bordereau  qui  avait  été  attribué  à  M.  Alfred  Dreyfus  lui 
avait  été  attribué  par  suite  d'une  erreur.  Il  prétendait  avoir 

Gomment  ont-ils  pu  être  copiés  ?  Quelles  ont  été  les  demandes  de  renseigne- 
ments laites  auprès  des  tiers? 

On  peut  répondre  que.  dans  cet  ordre  d'idées,  il  est  assez  difficile  d'arriver 
à  un  résultai  sans  faire  quelque  bruit.  Je  le  reconnais;  mais,  à  mon  avis, 
c'est  le  meilleur  moyen  de  marcher  sûrement. 

La  continuation  de  l'enquête  au  point  de  vue  des  écritures 
a  le  grave  inconvénient  d'obliger  à  prendre  de  nouveaux  confidents  dans  de 
mauvaises  conditions,  et  mieux  vaut,  il  me  semble,  attendre  encore  que  l'on 
soit  fixé,  pour  continuer  dans  cette  voie  assez  délicate. 

Je  rentre  le  15  septembre  et  c'est  verbalement  que  l'on  peut  le  mieux 
s'entendre  dans  une  affaire  de  cette  nature. 

En  résumé,  mon  sentiment  est  qu'il  est  nécessaire  de  marcher 
avec  une  extrême  prudence. 

Je   vous  serre  la  main,  mon  cher  Picquart.  bien  affectueusement. 

Votre  tout  dévoué. 

A.   Gonse. 

Lettre  du  colonel  Picquart. 

Paris,  8  septembre  1896. 
Afon  Général. 

J'ai  lu  attentivement  votre  lettre  et  je  suivrai  scrupuleusement  vos  instruc- 
tions. 

Mai s  je  crois  devoir  vous  dire  ceci  : 

De  nombreux  indices  et  un  «  fait  grave  »  dont  je  vous  parlerai  à  votre 
retour,  me  montrent  que  le  moment  est  proche  où  des  gens  qui  ont  la  convic- 
tion qu'on  s'est  trompé  à  leur  égard  vont  tout  tenter  et  faire  un  gros 
scandale. 

Je  crois  avoir  fait  le  nécessaire  pour  que  l'initiative  vienne 
de  !iȕ3s. 

Si  l'on  perd  trop  de  temps.  l'initiative  viendra  d'ailleurs,  ce  qui. 
Taisant  abstraction  de  considérations  plus  élevées  ne  nous 
donnera  pas  le  beau  rôle. 

Je  dois  ajouter  que  ces  gens-là  ne  me  paraissent  pas  informés  comme 
nous  le  s< mûries,  et  que  leur  tentative  me  paraît  devoir  aboutir  à  un  gâchis. 
un  scandale,  un  gros  bruit  qui  n'amènera  pourtant  pas  la  clarté. 

Ce  sera  utw  crise  lâcheuse,  inutile,  et  que  l'on  pourrait  éviter 
en  faisan*  justice  à  temps. 

Veuillez,  etc. 

(i.  Picquart. 

Lettre  du  général  Gonse. 

Gormciiles-en-Parisis  (Seine-et-Oise). 
10  septembre  1896. 

Mon  cher  Picquart, 

Je  vous  accuse  réception  de  votre  lettre  du  8.  Après  y  avoir  rélléchi. 
malgré  ce  qu'elle  cunlienl  d'  «  inquiétant  ».  je  persiste  dans  mon  premier 
sentiment. 

Je  crois  qu'il  est  nécessaire  d'agir  avec  une  extrême  circonspection. 

Au  point  où  vou3  en    êtes  de  votre  enquête,    il  ne  s'agit    pas.   bien 


-  111  — 

découvert  que  ce  bordereau  devait  être  attribué  au  commandant 
Esterhazy  donl  récriture,  avail  dit  M.  BertiJlon.  était  l'iden- 
tité de  l'éeriture  du  bordereau.  Le  général  Gkmse  écrivit  au 
colonel  Picquart.  car  il  se  trouvait  à  eette  époque-là —  c'était 
le  7  septembre  1896  —  en  Seine-et-Oisc  à  la  campagne,  il  lui 
écrivit:  «.  Mon  cher  Picquart,  j'ai  beaucoup  réfléchi  à  ce  que 
vous  m'avez  écrit,  continuez  votre  enquête  avec  la  plus  grande 
circonspection,  et  surtout  pas  de  brait,  de  la  prudence!  Je  ne 
crois  pas  qu'il  soit  opportun  —  en  parlant  des  experts  en  écri- 
tures —  de  mettre  encore  des  tiers  dans  cette  affaire  et  dans  de 
mauvaises  conditions.  » 

Voilà  la  première  lettre  que  le  général  Gonse  écrivait  au 
colonel  Picquart  le  7  septembre. 

Mais  le  colonel  Picquart,  très  inquiet,  tourmenté  de  la 
découverte  qu'il  avait  faite,  certain  qu'il  y  avait  eu  une  erreur, 
écrivit  immédiatement  au  général  Gonse  à  la  date  du  8  sep- 
tembre, c'est-à-dire  le  lendemain  :  «  Mon  général,  j'ai  reçu 
votre  lettre  dont  je  suivrai  scrupuleusement  les  instructions; 

entendu,  d'éviter  la  lumière,  mais  il  faut  savoir  comment  on 
doit  s'y  prendre  pour  arriver  à  la  manifestation  de  la  vérité. 

Ceci  "dit.  il  faut  éviter  toute  fausse  manœuvre  et  surtout  se  garder  de 
démarches  irréparables . 

Le  nécessaire  est,  il  me  semble,  d'arriver  en  silence,  et  dans  l'ordre 
d'idées  que  je  vous  ai  indiqué,  à  une  certitude  aussi  complète  que  possible, 
avant  de  rien  compromettre. 

Je  sais  bien  que  le  problème  à  résoudre  est  difficile,  qu'il  peut  être  plein 
d'imprévu  :  mais  c'est  précisément  pour  cette  raison  qu'il  faut  marcher  avec 
prudence.  Cette  vertu  ne  vous  manque  pas  ;  je  suis  donc  tranquille. 

Songez  donc  que  les  difficultés  sont  grandes  et  qu'une  bonne  tactique, 
«  pesant  à  l'avance  »  toutes  les  éventualités,  est  indispensable. 

J'ai  l'occasion  d'écrire  au  général  de  Boisdefïre  ;  je  lui  en  touche  quelques 
mots  dans  le  sens  de  ma  présente  lettre. 

Prudence!  Prudence!  voilà  le  mot  que  vous  devez  toujours  avoir  devant 
les  veux. 

Je  rentre  le  15  au  matin:  venez  donc  me  trouver  de  bonne  heure  à  mon 
bureau,  après  que  vous  aurez  vu  votre  courrier. 

Je  vous  serre  la  main,  mon  cher  Picquart,  bien  affectueusement. 

Votre  tout  dévoué. 

A.  Gonse. 

Lettre  du  colonel  Picquart. 

Paris,  14  septembre  1896. 
Mon  Général, 

Le  8  septembre,  j'avais  l'honneur  d'attirer  votre  attention  sur  le  scandale 
que  certaines  gens  menaçaient  de  faire  éclater  sous  peu,  et  je  me  permettais 
de  vous  dire  qu'à  mon  avis,  si  nous  ne  prenons  pas  l'initiative,  nous  aurons 
sur  le  dos  de  grands  ennuis. 

L'article  de  l'Eclair,  que  vous  trouverez  ci-joint,  me  confirme  malheureu- 
sement dans  mon  opinion.  Je  vais  rechercher  avec  soin  qui  a  pu  lancer  la 
bombe. 

Mais  je  crois  devoir  afflrmer  encore  une  fois  qu'il  faut  agir 
sans  retard.  Si  nous  attendons  encore,  nous  serons  débordés,  enfermés 
dans  une  situation  inextricable  et  nous  ne  trouverons  plus  les  moyens 
«  d'établir  la  vérité  vraie  ». 

G.  PlCQUAKT. 


—  112  — 

mais,  permettez-moi  de  vous  répéter  que  des  indices  nombreux 
me  font  penser  que  les  gens  qui  sont  convaincus  qu'on  s'est 
trompé  à  leur  égard  «n  1894,  vont  tout  tenter;  il  en  naîtra  un 
gros  bruit,  un  grand  scandale,  que  nous  pouvons  éviter  en 
faisant  justice  à  temps.  » 

Voilà  ce  qu'écrivait  le  colonel  Picquart  à  la  date  du  8  sep- 
tembre. 

Deux  jours  après,  le  général  Gonse  répondait,  commençant 
sa  lettre  comme  la  première  fois  :  «  J'ai  beaucoup  réfléchi  »,  et, 
dans  le  courant  de  cette  lettre,  je  relève  cette  phrase  que  je  cite 
textuellement  :  «  Au  point  où  vous  en  êtes  arrivé  de  votre 
enquête,  il  ne  s'agit  pas  d'éviter  la  lumière,  bien  entendu,  mais 
il  s'agit  de  savoir  comment  on  arrivera  à  la  mani- 
festation de  la  vérité.   » 

Je  soumets  à  l'appréciation  de  MM.  les  membres  du  jury  la 
forme  qui  a  été  donnée  à  cette  phrase,  mais  je  les  supplie 
de  remarquer  en  même  temps  quelle  est  l'affirmation  qui  s'y 
trouve. 

Le  colonel  Picquart  croit  devoir  écrire  encore  une  fois  au 
général  Gonse  :  «  Mon  général,  je  vous  ai  averti  déjà  que  nous 
courons  à  un  scandale,  à  un  gros  bruit,  et  si  nous  ne  prenons 
pas  les  devants,  nous  n'aurons  pas  le  beau  rôle;  je  vous  envoie 
un  article  de  V Eclair.  » 

C'était  au  moment  où  venait  d'être  publié  cet  article  de 
V Eclair  qui  a  fait  tant  de  bruit  et  dans  lequel  on  parlait  pour 
la  première  fois  du  bordereau  et  d'une  soi-disant  pièce  secrète . 

ce  Le  numéro  de  V Eclair  que  je  vous  envoie,  disait  le  colonel 
Picquart,  me  confirme  malheureusement  dans  mes  appréhen- 
sions; nous  n'avons  plus  de  temps  à  perdre,  car  si  nous  atten- 
dons encore,  le  scandale  sera  là  et  nous  ne  parviendrons 
peut-être  plus  à  manifester  la  vérité  vraie.   » 

C'était  une  prophétie,  elle  est  accomplie  aujourd'hui. 

Voilà,  Messieurs,  le  résumé  que  j'ai  pu  faire  de  mémoire  de 
ces  belles  lettres  qui  honorent  leur  auteur,  qui  honorent  en 
même  temps  le  soldat  et  l'homme!  Je  regrette  de  ne  pas  avoir 
pu  vous  en  donner  lecture  et  de  n'avoir  pu  en  faire  qu'un  faible 
résumé. 

Messieurs  les  jurés,  après  la  lecture  de  cette  lettre,  ma 
conviction  était  faite  ;  j'étais  convaincu  qu'il  y  avait  eu  une 
erreur.  Je  voyais  le  général  Gonse,  le  chef  du  colonel  Picquart, 
partager  ses  idées  et  envisager  la  revision  comme  une  chose 
possible.  Qu'avais-je  à  faire?  J'avais  comme  premier  devoir 
d'en  entretenir  le  gouvernement,  M.  le  Ministre  de  la  guerre; 
j'avais  comme  premier  devoir  de  lui  apporter  les  pièces,  de 
lui  démontrer  que  l'écriture  du  bordereau  était  l'écriture  du 
commandant  Esterhazy  et  non  celle  du  capitaine  Dreyfus.  C'est 
ce  que  je  fis.  J'allai  trouver  le  général  Billot,  j'eus  une  très 
longue  conversation  avec  lui,  je  lui  lis  part  des  documents  que 
je  possédais,  je  ne  lui  parlai  pas  à  ce  moment-là  de  la  corres- 
pondance engagée  entre  le  général  Gonse  et  le  colonel  Picquart; 


—  113  — 

je  trouvais  qu'il  valait  mieux  que  je  ne  lui  en  parlasse  pas. 
Mais  je  ne  tardai  pas  à  offrir  au  gouvernement  de  lui  commu- 
niquer cette  correspondance,  et,  naturellement,  je  fus  autorisé 
à  en  faire  une  copie  pour  la  lui  remettre. 

Malheureusement,  les  événements  avaient  marché  ;  Le  gou- 
vernement n'était  peut-être  plus  dans  les  mêmes  dispositions 
que  le  premier  jour,  je  ne  sais;  en  tout  cas,  cette  commu- 
nication fut  refusée.  Il  me  semblait  qu'il  était  de  l'honneur  du 
gouvernement,  qu'il  était  de  l'honneur  de  la  République^  qu'il 
était  de  l'honneur  de  la  démocratie,  qu'il  était  de  l'honneur  de 
l'armée,  que  l'initiative  d'une  réparation  pareille  vînt  d'en  haut 
et  non  pas  d'en  bas;  c'est  pour  cela  que  je  m'adressais  au 
gouvernement. 

Et,  alors,  qu'est-il  arrivé? 

Au  lendemain  de  ma  visite  au  Ministre  de  la  guerre,  dans 
laquelle  je  lui  avais  parlé  des  pièces,  où  je  lui  avais  montré  ces 
pièces,  —  c'était  le  30  octobre,  —  dès  le  1er  novembre,  après 
qu'il  avait  été  bien  convenu  entre  nous  que  notre  conversation 
serait  secrète,  qu'elle  ne  serait  pas  ébruitée,  que  vois-je  dans 
les  journaux  qui  sont  inspirés  par  le  ministère  de  la  guerre, 
m'a-t-on  dit  ?  ma  visite  au  Ministre  de  la  guerre  racontée  avec 
des  commentaires  mensongers  ! 

On  dit  que  je  n'ai  rien  montré;  on  dit  même  que  j'ai  refusé 
au  Ministre  de  la  guerre  de  me  donner  la  preuve  de  la  culpa- 
bilité de  Dreyfus,  alors  que  je  suis  resté  trois  heures  devant 
lui  à  le  supplier  de  la  faire. 

Me  Labori.  — D'Esterhazy. 

M.  Scheurer-Kestner.  —  Je  vous  demande  pardon,  j'ai 
peut-être  fait  une  erreur:  voulez-vous  me  permettre  de  répéter 
ma  phrase. 

Je  dis  que  j'avais  supplié  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  pendant 
la  visite  que  je  lui  faisais,  de  me  démontrer  la  culpabilité  de 
Dreyfus,  en  iui  offrant  d'aller  le  crier  sur  les  toits  et  qu'il  ne 
voulut  ou  ne  put  pas  le  faire. 

Il  se  bornait  à  me  dire  :  «  Il  est  coupable  ». 

«  Démontrez-moi  qu'il  est  coupable  »,  disais-je? 

«  Je  ne  puis  pas  vous  le  démontrer  ».  Voilà  ce  que  me  répon- 
dait le  général  Billot,  alors  que  j'avais  apporté  des  pièces 
importantes  et  que  j'avais  dans  le  cœur  tout  ce  que  je  savais 
par  la  lecture  des  lettres  crue  j'ai  citées  tout  à  l'heure. 

Voilà  comment  je  suis  arrivé  à  la  conviction  et  voilà  comment 
j'ai  eu  le  courage  de  prendre  en  mains  une  cause  qui  est  une 
cause  d'humanité,  de  vérité  et  de  justice! 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  avez-vous  d'autres  ques- 
tions à  poser  à  M.  Scheurer-Kestner? 

Me  Labori.  —  Oui,  monsieur  le  Président.  M.  Scheurer- 
Kestner  a  bien  voulu  nous  faire  part  de  sa  conversation  avec 
M.  le  général  Billot;  voudrait-il  être  assez  bon  pour  nous  dire 
s'il  a  vu  M.  le  Président  du  Conseil,  s'il  a  eu  un  entretien  avec 
lui? 


—  1H  - 

M.  le  Président.  —  Vous  ven.-x  d'entendre  la  question? 

M.  ScHErREK-KEsrxKR.  — .J'ai  eu  plusieurs  entretiens  avec 
M.  le  Président  du  Conseil  dans  les  premiers  jours  du  mois  de 
novembre.  A  M.  le  Président  du  Conseil,  j'ai  tout  dit,  tout  ce 
que  je  savais,  tout  ce  que  j'avais  appris;  j'ai  offert  la  commu- 
nication des  lettres  échangées  entre  le  général  Gonse  et  le 
-colonel  Picquart;  car.  à  M.  le  Président  du  Conseil,  j'étais  auto- 
risé à  le  lui  dire. 

Voilà  ma  réponse. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  Scheurer-Kestner  voudrait  bien 
encore  nous  dire  dans  quelles  conditions  fut  lancée  la  dénon- 
ciation de  M.  Mathieu  Dreyfus  contre  M.  le  commandant  Ester- 
hazy, et  si  M.  Mathieu  Dreyfus  n'a  pas  eu  avec  lui  une  conver- 
sation dans  laquelle  il  lui  a  révélé  le  nom  de  M.  le  commandant 
Esterhazy.  qui  était  venu  à  sa  connaissance  par  une  voie  tout 
à  fait  différente  de  celle  par  laquelle  le  même  nom  était  venu 
aux  oreilles  cle  M.  Scheurer-Kestner  ? 

M.  le  Président.  —  Vous  venez  d'entendre  la  question. 

M.  Scheurer-Kestner.  —  Je  n'avais  prononcé  le  nom  du 
commandant  Esterhazy  devant  personne  au  monde. 

Je  n'en  avais  parlé  qu'au  gouvernement,  lorsque,  le  12  novem- 
bre, —  je  puis  me  tromper  d'un  jour,  je  crois  bien  que  c'est  le 
12  novembre  —  je  reçus  un  petit  mot  de  M.  Mathieu  Dreyfus 
me  priant  de  le  recevoir  chez  moi. 

Je  n'avais  pas  de  relations  avec  M.  Mathieu  Dreyfus;  il 
n'était  jamais  venu  chez  moi  qu'une  seule  fois,  de  suite  après  la 
condamnation  de  son  frère  ;  je  ne  l'avais  jamais  revu,  je  ne  le 
connaissais  pas.  Il  me  fit  présenter  sa  carte —  il  était  neuf  heures 
ou  neuf  heures  et  demie  du  soir  —  en  me  faisant  dire  qu'il  avait 
à  me  communiquer  une  chose  des  plus  importantes. 

Alors,  il  monta  chez  moi,  et  voici  le  récit  qu'il  me  fit  :  Un 
M.  de  Castro,  qu'il  ne  connaissait  pas  du  reste,  se  promenait 
au  boulevard  au  moment  où  l'on  vendait  des  placards  sur 
lesquels  se  trouvait  la«  preuve  de  la  trahison  »,  etc.,  des  portraits 
des  deux  côtés,  et  au  milieu  le  fac-similé  du  bordereau.  M.  de 
'  Castro,  qui  est  un  étranger,  que  cette  question  n'avait  pas  inté- 
ressé jusque-là,  acheta  par  désœuvrement  ce  numéro,  et  dès 
qu'il  l'eut  en  mains — je  me  sers  d'un  mot  dont  il  s'est  servi  quand 
il  m'a  raconté  lui-mémo  l'histoire  plus  tard —  «  j'ai  eu  un  éblouis- 
sement,  dit-il.  Je  suis  rentré  chez  moi,  j'ai  pris  la  liasse  des  let- 
tres d' Esterhazy  que  j'avais  dans  mon  bureau  (une  trentaine 
ou  une  quarantaine)  et  j'ai  constaté  que  je  ne  m'étais  pas 
trompé  :  le  bordereau  était  bien  de  lui  ?  » 

M.  de  Castro  courut  chez  M.  Mathieu  Dreyfus,  et  c'est  après 
cette  communication  de  M.  de  Castro  que  M.  Mathieu  Dreyfus 
est  venu  me  trouver  le  soir  pour  me  dire  ceci  : 

—  «  Vous  devez  connaître  Fauteur  du  bordereau  ?  On  a  dit 
que  vous  vous  occupiez  de  cette  affaire  depuis  très  longtemps  ; 
vous  cherchez  partout  des  renseignements.  Eh  bien  !  Vous 
devez  savoir  quels  sont  ceux  que  l'on  a  substitués  ou  cherché  à 


—  115  - 

substituer  à  M.  Alfred  Dreyfus  pour  La  confection  du  borde- 
reau, puisque  je  sais  que  vous  êtes  convaincu  qu'il  n'es-1  p&s 
d'Alfred  Dreyfus,  d'après  vas  examens  d'écritures.  » 
Et  comme  je  refusais  de  lui  donner  un  nom,  il  me  dit  : 

—  a  M.-iis  si  je  vous  l'indique,  moi,  cl  si  ce  nom  a  passé  sous 
vos  yeux  dans  vos  recherches,  me  te  direz-vous  '!  » 

Je  répondis  : 

—  «  Dans  ce  cas,  je  me  regarderai  comme  délié  et  je  dirai  : 
Oui.  » 

C'est  alors  que  M.  Mathieu  Dreyfus  me  cita  le  nom  du  com- 
mandant Esterhazy.  et  que  je  lui  dis:  «  Dans  les  conditions  où 
vous  vous  trouvez,  votre  devoir  est  de  l'indiquer  immédiatement 
au  ministère  de  la  guerre.  » 

Gara  ce  moment,  grâce  aux  journaux,  on  avait  exposé  aux 
soupçons  un  certain  nombre  d'officiers  supérieurs,  et  j'étais  très 
heureux,  que,  dans  les  conditions  où  ce  fait  se  produisait,  ces 
officiers  supérieurs  fussent  mis  hors  du  débat. 

C'est  ainsi  que  M.  Mathieu  Dreyfus  a  signalé  à  M.  le  Ministre 
de  la  guerre  le  commandant  Esterhazy  comme  étant  Fauteur  du 
bordereau . 

J'ai  fini. 

M.  le  Président.  —  Voilà  la  réponse.  Maître  LaLori.  avez- 
vous  d'autres  questions  ? 

M.  Zola..  —  Monsieur  le  Président,  je  voudrais  insister 
auprès  de  M.  Scheurer-Kestner  en  le  priant  de  nous  donner 
plus  de  détails  sur  son  entrevue  avec  M.  le  général  Billot,  ceci 
afin  de  relever  une  chose  à  laquelle  je  tiens  beaucoup. 

Vous  savez,  monsieur  le  Président,  qu'on  nous  accuse  et 
qu'on  m'accuse  personnellement  d'avoir  été  la  cause  de  la  crise 
épouvantable  qui  divise  le  pays  :  on  dit  que  c'est  nous  qui  avons 
produit  ce  grand  trouble  qui  gêne  les  affaires  et  passionne  les 
cœurs;  eh  bien!  je  voudrais  qu'il  soit  bien  établi  que  M.  le 
général  Billot  a  été  averti  par  M.  Scheurer-Kestner  des  faits 
qui  allaient  se  passer.  Je  voudrais  que  M.  Scheurer-Kestner 
dise  qu'il  est  le  vieil  ami  de  M.  le  général  Billot,  qu'il  le  tutoie, 
qu'il  a  pleuré  presque  dans  ses  liras,  qu'il  l'a  supplié,  au  nom 
de  la  France,  de  j «rendre  l'affaire  en  mains  !  Je  voudrais  qu'il 
dise  cela  ! 

M.  le  Président. —  Vous  entendez  la  question,  qu'est-ce  que 
vous  avez  à  répondre  ? 

M.  SeuELnEn-KEsTXER.  —  Le  lendemain  de  ma  visite  au 
général  Billot,  je  trouvais  dans  les  journaux  les  passages  que 
je  citais  tout  à  l'heure. 

Je  trouvais  dans  certains  journaux  l'histoire  de  ma  visite  au 
général  Billot,  avec  des  détails  à  moitié  exacts,  à  moitié  faux, 
comme  on  a  l'babitude  de  le  faire. 

M.  le  Pm::siDEXT.  —  Vous  venez  de  ]e  dire  tout  à  l'heur*  . 
M.  Scheurer-Kestner.  —  Comment  ? 
M.  le  Président.  —  Vous  venez  de  le  dire. 


—   110  — 

M.  Scheurer-Kestner .  —  Vous  m'empêchez  de  déposer, 
monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  prie  de  répondre  à  cette  ques- 
tion de  M.  Emile  Zola  :  Quel  a  été.  avec  plus  de  détails,  deman- 
de-t-il,  le  résultat  de  votre  entrevue  avec  le  général  Billot  ;  que 
s'est-il  passé,  avec  plus  de  détails  que  ceux  que  vous  nous  avez 
donnés  tout  à  l'heure  ?  C'est  là,  je  crois,  le  sens  de  la  question 
de  M.  Emile  Zola. 

M.  Scheurer-Kestner.  —  En  vérité,  je  suis  bien  embarrassé, 
parce  que  je  ne  comprends  pas  bien  la  question. 

M.  le  Président.  —  M.  Emile  Zola  vous  prie  de  donner  plus 
de  détails  que  tout  à  l'heure. 

M.  Scheurer-Kestner.  —  Evidemment,  ils  n'ont  pas  grand 
intérêt  ;  mais  je  suis  tout  disposé  à  répondre  au  désir  de 
M.  Emile  Zola. 

M.  Emile  Zola.  —  Je  voudrais  indiquer  à  M.  Scheurer- 
Kestner  ce  fait,  que  l'entre  vue  qui  a  eu  lieu  entre  lui  et  M.  le 
-ÏTiéral  Billot  a  été  une  entrevue  de  sénateur  à  ministre,  mais 
a  été  aussi  une  entrevue  plutôt  d'ami  à  ami,  et  je  voudrais  lui 
rendre  ce  caractère. 

Je  voudrais  qu'il  soit  bien  prouvé  que  M.  le  général  Billot  a 
été  averti  par  M.  Scheurer-Kestner,  qui  l'a  supplié,  au  nom  du 
patriotisme,  de  prendre  l'affaire  en  mains,  de  ne  pas  faire  cet 
état  de  choses  qui  s'est  produit  depuis,  de  ne  pas  s'engager  dans 
cette  voie  ;  je  voudrais  que  M.  Scheurer-Kestner  dise  qu'il  a 
tenu  ce  langage  patriotique,  jusqu'à  en  avoir  les  larmes  dans 
les  yeux,  en  parlant  au  général  Billot  de  cette  affaire. 

Mc  Labori.  —  J'insiste  pour  que,  lorsque  le  témoin  aura 
commencé  sur  ce  point  sa  déposition,  il  puisse  continuer  sans 
être  interrompu. 

M.  le  Président.  —M.  Scheurer-Kestner  n'avait  pas  compris 
la  question. 

—  Vous  avez  entendu  la  question,  veuillez  y  répondre. 

M.  Scheurer-Kestner.  —  La  conversation  que  j'ai  eue  avec 
M.  le  général  Billot,  qui  est  mon  vieil  ami  de  vingt-cinq  ans,  a 
duré  longtemps. 

Oui,  je  l'ai  supplié  de  porter  toute  son  attention  sur  cette 
affaire  qui  risquait  sans  cela  de  devenir  extrêmement  grave. 
C'est  à  vous,  lui  disais-je,  qu'il  appartient  de  prendre  les 
devants  ;  faites  une  enquête  personnelle,  ne  vous  en  remettez  à 
personne  :  il  y  a  dans  certains  bureaux  des  dossiers,  faites-les 
venir,  n'ayez  aucun  intermédiaire,  faites  une  enquête  person- 
nelle, loyale.  Et,  si  vous  me  promettez  de  faire  cette  enquête 
loyale  et" personnelle,  eh  bien!  je  m'engage  envers  vous  à  me 
tenir  en  silence  jusqu'à  ce  que  j'en  connaisse  le  résultat. 

Quand  je  partis,  le  général  Billot  me  demanda  de  ne  rien 
ébruiter.  J'acceptai,  mais  je  mis  une  condition  :  il  faut  deux 
heures  pour  faire  cette  enquête,  lui  dis-je,  je  vous  donne  quinze 
jours,  et  pendant  ces  quinze  jours  je  ne  bougerai  pas. 

Oi\  c'est  pendant  ces  quinze  jours  que  les  journaux  du  minis- 


—   117  — 

tère  m'ont  traîné  dans  la  boue,  qu'un  m'a  traité  de  malhonnête 
homme,  de  misérable,  qu'on  m'a  couvert  d'injures,  qu'on  m'a 
appelé  Allemand  et  Prussien  ! 

M.  Zola.  —  Gomme  moi  Italien. 

M.  Sgheurer-Kestner.  —  (Test  pendant  ces  quinze  jours  que 
j'ai  pu  écrire  à  M.  legénéral  Billot:  «  Nousavonsfait  une  trêve, 
mais  je  ne  pensais  pas  que  cette  trêve  tournerait  contre  moi 
par  les  gens  qui  sont  autour  de  vous,  que  vous  faites  agir  ou 
que  vous  laissez  faire.  » 

Je  lui  ai  même  signalé  des  noms  d'officiers  qui  m'ont  été  indi- 
qués comme  ayant  porté  des  articles  aux  journaux;  je  lui  ai 
dit  que  je  ne  les  garantissais  pas,  mais  que  je  l'engageais  à  faire 
une  enquête.  Il  me  promit  cette  enquête,  comme  il  m'avait 
promis  son  enquête  personnelle  sur  les  autres  faits;  mais  les 
quinze  jours  se  sont  passés,  comme  je  l'ai  dit  tout  à  l'heure, 
et  je  suis  resté  sans  nouvelles,  sans  réponse  ! 

M.  Zola.  —  Avec  les  injures. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  Maître  Clemenceau, 
avez-vous  quelques  questions  à  faire?  (Ils  font  un  signe  de 
dénégation.) 

Monsieur  Scheurer-Kestner,  vous  pouvez  vous  retirer. 


DÉPOSITION   DE   M.   GASIMIR-PÉRIER 

Ancien  Président  de  la  République. 

M.  le  Président  —  Monsieur  l'audiencier,  voulez-vous 
introduire  M.  Casimir-Périer?  (M.  Casimir-Périer  est  intro- 
duit.) 

M.  le  Président.  —  Vous  êtes  M.  Casimir-Périer,  ancien 
Président  de  la  République.  Vous  demeurez  à  Paris  ? 

M.  Casimir-Périer.  —  Oui,  monsieur  le  Président,  23,  rue 
Xitot. 

M.  le  Président.  —  Bien  entendu,  vous  n'êtes  ni  le  parent 
ni  l'allié  des  accusés,  ils  ne  sont  pas  à  votre  service,  et  vous 
n'êtes  pas  au  leur. 

Voulez-vous  lever  la  main  droite... 

M.  Casimir-Périer.  —  Monsieur  le  Président,  avant  de  prêter 
serment,  je  vous  demande  la  permission  de  réitérer  la  déclara- 
tion que  j'ai  faite  hier  par  écrit. 

M.  le  Président.  —  Oui,  mais  avant  de  faire  votre  déclara- 
tion, il  faut  prêter  serment,  sans  quoi  ce  serait  une  cause  de 
nullité. 

M.  Casimir-Périer.  —  Je  ne  puis  dire  toute  la  vérité,  mon 
devoir  est  de  ne  pas  la  dire.  {Mouvements  divers.) 

M.  le  Président.  —  Mais  vous  ne  pouvez  déposer  qu'après 
avoir  prêté  serment. 
.   M.  Casimir-Périer.  —  Je  le  jure. 

Me  Lauori.  —  Monsieur  le  Président,  avant  de  poser  à  M. 


—  118 

Casimir-Périer  les  questions  très  courtes  que  je  suis  dans  la 
nécessité  de  lui  poser,  je  tiens  à  m'excuser  auprès  de  lui,  au 
nom  de  mon  client  et  au  mien,  de  la  nécessité  dans  laquelle 
nous  nous  sommes  trouvés  d'insister  pour  avoir  l'honneur  de 
le  voir  aujourd'hui  à  la  barre. 

J'ajoute  que,  quelles  que  soient  les  raisons  que  M.  Casimir- 
Périer  pourra  invoquer  pour  ne  pas  répondre  aux  questions  que 
je  vais  lui  poser,  et  que,  j'espère,  il  n'invoquera  que  s'il  lui  est 
absolument  indispensable  de  le  faire,  je  m'engage  d'avance 
à  m'incliner  avec  déférence  devant  son  sentiment,  sans  recher- 
cher même  s'il  me  paraît  de  tous  points  juridique. 

"Voici  maintenant  la  question:  M.  Casimir-Périer,  alors 
qu'il  était  Président  de  la  République,  a-t-il  su,  avant  son  arres- 
tation, qu'un  officier  de  l'état-major  était  soupçonné  du  crime 
de  trahison  l 

M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 

Me  Labori.  —  Deuxième  question:  M.  Casimir-Périer  a-t-il 
eu,  à  un  moment  quelconque,  connaissance  qu'il  existât  au 
ministère  de  la  guerre,  relativement,  soit  k  l'affaire  Dreyfus, 
soit  à  l'affaire  Esterhazy,  un  dossier  secret. 

M.  le  Président.  —  Laissons  l'affaire  Dreyfus  de  côté,  n'en 
parlons  pas.  En  ce  qui  concerne  l'affaire  Esterhazy,  M.  Casimir- 
Périer,  pouvez-vous  répondre  ? 

M.  Casimir-Périer.  —  Je  n'ai  eu  aucune  connaissance,  étant 
Président  de  la  République,  qu'il  ait  existé  un  dossier  Ester- 
hazy. 

M.  le  Président.  —  Bien.  A  une  autre  question. 

Me Labori.  —M.  Casimir-Périer,  alors  qu'il  était  Président 
de  la  République  —  et  ici,  je  crois  devoir  insister,  monsieur  le 
Président,  pour  que  la  question  soit  posée,  car  il  s'agit  d'un 
point  qui  est  directement  et  expressément  visé  dans  les  faits 
dont  il  nous  appartient  de  faire  la  preuve  —  M.  Casimir-Périer 
a-t-il  connu  ce  fait  qu'une  pièce  secrète  aurait  été  à  un  moment 
donné  communiquée  au  Conseil  de  guerre  de  l'affaire  Dreyfus, 
en  dehors  de  l'audience  et  en  dehors  de  l'accusé? 

M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 

M.  Zola.  —  Monsieur  le  Président,  il  est  entendu  alors  qu'on 
ne  tient  pas  compte  du  mot  «  illégalité  ».  Vous  n'en  tenez  pas 
compte.  Mais  pourquoi  l'a-t-on  mis...  ? 

M.  le  pRÉsn>Evr.  —  Mais  la  Cour  a  rendu  un  arrêt, 

M.  Z<  >la  .  —  Je  m'incline  en  tant  que  prévenu,  mais  ma  raison 
ne  s'incline  pas.  Je  ne  comprends  pas  que  vous  limitiez  la 
défense  à  certains  faits  qui  sont  indiqués  dans  l'assignation  et 
comment  il  se  fait  que  vous  éloigniez  ce  mot  «  illégalité  »  :  pour- 
quoi est-il  dans  l'assignation  ? 

M.  le  Présidepït.  —  On  ne  peut  pas  prouver  contre  la  chose 
jugée.  Cela  a  été  répété  dans  l'arrêt  aujourd'hui. 

Me  Labori.  —  Nous  ne  demandons  pas  à  prouver  contre  l'au- 
torité de  la  chose  jugée. 

M.  le  i  M;  ksi  dent.  —  C'est  la  même  chose. 


—  119  — 

Me  Labori.  —  Non.  non. 

M.   le  Président.   —   Vous    prétendez   que,  dans  l'affaire 
Dreyfus,  il  y  a  illégalité. 
Me  Labori.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  G'est  donc  la  même  chose.  (Test  inutile 
d'insister. 

M.  Zola.  —  Mais,  monsieur  le  Président,  Faflairè  Eslerhazy 
e_st  aussi  une  affaire  jugée. 

M.  le  Président.  —  Mais  vous  êtes  poursuivi  pour  ce  fait-là. 
M.  Zola. —  Mais  pour  l'autre  aussi,  nous  sommes  pour- 
suivis. 
M.  le  Président.  —  Pas  le  moins  du  monde. 
M.  Zola.  —  Il  y  a  donc  des  différences  dans  la  chose  jugée  ? 
M.  le  Président.  —  Nous  ne  discuterons  pas,  car  ce  point 
a  été  l'objet  d"un  arrêt  de  la  Cour. 

M.  Zola.  —  Je  ne  demande  pas  mieux  que  de  comprendre.  Je 
voudrais  savoir,  si  l'autorité  de  la  chose  jugée  n'existe  pas, 
pourquoi  l'autorité  de  la  chose  jugée  existe  dans  mon  assigna- 
tion. 

M.  le  Président.  —  La  Cour  est  revenue  deux  fois  sur  ce 
sujet  et  a  rendu  des  arrêts. 

M>  Labori.  —  Permettez-moi  de  vous  relire  un  passage  pour 
lequel  nous  sommes  poursuivis  : 

M.  Emile  Zola  a  accusé  le  second  Conseil  de  guerre  «  d'avoir 
couvert  cette  illégalité  par  ordre  » 
Et  qu'est-ce  que  c'est  que  cette  «  illégalité  »  ? 
Elle  est  qualifiée  par  la  première  partie  de  ce  même  para- 
graphe : 

«  J'accuse  le  premier  Conseil  de  guerre  d'avoir  violé  le  droit 
en  condamnant  un  accusé  sur  une  pièce  secrète.  » 

M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée,  vous 
vous  débattez  inutilement. 

Mc  Labori.  —  Inutilement,  non;  peut-être  inutilement,  pour 
obtenir  un  arrêt  favorable,  mais  pas  au  point  de  vue  de  ma 
cause,  car  le  monde  nous  juge,  et  MM.  les  jurés  aussi  suivent 
ces  débats  avec  intérêt.  (Mouvements  divers.) 
M.  le  Président.  —  Un  peu  de  silence,  je  vous  en  prie. 
Me  Labori.  —  Sur  ce  premier  point,  comme  vous  faites 
remarquer  que  les  discussions  sont  inutiles,  j'aurai  l'honneur 
de  déposer  des  conclusions  et  j'attendrai  un  arrêt  de  la  Cour. 

Mais  je  ne  veux  pas  retenir  plus  longtemps  à  la  barre 
M.  Casimir-Périer;  je  vous  demanderai  donc,  monsieur  le 
Président,  sur  le  seul  terrain  de  la  moralité  et  de  la  bonne  foi 
—  et  j'espère  qu'il  n'y  aura  pas  besoin  d'un  arrêt  de  la  Cour 
pour  que  satisfaction  nous  soit  donnée  ici  —  de  poser  à 
M.  Casimir-Périer  la  question  suivante  : 

Si  une  pièce  secrète  avait  été  produite  dans  un  débat  quel- 
conque, devant  une  juridiction  quelconque,  et  si  une  condam- 
nation avait  été  obtenue  de  la  sorte,  qu'est-ce  que  M.  Casimir- 
Périer  —  qui  ne  se  retranchera  pas  pour  me  répondre,  j'en  suis 


—  120  — 

sûr,  derrière  le  secret  professionnel,  puisqu'il  s'agit  d'une 
question  de  droit  et  de  moralité  publique  sur  laquelle  des 
hommes  comme  d'Aguesseau  se  sont  prononcés  avant  lui  — 
qu'est-ce  que  M.  Casimir-Perier  en  penserait?   * 

M.  le  Président.  —  Permettez-moi  de  vous  dire  qu'il  est 
inutile,  par  des  questions  indirectes,  de  vouloir  arriver  au 
même  résultat.  Je  ne  poserai  pas  la  question.  [Bruits  dans 
V  auditoire.) 

M«  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  je  crois  que  vous 
avez  peut-être  mal  compris  la  question  de  mon  confrère 
Labori. 

M.  le  Président.  —  Vous  me  demandez  déposer  cette  ques- 
tion à  M.  Casimir-Perier  :  Ne  sait-il  pas  qu'à  une  époque... 

Me  Clemenceau.  —  On  demande  à  M.  Casimir-Perier  ceci  :  Si 
vous  appreniez  demain  qu'une  personne  a  été  condamnée 
sur  une  pièce  qui  ne  lui  a  pas  été  montrée,  quelle  serait  votre 
opinion  ? 

C'est  là  une  question  de  bonne  foi.  M.  Casimir-Perier  a  occupé 
une  situation  assez  haute  pour  qu'on  puisse  lui  demander  son 
opinion. 

M.  le  Président.  —  Ce  n'est  pas  un  fait,  c'est  une   opinion. 

Me  Clemenceau.   —  La  Cour  refuse  de  poser  cette  question? 

M.  le  Président.  —  Elle  n'est  pas  à  poser. 

M'1  Labori.  —  En  bien  !  sur  cette  question  comme  sur  les 
autres,  nous  déposerons  des  conclusions. 

M'-  Clemenceau. —  Un  dernier  mot.  Quand  M.  Casimir-Perier 
est  venu  à  la  barre,  il  a  commencé  à  déposer  avant  d'avoir  prêté 
serment,  et  M.  le  Président  l'a  interrompu  en  lui  disant. . . 

M.  le  Président.  —  Parfaitement;  c'est  un  témoin. . . 

M°  Clemenceau.  —  Je  ne  veux  pas  contester  les  faits.  Je 
vous  rappelle  qu'avant  d'avoir  prêté  serment,  M.  Casimir- 
Perier  a  prononcé  quelques  paroles,  et  je  veux  savoir  si,  après 
avoir  prêté  serment,  il  est  prêt  à  les  répéter? 

M.  le  Président.  —  Mais. . . 

M1'  Clemenceau.  —  J'en  appelle  au  témoin  :  M.  Casimir- 
Perier  a  dit  textuellement  que  son  devoir  était  de  ne  pas  dire 
la  vérité.  {Exclamations.) 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Casimir-Perier. . . 

M.  Casimir-Perier.  —  Voulez-vous  me  permettre. . . 

M(>  Clemenceau.  -  Il  y  aune  erreur  de  mots;  je  vais  rectifier. 
J'ai  voulu  dire  — il  faut  laisser  la  salle  s'amuser! —  que 
M.  Casimir-Perier  —  je  fais  appel  à  ses  souvenirs  —  a  dit  : 

«  Je  crois  qu'il  est  de  mon  devoir  de  ne  pas  dire  toute  la 
vérité.  » 

M.  le  Président. —  Ce  n'est  pas  là  du  tout  ce  que  M.  Casimir- 
Perier  avait  dit  tout  à  l'heure.  11  avait  déclaré  qu'il  ne  croyait 
pas  devoir  parler. 

M°  Clemenceau.  —  Non,  monsieur  le  Président,  j'ai  copié  la 
phrase. 

M.  le  Président.  —  Mais  vous  savez  pour  quel  motif. 


—  121  — 

Me  Clemenceau.  —  Je  n'entends  pas. 

M.  le  Président.  —  En  raison  de  son  rôle  constitutionnel. 

Mel  Clemenceau.  —  Je  demande  que  la  question  soit  posée  au 
témoin. 

M.  Casimir-Périer.  —  Je  visais  la  formule  même  du  ser- 
ment, qui  comporte  de  dire  toute  la  vérité,  et  je  crois  avoir  fait 
remarquer  que  je  ne  pouvais  pas  la  dire  entière,  visant  par  là 
la  déclaration  que  j'avais  faite  hier,  ne  connaissant  d'ailleurs 
pas  de  faits  relatifs  à  l'affaire  dont  la  Cour  est  saisie  et  étant 
donné  que,  sur  les  autres,  mon  devoir  et  mon  irresponsabilité 
m'imposent  le  silence. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  d'autres  questions  à  poser? 

Me  Labori.  —  J'indique  simplement . . . 

M.  Casimir-Périer.  —  Je  suis  un  simple  citoyen  et  aux  ordres 
de  la  justice  de  mon  pays.  {Applaudissements.) 

Me  Labori.  —  M.  Casimir-Périer  donne  ici  un  illustre  exem- 
ple, et  je  demande  à  MM.  les  jurés  de  remarquer  que  d'autres, 
pour  venir  ici,  attendent  d'y  être  contraints  par  des  arrêts  de 
justice.  (Nouveaux  applaudissements.) 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  pas  d'autres  questions? 

Me  Labori.  —  Je  vais  prendre  des  conclusions  sur  les  ques- 
tions posées. 

M.  le  Président.  —  Ce  sera  le  même  arrêt  rendu  chaque 
fois. 

M"  Labori.  —  Ce  sera  très  facile  à  rendre. 

Nous  allons  copier  les  conclusions. 

M.  le  Président.  —  M.  Casimir-Périer  peut  se  retirer  ? 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  je  ne  peux  pas  prévoir 
à  l'avance  un  arrêt  que  la  Cour  va  rendre,  et  je  ne  puis  pas 
demander  à  M.  Casimir-Périer  de  se  retirer  avant  que  la  Cour 
ait  rendu  son  arrêt. 

Je  n'ai  pas  beaucoup  d'illusions,  mais  j'en  ai  un  peu. 

M.  le  Président.  —  Nous  pouvons  suspendre  pendant  cinq 
minutes. 

Me  Labori.  —  Je  n'ai  besoin  que  de  quelques  minutes. 

M.  le  Président.  —  L'audience  est  suspendue. 

(La  salle  applaudit  M.  Casimir-Périer.) 


Conclusions 
relatives  à  l'audition  de  M.  Casimir-Périer  et  arrête 

L'audience  est  reprise  à  quatre  heures  quinze  minutes. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  vous  avez  la  parole. 
M"  Labori.  —  J'ai  l'honneur  de  déposer  sur  le  bureau  de  la 
Cour  les  conclusions  suivantes  : 

Attendu  que  la  déposition  de  M.  Casimir-Périer  est  indispensable 
à  la  manifestation  de  la  vérité  et  nécessaire  pour  établir  la  bonne  foi 


-  L  1,1  — 

des  prévenus  et  que  refuser  de  l'entendre  serait  violer  les  droits  delà 
défense; 

Par  ces  motifs, 

Donner  acte  aux  concluants  de  ce  que  M.  le  Président  a  refusé  de 
poser  au  témoin  les  questions  suivantes  : 

1«  M.  Casimir-Périer  a-t-il  su  qu'un  officier  de  FEtat-major  était 
soupçonné  de  trahison  et  cela,  avant  l'arrestation  de  cet  officier? 

2°  A-t-il  connu  les  charges   qui  pesaient  sur  lui? 

3°  A-t-il  su  qu'une  pièce  secrète  avait  Hé  communiquée  au  Conseil 
de  guerre  en  dehors  de  l'accusé  et  de  son  défenseur? 

4°  S'il  l'a  su,  à  quel  moment  Pa-t-il  appris  ? 

Dans  un  ordre  de  moralité  et  de  pure  bonne  foi  : 

5°  Si  M.  Casimir-Périer  apprenait  qu'une  condamnation  ait  été  ob- 
tenue devant  une  juridiction  quelconque  par  la  production  d'une 
pièce  secrète,  que  penserait-il  d'un  tel  acte  et  de  celui  qai  l'aurait 
ordonné  ou  en  aurait  pris  la  responsabilité  ? 

M.  le  Président.  —  Le  Ministère  public  a  la  parole. 
M.  l'Avocat  général.  —  Je  m'en  rapporte  à  l'appréciation 
de  la  Cour. 
M.  le  Président  : 

La  Cour, 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  par  Zola  et  Perrenx  : 
Considérant  que  les  questions  posées  parla  défense  à  M.  Casimir- 
Périer  ne  sont  ni  connexes,  ni  indivisibles  avec  les  faits  qualifiés 
et  articulés  dans  la  citation  ;  qu'en  outre  il  n'est  pas  permis  de  prou- 
ver, soit  directement,  soit  indirectement,  soit  par  des  voies  détournées, 
contre  la  chose  jugée,  même  pour  établir  la  vérité  des  faits  diffama- 
toires ; 

Considérant  au  surplus  que  M.  Casimir-Périer  invoque  l'irrespon- 
sabilité constitu+ionnelle  pour  ne  pas  répondre  à  certaines  questions 
de  la  défense  ; 

Par  ces  motifs. 

Dit  que  le  Président  a  refusé  avec  raison  de  poser  au  témoin  les 
questions  posées  par  la  défense,  dit  qu'il  sera  passé  outre  aux  débats. 

Maître  Labori,  avez-vous  encore  quelques  questions  à  poser 
à  M.  Casimir-Périer  ? 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Qui  désirez-vous  faire  entendre? 

Mc  Labori.  —  Nous  désirerions  faire  entendre  M.  Trarieux, 
mais  sa  déposition  peut  être  d'une  certaine  durée. 

M.  le  Président.  —  Alors,  demandez  l'audition  d'un  autre 
témoin  dont  la  déposition  serait  plus  courte. 

Me  Gijémengeau.  —  Si  nous  désirions  faire  entendre  M.  Tra- 
rieux,  c'est  qu'il  devait  déposer  dans  le  même  sens  que  les  deux 
précédents  témoins  ;  mais  on  pourrait  appeler  M.  de  Castro,  et 
entendre  M.  Trarieux  demain. 

M.  le  Président.  —  Nous  l'entendrons  demain  au  début  de 
l'audience...  Faites  venir  M.  de  Castro. 


123 


DÉPOSITION  DE  M.  J.  DE  CASTRO 

M.  le  Président  (s? adressant  aux  défenseurs}.  —  Quelles 
questions.  Messieurs,  voulez-vous  faire  poser  au  témoin  :; 

Me  La  nom.  —  Voudriez- vous  demander  à  M.  de  Castro  dans 
quelles  conditions  il  a  remis  à  M.  Mathieu  Dreyfus  certaines 
lettres  de  M.  le  commandant  Esterhazv  et  comment  il  a  été 
amené  à  la  pensée  que  le  bordereau  était  de  la  main  de 
M.  Esterhazv? 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question,  Monsieur, 
veuillez  y  répondre. 

M.  de  Castro.  —  Oui,  monsieur  le  Président,  .l'étais  établi  à 
cette  époque  banquier-commissionnaire  près  la  Bourse  de 
Paris  et  j'avais  eu  l'occasion  de  faire  quelques  aJEaires  pour  le 
commandant  Esterhazy.  Le  commandant  Esterhazv  était  en 
correspondance  très  suivie  avec  la  maison  et  je  connaissais  très 
bien  son  écriture;  je  la  connaissais  si  bien  que,  lorsque,  le 
matin,  j'avais  un  courrier  important  à  dépouiller,  je  recon- 
naissais récriture  du  commandant  même  avant  d'avoir  ouvert 
sa  lettre. 

Vers  la  fin  du  mois  d'octobre  de  l'année  dernière,  j'étais  sur 
le  boulevard,  lorsqu'un  camelot  passa  près  de  moi  vendant  le 
fac-similé  du  fameux  bordereau  attribué  à  l'ex-capitaine  Drey- 
fus. J'ai  été  saisi  en  voyant  cette  écriture  :  il  me  sembla  voir 
une  lettre  du  commandant  Esterhazy.  Je  rentrai  chez  moi 
extrêmement  troublé.  Le  lendemain  matin,  j'allai  avec  mon 
beau- frère  chercher  dans  le  dossier  du  commandant  Esterhazy 
quelques  lettres,  je  fis  même  quelques  comparaisons  d'écri- 
tures et  j'y  trouvai  en  etîet  une  parfaite  similitude,  je  dirai 
même  une  identité  frappante. 

Je  parlai  à  quelques  amis  de  cette  étrange  coïncidence,  et 
mes  amis  me  conseillèrent  de  porter  quelques  lettres  à 
M.  Scheurer-Kestner,  qui  s'occupait  de  l'affaire  Dreyfus.  Entre 
temps,  ces  amis  ont  parlé  probablement  à  M.  Mathieu  Dreyfus 
qui  est  venu  un  jour  me  prier  de  lui  faire  voir  ces  lettres.  Je  lui 
proposai  d'en  prendre  quelques-unes,  il  les  refusa  <jt  me  dit  : 
«  Je  vous  prie  de  les  porter  chez  M.  Scheurer-Kestner.  »  J'y 
allai  un  matin  et  lui  dis  :  «  Monsieur  le  Président,  je  viens 
vous  présenter  quelques  pièces  excessivement  curieuses,  vous 
verrez  par  vous-même  la  similitude  qui  existe  entre  récriture 
de  ces  lettres  et  le  fameux  bordereau.  » 

M.  Scheurer-Kestner  prit  ces  lettres,  les  considéra  quelques 
temps,  puis  il  alla  à  c<Yté  dans  un  bureau  et  revint  en  disant  : 
«  Voilà  des  lettres  qui  sont  probablement  de  la  même  main,  de 
la  même  source.  »  Je  reconnus,  en  elfet,  récriture  du  comman- 
dant Esterhazy. 

Me  Labori.  —  Est-ce  qu'à  ce  moment,  le  nom  de  M.  le  com- 
mandant Esterhazy  avait  été  déjà  prononcé  comme  étant  sus- 
ceptible d'être  celui  de  l'auteur  du  bordereau?  Est-ce  que  M.  de 


—  124  — 

Castro  soupçonnait  que  M.  Esterhazy  fût  l'objet  de  quelque  sus- 
picion à  cet  égard  ? 

M.  de  Castro.  —  Non,  absolument  pas...  Huit  ou  dix  jours 
après... 

Me  Labobi.  —  Le  témoin  n'a-t-il  pas  reçu  de  lettres  de  me- 
naces ? 

M.  de  Castro.  — Non,  pas  de  lettres...;  j'ai  reçu  un  jour  une 
carte-télégramme.  Si  M.  le  Président  le  désire,  je  la  dépo- 
serai. 

M.  le  Président.  —  Non;  mais  qu'y  avait -il  sur  cette 
carte  ? 

M.  de  Castro.  —  C'est  une  menace  :  «  Si  c'est  vous  qui  avez 
déposé  les  lettres  dont  le  Paris  indique  les  initiales  J.  D.  C, 
vous  paierez  cher  votre  infamie.  » 

M.  le  Président.  —  Est-ce  que  cette  écriture  ressemblait  à 
celle  du  commandant  Esterhazy  ? 

M.  de  Castro.  —  Non,  c'était  une  écriture  contrefaite.  Rien 
n'indique  de  qui  vient  celte  dépêche;  la  dépêche  n'est  pas 
signée  et  l'écriture  est  toute  autre  que  celle  du  commandant 
Esterhazy. 

Me  Labori.  —  C'est  une  écriture  déguisée. 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  pas  d'autre  question  à  poser 
au  témoin  ? 

M°  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Pouvez- vous  faire  entendre  un  témoin 
dont  la  déposition  soit  courte  ? 

M'1  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président;  je  ne  vois  à 
faire  entendre  que  des  témoins  qui  vont  nous  retenir  longtemps 
ou  d'autres  qui  vont  faire  de  nouveaux  incidents...  Je  suis 
convaincu  que  la  Cour  va  faire  des  objections  sur  un  grand 
nombre  de  questions  que  j'aurai  à  poser,  et,  d'ici  demain,  mon 
intention  est  d'arrêter  très  nettement  un  questionnaire  pour 
l'insérer  dans  des  conclusions,  le  cas  échéant...  Je  préparerai 
aussi  des  motifs  de  conclusions,  de  façon  que  la  Cour  puisse 
statuer  tout  de  suite  dans  le  cas  où  elle  se  refuserait  à  poser 
les  questions  que  je  lui  soumettrai. 

Nous  pouvons  ou  entendre  ce  soir  M.  Trarieux  ou  remettre 
son  audition  à  demain. 

M.  le  Président.  —  Nous  l'entendrons  demain  au  début  de 
l'audience. 

L'audience  est  levée. 


TROISIÈME    AUDIENCE 


AUDIENCE  DU  9  FEVRIER 


Sommaire.  —  Incident  relatif  à  l'audition  de  Mme  A.  Dreyfus.  —  Incident 
relatif  à  la  distribution  aux  jurés  de  documents  et  de  brochures  :  Décla- 
ration de  Me  Labori.  —  Incident  relattf  à  la  visite  de  M.  le  docteur 
Socquet  à  Mmes  de  Boulancy.  de    Comminges,  Chapelon  et  à  M.  Autant, 

—  Déposition  de  M.  le  général  de  Boisdeffre  et  conclusions  de  Me  Labori. 

—  Déposition  de  M.  le  général  Gonse  ;  incident. —  Déposition  de  M.  Gri- 
belin.  Confrontation  de  M.  Gribelin  avec  M.  Leblois.  —  Incident  et  dépôt 
de  conclusions  par  M.  l'Avocat  général.  —  Déposition  de  M.  le  général 
Mercier.  —  Arrêt.  —  Déposition  de  M.  Trarieux. 


INCIDENT 

Relatif  à  l'audition  de  Mme  A.  Dreyfus. 


L'audience  est  ouverte  à  midi  un  quart. 

M.  le  Président.  —  L'audience  est  ouverte. 

Maître  Labori,  dans  les  conclusions  que  vous  avez  déposées 
hier  en  ce  qui  concerne  Mme  Dreyfus,  il  y  a  les  deux  premières 
questions  qui  concernent  la  bonne  foi.  J'avais  cru  qu'il  s'agis- 
sait de  la  bonne  foi  de  votre  client  en  ce  qui  concernait  l'affaire 
Dreyfus  et  non  pas  l'affaire  Esterhazy. 

Vous  ne  vous  êtes  pas  expliqué  dans  vos  conclusions.  Vous 
demandez,  dans  ces  conclusions,  qu'on  pose  à  Mme  Dreyfus  la 
question  de  savoir  si  elle  sait  quelque  chose  sur  la  bonne  foi 
de  M.  Zola. 

Je  voudrais  que  vous  complétiez  vos  conclusions  en  disant 
si  c'est  sur  l'affaire  Dreyfus  ou  sur  l'affaire  Esterhazy. 

Me  Labori.  —  Pardon,  il  n'est  question  dans  ces  conclusions 
ni  de  l'affaire  Dreyfus  ni  d<j  l'affaire  Esterhazy. 

Je  demande  à  Mmi'  Dreyfus  si  elle  croit  à  la  bonne  foi  de 
M.  Zola... 

M.  le  Président.  —  Pour  l'affaire  Zola,  c'est-à-dire. . . 


—  126  — 

Me  Labori.  —  Pour  l'affaire  Zola,  c'esè-à-dire  la  bonne  foi  de 
M.  Zola  quand  il  a  écrit  sa  lettre. 

M.  le  Président.  —  La  bonne  foi  de  M.  Zola  sur  l'affaire 
Dreyfus  ? 

Me  Labori.  —  La  bonne  foi  de  M.  Zola  sur  l'affaire  Dreyfus? 
Je  ne  comprends  pas  ce  que  cela  veut  dire. 

M.  Zola  a  accompli  un  acte  considéré  comme  délictueux.  Nous 
prétendons  qu'il  a  accompli  cet  acte  de  bonne  foi,etnous  deman- 
dons au  témoin,  qui  est  cité  pour  faire  la  preuve  de  notre  bonne 
foi,  ro  qu'il  pense  de  la  bonne  foi  de  M.  Zola? 

Quant  à  l'affaire  Dreyfus  et  à  l'affaire  Esterhazy,  elles  ne  se 
rattachent  que  d'une  façon  indirecte. . . 

M.  le  Président.  —  D'une  façon  indirecte  ? 

M"  Labori.  —  L'affaire  Zola  ne  se  rattache. . . 

M.  le  Président.  —  Il  n'y  a  pas  d'affaire  Zola.  (Bruits  et 
rires.) 

Me  Labori.  —  Messieurs  les  jurés,  vous  apprécierez. 

M.  le  Président.  —  Il  y  a  l'affaire  Dreyfus  et  l'affaire  Ester- 
hazy. 

M''  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  j'ai  posé  des  conclu- 
sions, .le  les  précise  verbalement,  quoiqu'elles  m'aient  paru 
assez  claires  en  elles-mêmes:  car,  je  le  répète,  il  ne  peut  être 
question  que  de  la  bonne  foi  de  M.  Zola  quand  il  a  écrit  sa 
lettre. 

•le  suis  prêt  à  préciser  par  écrit  dans  les  mêmes  termes. 

Après  cela,  je  n'ai  plus  rien  à  ajouter.  Il  appartient  à  la  Cour 
et  au  Président  de  savoir  si  la  question  peut  être  vidée.  Sinon, 
nous  nous  réserverons  de  tirer  de  la  situation  les  conséquences 
qu'elle  pourra  comporter. 

M.  le  Président.  —  Je  ne  pourrai  interroger  Mme  Dreyfus 
sur  la  bonne  foi  de  M.  Zola  qu'en  ce  qui  concerne  l'affaire 
Esterhazy,  mais  pas  en  ce  qui  concerne  l'affaire  Dreyfus. 

M1'  Clemenceau.  —  Je  crois  que  vous  faites  une  erreur  maté- 
rielle, car  il  n'y  a  pas  d'affaire  Dreyfus  :  depuis  deux  jours,  on 
répète  qu'il  ne  sera  pas  question  de  l'affaire  Dreyfus. 

Je  ne  comprends  donc  pas  que  vous  demandiez  aujourd'hui 
si  nous  voulons  poser  la  question  sur  l'affaire  Dreyfus,  puisque 
vous  avez  répété  depuis  le  commencement  des  débats  que  le 
Ministère  public  était  lié  par  les  conclusions  de  M.  le  Ministre 
de  la  guerre  el  que,  dans  ces  conditions,  il  n'y  avait  que  quinze 
lignes  de  In  lettre  de  M.  Zola. . . 

M.  le  Président.  —  Voilà  comment  vos  conclusions  sonl 
rédigées  : 

«   (Jn'oi-eo  (jiio  vous  pensez  de  la  bonne  loi  de  M.  Zola?  » 

Eh  bien!  M.Zola  n'est  -poursuivi  que  pour  l'affaire  Esterhazy. 
Je  veux  bien  poser  la  question  sur  la  bonne  loi  de  M.  Zola  en 
ce  qui  concerne  l'alfa  ire  Kslerliazy;  je  ne  la  poserai  pas  en  ce 
qui  concerne  l'affaire  Dreyfus. 

M''  Labori.  —  Le  Président  et  la  Cour  feront  comme  ils 
l'entendront.  Ils  sont  juges  souverains. 


—  1-27  — 

Quant  à  nous,  nous  sommes  jugea  souverains  aussi  en  ce  qui 
concerne  le  point  de  savoir  les  questions  que  uuiis  voulons 
poser,  et  la  question  de  bonne  toi  pour  nous  ne  comporte  ni 
restriction  ni  divisibilité. 

Un  homme  qui  accomplit  un  acte,  accomplit  un  acte  qui 
représente  un  ensemble:  il  l'accomplitde  bonne  ou  de  mauvaise 
foi  «'l  il  n'y  a  pas  à  savoir  si  c'est  sur  tel  point  de  détail  ou  sur 
tel  autre  qu'il  est  de  bonne  foi. 

Je  ne  sais  pas  ce  que  répondra  Mnie  Dreyfus. 

Je  demande  que  Mme  Dreyfus  soit  interrogée  d'une  manière 
générale  sur  la  bonne  foi  de  M.Zola  relativement  à  la  lettre 
qu'il  a  écrite. 

M.  le  Président. —  11  ne  s'agil  pas.  par  des  voies  détour- 
nées, de  mêler  les  deux  aifaires  ensemble. 

Je  veux  bien  interroger  Mme  Dreyfus  en  ce  qui  concerne  la 
bonne  foi  pour  l'affaire  Esterhazy,  pour  le  Conseil  de  guerre 
qui  a  jugé  l'affaire  Esterhazy,  mais  pas  pour  le  Conseil  de 
guerre  qui  a  jugé  Dreyfus.  Il  ne  s'agit  pas  de  faire  confusion  et 
d'arriver  à  faire,  par  des  moyens  détournés,  ce  que  l'arrêt  de  la 
(  Jour  a  défendu. 

Me  Labori.  —  Permettez-moi.  monsieur  Le  Président,  de  dire 
que  nous  avons  ici  chacun  un  terrain  à  défendre,  et  nous  avons 
les  uns  pour  les  autres  des  devoirs  de  considération  respective. 

Je  n'admettrai  pas  que  l'on  dise  que  je  fais  ici  quoi  que  ce 
soit  pour  arriver  à  mon  but  par  des  voies  détournées.  Je  n'ai 
ni  la  figure,  ni  l'attitude,  ni  la  parole  dam  homme  qui  fait  des 
choses  par  des  voies  détournées,  et  s'il  y  a  des  voies  détournées 
employées  ici.  j'en  laisse  toute  la  responsabilité,  je  ne  dis 
pas  à  M.  le  Procureur  général,  mais  à  M.  le  Ministre  de  la 
guerre,  partie  plaignante. 

M.  le  Président.  —  M.  le  Ministre  de  la  guerre  n'a  visé  que 
certains  points  dans  l'assignation,  c'est  son  droit.  Et  la  Cour  est 
obligée  de  se  restreindre  dans  les  termes  de  la  plainte  et  de  la 
citation  :  par  conséquent,  j'interrogerai  Mm€  Dreyfus  sur  la 
bonne  foi  de  M.  Zola  en  ce  qui  concerne  l'affaire  Esterhazy. 

Me  Labori.  —  Eh  bien!  j'insiste  pour  que  la  question  soit 
posée  dans  les  termes  que  j'ai  indiqués,  et  si  la'Cour  s'y  refuse, 
je  déposerai  des  conclusions  sur  ce  point. 

M.  le  Président.  —  Je  n'interrogerai  pas  Ml,l,J  Dreyfus  en 
ce  qui  concerne  le  premier  Conseil  de  guerre  qui  a  jugé  l'affaire 
Dreyfus:  je  l'interrogerai  sur  le  second  Conseil  de  guerre  qui  a 
jugé  l'affaire  Esterhazy. 

Par  conséquent,  je  vous  le  répète,  aux  ternies  de  la  loi,  aux 
termes  de  l'arrêt  que  vous  avez  entendu  avant-hier,  je  ne 
mêlerai  pas  les  deux  affaires  ensemble. 

Vous  déposerez  des  conelusiens  s'il  vous  semble  bon  de  le 
faire;  mais  je  vous  préviens  que  ce  sera  comme  cela  pendant 
tout  le  temps  des  débats. 

Me  Labori.  —  Je  le  regrette,  et  pour  vous,  et  pour  moi-même, 
mais  je  déposerai  mes  conclusions. 


—  128  — 

MM.  les  jurés  sont  nos  juges,  ils  assistent  aux  débats.  Or, 
Messieurs,  je  ne  leur  demande  qu'une  chose,  c'est  de  suivre 
impartialement,  —  en  n'écoutant  pas  les  bruits  du  dehors,  en 
ne  gardant  que  l'impression  de  ce  qui  se  passe  ici,  à  cette 
audience,  —  l'attitude  de  chacun  à  ce  débat.  {Mouvements 
divers.) 

Je  vais  dicter  mes  conclusions. 

M.  le  Président.  —  Nous  allons  maintenant  entendre  quel- 
ques témoins.  M.  le  général  de  Boisdeffre  a  demandé  qu'on 
l'entende  au  début. . . 

M8  Clemenceau.  —  On  nous  informe  qu'il  y  a  des  témoins 
dans  la  salle;  or,  les  débats  sont  ouverts.  Il  parait  que  les 
généraux  de  Boisdeffre,  Mercier. . . 

M.  le  Président.  —  Les  débats  ne  sont  pas  ouverts. 

Me  Clemenceau.  —  Ce  n'est  pas  une  objection  de  droit,  c'est 
une  objection  de  fait.  Je  crois  qu'il  y  a  intérêt  à  ce  que  les 
témoins  n'assistent  à  aucune  partie  des  débats  avant  leur  dépo- 
sition. 

M.  le  Président.  —  Les  débats  ne  sont  pas  commencés. 

Me  Clemenceau.  —  Ce  n'est  pas  une  observation  de  droit, 
c'est  une  observation  de  fait,  je  le  répète. 

M.  le  Président.  —  Je  voulais  vous  demander  quel  était  le 
premier  témoin  qu'on  allait  entendre  ? 

M0  Laborï.  — Monsieur  le  Président,  mon  intention  serait  de 
vous  prier  de  vouloir  bien  entendre  d'abord,  et  conformément 
à  sa  demande,  M.  le  général  de  Boisdeffre.  Mais,  avant  qu'il 
soit  entendu,  je  demanderai  la  permission  de  faire  une  très 
courte  observation  à  MM.  les  jurés. 

M.  le  Président.  —  Tous  les  témoins  doivent  sortir,  excepté 
ceux  qui  ont  été  entendus  hier. 

{L'audiencier  fait  sortir  les  témoins.) 

M.  le  Président  (s  adressant  à  Me  Laborï).  —  Vos  conclu- 
sions sont-elles  prêtes? 

Me  Laborï.  —  Dans  une  minute. 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  voulez-vous  nous 
faire  connaître  les  témoins  qui  étaient  dans  la  salle,  s'il  vous 
plait  ? 

M.  le  Président.  —  Je  n'en  sais  rien. 

Me  Clemenceau.  —  Alors,  monsieur  le  Président,  voudriez- 
vous  avoir  l'obligeance  de  demander  à  M.  l'audiencier  qui  a  fait 
sortir  les  témoins  quels  sont  les  témoins  qui  ont  quitté  la 
salle  ? 

M.  le  Président.  —  Monsieur  l'audiencier  ! 

M.  l'Audiencier.  —  Monsieur  le  Président,  j'ai  fait  sortir  les 
témoins,  sauf  ceux  qui  ont  été  entendus  hier  :  M.  Renaud, 
M.  de  Clam... 

Me  Laborï.  —  Et  les  deux  généraux  en  tenue? 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  voulez-vous  me 
donner  la  parole  pour  présenter  une  observation  ? 


J'ai  l'honneur  de  déposer  devant  la  Cour  des  conclusions  pour 
MM.  Zola  etPerrenx  : 


CONCLUSIONS 

relatives  à  la  présence  dans  la  salle  de  témoins  non 

encore  entendus. 

Plaise  à  la  Cour, 

Donner  acte  aux  concluants  de  ce  qu'après  que  M.  le  Président  a 
eu  déclaré  l'audience  ouverte  et  après  dix  minutes  de  débat  sur  l'au- 
dition d'un  témoin,  la  présence  de  plusieurs  témoins  a  été  constatée 
dans  la  salle,  notamment  celle  de  M.  le  général  Gonse  et  de 
M.  du  Paty  de  Clam. 

Sous  toutes  réserves. 

M.  le  Président.  —  Les  conclusions  que  vous  allez  déposer, 
nous  les  joindrons  à  celles  que  vous  avez  déposées  hier  en  ce 
qui  concerne  Mme  Dreyfus . 

Me  Labori.  —  Mais  la  Cour  a  statué. 

M.  le  Président.  —  Il  y  avait  une  erreur,  ou  j'ai  cru  qu'il  y 
avait  une  erreur. 

Me  Labori.  —  Je  vais  demander  à  M.  le  Président  de 
donner  acte  des  conditions  dans  lesquelles  la  Cour  refuse  de 
poser  la  question. 

M.  le  Président.  —  Il  y  aura  un  arrêt. 

Il  s'agit  d'expliquer  cet  arrêt. 

Sur  les  deux  premiers  points,  vous  aviez  dit  :  «  Qu'est-ce  que 
vous  pensez  de  la  bonne  foi  de  M.  Zola?  Quelles  sont  les  raisons 
qui  vous  ont  amené  à  croire  à  cette  bonne  foi  ?  » 

Je  croyais  qu'il  s'agissait  de  l'affaire  Dreyfus,  et  comme  vous 
ne  l'aviez  pas  indiqué  dans  les  conclusions. . . 

Me  Labori.  —  Nous  déposons  d'autres  conclusions. 

CONCLUSIONS  NOUVELLES 

relatives    à    l'audition    de     M""     Dreyfus. 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que  les  concluants  ont  demandé  que  Mme  Dreyfus  soit  en- 
tendue sur  la  bonne  foi  de  M.  Emile  Zola  ; 

Attendu  que  la  Cour  a  refusé  de  l'entendre  sur  ce  point  par  un 
arrêt  motivé  ; 

Attendu  que  M.  le  Président,  revenant  spontanément  sur  cet  inci- 
dent, se  déclare  prêt  à  poser  la  question  dans  les  termes  suivants  : 

«  Qu'est-ce  que  Mme  Dreyfus  pense  de  la  bonne  foi  de  M.  Emile 
Zola  sur  l'affaire  Esterhazy?  »,  et  à  la  condition  expresse  que 
Mme  Dreyfus  ne  sera  pas  interrogée  sur  la  bonne  foi  de  M.  Emile 
Zola  relative  à  l'affaire  Dreyfus  ; 

5 


—  130  — 

Attendu  que  cette  distinction  est  injustifiable  et  incompréhensible  ; 

Attendu  que  la  bonne  foi  de  M.  Emile  Zola  ne  peut  se  rapporter, 
d'une  manière  générale,  et  sans  distinction,  qu'aux  faits  pour  lesquels 
il  est  poursuivi  ; 

Par  ces  motifs. 

Donner  acte  aux  concluants  de  ce  que  M.  le  Président  a  refusé  de 
poser  à  Mme  Dreyfus,  d'une  manière  générale,  une  question  relative 
à  la  bonne  foi  de  M.  Emile  Zola  ; 

Sous  toutes  réserves, 

Et  ce  sera  justice. 

M.  le  Président.  — En  somme,  ce  sont  des  conclusions 
modificatives  de  cePes  que  vous  avez  déposées? 

Me  Labori.  —  Du  tout. 

Les  conclusions  d'hier  sont  vidées  par  un  arrêt.  Aujourd'hui, 
il  y  a  un  incident  ;  sur  cet  incident,  je  pose  des  conclusions  nou- 
velles, sur  lesquelles  la  Cour  appréciera. 

M.  le  Président.  —  Gela  revient  au  même. 

Me  Clemenceau.  —  Oh!  non. 

Me  Labori.  —  La  Cour  appréciera. 

M.  le  Président.  —  Les  deux  arrêts  seront  rendus  après  la 
suspension  de  l'audience. 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  voulez-vous  me 
permettre  une  simple  observation? 

M.  le  Président  disait  qu'il  y  avait  eu  un  arrêt  rendu  hier.  Je 
ferai  remarquer  que  la  Cour  a  rendu  divers  arrêts  au  début  de 
cette  audience  et  nous  a  demandé  plusieurs  fois  de  respecter  la 
chose  jugée. 

Je  demande  à  la  Cour,  et  j'ai  le  même  droit  qu'elle,  de  res- 
pecter la  chose  jugée.  La  Cour  a  rendu  un  arrêt  sur  les  conclu- 
sions déposées  :  je  demande  à  la  Cour  de  nous  accorder  tous  les 
droits  qui  résultent  de  cet  arrêt. 

M.  le  Président.  —Je  vous  répète  que  c'était  parce  que  les 
conclusions  n'étaient  pas  rédigées  d'une  façon  assez  nette  pour 
que  nous  puissions  statuer  en  connaissance  de  cause  ;  c'est 
pourquoi  j'ai  attiré  votre  attention  sur  les  deux  points  que  j'ai 
indiqués. 

Me  Clemenceau.  —  Ce  n'est  pas  en  fait,  c'est  en  droit  que  je 
discute,  et  je  crois  qu'il  ne  peut  pas  y  avoir  de  désaccord  :  la 
Cour  a  rendu  hier,  sur  des  conclusions  déposées  par  nous,  un 
arrêt  qui  constitue  la  chose  jugée  ;  comme  nous  avons  été  invi- 
tés à  respecter  la  chose  jugée,  permettez-moi  de  dire  que  nous 
voulons  accorder  ce  respect  à  l'arrêt  que  la  Cour  a  rendu  elle- 
même. 
Je  veux  m'en  tenir  à  l'arrêt  d'hier. 

M.  le  Président.  —  Mais  l'arrêt  d'hier,  on  n'y  touchera  pas, 
seulement  on  statuera  sur  ces  nouvelles  conclusions. 


131 


INCIDENT 

Déclaration  de  Me  Labori  relativement  à  la  distribution 
aux  jurés  de  documents  et  de  brochures. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  voulez- vous  bien  me 
permettre,  avant  d'aborder  la  déposition  du  premier  témoin, 
d'adresser  un  mot  à  MM.  les  jurés  sur  un  incident  d'ordre 
purement  matériel. 

Nous  apprenons,  Messieurs  les  jurés,  qu'un  certain  nombre 
de  documents  et  de  brochures  vous  ont  été'  distribués.  Je  tiens 
à  vous  déclarer  hautement  que  ces  brochures,  que  ces  documents 
n'émanent  ni  de  M.  Emile  Zola,  ni  du  gérant  de  V Aurore,  ni  de 
la  famille  Dreyfus  elle-même,  auprès  de  laquelle  j'ai  pris  soin 
de  me  renseigner. 

Une  voix.  —  Le  Syndicat  ! 

Me  Labori.  —  Ni  de  la  famille  Dreyfus  elle-même,  aigres  de 
laquelle  j'ai  pris  soin  de  me  renseigner. 

J'ai  considéré,  pour  ma  part,  que  la  remise  entre  vos  mains, 
même  avant  le  débat,  de  certains  documents  qui  sont,  pour  la 
plupart  des  documents  officiels,  —  et  parmi  lesquels  :  1°  l'acte 
d'accusation,  ou  plutôt  le  rapport  qui  a  été  publié  relativement 
à  l'affaire  du  capitaine  Dreyfus  en  1894  ;  2°  le  rapport  de 
M.  Ravary  dans  l'affaire  Esterhazy,  et  quelques  autres  docu- 
ments que  je  vous  prie  d'ailleurs  de  vous  procurervous-mêmes, 
car  ils  sont  en  vente;  —j'ai  considéré  que  ces  documents  pou- 
vaient vous  être  utiles.  Nous  avons  délibéré,  mes  clients  et  moi, 
sur  la  question  de  savoir  si  nous  devions  vous  les  remettre  et, 
bien  que  ces  documents  soient  publics,  nous  avons  tenu,  pour 
rester  dans  une  attitude  d'une  correction  presque  exagérée,  à  ne 
rien  vous  faire  remettre. 

Ceux  qui  parlent  toujours  du  Syndicat,  il  y  en  a  ici,  et  qui 
font  partie,  j'imagine,  d'un  autre  Syndicat 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  je  vous  en  prie,  plus  de 
calme.  Dites  à  MM.  les  jurés  ce  que  vous  avez  à  dire. 

Me  Labori. — Permettez,  j'ai  la  prétention  d'avoir  énormé- 
ment de  calme. 

Ces  brochures  ne  venant  pas  de  nous,  Messieurs,  ne  peuvent 
venir  que  de  là,  et  j'ai  tenu  à  protester. 

Pendant  que  j'en  suis  à  faire  cette  protestation,  je  tiens  encore 
à  en  faire  une  autre,  et  je  suis  persuadé  que  M.  le  Prési- 
dent ne  trouvera  pas  à  y  contredire. 

Aujourd'hui,  dans  un  certain  nombre  de  journaux  qui,  au 
point  de  vue  du  compte  rendu  des  débats,  ne  brillent  que  par 
l'inexactitude,  on  écrit,  on  imprime  que  M.  Emile  Zola  a  été  hier 
hué,  bousculé,  frappé. 

Frappé,  ce  n'est  pas  vrai!  Hué?  Par  quelques-uns,  peut- 
être. 


—  132  — 

On  dit  que  c'est  par  la  France  ! 

Eh  bien  !  Messieurs  les  jurés,  je  laisse  à  ceux  qui  solidarisent 
la  France  avec  les  bandes  dont  il  s'agit  la  responsabilité  de  leurs 
paroles  sacrilèges  !  (Silence profond  de  V auditoire.) 

Vous  voyez  bien  qu'ils  n'osent  rien  dire  t  Personne  n'ose  se 
désigner!  {Mouvement.} 

Et  j'ajoute  un  mot. 

M.  le  Président.  —  Nous  ne  plaidons  pas  en  ce  moment-ci  ; 
si  vous  avez  quelques  observations  à  présenter  à  MM.  les  jurés, 
faites-le  en  deux  mots.  (Bruits  divers.) 

M.  le  Président.  —  Silence,  silence,  je  vous  en  prie. 

Me  Labori.  —  Et  j'ajoute  un  mot,  Messieurs,  c'est  le  dernier. 

A  l'heure  qu'il  est,  parmi  les  hommes  de  bonne  foi,  d'intelli- 
gence et  de  bonne  volonté,  il  ne  peut  y  avoir  que  deux  sortes 
d'attitudes;  la  première,  celle  de  ceux  qui  savent  ou  croient 
savoir,  et  qui  sont  convaincus,  ceux-là  ont  pour  M.  Emile  Zola 
l'admiration  et  le  respect;  la  seconde,  celle  de  ceux  qui  ne 
savent  pas,  mais  qui  veulent  savoir,  ceux  qui  pensent  qu'il 
y  a  dans  ce  pays  quelque  chose  qui  est  au-dessus  de  tout  : 
l'idée  de  droit,  l'idée  de  justice,  l'idée  de  liberté,  en  un  mot, 
l'idéal  général  sur  lequel  l'humanité  aies  yeux  fixés;  et  ceux-là 
n'ont  qu'une  attitude,  ils  attendent,  ils  attendent  avec  défé- 
rence et  en  silence. 

Les  autres,  quand  ils  essaient  d'identifier  la  France  avec  eux, 
ils  l'insultent,  pendant  que  nous  la  vénérons.  (Applaudisse- 
ments.) 

M.  Zola.  —  C'était  nécessaire,  monsieur  le  Président,  c'était 
nécessaire  de  dire  cela. 


INCIDENT 

Visites  de   M.    le    docteur    Socquet    à    M™e    de   Boulancy, 
Mne  de  Gomminges,  Mme  Chapelon  et  M.  Autant. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  l'audiencier,  voulez-vous  faire 
venir  M.  le  docteur  Socquet. 

(Le  docteur  Socquet  est  appelé  à  la  barre.) 

M.  le  Président,  s' adressant  au  docteur  Socquet.  —  Vous 
êtes,  Monsieur,  le  docteur  Socquet!  Je  ne  vous  fais  pas  prêter 
serment,  puisque  vous  n'avez  pas  été  cité,  mais  je  vous  prie  de 
donner  à  la  Cour  les  renseignements  que  vous  avez  recueillis. 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Messieurs,  je  me  suis  rendu  hier 
aux  domiciles  de  MUe  de  Gomminges,  de  Mme  de  Boulancy,  de 
M,!"'  Chapelon,  et  chez  M.  Autant,  à  l'effet  de  constater  leur  état 
de  santé  pour  répondre  aujourd'hui  s'ils  étaient  en  état  de  se 
présenter  devant  la  Cour.  Voici,  messieurs,  les  résultats  de  mon 

examen. 
Deux  de  ces  dames,  Mn,>  de  Gomminges  et  Mme   de   Bou, 


—  133  — 

lancy,  ne  sont  pas  en  état  de  se  présenter.  Mme  Chapelon  était 
absente  de  son  domicile  lorsque  je  me  suis  présenté.  Quant  à 
M.  Autant,  il  a  été  atteint  dimanche  dernier  d'une  attaque  de 
coliques  néphrétiques  ;  il  est  complètement  rétabli  et  peut  se 
présenter  à  l'audience.  Il  a  promis  du  reste,  hier,  qu'il  serait  à 
l'audience  aujourd'hui,  et  je  viens  de  l'apercevoir  dans  la  salle 
des  témoins. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  l'audiencier,  est-ce  que  le 
témoin  Autant  est  présent  ? 

M.  l'Audiencier.  —  Il  est  présent. 

Me  Clémence \r.  —  Permettez-moi  de  faire  une  observation. 
Est-ce  que  M""'  Chapelon  n'avait  pas  un  certificat  de  médecin? 

M.  le  Président.  —  Oui. 

Me  Clemenceau.  —  Alors,  je  pense  que  M.  l'Avocat  général 
aura  quelque  chose  à  dire  ? 

M.  le  Président.  —  Mais  cela  regarde  le  Parquet,  qui  fera 
ce  qu'il  voudra. 

Me  Clemenceau.  —C'était  pour  savoir  s'il  y  avait  un  certificat 
de  médecin.  Et  j'insiste  sur  ce  fait  que  Mme  Chapelon  a  un 
motif,  puisqu'elle  a  déclaré  qu'elle  dirait  le  contraire  de  la 
vérité. 

Mais,  j'ai  d'autres  observations  à  tirer  de  cet  incident.  Est-ce 
que  M.  le  docteur  Socquet  pourrait  nous  donner  quelques  expli- 
cations complémentaires  sur  l'état  de  Mme  de  Boulancy,  puis- 
que la  Cour  se  rappelle  que  j'ai  déposé  des  conclusions  aussitôt 
après  la  lecture  du  certificat  du  médecin  disant  que  nous 
connaissions  cette  maladie  depuis  jeudi?  Est  ce  que  M.  le  doc- 
teur Socquet  ne  pourrait  pas  parler  de  cette  maladie  de  cœur  ? 
Il  doit  savoir  quelle  est  l'affection  de  Mme  de  Boulancy. 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Mais  je  n'ai  pas  de  secret  profes- 
sionnel, c'est  comme  expert  que  je  me  suis  rendu  auprès  de 
M""'  de  Boulancy  ;  par  conséquent,  je  dois  rendre  compte  à  la 
Cour  de  mon  examen  complet. 

M"ie  de  Boulancy  présente  tous  les  symptômes  d'une  angine 
de  poitrine.  Lorsque  je  l'ai  examinée,  elle  ressentait  des  dou- 
leurs dans  la  région  précordiale,  dans  le  bras  gauche  et  des 
irrégularités  du  cœur.  Dans  ces  conditions,  Messieurs,  j'estime 
qu'étant  données  les  phases  par  lesquelles  cette  dame  a  passé 
depuis  quelque  temps,  sa  comparution  devant  la  Cour  d'assises, 
par  suite  des  émotions  qu'elle  pourrait  ressentir,  étant  donnée 
l'affection  dont  elle  est  atteinte,  pourrait  avoir  pour  elle  un 
danger  très  sérieux  et  très  grave  et  certainement  je  ne  prends 
pas  sur  moi  d'autoriser  cette  dame... 

Me  Clemenceau.  —  Je  retiens  la  parole  de  M.  l'expert,  que  ce 
n'est  pas  tant  comme  médecin  que  comme  témoin... 

M.  le  Président.  —  C'est  comme  expert. 

Me  Clemenceau.  —  Je  vais  expliquer  ma  pensée.  M.  l'expert 
nous  a  dit  tout  d'abord  que  M""'  de  Boulancy  avait  des  douleurs 
au  cœur,  etc.  Comme  ce  sont  les  affirmations  de  la  malade,  les 
affirmations  de  M.    l'expert    n'y  ajoutent  rien.   Maintenant, 


i:-J'i 


M.  l'expert  nous  a  dit  qu'il  serait  très  mauvais  de  l'amener  à  la 
Cour  d'assises,  où  elle  aurait  des  émotions. 

Ceci,  c'est  une  opinion  plus  générale,  c'est  une  impression. 
Et  alors,  je  retiens  ceci,  c'est  que  Mme  de  Boulancy  pourrait 
venir  à  cette  barre,  mais  que  M.  l'expert  pense  que  l'émotion 
de  la  Cour  d'assises  lui  serait  mauvaise. 

Alors,  je  demande  à  M.  l'expert,  dans  le  même  ordre  d'idées: 
Si  on  lui  avait  dit:  «  Croyez- vous  que  Mme  de  Boulancy  pourrait 
comparaître  chez  le  juge  d'instruction  en  présence  du  com- 
mandant Esterhazy  ?  »  aurait-il  supposé  que  ce  serait  mauvais  ? 

M.  le  docteur  Socquet.  — Je  crois  que  dans  un  cabinet  par- 
ticulier, seule... 

Me  Clemenceau.  —  Même  si  elle  se  trouvait  face  à  face  avec 
le  commandant  Esterhazy  ? 

M.  le  docteur  Sogquet.  — Je  ne  peux  pas  répondre,  je  ne 
sais  ce  qui  se  présenterait  à  ce  moment-là.  Il  est  évident  que  le 
milieu  n'est  pas  le  même  à  la  Cour  d'assises  et  devant  M.  le 
juge  d'instruction. 

Ici,  quand  elle  se  présenterait,  avec  l'affluence  de  monde,  la 
température  élevée,  exagérée,  il  est  possible  qu'elle  ne  résiste 
pas,  et  je  ne  crois  pas  pouvoir  prendre  sur  moi  de  dire  que  cette 
dame  peut  se  présenter  ici  à  la  barre  sans  accident  pour  elle. 

M.  le  Président.  —  Il  n'y  a  pas  lieu  de  discuter  longtemps 
sur  cette  question. 

Me  Clemenceau. —  Je  vous  demande  pardon,  monsieur  le 
Président.  J'ai  une  objection.  Vous  dites  que  cela  ne  sera  pas 
discuté  longtemps,  mais  nous  sommes  seuls  juges  pour  savoir 
le  temps  qu'il  nous  faut  pour  discuter;  la  question  est  trop 
grosse  pour  qu'on  limite  les  droits  de  la  défense. 

M.  le  docteur  Socquet  n'a  fait  que,  d'une  part,  rapporter  les 
affirmations  de  la  malade,  affirmations  qui  dans  l'espèce  n'ont 
aucune  autorité,  et  d'autre  part  déclarer  qu'elle  aurait  pu  venir 
à  l'audience  et  que  ce  n'est  que  l'émotion  qu'elle  eût  ressentie  à 
l'audience... 

M.  ledocteue  Socquet.  —  Ces  constatations  ont  été  faites  par 
le  médecin  traitant.  En  fait,  il  n'y  a  pas  lésion  très  nette;  il  est 
évident  que  si  cette  malade  était  venue  dans  mon  cabinet... 

M*3  Clemenceau.  —  Je  me  permets  de  vous  rappeler  que  les 
affirmations  de  M.  le  docteur  Socquet  ont  de  l'autorité  parce 
qu'il  a  été  commis  par  la  Cour  et  qu'il  a  prêté  serment.  Je  ne 
retiens  donc  que  les  affirmations  de  M.  le  docteur  Socquet. 

M.  le  Présiden  i.  — Eh  bien,  pour  Mlle  de  Comminges  ? 
M.  le  docteur  Socquet.  —  Eh  bien  !  pour  Mlle  de  Com- 
minges, le  docteur  qui  la  soigne  est  M.  le  docteur  Florent, 
médecin  des  hôpitaux.  M.  Florent  a,  dans  un  certificat,  déclaré 
que  M"°  de  Comminges  était  dans  l'impossibilité  de  venir,  et 
s'est  opposé  à  sa  comparution  devant  la  Cour  d'assises,  car, 
dit-il,  c'est  une  neurasthénique  présentant  des  troubles  car- 
diaques très  nets. 
Il  a  observé  ces  troubles  plusieurs  fois  dans  son  cabinet  et 


—  135  - 

chez  cette  dame  notamment.  Ce  confrère  me  disait  que,  quand 
cette  dame  attendait  dans  son  cabinet,  dans  son  salon,  dont  la 
température  est  peu  élevée,  elle  avait  des  évanouissements  et 
se  trouvait  mal. 

Dans  ces  conditions,  Messieurs,  il  était  impossible  au  méde- 
cin expert  qui  examinait  et  qui  voyait  cette  dame  pour  la  pre- 
mière fois,  dans  un  simple  examen,  de  contrôler  d'une  façon 
absolument  nette  et  mathématique,  de  trouver  des  lésions  pou- 
vant confirmer  cela. 

■.L'aspect  que  m'a  présenté  cette  dame,  ce  que  j'ai  constaté 
chez  elle,  ce  quelle  éprouve,  ce  que  son  médecin,  le  docteur 
Florent,  médecin  des  hôpitaux,  a  également  constaté,  doit  être 
admis  sans  réserves.  M.  Florent  a  des  renseignements  précis  et 
nets  qu'il  était  impossible  à  un  médecin  expert  de  constater 
dans  une  seule  visite. 

M.  le  Président,  s'adrcssant  à  la  défense.  —  Alors,  vous 
demandez  tout  simplement  qu'une  citation  soit  adressée  à 
M,ue  Chapelon  ? 

M>  Clemenceau.  —  Oui,  monsieur  le  Président.  Mais,  pour 
Mmo  de  Boulancy,  puisque  M.  l'expert  dit  qu'elle  ne  peut  pas 
venir  et  fournir  les  explications  que  la  Cour  a  retenues,  nous 
nous  expliquerons. 

M.  le  Président.  —  On  citera  M,ae  Chapelon. 

Me  Clemenceau  '.  —  Messieurs  les  jurés  voudront  bien  retenir 
que  ces  deux  dames,  Mile  de  Comminges  et  Mine  de  Boulancy, 
étaient  à  leur  domicile,  assistées  de  leur  médecin  traitant? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  On  dit  que  les  médecins  traitants 
étaient  chez  leurs  clientes  lorsque  je  me  suis  présenté  ;  je  dois 
déclarer  que  non. 

Me  Clemenceau.  —  M.  l'expert  avait  dit  au  début  :  «  Le  méde- 
cin traitant  avait  constaté...;  c'est  le  médecin  traitant  qui  l'a 
dit.. .  » 

M.  le  docteur  Socquet.  —  C'était  le  certificat. 

M.  le  Président.  —  C'était  pour  contrôler  les  certificats  de 
médecins. 

Me  Clemenceau.  —  Je  tiens  à  bien  préciser.  Le  témoin  a  dit 
textuellement  :  «  Le  médecin  traitant  a  dit...»  ;  cela  voulait  dire  : 
le  certificat  déposé  à  la  Cour  ? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Parfaitement.  Cela  voulait  dire... 
«  dans  les  certificats  »;  du  reste,  cela  n'a  aucune  influence  sur 
ma  décision. 

M.  le  Président.  —  Vous  pouvez  vous  retirer. 

M.  le  Président,  à  Me  Lciborl.  — Quel  témoin  désirez-vous 
faire  entendre  ? 

Me  Labori.  —  M.  le  général  de  Boisdetfre. 


—  136  — 

DÉPOSITION 

DE  M.  LE  GÉNÉRAL  DE   BOISDEFFRE 

Chef  ti état-major  général 

M.  le  Président.  —  Vous  jurez  de  parler  sans  haine  et  sans 
crainte,  de  dire  toute  la  vérité,  rien  que  la  vérité  ? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Sous  réserve  du  secret  pro- 
fessionnel, je  le  jure. 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Quelle  est  la  question  que 
vous  voulez  poser  à  M.  le  général  de  Boisdeffre  ? 

Me  Labori.  —  M.  le  général  de  Boisdeffre  voudrait-il  bien 
nous  dire  tout  d'abord  quel  est  le  document  que  M.  le  comman- 
dant Esterbazy  a  fait  parvenir  au  Ministre  de  la  guerre  quelque 
temps  avant  sa  comparution  devant  le  Conseil  de  guerre? 
J'ajoute  que  si  je  pose  à  M.  le  général  de  Boisdeffre  cette  ques- 
tion, c'est  parce  que  M.  le  Ministre  de  la  guerre  P3illot,  à  qui  je 
me  proposais  de  la  poser,  n'est  pas  présent  à  la  barre,  et  que, 
comme  M.  le  général  de  Boisdeffre  est  le  chef  d'état- major  gêné- 
rai  de  l'armée,  je  suis  convaincu  que  le  fait  sur  lequel  j'ai 
l'honneur  de  l'interroger  ne  peut  pas  ne  pas  être  à  sa  connais- 
sance. 

M.  le  Président,  à  M.  de  Boisdeffre.  —  Vous  entendez  la 
question  ? 

M.   LE  GÉNÉRAL  DE  BOISDEFFRE.  —  Oui,  monsieur. 

M.  le  Président.  —  Veuillez  répondre  à  MM.  les  jurés. 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Le  document  dont  il  est 
question  en  ce  moment-ci  dans  la  demande  de  Me  Labori  a  trait 
à  l'affaire  Dreyfus  ;  par  conséquent,  je  ne  crois  pas  pouvoir, 
Monsieur  le  Président,  sans  manquer  à  l'arrêt  de  la  Cour  et  à 
mon  secret  professionnel,  parler  de  ce  document. 

Me  Labori,  s' adressant  au  Président.  --  Voulez-vous  me 
permettre  de  répondre  aux  observations  de  M.  le  témoin?  Je 
ferai  remarquer  deux  choses.  Je  laisse  de  côté  le  secret  profes- 
sionnel ;  si,  tout  à  l'heure  M.  le  général  de  Boisdeftre  l'invoque, 
nous  nous  expliquerons  là-dessus  et  nous  aurons  à  rechercher 
s'il  est  en  droit  de  l'invoquer;  mais  puisqu'il  n'a  pas  commencé 
par  là  et  qu'avant  de  donner  cette  raison  de  droit,  —  que  je 
n'accepte  provisoirement  pas,  pour  ma  part,  —  il  a  donné  une 
raison  de  fait,  c'est  sur  le  fait  que  je  vais  lui  répondre. 

Je  retiens  que  le  document  dont  il  s'agit  se  rattache  à  l'affaire 
Dreyfus,  je  suis  heureux  de  l'apprendre  :  mais  il  n'est  pas  pos- 
sible de  dire  que  ce  document  a  trait  seulement  à  l'affaire  Drey- 
fus, puisque  M.  le  commandant  Esterhazy  s'en  est  servi  comme 
d'un  moyen  de  défense,  qu'il  l'a  appelé  d'un  terme  intéres- 
sant que  M.  le  général  de  Boisdeffre  connaît,  je  n'en  doute  pas  : 
le  document  libérateur.  Cette  pièce  a  donc  été  entre  ses 
mains  un  moyen  de  défense.  J'ajoute  que  le  ministère  paraît 


i  •  r 


avoir  pensé  de  même,  puisqu'il  a  donné  à  M.  le  comman- 
dant Esterhazy  un  reçu  de  ce  document.  Le  document  con- 
cerne donc  l'affaire  de  M.  le  commandant  Esterhazy,  sur 
laquelle  nous  nous  expliquons  ici. 

J'insiste,  en  maintenant  ma  question,  pour  savoir  de  M.  le 
général  de  Boisdellre  ce  que  c'est  que  le  document  libérateur. 

M.  le  Président  à  M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Pouvez- 
vous  répondre  à  cette  question  ? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Non,  Monsieur  le  Prési- 
dent: je  persiste  à  dire  que  le  secret  professionnel  ne  me  per- 
met pas  d*y  répondre. 

Me  Labori.  —  Ici  nous  allons  aborder  un  autre  ordre  d'idées  : 
c'est  le  secret  professionnel.  Je  vois  avec  plaisir  qu'il  est  bon 
d'avoir  M.  le  générai  de  Boisdeffre  à  la  barre,  car  il  paraît  que 
j'ai  déjà  réussi  à  le  convaincre  sur  le  premier  point,  sur  le 
point  de  fait;  j'essaierai  de  le  convaincre  sur  le  second. 

Le  secret  professionnel  est  un  secret,  —  je  parle  pour  la  Cour 
puisque  c'est  une  question  de  droit,  —  que  seules  peuvent  invo- 
quer des  personnes  qui  sont  susceptibles  de  recevoir  des  confi- 
dences par  suite  de  leur  profession,  d'où  le  nom  de  secret  pro- 
fessionnel. Il  n'y  a  pas  de  secret  là  où  il  n'y  a  pas  de  profession 
qui  comporte  la  confidence  nécessaire  ;  pas  de  secret  profes- 
sionnel là  où  il  n'est  pas  question  de  confidence. 

M.  le  général  de  Boisdeffre  n'a  pas  reçu  de  confidences  à 
raison  de  sa  fonction,  et  nous  ne  lui  demandons  pas,  s'il  en  a 
reçu,  de  nous  k-s  révéler,  M.  le  général  de  Boisdeffre,  comme 
chef  d'état-major  général  de  l'armée,  a  agi  comme  fonction- 
naire, et  s'il  invoque  un  secret,  ce  ne  peut  être  le  secret  profes- 
sionnel', ce  ne  pourrait  être  qu'un  secret  qui  semble  avoir  été 
imaginé  à  beaucoup  d'égards  pour  cette  affaire  et  qu'on  appel- 
lerait le  secret  d'Etat. 

Ce  secrzl  d'Etat,  quand  il  est  invoqué  par  un  gouvernement, 
nous  pouvons  nous  demander  s'il  y  a  lieu  de  l'accepter;  ce  sera 
une  question  qui  se  posera  ici  quand  nous  verrons  paraître 
MM.  les  Ministres  du  cabinet  Dupuy.  Quand  il  est  invoqué  par 
un  ancien  Président  de  la  République,  nous  nous  inclinons  avec 
déférence  parce  que  le  Président  de  la  République  est  irres- 
ponsable. M.  Gasimir-Périer,  avec  un  tact  qui  n'avait  d'égal  que 
son  respect  pour  la  justice,  a  eu  bien  soin  d'invoquer  —  et 
MM.  les  jurés  n'ont  pas  manqué  de  le  retenir — l'irresponsa- 
bilité de  sa  fonction. 

M.  le  général  de  Boisdeffre  est  un  fonctionnaire  responsable, 
d'autant  plus  responsable  qu'il  exerce  dans  ce  pays  une  fonc- 
tion plus  respectée  et  plus  élevée.  Le  salut  respectueux  qu'on 
envoie  à  l'armée  ne  s'adresse  jamais  à  une  personne,  il  s'adresse 
à  un  symbole  et  à  un  idéal,  et  ce  respect  est  fait  précisément  de  la 
confiance  que  nous  avons  dans  ceux  qui  la  représentent,  et  de 
la  possibilité  où  ils  sont  à  tout  moment  de  répondre  de  tous 
leurs  actes  devant  la  justice  de  leur  pays,  représentée  ici  par 


I 


—  138  — 

douze  jurés  qui  sont  la  personnification  de  la  France  et  à  qui 
tmit  le  monde  doit  des  explications. 

M.  le  général  de  Boisdeffre  est  ici  devant  la  justice:  il  ne  peut 
invoquer  aucun  secret  pour  se  dérober  à  la  nécessité  de 
répondre  aux  questions  qui  lui  sont  posées  par  M.  le 
Président;  je  suis  convaincu  qu'il  aura  compris  mes  paroles. 
Sous  le  bénéfice  de  ce  que  j'ai  dit.  j'ai  l'honneur  de  prier 
Monsieur  le  Président  de  lui  poser  à  nouveau  la  question. 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Je  répondrai  à  ce  que  vient 
•  le  dire  Me  Labori  que  j'ai  le  plus  profond  respect  pour  la  justice 
de  mon  pays  et  que  je  suis  très  heureux  de  l'affirmer  haute- 
ment devant  MM.  les  jurés  et  devant  la  Cour.  Je  ne  sais  peut- 
être  pas  faire  des  distinctions  aussi  juridiques  que  celles  qui 
sont  faites  devant  moi  :  mais  j'estime,  moi,  que  le  secret  d'Etat 
à  divulguer  est  le  secret  professionnel.  Voilà  la  réponse  que 
j'ai  à  faire. 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Vous  entendez  la  réponse. 

Me  Labori.  —  Messieurs... 

M.  le  Président.  —  Voyons,  je  vous  en  prie,  il  ne  faut  pas 
plaider  maintenant,  vous  plaidez  continuellement. 

Me  Labori.  —  C'est  parce  que  je  crois  que  c'est  utile. 

M.  le  Président.  —  Non.  ce  n'est  pas  utile. 

Me  Labori.  —  Vous  n'en  êtes  pas  juge. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  demande  pardon.  Dans  ce 
moment-ci.  vous  soulevez  une  question  de  droit.  Si  vous  n'êtes 
pas  de  cet  avis,  déposez  des  conclusions,  la  Cour  y  répondra. 

Me  Labori.  —  Nous  sommes  en  présence  d'une  affaire  trop 
grosse,  dans  laquelle  les  responsabilités  de  tout  le  monde  sont 
trop  grandes,  pour  que  je  sois  obligé  de  m'incliner  devant  des 
raisons  de  convenance  et  de  respect. 

M.  le  Président.  —  Eh  bien!  déposez  des  conclusions. 

Me  Labori.  —  Permettez;  laissez-moi  me  défendre.  J'ai  des 
questions  à  poser. 

M.  le  Président.  —  Pose/  des  questions. 

M"  Labori.  —  Sur  ce  point,  je  fais  des  réserves. 

M.  le  Président.  —  Maintenant,  passons  à  un  autre  ordre 
d'idées. 

Me  Labori.  —  Je  passe  non  pas  à  un  autre  ordre  d'idées,  mais 
à  un  autre  ordre  de  questions. 

Il  ne  peut  pas  s'agir  d'un  document  secret,  puisque  ce  docu- 
mi'iil  a  «'-té  entre  les  mains  d'une  dame  voilée  dont  M.  le  général 
de  Boisdeffre  a  dû  entendre  parler,  et  que  cette  dame  l'a  remis 
à  M.  le  commandant  Esterhazy.  M.  le  général  de  Boisdeffre 
peut-il  nous  dire  tout  au  moins  s'il  sait  quelque  chose  sur  la 
personnalité  de  cette  dame  voilée? 

M.  le  général  de  Boisdeffre. —  J'ai  à  af Qrmer  que  je  ne 
sais  absolument  rien  sur  la  personnalité  de  la  dame  voilée  et 
sur  la  dame  voilée,  et  que  je  n'en  ai  entendu  parler  que  par  les 
journaux. 

M8  Labori.  —  Parfaitement,  monsieur  le  général:  mais  ce 


—  139  — 

n'est  pas  seulement  1rs  journaux  qui  en  uni  par]»'',  c'est  un 
moyen  de  défense  qui  a  été  invoqué  par  M.  le  commandant 
Esterhazy  devant  le  Conseil  de  guerre,  dans  La  partie  publique 
de  l'audience.  M.  le  général  de,  Boisdeffre  n'a  pas  pu  manquer 
de  s'intéresser  très  hautement  à  toutes  ces  questions;  je 
voudrais  savoir  de  lui.  soit  si  M.  le  Ministre  de  La  guerre  — 
il  ne  me  répondra  sur  ce  point  que  s'il  en  est  informé  —  soit 
si  lui-même,  a  prescrit  quelques  démarches  pour  rechercher 
la  dame  voilée. 

M.     LE.  GÉNÉRAL    DE    BOISDEFFRE. —    XoUS   avons    l'ail    loill     C 

([lie  nous  avons  pu  pour  trouver  ce  que  c'était  que  la  dame 
voilée  ;  nous  avions  le  plus  grand  intérêt  à  le  savoir,  el  nous 
n'avons  jamais  pu  rien  savoir. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  général  de  Boisdeffre  affirme 
qu'il  ne  sait  pas  du  tout  ni  d'où  peut  venir,  ni  à  quelle  person- 
nalité peut  se  rattacher  la  dame  voilée,  ou,  au  contraire,  qu'il 
sait  que  cette  da nie  voilée  peut  avoir  été  de  quelque  manière 
en  relations  avec  M.  le  colonel  Picquarl  ? 

M.  le  générai,  de  Boisdeffre-  —  Je  ne  peux  rien  affirmer  ni 
dire  à  cet  égard,  je  n'en  sais  absolument  rien. 

Me  Labori.  —  XL  le  général  de  Boisdeffre,  alors,  peut-il  nous 
dire  comment  le  document  libérateur  est  sorti  du  ministère? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Je  n'en  sais  pas  davan- 
tage. 

Me  Labori.  —  Il  est  clair  que  M.  le  général  de  Boisdeffre  — 
il  voudra  bien  me  répondre  sur  ce  point  quand  M.  le  Président 
lui  posera  la  question  —  a  fait  faire  une  enquête  ? 

M.  le  Président  à  M.,  de  Boisdeffre.  —  Vous  entendez  la 
question:  est-ce  que  vous  avez  fait  une  enquête? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  J'ai  fait  faire  une  enquête 
et  je  n'ai  pu  arriver  qu'à  des  résultats  absolument  incertains; 
par  conséquent,  je  ne  peux  pas  me  permettre  de  donner  ici  des 
résultats  absolument  douteux,  qui  sont  de  simples  présomp- 
tions <[ui  pourraient  accuser  des  gens  complètement  innocents 
de  ces  faits. 

Me  Labori.  —  Cependant,  M.  le  commandant  Piavary,  dans 
son  rapport,  n'a  pas  craint  d'insinuer  que  le  document  aurait 
pu  parvenir  aux  mains  de  la  dame  voilée  par  suite  d'une  indis- 
crétion à  laquelle  M.  le  colonel  Picquart  aurait  été  mêlé.  Est-ce 
que  M  le  général  de  Boisdeffre  accepte  la  responsabilité  de  pa- 
reilles insinuations  ? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Je  n'ai  été  mêlé  en  aucune 
façon  à  l'affaire  du  commandant  Esterhazy,  comme  j'ai  eu 
l'bonneurde  l'écrire  à  3VL  le  Président.  Elle  a  été  faite  sous  la 
direction  de  M  le  gouverneur  militaire  de  Paris  et,  dès  lors,  je 
me  suis  fait  un  devoir  de  me  tenir  absolument  à  l'écart.  Je  ne 
sais  donc  rien  du  tout  de  ce  qui  s'est  fait  dans  l'instruction  et 
j'ai  tenu  à  en  rester  tout  à  fait  à  l'écart. 

M1'  Labori.  — Par  conséquent,  M.  le  général  de  Boisdeffre  n"a 
aucune  responsabilité  dans  le  rapport  de  M.  le  commandant 


—  140  - 

Ravary,  et  n'accepterait  pas  la  responsabilité  de  ses  affirma- 
tions? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Je  me  borne  à  dire  que  je 
n'ai  aucune  responsabilité  dans  le  rapport  du  commandant 
Ravary. 

Me  Labori.  —  M.  le  général  de  Boisdeffre  a-t-il  su  quel- 
que chose  des  agissements  imputés  à  M.  le  colonel  Picquart? 

M.  le  Président  à  M.  le  gênerai  de  Boisdeffre.  —  Vous 
avez  entendu  la  question  :  savez-vous  quelque  chose  des  agis- 
sements imputés  à  M.  le  colonel  Picquart? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Oui,  monsieur  le  Prési- 
dent. 

Me  Labori.  —  M.  le  général  de  Boisdeffre  peut-il  nous  dire 
quelles  sont  ces  accusations? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Il  y  a  deux  sortes  d'accu- 
sations :  il  y  a  des  accusations  qui  sont  encore  d'une  forme  non 
déterminée  ;  il  y  en  a  d'autres  qui  ont  trait  à  son  service  profes- 
sionnel et  qui  ont  été  absolument  probantes  et  vues.  La  meil- 
leure preuve  en  est  qu'on  a  parlé  hier  de  lettres,  et  publié  ce 
matin  dans  les  journaux  des  lettres  qui  étaient  la  propriété 
de  celui  qui  les  avait  écrites  et  qui  étaient  écrites  pour  le  ser- 
vice. 

Me  Labori.  —  Si  je  comprends  bien,  M.  le  général  de 
Boisdeffre  fait  allusion  à  la  publication  des  lettres  de  M.  le  gé- 
néral Gonse,  et  c'est  là  le  point  qu'il  vise,  quand  il  parle  des 
agissements  qui  ont  pu  être  répréhensibles.  C'est  bien  cela? 

M.    LE  GÉNÉRAL  DE  BOISDEFFRE.  —  Oui. 

M"  Labori.  —  Y  a-t-il  d'autres  points  qui  sont  répréhen- 
sibles ? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Il  y  a  eu  d'autres  points 
qui  sont  répréhensibles  et  qui  ont  été  signalés  au  Conseil  d'en- 
quête. Les  séances  du  Conseil  d'enquête  et  ses  travaux  étant 
absolument  secrets  par  règlement  et  par  nature,  je  ne  peux  pas 
m'expliquer  sur  ces  points. 

Me  Labori.  —  Je  vais  voir  s'il  ne  m'appartient  pas,  sur  ce 
second  point,  comme  sur  le  premier,  de  poser  des  conclusions. 

M.  le  Président.  —  Voyons,  le  Conseil  d'enquête  juge  à 
huis  clos. 

Me  Labori.  —  Si  nous  étions  dans  une  affaire  ordinaire, 
j'écouterais  vos  observations. 

M.  le  Président.  —  C'est  pour  vous  empêcher  d'aller  au  de- 
vant d'un  résultat  certain. 

Me  Labori.  —  Il  n'y  a  pas  avec  la  Cour  de  résultat  certain. 

Est-ce  qu'il  est  à  la  connaissance  de  M.  le  général  de  Boisdeffre 
que  Monsieur  le  colonel  Picquart  a  été  envoyé  en  mission  en 
novembre  1896? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Oui,  monsieur  le  Prési- 
dent. 

Me  Labori.  — M.  le  général  de  Boisdeffre  pourrait-il  nous 
dire  quelle  a  été  la  cause  de  cet  envoi  en  mission? 


il 


—  141  — 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Le  colonel  Picquart  a  été 
envoyé  en  mission  sur  un  ordre  du  Ministre. 
Me  Larori.  —  Qui  est  également  secret,  évidemment? 
M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  L'objet  de  la  mission  était 
secret. 

Me  Labori.  —  Parfaitement.  Le  colonel  Picquart  était  alors 
envoyé  en  disgrâce? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Je  ne  peux  pas  appeler 
envoyé  en  disgrâce  un  officier  envoyé  en  mission. 

M>  Labori.  —  Voyons,  il  faudrait  qu'ici,  —  car  il  n'y  a  rien 
de  secret  et  toutes  les  paroles  qui  sortent  de  la  bouche  de  M.  le 
général  ne  visent  pas  nécessairement  la  défense  nationale,  —  il 
faudrait  que  M.  le  général  de  Boisdetfre  veuille  bien  nous 
dire  si  M.  le  colonel  Picquart  a  été  envoyé  ou  non  en  disgrâce. 
Je  tiens  absolument  à  savoir  s'il  a  été  envoyé  en  disgrâce  ou 
non,  ou  si  M.  le  général  de  Boisdeffre  ne  peut  pas  répondre. 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Le  colonel  Picquart  était 
dans  un  état  d'esprit  qui  ne  lui  permettait  pas  de  s'occuper 
d'une  façon  aussi  satisfaisante  quïl  le  fallait  de  son  service;  il 
était  absorbé  par  une  seule  idée  ;  le  ministre  a  pensé  qu'il  était 
intéressant  de  lui  donner  une  mission  extérieure  qui  lui  permit 
de  rentrer  dans  des  conditions  d'esprit  normales. 

Me  Labori.  —  M.  le  général  de  Boisdeffre  voudrait-il  nous 
dire  qu'elle  était  l'idée  qui  hantait  ou  obsédait  l'esprit  de  M.  le 
colonel  Picquart  ? 
M.  le  Président.  —  Pouvez-vous  répondre  à  cette  question? 
M.  le  général  de  Boisdeffee.  —  Je  ne  crois  pas  pouvoir 
répondre  à  cette  question  parce  que  je  ne  dois  pas  répondre 
dans  l'affaire...  (Rires.) 
M.  le  Président.  —  Ces  rires  sont  absolument  inconvenants. 
Me  Labori.  —  M.  le  général  de  Boisdeffre  voudrait:il  nous 
dire  l'affaire  dont  il  parle? 
M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  L'affaire  Dreyfus. 
Me  Labori.  —  M.  le  général  de  Boisdeffre  voudrait- il  nous 
dire  pourquoi  il  ne  veut  pas  entrer  dans  l'affaire  Dreyfus? 

M.  le  général  de  Boisdeffre. —  Parce  qu'un  arrêt  de  la 
Cour,  indiqué  par  M.  le  Président  et  que  j'ai  lu  dans  la  presse, 
indique  la  connexité  des  deux  affaires. 

M« Labori.  —  Pardon;  M.  le  général  de  Boisdeffre  ne  sait-il 
pas  que  M.  le  commandant  Esterhazy  a  été  poursuivi  et  inter- 
rogé sur  le  bordereau  qui  a  été  attribué  en  1894  au  capitaine 
Dreyfus  ? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Le  commandant  Esterhazy 
a  été  interrogé  à  huis  clos;  par  conséquent,  je  nai  pas  à  connaî- 
tre ce  qui  s'est  passé  à  huis  clos. 

Me  Labori.  —  Je  crois  que  M.  le  général  de  Boisdeffre  se 
trompe,  car  j'ai  assisté  à  une  partie  des  débats  qui  était 
publique  et  où  cette  question  a  été  examinée;  j'imagine 
que  M.  le  général  de  Boisdeffre,  qui  a  beaucoup  de  secrets 
à    garder,   fait    une    confusion   entre   les   faits    sur  lesquels 


-  142  — 

il  est  obligé  de  garder  le  silence  et  ceux  sur  lesquels  il  ne  doit 
pas  le  garder.  Quoi  qu'il  en  soit,  M.  le  général  de  Boisdeffre  ne 
pourra  pas  contester  que  le  bordereau  a  été  en  cause,  puisque 
cette  question  du  bordereau  a  été  discutée  dans  la  presse  pen- 
dant quinze  jours.  Je  le  prierais  de  nous  faire  savoir,  puisque 
j'ai  bien  compris  que  ce  qui  obsédait  l'esprit  du  colonel  Picquart 
c'était  la  question  de  l'innocence  de  Dreyfus,  quels  ont  été  les 
agissements  de  M.  le  colonel  Picquart  relativement  à  l'affaire 
Esterhazy  ? 

M.  le  général  de  Boisdeffre. —  Les  agissements  ont  été 
très  simples  :  le  colonel  Picquart  a  signalé  les  doutes  qu'il 
avait  sur  la  situation  du  commandant  Esterhazy:  nous  lui 
avons  prescrit  de  faire  tout  au  monde  pour  faire  la  lumière  et 
prouver  le  doute  qui  le  préoccupait  à  ce  moment;  il  n'a  pu  trou- 
ver aucune  pièce  probante  pour  nous  de  ses  doutes,  et,  dans 
uue  affaiie  de  ce  genre,  nous  ne  pouvions  que  l'inviter  à  s'abs- 
tenir et  à  ne  pas  continuer. 

Me  Labori.  -  Je  retiens,  —  et  ceci  a  une  importance  considé- 
rable —  je  désire  que  ce  soit  précisé  devant  MM.  les  jurés  — 
qu'au  moment  où  M.  le  général  de  Boisdeffre,  chef  de  l'état-major 
général  de  l'armée,  a  appris  que  M.  le  colonel  Picquart  était 
obsédé  de  cette  affaire  qu'il  ne  veut  pas  nommer,  il  l'a  invité  à 
confirmer  ses  doutes.  Il  en  résulte  donc,  qu'à  ce  moment-là, 
l'impossibilité  pour  le  commandant  Esterhazy  d'être  l'auteur  du 
crime  pour  lequel  Dreyfus  avait  été  condamné  n'apparaissait 
pas  à  M.  le  général  de  Boisdeffre  ? 

M.  le  général  or.  Boisdeffre.  Je  crois  que  mes  paroles  ont 
été  mal  interprétées  par  Me  Labori.  La  culpabilité  du  capitaine 
Dreyfus  a  été  de  tout  temps  pour  moi  absolument  certaine  et  ma 
conviction  est  absolue  à  cet  égard.  {Bruits.)  Je  n'en  dis  pas  plus 
pour  tâcher  de  toucher  le  moins  possible  à  cette  chose.  Par 
conséquent,  quand  on  me  signalait  un  autre  officier,  capable 
d'un  crime  pareil,  je  devais  prescrire  des  recherches  sur  cet 
officier.  C'est  là-dessus  que  portaient  mes  doutes,  c'était  la 
question  de  la  culpabilité  du  commandant  Esterhazy  et  non  pas 
du  tout  la  question  de  la  culpabilité  du  capitaine  Dreyfus. 

Me  Labori.  J'ai,  Monsieur  le  Président,  à  tirer  de  la  réponse 
de  M.  le  général  de  Boisdeffre  une  conclusion. 

M.  le  Président.  —  Vous  direz  cela  dans  votre  plaidoirie. 

Me  Labori.  -  J'ai  encore  des  questions  à  poser. 

M.  le  Président.  —  Nous  n'en  finirons  jamais. 

Me  Labori.  —  (lela m'est  égal. 

M.  le  Président. —  Permettez;  c'est  au  Président  à  diriger 
les  débats  ;  je  vous  fais  remarquer  une  fois  de  plus  que  vous 
plaidez  :  si  vous  continuez,  je  vous  retirerai  la  parole. 

Me  Labori.  -  <jaund  je  dis  que  cela  m'est  égal,  je  veux  dire 
que  nous  sommes  ici  pour  faire  la  lumière... 

M.  le  Président.  —  Vous  la  ferez  dans  votre  plaidoierie. 

Me  Labori.  -  ...  et  qu'on  nous  empêche  sur  tous  les  points 
de  la  faire. 


—    143  ~ 

ML  le  Président.  —  Conformément  à  la  loi. 

Me  Laborî.  — Et  quand  je  trouva  un  point  sur  lequel  nous 
pouvons  la  faire,  je  ne  puis  en  rien  me  préoccuper  de  la  ques- 
tion de  savoir  si  j'allonge  les  débats  de  vingt-quatre  ou  qua- 
rante-huit heures;  cela  m'est  indifférent  en  présence  des  inté- 
rêts en  cause. 

M.  le  Président.  —  Permettez,  pendant  l'audition  des 
témoins  vous  n'avez  qu'un  droit  :  poser  des  questions,  rien  de 
plus,  mais  non  pas  discuter. 

Me  Laborî.  —  Mais  comme  je  suis  continuellement  l'objet 
d  observations  et  d'interruptions  que  je  ne  puis  pas  laisser 
passer,  puisque  je  ne  peux  pas  m'incliner  devant  elles... 

M.  lePrésidkxt.  —  Posez  des  questions;  dans  la  plaidoirie 
vous  discuterez  ce  que  vous  voudrez  ;  mais  actuellement  posez 
simplement  des  questions.  Vous  discutez  tout  le  temps;  vous 
discuterez   dans  votre  plaidoirie. 

Me  Laborî.  —  Non,  je  ne  discute  pas. 

M.  le  Présidext.  —  Vous  ne  cessez  pas.  Posez  des  ques- 
tions. 

Me  Laborî.  —  Non,  j'ai  à  expliquer  pourquoi  j'arrive  à  une 
question  nouvelle.  M.  le  général  de  Boisdeffre  n'a  pas  voulu 
répondre.  Je  lui  ai  posé  des  questions  précises.  Cependant  il  a 
exprimé  une  conviction.  Je  dis  qu'on  ne  m'empêchera  pas  de 
lui  poser  une  question  sur  cette  conviction  ou,  sans  cela,  il  sera 
dit  qu'on  nous  empêchera  de  faire  la  lumière. 

M.  le  Présidext.  —  Vous  plaidez. 

Me  Laborî.  —  Je  conclus.  M.  le  général  de  Boisdeffre  vou- 
drait-il nous  dire  sur  quoi  il  fonde  sa  conviction? 

M.  le  Présidext  à  M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Pouvez- 
vous  répondre  ? 

Me  Laborî.  —  J'achève  ma  pensée  :  est-ce  sur  les  faits  qui  se 
sont  produits  à  la  date  de  1894  ou  est-ce  sur  des  faits  antérieurs 
ou  postérieurs  à  cette  date  1 

M.  le  Présidext.  —  Pouvez-vous  répondre? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Si  vous  me  le  permettez, 
je  dirai  que  c'est  sur  les  faits  et  les  débats  de  1894,  sur  le  juge- 
ment devant  lequel  je  me  suis  incliné  et  qui  est  hors  de  discus- 
sion. J'ajoute  qu'il  y  a  eu  d'autres  faits  postérieurs  ou  antérieurs 
qui  ont,  je  ne  dis  pas  confirmé  —  ma  conviction  n'avait  pas 
besoin  de  confirmation — mais  qui  ont  assis  ma  certitude  d'une 
façon  inébranlable. 

î\Ie  Laborî.  —  Je  demande  acte  à  la  Cour  de  la  déposition  de 
M.  le  général  de  Boisdeffre. 

M.  le  Présidext. — Vous  ne  pouvez  pas  demander  acte  d'une 
déposition. 

Me  Laborî.  —  En  tout  cas,  la  sténographie  aura  consigné  ses 
paroles.  Elles  seront  retenues.  Encore  une  dernière  question  : 
M.  le  général  de  Boisdeffre  pourrait-il  nous  dire  s'il  sait  de  qui 
émanent  les  communiqués  faits  à  certains  journaux,  et  qui 
chaque  jour,  au  cours  de  cette  campagne,  parlent  avec  une 


—  144  — 

exactitude  telle  qu'on  ne  peut  pas  douter  des  relations  offi- 
cielles de  ces  journaux;  pourrait-il  nous  dire  de  qui  émanent 
ces  communiqués  qui  semblent  sortir  de  la  manière  la  plus 
certaine  des  bureaux  de  la  Guerre? 

IVL  le  Président,  —  Vous  entendez  la  question,  général? 
Mc  Labori  vous  demande  si  les  communiqués  qu'on  a  envoyés 
à  la  presse  émanent  des  bureaux  de  la  Guerre. 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  A  ma  connaissance,  ils 
n'émanent  pas  des  bureaux  de  la  Guerre. 

M"  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  général  de  Boisdeffre  a  fait 
sur  ce  point  une  enquête? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  J'ai  fait  une  enquête  et  j'ai 
interrogé  les  officiers. 

M.  le  Président.  —  Et  vous  êtes  certain  que  cela  n'émane 
pas  d'eux  ? 

M.  le  général  de  Boisdeffrf.—  Je  m'en  tiens  à  leur  parole. 
Il  s'est  produit  un  seul  fait,  une  communication,  celle  du  com- 
mandant Pauffin  de  Saint-Morel,  qui  a  été  faite  à  M.  Roche- 
fort. 

Cette  communication  a  été  faite  de  la  propre  initiative  de  cet 
officiei\  Je  l'ai  puni  pour  ce  fait  de  trente  jours  d'arrêt  de  ri- 
gueur, et  non  seulement  de  trente  jours  d'arrêt  de  rigueur, 
mais  de  la  suppression  de  sa  proposition  pour  la  croix  de  la 
Légion  d'honneur;  on  voit  donc  que  nous  sommes  bien  loin  du 
cinquième  galon  qu'on  a  dit  qu'il  était  sur  le  point  d'obtenir. 
C'est  un  officier  qui  a  cédé  à  un  emballement  de  cœur,  qui  est 
un  excellent  officier  et  un  très  brave  garçon. 

Me  Albert  Clemenceau.  —  Je  voudrais  faire  une  observa- 
tion ;  je  ne  sais  si  la  Cour  voudrait  que  le  témoin  dût  se  retirer 
d'abord. 

M.  le  Président.  —  Quelle  est  la  question  ? 

Me  Albert  Clemenceau.  —  Ce  n'est  pas  une  question.  Je  me 
permets  de  rappeler  à  M.  le  Président  les  dispositions  de  l'ar- 
ticle 319  du  Code  d'instruction  criminelle  qui  permettent  à  la 
défense,  après  l'audition  des  témoins,  de  dire  tout  ce  qu'elle 
croit  utile  à  la  manifestation  de  la  vérité. 

M.  le  Président.  —  C'est  toujours  plaider  sous  forme  de 
question. 

Me  Albert  Clemenceau.  —  Voulez-vous  me  permettre  délire 
l'article  319  ;  il  dit  : 

Après  chaque  déposition,  le  Président  demandera  au  témoin  si 
c'est  de  l'accus»'1  présent  qu'il  a  entendu  parler  ;  il  demandera  ensuite 
à  l'accusé  s'il  veut  répondre  à  ce  qui  vient  dVtre  dit  contre  lui.  Le 
témoin  ne  pourra  être  interrompu  ;  l'accusé  ou  «ou  conseil 
pourront  le  questionner  par  l'organe  du  Président 
après  sa  déposition,  et  dire,  tant  contre  lui  que 
contre  son  témoignage,  tout  ce  qui  pourra  être  utile 
à  la  défense  de  l'accusé. 


—  145  — 

Je  veux  préciser,  je  ne  veux  pas  qu'il  y  ait  de  surprise.  Hier, 
j'ai  voulu  m'adressera  MM.  les  jurés,  vous  m'avez  dit  que  je 
ne  devais  pas  le  faire.  Mon  observation  s'adressera  à  MM.  les 
jurés  ;  je  demande  à  présenter  cette  observation,  qui  visera  le 
témoignage  de  M.  le  chef  d'Etat-major  général. 

M.  le  Président.  —  En  deux  mots,  alors. 

Me  Clemenceau.  —  Permettez-moi  de  vous  dire  que,  si  vous 
admettez  le  principe,  je  ne  perdrai  pas  de  temps. 

Eh  bien  !  Messieurs  les  jurés,  puisque  j'ai  le  pouvoir  de  m'a- 
dresser  à  vous  aujourd'hui,  je  vais  vous  faire  l'observation 
suivante  en  présence  du  témoin,  parce  que,  si  j'ai  mal  compris, 
il  pourra  me  rectifier. 

Il  résulte  de  la  déposition  du  témoin  que  le  document  libéra- 
teur est  un  document  secret  qui  était  au  ministère  de  la  guerre  ; 
il  a  été  volé  au  ministère  de  la  guerre  par  on  ne  sait  qui,  et 
remis  à  une  femme  voilée.  Cette  femme  voilée  a  promené  ce 
document  dans  Paris  et  un  soir  l'a  remis  à  M.  le  commandant 
Esterhazy.  M.  le  commandant  Esterhazy  a  repris  cette  pièce 
secrète  et  l'a  remise  à  M.  le  chef  d'Etat-major  général,  et  l'im- 
portance de  cette  pièce  est  telle  que  M.  le  chef  d'Etat-major 
vous  dit  :  «  Je  considère  qu'en  l'espèce  mon  secret  professionnel 
se  confond  avec  le  secret  d'Etat.  »  Et  alors  voilà  mon  observa- 
tion :  c'est  que.  Messieurs  les  jurés,  au  ministère  de  la  guerre 
les  secrets  d'Etat  sont  mal  gardés.  Yoilà  simplement  ce  que  je 
voulais  dire  à  Messieurs  les  jurés.  (Mouvements'' divers.) 

M.  le  Président,  à  Xr.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Vous 
entendez  ce  que  dit  Me  Clemenceau  ? 

M.  le  général  de  Boisdeffre. —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  des  observations  à  pré- 
senter ? 

M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Si  vous  croyez  que  j'aie  un 
mot  à  dire,  je  demanderai  la  permission  de  dire  publiquement 
que  mes  officiers  d'état-major,  dont  plusieurs  ont  été  attaqués 
si  violemment,  sont  de  braves  gens  qui  font  leur  devoir. 
Ils  ont  subi  sans  répondre,  sans  dire  un  mot,  les  attaques  immé- 
ritées dont  ils  étaient  l'objet;  et  je  puis,  je  le  jure,  attester 
publiquement  que  ce  sont  de  braves  gens  qui  font  leur  devoir, 
tout  leur  devoir,  et  qui  n'ont  qu'un  souci  :  c'est  celui  de  l'in- 
térêt du  pays  !  {Applaudissements.) 

Me  Albert  Clemenceau.  —  J'ai  à  répondre,  et  je  pense  que 
ceux  qui  ont  applaudi  conviendront  que  je  n'ai  jamais  attaqué 
et  n'ai  jamais  voulu  attaquer  les  officiers  d'ordonnance  du 
Ministre  de  la  Guerre.  Ils  sont  très  honnêtes  et  je  suis  persuadé 
qu'ils  ne  prennent  pas  de  documents.  Ce  que  j'ai  voulu  retenir, 
c'est  un  fait  et,  contre  un  fait,  il  n'y  a  pas  de  discussion  pos- 
sible. Je  voulais  que  MM.  les  jurés  retinssent  qu'un  document 
secret  a  pu  être  extrait  du  ministère  de  la  Guerre  et  promené 
par  le  commandant  Esterhazy  et  par  une  dame  voilée  ;  rien  de 
plus,  rien  de  moins.  Je  n'attaque  personne.  (Applaudisse- 
ments.) 


—  146  — 

M.  le  général  de  Boisdeffre. —  Je  ne  connais  pas  lafemme 
voilée  ;  par  conséquent  j'ai  déclaré  que  je  n'avais  jamais 
entendu  parler  de  la  femme  voilée. 

M.  le  Président,  à  M*  Labori.  —  Avez-vous  d'autres  ques- 
tions à  poser  1 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président,  mais  j'ai  des  con- 
clusions à  poser 

M.  le  Président.  —  Ah!  Au  point  de  vue  du  secret  profes- 
sionnel ? 

Me  Larori.  — Puisque  je  demande  que  la  Cour  entende 

M.  Le  général  de  Boisdeffre  sur  certains  points. 

M.  le  Président.  —  M.  le  général  de  Boisdeffre  doit-il  rester 
ici,  à  la  1  taire? 

Me  Labori.  —  Non.  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président,  à  M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Vous 
pouvez  vous  retirer,  mais  pas  vous  en  aller  avant  que  je  vous 
le  dise. 

Me  Labori.  —  J'ai  l'honneur  de  déposer  les  conclusions  sui- 
vantes : 

Conclus  ions 

relatives  au  secret  professionnel   invoqué  par 

31.   le    eénéral    de    Boisdelïre 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que  M.  le  général  de  Boisdeffre,  cité  comme  témoin  et  pré- 
sent à  la  barre,  déclare  se  retrancher  derrière  le  secret  professionnel 
et  refuse  de  déposer  ; 

Attendu  que  tous  les  citoyens  doivent  la  vérité  à  la  justice  lors- 
qu'ils sont  interpellés  par  eile  ;  que  ceux  même  qui,  aux  termes  de 
l'article  378  du  Oode  pénal,  sont  dépositaires,  par  état  ou  profession, 
des  secrets  qu'on  leur  confie,  ne  sont  pas  dispensés  d'une  manière 
ab-olue  de  cette  obligation  général*-  ; 

Qu'il  ne  suffit  pas,  dès  lors,  à  la  personne  citée  qui  se  refuse  à 
déposer  d'alléguer  pour  justifier  ce  refus  que  c'est  dans  l'exercice  de 
ses  fonctions  que  le  fait  sur  lequel  sa  déposition  est  requise  est  venu 
à  sa  connaissance  ;  qu'il  faut,  en  outre,  que  le  fait  ait  été  révélé  au 
témoin  sous  le  sceau  du  secret  et  à  raison  de  sa  profession  ; 

Attendu  que  la  faculté  de  déposer  n'est  pas  laissée  à  la  volonté  ou 
à  l'arbitraire  du  témoin,  que  c'est  à  la  Cour  qu'il  appartient  de  dé- 
cider ; 

Attendu  que  le  secret  piofessionnel  ne  peut  être  invoqué  que  par 
les  personnes  qui  ont  reçu  une  confidence  forcée  et  contrainte  en 
quelque  sorte  et  déterminée  par  le  caractère  professionnel  et  non  par 
le  caractère  peivonnel  de  celui  qui  l'a  reçue  ; 

Attendu  qu'un  fonctionnaire  ne  reçoit  aucune  confidence  à  raison 
de  sa  profession  ; 

Attendu  que  le  secret  professionnel  n'existe  que  pour  empêcher  de 
pénétrer  trop  aisément  dans  la  vie  privée  des  citoyens  ;  qu'il  ne  sau- 
rait exister  pour  les  actes  des  fonctionnaires  ; 

Attendu  que  cela  est  si  vrai  que  M.  Gasimir-Périer,  pour  refuser 


—  147  - 

de  répondre  aux  questions  qui  lui  étaient  posées,  a  invoqué,  non  pas 

le  secret  professionnel,  mais  son  irresponsabilité  constitutionnelle  ; 

Par  ces  motifs, 

Dire  que  c'est  à  tort  que  le  M.  général  de  Boisdeffre  se  retranche 
derrière  le  secret  professionnel  pour  ne  pas  répondre  aux  questions 
à  lui  posées. 

Me  Labori,  s'adressant  à  M*  Hild,  son  secrétaire.  —  Les 
questions  doivent  être  visées  dans  les  conclusions. 

M.  le  Président.  —  Le  témoin  a  répondu  à  ces  questions. 

Me  Labori.  —  M.  le  général  de  Boisdeffre  a  dit  qu'il  ne  pouvait 
répondre  sur  les  lettres  de  M.  le  général  Gonse  et  sur  l'indiscré- 
tion dont  elles  étaient  la  marque  de  la  part  de  M.  le  colonel  Pic- 
quart.  Jo  lui  ai  demandé  pour  quels  faits  celui-ci  a  été  poursuivi 
de  vant  un  Conseil  d'enquête;  il  arépondu  que  le  Conseil  d'enquête 
statuait  à  huis  clos  et  que  ses  décisions  étaient  secrètes.  Je  ne  lui 
demande  pas  de  violer  le  huis  clos  du  Conseil  d'enquête,  mais 
de  me  renseigner  sur  les  informations  qu'il  peut  avoir  lui- 
même  en  tant  que  chef  de  l'état-major  général  de  l'armée,  à  la 
connaissance  duquel  ces  faits  ont  pu  venir. 

M.  le  Président.  —  Pouvez-vous  remettre  vos  conclusions, 
sont-elles  prêtes? 

Me  Labori.  —  Tout  à  l'heure. 

M.  le  Président,  à  l'huissier  audiencier.  — Faites  venir  le 
témoin  suivant.  (A  Me  Labori.)  <Juel  est-il? 

Me  Labori.  —  M.  le  général  Gonse. 

M.  le  Président,  à  l'huissier  audiencier.  —  Faites  venir  le 
général  Gonse.  (S'adressant  à  M  Labori.)  La  Cour  rendra  son 
arrêt  après  la  suspension  de  l'audience. 

M0  Labori.  —  C'est  d'autant  mieux  que  nous  allons  avoir  des 
conclusions  analogues  à  déposer  tout  à  l'heure.  La  Cour  pourra 
statuer  par  un  même  arrêt. 

M.  l'Avocat  général.  —  Vous  ne  plaidez  pas  sur  l'inci- 
dent ? 

M>  Labori.  —  Je  n'entends  pas  bien. 

M.  l'Avocat  général. —  Vous  aviez  dit,  maître  Labori, que 
vous  plaideriez  sur  ces  conclusions. 

Me  Labori.  —  Je  n'ai  pas  dit  cela,  c'est  une  erreur.  Je  suis 
aussi  préoccupé  que  vous  d'aller  vite.  J'aurai  à  poser  M.  le  géné- 
ral Gonse  des  questions  analogues  à  celles  que  j'ai  posées  à  M.  le 
général  de  Boisdeffre  :  je  prendrai  des  conclusions  analogues. 
et  la  Cour  statuera  par  un  arrêt  commun.  Je  ne  discuterai 
ensuite  que  si  M.  l'Avocat  général  m'y  invite.  S'il  plaide,  je 
plaiderai,  sinon  je  ne  discuterai  pas. 

M.  le  Président.  —  Je  ne  vois  que  les  conclusions  qui  con- 
cernent le  général  de  Boisdeffre;  je  croyais  que  vous  en  aviez 
d'autres, 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président,  elles  sont  réunies. 

M.  le  Président,  à  V audiencier.  —  Faites  venir  le  général 
<ionse. 


-  148  — 

DÉPOSITION    DE    M.    LE    GÉNÉRAL   GONSE 

Sous-chef  de  V Etat-major  général 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  question  doit  être 
posée  au  général  ? 

M"  Labori.  —  Je  voudrais  que  M.  le  général,  s'il  croit  pouvoir 
nous  répondre,  nous  dise  quel  est  le  document  que  M.  le  com- 
mandant Esterhazy  avait  fait  parvenir  au  ministère  de  la  guerre 
quelque  temps  avant  sa  comparution  devant  le  Conseil  par 
lequel  il  a  été  jugé. 

M .  le  général  Gonse.  --  Je  il 'ai  pas  à  répondre. 

Me  Labori.  —  Vous  vous  retranchez  derrière  le  secret  pro- 
fessionnel? Je  n'insiste  pas,  puisque  l'incident  s'est  déjà  pré- 
senté avec  M.  le  général  de  Boisdeffre.  Je  déposerai  des  conclu- 
sions analogues  à  celles  dont  j'ai  parlé. 

M.  le  général  Gonse  pourrait-il  nous  dire  pourquoi  ce  docu- 
ment pouvait  être  appelé  par  M.  le  commandant  Esterhazy  le 
document  libérateur. 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  n'ai  pas  à  répondre  à  cette  ques- 
tion. Je  me  retrancne  derrière  le  secret  professionnel. 

Me  Labori.  —  M.  le  général  Gonse  pourrait-il  nous  dire  pour- 
quoi le  ministère  de  la  guerre  a  reçu  ce  document  de  M.  le 
commandant  Esterhazy  et  lui  en  a  donné  un  reçu? 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  n'ai  rien  à  dire. 

Me  Labori.  — M.  le  général  Gonse  pourrait-il  nous  dire  s'il 
connaît  la  personnalité  de  la  dame  voilée  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  En  aucune  façon. 

Me  Labori. —  M.  le  général  Gonse  pourrait-il  nous  dire  si  des 
recherches  ont  été  faites  pour  la  découvrir. 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  n'ai  pas  fait  l'instruction  sur  le 
procès  du  commandant  Esterhazy. 

Me  Labori.  —  M.  le  général  Gonse  pourrait-il  nous  dire  s'il 
croit  à  la  réalité  de  l'intervention  d'une  dame  voilée  ? 

M.  le  général  Gonse. —  Je  n'en  sais  rien  du  tout  ;  je  n'ai  pas 
fait  l'instruction,  comment  pourrais-je  le  savoir  (Se  tournant 
versMf  Labori.)  Ce  sont  des  traquenards,  çà  !  (Rumeurs  dans 
V  auditoire.). 

Incident 

Me  Labori.  —  Pardon,  général  !  Monsieur  le  Président,  je  ne 
voudrais  pas  soulever  continuellement  des  incidents.  Après  ce 
qui  vient  de  se  dire,  je  n'ai  plus  de  questions  à  poser,  j'ai  une 
observation  à  faire.  M.  le  général  Gonse,  se  tournant  vers  moi, 
oubliant  qu'il  n'a  pas  plus  le  droit  de  m'adresser  directement 
la  parole  que  je  n'ai  le  droit  de  la  lui  adresser,  s'est  permis 
de  dire  «  Ce  sont  des  traquenards,  çà  !  »  Ce  sont  des  mots  et  des 
idées  qui  ici  ne  nous  sont  pas  familiers.  Je  n'ajouterai  rien  et 


—  i  m  — 

je  me  garderai  de  m'engager  dans  un  colloque  qui  débute  de 
cette  manière  avec  M.  le  général  Gonse.  Je  demande  à  M. 
l'Avocat  général  s'il  va  se  lever  pour  faire  respecter  ici  et  le 
caractère  d'un  homme,  qui  disparaît,  et  le  droit  de  la  défense. 
(Applaudissements.) 

M.  le  Président.  —  Je  préviens  définitivement  le  public  que 
je  vais  faire  évacuer  la  salle  au  premier  mouvement  qui  se  pro- 
duira ;  je  ne  répéterai  plus  ce  que  je  viens  dire,  mais  au  pre- 
mier mouvement  que  j'entendrai,  tout  le  monde  sortira.  Maître 
Labori,  vous  n'avez  plus  de  question  à  poser? 

Me  Labori.  —  Non.  Est-ce  que  je  recevrai  une  réponse  à  la 
très  respectueuse  question  que  j'ai  eu  l'honneur  d'adresser  à 
M.  l'Avocat  général  ? 

M.  le  Président.  —  Général,  vous  pouvez  vous  asseoir. 

MP  Labori.  —  Pardon,  Monsieur  le  Président.  Permettez-moi 
d'abord  de  constater  non  seulement  en  mon  nom,  mais  au  nom 
du  barreau  tout  entier  qui,  je  l'espère...  (Applaudissements.) 

M.  le  Président.  —  Faites  évacuer  la  salle. 

Me  Labori.  —  Je  demande  la  parole. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  attendez  que  la  salle  soit 
évacuée. 

Voix  nombreuses  d'avocats.  —  Le  bâtonnier  !  Le  bâton- 
nier ! 

Me Labori.  — J'entends  me  faire  justice  moi-même,  Monsieur 
le  Président. 

M.  le  Président.  —  L'audience  est  suspendue  pour  qu'on 
fasse  sortir  le  public.  (Vifs  applaudissements.  Me  Labori  est 
acclamé  et  félicité  par  ses  confrères.) 

L'audience  est  reprise  à  une  heure  cinquante. 

M.  i/Avocat  général.  —  Je  prie  la  Cour  de  vouloir  bien  me 
permettre  de  faire  une  double  et  très  brève  observation.  La  pre- 
mière est  celle-ci  :  j'estime  que,  sans  aucun  doute,  le  mot  qui  a 
été  prononcé  tout  à  l'heure  par  l'honorable  témoin  a  dû  dépas- 
ser sa  pensée,  et  j'en  trouve  la  preuve  dans  ce  fait  que  tout  le 
monde  voudra  bien  constater  :  c'est  que,  dès  la  première  heure 
de  cette  audience,  le  général  Gouse  s'est  trouvé  dans  le  pré- 
toire à  la  disposition  de  la  justice.  Ma  seconde  observation  est 
celle-ci,  qui  sera  encore  plus  brève  :  si  je  n'ai  pas  cru  devoir 
répondre  de  suite,  c'est  que  je  ne  crois  pas  que  j'aie  le  devoir 
de  répondre  à  des  sommations  qui  me  seraient  adressées  dans 
les  termes  où  elles  l'ont  été. 

Quant  à  mes  sentiments  vis-à-vis  du  barreau,  ils  sont 
notoirement  connus  et  je  m'en  réfère  à  M.  le  bâtonnier  pour  les 
exprimer  s'il  y  a  lieu. 

Me  Ployer,  bâtonnier.—  Je  remercie  M.  l'Avocat  général  des 
paroles  qu'il  vient  de  prononcer  en  faveur  du  barreau  et  des 
sentiments  qu'il  professe  pour  lui.  J'espère  que  la  Cour  et 
MM.   les  jurés  vont  entendre  tout  à  l'heure  d'autres  paroles 


—  150  — 

qui  désintéresseront  encore  davantage  l'honneur  de  notre  pro- 
fession et  qui  calmeront,  c'est  mon  sentiment,  les  plus  justes 
susceptibilités.  Si  je  ne  me  trompe,  le  général  Gonse  va,  reve- 
nant sur  la  parole  qu'il  a  dite,  donner  lui-même  et  spontané- 
ment toutes  les  satisfactions  qui  sont  réclamées  par  l'Ordre  des 
avocats  et  par  son  chef. 

M.  le  Président.  —  Général,  vous  avez  la  parole. 

M.  le  général  Gonse.  —Sous  l'empire  de  l'émotion  que  vous 
devez  comprendre,  puisque  je  n'ai  pas  l'habitude  de  paraître 
devant  cette  auguste  assemblée,  l'expression  de  mes  paroles  a 
dépassé  ma  pensée.  Je  ne  crains  pas  de  le  dire  et  je  le  dis  très 
nettement,  je  n'ai  jamais  voulu  attaquer  en  quoi  que  ce  soit  ni 
le  barreau,  ni  le  défenseur.  Je  professe,  au  contraire,  une 
estime  très  grande  pour  le  barreau. 

Me  Ployer.  —  Mon  général,  nous  vous  en  remercions. 

Me  Labori.  — Mon  général,  je  vous  remercie. 

M.  le  général  Gonse.  —  Ma  pensée  était  la  suivante  :  je  crai- 
gnais qu'on  ne  me  fit  dévier  de  l'affaire  Esterhazy  à  l'affaire 
Dreyfus,  c'est  ce  que  je  ne  voulais  pas  faire. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  vous  entendez  les  expli- 
cations qui  so'it  données  parle  général;  satisfaction  vous  a  été 
donnée,  l'incident  est  clos. 

Me  Ployer.—  Mon  confrère,  l'incident  est  clos;  en  votre 
nom  et  au  nom  du  barreau  tout  entier,  j'accepte  les  paroles  du 
général  Gonse  etje  l'en  remercie.  {Applaudissements.) 

Me  Labori.—  Monsieur  le  bâtonnier,  je  vous  remercie  profondé- 
ment. Vous  me  permettrez  d'ajouter  un  mot  :  rien  ne  peut 
m'être  plus  précieux  que  votre  intervention  à  cette  barre  dans 
les  conditions  où  elle  s'est  produite:  dans  cette  affaire  où,  je 
le  jure,  j'ai  déjà  eu  beaucoup  d'émotions,  il  n'y  a  rien  eu  qui 
m*ait  plus  profondément  touché  que  votre  attitude  à  mon  égard. 
Je  ne  regrette  qu'une  chose,  c'est  qu'après  les  paroles  de  M.  le 
général  Gonse  vous  ayez  ajouté  un  mot,  Monsieur  le  bâton- 
nier, et  m'ayez  ainsi  privé  du  plaisir  d'accepter  le  premier 
les  très  loyales  paroles  du  général. 

M1'  Ployer.  —  Je  vous  représentais,  mon  confrère. 

M"  1  .ai;:»!! i.  —  Je  vous  en  remercie  deux  fois.  Personnelle- 
ment, je  n'étais  pas  atteint  :  la  défense  ne  Test  plus  ;  l'incident 
est  clos. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  d'autras  questions  à  poser? 

Me  Labori.  —  Non. 


151 


DÉPOSITION  DE  M    LE  GÉNÉRAL  GONSE 

(Suite.) 

M.  le  général  !  U  aïse.  — J'aurais  à  présenter  certaines  obser- 
vations, si  la  Cour  me  le  permet. 

M.  le  Président.  —  Parfaitement. 

M.  le  général  Gonse.  —  Si  j'ai  bonne  mémoire,  un  journal  a 
publié  des  lettres  que  j  "ai  écrites  au  colonel  Picquart.  Je  crois 
qu'un  témoin  en  a  parlé  hier  en  disant,  autant  que  je  puis  me 
le  rappeler,  que  j  "avais  varié  dans  ma  manière  de  voir  et  dans 
ma  manière  de  faire.  Je  proteste  contre  cette  interprétation. 
Lorsque  j'écrivais  au  colonel  Picquart,  c'était  à  la  suite  d'une 
conversation  que  nous  avions  eue  ensemble.  Il  était  venu  me 
trouver  à  la  campagne  et  m'avait  signalé  le  commandant  Ester- 
hazy.  Il  m'avait  dit  que  le  commandant  Esterhazy  se  livrait  à 
des  manœuvres  plus  ou  moins  équivoques,  et  enfin  il  m'indi- 
quait qu'il  était  sur  la  trace  d'un  traître. 

Je  lui  dis  qu'il  fallait  chercher.  Bien  entendu,  je  ne  voulais 
pas  éviter  la  lumière,  je  voulais,  au  contraire,  faire  cette  lumière 
la  pins  large  et  la  plus  grande  possible,  et  je  lui  indiquai  la 
marche  à  suivre.  Il  me  disait,  notamment,  que  le  commandani 
Esterhazy  allant  sur  les  champs  de  tir  au  milieu  des  officiers 
d'artillerie,  leur  avait  demandé  des  renseignements  confidentiels 
et  secrets,  et  qu'il  leur  avait  fait  des  questions  indiscrètes  au 
point  de  vue  de  la  défense  nationale.  Le  colonel  Picquart  me 
dit,  en  outre,  que,  rentré  à  son  régiment,  il  avait  lait  copier 
par  des  sous-officiers  et  des  secrétaires  des  documents  confi- 
dentiels; il  parlait  aussi  d'écriture,  nous  n'en  parlerons  pas, 
c'est  un  fait  connu.  Je  lai  ai  dit  alors  :  ce  II  faut  distinguer  les 
deux  affaires,  d'une  part  celle  du  capitaine  Dreyfus  et  de  l'autre 
celle  du  commandant  Esterhazy,  et  ne  s'occuper  que  de  l'affaire 
Esterhazy  »,  et  je  lui  dis  que  s'il  était  sûr  d'avoir  un  traître  sous 
la  main,  il  fallait  le  poursuivre  et  arriver  à  la  découverte  de  la 
vérité.  Je  ne  lui  disais  pas  autre  chose  ;  et  que  par  conséquent 
il  fallait  rechercher  des  témoins,  c'est-à-dire  les  officiers  d'ar- 
tillerie et  les  secrétaires  auxquels  avaient  pu  être  demandées 
des  copies  compromettantes,  et  enfin  arriver  à  faire  la  lumière 
de  ce  côté. 

Encore  une  fois,  les  lettres  ne  disaient  pas  autre  chose;  elles 
n'étaient  que  la  confirmation  des  paroles  que  nous  avions 
échangées  ensemble  et  je  lui  disais  toujours  :  «  Il  faut  faire  la 
lumière  dans  ce  sens  là  et  ne  pas  dévier  de  la  ligne  que  je  vous 
ai  indiquée  pour  arriver  à  la  manifestation  de  la  vérité.  » 

Par  conséquent,  mes  lettres  avaient  un  seul  but,  —  je  ne  les 
réciterai  pas  puisqu'un  journal  en  a  parlé  ce  matin  —  elles 
n'avaient  qu'un  but,  rechercher  si  le  commandant  Esterhazy 
était  réellement  coupable.  J'écrivais  au  colonel  Picquart  d'éviter 


—  loi  — 

des  démarches  imprudentes,  c'est-à-dire  l'arrestation,  attendu 
que  le  colonel  Picquart  voulait  faire  arrêter  le  commandant 
Esterhazy  avant  d'avoir  des  preuves  suffisantes.  Voilà  tout  ce 
que  je  disais  dans  mes  lettres. 

M.  l'Avocat  général*.  —  Est-ce  que  vous  avez  autorisé  la 
publication  de  ces  lettres? 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question  ? 

M.  le  général  Gonse.  — En  aucune  façon,  monsieur  le  Pré- 
sident. Quand  j'ai  vu  ce  matin  les  lettres  publiées,  j'ai  été  très 
surpris.  J'avais  été  étonné  auparavant  que  le  colonel  Picquart, 
à  qui  j'avais  adressé  ces  lettres  pour  le  service,  ait  eu  la  pensée 
de  les  communiquera  des  tiers  ;  je  ne  croyais  pas  qu'elles  se- 
raient publiées  dans  un  journal,  mais  je  savais  qu'elles  avaient 
été  communiquées  à  des  tiers,  puisqu'un  témoin  en  a  parlé 
hier.  Il  n'entrait  pas  dans  ma  pensée  de  demander  au  colonel 
Picquart  de  revenir  sur  l'affaire  Dreyfus  ;  c'était  l'affaire 
Fstherazy  seule  qui  était  en  cause  dans  ces  lettres.  Voilà  ce 
que  je  tenais  à  établir. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori  et  maître  Clemenceau, 
vous  n'avez  plus  rien  à  demander? 

M1'  Labori  et  Me  Clemenceau.  —  Non. 

M.  le  Président.  —  Général,  vous  pouvez  vous  asseoir. 
(A  Me  Labori.)  Quel  témoin  voulez-vous  entendre, maître  Labori? 

Me  Labori.  —  M.  le  commandant  Lauth. 


DÉPOSITION 
DE   M.  LE   COMMANDANT   LAUTH 

Commandant  ait  28e  dragons. 

M.  le  Président.  —  Vous  jurez  d^  parler  sans  haine  et  sans 
crainte,  de  dire  toute  la  vérité,  rien  que  la  vérité? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Sous  la  réserve  du  secret  pro- 
fessionnelle le  jure. 

M.  le  Président. —  Le  secret  professionnel  n'a  pas  de  rapport 
avec  le  serment.  Veuillez  lever  la  main  et  dites  :  Je  le  jure. 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Je  le  jure. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  est  la  question  que 
vous  désirez  être  posée  au  témoin  ? 

M'  Lajbori.  —  Il  est  question,  dans  le  rapport  de  M.  le  comman- 
dant Ravary,de  M.  le  commandantLauth.  Si  M.  le  Président  me 
le  permet,  je  vais  donner  lecture  des  quatre  ou  cinq  lignes  aux- 
quelles je  fais  allusion  et  sur  lesquelles  je  désirerais  que  M.  le 
commandant  Lauth  soit  interrogé. 

Le  commandant  Ravary  dit  : 

Le  résultat  de  l'enquête  fut  loin  d'être  favorable  à  l'accusation... 
Il  s'agit  du  rapport  fait  dans  la  poursuite  relative  à  M.  lecom- 


—  153  — 

mandant  Esterhazy  et,  après  un  assez  long  exposé  dans  lequel 
M.  le  commandant  Ravary  énumère  un  certain  nombre  de 
charges,  il  continue  ainsi  : 

Non  seulement  les  dépositions  des  témoins  présentent  de  nom- 
breuses contradictions  avec  les  dires  du  colonel  Picquart,  mais  elles 
révèlent,  de  plus,  des  faits  extrêmement  graves  commis  par  cet  offi- 
cier dans  son  service.  C'est  ainsi  que,  mis  en  possession  de  papiers 
parmi  lesquels  se  seraient  trouvés  des  fragments  de  carte-télégramme 
(c'est  une  carte  télégramme  qui  était  attribuée  au  commandant 
Esterhazy),  il  les  conserva  pendant  plus  «l'un  mois  avant  de  les 
remettre  au  commandant  Lauth,  chargé  habituellement  d'apprécier 
l'importance  des  papiers  de  cette  provenance.  Plus  tard,  quand  la 
carte  eut  été  reconstituée  sur  ses  ordres,  le  lieutenant-colonel  Pic- 
quart  invita  cet  officier  (c'est  du  commandant  Lauth  qu'il  s'agit)  à  la 
photographier,  en  lui  recommandant  expressément  de  faire  dispa- 
raître sur  les  épreuves  toute  trace  de  déchirure,  cette  correction  pou- 
vant lui  permettre,  disait-il,  de  donner  au  document  un  plus  grand 
caractère  d'authenticité  et  au  besoin  d'affirmer  à  ses  chefs  qu'il  l'au- 
rait intercepté  à  la  poste. 

Je  demande  à  M.  le  commandant  Lauth,  d'abord  si  ces  faits 
sont  exacts,  dans  ce  cas  s'ils  le  sont  avec  la  signification  que 
leur  donne  le  rapport,  et  si,  ensuite,  dans  l'esprit  de  M.  le  com- 
mandant Lauth,  M.  le  colonel  Picquart  a  eu  à  cette  époque  la 
moindre  pensée  ou  la  moindre  intention  d'obtenir  de  M.  le  com- 
mandant Lauth,  par  des  moyens  illicites,  des  déclarations  qui 
eussent  été  contraires  à  la  vérité? 

M.  le  Président.  —  Témoin,  vous  venez  d'entendre  la  ques- 
tion; pouvez-vous  y  répondre? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Le  passage  où  il  est  dit  que  le 
colonel  Picquart  avait  gardé  les  fragments  pendant  plus  d'un 
mois  n'est  pas  tout  à  fait  exact;  il  pouvait  s'être  écoulé  six  ou 
huit  jours,  mais  je  ne  crois  pas  que  cela  soit  allé  jusqu'à  un 
mois.  Quant  au  point  de  vue  de  savoir  la  manière  dont  j'ai  pris 
la  question  à  ce  moment-là,  je  répondrai  que  je  ne  l'ai  pas  prise 
tout  à  fait  comme  une  proposition  en  vue  de  me  faire  faire  un 
faux;  mais  j'ai  vu  depuis  l'usage  que  le  colonel  Picquart  avait 
voulu  faire  de  cette  carte-télégramme  et  je  me  suis  rappelé  alors 
la  proposition  qui  m'avait  été  faite  et  le  refus  que  j'avais  op- 
posé de  vouloir  faire  quoi  que  ce  soit  pour  y  obtempérer.  Au 
moment  où  je  faisais  observer  au  colonel  Picquart  qu'en  vou- 
lant faire  disparaître  les  traces  de  déchirures,  il  enlèverait  toute 
valeur  à  cette  carte-télégramme,  le  colonel  Picquart  dit  ces 
mots  :  «  Vous  serez  là  pour  certifier  que  cette  écriture  est  celle 
de  telle  ou  telle  personne.  » 

C'est  alors  que  j'ai  répondu  :  «  Jamais  de  la  vie.  Je  ne  le  ferai 
pas;  c'est  une  écriture  que  je  connais  pas,  que  je  n'ai  jamais 
vue  et  qui  ne  ressemble  en  rien  à  l'écriture  de  la  personne  à  la- 
quelle vous  venez  de  faire  allusion.  »  Cette  écriture  à  laquelle 
je  fais  allusion,  le  colonel  Picquart  la  connaissait  pour  en  avoir 
eu  plus  de  vingt-cinq  exemples  sous  les  yeux  successivement 


—  17j\ 

depuis  huit  mois  qu'il  était  à  la  tête  du  service,  et  il  ne  pouvait 
pas  arguer  qu'il  ne  la  connaissait  pas.  Cette  écriture  m'était  com- 
plètement étrangère  et  je  n'en  avais  jamais  vu  un  seul  exemple 
depuis  cinq  ans  que  j'étais  dans  le  service. 

Me  Labori.  -  -  Je  désirerais  savoir  quelle  était  la  portée  exacte 
des  paroles  suivantes  de  M.  le  commandant  Lauth  :  a  Je  n'ai  pas 
ainsi  compris  les  choses  à  ce  moment-là?  »  Quelle  est  l'inter- 
prétation que  donne  M.  le  commandant  Lauth?  Est-ce  l'inter- 
prétation de  ses  sentiments  à  ce  moment-là,  ou  celle  d'aujour- 
d'hui ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  A  ce  moment,  j'ai  refusé 
absolument  et  d'une  voix  si  haute  que  le  bruit  de  mon  refus  a 
passé  à  travers  les  murs  et  qu'au  moment  où  je  suis  sorti  du 
cabinet  du  colonel,  deux  de  mes  camarades  m'ont  demandé  : 
«  Qu'y  a-t-il?  vous  venez  de  vous  disputer?»  Je  leur  répétai  ce 
qui  venait  de  se  passer. 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  arriver  à  une  grande  précision 
dans  la  réponse.  M.  le  commandant  Lauth  a  dit  :  «  à  ce  moment- 
lit  ».  Je  lui  demande  quelle  a  été  son  interprétation  à  ce 
moment-là  et  si  elle  était  la  même  que  celle  d'aujourd'hui?  Je 
lui  demande  enfin  si  l'interprétation  qu'il  nous  a  faite  dans  sa 
réponse  est  celle  d'aujourd'hui  ou  celle  d'alors? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  A  ce  moment-là,  le  colonel 
Picquart  voulait  me  faire  certifier  que  cette  écriture,  que  je  ne 
connaissais  pas,  était  celle  d'unepersonne  dont,  lui,  il  connaissait 
fort  bien  récriture  et  pour  laquelle  il  ne  pouvait  pas  avoir  le 
moindre  doute;  car  ces  deux  écritures  n'étaient  pas  du  tout 
semblables  ni  comparables.  Je  n'ai  pas  insisté,  parce  que  lui- 
même  n'a  pas  insisté,  et,  devant  mon  refus,  l'incident  a  été 
clos,  et  nous  nous  sommes  séparés  ainsi.  Je  n'avais  pas  à  en 
rendre  compte  à  mes  chefs;  je  n'en  ai  rendu  compte  que  lors- 
qu'on m'a  interrogé  au  moment  des  enquêtes  à  propos  du  com- 
mandant Esterhazy. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  commandant  Lauth  n'est  pas 
resté  à  ce  moment-là  dans  les  termes  les  plus  amicaux  avec 
M.  le  colonel  Picquart? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  J'étais  dans  les  bureaux  sous 
ses  ordres  et  j'y  suis  resté. 

M''  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  commandant  Lauth  n'a  pas 
dîné  chez  M.  le  colonel  Picquart  en  octobre  1896? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Oui.  Je  l'ai  même  invité.  Je 
n'avais  pas  à  lui  tourner  le  dos  pour  un  simple  fait  comme 
celui-là. 

M.  le  Président.  — Vous  n'avez  pas  d'autre  question  àposer 
au  témoin  ? 

M.  l'Avocat  général.  —  A  quelle  époque  a-t-on  photographié 
pour  la  première  fois  l'écriture  du  commandant  Esterhazy? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Je  ne  puis  pas  spécifier  à  huit 
ou  quinze  jours  près,  mais  cela  devait  être  vers  le  mois  de  mai. 

M.  l'Avocat  général.  —  De  quelle  année? 


—  155  — 

M.  le  commandant  Lauth.  —  En  1896.  Chaque  fois  que 
j'avais  à  photographier  un  spécimen  de  l'écriture  du  comman- 
dant, je  devais  masquer  certaines  parties  de  façon  à  dénaturer 
la  teneur  de  la  lettre.  Je  mettais  des  caches  d'après  l'ordre  du 
colonel  sur  certaines  parties,  pour  en  cacher  soit  le  commence- 
ment, soit  le  milieu,  soil  la  fin.  C'est  ainsi  que  je  faisais  les 
spécimens  destinés  au  colonel  Picquart  pour  son  enquête  contre 
le  commandant  Esterhazy.  J'ai  encore  les  clichés  et  tous  les 
spécimens  que  j'ai  photographiés  dans  ces  conditions. 

M.  l'Avocat  général.  —  Etes-vous  au  courant  des  lettres  de 
menaces  qui  ont  été  adressées  au  colonel  Picauart? 

M.  le  commàxd.vxtLauth.  —  Non,  je  ne  suis  au  courant  d'au- 
cune lettre  de  menaces  et  je  ne  sache  pas  qu'on  lui  ait  écrit  une 
lettre  de  menaces.  Je  sais  qu'à  un  moment  donné,  au  printemps 
de  l'année  dernière,  vers  le  mois  de  mai  1897,  il  arrivait  encore 
chez  nous,  au  bureau,  certaines  lettres  qui  étaient  adressées  au 
colonel  Picquart,  parmi  lesquelles  se  trouvaient  quelquefois  des 
lettres  de  service,  parce  que  des  lettres  regardant  notre  service 
étaient  parfois  envoyées  au  bureau  et>  qu'à  force  d'en  avoir 
reçu,  on  ne  les  ouvrait  plus  et  qu'on  les  renvoyait  à  Suusse. 

Une  de  ces  lettres  est  ainsi  allée  à  Sousse,  et  comme  elle  con- 
cernait notre  service,  le  colonel  Picquart  la  renvoya  à  Paris  à 
celui  qui  lui  avait  succédé,  c'est-à-dire  le  colonel  Henry.  A  cette 
lettre  en  avait  été  jointe  une  autre  dans  laquelle  il  était  dit  : 
«  Vous  devriez  bien  prévenir  tous  les  agents  afin  que  je  ne 
reçoive  plus  ces  lettres,  je  n'ai  plus  rien  à  faire  avec  le  service; 
je  vous  prie  de  prévenir  les  agents.  Je  voudrais  bien  savoir 
quand  finira  cette  campagne  de  mystère  et  de  mensonge  qui  ne 
cesse  de  se  dérouler?  » 

Cette  lettre  a  reçu  une  réponse,  mais  je  ne  sais  pas  exacte- 
ment dans  quels  termes  ;  cependant,  c'était  à  peu  près  dans  ce 
genre  :  «  Nous  donnerons  des  ordres  au  plus  grand  nombre  pos- 
sible d'agents  pour  que  vous  ne  soyez  plus  importuné  par  des 
lettres.  Je  ne  m'explique  pas  ce  que  signifie  la  fin  de  votre  lettre. 
En  fait  de  mystère  et  de  mensonge,  le  mystère  commence  à  être 
éclairci  :  on  a  remarqué  que  vous  aviez  entamé  une  correspon- 
dance absolument  particulière  et  en  dehors  de  vos  chefs  et  du 
service  ;  et  on  a  remarqué  aussi  que  vous  aviez  fait  à  différentes 
reprises,  à  plusieurs  officiers,  des  propositions  plus  ou  moins 
louches  au  sujet  de  la  falsification  des  clichés  et  pour  vouloir 
faire  mettre  à  la  poste  des  timbres  sur  des  lettres  qui  n'en 
avaient  pas,  et  qu'en  outre  vous  avez  fait  une  enquête  que  vous 
avez  menée  en  dehors  de  tout  le  monde.  Voilà  pour  le  mystère. 
Quant  au  mensonge,  les  enquêtes  qu'un  pourra  faire  ulté- 
rieurement arriveront  à  déterminer  quel  est  celui  qui  a  menti.  » 

Si  c'est  une  lettre  de  menaces,  on  peut  la  considérer  comme 
telle. 

M.  le  Président.  —  Est-ce  que,  dans  les  bureaux,  vous  trou- 
viez souvent  des  lettres  de  menaces  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Adressées  à  nous,  non.  Person- 


—  156  — 

nellement  je  n'en  ai  jamais  reçu.  Les  uns  ou  les  autres  de  mes 
collègues  en  ont  quelquefois  reçu  d'agents  renvoyés,  mais  ce 
n'était  pas  courant. 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  plus  rien  à  dire? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

Me  Labori.  -  Il  est  entendu  que  M.  le  commandant  Lauth  ne 
se  retire  pas  définitivement. 

M.  l'Avocat  général.  —  Très  bien. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Il  ne  faut  pas  vous  retirer 
définitivement.  —  (A  M*  Labori.)  Faites  appeler  le  témoin 
suivant. 

Me  Labori.  —  Le  témoin  que  nous  désirons  faire  entendre 
maintenant  est  M.  le  colonel  Henry. 

{Le  colonel  Henry,  appelé  ne  répond  pas  à  V appel  de  son 
nom.  M.  V Avocat  général  dit  à  la  Cour  qu'il  est  en  mission.) 

Me  Labori.  —  Pour  combien  de  temps  est-il  en  mission  ? 

M.  l'Avocat  général.  —  Comment  voulez-vous  que  je  vous 
le  dise  ;  je  n'en  sais  rien. 

Me  Labori.  —  Oui,  mais  le  ministère  de  la  guerre  pourrait  le 
savoir. 

Me  Clemenceau.  —  N'y  avait-il  pas  une  décision  de  justice  lui 
ordonnant  de  comparaître? 

M.  le  Président.  —Oui,  mais  comme  aujourd'hui  il  n'est  pas 
là,  il  comparaîtra  un  autre  jour. 

Me  Labori.  —  Il  est  entendu  que  nous  insistons  pour  sa  com- 
parution. 

M.  l'Avocat  général.  —  Oui,  moi  aussi. 

M.  le  Président.  —  C'est  entendu. 

Me  Clemenceau.  —  C'est  la  première  fois  que  nous  sommes 
d'accord. 


DÉPOSITION  DE   M.  GRIBELIN 

Archiviste  au  ministère  de  la  guerre. 

{Le  témoin  prête  serment  sous  réserve  du  secret  profes- 
sionnel.) 

Me  Labori.  —  Je  fais,  en  ce  qui  concerne  le  secret  profession- 
nel, toutes  les  réserves  qui  résultent  des  conclusions  que  j'ai 
déjà  déposées  sur  le  bureau  de  la  Cour... 

M.  le  Président.  —  Je  ne  les  ai  pas  reçues. 

Me  Labori.  ■  Je  parle  des  conclusions  que  j'ai  déposées  en 
ce  qui  concerne  M.  le  général  de  Boisdeffre. 

aI.  le  Président.  —  La  Cour  les  a  reçues,  mais  n'a  pas  encore 
statué. 

M.  l'Avocat  général.  —  On  m'apprend  que  M.  le  colonel 
Henry  se  présentera  à  l'audience  de  demain. 


)/ 


M"  Labori.  —  M.  Gribelin  pourrait-il  nous  faire  connaître  ce 
qu'il  sait  des  laits  qui  sont  consignés  dans  le  rapport  de  M.  le 
commandant  Ravary  et  qui  ont  trait  à  M.  Leblois? 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question,  pouvez  vous 
y  répondre  ? 

M.  Gribelix.  —  Parfaitement.  J'ai  vu  M.  Leblois  à  plusieurs 
reprises  au  ministère  de  la  guerre,  dans  le  bureau  de  M.  le 
colonel  Picquart  ;  il  y  venait  très  souvent.  Je  l'ai  vu  notamment 
une  certaine  fois  où  mon  attention  a  été  appelée  plus  spéciale- 
ment ;  c'était  au  mois  de  novembre  ou  vers  le  mois  de  novem- 
bre ;  en  tout  cas,  la  lampe  était  allumée.  11  y  avait  devant  le 
colonel  Picquart  un  dossier  secret  concernant  le  service  des 
pigeons  voyageurs;  puis  il  y  avait,  à  gauche  du  colonel  Picquart, 
par  conséquent  juste  devant  M.  Leblois,  un  autre  dossier  secret 
sous  enveloppe,  mais  sous  enveloppe  ouverte  :  l'enveloppe  avait 
été  coupée. 

Me  Labori.  — Je  serais  très  désireux  que  M.  Leblois  fût  appelé 
pour  être  confronté  avec  M.  G-ribelin...  Cependant,  je  voudrais 
d'abord  poser  une  question  au  témoin.  Est-ce  que  M.  Gribelin  a 
toujours  dit  que  c'était  en  novembre  1896  qu'il  avait  vu  M.  Le- 
blois 1 

M.  Gribelix.  —  J'ai  toujours  dit  que  je  Lavais  vu  à  une  date 
que  je  ne  pouvais  préciser,  mais  que  c'était  vers  six  heures  ou 
six  heures  et  demie  du  soir. 

M.  le  Président.  —  A  quelle  date? 

M.  Gribelix.  —  Je  ne  puis  préciser  exactement  ;  ce  devait  être 
en  octobre  ;  il  était  six  heures  ou  six  heures  et  demie  du  soir,  la 
lampe  était  allumée  et  j'allais  sortir  du  bureau. 

Me  Labori.  —  Le  témoin  ne  se  rappelle-t-il  pas  avoir  dit  que 
c'était  au  mois  de  septembre  ou  au  mois  d'octobre  ? 

M.  le  Président.  — Vous  rappelez-vous  cela  ? 

M.  Gribelix.  —  Je  n'ai  jamais  dit  autre  chose  que  ce  que  je 
viens  de  dire  ici  :  je  ne  me  rappelle  pas  la  date  exacte,  mais  je 
répète  que  lalainpe  était  allumée.  J'allais  partir  du  bureau  :  cela 
ne  pouvait  donc  être  que  tard  en  saison. 

Me  Labori.  —  Quel  était  le  dossier  qui  était  entre  les  mains  de 
ces  messieurs  ? 

M.  le  Président.  —  Le  témoin  vient  de  le  dire  ;  il  a  dit  qu'il 
y  avait  un  dossier  concernant  les  pigeons  voyageurs. 

Me  Labori,  —  Mais  l'autre  ? 

M.  Gribelix.  —  C'était  un  dossier  secret  :  je  l'ai  reconnu 
parce  que  c'était  moi  qui  l'avais  remis  au  mois  d'août  à  M.  le 
colonel  Picquart  ;  je  l'ai  reconnu  à  cause  de  son  enveloppe. 

Me  Labori.  —  En  quoi  se  distinguait-elle,  cette  enveloppe  ? 

M.  Gribelin.  —  C'était  une  enveloppe  en  papier  bulle,  au  dos 
de  laquelle  le  colonel  Henry  avait  mis  son  paraphe. 

Me  Labori.  —  Etait-ce  Ut  seule  où  M.  le  colonel  Henry  avait 
mis  son  paraphe? 

M.  Gribelix.  —  Parfaitement. 

M"  Labori.  —  Mais  pourquoi  avait-il  mis  son  paraphe  ? 


—  158  — 

M.  G-RiBELiN.  —  11  avait  mis  son  paraphe  sur  l'enveloppe 
paire  iju'il  ne  voulait  pas  que  l'enveloppe  fût  ouverte  en  son 
absence. 

M"  Labori.  —  Pas  môme  par  M.  le  colonel  Picquart  ? 

M.  (  J-ribelin.  —  Pas  même  par  le  colonel  Picquart. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Henry  avait  des  ordres 
h  donner  à  M.  le  colonel  Picquart? 

M.  Gribelin.  —  Non. 

Me  Labi  >ri.  —  Quel  était  le  chef  de  service  ? 

M.  Gribelin.  —  C'était  le  colonel  Picquart. 

Me  Labori. —  Maintenant,  monsieur  le  Président,  voulez- 
vous  faire  appeler  M.  Leblois  ? 

(M.  Leblois  se  présente  à  la  'barre.') 


CONFRONTATION  DE  M.  GRIBELIN  AVEC  M.  LEBLOIS 


M.  le  Président.  —  Quelles  sont  les  questions  que  vous 
désirez  poser  à  M.  Leblois  ? 

M°  Labori.  -  Est-ce  que  M.  Leblois  était  ^présent  à  la  dépo- 
sition de  M.  Gribelin  ? 

M.  Leblois.  —  Non. 

M,?  Labori.  — Alors,  voulez-vous  me  permettre  de  résumer 
cette  déposition? 

M.  Gribelin  a  déclaré  d'abord,  qu'au  mois  de  novembre  1896 
il  avait  vu  M.  Leblois,  qu'il  avait  d'ailleurs  rencontré  d'autres 
fois  au  ministère,  dans  le  cabinet  du  colonel  Picquart,  si  je  ne 
me  trompe  ;  que  là,  il  y  avait  sur  la  table,  devant  eux  ou  entre 
eux,  deux  dossiers,  l'un  relatif  aux  pigeons  voyageurs,  l'autre 
dans  une  enveloppe...  A  ce  sujet,  j'ai  oublié  de  demander  à 
M.  Gribelin  si  l'enveloppe  était  ouverte  ? 

M.  Gribelin.  —  Elle  était  ouverte. 

M1'  Labori.  —  Le  dossier  en  était-il  sorti  ? 

M.  Gribelin.  —  Non. 

Me  Labori.  —  Cette  enveloppe,  M.  Gribelin  l'a  reconnue, 
parce  qu'elle  avait  un  caractère  distinctif  :  c'est  que  c'était  la 
seule  qui,  au  ministère,  eût  été  revêtue  du  paraphe  de  M.  le 
commandant  Henry,  aujourd'hui  lieutenant-colonel.  Cette  enve- 
loppe, M.  le  colonel  Henry  avait  défendu  qu'elle  fût  ouverte  en 
son  absence;  cependant  elle  était  ouverte  devant  M.  Leblois. 

Poussé  sur  la  question  de  savoir  à  quelle  date  avait  lieu  ce 
fait,  M.  Gribelin  a  répondu  qu'il  n'était  sûr  que  d'une  chose, 
c'est  que  l'incident  devait  se  passer  nécessairement  à  l'au- 
tomne, parce  qu'il  était  environ  six  heures  et  demie  du  soir  et 
que  la  lampe  était  allumée.  J'ai  demandé  à  M.  Gribelin  s'il 
avait  toujours  fait  cette  réponse,  il  a  dit  oui,  et  qu'il  n'en  avait 
jamais  fait  d'autre. 


p, 


—  159  — 

Je  voudrais  que  M.  Leblois  nous  dise  si  la  déposition  du 
témoin  est  exacte  ? 

M.  Leblois.  —  Il  est  exact  qu'au  mois  de  novembre  je  suis 
allé  faire  une  visite  au  colonel  Picquart  au  ministère  de  la 
guerre,  mais  tout  le  reste  de  la  déclaration  qu'on  vient  de 
résumer  est  inexact. 

M.  le  Président.  —  Voyons,  le  témoin  vient  de  dire.... 

M.  Leblois.  — Je  lui  donne  un  démenti  absolu;  le  témoin 
n'est  pas  entré  dans  la  pièce  où  j'étais  avec  le  colonel  Picquart. 

M.  Gribelin.  —  Devant  Dieu,  je  le  jure,  et  je  vous  ai  vu 
aussi  bien  que  je  vous  vois  en  ce  moment. 

M.  le  Président,  à  M.  Gribelin.  —  Vous  y  êtes  entré  pour 
allumer  la  lampe?  {Rires.) 

M.  GtRibelin.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Pour  quel  motif  y  êtes-vous  entré? 

M.  Gribelin.  —  Pour  prendre  congé  du  colonel  Picquart,  qui 
était  mon  chef  à  ce  moment-là  ;  tous  les  soirs,  avant  de  m'en 
aller,  je  lui  disais  bonsoir. 

M.  le  Président.  —  Vous  venez  de  dire  tout  à  l'heure  qu'on 
venait  d'allumer  la  lampe  ? 

M.  Gribelin.  —  Non,  j'ai  dit  que  la  lampe  était  allumée. 

Me  Labori.  — L'observation  de  M.  le  Président  a  une  très 
grande  importance  :  si  on  venait  d'allumer  h  _  lampe,  cela  va 
donner  une  indication  sur  la  date  si  on  s'en  rapporte  à  l'heure... 
M.  l'archiviste  Gribelin  parle  de  novembre  et  la  Cour  voit  qu'il 
n'est  pas  absolument  précis,  parce  que  M.  Leblois  établit  qu'à 
l'époque  antérieure,  il  n'était  pas  à  Paris  et  ne  pouvait  pas  y 
être. 

M.  Leblois.  —  M.  Gribelin  a  déjà  été  convaincu  d'inexacti- 
tude matérielle  en  ce  qui  me  concerne,  puisque,  dans  une 
déclaration  qui  peut  être  mise  sous  les  yeux  de  la  Cour,  si  elle 
veut  bien  en  ordonner  le  dépôt,  on  verra  que  M.  Gribelin  a  déjà 
raconté  les  mêmes  faits  et  les  a  mis  à  la  date  du  mois  d'octobre, 
alors  que  je  n'étais  pas  à  Paris,  comme  je  l'ai  prouvé. 

M.  Grirelin.  —  J'ai  toujours  dit  que  cela  avait  dû  se  passer 
entre  le  15  octobre  et  le  15  novembre;  je  n'ai  jamais  indiqué 
une  date  précise  ;  j 'ai  dit  qu'il  était  six  heures  ou  six  heures  et  de- 
mie du  soir  et  que  la  lampe  était  allumée,  tel  que  je  vous  ai  vu 
à  la  gauche  du  colonel  Picquart,  aussi  près  que  je  suis  de  vous 
en  ce  moment. 

M.  Leblois.  —  Je  fais  remarquer  que  la  déclaration  de 
M.  Gribelin,  fût-elle  exacte,  n'aurait  qu'une  importance  des 
plus  médrocres.  (Bruits.)  Mais  dans  sa  médiocrité  même,  je  la 
repousse  absolument.  Ses  déclarations  ont  été  placées  par  lui, 
dans  deux  dépositions  faites  sous  serment,  au  mois  d'octobre; 
et,  au  mois  d'octobre,  je  n'étais  pas  à  Paris...  Il  est  très  com- 
mode de  changer  les  dates. 

M,J  Labori.  —  Est-il  exact  que  M.  Gribelin  ait,  à  un  moment 
donné,  sous  la  foi  du  serment,  déclaré  que  les  faits  se  soient 
passés  au  mois  d'octobre  ? 


-  160  — 

M.  Gribelin.  —  Je  n'aijamais  dit  autre  chose  que  ce  que  je 
viens  de  dire,  à  savoir  que  les  faits  s'étaient  passés  du  15  oc- 
tobre au  15  novembre. 

M.  Leblois.  —  Je  demande  à  la  Cour  d'ordonner  le  dépôt  des 
déclarations  du  témoin. 

M-  Labori.  —  N'y  a-t-il  pas  eu  un  autre  fait  relatif  à  la  pré- 
sence de  M.  Leblois  au  ministère,  sur  lequel  on  n'a  pas  insisté, 
à  cause  précisément  d'une  contradiction  formelle  des  parties  ? 
(Se  tournant  vers  M.  Leblois.)  Est-ce  qu'un  jour,  monsieur 
Leblois,  il  n'a  pas  été  question  de  votre  présence  à  raison  d'un 
autre  fait  qui  a  été  démenti  à  cause  de  la  date  ? 

M.  Leblois.  —  C'est  un  peu  vague. 

Me  Labori.  —  Est-ce  le  fait  dont  il  s'agit? 

M.  Leblois.  —  Deux  déclarations  ont  été  faites,  l'une  par 
M.  Gribelin,  l'autre  par  le  commandant  Henry  ;  elles  se  sont 
trouvées  toutes  les  deux  inexactes,  d'une  inexactitude  matérielle 
et  absolue,  puisque  je  n'étais  pas  à  Paris  au  moment  où  se  pla- 
çaient ces  faits.  Alors, Messieurs, on  a  changé  les  dates;  je  fais 
le  jury  et  la  Cour  juges  de  ce  procédé. 

Me  Labori.  —  Je  demande  que  ces  pièces  soient  déposées. 

M.  le  Président.  —  Où  sont-elles,  ces  pièces? 

M.  Leblois.  —  Je  crois  que  la  Cour  les  trouvera  dans  les  dos- 
siers du  Conseil  d'enquête,  dernière  autorité  appelée  à  statuer. 

M.  le  Président.  —  Ah  !  nous  ne  pouvons  pas  demander  les 
pièces  du  Conseil  d'enquête. 

Me  Labori.  —  Voulez-vous  me  permettre,  monsieur  le  Pré- 
sident, de  bien  poser  la  question  pour  MM.  les  jurés  ;  car  c'est 
pour  eux  que  je  plaiderai  et  ilfaudra  qu'ils  aient  bien  com- 
pris les  divers  incidents  sur  lesquels  je  vais  m'appuyer  au  cours 
de  ma  plaidoirie. 

La  partie  plaignante  aux  débats,  messieurs  les  jurés,  c'est 
M.  le  Ministre  de  la  guerre,  chef  de  l'armée  française.  M.  le 
Ministre  de  la  guerre  aurait  pu  être  assis  à  cette  table  et  y  être 
partie  civile;  il  ne  l'a  pas  voulu,  et  c'est  M.  le  Procureur  gé- 
néral qui,  saisi  d'une  plainte,  n'ayant  pas  le  droit  d'agir  d'of- 
fice sans  être  saisi  de  ladite  plainte,  est  ici  le  représentant 
officiel  et  légal  de  M.  le  Ministre  de  la  guerre  ;  il  l'est  tellement, 
qu'il  ne  lui  est  pas  permis  d'étendre  ou  de  restreindre  le  débat, 
et  que,  comme  nous  l'avons  déjà  dit  plusieurs  fois,  il  a  les 
mains  liées  par  la  plainte  du  Ministre. 

Or,  tous  les  documents  dont  il  s'agit  sont  entre  les  mains  de 
M.  le  Ministre  de  la  guerre. 

Messieurs  les  jurés,  en  matière  de  presse,  les  parties  qui  ont 
diffamé  ont  le  droit,  dans  un  délai  de  cinq  jours  qui  suit  celui 
où  elles  reçoivent  l'assignation,  de  notifier,  par  un  acte  d'huis- 
sier, qu'elles  entendent  faire  la  preuve,  par  telle  ou  telle  pièce, 
des  faits  qu'elles  ont  allégués.  Toutes  tes  pièces  qui  étaient 
entre  nos  mains,  nous  en  avons  fait  la  notification  à  M.  le  Pro- 
cureur général  ;  mais  vous  comprenez  que,  dans  ce  débat,  nous 
savions  fort  bien  qu'il  y  aurait  un  nombre  considérable  de  piè- 


—  161  — 

ces  qui  seraient  indispensables  et  dont  nous  n'étions  pas  les 
détenteurs. 

Qu'avons-nous  fait? 

M.  le  Procureur  général,  ou  la  partie  plaignante  qui  est  der- 
rière lui,  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  a,  comme  nous,  cinq  jours 
pour  notifier  les  pièces  à  l'aide  desquelles  il  entend  faire  la 
preuve  contre  nous,  la  preuve  que  nous  avons  menti  et  diffamé. 
Ces  cinq  jours  courent  du  jour  où  nous  avons  fait  nous-mêmes 
notre  signification.  Nous  avons  alors  fait  à  M.  le  Procureur 
général  une  sommation  et  nous  lui  avons  dit  :  «  Nous  ne  pou- 
vons pas  mettre  aux  débats  telle  et  telle  pièce,  tel  ou  tel  dossier, 
notamment  le  bordereau  original,  qui  est  toute  la  base  de 
l'affaire  et  dont  nous  aurons  à.  parler:  vous  l'avez,  vous, 
mettez-le  aux  débats,  vous  avez  cinq  jours  pour  le  faire,  si 
vous  voulez  la  lumière.  »  (Se  tournant  vers  M.  V Avocat 
général.)  Et  vous  ne  l'avez  pas  fait  ! 

Messieurs,  la  sommation,  au  point  de  vue  juridique,  doit  avoir 
nécessairement  pour  objet,  pour  but  et  pour  résultat  d'étendre 
le  pouvoir  discrétionnaire  de  M.  le  Président,  et  aujourd'hui  que 
la  nécessité  de  la  production  d'une  de  ces  pièces,  et  il  s'en  ren- 
contrera d'autres  au  cours  du  procès,  devient  indispensable, 
nous  demandons  à  M.  le  Président  d'ordonner  que  le  dossier 
dont  vient  de  parler  M|J  Leblois,  qui  est  au  ministère  de  la 
guerre,  soit  mis  au  débat. 

M.  le  Président  n'a  qu'une  chose  à  faire,  c'est  d'ordonner  que 
M.  le  Procureur  général  fasse  la  demande  au  ministère  de  la 
guerre.  On  verra  alors  si  M.  le  Ministre  de  la  guerre  veut  en 
donner  communication;  et  si.  M.  le  Procureur  général  ayant 
fait  la  demande,  M.  le  Ministre  de  la  guerre  refuse  d'y  faire 
droit,  nous  aurons  le  droit  de  dire  que  ces  pièces  contiennent 
ce  que  nous  affirmons. 

M.  Leblois.  —  Voulez-vous  me  permettre  une  observation 
importante?  C'est  qu'il  est  possible,  je  crois,  d'établir  l'exacti- 
tude de  mes  affirmations  en  ce  moment  même.,  en  se  reportant 
aux  termes  du  rapport  de  M.  Ravary,  qui  est  un  document  offi- 
ciel. Si  on  se  reporte  au  texte  de  ce  rapport,  on  y  voit  qu'au 
mois  d'août,  on  a  communiqué  le  dossier  de  l'affaire  Dreyfus 
au  colonel  Picquart  ;  que  cette  communication  lui  a  été  faite  par 
le  colonel  Henry  ;  que  le  colonel  Picquart  a  conservé  ce  dossier 
pendant  deux  mois  ;  et  c'est  dans  ces  deux  mois  qu'on  place  la 
scène  à  laquelle  on  vient  de  faire  allusion. 

Eh  bien  !  si  la  Cour  veut  faire  de  ces  deux  mois  le  compte  le 
plus  large  possible,  elle  verra  qu'ils  ne  peuvent  pas  aller  au 
delà  du  31  octobre  au  plus  tard,  parce  que  deux  mois  à  partir 
du  mois  d'août,  cela  ne  va  guère  que  jusqu'aux  derniers  jours 
d'octobre.  Or,  j'ai  quitté  Paris  au  mois  d'août,  le  5,  et  je  suis 
rentré  à  Paris  le  7  novembre.  J'étais  en  état  d'établir  ce  fait 
d'une  faron  incontestable  au  moment  où  il  en  a  été  question 
avec  le  commandant  Ravary.  Je  l'ai  dit  au  commandant  Ra- 
vary, qui  m'a  répondu  :  «  Personne  ne  saurait  mettre  en  doute 

6 


—  168  — 

votre  parole  ;  elle  suffit  à  réduire  à  néant  les  allégations  qui  se 
placent  dans  cet  intervalle  »,  et  alors  je  lui  ai  dit  :  «  Mais,  per- 
mettez !  si  un  jour  je  me  trouvais  devant  un  témoin  qui  reprîl 

ces  allégations,  je  serais  obligé  de  lui  donner  un  démenti 

Je  vous  demande  instamment  de  vérifier  les  faits,  de  me  per- 
mettre d'établir  par  des  preuves  matérielles  et  incontestables  que 
je  possède,  que  du  5  août  au  7  novembre  je  n'étais  pas  à  Paris.  » 
.Je  lui  ai  dit  :  «  Faites  venir  M.  Gribelin  ici,  vous  verrez  s'il 
maintiendra  devant  moi  ses  allégations.  »  Le  commandant 
Ravary  m'a  répondu  :  «  C'est  parfaitement  inutile  ;  je  vous 
crois,  personne  ne  mettra  en  doute  votre  affirmation,  ni  ici,  ni 
ailleurs,  pas  plus  devant  le  Conseil  de  guerre  que  devant  une 
autre  juridiction.  » 

Les  déclarations  de  M.  Gribelin  sont  donc  réduites  à  néant; 
elles  n'ont  pas  été  reproduites  dans  le  rapport  du  commandant 
Ravary  ;  ce  sont  là  des  faits  matériels  qu'on  peut  constater:  il 
y  a  dix  lignes  à  lire. 

M.  le  Président.  —  Enfin,  vous  êtes  tous  les  deux  en  désac- 
cord. 

M.  Leblois.  —  Ah  !  monsieur  le  Président,  permettez-moi 
de  vous  dire  qu'il  y  a  une  certaine  différence  entre  nos  deux 
situations.  (Bruits.) 

M.  Gribelin.  —  J'ai  vingt-quatre  ans  de  service  et  j'ai  fait 
mon  devoir  partout  ! 

INCIDENT 

Me  Clemenceau.  —  lime  semble,  Messieurs, qu'un  délit  vient 
d'être  commis  à  cette  audience  :  deux  témoins  se  sont  présentés 
successivement  à  la  barre,  et,  après  avoir  prêté  serment  de  dire 
la  vérité,  ils  ont  affirmé  des  choses  contradictoires.  L'un  des 
deux  ne  dit  pas  la  vérité,  l'un  des  deux  a  faussé  son  serment. 
Je  demande  à  la  Cour  de  faire  apporter  la  pièce  qui  établira 
quel  est  celui  des  deux  témoins  qui  a  menti. 

M.  Leblois.  —  En  disant  que  notre  situation  n'était  pas  la 
même,  je  voulais  dire  que  je  pouvais  établir,  par  le  rapport  du 
commandant  Ravary,  que  j'avais  raison. 

M.  le  Président,  s'adressa \nt  à  M.  l'Avocat  général.  — 
Monsieur  l'Avocat  général  ?... 

M.  l'Avocat  général.  —  L'honorable  défenseur,  Mc  Labori, 
vient  encore  de  me  demander  de  faire  apporter  à  l'audience  des 
documents  qui  ne  sont  pas  entre  mes  mains.  Je  lui  demande  la 
permission  de  rétablir  ici  les  rôles  de  chacun  :  j'ai  l'honneur  de 
représenter  ici  M.  le  Procureur  général  empêché;  par  consé- 
quent, je  ne  représente  pas  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  ni  per- 
sonne autre,  car  je  n'ai  jamais  représenté  personne,  et  je 
déclare  que  j'ignore  absolument  tout  ce  qui  ne  concerne  pas 
mon  rôle  particulier.  Je  n'ai  pas  de  documents  et  j'ai  seulement 
à  apprécier,  ayant  reçu  la  plainte,  quel  avis  j'aurai  à  donner 


—  163  — 

sur  cette  plainte.  Cet  avis,  Messieurs  les  jurés,  il  est  bien  en- 
tendu que  je  fais  tout  ce  qu'il  dépend  de  moi  pour  ne  pas 
prendre  la  parole,  pour  ne  pas  allonger  le  débat  et  pour  ne  pas 
retarder  le  moment  où  j'aurai  à  m'expliquer  complètement. 
Voilà  ce  que  je  fais.  Si  cela  soulève  une  critique,  je  le  regrette, 
c'est  un  rôle  que  je  crois  devoir  prendre,  et  je  m'explique  immé- 
diatement ;  car  je  ne  recule  jamais  devant  une  explication,  pré- 
cisément parce  que  je  n'ai  rien  à  sauvegarder. 

Ge  que  Ton  demande,  c'est  de  faire  apporter  un  dossier  ;  ce 
dossier  serait  celui  qui  a  été  soumis  au  Conseil  d'enquête, 
lequel  a  statué  dans  le  huis  clos  le  plus  absolu.  Alors,  je  me 
reporte,  puisque  Me  Labori  y  a  fait  allusion,  à  la  sommation 
originaire,  dans  laquelle  on  me  sommait  également  d'apporter 
ici  le  dossier  de  l'aifaire  Dreyfus,  le  dossier  de  l'affaire  Ester- 
liazy,  la  procédure  qui  est  en  cours  devant  l'un  de  MM.  les 
juges  d'instruction  du  Tribunal  de  la  Seine;  et  alors,  Messieurs, 
comme  une  réponse,  —  car  sur  ce  point  on  n'avait  pas  pris  de 
conclusions  à  la  barre,  bien  que  la  sommation  en  parlât,  —  sur 
tous  ces  points,  je  fais  cette  réponse  :  «  Ces  communications,  je 
ne  peux  pas  les  faire,  cela  est  absolument  impossible,  ce  n'est 
pas  à  moi  à  vous  produire  la  preuve,  la  vérité  des  faits  que  vous 
imputez  à  d'autres  ;  c'est  l'interversion  audacieusedes  rôles  du 
Ministère  public  et  des  prévenus.  C'est  le  prévenu  qui,  avant 
de  lancer  ses  imputations  diffamatoires,  surtout  quand  elles 
ont  la  portée  énorme  qu'ont  celles-ci,  doit  avoir  la  preuve  de  ce 
qu'il  ose  avancer;  par  conséquent,  je  déclare  que  je  ne  peux 
pas  apporter  cette  preuve.  » 

Et  maintenant,  si  cette  réponse  ne  suffisait  pas  à  la  défense, 
elle  a  un  droit,  celui  de  s'adresser  à  M.  le  Président  des  assises, 
de  lui  demander  d'exercer  le  droit  qu'il  a  de  faire  apporter  ces 
pièces,  et  si  elle  n'obtient  pas  ces  pièces,  de  saisir  la  Cour  par 
des  conclusions  et  la  Cour  répondra  par  un  arrêt. 

Me  Labori.  —  Je  demande  la  permission  de  répondre  d'un 
mot  aux  différents  points  qui  ont  été  touchés  par  M.  l'Avocat 
général. 

Ce  que  je  veux  vous  faire  remarquer,  Messieurs  les  jurés, 
c'est  que  la  procédure  est  une  belle  chose  ;  seulement  il  ne 
faudrait  pas  en  abuser. 

M.  F  Avocat  général,  qui  parle  de  son  rôle  particulier,  peut 
bien  vous  dire  :  Moi  je  ne  peux  pas  faire  ceci,  je  ne  peux  pas 
faire  cela,  je  ne  représente  personne,  je  ne  peux  rien  demander, 
je  m'en  lave  les  mains.  Cela  le  couvre,  cela  le  satisfait,  nous 
lui  en  donnons  acte,  c'est  bien  !  Mais  nous  ne  sommes  pas  ici 
pour  juger  M.  l'Avocat  général,  nous  sommes  ici  pour  juger 
une  affaire  dans  laquelle  M.  le  Ministre  de  la  guerre  est  partie 
plaignante.  Eh  bien  !  vraiment  il  faut  avouer  que  M.  le  Ministre 
de  la  guerre  abuse  du  droit  de  se  taire  et  de  mettre  la  lumière 
sous  le  boisseau.  Non  seulement  il  restreint  la  poursuite  dans 
des  limites  telles  que  vous  voyez  qu'à  chaque  pas  on  nous 
arrête  et  on  nous  dit  :  «  Vous  ne  ferez  pas  la  lumière  !  »  et  les 


—  164  — 

douze  citoyens  qui  sont  ici  doivent  se  demander  à  chaque  fois 
pourquoi  ;  car  enfin,  lorsqu'une  nation  est  livrée  à  une  angoisse 
comme  celle  qui  étreint  le  pays  en  ce  moment,  si  la  lumière 
('tait  si  facile  à  faire,  si  elle  pouvait  être  si  éclatante,  ceux  qui 
l'ont  dans  les  mains  et  qui  ne  la  montrent  pas,  seraient 
bien  coupables  ;  mais  enfin,  sur  les  points  où  la  lumière  est 
possible,  on  ne  s'explique  pas  vraiment  pourquoi  nous 
sommes  entravés  parles  obstacles,  par  les  mauvaises  volontés. 

Quoi  qu'il  advienne,  Messieurs  les  jurés,  nous  irons  jusqu'au 
bout  de  notre  tâche,  mais  nous  ne  voulons,  sur  aucun  point, 
nous  dispenser  d'obtenir  tous  les  renseignements,  tous  les  élé- 
ments de  clarté  que  nous  pouvons  avoir. 

Je  vais  donc  suivre  le  conseil  de  M.  l'Avocat  général,  je  vais 
m'adresser  à  M.  le  Président  de  la  Cour  d'assises  pour  lui 
demander  d'user  de  son  pouvoir  discrétionnaire  pour  obtenir 
les  documents  en  question. 

M.  le  Président.  —  Prenez  des  conclusions. 

Me  Lab<  >i  !  i .  —  Monsieur  1  e  Président  ne  croyant  pas  devoir  nous 
accorder  cette  faveur,  je  vais  prendre  des  conclusions,  et  je  vais 
d*un  coup  vider  l'incident,  tout  au  moins  au  point  de  vue  du 
droit,  en  ce  qui  concerne  la  production  de  diverses  pièces  qui 
doivent  nous  préoccuper. 

Je  ne  demande  pas,  à  l'heure  qu'il  est,  toutes  les  pièces  dont 
nous  avons  besoin  et  à  l'égard  desquelles  nous  avons  déjà  fait 
une  demande,  mais  il  y  a  des  chances  pour  que  la  solution  qui 
interviendra  soit  la  même  dans  un  certain  nombre  de  cas. 

Me  Clemenceau.—  Monsieur  le  Président,  je  voudrais  répondre 
un  mot  à  M.  l'Avocat  général,  qui  nous  a  conseillé  de  nous 
adresser  à  vous.  Sa  réponse  peut  être  pertinente  en  ce  qui 
concerne  Me  Labori,  elle  ne  peut  pas  être  pertinente  en  ce  qui 
me  concerne.  Je  maintiens  ce  que  j'ai  dit  :  j'ai  indiqué  qu'il  y 
avait  à  cette  barre  un  faux  témoin,  et  j'ai  dit  à  MM.  les  jurés  : 
Vous  avez  à  la  barre  deux  témoins:  l'un  dit  la  vérité,  l'autre 
ment.  L'un  d'eux  a  commis  un  délit.  M.  l'Avocat  général  a  le 
moyen  de  vous  prouver  quel  est  le  vrai  et  quel  est  le  faux 
témoin.  Nous  demandons  la  production  de  pièces  qui  établiront 
ce  fait  très  important,  parce  qu'il  est  très  intéressant  pour  vous, 
lorsqu'une  discussion  s'élève  entre  deux  témoins,  de  savoir  quel 
est  le  vrai  et  quel  est  le  faux  témoin. 

Je  n'ai  de  sommation  à  faire  à  personne  ;  mais  retenez,  mes- 
sieurs les  jurés,  que  si  l'on  ne  vous  fait  pas  connaître  quel  est 
celui  de  ces  hommes  qui  a  menti,  il  sera  établi  qu'on  n'a  pas 
voulu  vous  le  dire  et  vous  en  tirerez  la  conclusion  que  vous 
savez. 

M.  le  Président.  —  Vous  signerez  les  conclusions  de  Me  La- 
bori? 

M'1  Clemenceau.  —  Oui,  parce  que  je  m'associe  à  tout  ce  qu*a 
dit  mon  confrère  Labori,  mais  veuillez  ne  pas  confondre  com- 
plètement ma  situation  avec  la  sienne.  J'ai  dit  ceci  à  MM.  les 
jurés,  et  je  le  maintiens  :  il  y  a  un  moyen  de  savoir  quel  est 


-    1C5  — 

celui  de  ces  deux  hommes  qui  D'à  pas  dit  la  vérité  :  et  j'ajoute  : 
si  on  ne  le  fait  pas  savoir  au  cours  de  cette  audience,  c'est  qu'on 
ne  l'aura  pas  voulu. 

M.  le  Président.  —  Mais,  enfin,  la  conclusion  est  la  même, 
vous  demandez  la  communication. 

M"  Clemenceau. —  Non,  non,  monsieur  le  Président,  je  signale 
à  MM.  les  jurés,  —  et  de  cela  je  ne  démordrai  pas,  —  que  si  on 
ne  leur  fait  pas  savoir  quel  est  celui  des  deux  témoins  qui  n*a 
pas  dit  la  vérité,  c'est  qu'on  ne  le  voudra  pas. 

Les  défenseurs  déposent  sur  le  bureau  de  ta  Cour  les 
conclusions  suivantes  : 


Conclusions 

relatives  a  l'apport   des  dépositions   de  MM.  Leblois 

et  Gribelin  dans  l'affaire  Esterliazy. 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que  M.  Gribelin,  cité  comme  témoin  présent  à  la  barre,  a 
fait  certaines  affirmations  sur  lesquelles  M.  Leblois,  précédemment 
entendu,  a  été  appelé  à  s'expliquer  en  présence  dudit  M.  Gribelin  : 

Attendu  que  M.  Leblois  a  donné  un  démenti  formel  à  la  décla- 
ration faite  par  M.  <  iribelin  ;  que  notamment  il  a  affirmé  que,  con- 
trairement à  ce  qu'avait  dit  M.  Gribelin,  ce  dernier  avait  déposé,  à 
deux  reprises,  en  qualité  de  témoin  et  sous  la  foi  du  serment,  qu'il 
avait  vu  M.  Leblois  dans  le  bureau  de  M.  le  lieutenant-colonel 
Picquart  au  Ministère  de  la  guerre,  à  la  date  du  mois  d'octobre,  —  et 
que  ces  deux  dépositions  se  trouvaient  dans  les  documents  des  diffé- 
rentes poursuites  exercées  tant  contre  Esterhazy  que  contre  le  lieute- 
nant-colonel Picquart; 

Attendu  que  cette  affirmation  de  M.  Leblois,  étant  en  contradiction 
avec  la  déposition  de  M  Gribelin  à  la  Cour  d'assises,  lequel  a 
déclaré  n'avoir  jamais  indiqué  la  date  à  laquelle  il  avait  vu 
M.  Leblois  dans  le  cabinet  de  M.  le  colonel  Picquart,  il  est  essentiel 
pour  la  manifestation  de  la  vérité,  que  les  deux  dépositions  faites 
par  M.  Gribelin  soient  produites  et  versées  au  débat; 

Par  ces  motifs  : 

Ordonner  qu'en  vertu  du  pouvoir  discrétionnaire  de  M.  le  Pré- 
sident, les  deux  dépositions  ci-dessus  indiquées,  qui  font  partie  des 
dossiers  notifiés  à  M.  le  Procureur  général  conformément  à  la  loi, 
seront  apportées  à  la  Cour  pour  être  versées  au  débat. 


166 


CONCLUSIONS  DE  M.  L'AVOCAT  GÉNÉRAL 

relatives  à  l'apport  des  pièees  demandées 

par  la  tléieiûse. 

M.  l'Avocat  général.  —  Je  dépose  des  conclusions  dans  le 
sens  que  j'ai  indiqué  : 

Le  Procureur  général  près  la  Cour,  d'appel, 

Attendu  que,  d'après  leur  notification  du  24  janvier,  les  prévenus 
prétendent  invoquer  tous  les  dossiers  et  pièces  qui  sont  aux  mains, 
soit  de  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  soit  des  divers  magistrats  chargés 
d'instruire  sur  diverses  plaintes  relatives  aux  faits  susénoncés, 
et  font  sommation  au  Procureur  gén  rai  d'avoir  à  produire  au 
débat  «  tous  les  dossiers  et  pièces  dont  s'agit  »,  notamment,  le  dossier 
de  l'affaire  Dreyfus,  le  dossier  de  l'affaire  Esterhazy,  le  dossier  de  la 
plainte  en  faux  déposée  par  le  lieutenant-colonel  Picquart; 

Que  cette  prétention  tend  à  une  audacieuse  interversion  des  rôles 
du  Ministère  public  et  des  prévenus  ;  que  les  prévenus  doivent 
avoir  la  preuve  de  l'imputation  diffamatoire  avant  de  la  lancer  :  que 
c'est  pour  ces  motifs  que  l'article  52  de  la  loi  leur  impose  l'obliga- 
tion de  notifier  dans  les  cinq  jours  la  copie  des  pièces  dont  ils 
entendent  faire  ressortir  cette  preuve  ; 

Attendu  que  la  sommation  générale  de  communiquer  tous  «  dos- 
siers et  pièces  »  ne  peut   même  pas  être   prise  au  sérieux; 

Que  la  sommation  spéciale  de  communiquer  les  dossiers  des 
affaires  Dreyfus  et  Esterhazy,  la  procédure  en  cours  sur  une  plainte 
du  lieutenant  colonel  Picquart,  est  contraire  aux  règles  les  plus  élé- 
mentaires du  droit; 

Que  MM.  Perrenx,  gérant  du  journal  V Aurore,  et  Zola,  homme 
de  lettres,  sont  des  tiers  par  rapport  aux  dossiers  Dreyfus  et  Ester- 
hazy et  ne  figuraient  à  aucun   titre  dans  ces  instances; 

Que  la  plainte  déposée  par  le  lieutenant- colonel  Picquart  leur  est 
aussi  complètement  étrangère  et  que  le  plaignant  aura  seul  qualité 
pour  intervenir,  s'il  le  juge  convenable,  dans  le  règlement  ultérieur 
de  la  procédure  ; 

Attendu,  d'ailleurs,  que  l'article  52  de  la  loi  de  1881  impose  for- 
mellement au  prévenu  l'obligation  de  notifier  dans  les  cinq  jours  de 
la  citation,  sans  aucune  distinction,  toutes  pièces  dont  il  entend  faire 
ressortir  la  preuve  des  imputations  diffamatoires  ; 

Que  les  procédures  visées  ne  remplissant  pas  cette  condition  ne 
peuvent  être  utilisées  aux  débats  ; 

lui  ce  qui  concerne  la  déclaration  du  témoin  Gribelin,  qui  serait 
dans  un  dossier  soumis  à  un  Conseil  d'enquête; 

Pour  les  motifs  ci-dessus, 

Conclut  qu'il  plaise  à  la  Cour  refuser  la  communication 
demandée. 

M.  le  Président,  à  Vaudiencier.  —  Faites  appeler  le  té- 
moin suivant,  ce  témoin  est  M.  Trarieux. 
M'-  Labori.-  -  Nous  désirons  ne  pas  faire  entendre  M.  Trarieux 


167  - 


en  ce  moment,  car,  M.  le  colonel  Henry  ne  pouvant  venir,  il  est 
nécessaire,  suivant  nous,  d'entendre  l'accusation  avant  d'enten- 
dre les  discussions  qu'elle  peut  provoquer. 


DÉPOSITION  DE  M.  LE  GÉNÉRAL  MERCIER 

Ancien  Ministre  de  la  Guerre 

M.  le  Président.  —  Vous  jurez  de  dire  fcGute  la  vérité  ? 

M.  le  général  Mergier.  —  Sous  les  réserves  imposées  par 

le  secret  professionnel,  je  le  jure. 

Me  Labori,—  AI.  le  général  Mercier  voudrait  il  nous  dire  tout 
d'abord  s'il  a  pris  connaissance  du  rapport  fait  par  M.  le  comman- 
dant Ravary  dans  l'affaire  Esterhazy  ? 

M.  le  Président.  —  Pouvez-vous  répondre  à  la  question  ? 

M.  le  général  Mercier.  —  Je  n'en  ai  pas  pris  connaissance. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  général  Mercier  veut-il  me  per- 
mettre alors  de  lui  apprendre  que,  dans  ce  rapport  de  M.  Ravary 
il  est  question  d'un  document  qu  on  appelle  te  document  libéra- 
teur, qui  a  été  remis  à  M.  le  commandant  Esterhazy  par  une 
dame  voilée  et  qui  a  été  remis  par  AI.  le  commandant  Esterhazy 
ensuite,  pour  se  défendre,  à  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  M.  le 
général  Billot,  dont  il  a  d'ailleurs  retiré  un  reçu.  Connaissez- 
vous  cette  circonstance  ? 

M.  le  général  Mergier.  —  Je  ne  la  connais  pas. 

Me  Labori.  —  Celte  pièce,  ce  document  libérateur  serait  un 
document  dans  lequel  un  post-scriptum  se  trouverait,  post- 
çcriptum  commençant  par  ces  mots  :  «  Cette  canaille  de  D.  » 

M.  le  Président.  —  Connaissez-vous  cette  pièce,  général? 

M.  le  général  Mercier.  —  Non.  je  ne  la  connais  pas. 

M1'  Labori.  —  M.  le  général  Mercier  pourrait-il  nous  dire  si 
une  pièce  secrète  a  été  communiquée  au  Conseil  de  guerre  dans 
l'affaire  Dreyfus  en  1894,  en  dehors  du  débat  ? 

M.  le  Président.  —  Pouvez-vous  répondre  à  la  question  ? 

M.  le  général  Mercier.  —  Je  crois  que  l'affaire  Dreyfus 
n'est  pas  en  question  et  qu'il  est  intervenu  un  arrêt  de  la  Coin 
qui  interdit  de  la  mettre  en  question. 

Me  Labori.  —  M.  le  général  Mercier  pourrait-il  me  dire  s'il 
connaît  la  publication  qui  a  été  faite  de  certains  renseigne- 
ments confidentiels  du  ministère  de  la  guerre,  au  mois  de  sep- 
tembre 1896? 

M.  le  général  Mercier.  —  J'ai  lu  à  ce  moment-là,  dans  un 
journal  qui,  je  me  le  rappelle,  était  Y  Eclair,  la  communication 
de  prétendus  documents:  je  ne  sais  absolument  pas  d*où  pou- 
vaient venir  ces  renseignements,  faux  ou  vrais.  En  tout  cas, 
je  n'y  suis  absolument  pour  rien,  je  l'atteste  sous  la  foi  du  ser- 
ment. 

Me  Labori.  —  M.  le  général  Mercier  n'était  plus  ministre  de 


—  168  - 

la  guerre  à  ce  moment-là,  je  ne  peux  donc  pas  lui  demander  si 
une  enquête  a  été  faite;  je  l'aurais  demandé  à  M.  le  général 
Billot,  s'il  était  venu. 

Mais,  en  1894,  sans  que  ma  question  vise  en  rien  l'affaire 
Dreyfus,  uniquement  au  point  de  vue  de  la  façon  dont  était  sur- 
veillée la  sortie  de  certains  renseignements  confidentiels  du 
ministère  de  la  guerre,  M.  le  général  Mercier  pourrait-il  nous 
dire  s'il  a  fait  une  enquête  relativement  aux  indiscrétions  com- 
mises au  profit  de  certains  journaux,  notamment  au  profit  de 
la  Libre  Parole  et  de  Y  Eclair. 

M.  le  général  Mergier.  —  A  quel  moment  aurait  eu  lieu 
cette  indiscrétion  ? 

Me  Labori.  —  Les  publications,  qui  ont  annoncé  d'ailleurs 
l'arrestation  du  capitaine  Dreyfus,  sont  un  article  de  la  Libre 
Parole  du  29  octobre,  puis  un  article  de  Y  Eclair  du  30  et  du 
31  octobre,  puis  un  article  de  la  Libre  Parole  qui  déclare  que 
d'autres  journaux,  et  notamment  Y  Eclair,  ayant  parlé,  il  n'y  a 
plus  de  raison  pour  taire  la  vérité,  et  ce  journal  fait  tout  un 
récit.  Je  désirerais  savoir,  à  raison  de  ce  qu'un  grand  nombre  de 
points  en  ont  été  démontrés  vrais,  si  M.  le  Ministre  de  la  guerre  a 
fait  une  enquête  eur  les  conditions  dans  lesquelles  ces  rensei- 
gnements sont  parvenus  aux  journaux. 

M.  le  général  Mergier.  —  Je  n'ai  fait  aucune  enquête;  ces 
publications  ont  été  faites  en  dehors  du  ministère  de  la  guerre, 
et,  si  vous  me  demandez  mon  opinion,  elles  ont  été  faites  tout 
à  fait  contrairement  aux  intentions  du  Ministre  de  la  guerre. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  général  Mercier  pourrait-il  nous 
dire  à  qui  il  attribue  cette  publication,  lui  qui  paraît  con- 
naître les  intentions  dans  lesquelles  cette  communication  a  été 
faite  ? 

M.  le  général  Mergier.  —  Je  ne  connais  pas  du  tout  dans 
quelles  intentions  cela  a  été  fait;  je  dis  que  cela  a  été  fait  con- 
trairement aux  intentions  du  Ministre  de  la  guerre  et  je  suis 
autorisé  à  le  dire,  puisque  j'étais  ministre  à  cette  époque. 

Me  Labori.  —  Par  conséquent,  il  résulte  des  déclarations  de 
M.  le  général  Mercier  que  le  Ministre  ne  voulait  pas  la  commu- 
nication qui  a  été  faite  à  ce  moment-là,  communication  de  ren- 
seignements qui,  eux,  ont  été  donnés  par  le  Cabinet,  puisqu'il 
s'agissait  de  faits  qui,  à  ce  moment-là,  n'étaient  à  la  connais- 
sance de  personne.  Je  demande  donc  à  Monsieur  le  général 
Mercier,  qui  était  alors  ministre  de  la  guerre,  s'il  a  une  notion 
quelconque  sur  la  personne  ou  sur  les  personnes  à  qui  on  peut 
attribuer  cette  communication,  et  je  lui  demande  de  répéter  si, 
à  ce  moment,  bien  que  ses  intentions  aient  été  mal  inteprétées 
par  ceux  qui  avaient  fait  la  communication,  il  n'a  fait  aucune 
enquête  ? 

M.  le  général  Mergier.  —  Je  crois  que  ceux  qui  ont  fait  la 
publication  ne  connaissaient  nullement  mes  inten  fions  ;  cette 
publication  pouvait  ne  pas  venir  du  ministère;  elle  pouvait 
venir  de  la  famille  Dreyfus. 


—  1()9  — 

Me  Labori.  —  Je  demande  que.  sur  ce  point,  Mme  Dreyfus  soit 

confrontée  avec  M.  le  général  Mercier. 

M.  le  Président.  —  Vous  allez  encore  parler  de  l'aifaire 
Dreyfus. 

M-  (  îlémenceau.  —  Nous  voulons  établir  le  mal  fondé  de  la 
déposition  qu'un  témoin  vient  de  faire  à  la  barre. 

M.  l'Avocat  général.  —  M.  le  général  Mercier  vient  de  faire 
une  supposition;  il  a  dit  que  cela  pouvait  venir  de  la  famille 

Dreyfus;  ce  n'est  pas  seulement  à  M Dreyfus  qu'il  faut  le 

demander.,  il  faut  faire  comparaître  ici  tous  les  membres  de  la 
famille  Dreyfus. 

Me  Labori. — Je  vous  demande  pardon,  Monsieur  l'Avocat 
général  :  Mme  Dreyfus  n'a  parlé  à  personne  pendant  plus  de 
quinze  jours,  et  M.  le  général  Mercier  ne  peut  ignorer  que 
M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  lui  avait  fait  à  ce  moment  une 
défense,  accompagnée  de  telles  menaces,  qu'il  sait  bien  qu'elle 
a  été  scrupuleusement  observée. 

M.  le  Président.  —  Nous  verrons  cela  avec  M.  du  Paty  de 
Clam. 

M'  Labori.  —  Nous  ne  le  verrons  pas  du  tout,  parce  qu'on 
m'interdira  encore  de  parler. 

M.  le  général  Mercier.  —  Je  répète  que  ce  que  j'ai  dit  tout 
à  l'heure  était  une  simple  appréciation  et  que  j'ai  eu  soin,  en 
la  donnant,  de  dire  qu'elle  ne  reposait  sur  aucun  indice  et  sur 
aucun  témoignage. 

Me  Labori.  —  Je  crois  avoir  posé  à  M.  le  général  Mercier  la 
question  de  savoir  si  une  pièce  secrète  avait  été  communiquée 
au  Conseil  de  guerre  en  1894? 

M.  le  Président.  —  Non,  vous  ne  l'avez  pas  posée  et  je  re- 
fuse de  la  poser. 

Me  Labori.  —  Alors,  à  cet  égard,  je  vais  déposer  des  conclu- 
sions sur  le  bureau  de  la  Cour... 

M.  le  Président.  —  Pourquoi? 

M1'  Labori.  —  Je  vais  dire  dans  quel  esprit,  Monsieur  le 
Président. 

M'  Clemenceau.  —  La  question  a  été  posée  au  témoin  par 
M.  le  Président,  et  le  général  Mercier  a  répondu  qu'il  y  avait  un 
arrêt  de  la  Cour  qui  l'empêchait  de  répondre.  Par  conséquent, 
si  M.  le  général  Mercier  n'avait  pas  eu  des  susceptibilités 
juridiques,  il  aurait  parlé... 

M.  le  Président.  —  Mais  je  l'aurais  arrêté,  soyez  tranquille; 
nous  ne  sommes  pas  une  Cour  de  revision,  mais  une  Cour 
d'assises,  souvenez-vous  en. 

Me  Labori.  —  C'est  entendu,  Monsieur  le  Président.  Mais  je 
n'apprendrai  certainement  pas  à  M.  le  général  Mercier,  et,  en 
tous  cas,  je  n'apprendrai  pas  à  la  Cour  quïl  n'y  a  chose  jugée 
relativement  à  un  témoignage  ou  à  une  espèce  que  dans  cette 
espèce  elle-même;  par  conséquent,  l'arrêt  de  la  Cour  qui  a  été 
rendu  hier  ne  s'applique  ni  à  M.  le  général  Mercier  ni  à  la 
question  spéciale  que  je  lui  pose. 


—  170 

Gela  dit,  Messieurs,  retenons,  pour  en  tirer  le  parti  qui  sera 
utile,  la  réponse  déjà  faite  par  M.  le  général  Mercier  et  retenons 
que  M.  le  Président  n'aurait  pas  posé  la  question  si  M.  le  gé- 
néral Mercier  n'avait  pas  répondu  spontanément. 

Je  pose  des  conclusions  spéciales  relatives  à  M.  le  général 
Mercier;  je  vais  les  lire,  mais  je  dis  immédiatement  à  quoi 
elles  tendent 

M.  Emile  Zola  est  poursuivi  devant  la  Cour  d'assises  de  la 
Seine  à  raison  de  trois  paragraphes  de  sa  lettre,  et  dans  le  troi- 
sième paragraphe  il  est  dit  ceci  :  «  J'accuse  le  second  Conseil 
de  guerre  d'avoir  couvert  cette  Illégalité  par  ordre  »  —  et  cette 
illégalité,  c'est  d'avoir  condamné  un  accusé  sur  une  pièce  restée 
secrète. 

Je  dis  que  nous  avons  le  droit  de  prouver  cette  illégalité  ou 
qu'on  va  nous  donner  acte  qu'elle  a  été  commise. 

M.  le  Pi i Es r dent.  —  Rien  du  tout. 

Me  Labori.  —  Eh  bien  !  je  vais  déposer  des  conclusions  à  cet 
effet. 

M.  le  Président.  —  Déposez  tout  ce  que  vous  voudrez. 

Me  Labori.  —  Voici  les  conclusions  que  j'ai  l'honneur  de  dé- 
poser sur  le  bureau  de  la  Cour  : 


Conclusions 
relatives  à  l'audition  cln  général  Mercier. 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que,  parmi  les  faits  relevés  dans  la  citation  se  trouve  le 
.'ail  suivant  :  «  J'accuse  enfin  le  premier  Conseil  de  guerre  d'avoir  violé 
!o  droit  en  condamnant  un  accusé  sur  une  pièce  restée  secrète,  et 
j'accuse  le  second  Conseil  de  guerre  d'avoir  couvert  cette  illégalité 
par  ordre  en  commettant  à  son  tour  le  crime  juridique  d'acquitter 
sciemment  un  coupable,  »  dont  les  prévenus  sont  autorisés  à  faire  la 
preuve  ; 

Attendu  qu'il  leur  est  impossible  de  faire  la  preuve  qu'une  illéga- 
lité a  été  commise  par  ordre,  sans  avoir  au  préalable  établi  cette 
illégalité  elle-même  ; 

Attendu  que  ce  n'est  pas  porter  atteinte  à  l'autorité  de  la  chose 
jugée  que  de  demandera  prouver  qu'une  illégalité  a  été  commise  à 
l'occasion  d'un  jugement;  qu'il  n'y  a  pas  de  chose  jugée  en  dehors 
de  l'observation  de  toutes  les  règles  du  droit  et  des  formes  judiciaires 
qui  sont  la  garantie  de  la  justice  ; 

Attendu,  en  tous  cas,  que  le  droit  de  faire  la  preuve,  ouvert  aux 
concluants,  serait  en  contradiction  absolue  avec  la  prohibition  d'éta- 
blir l'illégalité  dont  s'agit  ; 

Par  ces  motifs  : 

Dire  que  les  questions  suivantes  seront  posées  à  M.  le  général  Mer- 
cier : 

1°  Une  pièce  secrète  existait-elle  au  ministère,  qui  s'appliquât  au 
capitaine  Dreyfus  ? 


—  171  -- 

2°  A-t-elle  été  communiquée  au  Conseil  de  guerre  qui  a  jugé   l'ex- 

capitaine  Dreyfus  et  dans   quelles  conditions  cette  communication 
a-t-elle  eu  lieu  ? 

Subsidiairement  : 

Donner  acte  aux  concluants  de  ce  qu'une  pièce  secrète  a  été  com- 
muniquée en  1894  aux  membres  du  Conseil  de  guerre  qui  ont  statué 
sur  les  poursuites  intentées  au  capitaine  Dreyfus  et  cela,  en  dehors 
de  l'accusé  et  de  son  défenseur. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  ferai  remarquer  que  la  décision 
du  Conseil  de  guerre  a  été  soumise  à  la  (Jour  de  Cassation  mili- 
taire, c'est-à-dire  au  Conseil  de  revision  ;  qu'il  fallait  lui  sou- 
mettre cette  irrégularité,  mais  non  ici.  Nous  sommes  une  Cour 
d'Assises;  et  non  une  Cour  de  révision. 

Me  Labori.  —  Je  suis  obligé  de  vous  répondre  ;  car  vous  don- 
nez ici  des  consultations  de  droit  devant  lesquelles,  en  toutes 
autres  circonstances,  je  m'inclinerais  avec  respect,  mais  elles 
semblent  aller  contre  la  liberté  de  la  défense,  et  il  faut  que  je 
m'en  explique. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  fais  une  observation  toub3  natu- 
relle. Je  vais  conférer  avec  mes  collègues  sur  ce  point,  mais  je 
vous  fais  observer  que  nous  ne  sommes  pas  ici  une  Cour  de  re- 
vision, mais  une  Cour  d'Assises. 

Me  Labori.  —  Je  réponds  :  Si  on  s'était  vanté  comme  depuis, 
en  1894,  et  dans  les  quelques  jours  qui  précédèrent  le  jugement 
en  re vision,  d'avoir  communiqué  une  pièce  secrète,  alors  on 
eût  pu  faire  valoir  le  moyen,  mais  ce  moyen  n'a  pas  été  connu, 
ce  n'est  que  depuis  qu'on  l'a  ouvertement  répété...  M.  le  général 
Mercier  lui-même,  avec  son  honneur  de  soldat,  ne  dira  pas  que 
ce  n'est  pas  vrai,  mais  il  dira  qu'il  ne  peut  pas  répondre. 

M.  le  général  Mercier.  —  Pardon,  je  dis  que  ce  n'est  pas 
vrai.  (Applaudissements  et  sensation.) 

M.  le  Président.  —  Le  public  va  encore  m'exposer  à  le  faire 
sortir. 

M4  Labori.  —  Je  demande  la  permission  de  bien  préciser  la 
question:  M.  le  général  Mercier  dit-il  —  je  ne  suis  pas  sûr  d'a- 
voir bien  compris  —  M.  le  général  Mercier  dit-il  qu'il  n'est  pas 
vrai  qu'une  pièce  secrète  ait  été  communiquée  ?  ou  M.  le  généra 
Mercier  dit-il  qu'il  ne  l'a  répété  à  qui  que  ce  soit  ?  Je  le  prie  de 
ne  pas  laisser  d'équivoque  dans  sa  réponse. 

M.  le  général  Mercier.  —  Je  n'ai  pas  à  répondre  à  la  pre 
mière  question  (mouvements  divers)  :  mais  en  ce  qui  concerne 
la  seconde,  je  dis  que  ce  n'est  pas  exact. 

M.  le  Président.  —  Vous  avez  quelque  chose  à  ajouter, 
général  ? 

M.  le  général  Mercier. —  Monsieur  le  Président,  je  n'ai  pas 
à  revenir  sur  le  procès  Dreyfus  ;  mais  si  j'avais  à  y  revenir, 
puisqu'on  me  demande  ma  parole  de  soldat,  ce  serait  pour  dire 
que  Dreyfus  était  un  traître  qui  a  été  justement  et  légalement 
condamné.  (Bruits.—  Applaudissements.) 


—  17:2  — 

Me  Labori.  —  Nous  ne  laisserons  pas  dévier  le  débat. 
M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  vous  venez  d'entendre 
les  déclarations  de  M.  Mercier,  ancien  Ministre  de  la  guerre  ;  il 

vous  a  donné  toutes  les  explications  voulues,  il  a  même  été  plus 
loin  que  je  ne  l'aurais  désiré. 

Me  Labori.  —  Vous  vous  trompez,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Non. 

Labori.  —   Vous  vous  trompez  en  ce  qui  me  concerne; 

.  le  général  Mercier  n'a  pas  été  assez  loin  !  il  y  a  une  chose  à 
laquelle  je  tiens,  et  je  ne  m'assoierai  pas  avant  que  cela  ne  soit 
fait,  c'est  à  préciser  nettement  les  paroles  de  M.  le  général 
Mercier,  car  ici  je  suis  au  centre  de  mon  débat... 

M.  le  Président.  —  Non,  vous  n'êtes  pas  au  centre  de  votre 
débat,  vous  êtes  à  côté. 

Me  Labori.  — Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  En  ce  moment,  vous  êtes  l'avocat  de 
votre  client,  et  vous  remplissez  le  rôle  de  Président  de  la  Cour 
d'assises;  je  vous  fais  remarquer  que  vous  empiétez  sur 
l'aflaire  Dreyfus. 

Me  Labori.  —  Il  s'agit  de  savoir  si  M.  le  général  Mercier,  qui 
a  prononcé  certaines  paroles,  a  répondu  à  une  certaine  question 
ou  à  une  autre.  Je  constate  qu'il  est  regrettable  que  M.  le  géné- 
ral Mercier  puisse  venir  dire  ici  qu'un  nomme  a  été  légalement 
condamné  —  c'est  une  chose  — ;  que  cet  homme  a  été  justement 
condamné,  —  c'est  une  autre  chose,  —  sans  qu'on  puisse 
ensuite  le  questionner!  Je  dis  qu'il  est  regrettable  qu'on  ne 
puisse  l'interroger  sur  les  motifs  de  sa  conviction.  Quant  à 
la  conviction  de  M.  le  général  Mercier,  je  la  connaissais,  et 
je  savais  très  bien,  si  je  l'interrogeais,  ce  qu'il  répondrait  ;  tout 
le  monde  la  connaît  cette  conviction,  il  l'a  proclamée  assez  haut. 
Ce  n'est  donc  pas  une  surprise. 

Ouantau  second  point,  j'ai  dit  à  M.  le  général  Mercier  :  Est-il 
vrai  qu'une  pièce  secrète  ait  été  versée  aux  débats  en  1894  ?  Il  a 
répondu:  «  Je  ne  répondrai  pas  à  cette  question.  » 

M.  le  Président.  —  Et  il  a  bien  fait. 

Me  Labori. —  Discutant  ensuite,  j'ai  demandé  à,  M.  le  général 
Mercier  :  «  L'avez-vous  dit  partout  ?  »  M.  le  général  Mercier  m'a  in- 
terrompu, nun  pas  pour  répondre  à  <^ela,  mais  pour  dire  :  <(  Il 
ifesi  pas  vrai  que  je  bai  raconté.  »  Cela  ne  m'intéresse  pas! 
(Test  Je  premier  point  qui  m'intéresse,  et  sur  le  premier  point, 
malgré  tous  les  incidents,  malgré  toutes  les  émotions,  M.  le 
général  Mercier  reste  muet. 

M.  le  Président.  -     Vous  îfavez  plus  rien  à  dire,  général  ? 

M.  le  général  Mercier.  —  Non. 

(Ud'idience  est  suspendue.) 


o 


—  173  — 

L'audience  est  reprise  à  quatre  heures  uu  quart. 
M.  le  Président.  —  L'audience  est  reprise. 

ARRÊTS 

M.  le  Président  prononce  les  arrêts  suivants  : 

Arrêt 
sur  les  conclusions  nouvelles   relatives  à  l'audition 

de  Mme  Dreyfus. 

La  Cour, 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  par  Zola  et  Perrenx  au  sujet 
de  la  dane  Dreyfus  ; 

Considérant  que  les  questions  posées  sous  les  nos  1  et  2  au  témoin 
dame  Dreyfus  : 

«  (Ju'est-ce  que  vous  pensez  de  la  bonne  foi  de  M.  Zola?  » 

«  Quelles  sont  les  raisons  qui  vous  ont  amené  à  croire  à  cette 
bonne  foi  ?  » 

Ne  spécifiaient  pas  l'affaire  à  laquelle  elles  se  rapportaient  et  que 
le  contexte  général  de  toutes  les  questions  posées  semblait  indiquer 
qu'il  ne  s'h  ois -ait  que  de  l'affaire  Dreyfus  ;  que  dans  ces  circonstances 
l'arrêt  en  date  du  même  jour  a  rejeté  les  conclusions;  que  dans  le 
silence  des  conclusions  nouvelles  sur  la  portée  des  deux  questions 
susvisées,  il  est  utile  que  le  Président  fasse  la  distinction  que  les 
questions  ne  faisaient  pas  elles-mêmes  et  qu'il  interpelle  la  dame 
Dreyfus  sur  la  bonne  foi  d'Emile  Zola  en  ce  qui  touche  seulement 
l'affaire  Esterhazy,  l'affaire  Dreyfus  ayant  été  rejetée  desdébaN: 

Par  ces  motifs, 

Dit  que  le  Président  interpellera  la  dame  Dreyfus  sur  la  bonne  foi 
de  Zola  en  ce  qui  concerne  l'affaire  Esterhazy  seulement; 

Persiste  dans  le  surplus  de  son  arrêt  en  date  d'hier  et  dit  qu'il  sera 
passé  outre  aux  débats. 

Arrêt 
sue  les  conclusions  relatives  à  la  présence  dans    la 
salle  de  témoins  non  encore  entendus. 

La  Cour, 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  tendant  à  faire  donner  acte  de 
la  présence  de  certains  témoins  dans  la  salle  d'audience  ; 

Considérant  qu'avant  le  commencement  des  débats,  et  avant  l'au- 
dition de  tout  témoin,  le  Président  a  demandé  au  défenseur  de  Zola 
des  explications  sur  les  conclusions  posées  la  veille  et  au  sujet 
desquedes  un  arrêt  était  intervenu;  qu'il  y  a  lieu,  dès  lors,  dans  les 
conditions  ainsi  précisées,  d'en  donner  acte  ; 


—  174  — 

Par  ces  motifs, 

I  >onne  acte  aux  prévenus  de  ce  qu'à  l'audience  de  ce  jour,  avant  le 
commencement  des  débats  et  l'audition  de  tout  témoin,  le  Président 
a  demandé  au  défenseur  de  Zola  des  explications  sur  les  conclusions 
posées  la  veille  et  au  sujet  desquelles  un  arrêt  était  intervenu;  et 
ordonne  qu'il  sera  passé  outre  aux  débats. 


Arrêt 

sur  1rs  conclusions  relatives  au  secret  professionnel 

invoqué  par  31.  le  général  de  Boiscleffre. 

La  Cour, 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  par  les  prévenus  à  l'occasion 
de  la  déposition  du  général  de  Boisdefïre; 

Considérant  que  le  général  de  Boisdefifre  a  refusé  de  répondre  aux 
trois  questions  posées  par  la  défense  en  se  retranchant  derrière  le 
secret  professionnel  : 

Considérai!  qu'il  est  est  constant,  en  l'ait,  que  les  faits  à  raison 
desquels  les  questions  ont  été  posées  ne  sont  arrivés  à  la  connais- 
sance du  témoin  ([n'en  sa  qualité  de  chef  d'état-major  de  l'armée  et 
en  raison  de  ses  fonctions;  que,  dès  lors,  le  témoin  peut  à  bon  droit 
.nvoquer  les  dispositions  de  l'article  378  du  code  pénal  : 

Par  ces  motifs, 

Rejette  les  conclusions  prises  et  dit  qu'il  sera  passé  outre  aux 
débats. 

Arrêt 

sur  les  conclusions  relatives  à  l'audition 

du  général  Mercier. 

La  Cour, 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  par  les  prévenus  à  l'occasion 
de  la  déposition  du  général  Mercier: 

(  Considérant  qu'il  n'existe  aucune  connexité  et  aucune  indivisibilité 
entre  les  questions  spécifiées  daas  Les  conclusions  et  les  faits  articulés 
dans  la  citation  ; 

Oue  d'ailleurs  ces  questions,  si  elles  étaient  posées,  porteraient 
atteinte  à  l'autorité  de  la  chose  jugée; 

Oue  la  Cour  ne  peut  donner  acte  d'un  fait  qu'elle  ne  connaît  pas  et 
qui,  d'ailleurs,  est  étranger  à  la  prévention; 

Par  ces  motifs, 

Rejette  les  conclusions  prises  et  dit  qu'il  sera  passé  outre  aux 
débats. 

M.  le  Président  ($'adrcss(tnû  aux  défenseurs).  En  ce  qui 
touche  l'ailaire  (iribelin  et  Leblois,  je  vous  prierai,  Messieurs, 
de  modifier  vos  conclusions.  Le  dispositif  de  ces  conclusions  ne 


—  175  — 

s'adresse  pas  à  la  Cour  :  «  Ordonner  qu'en  vertu  du  pouvoir 
discrétionnaire  de  M.  le  Président,  les  deux  dépositions  ci- 
dessus  indiquées,  qui  font  partie  des  dossiers  notiliés  à  M.  le 
Procureur  général  conformément  à  la  loi,  seront  apportés  à  la 
l  Jour  pour  être  versées  aux  débats.  »  Gela  ne  s'adresse  pas  à  la 
Cour;  LaCourn'apas  à  statuer  sur  le  pouvoir  discrétionnaire 
du  Président...  Si  vous  voulez  modifier  vos  conclusions,  il  y 
sera  statué  demain. 

Me  Labori.  —  Kn  effet,  monsieur  le  Président,  c'est  une 
erreur:  il  s'agii  de  prier  la  Cour  d'ordonner  la  communication. 

(Les  conclusions  sont  rectifiées  en  ce  sens.) 

M.  le  Président.  —  Kn  ce  qui  touche  les  réquisitions  de 
M.  le  Procureur  général,  il  y  sera  répondu  demain. 

{S'adressant  à  M"  Labori)  Quel  témoin  désirez-vous  faire 
entendre  ? 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  faire  remarquer  à  M.  le  Président 
que  je  désire  très  vivement  que  M.  le  commandant  Lauth  et 
M.  l'archiviste  Gribelin,  si  M.  le  colonel  Picquart  n'est  pas  en- 
tendu ce  soir,  reviennent  demain  à  l'audience,  car  leur  présence 
est  indispensable. 

M.  le  Président.  — MM.  Gribelin,  Leblois  et  Lauth  voudront 
bien  se  présenter  à  l'audience  de  demain. 

M.  l'Avocat  général.  —  Je  voudrais  faire  une  observation, 
plus  générale  :  il  faut  qu'il  soit  bien  entendu  que  les  témoins 
qui  ne  seront  pas  dispensés  de  revenir  devront  se  présenter  à 
l'audience. 

M:  le  général  de  Boisdepfre.  —  Je  demanderai  à  Monsieur 
le  Président  la  permission  de  ne  pas  revenir,  si  je  le  puis. 

Me  Labori.  —  Je  ne  fais  aucune  objection. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  le  général  Mercier,  vous  êtes 
libre  également...  [S'adressant  aux  dëfehseu rs.)  Et  M.  le  géné- 
ral Gonse  ?... 

Me  Clemenceau.  —  Il  est  nécessaire  pour  la  confrontation. 

M.  le  Président.  —  Alors,  M.  le  général  Gonse  devra  reve- 
nir... {S'adressant  à  M.  le  général  Gonse.)  Il  parait,  général, 
que  votre  présence  est  nécessaire  encore.  Vous  êtes  prié  de 
revenir  demain  à  l'audience. 

(S'adressant  à  Me  Labori.)  Qui  désirez-vou>3  faire  entendre  ? 

Me  Labori.  —  M.  Trarieux. 

M.  le  Président.  —  Avant  d'entendre  M.  Trarieux,  maître 
Labori,  désirez-vous  que  je  fasse  poser  la  question  à  M me  Dreyfus 
en  ce  qui  concerne  la  bonne  foi  de  M.  Zola,  mais  seulement  en 
ce  qui  touche  l'affaire  Esterhazy  ? 

Me  Labori.  —  Je  le  veux  bien,  Monsieur  le  Président.  Cepen- 
dant, comme  la  déposition  de  M.  Trarieux  doit  prendre  un  cer- 
tain temps,  il  vaudrait  mieux,  peut-être,  n'entendre  M"1' Dreyfus 
que  si  la  lin  de  l'audience  le  permet. 


176  — 


DÉPOSITION  DE  M.  TRARIEUX 

Ancien  Garde  des  Sceaux. 


M.  le  Président.  —  Quelles  sont,  Maître Labori,  les  questions' 
que  vous  désirez  faire  poser  au  témoin? 

Me  Labori.  —  Je  serais  reconnaissant  à  M.  Trarieux  de  vou- 
loir bien  nous  dire  ce  qu'il  sait  de  l'affaire  Esterhazy,  quelles 
ont  été  ses  démarches  personnelles  auprès  M.  de  la  Ministre  de 
la  guerre  ou  auprès  de  M.  le  Président  du  Conseil,  — je  ne  sais 
pas  exactement,  —  depuis  que  la  dénonciation  de  M.  Mathieu 
Dreyfus  a  été  publiée,  et,  d'une  manière  générale,  ce  qu'il  pense 
du  procès  actuel. 

M.  le  Président,  à  M.  Trarieux.  —  Si  vous  voulez  bien, 
vous  adressant  à  MM.  les  jurés,  répondre  à  cette  question... 

M.  Trarieux.  —  Messieurs,  on  me  demande  de  vous  rensei- 
gner sur  ce  que  je  sais  de  cette  affaire.  Si  je  me  suis  occupé  du 
procès  Esterhazy,  c'est  que  je  voyais  derrière  lui  une  autre 
cause  qui  m'y  semblait  étroitement  liée,  et  dans  laquelle  était 
engagée,  non  pas  seulement  pour  notre  ministère  de  la  guerre. 
mais  pour  le  pays  tout  entier,  une  question  d'humanité  et  de 
justice. 

Si  j'exprime  cette  opinion,  il  faut  qu'elle  se  fonde  sur  des  faits 
qui  ne  me  permettent  pas  d'en  avoir  une  autre,  et  c'est  sur  ces 
faits  que,  sans  doute,  je  dois  vous  éclairer  aujourd'hui. 

Je  crois  qu'il  es»,  nécessaire  que  je  vous  fasse  connaître  l'état 
d'esprit  dans  lequel  j'étais,  au  moment  où  l'affaire  Esterhazy  a 
été  engagée.  On  ne  s'expliquerait  pas  autrement  l'attention  que 
j'y  ai  prêtée. 

Je  n'avais  pas  suivi  les  détails  du  procès  de  1894,  du  procès 
Dreyfus;  mais  peu  de  temps  après,  dans  le  cours  des  années 
1895  et  1896,  des  divulgations  graves  me  furent  faites  qui 
jetèrent  une  assez  grande  inquiétude  dans  mon  esprit.  La  pre- 
mière de  ces  divulgations  touchait  à  l'existence  de  documents 
secrets  qui  avaient  pu  jouer  dans  l'affaire  un  certain  rôle.  La 
question  s'est  beaucoup  éclairée  depuis,  mais  ce  qui  me  fut  dit 
aux  dates  que  je  rappelle  ne  laissait  pas  que  dem'avoir  profon- 
dément ému.  Si  des  pièces,  en  dehors  de  celles  qui  avaient  été 
communiquées  au  prévenu  et  à  sa  défense,  avaient  pu  être,  en 
effet,  soumises  aux  juges,  et  influencer  leur  décision,  il  n'y 
avait  pas  de  raison  d'Etat,  à  mon  sens,  qui  pût  expliquer  une 
illégalité  pareille. 

Le  premier  principe  et  ia  base  essentielle  de  notre  droit  pénal, 
c'est  qu'un  accusé  ne  puisse  pas  paraître  devant  la  justice  sans 
savoir  de  quoi  on  l'accuse  et  sur  quoi  ses  explications  doivent 
porter.  Cependant,  Messieurs,  je  n'avais  aucune  certitude,  et 
j'ai  gardé  pour  moi  ce  secret. 


—  177  — 

A  quelque  temps  de  là,  mon  trouble  devint  plus  grand  encore, 
lorsque  le  hasard  des  circonstances  mit  dans  mes  mains  —  je 
pourrais  expliquer  ces  circonstances  si  cela  était  nécessaire,  je 
le  crois  inutile  et  veux  abréger  -  -  une  des  expertises  qui,  dans 
le  procès  de  1894.  avaient  contribué  à  entraîner  la  condamnation 
de  Dreyfus.  J'ai  lu  cette  expertise,  j'ai  pris  à  ce  moment  con- 
naissance de  la  pièce  qui  avait  pu  déterminer' la  condamna- 
tion, le  bordereau  dont  vous  avez  entendu  parler  souvent;  je 
le  vis,  je  l'examinai  ;  des  ressemblances  de  détails  portant  sur 
certaines  lettres  étaient  relevées;  mais  une  observation  grave 
était  faite,  que  j*ai  trouvée  plus  tard  reproduite  dans  l'acte 
d'accusation,  le  jour  où  cet  acte  a  reçu  la  publicité.  Il  était 
reconnu  quecebordereau  et  les  pièces  de  comparaison  différaient 
entre  eux  par  des  dissemblances  importantes  ;  il  fallait  expli- 
quer ces  dissemblances;  pour  les  expliquer,  il  était  dit  que,  sans 
doute,  elles  avaient  été  volontaires  de  la  part  de  Dreyfus. 

Je  fus  très  frappé  de  cette  remarque  ;  c'était  une  observation 
de  moraliste  plutôt  qu'une  attestation  de  graphologue,  et  je  pou- 
vais raisonner  avec  MM.  les  experts.  Je  me  demandai  si 
leur  explication  ne  choquait  pas  les  vraisemblances.  Je  me 
demandai  s'il  était  possible  que  quelqu'un,  qui  aurait  craint 
d'être  compromis  par  son  écriture  et  qui  aurait  voulu  la  contre- 
faire, aurait  été  maladroit  au  point  de  ne  pas  la  rendre,  autant 
que  possible,  méconnaissable  ;  si  enfin  le  condamné  eût  été  assez 
imprévoyant,  malgré  son  intention  d'éloigner  de  lui  tout  soup- 
çon, pour  laisser  subsister  des  traces  apparentes  de  sa  manière 
propre  d'écrire.  Je  l'avoue,  Messieurs,  je  fus  beaucoup  plus 
frappé,  infiniment  plus  frappé  par  des  dissemblances,  qui  ne 
pouvaient  pas  s'expliquer,  que  par  des  ressemblances  qui  peu- 
vent se  rencontrer  dans  des  écritures  de  la  même  école,  dans 
des  écritures  du  même  genre. 

J'ai  gardé  encore  mon  secret,  Messieurs  ;  mais  j'étais  de  plus 
en  plus  troublé  etinquiet.  J'ai  vu, à  côté  de  mei,  de  grandes  séré- 
nités d'âme  ;  on  me  disait  :  «  Pourquoi  vous  en  occupez-vous?  » 
Il  no  m'était  pas  possible  de  ne  pas  m'en  occuper:  c'est  l'hon- 
neur d'un  pays  de  liberté  que  de  s'intéresser  aux  questions  de 
justice;  car,  si  un  peuple  veut  être  libre,  il  faut  avant  tout  qu'il 
soit  juste  ;  c'est  la  justice  qui  garantit  à  tous  la  liberté  !  Je  m'en 
occupais  donc,  mais  sans  bruit,  avec  prudence,  jusqu'au  jour 
où  j'appris  qu'un  de  mes  collègues  au  Sénat,  M.  Scheurer- 
Kestner  —  c'est  à  notre  retour  des  vacances  dernières,  au  mois 
d'octobre,  si  je  ne  me  trompe,  —  que  M.  Scheurer-Kestner  pré- 
tendait avoir  en  mains  la  preuve  qu'une  erreur  judiciaire  avait 
été  commise,  qu'il  connaissait  le  nom  de  celui  qui  aurait  com- 
mis, à  la  place  de  Dreyfus,  les  actes  pour  lesquels  celui-ci  avait 
été  condamné. 

Je  m'adressai  immédiatement  à  mon  honorable  collègue  et 
ami,  pour  le  caractère  duquel  j'ai  une  si  haute  estime,  et  je  lui 
demandai  de  bien  vouloir  m'expliquer  ce  qu'il  savait  de  nou- 
veau. 


-  178  — 

Je  dois  dire  qu'alors  il  ne  crut  pas  pouvoir  m'éclairer.  Il 
m'expliqua,  en  effet,  qu'il  lui  était  impossible  de  rien  dire  des 
révélations  qui  lui  avaient  été  faites,  jusqu'à  ce  que  le  gouver- 
nement auquel  il  les  avait  communiquées  eût  pris  parti  sur  la 
décision  qui  lui  paraissait  commandée.  Je  dus  nr incliner  et 
attendre. 

(  Cependant,  M.  Scheurer-Kestner  me  dit  qu'il  comptait  beau- 
coup que  M.  le  Ministre  de  la  guerre  et  le  Président  du  Conseil 
voudraient  bien  l'aider  dans  l'œuvre  qu'il  avait  entreprise  et  lui 
prêter  leur  concours.  Il  y  comptait;  ce  fut  une  espérance  déçue, 
et  c'est  ce  qui  explique  que  peu  de  temps  après,  le  7  décembre 
dernier,  M.  Scheurer-Kestner  interpella  devant  le  Sénat  pour 
rendre  compte  des  démarches  inutiles  qu'il  avait  faites. 

Cette  interpellation,  malheureusement,  Messieurs,  ne  lui 
permit  pas  de  dire  tout  ce  qu'il  savait.  J'en  conserve  un  très 
profond  regret  ;  il  est  infiniment  regrettable,  à  mon  sens,,  que 
le  pays  n'ait  pas  été  plus  tôt  édifié  sur  tous  les  détails  de  cette 
affaire.  J'intervins  dans  la  discussion;  je  pris  part  à  cette 
interpellation,  non  pour  y  discuter  des  questions  qui  n'y  avaient 
pas  été  posées,  mais  pour  protester  contre  certains  reproches 
qui  venaient  d'être  adressés  à  mon  collègue. 

Les  observations  que  je  présentai  portèrent  sur  deux  points 
seulement.  Je  fis  observer  que  très  certainement  ce  n'était  pas 
attaquer  l'armée,  qui  dans  ma  pensée  reste  la  personnification 
même  de  la  patrie,  que  ce  n'était  pas  non  plus  attaquer  la  chose 
jugée,  que  de  demander  la  réparation  d'une  erreur  judiciaire, 
puisqu'en  somme  la  loi  elle-même  organise  les  moyens  de  la 
réparer.  Je  fis  remarquer  en  outre  que,  M.  Scheurer-Kestner  se 
fût-il  trompé, — je  ne  pouvais  pas,  à  cette  époque,  juger  des  faits 
que  j'ignorais  encore,  —  à  supposer  que  son  zèle  du  bien  public 
l'eût  emporté,  eh  bien  !  les  démarches  qu'il  faisait  étaient 
empreintes  d'un  tel  désintéressement  et  d'un  caractère  si  géné- 
reux qu'elles  devaient  encore  imposer  un  certain  respect  ! 

Mais,  en  sortant,  Messieurs,  de  cette  interpellation,  il  me 
sembla  que  j'avais  acquis  le  droit  d'en  savoir  un  peu  plus,  et 
cette  fois,  je  priai  mon  collègue  et  je  le  priai  très  expressément 
de  vouloir  bien  soulager  ma  conscience  et  de  me  dire  tout  ce 
qu'il  savait. 

M.  Scheurer-Kestner  consentit  alors  à  me  faire  ses  confi- 
dences. 

Il  m'exposa  tout  ce  qu'il  savait,  -le  vais  raconter  ce  qu'il  m'a 
raconté  lui-même,  et  ce  dont  j'ai  pu  vérifier  et  constater  l'exac- 
titude. 

M.  Scheurer-Kestner  me  dit  qu'au  cours  de  l'année  1896,  il 
s'était  trouvé  au  ministère  de  la  guerre,  comme  directeur  du 
bureau  des  renseignements,  un  commandant,  devenu  plus  tard 
lieutenant-colonel,  le  lieutenant-colonel  Picquart,  qui,  ayant 
eu  l'occasion  d'instruire  une  affaire  d'espionnage  contre  un 
commandant  de  troupe,  le  commandant  Esterhazy,  avait  conçu 
la  pensée,  avait  acquis  la  certitude  que  c'était  ce  commandant 


—  179  — 

qui  devait  être   l'auteur  réel    du    laineux    bordereau,   à  tort 
attribué  à  Dreyfus. 

Cette  conviction,  qui  s'était  faite  dans  la  pensée  du  lieute- 
nant-colonel Picquart,  me  dit  M.  Scheurer-Kestner,  avait  une 
portée  d'autant  plus  grande  que  ce  lieutenant-colonel  avait  été 
l'officier  d'ordonnance  du  Ministre  de  la  guerre,  qui  avait  été 
chargé  de  représenter  1p  général  Mercier  au  procès  même  de 
1894,  qu'il  avait  suivi  tous  les  débats,  et  qu'il  en  était  sorti 
quelquepeu  troublé  de  lacondamnation  qui  avaitété  prononcée. 

Mais  sur  quoi  s'était  donc  fondée  sa  certitude?  Elle  s'était 
fondée,  me  dit  M.  Scheurer-Kestner,  sur  la  comparaison  des 
écritures  qu'il  avait  été  appelé  à  faire  entre  le  bordereau  et, 
d'un  autre  côté,  récriture  de  M.  Esterhazy.  Tandis  que,  pour 
L'écriture  de  Dreyfus,  ainsi  queje  le  disais  tout  à  l'heure  et  que 
j'avais  pu  le  constater  moi-même,  des  dissemblances  frap- 
pantes constatées  dans  l'acte  d'accusation  existaient,  dont  il 
avait  fallu  chercher  la  cause  et  qu'on  avait  attribuées  à  la 
volonté  de  dissimulation,  explication  plus  que  conjecturale  ;  au 
contraire,  pour  l'écriture  du  commandant  Esterhazy,  c'était  la 
ressemblance  parfaite,  c'était  l'identité  même,  et  M.  le  lieute- 
nant-colonel Picquart  n'avait  pas  eu  une  minute  à  délibérer. 

Le  lieutenant-colonel  Picquart,  ajouta  M.  Scheurer-Kestner, 
avait  dû  faire  part  de  sa  découverte  à  ses  chefs  et  il  avait  été 
assez  heureux  pour  leur  faire  accepter  avec  lui,  non  pas  seule- 
ment la  possibilité,  mais  la  très  grande  vraisemblance  des 
constatations  qu'il  avait  faites  :  et  pendant  un  assez  long  temps, 
pendant  plusieurs  mois,  il  s'était  attaché  à  préparer  les  condi- 
tions dans  lesquelles  la  réparation  de  l'erreur,  dont  il  était  dès 
lors  convaincu,  pourrait  se  faire.  Malheureusement,  il  était 
arrivé  un  moment  où,  par  suite  de  manœuvres  souterraines 
qu'il  parvint  à  expliquer  plus  tard,  le  lieutenant-colonel 
Picquart  avait  été  arraché  à  son  service.  En  novembre  1896,  il 
avait  été  éloigné  du  ministère  de  la  guerre,  envoyé  en  mission 
sur  la  frontière  de  l'Est,  puis,  plus  tard,  en  Algérie,  et  enfin 
en  Tunisie,  et,  depuis  son  départ,  le  silence  s'était  fait  sur  sa 
découverte. 

Mais,  dis-je  à  M.  Scheurer-Kestner,  pourriez-vous  me  mon- 
trer ces  écritures  ?  M.  Scheurer-Kestner  les  avait  à  sa  disposi- 
tion: il  voulut  bien  les  faire  passer  sous  mes  yeux.  J'examinai 
à  mon  tour,  et  j'étais  préparé  à  cet  examen,  puisque,  ainsi  que 
je  vous  le  disais  tout  à  l'heure,  j'avais  déjà  vérifié  l'expertise 
antérieure  de  1894,  qui  avait  porté,  elle,  sur  l'écriture  de 
Dreyfus. 

J'examinai,  dis-je,  messieurs,  et  sans  revenir  sur  la  chose 
jugée,  —  permettez-moi  de  dire  queje  suis  heureux  de  ne  ren- 
contrer aujourd'hui  devant  moi  personne  que  j'aie  à  accuser,  — 
je  fus  ébloui,  ce  fut  un  voile  qui  se  déchira! 

Ce  n'étaient  plus  des  dissemblances  à  expliquer  ;  c'était  l'évi- 
dence même,  et  je  ne  trouvais  là  aucune  différence  capable  de 
me  frapper. 


—  180  — 

Depuis,  Messieurs,  combien  de  fois  ai-je  renouvelé  cette 
expérience,  non  pas  pour  moi-même  et  seul,  mais  avec  le  con- 
cours1 d'amis,  sous  les  yeux  desquels  ces  documents  sont  passés  ! 
Jamais  je  n'ai  rencontré  une  dissidence  ;  tous  ceux  qui  ont  bien 
voulu  voir  et  ouvrir  les  yeux  ont  été  frappés  par  la  même  évi- 
pence,  et  je  puis  dire,  dès  à  présent,  anticipant  sur  Tordre 
chronologique  des  faits,  que  plus  tard  les  experts  eux-mêmes 
qui  ont  contribué  à  la  préparation  de  l'instruction  dans  l'af- 
faire Esierhazy  ont  dû,  dans  une  large  mesure,  le  reconnaître, 
bien  qu'ils  aient  conclu  que  le  bordereau  n'a  pas  été  l'œuvre 
matérielle  de  M.  le  commandaut  Esterhazy,  en  émettant  cette 
pensée  qu'il  pouvait  être  l'œuvre  d'un  habile  faussaire. 

Dans  tous  les  cas,  ces  constatations  des  experts,  aussi  bien 
que  celles  que  je  faisais  moi-même,  étaient  le  renversement 
absolu  de  celles  de  1894.  On  ne  pouvait  concilier,  en  effet, 
d'un  côté  cette  attestation  que  l'écriture  de  ce  bordereau 
ressemblait  à  l'écriture  de  M.  Dreyfus  et,  d'un  autre  côté,  cette 
évidence  inverse  et  contradictoire,  que  la  même  écriture  repro- 
duisait l'écriture  de  M.  Esterhazy. 

Messieurs,  j'arrivais  à  la  conviction;  mais  il  restait  encore 
un  trouble  dans  ma  pensée  sur  lequel  il  fallait  absolument  que 
je  fusse  éclairé.  Je  dis  à  M.  Scheurer-Kestner  :  «  Tout  cela 
est  très  bien,  vous  me  donnez  une  écriture  de  M.  Esterhazy; 
elle  ressemble  d'une  manière  effrayante  à  l'écriture  même  du 
bordereau  ;  mais,  enfin  !  nous  savons  qu'on  a  parlé  de  pièces 
secrètes;  quel  que  soit  le  rôle  qu'elles  aient  joué  dans  le  procès, 
si  cependant  elles  apportaient  la  certitude  que  Dreyfus  est  un 
traître,  serait-il  possible  de  nous  attarder  aux  questions  de 
forme  ?  En  aurions-nous  le  courage?  Moi,  je  ne  l'aurais  pas.  Si 
cet  homme  était  un  traître,  la  forme  eût-elle  été  violée  pour  lui, 
je  n'oserais  élever  la  voix  et  je  ne  le  ferais  point.  »  Je  demandai 
à  mon  collègue  :  «  Pouvez-vous  me  rassurer  ?  Etes-vous  sûr 
qu'il  n'existe  pas  de  preuves  secrètes,  comme  on  l'a  prétendu, 
que  cet  homme  soit  coupable?  »  J'insistai  même  et  je  lui 
dis  :  «  On  a  parlé  d'aveux,  êtes -vous  sûr  qu"il  n'existe  pas 
d'aveux  ?  » 

C'est  alors  que  M.  Scheurer-Kestner,  avec  cette  simplicité 
d'accent  et  de  conviction  que  vous  avez  pu  constater,  je  le  sup- 
pose, dans  sa  déposition,  que  je  n'ai  pas  entendue,  mais  qui, 
sortant  de  sa  bouche,  ne  pouvait  laisser  une  autre  impression, 
me  dit  :  «  Mais  non,  c'est  impossible  ;  il  n'est  pas  possible  qu'il 
existe  de  preuves  d'une  culpabilité  démontrée,  certaine,  de 
Dreyfus,  et  j'en  ai  la  preuve  en  mains.  » 

Cette  preuve,  j'avais  hâte  de  la  connaître  et  M.  Scheurer- 
Kestner  me  soumit  la  correspondance  qui  avait  été  échangée 
dans  le  courant  de  l'année  1896,  entre  le  lieutenant-colonel 
Picquart  et  son  supérieur,  son  chef  hiérarchique,  M.  le  général 
<  xonse  ;  il  ajouta  à  la  communication  de  ces  lettres  une  série 
d'autres  lettres,  —  il  y  en  avait  treize,  si  je  ne  me  trompe,  — ■ 
qui  avaient  été  échangées  encore  entre  les  mêmes  personnes 


—  181  — 

après  le  départ  de  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart  du  minis- 
tère de  la  guerre. 

J'ai  lu  ces  lettres,  Messieurs,  je  les  ai  relues,  et  j'y  suis  re- 
venu bien  souvent  depuis  par  la  pensée  ;  elles  ne  pouvaient 
me  laisser  aucun  doute.  .le  dois  dire  cependant  dans  quelle 
mesure  elles  éclairaient  mon  esprit;  je  n'y  ai  pas  trouvé  la 
preuve  certaine  que  le  général  Gonse  se  fût  arrêté  à  la  volonté 
manifeste,  fixée  dans  son  esprit,  d'ouvrir  à  une  date  déterminée 
la  revision  du  procès  Dreyfus,  mais  j'y  ai  trouvé  l'indication 
éclatante,  incontestable,  que  cet  officier  général  a  admis  la 
possibilité  de  la  revision,  donné  des  instructions  pour  sa  pré- 
paration et  collaboré  à  l'œuvre  entreprise  dans  ce  but  par  le 
îieutenant-colonel  Picquart,  couvrant  ainsi  tous  les  actes  de  ce 
dernier  de  sa  pleine  approbation. 

En  effet,  Messieurs,  vous  me  permettrez,  pour  affirmer  mon 
dire,  pour  justifier  les  appréciations  dont  je  prends  la  responsa- 
bilité, à  cette  heure,  de  produire  devant  vous  quelques  lam- 
beaux de  cette  correspondance,  qui  se  sont  fixés  dans  ma  mé- 
moire. 

Le  général  Gonse  avait  pris  un  congé  au  mois  d'août  1896  ; 
il  était  parti  le  15  août  pour  aller  à  Cormeilles-en-Parisis  :  le 
lieutenant-colonel  Picquart  était  allé  le  voir  le  1er  septembre; 
il  lui  avait  expliqué,  —  dans  cette  entrevue,  —  tous  les  faits 
qui  étaient  parvenus  à  sa  connaissance  depuis  l'absence  du 
général  et,  quelques  jours  après,  à  son  retour  de  Paris,  le  5,  il 
avait  demandé  à  ce  dernier  des  instructions  pour  soumettre 
à  une  expertise  l'écriture  du  bordereau. 

M.  le  général  Gonse  avait  répondu  à  cette  demande  d'auto- 
risation le  7  septembre  en  termes  pleins  de  prudence.  Mais  il 
n'avait  pas  dit  à  son  subordonné  :  «  A  quoi  vous  attardez- 
vous?  »  —  ce  qu'il  n'eût  pas  manqué  de  faire  évidemment  s'il 
eût  eu  la  certitude  de  la  culpabilité  de  Dreyfus. 

Non  !  il  ne  lui  a  pas  dit  :  «  Mais  vous  vous  trompez,  vous  le 
savez  bien  !  vous  avez  un  dossier  secret  entre  les  mains  qui  ne 
doit  vous  laisser  aucun  doute  !  Calmez-vous,  c'est  une  folie  !  » . 

Il  lui  a  dit  au  contraire  :  «  Agissez  avec  précaution,  pas  de 
démarches  irréparables,  n'allez  pas  à  l'aventure,  la  question  est 
d'une  très  haute  gravité  ;  il  faut  conduire  toutes  vos  négocia- 
tions avec  une  grande  circonspection...  »  J'analyse,  bien  en- 
tendu, je  ne  récite  pas. 

Puis,  s/expliquant  sur  la  question  même  de  l'expertise,  il  a 
ajouté  :  «  Quant  à  soumettre  la  question  à  des  experts,  c'est  en 
ce  moment  mêler  des  tiers,  dans  '  de  mauvaises  conditions,  à 
l'examen  de  cette  affaire  ;  il  y  a  d'autres  démarches  que  je  vous 
conseillerai  »  —  et  il  les  indiquait;  il  appelait  son  attention  sur 
la  nécessité,  notamment,  de  vérifier  dans  quelles  conditions  les 
documents  énumérés  au  bordereau  avaient  pu  être  communi- 
qués par  celui  qu'il  s'agissait  d'accuser  d'avoir  été  l'auteur  de 
la  trahison.  Et  puis,  la  lettre  se  terminait  par  des  recommanda- 


—  182  — 

tions  nouvelles  de  prudence  et  par  l'expression  des  sentiments 
les  plus  affectueux  du  général  pour  son  subordonné. 

A  cette  lettre,  le  lieutenant-colonel  Picquart  avait  répondu, 
le  7,  et  sa  réponse  avait  une  réelle  gravité,  je  l'ai  lue  si  souvent 
qu'elle  est  intégralement  fixée  dans  ma  mémoire  : 

«  Je  suivrai  vos  instructions,  —  disait  le  lieutenant-colonel 
Picguart  au  général  Gonse,  —  mais  des  indices  graves  m'o- 
bligenl  à  vous  dire  ceci  :  des  personnes  qui  croient  qu'on  s'< 
trompé  à  leur  égard  von!  toul  te  nier  et  faire  un  gros  scandale 
«  Je  crois  avoir  fait  le  nécessaire  pour  que  l'initiative  vienne 
de  nous  ;  si  nous  perdons  du  temps,  elle  viendra  d'ailleurs,  et, 
abstraction  faite  de  considérations  d'ordre  plus  élevé,  nous  ne 
joui  î-nn s  pas  alors  le  beau  rôle.  Je  dois  ajouter  que  ces  gens-là 
ne  ^unt  pas  informés  comme  nous  le  sommes  ;  si  nous  tardons 
à  agit',  leur  tentative  pourra  nous  conduire  au  gâchis,  d'où  ne 
sortira  pas  pourtant  la  clarté  ;  ce  sera  une  crise  lâcheuse,  inu- 
tile, que  nous  pourrions  éviter  en  faisant  justice  à  temps.  » 

On  aime  à  rappeler,  quand  on  prend  des  engagements  pareils 
à  ceux  que  contracte  devant  le  pays  et  la  justice  le  témoin  qui 
dépose  à  cette  barre,  on  aime  à  rappeler  les  termes  exacts  d'une 
pareille  correspondance,  tant  ils  font  honneur  à  leur  auteur.  Le 
lieutenant-colonel  Picquart  parlait  un  langage  prophétique  ;  il 
avait  prévu  que  si  le  gouvernement  ne  prenait  pas  l'initiative 
qu'il  sollicitait  de  son  chef,  plus  tard  elle  viendrait  d'ailleurs, 
et  occasionnerait  les  troubles  que  tout  le  monde  regrette  il 
cette  heure. 

Cette  lettre,  elle  posait  la  question  de  la  revision  en  termes 
aussi  exprès  qu'il  était  possible.  On  ne  pouvait,  en  effet,  parler 
un  langage  à  la  fois  plus  clair  et  plus  prudent.  Que  répondit  le 
général  Gonse?  La  réponse  du  général  Gonse  fut  formelle.  Il 
dit  à  son  subordonné  que,  malgré  ce  qu'il  y  avait  d'inquiétant 
dans  sa  lettre,  il  conseillait  toujours  d'agir  avec  de  très  grands 
ménagements:  mais  il  ajouta  cette  déclaration  topique,  absolu- 
ment démonstrative  de  l'état  d'esprit  dans  lequel  il  était, 
il  ajouta  :  «  Il  ne  s'agit  pas,  bien  entendu,  au  point  où  en 
est  votre  enquête,  d'arrêter  la  lumière;  mais  il  faut  savoir 
comment  on  doit  s'y  prendre  pour  arriver  à  la  manifestation 
de  la  vérité.  » 

C'était  bien,  —  il  n'y  avait  pas  pour  moi  à  s'y  méprendre,  — 
le  langage  d'un  homme  qui  n'avait  pas  en  mains  la  preuve  cer- 
taine de  la  trahison  de  Dreyfus,  le  langage  d'un  homme  qui 
avait,  lui  aussi,  la  conscience,  le  coeur  troublés  par  les  craintes 
qui  avaient  envahi  avant  lui  l'esprit  du  lieutenant-colonel  Pic- 
quart. 

Il  ajoutait,  quelques  lignes  plus  bas  :  «  J'écris  au  général 
de  Boisdeffre:  je  lui  en  touche  un  mot,  dans  le  sens  de  ma 
présente  lettre.  » 

Cette  correspondance  se  terminait  par  une  dernière  lettre  du 
lieutenant-colonel  Picquart,  qui,  le  14,  disait  à  son  chef  :  «  Je 
vous  envoie  un  article  de  Y  Eclair.  C'est  une  bombe  qui  vient 


—  183  — 

•  l'éclater  :  je  ne  sais  <juei  en  est  l'auteur,  je  vais  tâcher  «le  l'aire 
des  recherches  ;  mais  cela  nous  montre  la,  aéeessité  de  précipiter 
notre  décision  ;  il  fatitagir  le  plus  promptement  possi]>le;  car, 
si  nous  retardons,  nous  serons  enserrés  dans  un  cercle  inextri- 
cable, d'où  nous  ne  pourrons  plus  sortir,  et  alors  nous  n'aurons 
plus  les  moyens  d'établir  la  vérité  vraie.  » 

Le  15  septembre,  le  général  (ionse  revint  de  Cormeilles-en- 
l'arisis.  À  partir  de  ce  moment,  ce  ne  fut  plus  sous  forme  de 
correspondance,  mais  verbalement  que  le  sous-chef  d'Ktat- 
major  et  le  chef  du  bureau  des  renseignements  échangèrent 
leurs  réflexions. 

M.  Scheurer-Kestner  n'eut  pas  à  me  renseigner  sur  les  détails 
de  cette  période,  qui  vous  seront  sans  doute  expliqués  parle 
lieutenanl-colonel  Picquart. 

Messieurs,  tout  était  complet  pour  moi,  et  quand  on  parle 
des  preuves  de  l'erreur  judiciaire,  je  dis  qu'elles  étaient  à  peu 
entièrement  acquises  :  similitude  de  l'écriture  d'Esterhazy, 
absence  «le  certitude  de  la.  culpabilité  de  Dreyfus,  démonstra- 
tion une  nos  officiers  généraux  du  ministère  de  la  guerre,  ie 
Ministre,  le  chef  d'état-major  général,  le  sous-chef  d'état-major 
général  eux-mêmes  avaient  eu  connaissance  des  faits  et  avaient 
donn^  leur  approbation  à  la  recherche  de  ces  faits;  toutes  ces 
circonstance^  enlevaient  à  ma  pensée  le  dernier  doute  qui 
pouvait  y  subsister. 

Il  ne  restait  plus  qu'une  seule  explication  à  demander  à 
M.  Scheurer-Kestner, ce  fut  la  suivante  :«  Mais  enfin,  lui  dis- je, 
comment  expliquer  que,  si,  pendant  plusieurs  mois,  en  1896,  le 
Ministre  de  la  guerre  a  accepté  l'idée  de  poursuivre  la  revision, 
a  encouragé  le  lieutenant-colonel  Picquart  dans  tous  les  actes 
accomplis  dans  ee  but,  comment  expliquer  que  tout  à  coup, 
non  seulement  le  lieutenant-colonel  ait  été  enlevé  à  son  service. 
mais  qu'à  présent  on  lui  reproche,  avec  une  pareille  amertume, 
les  imprudences  quïl  aurait  commises?  Comment  expliquer 
que  ce  malheureux  officier  supérieur  nous  apparaisse  aujour- 
d'hui comme  une  victime,  menacé  dans  son  avenir,  perdu 
peut-être  pour  l'armée?  » 

'  l'est  alors.  Messieurs,  que  l'énigme  me  fut  expliquée  par 
M.  Scheurer-Kestner.  Le  général  Gonse  était  rentré  à  Paris 
le  lendemain  de  la  lettre,  reçue  le  14,  du  lieutenant-colonel 
Picquart.  Mais  le  même  jour  avait  paru  dans  le  journal  V Eclair 
une  information  des  plus  graves;  le  journal  l'Eclair  avait 
publié  dans  un  article,  où  il  était  dit,  je  crois,  qu'il  fallait 
déchirer  tous  les  voiles,  un  document  qui,  jusque-là.  était 
resté  secret  et  qu'il  déclarait  avoir  été  produit  au  délibéré  du 
Conseil  de  guerre,  sans  que  la  défense  de  Dreyfus  et  sans  que 
lui-même  en  eussent  eu  connaissance.  Cette  pièce,  disait 
l'Eclair,  avait  déterminé  la  condamnation  et,  en  effet,  elle 
devait  ^carter  tous  les  doutes. 

C'était  une  lettre  échangée  entre  les  attachés  militaires  de 
deux  ambassades,  au  bas  de  laquelle  se  trouvaient  ces  quelques 


-:  lS'i  — 

mois,  courts,  mais  suffisants  pour  ce  qu'on  voulait  leur  faire 
dire  :  «  Cet  animal  de  Dreyfus  devient  vraiment  trop  exi- 
geant. » 

Alors,  dit  M.  Scheurer-Kestner,  ce  fut  comme  une  traînée 
de  poudre  dans  toute  la  presse;  un  mouvement  d'opinion 
formidable  s'éleva  contre  les  rares  personnes  qui  pouvaient 
encore  parler  de  ce  qui  s'était  passé  en  1894;  la  preuve  évidente 
de  la  culpabilité  apparaissait;  enfin,  les  consciences  timorées 
pouvaient  se  calmer;  il  n'y  avait  plus  rien  à  craindre  :  Dreyfus 
était  bien  un  traître,  puisque  ses  relations  avec  des  attachés 
d'ambassades  étrangères  étaient  avouées  par  un  attaché 
étranger  lui-même? 

Messieurs,  qui  donc  avait  pu  produire  cette  pièce?  Qui  donc 
l'avait  communiquée?  C'est  une  question  à  laquelle  M.  Scheu- 
rer-Kestner ne  pouvait  point  me  répondre,  car  il  ne  le  savait 
pas,  personne  ne  le  lui  avait  dit. 

Mais  quelle  suite  au  moins  avait  eue  cette  publication? 
Quelle  suite?  Quelques  jours  après,  un  autre  article  paraissait 
dans  le  Matin,  qui  reproduisait  le  bordereau  et  des  lambeaux 
de  récriture  de  Dreyfus;  des  polémiques  violentes  étaient 
allumées  :  on  avait  repris  le  bruit  qui  avait  circulé  précédem- 
ment dans  le  public  de  tentatives  d'évasion.  On  demandait  au 
gouvernement  de  faire  bonne  garde  et,  enfin,  aussitôt  après 
la  rentrée  de  la  Chambre,  une  interpellation  était  annoncée 
par  M.  le  député  Castelin,  qui  avait  recueilli  ces  diverses 
rumeurs  et  qui  entendait  demander  au  gouvernement  des 
explications. 

C'est  alors,  Messieurs,  qu'en  présence  de  ce  déchaînement, 
il  s'était  fait  dans  les  dispositions  du  ministère  un  changement 
radical;  non  seulement  on  avait  prié  le  lieutenant-colonel 
Picqua.rt  de  calmer  ses  ardeurs,  on  avait  jugé  nécessaire  de 
l'éloigner  du  ministère,  on  avait  fait  annoncer  l'intention  de  ne 
pas  résister  à  l'interpellation  de  M.  Castelin,  on  avait  jugé 
impossible  de  faire  tête  à  l'orage  et,  en  effet,  le  14,  —  je  crois 
que  l'interpellation  a  eu  lieu  le  16  novembre,  —  deux  jours 
avant  cette  interpellation,  le  lieutenant-colonel  Picquart  avait 
été  envoyé  en  mission  sur  notre  frontière  de  l'Est,  où  il  devait 
être  retenu  pendant  des  semaines,  jusqu'à  ce  que,  finalement, 
il  fut  éloigné  plus  loin  encore  de  Paris,  envoyé  en  Algérie,  et, 
enfin,  en  Tunisie!  Voilà  comment  s'expliquait  cette  brusque 
volte-face  ! 

Une  voir  dans  Vaudiioire.  —  Qu'est-ce  que  cela  prouve, 
tout  cela:-  (Exclamations.) 

M.  Trarieux.  —  Je  vous  ai  l'ait  connaître,  Messieurs,  le 
document  qui  avait  élé  le  point  de  départ  de  tout  ce  désarroi, 
c'était  la  publication  à  YEclair  d'une  pièce  secrète  qui,  disait- 
on,  avait  été  communiquée  au  Conseil  de  guerre. 

En  fait,  on  dénonçait  bien  une  illégalité  et  tous  les  esprits 
soucieux  du  droit  devaient  s'en  préoccuper.  Mais  ce  qui  frappa 
surtout  les  esprits,  c'est  que,  en  même  temps,  on  affirmait  que 


—  185  - 

forcément  Dreyfus  devait  être  en  relations  coupables  avec  une 
ambassade. 

Mais  qui  avail  communiqué  cette  pièce?  Ce  n'était  pas  Le 
lieutenant-colonel  Picquart;  c'étail  impossible,  car  M.  le  lieute- 
nant-colonel  Picquarl  poursuivait  la  revision  du  procès  I  >reyfus, 
et  celui  qui  avail  l'ait  cette  communication  poursuivait  évidem- 
ment un  but  inverse.  Cette  communication  à  Y  Eclair  n'avait- 
elle  pas  été  le  dernier  coup  de  massue  porté  sur  le  condamné 
de  1894<  le  dernier  mol  qui  devait  voûter  sa  tombe? 

Alors,  ce  ne  pouvait  être  non  plus  la  défense  de  Dreyfus? 
Jamais  elle  n'avait  connu  la  pièce.  Les  experts?  Jamais. ils  ne 
l'avaient  eue  en  mains.  Qn  journaliste,  pourtant,  ne  pouvait 
la  tenir  que  de  quelqu'un  qui  était  en  situation  delà  connaître. 

Les  personnes  dans  cette  situation  n'étaient  pas  bien  nom- 
breuses. Elles  étaient  six,  huit,  dix,  au  ministère.  Le  champ 
des  investigations  n'était  point  étendu.  Quel  était  le  coupable? 
Je  ne  puis  le  dire,  je  n'aurai  pas  la  témérité  de  l'indiquer,  mais 
certainement  il  y  en  avait  un;  c'était  quelqu'un  qui,  ne  voulant 
pas  que  les  démarches  du  lieutenant-colonel  Picquart  pussent 
aboutir,  avait  barré  sa  route  et  qui,  pour  en  arriver  là,  n'avait 
pas  hérité  à  commettre  une  indiscrétion  criminelle;  car  il 
fallait  avoir  été  juqu'au  crime  pour  communiquer  le  document 
dans  les  conditions  où  il  avait  été  reproduit  par  le  journal. 
Ce  journal,  en  effet,  avait  imprimé  le  passage  que  je  rappelais 
tout  à  Theure  en  ces  termes  :  «  Cet  animal  de  Dreyfus  devient 
bien  exigeant  ».  Or,  il  y  avait  là  une  altération  d'écriture 
au  texte  original.  Ce  document,  —  on  l'a  connu  depuis,  j'en 
affirme  l'existence  et  j'en  affirme  le  texte,  —  ce  document 
ne  dit  pas  :  «  Cet  animal  de  Dreyfus  »,  il  dit  «  Cet  animal 

de  D ».  Il  n'indique  que  l'initiale;   il  avait  fallu  faire  un 

faux  pour  lui  assurer  un  effet  plus  décisif,  en  substituant,  à 
une  simple  initiale  qui  ne  désignait  personne,  Dreyfus  nomi- 
nativement désigné. 

J'avoue,  Messieurs,  que  ce  fut  un  trait  de  lumière  effrayant 
pour  moi! 

Mais  je  ne  savais  pas  encore  tout,  Messieurs;  je  devais,  peu 
de  temps  après,  en  connaître  encore  davantage,  et  ce  qui  me 
restait  à  apprendre  allait  éclairer  d'un,  jour  nouveau  ce  qui 
Semblait  déjà  assez  significatif. 

En  effet,  peu  de  temps  après  la  conversation  que  je  viens  de 
rappeler  et  que  j'avais  eue  avec  M.  Sclieurer-Kestner,  une 
antre  personne,  M.  Leblois,  avocat  de  M.  le  lieutenant-colonel 
Picquart  et  son  ami  d'enfance,  que  j'avais  eu  l'occasion  de 
rencontrer  en  diverses  circonstances  et  qui  était  mon  ancien 
confrère,  M.  Leblois,  dis-je,  m'âyant  vu  intervenir  dans  l'in- 
terpellation du  Sénat,  vint  me  rendre  visite  et  me  demander 
mon  concours  éventuel  pour  son  ami.  11  m'expliqua  que  le 
lieutenant-colonel  Picquart  était,  depuis  son  déport  du  minis- 
tère, depuis  plus  d'une  année,  par  conséquent,  en  butte  à  des 
machinations  souterraines. 


—  18(3  — 

Il  y  avait  quelqu'un,  une  personne  mystérieuse.  —  il  ne 
s'agissait  pas  encore  d'une  dame  voilée,  —  quelqu'un  qui 
s'acharnait  à  lui  tendre  des  pièges,  qui  voulait  l'intimider,  lui 
fermer  la  bouche  et,  au  besoin,  menaçait  de  le  perdre  s'il  osait 
parler. 

M.  Leblois  m'exposa  alors  des  faits  qui  me  parurent  coniV,- 
tout  d'abord,  mais  qui,  après  une  courte  réflexion,  se  classèrent 
d'eux- mêmes  et  prirent  une  signification  sérieuse. 

Le  lieutenant-colonel  Picquart,  me  dit-il,  avait  été  mis  au 
courant  de  ces  menées  le  jour  même  où  il  avait  comparu, 
revenant  de  Tunisie,  dans  le  cabinet  de  M.  le  général  de 
Pellieux,  qui,  vous  le  savez,  avait  été  chargé,  en  novembre  1897, 
des  préliminaires  de  l'instruction  du  procès  Esterhazy.  Dès 
que  le  lieutenant-colonel  Picquart  avait  comparu  devant  le 
général  de  Pellieux,  ce  n'était  pas  en  témoin,  qu'il  avait  été 
accueilli,  mais  plutôt  en  accusé.  M.  le  général  de  Pellieux  avait 
placé  sous  ses  yeux  quatre  documents  sur  lesquels  il  avait 
appelé  son  attention  en  termes  sévères,  et  c'était  bien  naturel; 
car  si  ces  documents  eussent  été  authentiques,  ils  eussent 
couvert  de  confusion  le  lieutenant-colonel  Picquart,  ils  eussent 
démasqué  de  sa  part  la  conduite  la  plu»  indigne  et  déshonoré 
son  caractère. 

(les  quatre  documents,  Messieurs,  étaient  les  suivants... 
Vous  m'excuserez  si  j'entre  ici  dans  des  précisions  et  des 
détails;  mais,  pour  me  faire  bien  comprendre,  cela  est  néces- 
saire. 

Ces  documents,  dis-je,  étaient  les  suivants  :  On  plaça  sous 
ses  yeux  la  copie  d'une  lettre  qui  était  arrivée  au  ministère 
après  son  départ,  au  mois  de  novembre  1896,  le  20  novembre. 
Cette  lettre  avait  été  arrêtée  par  le  cabinet  noir...  Car  on  a  beau- 
coup reproché  au  lieutenant-colonel  Picquart  d'avoir  ouvert  la 
correspondance  du  commandant  Esterhazy:  mais,  après  son 
départ  du  ministère, on  ne  s'est  pas  fait  faute  d'ouvrir  la  sienne  ! . . . 
Cette  lettre  ouverte,  on  en  avait  pris  copie,  et,  après  l'avoir 
refermée,  on  l'avait  dirigée  sur  la  garnison  où  il  devait  se  trou- 
ver à  cette  époque. 

Cette  lettre  ne  contenait  en  elle  rien  de  très  important  :  une 
seule  chose  expliquait  qu'on  eût  cru  devoir  en  prendre  copie, 
c'est  cette  phrase  énigmatique  :  «  Le  demi-dieu  »  —  je  crois  — 
b  désire  vous  revoir  ;on  s'inquiète  de  vos  nouvelles...  »  quel- 
que chose  d'approchant. 

Le  second  document  était  une  autre  lettre  qui  portait,  elle, 
la  date  du  15  décembre  1896,  signée  Speranza,  nom  qui,  pour 
la  première  fois,  apparaît  dans  l'affaire  :  «  Depuis  votre  malen- 
contreux départ,  votre  œuvre  est  compromise  :  le  demi-dieu 
attend  des  instructions  pour  agir.  » 

Cette  lettre  avait  été  purement  et  simplement  confisquée... 

{Depuis  un  moment,  un  certain  bruit  se  manifeste  dans 
l'auditoire.) 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  seriez-vous  assez  bon 


—  187  - 

pour  demander  au  publie  de  faire  un  peu  de  silence  pendant  la 
déposition  de  M.  Trarieux.  Je  serais  très  désireux  que  MM.  les 
jurés  puissent  le  bien  entendre. 

M.  le  Président.  —  Il  se  produit  bien  un  peu  de  bruit,  mais 
nous  entendons  très  bien. 

Me  Lajbori.  —  Mais  moi,  monsieur  le  Président,  je  n'entends 
pas  M.  Trarieux,  et  sa  déposition  m'intéresse  vivement. 

(M.  le  Président  invite  l'auditoire  à  faire  silence.) 

M.  Trarieux.  —  On  faisait  jouer  au  demi-dieu,  dans  ce  pas- 
sage, un  rôle  singulièrement  louche  ;  on  disait  «  qu'il  attendait 
des  instructions  pour  agir.  »  Quelles  instructions  ?  Pourquoi 
agir  '!  Evidemment  pour  faire  aboutir  l'œuvre  interrompue  par 
le  malencontreux  départ  du  lieutenant-colonel  Picquart. 

Les  troisième  et  quatrième  documents  étaient  deux  dépêches 
télégraphiques  qui  avaient  été  mises  à  la  poste  le  10  novembre 
1897,  un  an  plus  tard,  à  la  veille  du  jour  où  M.  le  lieutenant- 
colonel  Picquart  était  rappelé  de  Tunisie  pour  comparaître 
devant  le  général  de  Pellieux  :  deux  dépêches  dont  l'une  était 
signée  du  nom  de  Spi  ranza,  et  la  seconde  du  nom  de  Blanche. 

La  première  disait  à  peu  près  textuellement  ceci  :  «Tout  est 
découvert,  cotre  œuvre  est  compromise,  affaire  grave  » . 

Quant  à  la  seconde,  elle  était  ainsi  conçue  :  ce  On  sait  \ue 
Georges  est  V  auteur  du  petit  bleu:  il  faut  prendre  des  précau- 
tions »,  ou  quelque  chose  d'analogue. 

Le  petit  Ueu  est  une  des  pièces  initiales  de  la  procédure  qui 
avait  été  ouverte  contre  le  commandant  Esterhazy.  C'était  dire, 
en  propres  termes  au  lieutenant-colonel  Picquart.  «  On  sait  que 
vous  êtes  un  faussaire,  que  vous  avez  fabriqué  les  pièces  que 
vous  introduisiez  dans  la  procédure  contre  le  commandant 
Esterhazy  »  ! 

Voilà  les  quatre  documents  sur  lesquels  le  lieutenant  colonel 
Picquart  fut  appelé  à  fournir  des  explications  au  général  de 
Pellieux,  dès  qu'il  se  rencontra  avec  cet  honorable  officier 
supérieur  chargé  de  l'instruction. 

Je  le  répète,  Messieurs,  ces  témoignages  étaient  accablants 
pour  lui  et  l'auraient  perdu  s'il  n'avait  été  en  mesure  de  donner 
des  justifications  immédiates. 

Tout  d'abord,  les  deux  dépêches  du  10  novembre  1897,  si- 
gnées Speranza  et  Blanche,  il  les  connaissait;  on  les  lui  avait 
expédiées  à  Sousse,  et,  dès  qu'il  les  avait  reçues,  il  avait  eu, 
soin  de  les  renvoyer  à  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  son  supérieur 
et  son  protecteur  naturel  contre  les  machinations  qu'il  flairait, 
sollicitant  à  leur  sujet  une  info nnation  sérieuse. 

Il  les  connaissait  donc,  et  put  faire  observer  à  M.  le  général 
de  Pellieux  combien  il  était  inadmissible  qu'un  de  ses  amis  eût 
été  assez  fou  pour  lui  expédier,  après  son  départ  du  ministère, 
quand  toutes  ses  connaissances  savaient  qu'il  n'était  plus  là. 
pour  lui  expédier  d'abord,  le  20  novembre,  la  lettre  dont  on  avait 
pris  copie,  pour  lui  expédier  surtout,  le  15  octobre  1896,  cette 
lettre  Speranza,  si  compromettante  pour  lui,  dans  laquelle  on 


—  188  — 

lui  disait  que  le  demi-dieu  attendait  ses  instructions  pour  agir? 

(  îomment,  surtout,  pouvait-on  admettre  qu'on  lui  eu  [sérieuse- 
ment expédié  le  10  novembre  1897,  à  la  veille  de  son  retour  de 
Tunisie,  à  un  moment  où  il  était  dans  la  presse  l'objet  de  si 
violentes  attaques,  à  un  moment  où  il  était  l'objet  d'une  sur- 
veillance de  la  part  du  ministère  de  la  guerre,  qu'on  lui  eût 
expédié  en  clair,  c'est-à-dire  en  langage  découvert,  des  dépêches 
aussi  incroyables  :  «  Votre  œuvre  est  compromise,  affaire  grave, 
on  sait  que  vous  êtes  coupable  d'un  faux. ..  »,  des  dépêches  qui, 
à  leur  passage,  devaient  être  forcément  copiées,  et  l'avaient  été, 
en  effet,  pour  être  communiquées  à  M.  le  Ministre  de  l'intérieur, 
et  à  M.  le  Ministre  de  la  guerre  ?  Le  caractère  apocryphe,  le 
mensonge  de  ces  documents  n'étaient-ils  pas  évidents? 

Mais,  en  y  regardant  de  plus  près,  ajoutait  le  lieutenant-colo- 
nel Picquart,  on  voit  d'où  viennent  ces  lettres  et  ces  dépêches  : 
car  elles  contiennent  en  elles-mêmes  la  preuve  certaine  de  leur 
point  de  départ.  Dans  la  première  de  ces  quatre  pièces,  il  est 
question  du  demi-dieu  ;  dans  la  seconde  (lettre  Speranza  du 
15  novembre  1896),  dans  l'autre  dépêche  Speranza  du  10  novem- 
bre 1897,  on  retrouve  le  demi-dieu,  mais  le  demi-dieu  auquel 
on  fait  jouer  un  rôle.  Le  demi-dieu  devient  un  véritable 
compère,  un  complice  !  Ce  demi-dieu  est,  pendant  l'absence 
du  lieutenant-colonel  Picquart,  chargé  de  conduire  son 
intrigue,  de  poursuivre  son  œuvre,  d'être,  dans  l'ombre,  son 
aller  ego. 

Or,  M.  le  colonel  Picquart  démasqua  vite  la  supercherie.  Le 
demi-dieu^  il  le  fit  connaître  :  celui  qui  portait  ce  nom  était 
incapable  de  jouer  le  rôle  qu'on  lui  attribuait;  c'était  un  des 
officiers  d'ordonnance  de  l'un  de  nos  commandants  de  corps 
d'armée,  au  dessus  de  tous  soupçons. 

Alors,  Messieurs,  que  fallait-il  donc  pour  expliquer  cette  lettre, 
cette  dépêche  Speranza,  dont  le  pseudonyme  va  se  retrouver 
plus  tard,  sous  le  personnage  de  la  femme  voilée  ?  Qui  donc 
pouvait  les  avoir  écrites?  Quelqu'un  nécessairement  qui  savait 
qu'il  existait  dans  les  relations,  dans  l'entourage  de  M.  le  lieu- 
tenant-colonel Picquart,  une  personne  que  ses  connaissances 
appelaient  le  demi-dieu  et  qui,  en  même  temps,  ignorait  quelle 
était  la  réalité  de  cette  personnalité. 

Or,  ils  étaient  plusieurs  qui  avaient  cette  science  et  cette 
ignorance,  plusieurs  qui  savaient  qu'un  ami  du  lieutenant-colo- 
nel Picquart  avait  ce  surnom  de  demi-dieu,  et  qui  ne  savaient 
pas  quel  rôle  jouait  ce  personnage!  C'étaient  ceux  qui  évidem- 
ment avaient  copié  la  lettre  du  20  novembre  1896,  pour  en  rete- 
nir cette  expression  énigmatiquede  demi-dieu,  qui  avait  éveillé 
chez  eux  un  soupçon  gratuit,  et  qui,  partant  de  ce  soupçon, 
avaient  plus  tard  imaginé  toute  une  série  de  documents  apo- 
cryphes, mensongers  et  faux. 

M.  le  général  de  Pellieux  n'avait  pas  été  long  à  comprendre 
la  portée  de  ces  rapprochements  ;  mais  il  ne  suffisait  pas  au 
colonel  Picquart  de  se  justifier.  Il  voyait,  dans  ces  documents, 


—  189  — 

des  faux  véritables,  et  il  avait  demandé  qu'on  ouvrit  une  ins- 
truction particulière  pour  vérifier  quel  en  était  l'auteur. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Trarieux/ combien  de  temps 
doit  durer  encore  votre  déposition  .; 

M    Trarieux.  —  Un  quart  d'heure  environ. 

Me  Clemenceau.  —  Si  la  Cour  désire  renvoyer  à  demain,  la 
défense  ne  s'y  opposera  pas. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Trarieux,  veuillez  continuer. 

M.  Trarieux.  —  Donc,  disais-je,  le  lieutenant-colonel  Pic- 
quart  désirait  qu'on  recherchât  l'auteur  ou  les  auteurs  de  ces 
écrits  dolosifs,  et  il  avait  insisté  pour  qu'une  instruction  spé- 
ciale portât  sur  ce  point.  Il  pensait  que,  si  Ton  parvenait  à 
découvrir  la  main  du  coupable,  il  en  pouvait  résulter  sur  l'en- 
semble de  l'affaire  un  trait  de  lumière  définitif. 

Mais  on  ne  voulut  rien  entendre,  pas  plus  M.  le  général  de 
Peilieux,  que,  plus  tard,  M.  le  rapporteur  devant  le  Conseil  de 
guerre,  le  commandant  liavary. 

Après  cet  exposé,  M.  Leblois  me  fit  l'honneur  de  me  demander 
si  je  croyais  possible  qu'on  arrivât  devant  le  Conseil  de  guerre 
dans  l'ignorance  d'une  situation  aussi  grave  ? 

Je  réfléchis,  je  trouvai,  avec  lui,  les  faits  d'une  extrême  gra- 
vité, et  comme  lui  je  pensai  qu'il  était  absolument  indispen- 
sable, pour  que  la  procédure  de  l'affaire  Esterhazy  fût  com- 
plète, qu'ils  fussent  l'objet  d'éclaircissements  complets. 

Alors,  j'acceptais  la  mission  d'en  parler  au  gouvernement, 
sous  ces  deux  conditions  :  la  première,  c'est  que  M.  Leblois 
s'engageât  vis-à-vis  de  moi  à  ne  pas  livrer  à  l'extérieur  des 
faits  qui  devaient  rester  entre  nous,  jusqu'à  ce  que  le  ministère 
eût  pu  arrêter  la  décision  qu'il  avait  à  prendre.  Il  m'apparais- 
sait,  en  effet,  qu'un  nouveau  scandale  pouvait  se  produire  et 
qu'il  était  souhaitable  que  le  gouvernement  lui-même  pût  en 
limiter  autant  que  possible  les  conséquences.  Comme  seconde 
condition,  je  demandai  que  M.  Leblois  me  donnât  communica- 
tion des  lettres  de  M.  le  général  Gonse  et  m'en  remit  une  copie, 
non  pas  pour  les  livrer  à  une  vaine  publicité,  mais  comme  sau- 
vegarde des  responsabilités  que  j'allais  prendre  en  engageant 
les  négociations  dans  lesquelles  j'allais  être  un  intermédiaire. 

Ces  conditions  acceptées  et  remplies,  je  m'occupai  de  l'ac- 
complissement de  mon  mandat.  J'allai  le  18  décembre  dernier 
che>:  M.  le  Ministre  de  la  justice  :  je  lui  exposai  les  faits.  Ils 
frappèrent  son  attention  et  il  me  promit  d'en  entretenir  M.  le 
Président  du  Conseil. 

Quelques  jours  après,  le  23  décembre,  il  eut  l'obligeance  de 
m'avertir  que  M.  le  Président  du  Conseil  en  avait  entretenu  lui- 
même  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  qui  lui  avait  promis  de  se 
faire  apporter  le  texte  des  dépêches  et  de  les  comparer  avec  l'é- 
criture d'un  officier  qui  avait  semblé  suspect  à  M.  le  lieutenant- 
colonel  Picquart  et  que  celui-ci  croyait  pouvoir  être  l'auteur  de 
l'une  des  dépêches,  signée  Blanche. 

Puis,  il  me  dit  que  le  Ministre  de  la  guerre  avait  pris  l'enga- 


—  190  — 

gement  de  procéder  lui-même  à  un  examen  de  ces  écritures  et 
qu'il  ferait  connaître  plus  tard  le  résultat  de  cet  examen. 

Le  28,  il  m'écrivit  de  revenir  à  la  Chancellerie,  et  là,  il  me  fit 
connaître  le  résultat  des  appréciations  de  M.  le  Ministre  de  la 
guerre.  M.  le  Ministre  de  la  guerre  me  faisait  répondre  qu'il 
ne  croyait  pas  que  les  soupçons  de  M.  le  lieutenant-colonel  Pic- 
quart  fussent  fondés  et  qu'il  ne  voyait  pas,  comme  lui,  entre 
l'écriture  qui  lui  était  signalée  et  celle  de  Tune  des  dépêches, 
des  similitudes  qui  permissent  de  les  croire  de  la  même  origine. 

Se  trompait-il,  Messieurs  ?  je  n'ai  pas  à  la  rechercher,  et  c'est 
une  question  trop  déHcate  pour  que  je  l'examine;  mais,  ce  qu'il 
y  a  de  sur,  c'est  que  si  la  personnalité  qui  avait  été  l'auteur  de 
ces  documents  ne  pouvait  être  désignée  avec  certitude,  il  y 
avait  tout  au  moins  un  crime  trois  fois  répété,  dont  on  devait  se 
préoccuper  et  je  m'attendais  à  ce  qu'après  cette  communication 
une  instruction  complémentaire  fût  ouverte. 

Il  n'en  fut  pas  ainsi,  Messieurs.  J'eus  le  très  profond  regret, 
je  dois  le  dire,  de  constater  que  le  silence  continua  à  se  faire  sur 
une  situation  qui,  quant  à  moi,  m'avait  paru  des  plus  graves  ; 
il  se  prolongea  plusieurs  jours  et  c"est  alors  qu'en  désespoir  de 
cause,  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart  se  décida  à  déposer, 
aux  mains  de  M.  le  Procureur  de  la  République,  à  la  date  du 
4  janvier  dernier,  une  plainte  formelle  pour  faux  en  écritures 
privées. 

Dans  sa  plainte,  il  donne  pour  auteur  de  la  dépêche  signée 
Speranza,  du  10  novembre,  un  agent  de  police  dont  le  nom  a 
été  désigné  comme  auteur  probable  de  ce  document:  quand  aux 
autres  documents,  la  plainte  est  portée  contre  «  inconnu  ». 

Cette  plainte  déposée,  Messieurs,  on  n'agit  pas  davantage. 
M.  le  commandant  Ravary  continua  à  ne  rien  vouloir  entendre, 
et  c'est  ainsi  que  le  10  janvier,  six  jours  après,  on  réunit  le 
Conseil  de  guerre  et  que,  devant  ce  Conseil,  on  entendit  la  lec- 
ture d'un  acte  d'accusation  où  il  n'est  pas  fait  l'allusion  la  plus 
légère  à  des  faits  dont  le  lieutenant-colonel  Picquart  avait  vai- 
nement signalé  l'importance. 

11  n'avait  pas  été  dans  la  pensée  du  commandant  Ravary,  — 
il  faut  le  croire,  —  dans  le  plan  de  son  instruction,  que  la  lu- 
mière se  fit  entière.  Cependant,  en  ce  qui  me  concerne,  j'avais 
fait  un  effort  suprême  pour  qu'il  en  fût  autrement.  J'avais,  en 
effet,  à  la  date  du  6  janvier,  adressé  à  M.  le  Ministre  de  la 
guerre,  une  lettre  dans  laquelle  je  me  permettais  de  lui  poser 
quelques  points  d'interrogation,  et  où  j'appelais  son  attention 
toute  particulière  sur  la  nécessité  de  compléter  une  procédure 
qui  présentait  des  lacunes  si  regrettables,  avant  qu'elle  vint 
devant  le  Conseil  de  guerre. 

«  Nous  voici,  lui  disais-je  dans  cette  lettre,  à  la  veille  des 
débats  qui  doivent  faire  la  lumière,  et  je  me  suis  préoccupé  de 
l'état  de  l'instruction  qui  doit  les  préparer.  Ainsi,  il  est  certain, 
du  propre  aveu  du  commandant  Esterhazy,  qu'une  pièce  a  été 
soustraite  au  ministère,  pièce  qui,  dit-il,  lui  a  été  remise  par 


—  191  — 

une  femme  voilée.  Qui  a  soustrait  cette  pièce  l  Ou'a-t-il  été  fait 
pour  rechercher  l'auteur  de  cette  soustraction?  Rien. 

«  Ainsi,  encore,  des  lettres  ont  été  adressées,  des  dépêches 
ont  été  expédiées  au  nom  du  lieutenant-colonel  Piccfiiart  :  ces 
lettres  et  ces  dépêches  sont  destinées  à  l'intimider,  à  lui  fermer 
la  bouche  et  lui  disent  :  h  Ne  rêvions  pas  de  Tunisie,  tu  y  joues 
ton  avenir;  tu  es  brisé  si  tu  reviens  en  France.  Voici  les  accu- 
sations qui  t'attendent  et  qui  tomberont  sur  ta  tête.  » 

«  Oui  a  écrit  ces  lettres,  qui  a  écrit  ces  dépêches?  On  est  à  se 
demander  encore  quels  sont  les  criminels  ;  l'instruction  ne  s'en 
est  point  occupée.  » 

J'ajoute  :  des  pièges  ont  été  tendus  de  toutes  parts  aux  au- 
teurs de  la  plainte.  On  a  laissé  gloser  les  journaux  sans  se  de- 
mander qui  les  avait  préparés  ? 

De  tous  ces  faits  pourtant  pouvait  ressortir  la  trace  d'un 
complot  ourdi  pour  étouffer  la  vérité. 

Messieurs,  mes  inductions  ne  visent  en  particulier  personne... 
{Murmures  bruyants  dans  l'auditoire.)  Que  ceux  qui  sont 
habitués  à  causer  témérairement  trouvent  la  circonspection 
de  mon  langage  étonnante,  je  n'en  suis  pas  surpris!  Quant  à 
moi,  qui  n'ai  pas  cette  habitude,  qui  pèse  mes  paroles,  je  tiens 
à  ne  dire  que  ce  que  je  sais,  et,  ce  que  je  sais,  je  le  dis. 

Je  dis  :  «  Où  sont  ceux  que  ces  faits  dénoncent  ?  D'où  vien- 
nent ces  dépèches  mensongères  ?  »  Elles  viennent  d'un  lieu  où 
se  trouve  un  certain  nombre  de  personnes  délimité:  je  ne  puis 
pas  dire  quelle  est  celle  de  ces  personnes  qui  les  a  expédiées  ; 
je  ne  puis  pas  dire  s'il  n'y  en  a  qu'une,  si  elles  sont  plusieurs, 
et  je  me  borne  à  tracer  un  cercle  et  à  dire  :  «  Le  coupable,  il  est 
là!  » 

M.  le  Président.  —  Vous  avez  terminé,  monsieur  Trarieux? 

M.  Trarieux. —  Il  ne  me  reste  plus  qu'un  dernier  mot  à  vous 
dire.  {Nouveaux  bruits.) 

Me  Clemenceau.  —  S'il  y  a  dans  la  salle  des  personnes  qui 
trouvent  ennuyeux  d'entendre  M.  Trarieux,  elles  pourraient 
s'en  aller  et  nous  laisser  l'écouter. 

M.  le  Président.  —  Continuez,  monsieur  Trarieux. 

M.  Trarieux.  —  Je  ne  suis  pas  ici  pour  ennuyer  ni  amuser 
personne;  je  suis  ici  pour  éclairer  la  justice,  si  la  justice  veut 
être  éclairée. 

M.  le  Président.  —  Continuez,  monsieur  Trarieux. 

M.  Trarieux.  —  Je  suis  arrivé  à  la  dernière  période  de  mes 
constatations. 

Après  avoir  été  mêlé  à  tous  ces  faits,  j'avais  une  telle  préoc- 
cupation et  un  si  grand  souci  de  ce  qui,  dans  ma  pensée,  était  la 
justice,  la  justice!  que  je  voulus  aller  jusqu'au  Conseil  de 
guerre  pour  voir  ce  qui  s'y  passerait:  je  m'y  suis  confondu  avec 
le  public  et  là,  non  plus  en  ancien  Garde  des  sceaux  ou  en  séna- 
teur, mais  en  qualité  de  simple  citoyen,  mêlé  aux  rangs  du 
public  ordinaire,  j'ai  assisté  à  ce  débat  et  je  dois  le  dire,  si  rien 
dans  les  apparences  extérieures  n'a  pu  choquer  mon  respect  de 


—  192  — 

la  justice,  j'ai  eu,  dès  le  premier  moment,  conscience  que  je 
n'assistais  pas  à  un  procès  ordinaire,  que  ce  procès  ne  ressem- 
blerait pas  à  un  autre  procès.  J'y  ai  entendu  lire  tout  d'abord 
une  déclaration  du  général  Saussier  qui  disait  qu'il  avait  ren- 
voyé cette  affaire  devant  le  Conseil  de  guerre  pour  y  éclaircir 
des  obscurités  qui  lui  étaient  apparues  et  qui  ne  pouvaient  dans 
sa  pensée  être  élucidées  qu'au  jour  d'un  débat  contradictoire. 

Je  me  sentais  rassuré  autant  qu'il  était  possible,  bien  que 
j'eusse  une  grande  inquiétude  à  raison  des  lacunes  que  je  signa- 
lais tout  à  l'heure  et,  que  je  savais  exister  dans  la  procédure. 
Mais,  enfin,  débat  contradictoire,  c'était  déjà  beaucoup.  Or, 
Messieurs,  il  se  présenta  immédiatement  un  avocat  pour 
Mme  Dreyfus  et  ses  enfants,  un  autre  avocat  pour  la  partie  plai- 
gnante ;  ils  demandèrent  à  être  acceptés  comme  parties  interve- 
nantes au  procès  :  je  savais  que  des  précédents  existaient  :  il  y 
en  avait  eu  un  notamment  dans  l'affaire  Grenier,  à  Lyon  ;  je 
connaissais  l'état  de  la  doctrine  :  Dalloz  et  d'autres  auteurs 
enseignent  que  les  Conseils  de  guerre  peuvent  admettre  ces 
sortes  d'interventions.  — L'intervention  des  parties  plaignantes 
fut  ici  écartée. 

Cette  intervention  écartée,  on  donne  lecture  de  l'acte  d'accu- 
sation. Cet  acte  d'accusation  est  un  plaidoyer  des  plus  insistants 
en  faveur  de  l'accusé,  et  un  réquisitoire  foudroyant  pour  les 
témoins  qui  l'accusent. 

M.  le  rapporteur,  —  je  puis  le  dire,  parce  que  c'est  l'évidence 
des  faits,  et  lui-même  aurait  la  loyauté  de  le  reconnaître,  — 
M.  le  rapporteur  ouvrit  la  bouche  et,  dès  ses  premiers  mots,  il 
apparut  que  le  Ministère  public  n'était  pas  un  accusateur,  mais 
qu'il  allait  être  le  défenseur  même,  le  premier  défenseur  de 
l'accusé. 

Alors,  je  me  demandai  :  Où  donc  sera,  où  pourra  être  ce  débat 
contradictoire  cherché,  voulu,  demandé  par  le  général  Saussier? 
Jusqu'au  moment,  Messieurs,  où  le  secret  du  huis  clos  m'a  mis 
dans  l'impossibilité  cle  poursuivre  mes  observations,  je  n'ai  vu 
que  l'ombre  et  l'apparence  d'une  discussion  contradictoire. 

Messieurs,  c'est  tout  ce  que  je  sais,  tout  ce  que  j'ai  vu,  tout 
ce  que  je  pouvais  dire.  (Nombreux  applaudissements.) 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  avez-vous  encore  des 
questions  à  poser  à  M.  Trarieux? 

Me  Labori.  —  Oui,  Monsieur  le  Président,  mais  elles  peuvent 
avoir  une  certaine  étendue. 

M.  le  Président.  —  Alors,  nous  allons  remettre  à  demain. 

Me  Labori.  —  Très  volontiers  ;  d'autant  plus  que  je  serai  très 
heureux  de  saluer  une  seconde  ibis  M.  Trarieux  à  la  barre. 

{L'audience  est  lever.  \ 


QUATRIEME  AUDIENCE 


AUDIENCE  DU   10  FÉVRIER 


Sommaire.  —  Arrêt  sur  les  conclusions  relatives  à  l'apport  de  pièces  ou  dos- 
siers demandé  par  la  défense. —  Déposition  de  M.  Trarieux  (Suite).  — 
Incident  relatif  à  l'audition  de  M.  le  commandant  Forzinetti,  de  M.  le 
capitaine  Le  Brun-Renaud  et  d'un  groupe  de  témoins. —  Incident  relatif  à 
l'examen  médical  de  Mme  de  Boulancy  par  M.  le  docteur  Socquet.  Conclu- 
sions. —  Dépositions  de  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam,  de 
M.  le  capitaine  de  Comminges,  de  M.  le  lieutenant-colonel  Henry.  — 
Rappel  de  M.  le  général  Gonse.  —  Déposition  de  M.  le  lieutenant-colonel 
Henry  (Suite).  — Confrontation  de  M.  Leblois  avec  M.  le  lieutenant-colonel 
Henry.  M.  Gribelin  et  M.  le  général  Gonse.  —  Arrêt  sur  les  conclusions 
relatives  à  la  demande  de  commission  de  trois  médecins  pour  examiner 
l'état  de  santé  de  Mme  de  Boulancy.  —  Conclusions  à  l'effet  d'obtenir  que 
Mme  de  Boulancy  soit  interrogée  par  voie  de  commission  rogatoire.  - 
—  Dépositions  de  M.  de  la  Batut.  de  M.  le  commandant  Besson  d'Or- 
mescheville.  de  M.  Vallecalle,  de  M.  le  colonel  Maurel,  de  M.  le 
colonel  Ecbemann,  de  M.  le  commandant  Patron,  de  M.  le  comman- 
dant Ravary,  de  M.  le  général  de  Pellieux.  —  Confrontation  de  M  .  du  Paly 
de  Clam  avec  M.  de  la  Batut.  —  Dépositions  de  M.  le  commandant  Paufiin 
de  Saint-Morel.  de  M.  Dupuy,  de  M.  Guérin,  de  M.  Thévenet.  —  Déposi- 
tion de  M.  E.  Salles  ;  conclusions  et  arrêt. 


L'audience  est  ouverte  à  midi  un  quart. 
M.  le  Président  prononce  l'arrêt  suivant  : 

ARRÊT 

sur  les  conclusions  relatives  à  l'apport  des  pièces  ou 
dossiers  demandé  par  la  défense. 

La  Cour, 

Après  avoir  délibéré  sans  le  concours  de  M.  le  conseiller  Lévrier, 
Statuant  sur  les  conclusions  prises  à  l'audience  d'bier  par  Zola  et 

7 


—  194  — 

Perrenx,  concernant  les  dépositions  Gribelin  et  Leblois,  ensemble  sur 
les  conclusions  prises  par  le  Ministère  public; 

En  ce  qui  touche  les  procédures  Dreyfus  et  Esterhazy  ; 

Considérant  que  les  débats  de  ces  deux  affaires  ont  eu  lieu  en  tota- 
lité ou  en  partie  à  huis  clos,  que  la  juridiction  militaire  a  estimé  que, 
dans  un  intérêt  d'ordre  public,  il  n'y  avait  lieu  de  faire  connaître  les 
faits  dont  elle  était  saisie  ; 

Considérant,  dès  lors,  que  la  communication  de  ces  procédures,  si 
elle  était  ordonnée,  aurait  pour  résultat  de  détruire  l'effet  des  déci- 
sions rendues  par  les  deux  Conseils  de  guerre  et  de  porter  atteinte  à 
l'autorité  de  la  chose  jugée; 

En  ce  qui  touche  les  affaires  en  cours  d'instruction  ; 

Considérant  que  ces  affaires  ne  sont  pas  terminées  et  qu'on  ne 
peut  prévoir,  dès  à  présent,  la  suite  qui  pourra  y  être  donnée  ;  qu'au 
surplus,  les  faits  poursuivis  n'ont  aucun  rapport  et  aucune  connexité 
avec  ceux  articulés  dans  la  citation; 

Considérant  enfin  que  l'article  52  de  la  loi  du  29  juillet  1881  sur  la 
presse  oblige  le  prévenu  qui  veut  prouver  la  vérité  des  faits  diffama- 
toires à  signifier  au  Ministère  public,  dans  les  cinq  jours  de  la  cita- 
tion, la  copie  des  pièces  dont  il  entend  se  servir  et  qui  doivent  être 
en  sa  possession,  mais  qu'aucun  article  de  la  loi  jDrécitée  n'oblige  le 
Ministère  public  à  fournir  au  prévenu  des  documents  dont  la  défense 
voudrait  se  servir  ; 

Par  ces  motifs. 

Dit  que  la  communication  des  pièces  demandées  ne  sera  pas 
ordonnée  ; 

Et  en  ce  qui  touche  les  pièces  relatives  au  Conseil  d'enquête  qui  a 
statué  sur  les  faits  reprochés  au  colonel  Picquart  ; 

Considérant  que  ces  pièces  n'ont  aucun  caractère  judiciaire, 
qu'elles  sont  simplement  administratives  et  qu  elles  doivent  rester 
absolument  secrètes;  qu'il  n'appartient  pas  à  la  Cour  d'en  ordonner 
la  communication  ; 

Rejette,  en  conséquence,  les  conclusions  prises  et  ordonne  qu'il 
sera  passé  outre  aux  débats. 

Me  Clemenceau.  —  Je  dois  faire  connaître  à  la  Cour  que  la 
défense  attache  une  grande  importance  à  la  comparution,  à  cette 
audience,  de  M""'  de  Boulancy  et  à  sa  déposition.  Or,  ayant 
oublié  hier  de  poser  certaines  questions  au  docteur  Socquet 
j'avais  l'intention  de  demander  ce  matin  à  M.  le  Président  de 
le  faire  appeler  à  la  barre.  Dans  ces  conditions,  désirant  éviter 
toute  perte  de  temps,  je  me  suis  permis  d'adresser  ce  matin 
au  docteur  une  dépêche  dont  je  désire  faire  connaître  le  texte 
à  la  Cour  : 

A  M.  le  docteur  Socquet,  6,  boulevard  Pdchard- 
Lenoir. 

Monsieur  l'expert, 

J'ai  l'intention  de  prier  M.  le  Président  des  assises  de  vous  appeler 
à  la  barre  pour  vous  demander  un  renseignement  complémentaire  à 
votre  déposition  d'hier,  dans  l'intérêt  de  mon  client.  Je  me  permets 
donc,  pour  gagner  du  temps,  de  vous  demander  directement  de  vous 


—  195  — 

trouver   aux  assises,    soit  au  début,    soit   au   cours    de   l'audience 
d'aujourd'hui. 

Veuillez  agréer,  etc. 

On  me  dit  que  l'expert  n'est  pas  présent. 

L'Huissier-audiencier.  —  Il  n'est  pas  là. 

Me  Clemenceau. —  J'espère  qu'il  viendra,  mais  s'il  n'était 
pas  présent  lors  de  la  suspension  de  l'audience,  je  prierai  M.  le 
Président  de  vouloir  bien  user  de  son  autorité  pour  le  faire 
comparaître  à  nouveau. 

M.  le  Président.  —  J'ai  reçu  du  chef  de  l'état-major  une 
lettre  accompagnée  d'un  certificat  de  médecin  qui  constate  que 
le  lieutenant-colonel  Henry,  étant  dans  un  état  de  santé  déplo- 
rable, demande  à  être  entendu  aujourd'hui  parce  que  demain  il 
ne  pourrait  peut-être  pas  venir. 

Me  Labori.  —  Nous  l'entendrons  aujourd'hui  à  l'heure  qui 
lui  conviendra. 

J'ai  reçu  une  lettre  de  Mme  Dreyfus.  Elle  est  souffrante 
et  ne  peut  pas  venir  à  l'audience  d'aujourd'hui.  Elle  pour- 
rait peut-être  venir  à  l'audience  de  demain  ;  mais  elle  de- 
mande qu'on  renonce  à  son  témoignage  et,  si  la  Cour  veut  bien 
me  le  permettre,  je  vais  lire  quelques  mots  de  sa  lettre. 

M.  le  Président.  —  Si  vous  y  renoncez,  il  faudrait  le  dire 
pour  que  j'en  donne  acte. 

Me  Labori.  —  Mme  Dreyfus  m'écrit  : 

J'ai  répondu  à  l'appel  de  mon  nom  à  l'audience  de  mardi  ;  je  me 
suis  imposé  cet  effort,  parce  que  j'espérais  dire  devant  la  Cour  ma 
profonde  reconnaissance  et  mon  admiration  pour  XL  Zola... 

Je  passe  par  discrétion  une  partie  de  la  lettre  et  j'arrive  à 
la  fin  : 

Les  angoisses  de  ces  trois  journées,  s'ajoutant  à  tout  ce  que   j'ai 
souffert,  m'ont  mis  hors  d'état  de  supporter  cet  excès  d'épreuves. 
Permettez-moi  de  ne  pas  me  présenter  à  ia  barre. 
Veuillez  recevoir  l'expression,  etc.,  etc. 

M.  le  Président.  —  Maître  Clemenceau,  vous  renoncez  éga- 
lement à  ce  témoignage  ?  Monsieur  Zola  et  Monsieur  Perrenx 
vous  y  renoncez  ? 

R.  —  Oui,  Monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  La  Cour  donne  acte  de  ce  que  vient  de 
dire  Me  Labori  ;  il  ne  sera  pas  procédé  à  l'audition  de  Mmp  Drey- 
fus. 

(S' adressant  à  Vhuissier-audiencier.)  Faites  venir  le  pre- 
mier témoin. 


19(3  — 


DEPOSITION  DE  M.  TRARIEUX   KSuite) 

M.  le  Président.  —  Quelle  est  la  question,  maître  Labori, 
que  vous  désirez  poser  à  M.  Trarieux  ? 

Mc  Labort  —  Je  vais  demander  différentes  choses  à  M.  Tra- 
rieux. D'abord,  je  voudrais  lui  demander,  à  l'occasion  des  faits 
ou  parmi  les  faits  dont  il  a  parlé  hier,  quels  sont  ceux  dont  il 
a  pu  avoir  connaissance  lorsqu'il  était  Ministre  de  la  justice.  A- 
t-il  eu  connaissance,  à  ce  moment,  d'un  dossier  secret,  d'une 
pièce  secrète,  et  quand  en  a-t-il  eu  connaissance? 

M.  Trarieux.  —  Gomme  Ministre  de  la  justice,  je  n'ai  eu  au- 
cunement àm'occuper  de  l'affaire  Dreyfus  ;  je  crois  que  si  j'a- 
vais eu  à  m'en  occuper,  il  me  serait  peut-être  difficile  de  m'en 
expliquer  à  cette  audience. 

M.  le  Président.  —  D'ailleurs,  nous  ne  pourrions  pas  nous 
en  occuper.  Laissons  cette  affaire  de  côté.    . 

M.  Trarieux.  —  Tout  ce  que  j'ai  dit  hier  à  l'audience, 
je  l'ai  connu  comme  simple  citoyen,  je  le  tiens  de  confidences 
personnelles. 

M.  le  Président.  —  Ce  n'est  pas  comme  Ministre  de  la  jus- 
tice. 

Me  Labori.  —  M.  Trarieux  pourrait-il  nous  dire  s'il  a  entendu 
parler  du  caractère  et  de  la  nature  de  la  correspondance  échan- 
gée entre  M.  le  général  Gonse  et  M.  le  colonel  Picquart,  posté- 
rieurement au  départ  du  colonel  Picquart  du  ministère  de  la 
guerre? 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  entendu  parler  de  cette  cor- 
respondance entre  le  général  Gonse  et  le  colonel  Picquart,  après 
le  départ  du  colonel  Picquart  du  Ministère  de  la  guerre  ? 

M.  Trarieux. —  J'ai  expliqué  hier  dans  quelles  conditions 
j'avais  pris  connaissance  de  la  correspondance  du  général 
Gonse.  dette  correspondance  m'a  été  livrée  par  mon  collègue 
M.  Scheurer-Kestner,  et  c'est  de  lui  que  je  la  tiens.  J'ai  expli- 
qué qu'après  en  avoir  lu  les  copies  que  m'avait  communiquées 
mon  collègue,  bien  que  ces  copies  ne  m'inspirassent  aucune  dé- 
fiance, cependant,  pour  plus  de  sécurité,  lorsque  M.  Lebloisvint 
me  prier  de  faire  les  démarches  que  j'ai  racontées  hier,  je  lui 
ai  demandé  de  me  communiquer  les  originaux. 

Alors,  non  seulement  j'ai  pris  connaissance  des  deux  lettres 
du  général  Gonse,  dont  j'ai  parlé,  mais  j'ai  pris  aussi  connais- 
sance, comme  je  crois  l'avoir  rappelé,  de  treize  autres  lettres  qui 
étaienttrès  importantes  et  postérieures  au  départ  du  lieutenant- 
colonel  Picquart  de  son  service  du  bureau  des  renseignements. 
Elles  étaient  très  importantes  en  ce  sens  qu'elles  m'ont  montré 
que  le  colonel  Picquart,  lorsqu'il  a  quitté  son  service,  paraissait 
avoir  conservé  la  pleine  confiance  de  ses  chefs. 

M.  le  Président.  —  Est-ce  que  les  avocats  ont  d'autres  ques- 
tions à  poser  ? 


—  197  — 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  poser  à  M.  Trarieux  une  question 
à  laquelle  il  me  semble  qu'il  a  répondu  hier  dans  le  très  remar- 
quable exposé  qu'il  a  l'ait;  mais,  comme  elle  a  une  réelle 
importance,  je  suis  obligé  d'y  insister.  M.  Trarieux  voudrait-il 
nous  dire  ce  qu'il  sait  de  la  façon  dont  était  comprise  la  mission 
qui  fut  donnée  au  colonel  Picquart  lorsqu'il  était  envoyé  succes- 
sivement d'un  endroit  dans  un  autre,  sans  avoir  même  le  temps 
de  rentrer  à  Paris  ? 

M.  le  Président.  —  En  d'autres  termes,  vous  demandez  à 
M.  Trarieux  s'il  est  au  courant  de  la  mission  qui  a  été  donnée 
au  colonel  Picquart  ? 

Me  Labori.  — Je  ne  demande  pas  s'il  connaît  la  mission  elle- 
même  et  son  objet.  Je  ne  demande  pas  si  M.  Trarieux  était  au 
courant  de  cet  objet,  parce  que  je  ne  sais  pas  si,  en  ce  cas, 
M.  Trarieux  pourrait  nous  le  dire.  S'il  le  peut  il  voudra  bien 
le  faire.  Mais  je  voudrais  savoir  si  certaines  circonstances  sont 
à  sa  connaissance,  à  ce  sujet,  et  alors  je  lui  serai  reconnaissant 
de  nous  le  dire. 

M.  le  Président.  —  M.  le  général  de  Boisdeffre  nous  a  dit 
hier  que  c'était  une  mission  secrète. 

Me  Labori.  —  Je  ne  demande  pas  à  l'honorable  témoin  l'objet 
de  la  mission.  Elle  est  secrète  comme  tout  ce  qui  est  dans  cette 
affaire  ;  seulement,  ceux  qui  peuvent  connaitreles  détails  de  la 
mission  savent  que  leurs  déclarations  ne  compromettraient 
aucune  espèce  d'intérêt  supérieur;  c'est  un  secret  parce  que 
c'est  un  secret,  il  n'y  a  pas  d'autre  raison . 

M.  le  Président.  —  Il  peut  y  avoir  là  des  secrets  qui  inté- 
ressent la  défense  nationale;  c'est  pourquoi  je  ne  poserai  aucune 
question  là-dessus. 

Me  Labori.  —  On  dit  qu'il  en  est  ainsi,  c'est  entendu  !  mais 
je  voudrais  savoir  si  M.  Trarieux  est  au  courant  des  conditions 
dans  lesquelles  on  demandait  à  M.  le  colonel  Picquart  de  rem- 
plir sa  mission,  et  ce  que  ces  circonstances  pouvaient  avoir  de 
singulier  ou  d'extraordinaire.  Si  M.  Trarieux  le  sait,  je  voudrais 
qu'il  s'expliquât  sur  ce  point. 

M.  le  Président.  —  Témoin,  vous  comprenez  la  question. 
Je  vous  demanderai  de  dire  ce  que  vous  croirez  devoir  dire . 

M.  Trarieux.  —  Je  n'ai  rien  vu  dans  les  lettres  dont  je  viens 
de  parler  qui  eût  le  caractère  d'un  secret  intéressant  la  défense 
nationale  :  j'y  ai  vu  des  instructions  données  sur  la  mission 
que  devait  accomplir  le  colonel  Picquart;  il  me  serait  même 
difficile  de  relater  d'une  manière  précise  quelles  étaient  ces  ins- 
tructions ;  je  croirais  d'ailleurs  tout  à  fait  inutile  de  le  faire  si 
j'en  avais  souvenir,  parce  que,  malgré  tout,  c'étaient  des  ordres 
de  service  qui  n'intéressent  pas  ce  débat;  il  y  aurait  toujours 
une  certaine  indiscrétion  à  les  rappeler. 

M.  le  Président.  —  C'est  cela. 

M.  Trarieux.  —  La  seule  chose  que  je  puisse  dire,  c'est  que 
j'ai  conservé  l'impression,  à  la  lecture  de  ces  lettres,  que  le 
colonel  Picquart  conservait  avec  ses  chefs  les  relations  les  plus 


_  198  — 

affectueuses  et  les  plus  cordiales  et  qu'il  me  paraissait  posséder 
aussi  leur  entière  confiance.  Répondant  à  une  autre  partie  des 
questions  qui  me  sont  posées,  je  puis  dire  que  la  lecture  de 
cette  correspondance  a  fait  naître  en  moi  la  pensée  —  mais  ce 
n'est  là  qu'une  interprétation  —  que  le  colonel  Picquart  était 
éloigné  de  Paris  dans  une  certaine  intention.  11  fut  d'abord 
envoyé  dans  la  région  de  l'Est,  puis  dans  la  région  du  Midi  ; 
chaque  jour,  une  lettre  nouvelle,  des  ordres  de  service  nouveaux 
lui  arrivaient  qui  l'éloignaient  un  peu  plus  de  Paris,  et  enfin  on 
finit  par  lui  faire  franchir  la  Méditerranée;  on  l'envoya  en 
Algérie  et  plus  loin  encore  en  Tunisie.  J'ai  bien  conservé  de  la 
lecture  de  ces  lettres  cette  impression  qu'après  l'avoir  éloigné 
de  Paris  à  l'avant- veille  de  l'interpellation  Gastelin,  on  tenait  à 
ce  qu'il  ne  revint  pas. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  est-ce  tout? 

Me  Labori.  —  J  aurais  encore  un  mot  à  demander  à  M.  Tra- 
rieux,  c'est  le  dernier.  Monsieur .Trarieux  pourrait-il  nous  dire 
s'il  n"a  pas  reçu,  pendant  qu'il  était  Ministre  de  la  justice,  la 
visite  d'un  honorable  avocat  qui  s'intéresse  tout  particulièrement 
aux  affaires  dont  il  est  question  ici,  et,  dans  ce  cas,  s'il  estime 
qu'il  peut  en  parler,  pourrait-il  nous  dire  quel  a  été  l'objet  de 
cette  visite  et  quelle  conversation  a  été  tenue  entre  les  deux 
interlocuteurs  ? 

M.  Trarieux.  —  Je  crois  que  vous  voulez  parler  de  la  visite 
que  m'a  faite  Me  Démange  ? 

Me  Labori.  —  Oui. 

M.   le  Président.  —  Est-ce  au  sujet  de  l'affaire  Dreyfus  ? 

M.  Trarieux,  se  tournant  vers  Me  Labori.  —  Vous  venez 
de  me  poser  une  question,  mais  elle  ne  s'adresse  pas  à  moi 
en  tant  que  ministre. 

M.  le  Président.  —  Oui,  mais  est-ce  au  sujet  de  l'alfaire 
Dreyfus  ? 

M.  Trarieux.  —  C'est  au  sujet  d'une  pièce  qui  intéresse  le 
procès  Dreyfus. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  prie  de  ne  pas  en  parler.  (Bruit.) 

Me  Labori.  —  Voulez-vous  me  permettre  d'intervenir  ici.  Je 
n'ai  pas  de  questions  à  adresser  à  M.  le  Président;  cependant, 
je  voudrais  lui  faire  une  observation  très  respectueuse  parce 
que,  peut-être,  elle  sera  de  nature  à  le  faire  revenir  sur  Tinter- 
diction  à  M.  Trarieux  de  déposer  sur  ce  point.  Hier,  M.  le  général 
Mercier  a  cru  devoir  dire,  sur  l'affaire  Dreyfus,  des  paroles  qui, 
comme  toutes  celles  qui  viennent  d'un  certain  côté  ici,  sont  in- 
complètes. Elles  ont  été  accueillies  avec  des  manifestations 
très  violentes;  mais  je  n'ai  rien  pu  obtenir  de  plus  que  ce  qui 
avait  été  dit,  parce  qu'il  est  entendu  que  chacun  ici,  quand  il 
s'agit  de  cette  affaire,  peut  parler  si  cela  peut  nous  nuire,  et 
n'a  pas  le  droit  de  parler  si  cela  peut  nous  servir. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  demande  pardon,  maître  Labori  ; 
je  crois  présider  ici  avec  toute  l'indépendance  voulue.  Si  j'em- 
pêche M.  Trarieux  de  parler  sur  l'affaire  Dreyfus,  c'est  que 


—  199  - 

vous  connaissez  l'arrêt  de  la  Cour.  Je  in  incline  devant  cet 
arrêt  et  devant  les  dispositions  de  la  loi  qui  m'en  font  un  de- 
voir absolu,  et,  je  vous  le  répète,  il  ne  sera  pas  question  ici  de 
tout  ce  qui  touchera  à  l'affaire  Dreyfus. 

Vous  me  parlez  de  ce  que  le  général  Mercier  a  dit  hier.  Per- 
mettez-moi d'ajouter  que  si  le  général  Ta  dit,  c'est  que  je  n'ai 
même  pas  eu  le  temps  de  l'arrêter.  {Rumeurs.)  Il  l'a  dit  trop 
vite,  sans  quoi  je  l'aurais  empêché;  que  cela  reste  entendu. 

Me  Labori.  —  C'est  entendu,  mais  je  parle  en  ce  moment  aux 
jurés;  je  ne  m'occupe  en  ce  moment  que  des  paroles  de  M.  le 
général  Mercier,  dont  certaines  personnes  essaient  de  tirer  un 
parti  abusif. 

M.  Zola.  —  Dans  la  presse. 

Me  Labori.  —  Gomme  nous  n'avons  pas  le  droit  de  discuter 
et  de  répondre,  il  ne  me  reste  rien  à  faire  ;  je  m'incline  devant 
l'interdiction  que  M.  le  Président  a  faite  à  la  déposition  de  M. 
Trarieux  sur  ce  point. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  ai  dit  qu'il  y  a  un  arrêt  de  la 
Cour,  rendu  conformément  à  la  loi  et  je  m'y  conformerai  pen- 
dant tout  le  temps  de  ces  débats,  quoi  que  vous  disiez  et  quoi 
que  vous  fassiez. 

Me  Labori.  —  Je  ne  reviens  que  sur  les  questions  sur  les- 
quelles je  crois  avoir  le  droit  de  revenir. 

M.  le  Président.  —  Non,  vous  posez  des  questions  qui 
violent  l'arrêt  que  nous  avons  rendu. 

Me  Labori.  —  Permettez-moi.  En  toutes  matières,  surtout  en 
matière  de  droit  et  de  justice,  toutes  les  questions  sont  sus- 
ceptibles d'interprétation.  La  Cour  et  le  Président  peuvent  avoir 
une  opinion  et  la  défense  une  autre. 

M.  le  Président.  —  Il  ne  faut  pas  faire  des  questions  in- 
directes et,  par  des  voies  détournées,  arriver  au  même  résultat. 
Je  vous  ai  dit  que  je  ne  poserai  aucune  question  concernant 
l'affaire  Dreyfus. 

Me  Labori.  —  C'est  entendu,  mais  je  tire,  au  point  de  vue  des 
intérêts  de  ma  défense,  toutes  les  conséquences  nécessaires  de 
la  situation. 

M.  le  Président.  —  Dans  votre  plaidoirie,  vous  tirerez 
toutes  les  conséquences  que  vous  voudrez,  je  vous  laisserai  la 
liberté  la  plus  absolue  et  je  suis  convaincu  —  ainsi  que  je  vous 
le  disais  avant-hier  —  que  vous  en  userez  avec  le  tact  et  la 
courtoisie  que  nous  vous  connaissons  ;  mais,  quant  à  poser  des 
questions  qui  sont  contraires  à  l'arrêt  de  la  Cour  et  à  la  loi,  je 
ne  le  ferai  jamais. 

Me  Labori.  —  Je  le  comprends  et  je  m'incline. 

M.  le  Président.  —  Eh  bien!  inclinez-vous  chaquefois;  vous 
aurez  toutes  les  libertés  que  vous  voudrez  ;  mais  tout  ce  qui 
sera  contraire  à  l'arrêt  rendu  et  à  la  loi,  je  ne  le  ferai  jamais. 

Me  Labori.  — Je  poserai  toutes  les  questions  que  je  croirai 
utiles  à  ma  défense,  quelle  que  puisse  être  votre  opinion  sur 
ces  questions.  Vous  prendrez  à  cet  égard,  monsieur  le  Prési- 


—  200  — 

dent  —   et  la  pour  avec  vous,  car  vous  n'êtes  pas  le  maître 
unique  —  les  décisions  que  vous  croirez  utiles. 

Me  Clemenceau.  —  Je  crois  que  la  Cour  s'est  méprise.  Aucun 
de  nous  n"a  l'intention  de  violer  ses  arrêts  :  ce  que  nous  avons 
voulu  retenir  et  qu"il  me  semble  important  de  préciser,  c'est 
que,  malgré  vous,  monsieur  le  Président  —  c'est  vous-même 
qui  l'avez  dit —  le  général  Mercier  a  émis  hier  une  affirmation 
nette.  Son  caractère  m'importe  peu... 

M.  le  Président.  —  Je  répète  que  je  n'ai  pas  eu  le  temps  de 
l'arrêter. 

M"  Clemenceau.  —  Je  ne  dis  pas  le  contraire.  Je  veux  faire 
constater  par  MM.  les  jurés  ce  fait:  nous  voulions  provoquer, 
aujourd'hui,  soit  une. contradiction,  soit  une  confirmation  des 
paroles  prononcées  par  le  général  Mercier  et  vous  nous  dites 
qu'en  vertu  d'un  arrêt  de  la  Cour,  cela  n'est  pas  possible.  MM.  les 
jurés  retiendront  que,  pour  une  audience  de  justice,  c'est  une 
situation  singulière  :  une  accusation  peut  se  produire  et  la  con- 
tradiction n'est,  parait-il,  pas  permise  :  c'est  un  fait  anormal  que 
que  je  constate. 

M.  le  Président.  —  Il  s'est  produit  malgré  le  Président  des 
assises. 

M"  (  Jlémenceau.  — Je  me  borne  seulement  à  une  constatation, 
rien  de  plus. 
M.  lePrésident.  —  Vous  n'avez  plus  d'autres  questions? 
M.  Zola.  —  Je  voudrais  poser  une  question  à  M.  Trarieux. 
M.  le  Président.  —  Laquelle? 

M.  Zola.  —  La  voici  :  Que  pense-t-il  de  la  façon  dont  on  aurait 
pu  introduire  la  revision  auprès  du  Garde  des  sceaux  actuel? 
(  m  nous  a  surtout  reproché  de  n'avoir  pas  employé  les  voies 
légales;  on  a  dit  et  répété  dans  la  presse  que  nous  avions  pro- 
cédé d'une  façon  qui  n'était  pas  la  bonne,  et  je  sais  que  beau- 
coup de  bons  esprits  nous  ont  fait  un  crime  d'avoir  agi  comme 
nous  l'avons  fait.  Je  voudrais  donc  poser  à  M.  Trarieux  cette 
question  :  A-t-il  su  que  M.  Scheurer-Kestner  voulait  introduire 
La  revision  auprès  du  Garde  des  sceaux  actuel?  pourquoi  en 
a-t-il  été  empêché  ?  et  eDlin,  que  pense  M.  Trarieux  de  cette  voie 
de  revision  introduite  auprès  du  Garde  des  sceaux? 
M.  le  Président.  —  Vous  avez  entendu  la  question? 
M.  Zi  »i.a.  —  C'est  de  l'affaire  Esterhazy  dont  il  est  question  ; 
<-e  n'est  pas  de  l'affaire  Dreyfus,  je  ne  prononce  pas  le  nom  de 
I  Dreyfus.    Rires.) 

M.  Trarieux.  —  Alors,  c'est  une  sorte  de  consultation.  On 
veut  savoir  mon  opinion. 

M.  Zola.  —  Non  seulement  au  point  de  vue  du  droit,  mais 
aussi  sur  les  faits.  Nous  voudrions  savoir  s'il  est  arrivé  à  la 
connaissance  de  M.  Trarieux  quelles  étaient  les  intentions 
véritables  de  M.  Scheurer-Kestner  lorsqu'à  éclaté  la  dénoncia- 
tion de  M.  Mathieu  I  (revins  contre  le  commandant  Ester- 
hazy. 
M.  Trarieux.  —  Voici  ce  que  je  sais  sur  ce  point  et  ce  que 


-  201  — 

je  crois  être  le  droit  et  la  légalité.  Ce  que  je  sais,  parce  que  je  le 
tiens  de  M.  Scheurer-Kestner  lui-même,  c'est  que,  dans  la 
période  où  il  a  fait  des  démarches  auprès  du  Président  du 
Conseil  et  du  Ministre  de  la  guerre  pour  les  déterminer  à 
prendre  en  main  eux-mêmes  l'initiative  de  la  revision  du  procès 
Dreyfus,  qui  lui  paraissait  appartenir  au  gouvernement,  son 
intention  était  de  saisir  éventuellement  de  cette  demande  le 
Ministre  de  la  justice. 

Il  paraîtrait  même  qu'il  avait  consulté  un  avocat  à  la  Cour 
de  cassation  et  fait  préparer  dans  ce  but  une  requête  ;  mais  la 
réponse  qu'il  demandait  s'étant  fait  très  longtemps  attendre,  à 
côté  de  lui,  un  intéressé  plus  direct  dans  l'affaire,  M.  Mathieu 
Dreyfus,  frère  du  condamné,  porta  plainte  au  Ministre  de  la 
guerre  contre  le  commandant  Esterhazy,  et,  à  partir  du  jour 
où  cette  plainte  a  été  portée,  M.  Scheurer-Kestner  a  été  dans 
l'impossibilité  de  donner  suite  à  son  intention  primitive.  Voilà 
le  fait. 

Puisque  l'on  me  demande  mon  opinion  sur  la  question  de 
droit,  la  voici  :  Je  crois  que,  en  effet,  on  porte  une  accusation 
tout  à  fait  erronée  et  très  mal  fondée,  soit  contre  M.  Scheurer- 
Kestner,  soit  contre  M.  Mathieu  Dreyfus,  lorsqu'on  les  rend 
responsables  de  l'agitation  et  malheureusement  des  désordres, 
disons-le,  auxquels  ont  donné  lieu  jusqu'à  ce  jour  leurs  dé- 
marches. 

En  effet,  il  y  a  deux  voies  ouvertes  pour  obtenir  la  revision 
d'une  erreur  judiciaire,  c'est  l'article  443  du  Gode  d'instruction 
criminelle  qui  les  détermine.  La  première  est  celle-ci  :  on 
peut,  une  fois  que  la  condamnation  a  été  prononcée,  si  on 
découvre  que  les  faits  auxquels  cette  condamnation  s'applique 
ont  été  commis  par  une  autre  personne  que  le  condamné,  pro- 
voquer des  poursuites  contre  cette  autre  personne  et,  si  on  la 
fait  condamner,  cette  condamnation  se  trouvant  en  contradic- 
tion avec  la  condamnation  antérieure  qui  aurait  frappé  un 
innocent,  la  nécessité  de  la  re vision  de  l'erreur  judiciaire 
s'impose.  Dans  cette  première  hypothèse,  ces  deux  condamna- 
tions entraînent  nécessairement,  ipso  facto,  la  revision  du 
procès. 

Voici  la  seconde  voie  —  elle  est  différente  de  l'ancienne,  elle 
est  l'œuvre  de  la  législature  actuelle  et  résulte  d'une  loi  votée 
le  6  juin  1895  sous  le  ministère  dont  j'ai  eu  l'honneur  de  faire 
partie  :  —  on  peut>  si  on  découvre,  après  une  condamnation, 
un  fait  nouveau  qui  était  inconnu  au  moment  où  celle-ci  a  été 
prononcée,  et  qui  est  de  nature  à  établir  l'innocence  du  con- 
damné, saisir  le  Ministre  de  la  justice  et  provoquer  de  sa  part 
la  revision  du  procès.  On  demande  au  Ministre  de  la  justice  de 
saisir  la  Cour  de  cassation,  qui  est  juge  en  pareille  matière. 

Telles  sont  les  deux  voies  à  suivre.  Or,  il  est  incontestable 
que  M.  Mathieu  Dreyfus  s'est  engagé  dans  la  première;  car,  en 
portant  une  plainte  formelle  contre  le  commandant  Esterhazy, 
il  espérait  obtenir  une  condamnation  contre  lui,  et,  dans  ce  cas, 


—  202  — 

cette  condamnation  avait  pour  conséquence  immédiate  et 
forcée  d'entraîner  la  re vision  du  procès  de  son  frère.  M.  Mathieu 
Dreyfus  a  donc  bien  employé  la  voie  qui  lui  était  tracée  par  la 
loi.  Pouvant  opter  entre  les  deux  voies  ouvertes,  il  a  pris  la 
première . 

Toute  la  question  paraît  être  de  savoir  s'il  n'aurait  pas  mieux 
fait  de  prendre  la  seconde.  Je  crois  que  c'est  à  cela  que  se  rédui- 
sent le  reproche  qui  lui  a  été  adressé  et  la  critique  qu'on  fait  de  sa 
procédure.  On  a  paru  penser  qu'il  aurait  mieux  fait  de  s'adresser 
au  Ministre  de  la  justice  en  le  saisissant  par  voie  de  requête.  Je 
crois  qu'on  se  trompe  tout  à  fait.  Voici  pourquoi  :  Je  suppose 
que,  au  lieu  de  porter  plainte  contre  le  commandant  Esterhazy 
entre  les  mains  du  Ministre  de  la  guerre,  M.  Mathieu  Dreyfus 
se  fût  adressé  au  Ministre  de  la  justice  en  lui  demandant  de 
provoquer  la  revision,  quel  est  le  fait  nouveau  dont  il  eût  pu 
se  prévaloir  pour  obtenir  du  Ministre  de  la  justice  qu'il  saisît 
la  Cour  de  cassation  de  cette  demande  de  révision? 

Il  n'y  en  a  qu'un,  c'est  la  similitude  d'écriture  du  comman- 
dant Esterhazy  avec  celle  du  bordereau  qui  avait  été  à  tort 
attribué,  par  le  jugement  de  1894,  au  capitaine  Dreyfus.  Voilà  le 
fait  nouveau  unique  qu'il  eût  pu  invoquer,  il  n'y  en  a  pas 
d'autre  ;  la  question  est  de  savoir  si  le  bordereau  a  été  écrit  par 
le  commandant  Esterhazy  ou  par  le  capitaine  Dreyfus;  car- tout 
cela  est  d'une  extrême  simplicité.  Si  l'écriture  est  celle  du  com- 
mandant Esterhazy,  elle  ne  peut  pas  être  celle  du  capitaine 
Dreyfus  ;  si  c'est  celle  du  capitaine  Dreyfus,  ce  n'est  pas  celle 
du  commandant  Esterhazy. 

Le  l'ait  nouveau  aurait  été  la  production  de  l'écriture 
d'Esterhazy  au  Ministre  de  la  justice;  mais  si  ce  fait  avait  été 
signalé  au  Ministre  de  la  justice,  il  fallait  en  tirer  immédia- 
tement une  conséquence,  c'est  que  l'auteur  de  cette  écriture, 
M.  Esterhazy,  devenait  le  coupable.  Il  était  impossible  que  la 
demande  de  revision  lut  introduite  devant  la  Cour  de  cassa- 
tion avant  que  cette  question  eût  été  contradictoirement  réglée 
avec  M.  Esterhazy;  on  ne  pouvait  pas  faire  reviser  l'erreur 
judiciaire  dont  Dreyfus  ava^t  été  victime  avant  qu'il  eût  été 
établi  avec  J'intéresse  direct,  que  cette  erreur  était  le  résul- 
tat de  son  crime,  et  que  c'était  lui  qui  était  l'auteur  du  borde- 
reau indûment  attribué  à  Dreyfus. 

Cela  eût  été  nécessaire.  Alors,  le  Ministre  de  la  justice,  se 
trouvant  dans  la  nécessité  de  faire  régler  cette  question  contra- 
dictoirement avec  Esterhazy,  eût  dû  exercer  des  poursuites 
contre  lui.  Seulement,  il  n'aurait  pas  pu  le  faire  lui-même,  par 
cette  raison  très  simple  que  M.  Esterhazy,  étant  militaire,  était 
justiciable  des  tribunaux  militaires  et  que,  par  conséquent,  il 
aurait  fallu  que  le  Ministre  de  la  justice  le  renvoyât  à  son  col- 
lègue, le  Ministre  de  la  guerre.  Si,  donc,  on  eût  pris  cette  voie 
d'un  recours  au  Ministre  de  la  justice,  non  seulement  on 
n'eût  rien  gagné,  mais  on  eût  perdu  du  temps,  car  on  fût  arrivé 
par  un  circuit  au  même  résultat. 


—  '203  — 

J'ai  fait  toutes  ces  observations  dans  une  lettre  que  j'ai  écrite 
au  rédacteur  du  Temps. 

Il  ne  faut  pas  croire,  d'?illeurs,  que,  en  matière  d'erreurs 
judiciaires,  la  requête  des  parties  intéressées  soit  absolument 
nécessaire  quand  il  y  a  certitude  et  notoriété;  le  Ministre  de  la 
justice  peut  se  saisir  lui-même  et  il  est  des  cas  dans  lesquels 
cela  devient  pour  lui  un  devoir.  Le  chef  de  la  justice  qui  a,  ou 
croit  avoir,  connaissance  d'une  erreur  judiciaire,  doit  évidem- 
ment réparer  cette  erreur  et  prendre  l'initiative  des  actes  de  pro- 
cédure qui  feront  obtenir  cette  réparation.  Ainsi  la  requête  n'eût 
pas  même  été  nécessaire. 

Dans  tous  les  cas,  je  ne  crois  pas  que  M.  Scheurer-Kestner 
eût  été  qualifié  pour  faire  une  pareille  requête  et,  lorsqu'il  en  a 
eu  la  pensée,  je  crois  qu'il  se  trompait;  car  la  requête  légale 
pour  obtenir  réparation  d'une  erreur  judiciaire  doit  être,  est-il 
dit  dans  la  loi,  présentée  par  les  parties  intéressées,  c'est-à-dire 
soit  le  condamné,  soit  son  tuteur  légal,  ou,  après  sa  mort,  ses 
héritiers,  comme  dans  l'affaire  Pierre  Vaux.  Or,  M.  Scheurer- 
Kestner  n'était  rien  du  tout  par  rapport  à  Dreyfus;  il  n'y  a, 
entre  M.  Scheurer-Kestner  et  la  famille  Dreyfus  aucun  lien,  si 
ce  n'est  le  sentiment  de  la  justice  qu'il  porte  dans  son  cœur 
comme  tous  les  citoyens  qui  partagent  ses  idées.  C'est  ce  senti- 
ment qui  lui  fait  souhaiter  que,  s'il  y  a  eu  une  erreur  judiciaire 
commise,  elle  soit  réparée.  Il  avait  le  droit  que  nous  avons 
tous,  par  la  parole  et  par  la  plume,  dans  les  réunions  publiques 
et  dans  les  journaux,  de  demander  qu'on  fasse  justice,  mais  il 
n'avait  pas  le  devoir  ni  même  le  droit  de  s'adresser  par  requête 
au  Ministre  de  la  justice. 

Telle  est  la  réponse  que  je  pouvais  faire  à  M.  Zola. 

M.  Zola..  —  Je  remercie  M.  Trarieux. 

M.  Trarieux.  —  Ma  présence  n'est  plus  utile? 

Me  Labori.  —  Non. 


INCIDENT 

relatif  à  l'audition  de  M.  le  commandant  Forzinetti,  de 
M.  le  capitaine  Le  Brun-Renaud  et  d'un  groupe  de  témoins  . 


Me  Labori.  —  Je  voudrais  faire  une  observation  à  M.  le  Pré- 
sident, en  ce  qui  concerne  un  certain  nombre  de  témoins  pour 
lesquels  je  sais  qu'on  ne  posera  pas  les  questions  que  je  vou- 
drais. 

Je  voudrais  interroger  AI.  le  commandant  Forzinetti.  Voici  la 
liste  des  questions  que  j'aurais  a  lui  poser  : 


—  204  — 

M.  Dreyfus  a-t-il  jamais  fait  des  aveux  ? 

Dans  qu'elles  circonstances  Dreyfus  a-t-il  été  incarcéré  ? 

Ouelle  a  été  son  attitude  pendant  l'incarcération  ? 

Ouelle  a  été  et  quelle  est  votre  conviction  au  sujet  de  la  culpabilité 
de  "Dreyfus  ;  sur  quels  faits  avez-vous  fondé  cette  conviction  ? 

M.  du  Paty  de  Clam  ne  pénétrait-il  pas  la  nuit,  dans  la  cellule  de 
Dreyfus,  une  lanterne  sourde  à  la  main,  pour  surprendre  Dreyfus 
pendant  son  sommeil?  etc.,  etc.. 

Ces  questions  seront-elles  posées? 

M.  le  Président.  —  Non. 

Me  Labori. —  Ilyaun  autre  groupe  de  témoins,  parmi  lesquels 
M.  Merzbach,  à  qui  je  voulais  demander  quelle  était  la  con- 
versation qu'il  eut  avec  le  capitaine  Le  Brun-Reuaud,  lorsqu'il 
fut  chargé  de  porter  un  ordre  à  ce  capitaine  pendant  la  scène  de 
la  dégradation. 

M.  le  Président.  —  Sur  votre  liste,  le  capitaine  Le  Brun-Re- 
naud figure  avant  M.  Merzbach. 

M''  Labori.  — C'est  possible  !  en  tout  cas  il  est  dans  le  même 
groupe. 

Si  je  ne  puis  poser  à  chacun  des  témoins  de  ce  groupe  ces 
questions  : 

«  Dreyfus  a-t-il  fait  des  aveux?  »  «  Savez-vous  le  contraire  », 
etc.,  cela  fait  une  série  de  témoins  auxquels  nous  sommes 
obligés  de  renoncer. 

M.  le  Président.  — Je  suis  obligé  d'entendre  ces  témoins,  saut 
à  les  renvoyer,  dès  qu'ils  auront  prêté  serment,  s'ils  n'ont  rien 
à  dire. 

M.  Zola,  à  Me  Labori.  —  Acceptez. 

Me  Labori.  —  A  moins  que  nous  y  renoncions,  monsieur  le 
Président. 

M.  Zola,  à  M*  Labori.  —  N'y  renoncez  pas. 

Me  Clemenceau.  —  S'ils  viennent  et  que  nous  ne  puissions 
pas  poser  les  questions,  il  est  inutile  de  les  déranger. 

M.  Zola.  —  Qu'on  les  fasse  venir  ! 

M.  le  Président.  —  Toutes  les  questions  qui  touchent  à 
l'affaire  Dreyfus  ne  seront  pas  posées. 

M.  Zola.  —  Qu'on  les  fasse  venir! 

M.  le  Président.  —  Faites  venir  le  témoin  suivant,  M.  For- 
nizetti. 

(M.  Forzinetti  se  présente  à  la  barre  et  prête  serment.) 

Me  Labori.  —  N'est-il  pas  à  la  connaissance  de  M.  le  comman- 
dant Forzinetti  que,  par  suite  de  faits  très  précis  sur  lesquels 
je  le  prierai  de  s'expliquer,  jamais,  à  aucun  moment,  le  capitaine 
Dreyfus  n'a  fait  un  aveu  ? 

M.  le  Présuma  r.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 

Me  Labori.  —  Je  renonce  à  la  déposition  deM,  le  commandant 
et  à  tout  le  groupe  qui  suit,  lequel  n'a  pas  à  déposer  sur  autre 
chose.  Voici  les  noms  des  témoins  de  ce  groupe  :  Commandant 


—  205  — 

Forzinetti,  capitaine  Le  Brun-Renaud,  M.  Merzbach.  M.  Clissoni 
M.  de  Fontbrune,  M.  Dumont,  M11"'  Chapelon,  M.  Dubois, 
M.  rrbain-Gohier. 

M-  le  Président.  —  Ainsi  la  défense,  d'accord  avec  le  Mi- 
nistère public,  renonce  à  l'audition  de  ces  témoins  ? 

M.  l'Avocat  général.  —  Les  deux  derniers  n'étaient  pas  no- 
tifiés. 

M''  Labori.  —  Il  est  vrai:  mais  nous  y  renonçons. 

M.  le  Président.  — Je  donne  acte  de  ce  que  la  défense  re- 
nonce à  l'audition  de  ces  témoins.  (A  V Huissier- Audiencicr .) 
Faites  venir  le  commandant  du  Paty  «le  Clam. 


INCIDENT 

relalif  à  l'examen  médical  de  Mme  de  Boulancy 
par  M.  le  docteur  Socquet. 


L'Huissier-Audiexcier.  —  Le  docteur  Socquet  est  là. 

M.  le  Président.  —  Faites-le  entrer. 

Maître  Clemenceau,  quelestle  renseignement  que  vous  voulez 
demander  au  docteur  Socquet  ? 

Aie  Clemenceau.  —  J'ai  oublié  de  demander  hier  au  docteur 
Socquet  à  quel  endroit  il  avait  trouvé  Mme  de  Boulancy:  si  c'était 
22,  boulevarddes  Batignolles  ? 

M.  le  docteur  Socquet.  — Non. 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  veut-il  dire  à  la  Cour  comment 
il  a  pu  retrouver  Mme  de  Boulancy,  puisqu'il  ne  connaissait  que 
son  adresse,  22,  boulevard  des  Batignolles? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  C'est  par  la  lettre  qui  m'a  été  re- 
mise par  M.  le  Président.  Celui-ci  m'a  remis  un  certificat  cons- 
tatant la  maladie  et  auquel  était  jointe  une  lettre  par  laquelle 
j'ai  su  l'adresse. 

Me  Clemenceau .  —  Je  rappelle  à  la  Cour  qu'à  l'audience 
dernière  un  incident  très  vif  s'est  produit  sur  cette  question. 
J'ai  affirmé  à  M.  le  Président  que  Mme  de  Boulancy  n'habitait 
pas  boulevard  des  Batignolles  et  M.  le  Président  m'a  répondu: 
«  Elle  y  habite,  car  le  certificat  du  médecin  l'indique.  »  C'est  le 
contraire  de  ce  que  vient  de  déclarer  le  témoin.  Alors  je  ne  com- 
prends plus.  Monsieur  le  Président  se  rappelle  peut-être  l'inci- 
dent auquel  je  fais  allusion  ? 

M.  le  Président.  —  Parfaitement.  Je  cherche  l'adresse  sur 
la  lettre.  (Il  lit.) 

M.  le  docteur  Socquei'.  —  C'est  sur  la  troisième  page. 

M.  Zola.  -—  De  qui  est  cette  lettre  :' 


—  206  - 

M.  le  Président.  —  Voici  la  lettre  : 

Monsieur  le  Président, 

J'ai  l'honneur  de  vous  prévenir  qu'il  me  sera  impossible  de  me 
rendre  demain  lundi  à  l'audience  où  je  suis  appelée  comme  témoin. 
Je  suis  retenue  dans  mon  lit  par  une  affection  cardiaque  qui  me  fait 
beaucoup  souffrir  en  ce  moment.  Voici,  du  reste,  le  certificat  de  mon 
docteur,  M.  Bas,  4,  rue  de  Berlin. 

Je  prierais  Monsieur  le  Président  de  vouloir  bien  s'en  rapporter 
aux  deux  dépositions  qui  sont  entre  les  mains  de  M.  le  juge  d'ins- 
truction. Je  suis,  54,  avenue  de  Neuilly,  dans  ma  famille. 

Me  Clemenceau.  —  La  Cour  vqudra  bien  retenir  qu'il  s'était 
produit  un  incident  à  ce  sujet,  et  que  ce  renseignement  du 
changement  d'adresse  ne  m'avait  pas  été  fourni.  Je  n'ai  donc 
plus  à  demander  au  docteur  comment  il  a  trouvé  Mme  de  Bou- 
lancy  ;  mais  je  voudrais  lui  poser  une  autre  question. 

M.  le  Président.  —  Mon  collègue  me  fait  remarquer  que 
j'avais  donné  lecture  de  cette  lettre  à  l'audience. 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  veuillez  vous  sou- 
venir de  ce  que  j'ai  dit  alors  :  Je  suis  certain  qu'on  ne  trouvera 
pas  Mme  de  Boulancy,  22,  boulevard  des  Batignolles. 

M.  le  Président.  —  J'ai  répondu  que  c'était  le  domicile 
indiqué  dans  le  certificat  du  médecin.  Le  certificat  porte  22, 
boulevard  des  Batignolles;  mais  la  lettre  qui  était  jointe  au 
certificat  porte  54,  avenue  de  Neuilly. 

Me  Clemenceau.  — Je  constate  que  ma  précédente  affirmation 
était  exacte,  et  je  continue. 

M.  Zola.  —  La  lettre  n'a  pas  été  lue. 

M.  le  Président.  —  Si. 

M.  Zola.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Zola,  je  croyais  avoir  lu  toutes 
les  lettres  d'excuse. 

M.  Zola.  —  J'affirme  que  la  lettre  n'a  pas  été  lue.  Monsieur  le 
Président  paraît  mettre  en  doute  ma  parole. 

M.  le  Président.  —  Non,  monsieur  Zola,  mais  cet  incident 
n'a  pas  d'importance. 

M.  Zola.  —  Aucune,  mais  on  peut  se  reporter  au  compte 
rendu  sténographique  et  l'on  verra  que  l'adresse  où  est  actuel- 
lement MIlie  de  Boulancy  n'a  pas  été  dite  à  l'audience. 

M.  le  Président.  —  Cela  n'a  aucune  importance. 

Me  Glémenceau.  —  Je  fais  toutes  réserves,  et  je  continue.  Au 
cours  de  la  visite  de  M.  le  docteur  Socquet  à  Mme  de  Boulancy, 
n'a-t-il  pas  été  question  entre  eux  de  choses  n'ayant  aucun 
rapport  avec  la  maladie  elle-même? 

M.  le  docteur  Sogquet.  —  Oui,  nous  avons  causé  d'autres 
choses. 

Me  Clemenceau.  —  Je  précise.  D'autres  choses  ne  concernant 
pas  sa  santé  ? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Parfaitement. 


—  201  — 

Me  Clemenceau.  —  Voilà  le  premier  point  posé.  Monsieur  le 
Président  veut-il  demander  au  témoin  si  celui-ci  n'avait  pas,  au 
cours  de  cette  conversation  engagée  en  dehors  de  tout  secret 
professionnel,  posé  à  Mme  de  Boulancy  la  question  suivante  : 
«  Est-il  vrai  que  vous  ayez  des  lettres  du  commandant  Ester- 
hazy  autres  que  celles  qui  ont  été  publiées  ?  » 

M.  LE  DOCTEUR  SOGQUET.  —  Non. 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  n'aurait-il  pas  dit  à  Mme  de 
Boulancy  :  «  Est-il  exact  que  vous  ayez  trois  télégrammes  du 
commandant  Esterhazy  ?  » 

M.  LE  DOCTEUR    SOCQUET.  —  Non. 

Me  Clemenceau.  —  Mme  de  Boulancy  ne  lui  aurait-elle  pas  dit 
spontanément  :  «  J'ai  des  lettres  du  commandant  Esterhazy, 
lesquelles  sont  beaucoup  plus  graves  que  celles  qui  ont  été 
publiées  »,  et  spontanément  aussi  ne  lui  aurait-elle  pas  dit  : 
«On  a  prétendu  à  tort  que  j'avais  trois  télégrammes  du  com- 
mandant Esterhazy,  je  n'en  ai  que  deux  »  ? 

M.  LE  DOCTEUR  SOCQUET.  —  Non. 

Mfl  Clemenceau.  —  Est-ce  que,  dans  la  conversation,  le  mot 
Esterhazy  n'a  pas  été  prononcé  par  une  personne  quelconque  ? 

M.  LE  DOCTEUR  SOCQUET.  —  Oui. 

Me  Clemenceau.  —  Ah  !  Dans  quelles  conditions  ce  mot  a-t-il 
été  prononcé,  et  par  qui  ? 

M.  le  docteur  Socquet. —  Par  Mme  de  Boulancy. 

Me  Clemenceau.  —  Mme  de  Boulancy  n'a  pas  dû  prononcer 
ce  seul  mot;  le  témoin  voudrait-il  nous  dire  quels  sont  les  au- 
tres mots  qu'elle  a  combinés  avec  celui-ci? 

M.  le  Président.  —  Je  vous  ferai  observer,  maître  Clemen- 
ceau, que  vous  entrez  dans  le  domaine  d'une  conversation 
privée. 

Me  Clemenceau.  —  La  défense  attache  la  plus  grande  impor- 
tance au  témoignage  de  Mme  de  Boulancy  et  à  la  production  des 
lettres  et  des  deux  télégrammes  qu'elle  possède  encore.  Dans 
ces  conditions,  nous  ferons  tout  notre  possible  pour  obtenir  que 
M""'  de  Boulancy  vienne  à  cette  audience,  et  pour  éclairer  la 
Cour  et  MM.  les  jurés  sur  la  question  des  lettres  du  comman- 
dant Esterhazy. 

M.  le  Président  —  En  ce  qui  concerne  la  présence  à  l'au- 
dience de  Mme  de  Boulancy,  vous  savez  que  M.  le  docteur  Soc- 
quet a  déclaré  qu'elle  était  dans  l'impossibilité  de  venir. 

Me  Clemenceau.  —  Je  dis  qu'en  raison  de  l'importance  de 
l'incident  pour  la  défense,  nous  ferons  tout  notre  possible  pour 
éclaircir  la  question,  et  je  prie  Messieurs  les  jurés  de  retenir 
que  si  nous  n'y  arrivons  pas,  c'est  que  ce  sera  impossible. 
Sachant  quïl  avait  été  question  des  lettres  du  commandant 
Esterhazy  entre  Al11"1  de  Boulancy  et  M.  le  docteur  Socquet,  j'ai 
voulu  lïnterroger  sur  ce  point.  La  Cour  retiendra  que,  lorsque 
j'ai  demandé  au  témoin  s'il  n'avait  pas  dit  à  Mme  de  Boulancy  : 
ce  Avez-vous  encore  des  lettres  du  commandant  Esterhazy  ?  » 
le  témoin  a  répondu  ;  «  Non,  je  n'ai  pas  posé  cette  question, 


—  208  — 

mais  le  nom  d'Esterhazy  a  été  prononcé.  »  Alors  j'insiste  et  je 
demande  au  témoin  quelles  sont  les  autres  parotes  que  Mme  de 
Boulancy  a  jointes  à  ce  mut  Esterhazy. 

M.  le  docteur  Sogquet.  —  .le  suis  tout  disposé  à  répondre, 
mais  cela  sort  de  la  mission  que  la  Cour  m'avait  confiée.  Si  on 
n'y  voit  pas  d'inconvénient,  je  dirai  que  lorsque  j'ai  examiné 
Mrae  de  Boulancy,  cette  dame  m'a  raconté  différents  faits,  entre 
autres,  comment  elle  était  arrivée  dans  l'état  où  elle  se  trouve  et 
les  ennuis  qu'elle  éprouvait.  Je  l'ai  laissée  causer,  car  je  tenais 
à  me  faire  une  opinion  sur  son  état  de  santé  ;  elle  m'a  parlé 
des  lettres  du  commandant  Esterhazy  et  m'a  dit  qu'elle  avait 
porté  plainte  au  Parquet,  qu'une  instruction  était  ouverte  con- 
tre une  personne  qui  avait  abusé  de  ses  lettres.  Elle  disait 
qu'elle  avait  confié  ses  lettres  à  une  personne  qui  les  avait  trou- 
vées intéressantes  à  lire  et  qui  en  avait  fait  un  usage  que 
Mme  de  Boulancy  ne  sut  que  plus  tard.  Elle  me  dit  notamment 
que  cette  personne  les  avait  confiées  au  Figaro  et  que,  lors- 
qu'elle lui  rapporta  ces  lettres,  M.  Hamard,  sous-chef  de  la 
sûreté,  arrivait  chez  elle  une  heure  après  pour  les  saisir.  Elle  a 
ajouté  que  toutes  ces  lettres  étaient  du  commandant  Esterhazy. 
Voilà  tout  ce  que  m'a  dit  Mmede  Boulancy  sur  le  commandant 
Esterhazy  et  sur  ses  lettres. 

Me  Clemenceau.  ---Le  témoin  a  dit  /ouïes  ses  lettres.  Je  vou- 
drais qu'il  comprît  bien  la  portée  de  ma  question.  Est-ce  que 
toutes  ses  lettres,  cela  veut  dire  celles  publiées  par  le  Figaro, 
plus  les  autres  lettres  que  M11"1  de  Boulancy  aurait  encore  en  sa 
possession,  ou  qu'elle  aurait  déposées  chez  un  de  ses  conseils? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  «  Toutes  ses  lettres», voilà  ce  que 
m'a  dit  M11"'  de  Boulancy.  Six  lettres  plus  une  septième,  celle 
qui  porte  le  mot  uhlan. 

Me  Clemenceau.  —  Elle  a  dit  qu'elles  étaient  toutes  authen- 
tiques ? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Oui,  voilà  ce  qu'elle  m'a  dit;  je 
ne  l'ai  pas  interrogée,  je  l'ai  laissée  causer,  n'y  voyant  pas 
d'inconvénient. 

Me  Clemenceau.  — Je  ne  fais  pas  de  reproches  au  témoin, 
mais  je  voudrais  savoir  si  quelqu'un  n'a  pas  prononcé  le  mot 
de  télégramme? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Non,  personne. 

Me  Clemenceau.  —  Je  voudrais  éviter  toute  équivoque.  A-t-on 
parlé  de  petit  bleu,  de  dépêches,  je  cherche  enfin  tous  les  sy- 
nonymes ? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Par  rapport  au  commandant  Es- 
terhazy '!  Non. 

M''  Clemenceau.  —  A-t-on  prononcé  le  mot  de  dépêche,  de 
message  téléphonique,  télégraphique,  que  sais-je? 

M.  le  docteur  Socquet.  — M1110  de  Boulancy  a  prié  une  de 
ses  nièces,  présente  lors  de  ma  visite,  d'envoyer  un  télégramme 
à  son  médecin  traitant  pour  lui  demander  s'il  avait  des  rensei- 
g  nements  complémentaires  à  me  fournir. 


—  209  — 

Me  Clemenceau.  —  Mai^  n'a-t-il  pas  été  question  d'autres 
messages  télégraphiques  ou  téléphoniques,  affublés  d'un  nom 
quelconque,  ayant  rapport  au  commandant  Esterhazy  ? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Pas  du  tout;  je  n'en  ai  conservé 
aucun  souvenir. 

Me  Labori.  — Mme  de  Boulancy  a  affirmé  l'authenticité  de 
toutes  les  lettres,  y  compris  celle  du  ulilaa  ? 

M.  LE  DOCTEUR  SOCQUET.  —  Oui. 

Mft  Clemenceau.  —  Est-ce  qu'on  a  parlé  d'autres  lettres  ?  Je 
pose  les  questions  très  franchement  <jt  demande  au  témoin  d'y 
répondre  de  même. 

M.  LE  DOCTEUR  SOCQUET.  —  Du  tout. 

Me  Clemenceau.  —  Un  dernier  point.  La  Cour  se  rappelle  que 
j'avais  demandé  au  témoin,  hier,  s'il  avait  vu  les  deux  médecins 
traitants.  Je  demande  au  docteur  Socquet  s'il  n'a  pas  vu  autre 
part  que  chez  M1"0  de  Boulancy,  et  avant  sa  déposition  à  l'au- 
dience, le  médecin  qui  traite  Mme  de  Boulancy. 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Non. 

Me  Clemenceau.  —  Nulle  part? 

M.  le  docteur  Sooquet.  —  J'ai  eu  des  renseignements  écrits 
complémentaires,  lesquels  confirment  absolument  ceux  qu'on 
m'avait  donnés,  à  savoir  que  Mme  de  Boulancy  avait  eu  un  éva- 
nouissement dans  son  cabinet  vendredi,  lequel  l'avait  obligée 
de  rester  chez  elle,  de  prendre  le  lit  et  que,  dans  la  nuit  "du 
samedi  au  dimanche,  elle  avait  eu  une  syncope.  C'étaient  des 
renseignements  complémentaires  qui  m'étaient  indispensables 
pour  éclairer  ma  religion.  J'avais  le  droit  de  m'aider  de  tous 
les  renseignements  pour  arriver  à  la  manifestation  de  la  vérité. 

Me  Clemenceau.  —  La  Cour  retiendra  que  le  témoin  dit  que 
ces  renseignements  étaient  indispensables;  je  m'étonne  qu'il 
ne  nous  les  ait  pas  donnés  hier  quand  je  lui  ai  demandé  s'il 
avait  vu  les  médecins  traitants.  Est-ce  que  l'opinion  du  docteur 
Socquet,  hier,  était  basée  uniquement  sur  l'examen  de  la  malade 
et  les  certificats  qui  sont  au  dossier?  M.  le  docteur  Socquet  a-t-il 
reçu,  non  pas  oralement,  mais  par  écrit,  des  renseignements  du 
médecin  traitant  ? 

M.   LE  DOCTEUR  SOCQUET.  —  Oui. 

Me  Clemenceau.  — Ces  renseignements  ont  été  très  graves 
puisqu'ils  indiquaient  une  syncope. 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Et  un  évanouissement. 

Me  Clemenceau.  —  Des  choses  très  graves  qui  ont  servi  au 
docteur  à  asseoir  son  opinion  ! 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Pardon,  elles  l'ont  confirmée. 
J'avais  évidemment  besoin  de  renseignements  complets  et 
exacts  pour  m'éclairer  et  être  jplus  certain. 

M.  le  Président,  aux  défenseurs.  —  Avez-vous  d'autres 
questions  à  poser  au  témoin  ? 

(Au  témoin)  Docteur,  retirez-vous. 

M.  Zola.  —  Il  est  bien  entendu,  n'est-ce  pas,  que  l'honorable 
témoin  n'a  reçu  aucune  confidence  au  sujet  des  deux  lettres  du 


—  210  — 

commandant  Esterhazy  qui  se  trouvent  encore  entre  les  mains 
de  M"10  de  Boulancy  et  dans  lesquelles  il  y  a  des  outrages  à 
l'armée  ? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Du  tout.  Il  n'y  a  pas  eu  de  confi- 
dence. 

M.  Zola.  —  Je  retire  le  mot  confidence. 

Est-ce  qu'il  n'a  pas  été  question,  dans  la  conversation,  des 
deux  lettres  que  Mlue  de  Boulancy  a  entre  les  mains  —  elle  en  a 
encore  beaucoup  d'autres  —  mais  des  deux  lettres  particulière- 
ment, qui  sont  entre  les  mains  de  M,ue  de  Boulancy  ou  de  son 
conseil,  et  dans  lesquelles  le  commandant  Esterhazy  aurait 
employé  des  mots  très  outrageants  pour  l'armée  et  pour  la 
France? 

M.   LE  DOCTEUR  SOCQUET.  — Non. 

M.  Zola.  —Parfait! 

M''  Clemenceau.  —  Dans  ces  conditions,  j'ai  l'honneur  de 
déposer  les  conclusions  que  voici  : 

Conclusions 

relatives  a  la  commission  de  trois  médecins-experts 

pour  examiner  l'état  de  Mme  de  Boulancy. 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que  M.  le  docteur  Socquet,  médecin  expert,  commis  parla 
Cour  pour  examiner  l'état  de  Mme  de  Boulancy,  s'est  borné  à  dire 
que  la  comparution  de  ce  témoin  pourrait  avoir  pour  elle  un  dan- 
ger très  sérieux  et  qu'il  ne  prenait  pas  sur  lui  d'autoriser  cette  dame  ; 

Attendu  que  ce  témoignage  est  de  la  plus  haute  importance  et  est 
absolument  indispensable  pour  arriver  à  la  manifestation  de  la 
vérité  ; 

Par  ces  motifs, 

Commettre  trois  médecins  experts  pour  examiner  l'état  de  M1111'  de 
Boulancy,  et  dire  si  elle  est  en  état  de  comparaître  comme  témoin 
pour  déposer  devant  la  Cour  d'assises. 

Me  Clemenceau.  —  Permettez  moi.  Messieurs,  d'appuyer 
d'un  mot  ces  conclusions.  La  Cour  vient  d'apprendre  aujour- 
d'hui que  l'opinion,  exprimée  hier  par  l'expert  à  cette  barre, 
n'était  pas  une  opinion  résultant  de  son  seul  examen,  mais  qu'elle 
était  basée  sur  des  renseignements  venant  du  médecin  trai- 
tant; que  ces  renseignements  étaient  extrêmement  graves 
puisqu'ils  indiquaient  qu'à  la  suite  d'une  sortie  de  la  malade 
pour  se  rendre  chez  son  médecin,  elle  avait  dû  s'aliter  à  la  suite 
d'une  syncope,  d'un  évanouissement. 

Il  est  bien  certain  que  ces  indications,  —  fournies  par  le 
médecin  traitant,  qui  ne  peut  en  justice  avoir  aucune  autorité, 
—  ont  été  de  nature  à  asseoir  l'opinion  de  M.  le  docteur  Soc- 
quet. 


—  211  — 

Dans  ces  conditions,  —  il  n'y  a  dans  ma  pensée  aucun  doute 
sur  les  capacités  médicales  de  M.  le  docteur  Socquet,  —  mais, 
comme  il  s'agit  surtout  là  d'une  impression  générale,  je  sup- 
plie la  Cour,  en  lui  répétant  que  ce  témoignage  a  la  plus  grande 
importance,  en  lui  répétant  que  nous  insistons  tous  dans  ce 
sens,  parce  que  nous  estimons  que  MM.  les  jurés  doivent  être 
éclairés  sur  ce  point,  je  demande  à  la  Cour  de  faire  droit  à  mes 
conclusions, 

M.  le  Président.  —  Monsieur  le  docteur  Socquet,  lorsque 
vous  avez  émis  hier  une  opinion  sur  l'état  de  santé  de  M"IC  de 
Boulancy,  était-ce  simplement  sur  le  dire  de  votre  confrère  ou 
bien  était-ce  après  avoir  examiné  Mme  de  Boulancy  ? 
'  Me  Clemenceau.  —  Je  n'ai  jamais  émis  une  semblable  affir- 
mation qui  eût  été  injurieuse  pour  M.  le  docteur  Socquet. 

M.  le  dogteur  Sogquet.  —  J'ai  fait  un  examen  et  j'ai  com- 
plété par  les  renseignements  de  mes  confrères  :  c'est  ainsi  que 
tout  médecin  qui  se  respecte  doit  procéder. 

J'ai  procédé  dans  ces  conditions,  et  je  suis  très  surpris  de 
voir  contester  les  déclarations  que  j'ai  faites  hier  et  les  affirma- 
tions que  j'ai  apportées. 

M1'  Clemenceau.  —  Mais  non,  nous  ne  les  contestons  pas. 

M.  le  Président.  — Ne  parlez  pas  tous  en  même  temps. 

Monsieur  le  docteur  Socquet,  je  vous  demande  si  uest  sim- 
plement sur  le  dire  de  votre  confrère  que  vous  avez  jugé  l'état 
de  Mme  de  Boulancy  assez  grave  pour  qu'elle  ne  pût  se  présenter 
à  l'audience,  ou  si  c'est  après  l'avoir  examinée  vous-même  ? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  C'est  après  l'avoir  examinée.  J'ai 
complété  mon  examen  par  d'autres  renseignememts. 

M.  le  Président.  — Mais  c'est  alors  sur  les  dires  de  votre 
confrère  ? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Non,  monsieur  le  Président,  ce 
n'est  pas  sur  les  dires  de  mon  confrère . 

M.  le  Président.  —  Par  conséquent,  vous  l'avez  examinée 
vous-même  ? 

M.  le  docteur  Socquet.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  jugé  son  état  qu'après 
l'avoir  examinée?...  C'est  un  renseignement  pour  éclairer  la 
Cour. 

Me  Clemenceau.  —  J'estime  que  s'il  m'était  venu  à  la 
pensée... 

M.  le  Président.  —  Je  ne  parle  pas  de  vos  questions,  c'est 
en  dehors. 

Mfi  Clemenceau.  —  Si  je  n'ai  pas  le  droit  de  prendre  la  parole, 
il  faut  me  la  retirer. 

M.  le  Président.  —  Mais,  puisque  vous  posez  des  questions, 
vous  avez  parlé. 

Je  voulais  éclairer  la  Cour. 

Me  Clemenceau.  —  Je  n'ai  pas  interrogé  M.  le  Président.  Je 
pose  des  questions  à  M.  le  docteur  Socquet  :  si  M.  le  Président 


—  212  — 

m'arrête  dès  mes  premiers  mots,  il  est  évident  que  je  ne  pourrai 
rien  apprendre. 

Si  j'avais  dit  que  M.  le  docteur  Sooquet  avait  déposé  sans  avoir 
vu  Mme  de  Boulancy,  sans  l'avoir  examinée,  j'aurais  fait  injure 
à  M.  le  docteur  Socquet.  Je  ne  l'ai  jamais  dit,  et  ma  pensée  n'a 
jamais  été  que  M.  le  docteur  Socquet  eût  agi  ainsi,  et  je  n'ai 
jamais  mis  en  doute  sa  compétence. 

M.  le  docteur  Socquet  a  dit  —  ce  sont  ses  dernières  paroles 
d'hier  :  «  C'est  une  affaire  d'opinioa.  »  Eh  bien  !  je  demande  trois 
médecins  pour  infirmer  ou  confirmer  cette  opinion. 

M.  le  Président,  à  M.  l'Avocat  général.  —  Monsieur  l'Avo- 
cat général?  (M.  V Avocat  général  déclare  n'avoir  aucune 
observation  à  présenter.) 

M.  le  Président.  —  La  Cour  rendra  son  arrêt  après  la  sus- 
pension d'audience. 

M.  le  Président  à  V  Huissier- Aaudiencier .  —  -  Faites  venir 
M.  du  Pat  y  de  Clam. 

DÉPOSITION  DE  M.  LE  LIEUTENANT- 
COLONEL  DU  PATY  DE  CLAM 

[Le  témoin  après  s'être  avancé  dans  le  prétoire,  d'un  pas 
cadence,  salue  militairement  la  Cour,  fait  un  demi-tour, 
pour  faire  face  au  jury  qu'il  salue  aussi  militairement,  et 
se  tient  à  la  barre  dans  une  attitude  militaire,  -  ce  qui 
soulève  les  rires  de  l'auditoire.  Puis  il  prête  serment.) 

M.  le  Président.  —  Quelle  est  la  question,  maître  Labori  ? 

M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam.  —  Auparavant,  je  deman- 
derai à  dire  quelques  mots. 

Monsieur  le  Président,  je  suis  appelé  ici  pour  déposer  sur 
Fafîaii  e  Esterhazy .  Je  suis  prêt  à  répondre  à  toutes  les  questions, 
excepté  celles  qui  concernent  le  secret  professionnel. 

Mais  je  viens,  avec  Une  profonde  tristesse,  constater  qu'on  a 
ici  touché  à  des  questions  de  ma  vie  privée.  Cela  ne  me  gène 
pas  personnellement,  car  j'ai  toujours  agi  en  galant  homme. 
J'ai  l'estime  de  mes  chefs,  cela  me  suffit. 

Mais  ce  que  je  n'admets  pas,  c'est  qu'on  se  soit  permis  de  tou- 
cher à  l'honneur  d'une  jeune  fille  toujours  respectée. 

Je  demande  à  la  Cour,  au  nom  de  l'honneur  français,  d'écarter 
des  débats  dépareilles  questions,  et  je  répondrai  à  toutes  les 
autres. 

M.  le  Président.  —  Mais  ici,  à  l'audience,  il  n'a  pas  été 
question. . . 

Me  Labori.  —  Voulez-vous  me  permettre,  monsieur  le  Prési- 
dent, de  répondre  un  mot  à  l'observation  de  M.  le  colonel  du 
Paty  de  Clam,  qui  ne  peut  viser  que  moi  ? 

M.  le  colonel  Dr  Paty  de  Glam.  —  Je  n'ai  visé  personne. 

Me  Labori.  —  M.  du  Paty  de  Clam  a  dû  voir  dans  les  jour- 


—  213  — 

naux  des  comptes  rendus  inexacts  de  cette  audience  :  ils  le 
sont  pour  la  plupart;  et  c'est  pourquoi,  si  le  témoin  n'avait 
pas  pris  la  parole  à  ce  sujet,  j'aurais  le  premier  demandé 
la  permission  de  préciser  un  point  complètement  dénaturé. 
Au  surplus,  quant  aux  injures  à  mon  endroit,  en  ce  qui  me 
concerne,  je  n'en  tiens  pas  compte. 

Je  n'ai  parlé  ici  que  d'une  seule  femme  :  Mlle  Blanche  de 
Comminges . 

Toute  la  presse  a  paru  penser  que  j'insinuais,  ou  que  je  vou- 
lais dire  qu'il  y  avait  eu,  entre  Mlle  de  Comminges  et  M.  le  co- 
lonel du  Paty  de  Clam,  des  relations  privées  qui  pouvaient  être, 
à  un  point  de  vue  quelconque,  susceptibles  d'interprétations 
fâcheuses.  Rien  n'a  jamais  pu,  dans  cet  ordre  d'idées,  être 
dans  ma  pensée. 

Mlle  Blanche  de  Comminges  est  une  jeune  fille  de  cinquante 
cinq  ans;  elle  est  l'amie  de  M.  le  colonel  Picquart,  son  nom  a  été 
employé  dans  les  télégrammes  que  M.  le  colonel  Picquart  con- 
sidère comme  faux  et  à  l'égard  desquels  il  a  déposé  une  plainte. 

\llle  Blanche  de  Comminges,  si  je  ne  me  trompe,  a  été  égale- 
ment en  relations  avec  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam,  et,  par 
conséquent,  le  témoin  pourra  donner  son  assentiment  aux  dé- 
tails que  je  donne  en  ce  moment. 

Les  autres  personnes  de  la  famille  du  Paty  de  Clam  dont  il 
peut  être  question,  je  n'ai  même  pas  prononcé  leurs  noms,  et 
il  est  bien  inutile  de  dire  qu'elles  n'ont  rien  à  faire  dans  ce 
procès. 

Seulement,  comme  je  tiens  absolument  à  ce  que  M.  du  Paty 
de  Clam  apporte  ce  qu'il  a  à  dire,  à  ce  que  les  questions  que  j'ai 
à  poser  sur  la  famille  de  Comminges  et  sur  Mlle  Blanche  de 
Comminges  et  qui  peuvent  se  trouver  en  rapport  avec  l'affaire 
Esterhazy  soient  posées  et  qu'il  y  réponde. . . 

M.  le  Président.  —  Eh  bien  f  quelles  sont  les  questions? 

Me  Labori.  —  Tout  d'abord,  j'ai  à  faire  une  première  obser- 
vation, c'est  que  j'avais  à  interroger  très  longuement  M.  du 
Paty  de  Clam  sur  l'information  judiciaire  dans  laquelle  il  a 
joué  un  rôle  dans  l'affaire  Dreyfus.  Mais  je  tiens  à  indiquer  que 
je  renonce  en  ce  moment  à  une  quinzaine  de  questions  :  c'est 
montrer  à  la  Cour  que,  après  avoir  pris,  au  point  de  vue  juri- 
dique, toutes  les  précautions  que  je  croyais  utiles  à  notre  dé- 
fense dans  cette  affaire,  je  suis  aussi  préoccupé  que  quiconque 
de  ne  pas  alourdir  le  débat. 

Cela  dit,  j'aborde  les  différentes  questions.  Tout  d'abord,  M. 
du  Paty  de  Clam  a-t-il  connu  M.  de  Comminges  père  ? 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question. 

M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam.  —  Oui,  monsieur  le  Pré- 
sident. 

Me  Labori.  —  A-t-il  eu  une  correspondance  avec  une  ou  deux 
personnes  de  sa  famille  ? 

M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam.  —  C'est  ici,  monsieur  le 
Président,  que  je  demande  à  me  taire.  Je  ne  puis  rien  révéler  ; 


—  214  — 

cela  touche  à  l'honneur  d'une  famille,  à  la  mémoire  d'un  mort, 
et  je  ne  le  ferai  pas  ! 

(  i'est  le  terrain  privé,  c'est  mon  domaine,  et  personne  n'a 
droit  d'y  toucher  I 

Cela  n'a  aucun  rapport  avec  l'aiiaire  Esterhazy,  et  je  ne  ré- 
pondrai rien  là-dessus. 

MK  Labori.  —  Enfin,  monsieur  le  Président  ? 

M.  le  Président.—  Vous  entendez  la  réponse? 

Me  Labori.  — Mais,  monsieur  le  Président,  j'entends  la  ré- 
ponse, et  j'entends  aussi  que,  si  vous  l'acceptez  pour  bonne,  je 
ne  fais  pas  de  même. 

M.  le  Président.  —  Parfaitement. 

M'-  Labori.  —  Je  ne  fais  pas  de  même,  et  je  dirai  pourquoi, 
si  vous  le  permettez? 

M.   le  Président. — Dites. 

Me  Labori.  — Voilà  une  audience  d'assises  comme  je  n'en 
ai  pas  encore  vu.  On  emploie  ici  tous  les  moyens  pour  que  la 
lumière  ne  soit  pas  faite  sur  aucun  point. 

M.  le  Président.  —  Ce  sont  vos  témoins. 

M''  Labori.  —  Pardon,  ce  sont  des  témoins  ! 

M.  du  Paty  de  Clam  est  appelé  parce  que  nous  avons  voulu 
les  débats  au  grand  jour  et  complets.  Et  sur  toutes  les  questions 
que  nous  posons,  à  défaut  d'une  bonne  raison,  on  en  donne 
deux  mauvaises, pour  ne  pas  répondre! 

Quand  il  y  a  eu  débat  à  huis  clos,  on  dit  :  «  Nous  ne 
répondrons  pas  parce  qu'il  y  a  eu  huis  clos.  » 

Et  je  dis  ceci  à  MM.  les  jurés  :  N'êtes-vous  pas  dignes  de 
garder  un  secret  tout  comme  des  officiers  français?  S'il 
faut  le  huis  clos,  qu'on  le  fasse  !  Qu'on  ne  se  défie  pas  de 
vous  ! 

Ensuite,  on  invoque  le  secret  professionnel  !  Quand  cela  ne 
tient  pas  debout,  on  invoque  le  secret  d'Etat  !  Et  puis,  quand  on 
n'a  ni  secret  professionnel,  ni  secret  d'Etat,  ni  huis  clos  à  invo- 
quer, on  invoque  le  secret  privé  ! 

Alors,  moi,  je  n'ai  plus  rien  à  demander  à  M.  du  Patv  de 
Clam  ! 

M.  le  Président. —  Maître  Clemenceau,  avez-vous  quelques 
questions  ?  (Me  Clemenceau  fait  un  signe  de  dénégation.) 

M.  le  Président.  —  Monsieur  du  Paty  de  Clam,  vous  pouvez 
vous  retirer. 

(Le  témoin  se  retire  après  avoir  salué  militairement  la 
Cour,  puis  le  Jury,  et  regagne  sa  place  dans  la  même  alti- 
tude qiià  son  entrée.  —  Hilarité  générale.) 


215 


DÉPOSITION 
DE  M.  LE  CAPITAINE  DE  GOMMINGES 

(Lé  témoin  prête  serment.) 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  est  la  question  ? 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  l'incident  qui  vient  de 
se  produire  m'oblige  à  vous  demander  la  permission  de  donner 
un  mot  d'explications  à  M.  le  capitaine  de  Comminges  avant  de 
poser  la  question  que  j'ai  à  lui  adresser. 

M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam,  avant  de  déposer,  a  protesté, 
monsieur  le  capitaine  de  Comminges,  contre  ce  qu'il  appelait  des 
attaques  faites  à  une  honorable  famille,  à  une  jeune  fille  de  cette 
famille.  J'ai  expliqué  que  personne  de  cette  honorable  famille, 
qui  est  la  vôtre,  n'avait  été  attaqué  ;  qu'on  n'avait  prononcé 
qu'un  nom,  celui  de  Mlle  Blanche  de  Comminges ,  qui 
n'a  jamais  été,  à  aucun  moment,  dans  l'esprit  de  personne, 
soupçonnée  de  jouer  en  quoi  que  ce  soit,  dans  aucun  des  faits 
relatifs  ou  connexes  aux  affaires  qui  nous  occupent,  un  rôle 
susceptible  d'être  attaqué  ou  suspecté. 

M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  a  rendu  hommage  à  ma  décla- 
ration el  il  a  reconnu  avec  moi  que  les  interprétations  données 
par  certains  journaux  à  mes  paroles  étaient  inexactes. 

Cela  dit,  j'ai  interrogé  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  sur  la 
question  de  savoir  s'il  avait  connu  la  famille  de  Comminges.  Sa 
première  réponse  a  été  pour  dire  que  c'était  là  une  question 
d'intérêt  privé  à  laquelle  il  ne  répondrait  pas,  et  M.  le  Président 
a  considéré  que  cette  réponse  était  satisfaisante. 

J'ai  protesté.  Et  comme  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  n'a  pas 
déposé,  —  car  à  la  suite  de  cette  réponse,  qui  indiquait  que  je 
n'aurais  de  certains  témoins,  dans  cette  affaire,  que  des  réponses 
qui  ne  pourraient,  étant  incomplètes,  qu'augmenter  les  ténèbres 
et  compliquer  les  difficultés  qu'ont  les  hommes  de  bonne  foi  à 
faire  la  lumière  !  — j'ai  renoncé  à  l'interroger  davantage. 

Dans  ces  conditions,  monsieur  le  capitaine  de  Comminges,  en 
ce  qui  me  concerne,  je  me  garderai  de  vous  poser  aucune  ques- 
tion. Si  vous  avez  quelques  explications  à  fournir  au  jury,  je 
vous  laisserai  le  soin  de  les  fournir  spontanément.  Quanta  moi, 
j'aurai  l'honneur  de  ne  rien  vous  demander. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  quelque  chose  à  dire  à 
MM.  les  jurés? 

M.  le  capitaine  de  Comminges.  —  Je  n'ai  rien  à  dire, 
monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  — Maître  Clemenceau,  avez-vous  des  ques- 
tions ? 

Me  Clemenceau.  —  Non,  monsieur  le  Président. 


—  210  — 

M.  le  Président,  au  témoin. —  Vous  pouvez  vous  retirer. 

(A  l'huissier  audiencier.)  Appelez  un  autre  témoin.  —  Quel 
est  le  témoin  suivant? 

L'Huissier  audiencier.  —  (."est  M.  Souffrain. 

M.  le  Président.  —  Huissier,  est-ce  que  M.  le  colonel  Henry 
est  présent  ? 

L'Huissier  audiencier.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Peut-on  l'entendre,  maître  Labori? 

Me  Labori.  —  Parfaitement,  monsieur  le  Président. 


DÉPOSITION 
DE    M.    LE    LIEUTENANT-COLONEL    HENRY 

Chef  du  service 
des  renseignements  au  Ministère  de  la  guerre. 

{Le  témoin  prête  serment.) 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  cruelle  est  la  question  que 
vous  désirez  poser? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Si  vous  êtes  souffrant, 
voulez-vous  vous  asseoir? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Pour  le  moment,  merci,  monsieur 
le  Président. 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Henry  voudrait-il  nous  dire  ce 
qu'il  y  a  d'exact  dans  les  faits  énoncés  dans  le  rapport  de 
M.  le  commandant  Ravary,  et  quelles  sont  les  pièces  que  M.  le 
colonel  Picquart  aurait  prises  dans  le  dossier? 

M.  le  colonel  Henry  voudrait-il  nous  dire  ce  qu'il  y  a  d'exact 
dans  la  scène  exposée  dans  ce  rapport,  et  qui  se  serait  passée 
en  sa  présence,  dans  le  cabinet  de  M.  le  colonel  Picquart,  entre 
M.  Leblois  et  le  colonel  Picquart? 

M.  le  Président.  —  H  y  a  deux  questions  :  la  première  con- 
cerne le  dossier  volé  dans  l'armoire  de  votre  cabinet. 

M.  le  colonel  Henry.  —  J'étais  absent  lorsque  le  dossier  a 
été  pris  par  le  colonel  Picquart.  J'étais  en  permission  au  mois 
d'août  ou  septembre  1896.  Le  colonel  Picquart  a  demandé  le 
dossier  à  M.  Gribelin  qui  le  lui  a  remis. 

M.  le  Président,  se  tournant  vers  les  défenseurs.  — 
M.  Gribelin  a  fait  la  même  réponse. 

M.  le  colonkl  Henry.  —  M.  Gribelin,  l'archiviste,  auquel 
j'avais  remis  la  clé  ainsi  que  le  mot  de  mon  armoire.... 

M''  Labori.  —  Ainsi,  il  résulte  de  la  déposition  de  l'honorable 
témoin.... 

M.  le  Président.  —  M.  Gribelin  était  sous  les  ordres  de 
M.  le  colonel  Picquart. 


—  ^217  — 

Me  Labori.  —  Mais,  quel  était  alors  le  grade  de  M.  le  colonel 
Henry? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Chef  de  bataillon. 

Me  Labori.  —  Sous  les  ordres  de  qui  était-il  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Sousles  ordres  du  colonel  Picquart. 
Pas  à  ce  moment,  puisque  j'étais  en  permission. 

Me  Labori.  —  Le  chef  du  service  était  M.  Picquart.  Par  con- 
séquent, si  j'ai  bien  compris,  M.  le  colonel  Picquart,  qui  était  le 
chef  du  service,  a  demandé  à  M.  Gribelin,  qui  était  sous  ses 
ordres  comme  M.  le  commandant  Henry  lui-même,  de  lui 
remettre,  en  ouvrant  l'armoire  avec  la  clé,  c'est-à-dire  dans  les 
conditions  les  plus  naturelles,  un  dossier  qui  était  dans  le  ser- 
vice de  M.  le  colonel  Picquart?  C'est  bien  cela? 

M.  le  colonel  Henry.  — Parfaitement.  Si  j'avais  été  présent, 
j'aurais  fait  observer  au  colonel  Picquart  que  ma  consigne, 
consigne  que  m'avait  donnée  du  reste  le  colonel  Sandherr,  con- 
sistait en  ceci  :  que  je  ne  devais  donner  ce  dossier  à  qui  que  ce 
soit,  pour  en  prendre  connaissance,  qu'en  présence  du  sous- 
chef  d'état-major,  du  chef  d'état-major  et  de  moi. 

M.  le  Président.  —  C'est  M.  le  colonel  Sandherr  qui  avait 
donné  les  ordres.  Il  est  mort,  je  crois. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Il  était  malade;  il  n'avait  plus  sa 
connaissance. 

Me  Labori.  —  Dans  ces  conditions,  M.  le  colonel  Sandherr  avait 
été  remplacé  par  M.  le  colonel  Picquart.  Mais  M.  le  colonel 
Henry  invoque  contre  M.  le  colonel  Picquart,  son  chef  alors, 
une  consigne  qui  aurait  été  donnée  par  son  chef  antérieur; 
c'est  bien  cala?  Monsieur  le  colonel  Henry  voudrait-il  nous 
dire  quia  succédé  aux  bureaux  de  la  guerre  au  colonel  Picquart  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Le  successeur  du  colonel  Picquart 
est  le  général  Gonse,  sous -chef  d'état-major  général,  car  c'est 
au  général  Gonse  que  le  colonel  Picquart  a  remis  son  service 
lorsqu'en  1897,  au  mois  de  novembre,  il  est  parti  en  mission. 

Me  Labori.  —  Qui  est-ce  qui  est  actuellement,  dans  le  ser- 
vice, sous  les  ordres  du  général  Gonse? 

M.  LE  COLONEL  HENRY.  —  Moi. 

Me  Labori.  —  Merci. 


RAPPEL  DE  M.  LE  GÉNÉRAL  GONSE 

M.  le  Président,  cherchant  du  regard  dans  la  salle.  —  M.  le 
général  Gonse?  à  Me  Labori  :  Vous  n'avez  plus  de  questions  à 
poser  à  M.  Henry? 

Me"  Labori.  —  Si,  monsieur  le  Président. 

M.  le  général  Gonse  arrive  à  la  barre) 

M.  le  Président.  —  Monsieur  le  général,  vous  venez  d'en- 
tendre la  déclaration  de  M.  le  colonel  Henry.  Ce  qu'il  a  dit  est 
bien  exact? 


—  218  — 

M.  le  général  G-oxse.  —  Parfaitement. 

M.  le  Président.  —  Voulez-vous,  puisque  vous  êtes  en  ce 
moment  à  la  barre,  nous  parler  un  peu  des  lettres  dont  vous 
avez  parlé  hier  et  qui  ont  été  reproduites  dans  un  certain  nom- 
bre de  journaux. 

M.  le  général  GrONSE.  —  Monsieur  le  Président,  j'ai  dit  hier 
au  sujet  de  mes  lettres,  que  ces  lettres  avaient  été  provoquées 
par  M.  le  colonel  Picquart,  qui  m'a  écrit  alors  que  j'étais  en 
permission.  Elles  avaient  surtout  été  provoquées  par  une  vi- 
site que  le  colonel  Picquart  était  venu  me  faire  à  la  campagne. 

Par  conséquent,  ces  lettres  n'étaient  que  la  suite  d'une  con- 
versation et,  pour  les  comprendre,  il  faut  savoir  quelle  était 
cette  conversation.  Elle  était  la  suivante  : 

Le  colonel  Picquart  était  venu  m'apporter  des  soi-disant 
preuves  de  la  culpabilité  du  commandant  Esterhazy  ;  c'étaient 
des  présomptions,  ce  n'étaient  pas  des  preuves,  et  c'était  pour 
cela  que  je  lui  avais  dit  :  «  Continuez  votre  enquête  dans  l'ordre 
d'idées  que  vous  avez  commencé.  » 

Je  l'ai  dit  hier,  je  le  répète  aujourd'hui. 

Je  lui  avais  dit  aussi  :  Ne  réunissez  pas  les  affaires  Esterhazy 
et  Dreyfus.  Laissez  Dreyfus  de  côté.  Reprenez,  si  vous  le 
voulez,  —  et  c'est  votre  droit,  c'est  votre  devoir,  —  reprenez  la 
suite  de  l'enquête  sur  le  commandant  Esterhazy,  pour  savoir 
exactement  jusqu'où  peut  aller  le  degré  de  culpaîjilité  que  vous 
pouvez  lui  imputer,  mais  laissez  toujours  de  côté  l'affaire 
Dreyfus. 

C'est  dans  cet  ordre  d'idées  que  nous  avons  causé  pendant 
plusieurs  heures,  lorsqu'il  est  venu  me  trouver  à  la  campagne. 

Par  conséquent,  mes  lettres  n'étaient  que  la  suite  de  cette 
conversation.  Dans  une  première  lettre,  le  lendemain  de  la  con- 
versation, le  colonel  Picquart  m'écrivit  et  me  dit  qu'il  avait 
écouté  ce  que  je  lui  avais  exposé,  mais  qu'il  fallait  continuer 
à  faire  la  lumière. 

Je  lui  répondis  :  «  C'est  tout  naturel;  continuez  dans  l'ordre 
d'idées  que  je  vous  ai  indiqué.  Ne  faites  pas  faire  d'expertises 
d'écritures  ;  ce  n'est  pas  votre  affaire,  ce  n'est  pas  votre  droit  : 
vous  n'êtes  pas  officier  de  police  judiciaire,  vous  ne  pouvez  pas 
constituer  des  experts  assermentés.  Mais  recherchez  la  culpa- 
bilité auprès  des  officiers  qui  ont  connu  M.  Esterhazy,  sur  les 
champs  de  tir  qu'il  a  pu  fréquenter,  où  il  a  pu  demander  des 
renseignements  confidentiels  aux  ufficiers  d'artillerie.  Et  en- 
core, faites  interroger  discrètement  les  sous-officiers  qui  ont  pu 
copier  des  renseignements  confidentiels  et  qui  par  conséquent 
auraient  pu  indiquer  le  degré  plus  ou  moins  grand  de  culpabi- 
lité de  cet  officier.  » 

Il  me  répondit  :  «  Après  avoir  bien  lu  votre  lettre,  je  mar- 
cherai d'après  les  instructions  que  vous  me  donnez,  mais  j  "ai 
des  indices  nombreux  et  un  fait  grave  dont  je  vous  parlerai  à 
votre  retour,  m'indiquant,  me  démontrant  qu'une  famille,  sur 
laquelle  on  s'est  trompé,  va  faire  un  gros  scandale.  Je  vous  de- 


—  219  — 

mande  de  prendre  les  devants  et  d'éviter  ce  scandale   ou  d'en 
prendre  la  tête,  c'est-à-dire  de  prendre  la  tête  du  mouvement  ». 

Je  lui  répondis  le  lendemain —  c'était  le  7  ou  le  8,  cela  se 
passait  les  7,  8,  9  et  10  septembre,  autant  que  je  puis  me  rap- 
peler —  le  lendemain  donc,  je  lui  répondis  :  «  Malgré  tout  ce  que 
contient  d'inquiétant  votre  lettre,  je  persiste  dans  mon  premier 
sentiment.  »  Ce  qui  voulait  dire,  —  et  le  colonel  Picquart  devait 
le  comprendre,  —  de  se  reporter  à  notre  premier  entretien;  cela 
voulait  dire  aussi  :  contrôlez  dans  l'ordre  d'idées  que  je  viens 
de  vous  indiquer  tout  à  l'heure,  c'est-à-dire  interrogez  les  sous- 
officiers,  les  officiers  d'artillerie  qui  ont  pu,  soit  communiquer, 
soit  copier  des  documents  secrets  ou  compromettants.  C'était 
toujours  dans  cet  ordre  d'idées- là. 

Et  j'ajoutais  :  «  Évitez  les  démarches  irréparables.  » 

En  eifet,  dans  l'état  de  la  question,  comme  il  n'y  avait 
que  des  présomptions,  il  n'y  avait  pas  lieu  de  faire  arrêter  un 
officier,  et  le  colonel  Picquart  voulait  me  proposer  de  me 
joindre  à  lui  pour  faire  arrêter  le  commandant    Esterhazy. 

Eh  bien!  je  n'ai  jamais  voulu  entrer  dans  cette  voie-là,  attendu 
que,  quand  il  n'y  a  que  des  présomptions,  il  me  semble  tout 
naturel  d'attendre  pour  fortifier  l'opinion  qu'on  peut  avoir. 

Voilà  tout  ce  que  je  lui  ai  dit  dans  mes  lettres. 

Par  conséquent,  je  renouvelle  la  déclaration  que  je  lui  ai 
faite  :  je  voulais  distinguer  et  disjoindre  les  affaires  Dreyfus 
et  Esterhazy;  je  voulais  laisser  l'affaire  Dreyfus  complète- 
ment en  dehors  du  débat.  Je  donnais  au  colonel  Picquart  le 
conseil  de  continuer  à  rechercher  la  culpabilité  du  comman- 
dant Esterhazy,  qui  pouvait  être  le  complice  de  Dreyfus,  — 
je  n'en  savais  rien,  —  qui  pouvait  être  un  autre  coupable,  — 
il  aurait  pu  y  en  avoir  plusieurs  ;  —  c'était  à  lui  à  rechercher, 
dans  l'ordre  d'idées  qu'il  m'avait  indiqué.  Et  nous  étions,  je 
crois,  complètement  d'accord  à  ce  sujet. 

Par  conséquent,  je  suis  très  étonné  que  des  lettres  qui 
suivaient  une  conversation,  une  conversation  dans  un  sens 
bien  déterminé,  aient  été  interprétées  d'une  façon  absolument 
erronée.  Il  me  semble  que  c'est  moi  le  premier  qui  pouvais 
donner  à  cette  correspondance  le  sens  qu'elle  avait  réelle- 
ment. 

Maintenant,  je  suis  étonné,  d'autre  part,  que  cette  corres- 
pondance, qui  touchait  un  point  tout  à  fait  spécial  du  service 
des  renseignements  ait  été  divulguée,  attendu  qu'il  ne  s'agissait 
pas  de  poursuites  judiciaires  à  ce  moment-là,  qu'il  s'agissait 
de  présomptions,  je  n'ose  pas  dire  de  commencements  de 
preuves,  de  présomptions  fondées  sur  des  démarches  impru- 
dentes, peut-être  coupables  d'un  officier  ;  il  ne  s'agissait  donc 
pas  de  divulguer  ces  lettres,  et  j'aurais  été  tout  à  fait  étonné  si, 
à  ce  moment-là,  on  m'eût  dit  que  mes  lettres  devaient  être 
communiquées  à  des  tiers.  Il  ne  me  serait  jamais  venu  à  la 
pensée  de  communiquer  les  lettres  du  colonel  Picquart  à  qui 
que  ce  soit,  en  dehors  de  mes  chefs,  et  j'estime   que  c'est  du 


—  220  — 

devoir  le  plus  strict  de  conserver  pour  soi-même,  quand  on 
est  chef  du  service  des  renseignements  au  ministère  de  la 
guerre,  les  lettres  que  votre  chef  vous  écrit. 

Il  en  est  de  même  des  lettres  que  j'écrivais  au  colonel 
Picquart  pendant  qu'il  était  en  mission.  Elles  avaient  un 
caractère  privé,  je  le  veux  bien,  mais  elles  étaient  exclusive- 
ment du  service,  et  elles  étaient  si  bien  du  service  que  l'une 
d'elle  renfermait  des  instructions  secrètes  sur  des  points  que 
je  n'ai  pas  à  indiquer  ici,  et  j'avais  chiffré  cette  lettre  avec- 
un  chiffre  spécial  que  j'avais  eu  soin  de  prendre  avec  le  colo- 
nel Picquart. 

Je  ne  sais  pas  ce  qu'il  a  fait  de  cette  lettre,  je  ne  sais  s'il 
l'a  communiquée  aux  uns  et  aux  autres.  J'espère  qu'il  ne  l'a 
pas  fait,  qu'il  l'a  détruite  ou  brûlée. 

Je  vous  indique  cela  pour  vous  montrer  quelle  était  la  nature 
et  le  caractère  de  la  correspondance  que  j'entretenais  avec  le 
colonel  Picquart. 

Je  suis  obligé  de  dire  tout  cela  parce  que  j'estime,  comme  je 
le  disais  tout  à  l'heure,  que  le  service  des  renseignements  est 
un  service  tellement  sérieux  que  personne  au  monde  ne  doit 
le  connaître,  en  dehors  du  chef  du  service,  du  chef  d'Etat-major 
général  de  l'armée  et  du  Ministre  de  la  guerre. 

C'est  un  service  dans  lequel  l'officier  qui  le  dirige  assume 
des  responsabilités  énormes,  et,  par  conséquent,  il  doit  en 
connaître  tous  les  devoirs  et  toutes  les  charges. 

Le  prédécesseur  du  colonel  Picquart  est  mort  à  la  peine. 

Le  colonel  Sandherr  a  dû  quitter,  après  sept  ans,  le  service 
des  renseignements,  et  il  est  mort  à  la  peine  ;  à  peine  avait-il 
quitté  le  service,  qu  il  est  tombé  malade  et  ne  s'en  est  plus 
jamais  relevé. 

Par  conséquent,  c'est  un  service  écrasant,  je  ne  crains  pas 
de  le  dire,  et  il  faut  conserver  dans  ce  service  toutes  les  garan- 
ties de  secret,  de  discrétion  que  l'on  doit  avoir. 

C'est  tout  ce  que  j'ai  à  dire. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  avez-vous  d'autres 
questions? 

Me  Labori.  —  Oui,  monsieur  le  Président,  à  raison  de  ce 
fait  que  M.  le  général  Gonse  est  venu  fournir  des  renseigne- 
ments, j'ai  une  ou  deux  questions  à  lui  poser. 

M.  le  général  Gonse  voudrait-il  bien  nous  dire,  en  ce  qui 
concerne  la  première  partie  de  sa  nouvelle  déposition,  quels 
sont  les  documents  dont  il  est  question  dans  l'une  de 
ses  lettres,  et  au  sujet  desquels  il  se  pose  les  questions 
suivantes  :  «  Comment  ont-ils  pu  être  copiés  ?  —  Quelles  ont  été 
les  demandes  de  renseignements  faites  auprès  des  tiers?  » 

M.  le  général  Gonse.  —  Jepeuxtrès  bien  répondre  sur  cette 
question.  Cela  répond,  cela  complète  ce  que  je  disais  tout  à 
l'heure.  Le  colonel  Picquart  m'avait  dit  :  «  Le  commandant 
Esterhazy  cherche  à  aller  sur  les  champs  de  tir  de  l'artillerie, 
il  cherche  à  savoir  ce  qui  se  passe  sur  ces  champs  de  tir,  à 


—  221  — 

connaître  les  tirs  et  le  nouveau  matériel  d'artillerie  qu'on  expé- 
rimente sur  ces  champs  de  tir,  à  causer  avec  lesofliciers  d'ar- 
tillerie, et  il  leur  pose  des  questions  indiscrètes.  »  Eh  bien  ! 
c'était  tout  naturel  que  je  veuille  dire  dans  mes  lettres... 

Me  Labori.  —  Pardon  !  il  est  question  de  documents  qui  ont 
été  copiés.  Quels  sont  les  documents  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  Il  me  disait  que  dans  son  régiment, 
au  74e  régiment  d'infanterie,  le  commandant  Esterhazy  faisait 
copier  par  des  sous-officiers  des  pièces  plus  ou  moins  secrètes, 
des  rapports  secrets  qui  étaient  à  sa  disposition  et  des  docu- 
ments confidentiels.  Il  ne  m'indiquait  pas  la  nomenclature  de 
ces  documents,  et  je  lui  disais  et  répondais,  comme  je  l'avais 
fait  dans  la  conversation  :  «  Cherchez  les  documents  qu'il  a  pu 
faire  copier.  »  Il  était  en  relations  avec  le  colonel  du  74'',  il 
pouvait  être  en  relations  avec  les  colonels  des  régiments  d'ar- 
tillerie ;  il  pouvait  donc  demander  aux  uns  et  aux  autres  le 
résumé  des  conversations  du  commandant  Esterhazy,  ainsi 
qu'aux  officiers  d'artillerie.  D'autre  part,  il  pouvait  demander  à 
ces  officiers,  qu'il  pouvait  interroger  discrètement,  quelle  était 
la  nature  des  documents  qui  avaient  été  copiés  par  le  comman- 
dant Esterhazy. 

Et  je  dois  ajouter  que,  ni  sur  ce  point  ni  sur  d'autres,  je  n'ai 
rien  appris,  et  n'ai  eu  aucune  espèce  de  renseignements. 

C'était  dans  cet  ordre  d'idées  que  je  lui  avais  signalé  de  faire 
son  enquête,  et  il  ne  m'a  pas  donné  le  résultat  de  cette  en- 
quête. 

Me  Labori.  —  Voulez-vous  demander,  monsieur  le  Président, 
à  M.  le  général  Gonse  si  une  enquête  a  été  faite  au  point  de 
vue  de  l'écriture  ? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  On  vous  demande  si  une 
enquête  a  eu  lieu  au  sujet  de  l'écriture  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  Il  n'y  a  pas  eu  enquête  au  point 
de  vue  de  récriture.  Il  y  a  eu  seulement  des  communications, 
je  crois,  de  lettres  ou  de  fragments  de  lettres  du  commandant 
Esterhazy  à  différentes  personnes,  mais  je  n'attachais  aucune 
importance  à  ces  communications.  Je  disais  au  colonel 
Picquart  dans  la  conversation  :  «  Laissez  les  écritures  de  côté, 
vous  n'avez  rien  à  faire  avec  les  écritures.  » 

Me  Labori. — Je  demande  à  M.  le  général  Gonse  ce  qu'il  pense 
de  l'enquête  sur  les  écritures  :  je  lui  demande  si  une  enquête  a 
été  commencée  sur  les  écritures  :  est-ce  oui,  est-ce  non  ? 

M.  le  général  Gonse .  —  Il  n'y  a  pas  eu  d'enquête.  Il  s'agit 
de  savoir  ce  que  vous  appelez  enquête. 

Moi  j'appelle  enquête  sur  les  écritures  le  fait  de  constituer 
des  experts,  de  leur  faire  prêter  serment,  et  de  leur  faire  exami- 
ner les  documents. 

Je  crois  que  le  colonel  Picquart  a  communiqué  certaines 
phrases  à  différentes  personnes . 

M.  le  Président.  —  Mais  vous  n'en  êtes  pas  certain. 

Me  Labori.  —  Alors  pourquoi  M.  le  général  Gonse  écrit-il  : 


o>o  

«  La  continuation  de  Y  enquête  au  point  de  vue  des  écritures  a 
ce  un  grave  inconvénient  !  » 

Quand  une  enquête  n'a  pas  été  commencée,  on  ne  la  continue 
pas. 

M.  le  général  Gonse.  —  Le  mot  enquête,  dont  je  me  suis 
servi  dans  mes  lettres  ne  signifiait  pas  une  enquête  proprement 
dite,  puisqu'elle  était  faite  par  des  personnes  qui  n'avaient 
nulle  qualité  pour  la  faire. 

Me  Labori.  —  Je  ne  discute  pas  sur  les  mots. 

M.  le  général  Gonse.  —  Le  mot  enquête  n'est  évidemment 
pas  exact. 

Me  Labori.  —  Eh  bien  !  puisque  M.  le  général  Gonse  a  voulu 
•  lire:  «  La  continuation  de  l'examen  au  point  de  vue  des  écri- 
tures »  de  quelles  écritures  s'agissait-il  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  De  l'écriture  du  commandant  Ester- 
hazy  comparée  à  celle  du  bordereau. 

Me  Labori.  —  Alors,  comment  M.  le  général  Gonse  peut-il 
dire  qu'il  s'occupait  de  l'affaire  Esterhazy  et  qu'il  laissait 
l'affaire  Dreyfus  de  côté,  puisqu'il  s'agissait  du  bordereau  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  disais  au  colonel  Picquart  qu'il 
ne  s'occupât  point  du  bordereau. 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Vous  n'avez  pas  d'autres 
questions  ? 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président,  à  M.  le  général  Gonse.  —  Vous  n'avez  plus 
rien  à  dire  ?  {Le  témoin  fait  un  signe  de  dénégation.) 

Vous  pouvez  vous  retirer. 


DÉPOSITION 

DE  M.  LE  LIEUTENANT-COLONEL  HENRY 

(Suite) 

Me  Clemenceau,  s" adressant  à  M.  le  Président.  —  Voici  la 
question  que  je  vous  demanderai  de  vouloir  bien  poser  à  M.  le 
colonel  Henry  : 

M.  le  colonel  Henry  n'a-t-il  pas  écrit  à  M.  le  colonel  Picquart, 
-après  son  départ  du  ministère  ?  et,  dans  l'affirmative,  quel  était 
le  sens  général  de  la  lettre  ? 

M.  le" Président,  au  témoin.  —  Avez-vous  écrit  au  colonel 
Picquart  ? 

M.  le  colon el  Henry.  — Parfaitement. 

M.  le  Président.  —  Pouvez-vous  dire  quel  est  le  sens  de 
cette  lettre  ? 

M.  le  colonel  Henry,  d'une  voix  assez  basse.  —  En  réponse 
à  une  note.. .  Je  ne  puis  pas  parler  plus  haut,  je  suis  souffrant. 

J'ai  écrit  au  colonel  Picquart  à  la  fin  de  mai,  en  réponse  à 
•une  note  de  lui,  et  je  lui  disais  —  je  me  souviens  à  peu  près  du 


—  228  — 

sens,  mais  pas  très  bien,  car  je  n'ai  pas  revu  cette  lettre  depuis 
le  moi  de  mai  : 

«  En  réponse  à  votre  note  du  (je  ne  sais  si  c'est  12). . . 

Me  Clemenceau.  —  Cela  n'a  aucune  importance. 

M.  le  colonel  Henry.  —  «  ...j'ai  l'honneur  de  vous  informer 
qu'au  sujet  des  mots  mystère  et  mensonges  qui  sont  contenus 
dans  cette  note,  on  a  fait  une  enquête  au  Service.  De  cette  en- 
quête, il  résulte  que  le  mot  mystère,  du  moins,  peut  s'appliquer 
aux  faits  suivants  :  Ouverture  d'une  correspondance  à  laquelle 
personne,  ici,  n'a  jamais  rien  compris  et  qui  était  absolument 
étrangère  au  service;  ensuite,  ouverture  d'un  dossier  secret,  à 
la  suite  delaquelle  ouverture  des  indiscrétions  graves  ont  été 
commises  ;  et,  enfin,  propositions  faites  à  deux  officiers  du  Ser- 
vice de  certifier,  le  cas  échéant,  qu'un  document  placé  au  Ser- 
vice émanait  d'une  personne  connue.  » 

J'ajoutais  :  «  Quant  au  mot  mensonges,  je  ne  sais  où,  com- 
ment et  à  qui  l'appliquer. 

«  Veuillez,  je  vous  prie,  mon  colonel,  agréer  l'expression  de 
mes  sentiments  respectueux.  » 

C'est  cette  lettre,  paraît-il,  qu'on  appelle  irrespectueuse.  Je 
tenais  absolument  à  faire  voir  qu'elle  était  dans  la  iorme  vou- 
lue. Si,  du  reste,  elle  n'avait  pas  été  respectueuse,  le  colonel 
Picquart,  qui  était  colonel  alors  que  je  nétais  que  comman- 
dant, aurait  pu  le  relever;  il  ne  l'a  pas  fait  et  ne  s'est  jamais 
plaint. 

Me  Clemenceau.  —  Une  seule  question  :  Est-ce  que  M.  le  co- 
lonel Henry  n'a  pas  conféré  d'une  affaire,  —  dans  l'espèce  le 
nom  de  l'affaire  importe  peu,  —  directement  avec  M.  Leblois  ? 
Je  ne  demande  aucun  détail. 

M.  le  colonel  Henry. — Il  s'agit  de  l'affaire  Boulleau.  Un  jour, 
c'était  en... 

Me  Clemenceau.  —  Je  vais  préciser  ma  question  :  Le  colonel 
Henry  a-t-il  un  jour  conféré  directement  avec  M.  Leblois  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  C'est-à-dire  que  j'ai  causé  avec  le 
colonel  Picquart  en  présence  de  M.  Leblois.  Le  colonel  Pic- 
quart  a  dit  :  «  Quand  nous  serons  embarrassés  dans  une  ques- 
tion d'espionnage,  vous  pouvez  vous  en  rapporter  à  M.  Leblois, 
qui  est  avocat  et  pourra. . .  » 

Me  Clemenceau.  —  Quand  M.  le  colonel  Henry  voulait  en- 
voyer un  pli  et  s'assurer  qu'il  ne  serait  pas  ouvert,  quel  moyen 
employait-il  ?  Avait-il  des  moyens  matériels  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Je  ne  comprends  pas  très  bien. 

Me  Clemenceau.  — Je  répète  ma  question... 

M.  le  colonel  Henry.  —  Je  n'entends  pas  bien;  j'ai  pris  de 
la  quinine  hier,  je  suis  un  peu  sourd. 

Me  Clemenceau.  —  Je  demanderai  la  permission  à  la  Cour 
de  vous  poser  les  questions  directement,  alors  que,  légalement, 
je  devrais  m'adresser  à  M.  le  Président. 

Quand  vous  vouliez,  de  \otre  bureau,  envoyer  un  pli  contenant 
n'importe  quoi  dans  un  autre  bureau,  n'aviez-vous  pas  un  moyen 


—  224  — 

matériel  de  vous  assurer  que  ce  pli  ne  serait  pas  ouvert?  Quel 
était  ce  moyen  matériel  ? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Est-ce  que  vous  n'aviez  pas 
l'habitude  de  mettre  votre  signature  sur  les  plis  que  vous  ne 
vouliez  pas  qu'on  ouvrît  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Non,  Monsieur  le  Président. 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  n'avait  pas  l'habitude  de  faire 
cela? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Non. 

M.  le  Président.  —  Cependant,  un  des  témoins  nous  a  dit 
hier... 

Me  Labori  s' adressant  au  Président.  —  Pardon  !  Permettez- 
moi  d'intervenir  pour  demander  que  la  question  soit  posée  comme 
nous  le  demandons,  parce  que  nous  arriverons  à  une  contradic- 
tion si  le  témoin  n'est  pas  prévenu  à  l'avance.  Je  proteste.,  il  en 
a  déjà  été  trop  dit.  Je  demande  que  la  question  soit  ainsi  posée  : 
M.  le  colonel  Henry  l'a-t-il  fait  une  fois  ? 

Me  Clemenceau.  —  Un  mot  :  je  crois  que  la  loi,  en  exigeant 
que  les  témoins  soient  entendus  isolément,  les  uns  après  les 
autres,  en  ordonnant  que  les  témoins  n'assistent  à  aucune  partie 
des  débats  avant  d'avoir  déposé,  a  voulu  assurer  qu'à  aucun 
point  de  vue... 

M.  le  Président.  —  Quand  vous  aurez  fini  de  poser  vos  ques- 
tions, je  ferai  venir  qui  bon  me  semblera. 

M1' Labori.  —  Moi,  je  demanderai  acte  à  la  Cour  de  ce  qu'une 
question  posée  par  l'un  de  nous  a  été  transformée  par  M.  le 
Président  avant  d'être  transmise. 

M.  le  Président.  —  Je  ne  transforme  pas  la  question,  je  la 
dis  à  votre  témoin,  et  personne  n'a  à  y  contredire  ;  les  questions 
que  je  pose,  j'en  suis  maître  absolu,  il  n'y  a  pas  de  conclusions 
à  poser  là-dessus.  Je  poserai  les  questions  comme  mon  devoir 
et  comme  ma  conscience  me  le  feront  faire. Maintenant, personne 
n'a  rien  à  dire  ni  d'observations  à  faire. 

Continuez  vos  questions. 

Mc  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  je  ne  pense  pas 
que  votre  observation  s'adresse  à  moi. 

M0  Labohi.  —  Si  elle  s'adresse  à  moi,  je  vais  répondre,  je 
demanderai  la  parole. 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  pas  à  répondre.  Vous  n'avez 
pas  la  parole. 

Me  Labori.  —  Mn  Clemenceau  fait  une  distinction. 

Me  Clemenceau.  —  Il  n'y  a  aucune  distinction  à  faire  entre 
la  défense,  ou  du  moins,  je  l'estime  ainsi. 

.l'ai  dit,  et  j'ai  voulu  dire  —  car  je  tiens  à  maintenir  ce  que 
j'ai  voulu  dire  —  qu'en  l'espèce,  je  supposais  que  l'observation 
de  M.  le  Président  ne  pouvait  pas  s'adresser  à  moi,  parce 
que  M.  le  Président  m'avait  autorisé  à  poser  des  questions  au 
témoin. 

M.  le  Président.  —  -le  vous  v  autorise  encore. 

M°  Clemenceau.  —  Voilà  qui  est  entendu;  mais  si  vous  ne  me 


—  225  — 

permettez  pas  de  terminer  mon  explication,  vous  ne  pourrez 
pas  savoir  si  elle  aune  portée  utile. 

Le  témoin  a-t-il  mis  quelquefois  sa  signature  au  dos  d'un 
pli  pour  s'assurer  qu'il  ne  serait  pas  ouvert  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Là,  je  puis  répondre.  J'ai  mis  ma 
signature  au  dos  du  dossier  secret  dont  il  a  été  parlé  tout  à 
l'heure.  J'ai  écrit  cette  signature  au  crayon  bleu. 

Me  Clemenceau.  —  A  quelle  date,  à  un  mois  près  ? 

Etait-ce  au  temps  de  la  direction  du  colonel  Sandherr  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Ah  !  oui,  oui. 

C'était  probablement  en  1895. 

M.  le  Président,  cherchant  du  regard  dans  la  salle.  —  Le 
témoin  Gribelin  ? 

Me Clemenceau.  — Le  témoin  Gribelin  adit  qu'il  avait  vu  le 
dossier  sur  le  bureau  du  colonel  Picquart,  et  je  crois  qu'il  vient 
d'être  dit  que  c'était  le  colonel  Picquart  qui  l'avait  demandé  à 
M.  Gribelin? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Ah!  antérieurement,  pendant  ma 
permission,  mais  il  l'avait  gardé  depuis. 

M"  (  îlemenceau.  —  Mais  c'était  pendant  votre  permission. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Parfaitement. 

Me  Clemenceau.  —  A  quelle  époque  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  C'est  au  mois  d'août  probablement. 

\T  Clemenceau.  —  Au  mois  d'août,  retenons  la  date. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Probablement,  je  n'étais  pas  là. 

Me  Clemenceau.  -  Quelle  année  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  1896. 

Me  Clemenceau.  —  Quand  votre  permission  a-t-elle  pris 
fin? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Dans  les  premiers  jours  de  sep- 
tembre, ou  plutôt  à  fin  septembre;  je  pars  généralement  pour 
l'ouverture  de  la  chasse. 
"  Me  Clemenceau.  —  Avant  fin  octobre? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Oui. 

M.  le  Président,  appelant.  —  Monsieur  Gribelin? 

(Le  témoin  Gribelin  s'avance  vers  la  barre.) 


CONFRONTATION 

M.    le  lieutenant-colonel  Henry,   M.    Gribelin,    M.    Leblois, 

M.  le  général    Gonse. 

M.  Zola.  —  Monsieur  le  Président,  je  demanderai  à  poser 
une  question. 

M.    le   Président. — Tout  à  l'heure. 

M.  Zola.  —  J'aurai  alors  une  question  à  poser  au  témoin. 

M.  le  Président.  — Monsieur  Gribelin,  vous  avez  dit  à  l'au- 
dience d'hier  que  vous  étiez  entré  un  jour  dans  le  cabinet  du 
colonel  Picquart,  que  vous  l'aviez  trouvé  assis  à  coté  de  M.  Le- 

8 


—  226  — 

blois,  avocat  ;  qu'il  y  avait  sur  son  bureau  un  dossier  relatif  aux 
pigeons  voyageurs,  et  à  coté  de  ce  dossier  un  pli.  Sur  ce  pli,  il 
y  avait  une  signature  ;  quelle  était  cette  signature  ? 

M.  Gribelin.  —  C'était  un  paraphe  au  crayon  bleu. 

M .  le  Président  .  —  De  qui  ? 

M.  Gribelin.  — Du  colonel  Henry. 

M.  le  Président.  —  Voilà  ce  que  déclare  M.  Gribelin. 

Me  Clemenceau.  —  Ce  n'est  pas  cela  que  nous  avons  discuté. 

Le  témoin  a  dit  hier,  si  je  ne  me  trompe,  que,  quand  il  était 
entré  chez  le  colonel  Picquart,  il  avait  vu  le  colonel  Picquart 
assis,  ayant  devant  lui  un  dossier  de  pigeons  voyageurs,  et,  à 
côté,  un  dossier  contenu  dans  une  enveloppe  portant  la  signa- 
ture du  colonel  Henry.  Est-ce  bien  cela? 

M.  Gribelin.  — Parfaitement. 

Me  Clemenceau,  se  tournant  vers  le  colonel  Henry.  —  Le 
colonel  Henry  a  dit  que  c'était  le  colonel  Picquart  qui  avait 
demandé  le  dossier  à  M.  Gribelin  pendant  que  lui,  le  colonel 
Henry,  était  en  permission.  C'est  bien  cela? 

M.  LE  COLONEL  HENRY.  —  Oui . 

Me  Clemenceau.  —  Ce  que  dit  le  colonelHenry,  c'est  bien  que, 
depuis  le  jour  où  le  colonel  Picquart  a  demandé  le  dossier,  il  l'a 
gardé  jusqu'à  sa  sortie  du  ministère  ? 

M.  le  colonel  Henry.  — Par  devers  lui,  jusqu'à  sa  sortie  du 
ministère. 

M''  Clemenceau.  —  Donc,  le  colonel  Picquart  n'a  demandé  le 
dossier  qu'une  fois  à  M.  Gribelin  ? 

M .  Gribelin.  —  Je  n'ai  donné  le  dossier  qu'une  fois;  on  ne 
me  l'a  jamais  rendu  après. 

Me  Clemenceau.  —  Ce  que  nous  voudrions  bien  savoir,  comme 
je  le  demandais  tout  à  l'heure,  c'est  ceci  :  Quand  M.  Gribelin 
est  entré  dans  le  bureau  du  colonel  Picquart,  le  dossier  était-il 
sur  le  bureau  du  colonel  Picquart  ou  bien,  comme  dit  le  colonel 
Henry,  est-ce  le  colonel  Picquart  qui  a  demandé_le  dossier  à 
M.  Gribelin  ?  Si  c'est  M.  Gribelin  qui  a  apporté  le  dossier,  il  n'a 
pas  pu  le  voir  sur  la  table. 

M.  Gribelin.  —  Mais,  pardon,  j'ai  donné  le  dossier  vers  fin 
août,  premiers  jours  de  septembre,  et  je  suis  entré  chez  le  colo- 
nel Picquart  bien  plus  tard  :  ce  n'est  que  deux  mois,  six 
semaines  après,  que  je  suis  rentré  dans  le  bureau  du  colonel 
Picquart. 

Il  était  nuit.    ■ 

Me  Clemenceau.  —  Il  était  nuit?  Ce  n'est  pas  une  date. 

M.  le  Président.     -  La  date  n'a  pu  être  précisée. 

M''  Clemenceau.  —  Permettez-moi  de  rectifier  :  Je  crois  que 
la  date  n'a  pas  voulu  être  précisée. 

Cette  observation  ne  s'adresse  pas  à  la  Cour.  Il  y  a  eu  deux 
témoins  à  cette  barre  qui  ont  émis  des  affirmations  contradic- 
toires :  nous  demandons  —  en  vain  —  qu'on  les  départage. 

M.  le  Président,  à  M.  le  colonel  Henry.  —  Vous  avez  vu 
plusieurs  fois  M.  Leblois,  avocat,  chez  M.  le  colonel  Picquart? 


—  237  — 


M.  le  colonel  Henry.  — De  très  nombreuses  fois,  de  vingt 
à  trente  fois. 

Me  Labori.  —  Je  tiens  à  préciser  une  question  de  M(!  Clemen- 
ceau . 

M.  Leblois  n'a-t-il  pas  un  jour  conféré  directement  d'une 
affaire  d'espionnage  avec  M.  le  lieutenant-colonel  Henry?  (Mou- 
vement  de  surprise  du  us  l'auditoire .  i 

En  effet,  Messieurs  les  jurés,  une  affaire  d'espionnage  com- 
prend des  cotés  juridiques,  et,  à  un  moment  donné,  on  peut 
se  demander  si  tel  ou  tel  moyen  de  droit  est  susceptible 
d'être  employé  dans  telle  ou  telle  circonstance.  Eh  bien  !  M  le 
lieutenant-colonel  Picquart  a,  à  diverses  reprises,  conféré  avec 
M.  Leblois  sur  des  questions  de  ce  genre,  notamment  à  propos 
d'un  dossier  de  pigeons  voyageurs,  dont  le  caractère  n'est 
contesté  ni  par  lui,  ni  par  personne.  Je  tiens  à  demander  à  M.  le 
lieutenant-colonel  Henry  si  lui-même  n'a  pas  un  jour  conféré 
au  même  point  de  vue,  pour  s'édifier,  pour  se  renseigner,  avec 
M.  Leblois  à  propos  d'une  affaire  déterminée,  dont  il  était 
chargé. 

M.  le  colonel  Henry. —  Je  n'ai  pas  conféré  avec  M.  Leblois. 
Ainsi  que  je  l'ai  dit  tout  à  l'heure,  le  lieutenant-colonel  Pic- 
quart  m'a  dit  devant  M.  Leblois  :  «  Lorsque,  pour  des  affaires 
d'espionnage,  nous  aurons  besoin  d'un  avocat,  je  pourrai 
m'adresser  à  M.  Leblois,  qui  est  avocat.  » 

(Juant  à  ce  qui  est  dans  le  dossier  des  pigeons  voyageurs  dont 
vous  parliez  tout  à  l'heure,  permettez-moi  de  vous  dire  qu'il  n'y 
a  aucune  analogie  entre  les  deux,  entre  le  dossier  d'espionnage 
et  le  dossier  des  pigeons  voyageurs,  qui  est  un  dossier  absolu- 
ment secret  sur  lequel  nous  avons  à  rester  muets...  Permettez- 
moi  de  ne  pas  insister. 

M>  Labori.  —  Ce  dossier,  en  effet,  n'a  rien  qui  nous  intéresse, 
mais  je  reviens  à  ma  question.  N'y  a-t-il  pas  un  dossier  dont 
M.  le  lieutenant-colonel  Henry  s'est  occupé  personnellement, 
parce  qu'il  en  était  spécialement  chargé?  N'en  a-t-il  pas  conféré 
avec  M.  Leblois  pour  avoir  son  avis  sur  ce  point? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Je  réponds:  je  n'ai  jamais  conféré 
avec  M.  Leblois.  Il  a  été  question  devant  moi,  entre  le  colonel 
Picquart  et  M.  Leblois,  d'affaires  d'espionnage,  mais  je  ne  suis 
pas  entré  en  conférence  avec  M.  Leblois,  ni  avec  qui  que  ce  soit. 

Me  Labori.  —  Mais,  que  M.  Henry  ait  conféré  seul,  ou  en 
présence  de  M.  le  colonel  Picquart,  avec  M.  Leblois,  peu  im- 
porte. M.  le  colonel  Henry  n'a-t-il  pas  conféré  avec  M.  Leblois, 
pour  son  édification,  au  point  de  vue  du  droit?  Ce  serait  naturel, 
en  fait  ! 

M.  le  colonel  Henby.  —  Je  n'ai  jamais  conféré  avec  M.  Le- 
blois ;  je  n'en  avais  pas  besoin,  puisque  je  suis  au  courant  des 
affaires  d'espionnage. 

Me  Labori,  s' adressant  au  Président.  —  Je  demanderai 
le  retour  à  la  barre  de  M.  Leblois. 

M.  l'Avocat  général.  —  Je  voudrais  savoir  à  quelle  époque 


—  228  — 

se  placent  les  conférences  dont  parle  M.  le  lieutenant-colonel 
Henry,  et  si,  dans  l'une  quelconque  de  ces  conférences,  M.  le 
lieutenant-colonel  Henry  a  constaté  quelque  chose  d'inté- 
ressant? 

M.  le  Président,  à  M.  le  colonel  Henry.  —  A  quelle  époque 
se  placent  les   conférences,  et  qu'avez-vous  constaté  \ 

M.  le  colonel  Henry.  —  Ce  doit  être  en  février  1895  ou 
1896;  plutôt  en  1896. 

M.  le  Président.  —  Sur  ces  conférences,  vous  n'avez  rien 
à  nous  faire  connaître  ? 

M.  le  colonel  Henry.       Du  tout,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Huissier,  appelez  M.  Leblois...  (A  Mr 
Labori.)  Quelle  question  voulez-vous  poser? 

Mp  Labori.  —  Je  vous  serais  reconnaissant  de  demander  à 
M.  Leblois  s'il  n'a  pas  conféré  avec  M.  le  lieutenant-colonel 
Henry,  au  ministère  de  la  guerre,  sur  une  affaire  qui  était  une 
affaire  d'espionnage  ou  autre,  —  je  ne  sais  pas  exactement,  — 
mais  sur  une  affaire  qui  était  du  ressort  de  M.  le  lieutenant- 
colonel  Henry  ;  si,  dis-je,  M.  Leblois  n'a  pas  conféré  directe- 
ment, soit  en  la  présence,  soit  en  l'absence  de  M.  le  colonel  Pic- 
quart,  et  dans  quelles  conditions  ces  conférences  ont-elles  eu  lieu. 

M.  Leblois.  -  -  J'ai  eu,  sur  une  affaire  qui  avait  été  instruite 
par  le  Parquet  de  Nancy,  une  conférence  assez  longue  avec  le 
colonel  Henry. 

M.  le  Président.  -  -  En  l'absence  du  colonel  Picquart? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Nous  avons  causé  une  fois  devant 
le  colonel  Picquart;  celui-ci  m'a  dit  :  «  Quand  nous  aurons 
besoin  de  renseignements  complémentaires  sur  une  affaire 
d'espionnage,  voici  M.  Leblois  qui  pourra  nous  prêter  un  cer- 
tain concours  »;  mais  je  n"ai  jamais  conféré  avec  M.  Leblois. 

M.  Leblois,  s'adressanl  à  M.  le  colonel  Henry. —  Cette  con- 
férence a  duré  plusieurs  heures  dans  votre  cabinet.  Vous  l'avez 
reconnu  devant  le  Conseil  de  guerre. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Jamais.  Vous  faites  erreur.  Il  n'a 
été  question  entre  nous  que  du  dossier  Boulleau.  Boulleau  était 
un  fourrier  qui  a  été  condamné  par  le  Conseil  de  guerre. 

M.  Leblois.  —  Mais  il  s'agit  précisément  du  dossier 
Boulleau. 

M.  le  Phésident.  —  Vous  entendez,  monsieur  Leblois,  ce 
que  dit  le  lieutenant-colonel  Henry? 

M.  Leblois.  —  Il  est  possible  d'en  appeler  aux  souvenirs  des 
membres  du  Conseil  de  guerre. 

Me  Labori.-  -M.  Leblois  connaît-il  M.  le  cabinet  du  lieu- 
tenant-colonel Henry? 

M.  le  colonel  Henry:  —  Je  ne  me  souviens  pas  d'avoir  vu 
M.  Leblois  dans  mon  cabinet. 

M.  Leblois.  —  Je  regrette  de  dire  que  la  mémoire  du  colonel 
Henry  le  trompe. 

M.  le  colonel  Henry.  — Cela  m'étonne  beaucoup,  car  j'ai 
bonne  mémoire. 


—  -J.".l  — 

Me  Labori.  —  Je  demande  que  M.  Leblois  soit  invité  à  nous 
donner  une  description  du  cabinet  de  M.  lieutenant-colonel 
Henry. 

M.  Leblois.  —  Je  suis  prêt  à  le  décrire. 

Ce  cabinet  que  je  n'ai  vu  qu'une  fois,  lors  de  cette  confé- 
rence, se  trouve  à  la  première  porte  à  droite  dans  le  couloir; 
la  table  du  lieutenant-colonel  Henry  est  entre  deux  fenêtres 
qui  donnent  toutes  deux  sur  la  rue  de  l'Université  ;  le  siège 
du  lieutenant-colonel  Henry  tourne  le  dos  au  mur.  C'est  sur 
cette  table  qu'était  placé  le  dossier  de  l'affaire  Loulleau. 
Maintenant,  si  le  jury  et  la  Cour  le  désirent,  je  puis  donner 
quelques  détails... 

M.  le  colonel  Henry.  —  C'est  une  description  de  mon  cabi- 
net à  peu  près  exacte;  mais  j'affirme  que  je  n'ai  pas  vu 
M.  Leblois  dans  mon  bureau;  s'il  y  est  venu  quand  je  n'y  étais 
pas,  c'est  possible:  mais  j'affirme  que  je  ne  l'y  ai  pas  vu. 

Me  Labori.  —  Cette  question  a  un  gros  intérêt,  quelque 
minime  qu'elle  paraisse.  La  question  s'est  posée  de  savoir  si 
M.  Leblois  avait  conféré  avec  M.  le  lieutenant-colonel  Henry, 
et  le  souvenir  de  M.  le  colonel  Henry  ne  paraissant  pas  fixé 
d"une  façon  très  nette,  nous  nous  sommes  demandé  si  c'était 
dans  son  cabinet  ou  dans  celui  de  M.  le  colonel  Picquart  qu'on 
avait  conféré.  M.  le  colonel  Henry  prétend  que  M.  Leblois  n'est 
jamais  entré  dans  son  cabinet;  je  viens  de  procéder  à  une 
petite  opération  qui  a  frappé  le  jury.  Maintenant,  je  prie  M.  le 
Président  de  vouloir  bien  poser  à  M.  le  lieutenant-colonel 
Henry  la  question  de  savoir  s'il  maintient  énergiquement  son 
affirmation  comme  M.  Leblois  maintient  la  sienne,  ou  si,  au 
contraire,  il  reconnaît  que  sa  mémoire  peut,  à  cet  égard,  lui 
faire  défaut. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Ma  mémoire  peut  me  faire  défaut 
mais  je  ne  me  le  rappelle  pas  du  tout. 

M.  Leblois.  —  Je  vous  répète  que  je  fais  appel  aux  membres 
du  Conseil  de  guerre.  M  Henry  a  reconnu  qu'il  avait  conféré 
avec  moi  sur  cette  affaire,  et,  maintenant,  s'il  est  nécessaire,  je 
vais  entrer  dans  quelques  détails  sur  la  conférence  qui  a  duré 
plusieurs  heures. 

M.  le  Président.  —  Oh  !  ce  n'est  pas  nécessaire. 

Me  Labori.  —  Si  M.  le  colonel  Henry  rend  hommage  à  la 
mémoire  de  M.  Leblois,  je  n'insiste  pas  ! 

M.  Leblois.  —  Je  suis  en  état  d'indiquer  un  point  particulier 
qui  rafraîchira  certainement  la  mémoire  de  M.  Henry. 

Me  Clemenceau.  —  J'espère  que  M.  le  Président  pourra  cetb* 
fois  autoriser  cet  éclaircissement. 

M.  Leblois.  —  Je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  intérêt  à  laisser 
les  démentis  s'échanger  ainsi  sans  rien  tirer  au  clair. 

M.  le  Président,  à  M.  Leblois.  —  Donnez  ces  renseigne- 
ments en  deux  mots. 

M.  Leblois.  —  Un  des  points  les  plus  importants  de  cette 
affaire  était  la  déclaration  d'un  commandant  de  Nancy,  le 


commandant  de  recrutement,  je  crois.  11  prétendait  avoir 
reconnu  un  des  inculpés;  mais  il  avait  une  très  mauvaise  vue 
et,  pour  cette  raison,  sa  déclaration  pouvait  ne  pas  s'imposer 
d'une  façon  absolue.  C'était  le  seul  obstacle  qui  s'opposât  à  la 
mise  hors  de  cause  d'un  certain  nombre  de  civils  compromis 
dans  cette  affaire,  et  qui  avaient  été  détenus  pendant  quelque 
temps,  mais  en  faveur  desquels  le  Parquet  de  Nancy  proposait 
une  ordonnance  de  non-lieu.  Le  point  sur  lequel  j'étais 
consulté  était  justement  de  savoir  si  on  devait  suivre  l'avis 
du  Parquet  de  Nancy  ou,  au  contraire,  soulever  un  contlit  entre 
l'autorité  militaire  et  la  justice  civile,  et  c'est  sur  ce  point  que 
nous  nous  étions  concertés. 

M.  le  colonel  Henry.  — Du  tout,  du  tout;  je  suis  convaincu 
que  le  témoin  fait  erreur  et  qu'il  a  conféré  de  cela  avec  le 
lieutenant-colonel  Picquart...  (S'adressa ni  à  M.  Leblois.)  Je 
connais  le  commandant  de  Nancy  auquel  vous  faitesallusion, 
mais  pas  autre  chose. 

M.  Leblois.  —  Nous  avons  conféré  pendant  deux  heures; 
les  pièces  étaient  sur  votre  table,  à  droite. 

Me  Labori.  —  Enfin,  on  voit  que  M.  Leblois  avait  accès 
au  ministère  de  la  guerre  et  que  cela  n'étonnait  pas  le  colonel 
Henry. 

M.  le  Président.  —  Mais  nous  savons  cela... 
M.  Zola.  —  Monsieur  le  Président,  je   désirerais  adresser 
une  question  au  colonel  Henry. 

Ce  qui  me    frappe  beaucoup    dans    cette  affaire,    ce    sont 
de  nombreux  points    obscurs  que    je    comprends    mal  moi- 
même. 
M.  le  Président.  —  Posez  une  question. 
M.  Zola.  —  Oui,  monsieur  le  Président,  mais  il  faut  que  je 
l'éclairé  ;  ou    parle   toujours    du   dossier  que   M.  le  colonel 
Henry  avait  paraphé,  qui  était,  dit-il,   sur  la   table  du  colonel 
Picquart,  lorsque  M.  Leblois  était  présent.   Qu'est-ce  que  ce 
dossier  ?  —  C'est  pour  MM.  les  jurés  que  je  pose   cette  ques- 
tion: je  suis  certain  que  MM.  les  jurés  ne  comprennent  rien  à 
beaucoup   de  ces   points....  Non  pas  que   l'intelligence   leur 
manque,  certes;  mais  je  suis  convaincu  qu'il   y  a  des  points 
obscurs  qu'il  ne  peuvent  comprendre,  car  je  ne  les  comprends 
pas  ou  je  les  comprends  mal  moi-même.  MM.  les  jurés  doivent 
savoir  que  si  certaines  choses  leur  paraissent  trop  obscures,  ils 
ont  l'autorisation  de  poser  des  questions  eux-mêmes. 
M.  le  Président.  —  Parfaitement. 

M.  Zola.        Je  compte  donc,  le  cas  échéant,   sur  MM.    les 
jurés    pour  éclairer    leur  religion.    Et   je  pose    simplement 
cette  question  :  Quel  était  donc  ce  dossier  paraphé  par  M.  le 
colonel   Henry   et    qui    se  trouvait  sur  le  bureau  de  M.  le 
colonel  Picquart? 
M.  le  colonel  Henry.  —  C'était  un  dossier  secret. 
M.  Zola.  — Relatif  à  quoi  ? 
M.  le  colonel  Henly.  —  Un  dossier  secret. 


—  231  - 

M.  Zola.  —  C'était  le  dossier  de  l'affaire  Dreyfus  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Non,  le  dossier  Dreyfus  est  sous 
scellé  depuis  1895  :  il  n'a  jamais  été  décacheté,  à  ma  connais- 
sance du  moins. 

M.  Leblois.  —  Je  prie  la  Cour  de  me  permettre  d'ajouter  un 
détail  en  un  mot.  Voici  pourquoi  j'ai  conféré  avec  M.  Henry  de 
l'affaire  Boulleau,  c'est  parce  que  c'est  lui  qui  l'avait  instruite, 
qui  s'était  transporté  à  Nancy  pour  faire  l'enquête  ;  et  c'est 
pour  cela  que  le  colonel  Picquart  a  désiré  que  l'affaire  fût 
traitée  avec  le  colonel  Henry. 

M.  le  colonel  Hem;  v. —  Remarquez  que  nous  n'étudions 
pas  les  affaires,  c'est  le  Parquet  qui  fait  l'enquête  et  non  pas 
nous. 

M.  le  Président.  —  Qui  est-ce  qui  choisit  l'avocat  au  minis- 
tère de  la  guerre  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Pour  les  affaires  d'espionnage? 

M.  le  Président.  —  Pour  les  affaires  du  ministère  de  la 
guerre . 

M.  le  colonel  Henry.  —  Jamais  nous  ne  traitons  ces 
affaires  ;  c'est  le  Parquet  qui  les  mène  ;  nous  nous  mettons  en 
relations  avec  le  Parquet  pour  savoir  s'il  y  a  des  complices, 
mais  nous  n'avons  pas  affaire  à  l'autorité  judiciaire. 

M.  le  Président,//  M.  le  général  Gonsc. —  M.  Leblois  n'était 
pas  l'avocat  du  ministère  de  la  guerre? 

M.,  le  général  Gonse.  —  En  aucune  façon. 

M.  le  Président.  —  Qui  choisit  l'avocat  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  crois  que  c'est  le  Ministre  de  la 
guerre  ;  mais  le  ministère  a  plusieurs  avocats  et  même  un  cer- 
tain nombre  d'avocats  conseils. 

Monsieur  le  Président,  M.  le  colonel  Henry  est  extrêmement 
souffrant;  il  a  fait  un  grand  effort  pour  venir  ici,  car  il  était  dans 
son  lit.  Je  demande  donc  à  la  Cour  de  l'autoriser  à  se  retirer. 

Me  Labori.  — Nous  sommes  tout  prêts  à  compatir  aux  souf- 
frances que  M.  Henry  a  endurées  pour  venir  ici.  Je  tiens 
cependant  à  faire  une  observation  :  M.  le  colonel  Henry  a  dû 
être  pris  subitement  de  ce  mal,  car  hier  il  était  en  mission  ; 
hier,  en  mission,  aujourd'hui  malade.  Tout  à  l'heure,  nous 
allons  entendre  pour  la  première  fois  M.  le  lieutenant-colonel 
Picquart  :  il  est  possible  que  M.  le  lieutenant-colonel  Pic- 
quart  ait  besoin  d'être  confronté  avec  M.  le  lieutenant-colonel 
Henry.  Il  est  donc  bien  entendu  que  si  M.  Henry  s'en  va? 
ce  sera  pour  être  rappelé  et  revenir  à  la  barre  si  c'est  nécessaire. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Je  veux  répondre  deux  mots  à 
Me  Labori  :  Il  a  l'air  de  mettre  ma  maladie  en  doute,  parce  que 
hier  j'étais  en  mission  ;  mais  si  je  n'étais  pas  malade,  je  serais 
encore  en  mission.  J'ai  la  fièvre;  j'ai  dix-huit  campagnes 
d'Afrique  et  j'ai  bien  le  droit  d'avoir  la  fièvre. 

Me  Labori.  —  Je  ne  mets  rien  en  doute,  mais  je  dis  que  c'est 


une  maladie  qui  a  pris  M.  le  lieutenant-colonel  Henry  en 
mission. 

M.  le  général  Gonse.  —  Le  médecin  qui  le  soigne  a  donné 
un  certificat. 

M.  le  Président.  -   En  effet,  voici  ce  certificat  : 

«...  Le  lieutenant-colonel  Henry  aurait  dû  garder  la 
chambre...  » 

Me  Labori.  —  Je  ne  veux  pas  mettre  en  doute  la  parole  de 
M.  le  colonel  Henry;  si  j'avais  à  le  faire,  je  le  ferais,  parce 
que  si  nous  devons  le  respect  à  tous  ceux  qui  viennent  ici, 
devant  la  justice,  ce  n'est  que  dans  la  mesure  où  ils  le  méri- 
tent, —  et  c'est  dans  cette  mesure  que  nous  le  leur  rendons. 

Je  ne  discute  donc  pas  la  question  de  maladie  de  M.  le  colonel 
Henry,  puisque,  d'ailleurs,  il  apporte  à  la  Cour  un  certificat  de 
médecin;  la  question  n'est  pas  là. 

Je  dis  qu'il  est  possible  que  la  confrontation  entre 
MM.  les  colonels  Henry  et  Picquart  soit  nécessaire,  et  je 
dis  que  M.  Henry  peut  bien  se  retirer,  mais  qu'au  point 
de  vue,  non  pas  seulement  de  l'intérêt  de  la  défense  de  M.  Emile 
Zola,  mais  de  l'intérêt  de  M.  le  colonel  Henrv  et  du  maintien 
de  ses  affirmations,  je  ne  puis  consentir  à  ce  qu'il  se  retire 
que  sous  la  réserve  que,  si  la  déposition  de  M.  le  colonel 
Picquart  rend  sa  présence  nécessaire,  M.  le  colonel  Henry 
sera  obligé   de  revenir. 

M.  le  Président.  —  Gomme  l'affaire  est  loin  d'être  terminée, 
si  la  présence  de  M.  Henry  est  nécessaire,  on  le  fera  revenir; 
mais  il  est  inutile  de  l'obliger  à  restera  l'audience  d'aujourd'hui. 
Par  conséquent,  monsieur  le  colonel  Henry,  si  demain  ou  après- 
demain  votre  état  de  santé  vous  le  permet,  vous  aurez  l'obli- 
geance de  revenir. 

L'audience  est  suspendue. 

V audience  est  reprise  à  2  h.  45 . 

ARRÊT 

sur  les  conclusions  relatives  à  la  demande  de 
commission  «le  trois  nu*deeiiis  pour  examiner 
l'état  de  santé  de  HIme  de  Boulancy. 

M.  le  Président  : 

La  Cour, 

Après  en  avoir  délibéré  sans  le  concours  de  M.  le  conseiller 
Lévrier  ; 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  par  Zola  et  Perrenx  ; 

Considérant  que,  sur  la  demande  de  la  défense,  le  docteur  Socquet 
a  été  commis  par  la  Cour  pour  examiner  l'état  de  santé  de  la  dame  de 


QQ<  > 


Boulancy  et  dire  s'il  lui  était  possible  de  comparaître  devant  la  Cour 
d'assises  ; 

Considérant  qu'aux  audiences  d'hier  et  de  ce  jour  le  docteur  Soc- 
quet  a  déclaré  que  l'état  de  maladie  de  la  dame  de  Boulancy  était  tel 
qu'il  ne  lui  était  pas  possible  de  comparaître  ;  que  l'avis  du  docteur 
est  basé,  non  seulement  sur  l'opinion  de  son  confrère  qui  a  donné 
des  soins  au  témoin,  mais  encore  sur  l'examen  personnel  auquel  il 
s'est  livré  ;  qu'il  n'y  a  donc  lieu  de  procéder  à  une  nouvelle  expertise 
et  de  désigner  trois  autres  médecins,  ainsi  qu'il  est  demandé  dans 
les  conclusions; 

Par  ces  motifs, 

Rejette  les  conclusions  prises  par  Zola  et  Perrenxet  dit  qu'il  sera 
passé  outre  aux  débats . 

M.  le  Président,  s' adressant  aux  défenseurs.  —  Il  nous 
reste  à  statuer  sur  le  surplus  des  conclusions  qui  avaient  été 
réservées.  Vous  aviez  demandé  dans  vos  conclusions  que, 
cVabord,  on  commit  un  médecin  pour  examiner  l'état  de 
santé  de  Mlle  de  Comminges  et  de  Mme  de  Boulancy  ;  puis, 
en  second  lieu,  dans  le  cas  où  ces  témoins  seraient  trop 
souffrants  pour  pouvoir  venir  à  l'audience,  de  faire  inter- 
roger Wl9  de  Comminges  sur  huit  questions  et  Mme  de  Bou- 
lancy sur  deux  questions...  Les  conclusions  que  vous  avez 
prises  le  7  février,  nous  les  avons  réservées  pour  statuer. 

Me  Clemenceau.  —  Nous  pourrions  peut-être  nous  désister 
des  dernières  conclusions  relatives  à  Mme  de  Boulancy,  qui 
doivent  être  modifiées. 

M.  le  Président.  —  Il  faudrait  le  spécifier  par  écrit. 

Mé  Clemenceau.  —  Nous  allons  le  faire.  Voici  les  nouvelles 
conclusions  que  j'ai  l'honneur  de  déposer  sur  le  bureau  de  la 
Cour  : 

CONCLUSIONS 

à  l'effet  d'obtenir   que    3Ime    de    Boulancy  soit  inter- 
rogée par  voie  de  commission  rogatoïre. 

Plaise  à  la  Cour  ; 

Attendu  que  Mme  de  Boulancy  se  trouve  dans  l'impossibilité,  à 
raison  de  son  état  de  santé,  de  comparaître  devant  la  Cour  d'assis -s  ; 

Attendu  que  son  témoignage  a  la  plus  grande  importance  pour  la 
manifestation  de  la  vérité,  autant  que  pour  établir  la  bonne  foi  des 
prévenus  ; 

Par  ces  motifs, 

Dire  que,  par  tel  magistrat  qu'il  plaira  à  la  Cour  désigner, 
Mme  de  Boulancy  sera  interrogée  et  qu'il  lui  sera  posé  les  questions 
suivantes  : 

1°  Avez-vous  entre  les  mains  ou  déposé  chez  des  tiers  des  lettres 
du  commandant  Esterhazy  ? 

2°  Avez-vous  reçu  récemment  des  télégrammes  du  commandant 
Esterhazy  ? 

3°  Ces  télégrammes  ne  contenaient-ils  pas,  sous  forme  de  menaces, 


—  234  — 

la  demande  de  restitution  des  lettres  qui  sont  ou  ont  été  r  écem 
ment  entre  les  mains  de  l'un  de  vos  conseils? 

4°  Ces  lettres  contiennent-elles  des  invectives  ou  des  outrages  à 
l'armée  et  à  la  France  ? 

5°  Consentez-vous  à  les  faire  remettre  au  Président  des  assises  par 
le  tiers  qui  les  détient  ? 

M*'  La  non  i.  —  Je  crois  devoir  ajouter  une  observation  :  je 
dois  dire  que  nous  maintenons  nos  conclusions  relatives  à 
Mlle  de  Gomminges. 

M.  le  Président.  —  Voici  les  conclusions  que  vous  aviez 
déposées  : 

Plaise  à  la  Cour  ; 

Attendu  que  le  témoignage  de  Mlle  Blanche  de  Gomminges  est  ab- 
solument indispensable  à  la  manifestation  de  la  vérité; 

Par  ces  motifs, 

Ordonner  que  sur  la  réquisition  du  Ministère  public  elle  sera  con- 
trainte par  tous  moyens  de  droit  de  comparaître  à  l'audience, 

Et  subsidiairement,  pour  le  cas  où  elle  en  serait  empêchée  par  la 
maladie,  après  que  la  Cour  aura  vérifié  la  réalité  de  cette  maladie  par 
médecin  commis, 

Ordonner  que  par  voie  de  commission  rogatoire  et  par  tel  de  Mes- 
sieurs les  magistrats  qu'il  plaira  à  la  Cour,  commettre, 

Elle  sera  tenue  de  répondre  aux  questions  suivantes  : 

!»  Sait-elle  qu'on  a  employé  son  nom  pour  écrire  à  M.  le  colonel 
Picquart  ? 

2u  Gomment  le  sait -elle  ? 

3°  Ne  donnait-elle  pas  le  sobriquet  de  Demi-Dieu  à  M.  le  capitaine 
de  L allemand  ? 

4°  Sait-elle  si  ce  mot  n'a  pas  été  employé  dans  un  télégramme 
argué  de  faux  ? 

5°  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  n'avait-il  pas  contre  elle  et  contre 
sa  famille  des  motifs  de  rancune  ? 

6°  N'est-il  pas  à  sa  connaissance  qu'il  a  eu  recours  en  1892  à  des 
manœuvres  très  graves,  notamment  à  l'emploi  de  lettres  anonymes? 

7°  M.  Lozé,  préfet  de  police,  n'a-t-il  pas  été  saisi  de  cette  affaire,  et 
M.  le  général  D...  n'a-t-il  pas  eu  à  intervenir? 

8°  Enfin,  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  n'a-t-il  pas  organisé,  pour 
la  restitution  d'une  lettre,  une  scène  qui  se  passait  au  Cours-la- 
Reine  et  où  il  a  fait  intervenir  une  dame  voilée? 

Sous  toutes  réserves, 

Et  ce  sera  justice. 


M"  L.vnmti.  -  Nous  maintenons  toutes  ces  conclusions  et  je 
rappelle  que  si  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  n'a  pas  été  inter- 
rogé sur  tous  ces  points,  c'est  qu'il  a  déclaré  qu'il  n'y  répon- 
drait pas.  Sl  M1Ie  de  Gomminges  répond  et  que  M.  le  colonel  du 
Paty  de  Glam  ait  besoin  de  s'expliquer,  nous  ne  nous  refuserons 
pas,  bien  entendu,  à  l'entendre. 


235  — 


M.  le  Président'.  -  ■  Huissier,  appelez  M.  Souffrain. 
L'huissier  audiencier.     -  Monsieur  le  Président,  M.  Souf- 
frain ne  répond  pas.  —  Voici  M.  de  la  Batut. 


DÉPOSITION  DE  M.  DE  LA  BATUT 

Député. 

Me  Clémengeau.  —  Monsieur  le  Président,  voudriez-vous 
demander  à  M.  de  la  Batut  si,  quand  il  a  fait  son  volontariat, 
il  n'a  pas  été  directement  sous  les  ordres  de  M.  du  Paty  de 
Clam,  alors  lieutenant  ? 

M.  de  la  Batut.  —  J'ai  été  sous  les  ordres  de  M.  du  Paty  de 
Clam  en  1876,  pendant  que  je  faisais  mon  volontariat  au  17e 
de  chasseurs  à  cheval. 

Me Clemenceau.  —  Voudriez-vous  demander  au  témoin  si, 
pendant  qu'il  était  sous  les  ordres  du  lieutenant  du  Paty  de 
Clam,  une  punition  de  quinze  jours  de  prison  ne  lui  a  pas  été 
infligée  ?  pour  quel  motif  elle  lui  fut  infligée  ?  et  dans  quelles 
conditions  elle  a  été  levée  ? 

M.  de  la  Batut.  —  A  cette  époque,  M.  le  lieutenant  du  Paty 
de  Clam  était  chargé  de  faire  un  cours  aux  engagés  condition- 
nels d'un  an.  Quand  les  eno-aotës  conditionnels  sont  arrivés  au 
régiment,  on  leur  a  donné  pour  sujet  de  composition  d'histoire 
les  guerres  du  premier  Empire,  j'ai  fait  ma  composition  tant 
bien  que  mal.  Autant  que  mes  souvenirs  me  permettent  de  me 
le  rappeler,  je  l'ai  terminée  en  disant  qu'il  était  à  souhaiter  que 
ce  fût  V intelligence  et  non  pas  le  canon  seul  qui  gouvernât 
le  monde. 

Le  lendemain,  le  lieutenant-colonel  commandant  le  régiment 
en  l'absence  du  colonel,  me  fît  venir  dans  la  salle  des  rapports 
et  il  me  dit  :  «  Vous  êtes  du  Midi  ?  Vous  aurez  quinze  jours  de 
prison.  »  {Rires  dans  VaudUolre.)  Je  répliquai  :  «  Mon  colonel, 
je  ne  suis  pas  tout  à  fait  du  Midi,  je  suis  de  la  Dordogne.  »  — 
«  Si,  si,  vous  êtes  du  Midi,  vous  aurez  quinze  jours  de  prison 
pour  votre  composition  »,  et  on  m'emmena  en  prison.  Le  co- 
lonel, qui  était  absent,  revint  le  lendemain  matin  ;  il  trouva 
probablement  ma  punition  excessive,  car  il  s'empressa  de  la 
lever. 

M"  Clemenceau.  —  Cette  punition  ne  fut-elle  pas  remplacée 
par  une  autre  d'un  caractère  un  peu  plus  général  ? 

M.  de  la  Batut.  —  Si  ;  le  colonel  me  dit  :  «  Je  lève  votre 
punition  parce  qu'on  est  allé  un  peu  loin  et  que  vous  n'avez 
pas  encore  l'esprit  militaire  ;  mais  tous  vos  camarades  et  vous, 
vous  serez  privés  de  permission  pendant  un  mois. 

M.  le  Président.  —  Voudriez-vous  nous  dire,  sur  la  de- 
mande de  M.  l'Avocat  général,  le  numéro  de  votre  régiment  et 
la  date  où  vous  y  étiez  '! 

M.  de  la  Batut.  —  C'était  en  1876,  et  le  régiment  était  le 


17e  de  chasseurs  à  cheval,  qui  se  trouvait  à  ce  moment-là  au 
eamp  de  Ftocquencourt. 

Mft  Clemenceau.  —  Alors,  une  dernière  question  :  Le  témoin 
voudrait-il  nous  faire  savoir  si  cette  punition,  au  début  de  sa 
carrière  militaire,  «a  nui  à  son  avancement  »  et  quel  grade  il 
occupe  dans  l'armée  à  l'heure  actuelle  ? 

M.  de  la.  Bat  ut, — dette  punition  n'a  en  rien  nuià  mon  avance- 
ment; je  suis  aujourd'hui  officier  de  cavalerie  dans  l'armée 
territoriale. 

Mf>  Clemenceau.  —  M.  de  la  Batut  était  bien  sous  les  ordres 
de  M.  le  lieutenant  du  Paty  de  Clam,  qui  était  chargé  de  faire 
un  cours  aux  conditionnels  ? 

M.   de  la  Bâtit.  —  Oui,  il  nous  faisait  un  cours. 

Me  Clemenceau.  —  Est-ce  par  ordre  du  lieutenant  du  Paty 
de  Clam  qu'a  été  faite  la  composition  ? 

M.  de  l.v  Batut.  —  Je  crois  que  c'est  sur  l'ordre  du  colonel, 
commandant  le  régiment. 

M.  le  Président.  —  Qui  est-ce  qui  a  prononcé  la  punition  ? 

M.  de  la  Batut.  —  C'était  le  lieutenant-colonel  marquis  de 
Grasse  ;  et  le  colonel,  qui  le  lendemain  a  levé  la  punition,  était 
le  colonel  Olivier. 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez,  maître  Clemenceau? 

Me  Clemenceau. —  Oui!  mais,  pour  préciser  une  dernière 
fois  :  Qui  est-ce  qui  a  porté  à  la  connaissance  du  lieutenant- 
colonel  le  texte  de  la  composition? 

M.  de  la  Batut.  —  C'est,  je  pense,  l'officier  qui  a  corrigé  la 
composition  des  conditionnels. 

Me  Clemenceau.  —  Est-ce  M.  du  Paty  de  Clam? 

M.  delà  Batut.  —  C'est  possible;  mais  je  n'en  sais  rien. 

Me  Labori.  —  Je  pense  qu'on  pourrait  peut-être  faire  rap- 
peler M.  du  Paty  de  Clam. 


DÉPOSITION    DE    M.  LE    COMMANDANT 
BESSON  D'ORMESGHEVILLE 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  le  témoin  voudrait  bien  nous  dire 
si  toutes  les  charges  qui  pesaient  sur  le  capitaine  Dreyfus  ont 
été  consignées  dans  son  rapport  qui  a  été  publié  ces  derniers 
temps  et  qui  émane  de  lui  ? 
M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée, 
Me  Labori.  —  Alors,  monsieur  le  Président,  comme  j'ai  un 
certain  nombre  de  questions  à  poser,  qui  ne  seront  pas  posées, 
je  vais  vous  les  indiquer  successivement  : 

Pourquoi  M.  le  commandant  d'Ormescheville  a-t-il  dit  dans  son 
rapport  que  Dreyfus  était  joueur? 

Sur  quoi  s'est-il  appuyé  pour  parler  des  relations  qu'aurait  eues 
Dreyfus  avec  Mme  Dida? etc.,  etc. 


—  237  — 

Et  nous  allons  encore  gagner  du  temps,  car  j'ai  un  certain 
nombre  de  témoins  à  qui  je  voulais  poser  des  questions  dans 
le  même  sens  :  M.  Vallecalle,  greffier  du  premier  Conseil  de 
guerre,  qui  devait  déposer  sur  la  pièce  secrète  ;  M.  Maurel,  pré- 
sident du  Conseil  de  guerre,  auquel  je  voulaisposer  la  même 
question;  MM.  Echemann,  Gallet,  lioche,  tous  membres  du 
Conseil  de  guerre,  et  enfin  j'arrive  à  M.  le  général  de  Pellieux. 

M.  le  Président.  —  Et  le  commandant  Ravary  ? 

Me  Labori.  —  Si  vous  voulez  me  le  permettre,  dans  l'intérêt 
de  la  rapidité  de  l'affaire,  je  vous  demanderai  la  permission  de 
nous  autoriser  à  prendre  des  conclusions  qui,  visant  tous  les 
témoins  auxquels  vous  refuserez  de  poser  nos  questions,  seront 
les  suivantes  : 

±o  Donner  acte  à  la  défense  de  ce  que  les  questions  ci-après  n'ont 
pas  été  posées  aux  témoins  N. . . ,  N. . .  et  N : 

•2°  Donner  acte  à  la  défense  de  ce  qu'à  la  suite  «lu  refus  de  M.  le 
Président  déposer  ces  questions,  la  défense  a  cru  devoir  renoncer  à 
l'audition  de  ces  témoins. 

M.  le  Président.  —  Mais  c'est  toujours  la  même  chose,  et 
il  faut  que  vous  renonciez... 

Me  Labori.  —  Eh  bien  !  alors,  nous  allons  les  entendre  suc- 
cessivement et,  pour  chacun  d'eux,  nous  demanderons  acte  de 
votre  refus  de  poser  nos  questions  ! 

M.  le  Président.  —  Pour  les  témoins  du  groupe  Le  Brun- 
Renaud,  vous  avez  renoncé  ? 

Me  Labori  —  Mais  je  ne  renonce  pas  pour  ceux-là. 


DÉPOSITION  DE  M.  VALLECALLE 

greffier  du  Conseil  de  guerre. 

Me  Labori.  —  Voulez-vous  demander  au  témoin  s'il  est  à  sa 
connaissance,  en  sa  qualité  de  greffier  du  Conseil  de  guerre, 
qui  en  1894  a  condamné  Dreyfus,  qu'une  pièce  secrète  ait  été 
produite  au  Conseil  de  guerre  sans  avoir  été  communiquée  à  la 
défense? 

M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 

Me   Labori.    —   Je    demande    acte    du    refus  de   poser   la 
question. 
'  M.  le  Président.  —  (Test  toujours  la  même  chose. 


DÉPOSITION    DE  M.  LE  COLONEL  MAUREL 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  je  vous  demanderai  de 
poser  la  même  question,  celle  de  savoir  si,  en  sa  qualité  de 
président  du  premier  Conseil  de  guerre  qui  a  jugé  le  capitaine 


->:' 


38  — 

Dreyfus   en  .1894,  il   a  eu    connaissance   d'une   pièce  secrète 
communiquée  en  dehors  de  la  défense  ? 
M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 


DÉPOSITION  DE  M.  LE  COLONEL 

EGHEMANN 

M°  Labori.  —  M.  Ecbemann  était  un  des  juges  de  l'ex- 
capitaine  Dreyfus;  voulez-vous  bien  lui  demander  si,  comme 
tel,  il  a  eu  connaissance,  qu'en  dehors  de  la  défense,  une  pièce 
secrète  ait  été  communiquée  au  Conseil  de  guerre? 

M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 


DÉPOSITION  DE  M.   LE  COMMANDANT 

PATRON 

Me  Labori.  — Je  serais  reconnaissant  â  M.  le  Président  de 
vouloir  bien  demander  à  M.  le  commandant  Patron  si,  comme 
juge  du  premier  Conseil  de  guerre  qui  a  jugé  le  capitaine  Drey- 
fus, il  a  eu  connaissance  qu'une  pièce  ait  été  communiquée  en 
dehors  de  la  défense? 

M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 

MM.  Gallet  et  Roche  ne  répondent  pas. 

Me  Labori.  — Nous  renonçons  à  leur  témoignage. 

M.  le  Président.  —  Voulez-vous  prendre  note,  monsieur  le 
greffier,  que  l'on  renonce  à  ces  dépositions. 

A  V  Huissier -audiencier.  —  Faites  venir  M.  le  commandant 
Ravary. 


DÉPOSITION  DE  M.  LE  COMMANDANT 

RAVARY 

M°  Labori.  —  Voici,  monsieur  le  Président,  ce  que  je  lis  dans 
le  rapport  de  M.  le  commandant  Ravary,  qui  a  été  publi- 
quement lu  à  l'audience  du  Conseil  de  guerre  dans  l'affaire 
Esterhazy  : 

Un  soir  qae  le  lieutenant-colonel  Henry1,  de  retour  à  Paris,  (Hait 
pntré  brusquement  chez  M.  Picquart,  il  aperçut  M.  Leblois,  avocat. 
<l»>nt  le  colonel  recevait  de  fréquentes  et  longues  visites,  assis  auprès 
du  bureau  et  compulsant  avec  lui  le  dossier  secret. 

M.  Zola.  —  Mais,  tout  à  l'heure,  M.  le  colonel  Henry  a  d  t 
que  ce  n'était  pas  le  dossier  secret. 


—  239  — 

M.  le  Président.  —  Nous  ne  pouvons  pas  tout  dire  à  la  fois. 
M.  le  commandant  Ravary.  —  Ily  a  une  erreur,  c'est  un 
dossier  secret. 

Me  Labori.  —  Je  rectifie;  disons  un  dossier  secret. 

Une  photographie  portant  ces  mots   :  Cette  canaille  de  D...  était 
sortie  du  dossier  et  étalùe  sur  le  bureau. 

Je  demande  d'abord,   non  pas  ce  que  contenait  ce  dossier, 
puisqu'il  est  secret,  —  et  qu'on  ne  manquerait  pas  de  me  ré- 
pondre comme  toujours  :  «  Je  ne  répondrai  pas  »,  —  mais  je 
demande  ce  qu'il  concernait,  et  quelle  affaire...,  cela  n'a  rien  de 
secret  ? 
M.  le  Président.  —  Pouvez- vous  répondre  à  cette  question  i 
M.  le  commandant  Ravary.  — m  Je  ne  saisis  pas  très  bien.. . 
Un  témoin  a  dit,  paraît-il,  qu'il  y  avait  une  pièce  étalée  entre 
M.  Leblois  et  M.  le  colonel  Picquart.  . 
M.  le  Président.  —  C'est  dans  l'affaire  Esterhazy? 
M.  le  commandant  Ravary.  —  Oui,  c'est  dans  l'affaire  Ester- 
hazy ;  je  n'en  sais  pas  davantage. 

Me  Labori.  —  A  moins  qu'il  ne  soit  entendu  que  toujours  on 
trouvera  une  échappatoire,  j'insiste  avec  la  plus  grande  énergie 
pour  obtenir  une  réponse  de  M.  Ravary  ;  nous  sommes  ici  en 
plein  dans  l'affaire  Esterhazy,  nous  avons  le  rapport  de  M.  Ra- 
vary dans  cette  affaire.  M.  Ravary  faisait  les  fonctions  de  rap- 
porteur  et   il    était  chargé  officiellement   de   l'instruction  de 
l'affaire  ;  il  n'est  pas  possible  qu'il  ait  accepté  des  témoignages, 
—  lesquels  d'ailleurs,  et  je  fais  des  réserves  à  cet  égard,  ont 
été  contredits  à  cette  audience  par  les  témoignages  de  MM.  Gri- 
belin  et  Henry;  —  mais,  enfin,  il  n'est  pas  possible  que  M.  Ha- 
vary  ait  accepté  des  témoignages  sans  demander  aux  témoins 
des    dépositions    complètes  ;   il    n'est    pas    possible   qu'il  ait 
été  question   d'une   chose   aussi  grave  qu'un  dossier  secret. 
dans  une  audience  du  Conseil  de  guerre,  dans  un  rapport  lu 
au  Conseil  de  guerre,  sans  qu'aujourd'hui  on  sache  ce  qu'il  en  est. 
Je  ne  demande  pas  à  M.  le  commandant  Ravary  de  dire  ce 
qu'était  le  dossier  secret  ;  mais  ce  que  je  lui  demande,  et,  sur 
ce  terrain,   ma  demande  restera  entière,  c'est  de  dire  à  quel 
fait  se  référait  ce  dossier.  Si  le  témoin  ne  peut  répondre,  j'en 
conclurai,  —  et  j'en  tirerai  un  parti  singulier  au  point  de  vue 
de  ma  discussion,  —  que  les  instructions  judiciaires  devant  le 
Conseil  de  guerre  sont  faites  comme  nous  ne  les  avons  jamais 
vu  faire  dans  les  procès  où  nous  avons  l'habitude  de  plaider. 

M.  le  commandant  Ravary.  —  Je  proteste  absolument  contre 
les  allégations  de  Me  Labori:  toutes  nos  instructions  sont  faites 
avec  la  plus  grande  honnêteté  et  la  plus  grande  conscience. 
Quant  à  la  pièce,  dont  parle  Me  Labori,  elle  ne  m'intéressait 
pas.  Voici  pourquoi  :  j'avais  un  accusé  devant  moi,  c'était  le 
commandant  Esterhazy  ;  je  devais  chercher  à  faire  la  preuve, 
soit  de  son  innocence,   soit  de  sa  culpabilité;  et  cette  pièce 


—  240  — 

n'avait  rien  à  faire,  en  ce  qui  concerne  le  commandant  Ester- 
hazy. 

Me  Labori.  —  Il  est  bien  entendu  qu'on  a  compris  la  ré- 
ponse; la  réponse  faite,  j'en  prends  acte  et  je  continue. 

Voici  la  suite  du  rapport  de  M.  Ravary,  et  nous  entrons,  de 
plus  en  plus,  dans  l'affaire  Esterhazy  : 

«  Si  l'on  considère...  » 

Et  je  vous  prie,  messieurs  les  jurés,  de  peser  toutes  ces  pa- 
roles : 

«  Si  l'on  considère  que  c'est  une  pièce  identique  qui  a  été  envoyée 
au  Ministre  de  la  guerre  par  l'inculpé...  » 

Par  Esterhazy,  vous  entendez  bien,  Messieurs!  une  pièce 
identique  !  c'est  bien  une  pièce  du  dossier  Esterhazy  ! 

«  ...  on  est  amené  à  se  demander  si  l'identité  entre  ces  deux 
pièces  n'est  pas  le  résultat  d'une  indiscrétion.  » 

Ce  n'est  pas  ce  qui  m'inquiète  ! 

La  pièce  qui  était  entre  M.  Leblois  et  M.  Henry,  à  supposer 
que  ce  soit  vrai,  est  la  même  que  ce  fameux  document  libéra- 
teur, qui  a  été  remis  par  une  dame  voilée  à  M.  le  commandant 
Esterhazy,  qui  l'a  transmis  à  son  tour  au  Ministre  de  la  guerre. 
Cette  pièce  est  une  pièce  du  dossier  Esterhazy.  Je  demande 
à  M.  le  Président  de  demander  à  M.  Ravary,  qui  a  fait  l'instruc- 
tion, quelle  était  cette  pièce? 

M.  le  commandant  Ravarv.  —  Je  l'ignore  complètement. 

Me  Labori.  —  Gela  me  suffit,  je  suis  édifié. 

Mc  Clemenceau.  —  Le  témoin  dit,  dans  son  rapport,  qu'il  y 
avait  un  dossier  ouvert  sur  le  bureau  du  colonel  Picquart;  je 
voudrais  savoir  s'il  maintient  ses  affirmations. 

M.  le  commandant  Ravary.  —  Je  ne  saisis  pas  bien. 

Me  Clemenceau,  s' adressant  au  témoin.  —  Il  y  a,  dans  votre 
rapport,  qu'il  y  avait  un  dossier  ouvert  sur  le  bureau  du  colonel 
Picquart. 

AI.  le  commandant  Ravary.  —  Cela  devait  se  trouver  dans 
les  dépositions  des  témoins. 

M€  Clemenceau.  —  De  quels  témoins? 

M.  le  commandant  Ravary.  —  Soit  dans  la  déposition  du 
colonel  Henry,  soit  dans  la  déposition  de  M.  Gribelin. 

Me  Clemenceau,  s' adressant  à  la  Cour.  —  Je  i appelle  à  la 
Cour  que  M.  Gribelin  a  dit  qu'il  y  avait  dans  une  enveloppe 
un  dossier,  que  le  colonel  Henry  a  dit  la  même  chose,  et,  dans 
ces  conditions,  je  demande  à  M.  le  Président  de  vouloir  bien 
faire  rappeler  M.  Gribelin  à  la  barre. 

M.  le  commandant  Ravary.  —  J'ai  dit  :  Soit  de  M.  Gribelinr 
soit  du  colonel  Henry. 

M.  le  Président,  à  MG  Clemenceau.  —  Voudriez-vous  répé- 
ter votre  question  ? 

Me  Clemenceau.  —  Je  voudrais  que   M.  Gribelin  répète  ce 


—  241  — 

qu'il  a  dit  concernant  le  dossier  qui  se  trouvait  sur  le  bu- 
reau du  colonel  Picquart,  le  jour  où  on  avait,  selon  son 
expression,  «  allume  une  lampe  ». 

M.  Gribelin.  —  J'ai  dit  que  le  dossier  était  enfermé  dans  une 
enveloppe  jaune  ;  le  dossier  n'était  pas  épars  ;  j'ai  même  spécifié 
dans  ma  déposition  écrite  qu'on  ne  compulsait  pas  le  dossier. 

M.  le  commandant  Ravary.  —  M.  Gribelin  a  vu  cela,  mais 
demandez  au  colonel  Henry... 

Me  Clemenceau.  —  Voilà  deux  fois  que  M.  Gribelin  affirme 
que  le  dossier  était  dans  une  enveloppe.. . 

M.  l' Avocat  général.  —  Dans  une  enveloppe  ouverte. 

Me  Clemenceau.  —  Oui. 

M.  le  commandant  Ravary.  —  Mon  rapport  est  l'expression 
sincère  du  dossier;  qu'on  demande  ce  dossier! 

M''  Clemenceau.  —  M.  Gribelin  a  dit  :  dans  une  enveloppe. 
M.  l'Avocat  général  ajoute  :  dans  une  enveloppe  ouverte.  Or, 
une  enveloppe  ouverte,  pour  tout  le  monde,  c'est  une  enveloppe 
dont  la  parlie  qui  doit  être  collée  n'est  pas  collée. . . 

M.  Gribelin.  —  L'enveloppe  était  coupée  dans  le  sens  longi- 
tudinal. 

M.e  Clemenceau.  —  Alors,  le  dossier  était  dans  une  enveloppe 
et  le  côté  de  l'enveloppe  était  coupé.  Moralité  :  il  était  impos- 
sible de  savoir  ce  qu'il  y  avait  dans  l'enveloppe. 

M.  le  commandant  Ravary .  —  Mais  il  n'y  a  pas  eu  qu'une 
seule  visite,  il  y  en  a  eu  plusieurs.  M.  Lebloisa  été  vu  plusieurs 
fois  chez  M.  le  colonel  Picquart. 

M.  le  Président.  —  Nous  le  savons. 

Me  Clemenceau.  —  Ne  sortons  pas  de  la  question.  Le  jour  où 
M.  Gribelin  est  entré,  il  a  dit  qu'il  y  avait  un  dossier  de  pigeons 
voyageurs  d'abord,  puis  un  dossier  dans  une  enveloppe;  il  vient 
de  le  répéter,  je  crois  que  c'est  acquis. 

M.  le  Président.  —  Parfaitement. 

Me  Clemenceau.  —  Dans  le  rapport,  il  est  dit  qu'il  y  avait  un 
dossier  ouvert,  d'où  sortait  cette  pièce  renfermant  ces  mots  : 
Cette  canaille  de  D... 

M.  le  commandant  Ravary.  —  Mais  ce  n'est  pas  la  déposition 
de  M.  Gribelin  qui  m'a  fait  écrire  cela  dans  mon  rapport  :  c'en 
est  une  autre...  Demandez  communication  du  dossier  Esterhazy. 
et  vous  verrez. 

M"  Labori.  —  Mais  nous  ne  demandons  que  cela  ! 

M.  le  commandant  Ravary.  —  Gela  ne  me  regarde  pas.  J'ai 
agi  en  honnête  homme  dans  la  circonstance,  voilà  tout. 

Me  Labori.  —  Il  n'est  pas  question  de  votre  honnêteté. 

Me  Clemenceau.  —  Le  fait  étant  acquis,  je  crois  qu'il  est  inu- 
tile d'insister  maintenant. 


242 


DEPOSITION 
DE  M.  LE  GÉNÉRAL  DE  PELLIEUX 


Me  Labori.  —  Voudriez-vous,  monsieur  le  Président,  deman- 
der à  M.  le  général  de  Pellieux  dans  quelles  conditions,  au  cours 
de  l'information  dont  il  était  chargé,  a  été  versé  au  dossier  le 
bordereau  attribué  en  1894  au  capitaine  Dreyfus  et  sur  lequel, 
ensuite,  a  eu  lieu  une  expertise,  les  experts  ayant  d'ailleurs 
déposé  au  procès  Esterhazy  ? 

M.  le  Pbésident.  —  Parlez-nous  du  procès  Esterhazy  en 
ce  qui  concerne  cette  pièce,  mais  seulement  relativement  au 
procès  Esterhazy. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Monsieur  le  Président,  avec 
l'autorisation  de  Me  Labori,  je  demande  à  exposer  entièrement 
mon  enquête  dans  l'affaire  Esterhazy. 

Me  Labori.  —  Nous  ne  pouvons  que  vous  écouter  avec  res- 
pect et  intérêt,  monsieur  le  général. 

M.  le  géxébal  de  Pellieux.  —  Profondément  respectueux 
de  la  justice  de  mon  pays,  je  n'ai  pas  voulu  me  retrancher  der- 
rière le  secret  professionnel.  Quoique  j'aie  agi  comme  officier 
de  police  judiciaire  dans  l'affaire  Esterhazy,  je  sens  qu'il  faut 
que  toute  la  vérité  soit  connue,  et  je  la  dirai. . . 

Me  Clemenceau.  —  Nous  retenons  cette  parole  de  M.  le  géné- 
ral de  Pellieux. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  mets  une  réserve  : 
je  ne  pourrai  pas  parler  le  l'affaire  Dreyfus  que  je  ne  connais 
pas;  je  ne  pourrai  pas  révéler  et  parler  de  choses  qui  inté- 
ressent la  défense  du  pays,  et  je  psnse  que  Me  Labori  ne  me 
posera  pas  de  questions  sur  ee  point. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  général 

M.  le  Président.  —  Vous  venez  de  dire  vous-même  qu'il 
fallait  écouter  le  général  de  Pellieux  en  silence,  et  vous  êtes  le 
premier  à  l'interrompre. 

Me  Labori.  —  Je  croyais  que  M.  le  général  de  Pellieux 
s'adressait  à  moi,  et  comme  il  marquait  un  temps...  Mainte- 
nant, je  suis  très  respectueux  de  sa  déposition  et  je  vais  l'écou- 
ter dans  le  plus  grand  silence. 

M.  le  Président.  —  Continuez,   monsieur  le  général. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  demande  en  outre  à  ne 
pas  citer  des  noms  qui  pourraient  être  compromettants;  je 
répondrai,  lorsque  j'aurai  fini  ma  déposition,  à  toutes  les 
questions  qui  me  seront  posées. 

J'ai  fait  deux  enquêtes  sur  le  commandant  Esterhazy  :  une 
première  enquête  militaire  comme  chef  du  commandant  Ester- 
hazy en  non-activité  pour  infirmités  temporaires,  dans  le  dé- 
partement de  la  Seine.  Le  14  novembre  dernier,  M.  Mathieu 
Dreyfus  adressait  au  Ministre  de  la  guerre  une  plaintecontre 


—  248  — 

le  commandant  Esterhazy  ;  il  l'accusait  formellement  d'être 
l'auteur  du  bordereau  qui  avait  t'ait  condamner  son  lïère  :  il  se 
basait  dans  son  accusation  sur  une  similitude  absolue  d'écri- 
tures. Le  l(i  je  reçus,  du  gouverneur  militaire  de  Paris,  l'ordre 
de  faire  une  enquête  purement  militaire.  J'étais  chargé  de 
mettre  M.  Mathieu  Dreyfus  en  demeure  d'apporter  la  preuve 
de  son  accusation,  .le  fis  venir  M.  Mathieu  Dreyfus,  il  ne 
m'apporta  aucune  preuve  d'aucune  espèce,  rien  que  des 
allégations. 

En  réalité,  mon  enquête  était  virtuellement  terminée.  Je 
n'étais  chargé  que  de  lui  demander  la  preuve,  mais  je  sentais, 
devant  l'émotion  publique  qui  s'était  produite  à  la  suite  de  la 
dénonciation,  que  je  ne  pouvais  pas  m'arrêter. 

Du  reste,  sur  ces  entrefaites,  je  recevais  une  lettre  de 
M.  Mathieu  Dreyfus  me  demandant  d'entendre  M.  Scheurer- 
Kestner,  vice-président  du  Sénat.  Je  convoquai  M.  Scheurer- 
Kestner  qui  se  rendit  immédiatement  à  mon  invitation  ;  je 
demandai  à  M.  Scheurer-Kestner  son  dossier  ;  il  me  répondit 
qu'il  n'en  avait  pas,  mais  que  M.  Leblois  en  avait  un  et  qu'il 
ne  doutait  pas  qu'il  ne  me  le  communiquât.  M.  Scheurer- 
Kestner  me  fit  en  outre  la  déclaration  suivante,  que  j'écrivis 
sous  sa  dictée  : 

«  Je  ne  connais  pas  le  colonel  Picquart,  je  ne  l'ai  jamais 
vu.  je  n'ai  eu  avec  lui  aucun  rapport  direct  ni  indirect  ;  si  on 
ne  fait  pas  venir  le  colonel  Picquart,  l'enquête  ne  sera  ni 
sérieuse,  ni  sincère,  ni  complète.  » 

.l'écrivis  cette  déclaration  sous  la  dictée  de  M.  Scheurer- 
Kestner  ;  je  n'avais  rien  à  lui  demander,  il  se  retira. 

Je  convoquai  alors  M.  Leblois.  M.  Leblois  vint.  Il  avait  un 
dossier  ;  ce  dossier  se  composait  de  lettres,  fac-similés 
d'écriture  du  commandant  Esterhazy,  d'un  télégramme  en 
lettres  d'imprimerie  qui  avait  été  adressé  à  M.  Scheurer-Kest- 
ner et  dont  je  ne  me  rappelle  pas  les  termes,  puis,  il  y  avait 
quatorze  lettres  du  général  Gonse.  Ces  quatorze  lettres,  il  me 
les  montra  ;  je  les  "lus,  je  lus  également  les  brouillons  des 
lettres  adressées  par  le  colonel  Picquart  à  M.  Leblois. 

Il  me  dit  qu'il  avait  eu  des  relations  très  anciennes  avec  le 
colonel  Picquart,  qu'il  avait  été  souvent  le  voir  au  ministère 
et  il  me  fit  l'historique  de  ses  relations  avec  le  colonel  Pic- 
quart au  ministère. 

Ces  relations  sont  donc  avouées.  M.  Leblois  a  été  au  minis- 
tère de  la  guerre,  il  a  entre  les  mains  des  lettres  du  colonel 
Picquart...  Mais  avant  de  poursuivre,  je  vous  demande  la 
permission  de  revenir  en  arrière  sur  la  déposition  de 
M. Scheurer-Kestner.  M.  Scheurer-Kestner  me  dit  en  outre  : 
«Voyez  M.  Leblois,  il  a  un  dossier,  je  ne  doute  pas  qu'il  ne 
vous  le  communique  ;  il  m'a  dit  qu'il  existait  au  ministère 
de  la  guerre  un  dossier  contre  le  commandant  Esterhazy 
dans  lequel   se  trouvait  une  pièce  qui  prouvait  sa  trahison.  » 


—  244  — 

Je  demandais  à  M.  Leblois  si  ce  dossier  existait ,  il  me 
répondit  :  oui. 

Je  le  répète,  le  colonel  Picquart  a  dit  à  M.  Leblois  qu'il 
existait  au  ministère  de  la  guerre  un  dossier  dans  lequel  se 
trouvait  uns  pièce  qui  accusait  formellement  le  commandant 
Esterhazy  de  trahison:-  je  mets  au  défi  qu'on  me  démente  !  Voilà 
la  communication  du  dossier  secret  ;  elle  est  prouvée,  elle  est 
patente. 

Maintenant,  je  peux  m'expliquer  sur  les  lettres  du  général 
'Gonse.  Ces  lettres  n'unt  aucunement  trait  à  l'affaire  Dreyfus, 
elles  s'appliquent  exclusivement  à  l'affaire  Esterhazy.  Le 
général  Gonse  recommande  à  son  subordonné  la  plus  grande 
prudence,  il  lui  dit  quïl  ne  veut  pas  l'arrêter  dans  son  enquête, 
naturellement,  —  jamais  on  n'a  arrêté  une  enquête  commen- 
cée, —  mais  il  lui  dit  en  même  temps  qu'il  se  garde  de  prendre 
des  mesures  irréparables  ;  ces  mesures  consistaient,  pour  le 
colonel  Picquart,  à  faire  arrêter  immédiatement  le  comman- 
dant Esterhazy. 

Javais  un  compte-rendu  à  fournir;  je  l'ai  fourni  au  gouver- 
neur militaire  de  Paris,  et  je  puis  vous  dire  quelles  étaient 
mes  conclusions.  Je  disais  :  contre  le  commandant  Esterhazy, 
aucune  preuve,  mais,  contre  le  colonel  Picquart,  une  faute  grave 
relevée,  au  point  de  vue  militaire —  je  faisais  une  enquête  mili- 
taire. —  Le  colonel  Picquart  a  mis  entre  les  mains  d'un  tiers  des 
pièces,  des  lettres  de  ses  chefs  ayant  trait  uniquement  au  service 
militaire,  faute  militaire  grave  !  11  a  donné  connaissance  de  ren- 
seignements secrets  du  ministère  de  la  guerre  à  M.  Leblois.  A 
mon  avis,  il  doit  être  frappé.  Mais  je  demandai,  ainsi  que 
M.  Scheurer-Kestner  le  demandait,  que  le  colonel  Picquart  fût 
entendu  et  qu'il  pût  venir  se  défendre.  Voilà  les  conclusions 
de  mon  premier  rapport. 

A  la  suite  de  l'envoi  du  premier  rapport,  il  parait  qu'il  y  avait 
eu  erreur  ou  confusion  et  que  l'intention  du  Ministre  était  que 
l'enquête  que  je  devais  faire  fût  une  enquête  judiciaire.  Le  gou- 
verneur ne  l'avait  pas  compris  ainsi,  ni  moi  non  plus. 

Le  16...  Non!...  les  dates  ne  sont  pas  bien  présentes  à  ma 
mémoire..,  le  21  novembre  —  mon  rapport  a  été  remis  le  20  — 
le  21  novembre  donc,  j'ai  reçu  l'ordre  de  commencer  une  en- 
quête comme  officier  de  police  judiciaire,  et  j'ai  pris  à  cette  date 
le  commandement  de  la  place  de  Paris,  qui  m'investissait  de 
cette  qualité. 

Je  commençai  immédiatement  cette  enquête,  mais  dans  des 
conditions  différentes,  c'est-à-dire  que  je  pris  avec  moi  un  gref- 
fier et  que  j'agis  comme  magistrat. 

Ma  première  opération  était  alors  de  convoquer  l'accusé  et  de 
lui  donner  connaissance  des  charges  qui  pesaient  sur  lui.  Mais, 
avant,  je  fis  faire  une  perquisition  chez  le  colonel  Picquart. 

J'ai  été  très  vivement  attaqué  pour  cette  perquisition.  Je  dois 
dire  que  c'était  mon  droit  absolu  ;  j'étais  à  ce  moment  officier  de 


—  245 


police  judiciaire,  et  le  (Iode  de  justice  militaire  m'en  donnait  le 
droit. 

J'ajouterai  que  c'était  mon  devoir;  cette  perquisition  m'avait 
été  demandée,  et  .je  ne  pouvais  m'y  refuser  sous  peine  d'être 
accusé  de  ne  pas  avoir  voulu  arrivera  la  découverte  de  la  vérité. 
Je  lis  donc  faire  une  perquisition  chez  le  colonel  Picquart.  per- 
quisition régulière,  par  M.  Aymard,  commissaire  de  police, 
attaché  au  gouvernement  de  Paris. 

On  apporta  un  scellé  que,  naturellement,  je  conservai  et  que 
je  n'ai  ouvert  qu'en  présence  du  colonel  Picquart.  —  Je  n'ai 
conservé,  du  reste,  de  ce  scellé,  assez  considérahle,  qu'une  seule 
lettre  dont  je  vous  parlerai  tout  à  l'heure.  —  Je  rendis  au  colo- 
nel Picquart  toutes  les  autres  lettres,  après  y  avoir  jeté  un  coup 
d'œil  très  indifférent.  Il  y  avait  de  nombreuses  lettres  de  sa 
mère,  que  j'ai  parfaitement  respectées,  une  nombreuse  corres- 
pondance de  Mlle  Blanche  de  Gomminges,  et  je  n'ai  gardé  qu'une 
lettre  de  Mlle  Blanche  de  Gomminges  qui  m'a  paru  pouvoir 
avoir  un  intérêt  subséquent. 

Je  fis  successivement  alors,  dans  cette  enquête  judiciaire, 
comparaître  les  différents  témoins  que  j'avais  vus  dans  la  pre- 
mière... Et,  alors,  je  vous  demande  à  vous  exposer,  dans  ce 
moment-ci,  les  deux  points  sur  lesquels  ont  porté  mes  investi- 
gations. 

Il  s'agissait  d'abord  du  bordereau.  M.  Mathieu  Dreyfus  avait 
accusé  le  commandant  Esterhazy  d'être  l'auteur  du  bordereau... 
A  propos  du  bordereau,  je  demanderai  de  faire  une  légère 
observation. 

On  a  beaucoup  parlé  du  bordereau.  Peu  de  gens  l'ont  vu,  je 
crois  qu'il  serait  facile  de  les  compter  ;  beaucoup  de  gens  en  ont 
vu  des  fac-similés.  Eh  bien!  je  dois  dire...  je  l'ai  vu...,  je  dois 
dire  que  ces  fac-similés  ressemblent  singulièrement  à  des  faux 
et  que,  avoir  la  prétention  de  faire  une  expertise  d'écriture  sur 
les  fac-similés  qui  ont  paru  dans  les  journaux,  me  parait 
s'avancer  beaucoup.  Rien  ne  ressemble  moins  au  fac-similé  des 
journaux  que  le  bordereau  original.  Par  conséquent,  toutes  les 
expertises  qui  ont  été  faites  à  la  légère  sont  entachées  absolu- 
ment de  faux. 

J'écoutai  la  défense  du  commandant  Esterhazy  sur  le  borde- 
reau ;  je  ne  vous  la  répéterai  pas,  elle  a  été  partout.  Si,  cepen- 
dant, on  insiste...,  il  a  cherché  à  démontrer,  —  son  interroga- 
toire est  là  et  je  vais  me  borner  à  le  prendre,  —  qu'il  lui  était 
impossible  de  se  procurer  les  pièces  énoncées  dans  le  borde- 
reau. Le  Gonseil  de  guerre  a  jugé  là-dessus;  je  n'insisterai  pas 
davantage. 

Mais,  au  cours  de  l'interrogatoire  du  colonel  Picquart,  se  pro- 
duisit un  incident.  Le  colonel  Picquart  me  parla  alors  de  la 
pièce  dont  m'avait  entretenu  M.  Leblois  etM.Scheurer-Kestner. 
Gette  pièce  était  une  carte-télégramme,  un  petit  bleu,  qui, 
d'après  le  colonel  Picquart,  avait  la  même  origine  que  le  bor- 
dereau. Je  ne  veux  pas  en  dire  davantage...  la  même  origine  !... 


—  216  — 

Cette  pièce  était  déchirée,  avait  été  déchirée  et  recolée.  La  pièce 
contenait  un  écrit  qui  semblait  prouver,  d'après  le  colonel  Pic- 
quart,  que  le  commandant  Esterhazy  avait,  avec  un  agent  d'une 
puissance  étrangère,  des  relations  louches. 

La  première  chose  à  faire,  c'était  de  prouver  l'authenticité  de 
cette  pièce  ;  le  lieutenant-colonel  était  seul  à  la  connaître,  à  pou- 
voir dire  qu'elle  était  authentique.  Mais  une  chose  bien  certaine, 
c'est  que  cette  carte-télégramme  n'avait  pas  été  envoyée  au 
destinataire,  et  que,  par  conséquent,  elle  ne  lui  était  pas  par- 
venue. Gela  enlevait  déjà  un  caractère  d'authenticité  à  une  pièce 
qui  n'avait  pas  été  mise  à  la  poste,  car  elle  ne  porte  pas  le  timbre 
de  la  poste.  Pour  moi,  l'authenticité  n'en  était  pas  démontrée. 

Au  cours  des  interrogatoires  successifs  des  témoins,  j'ai 
parlé  de  cette  pièce,  et  les  dépositions,  que  j'étais  seulement 
chargé  de  prendre  et  de  transmettre  au  gouverneur  de  Paris, 
m'ont  appris  que  des  tentatives  avaient  été  faites  pour  donner 
\k  cette  pièce  le  caractère  d'authenticité  qui  lui  manquait. 

Quel  est  le  moyen  qui  a  été  employé?  On  a  voulu  la  faire 
photographier  en  faisant  disparaître  les  traces  de  déchirure, 
afin  de  pouvoir  dire  :  elle  a  été  déchirée  après,  mais,  quand  elle 
est  arrivée,  elle  était  entière.  On  a  voulu  chercher  à  y  faire 
mettre  le  timbre  de  la  poste...,  c'est  avoué,  c'est  dans  les  inter- 
rogatoires..., afin  d'avoir  la  possibilité  de  dire  qu'elle  avait  été 
saisie  à  la  poste.  J'ajouterai  que  cette  pièce,  pour  moi,  n'avait 
aucun  caractère  de  vraisemblance. . .  Et  là,  je  vais  toucher  à  un 
sujet  un  peu  brûlant. 

Cette  pièce  aurait  été,  comme  je  l'ai  dit,  la  preuve  qu'Ester- 
hazy  avait  des  relations  louches  avec  l'attaché  militaire  d'une- 
puissance  étrangère.  Je  me  suis  étonné  que  le  colonel  Picquart, 
chef  du  service  des  renseignements  d'une  grande  puissance  — 
nous  ne  sommes  pas  encore  tombés  au  niveau  de  la  république 
d'Andorre  ou  de  Saint-Marin  —  chef  du  service  des  renseigne- 
ments d'une  grande  puissance,  officier  qui  devait  être  intelli- 
gent, je  pense,  ait  été  assez  naïf  pour  croire  qu'un  attaché  mili- 
taire d'une  grande  puissance  étrangère  aurait  correspondu  avec 
un  de  ses  agents  par  carte-télégramme.  Une  carte-télégramme 
déposée  chez  le  concierge,  qui  peutêtre  ouverte  par  le  concierge, 
par  un  domestique!  et  c'est  ainsi  qu'on  aurait  correspondu  avec 
Esterhazy  !. ..  J'avoue  que  c'est  trop  naïf,  je  n'y  ai  pas  cru,  je 
l'avoue. . . 

Maintenant,  j'ai  interrogé  le  colonel  Picquart,  et  je  lui  ai  de- 
mandé également  :  «  Mais  vous  avez  cherché  d'autres  preuves 
contre  Esterhazy,  et  quel  moyen  avez-vous  employé  pour  trou- 
ver ces  preuves?  »  —  J'arrive  aune  affaire  très  grave.  Il  a 
avoué  avoir  pendant  de  longs  mois,  sans  mandat,  sans  autori- 
sation de  ses  chefs,  le  général  Gonse  et  le  général  de Boisdeffre^ 
fait  saisir  à  la  poste  toute  la  correspondance  d'Esterhazy  ;  pen- 
dant huit  mois,  il  a  ouvert  les  lettres  de  cet  officier,  et  il  a  été 
obligé  d'avouer  qu'il  n'y  avait  rien  trouvé.  Il  a  avoué  que,  sans 
mandat,  il  avait  fait  faire  une  perquisition  chez  cet  officier  ;  on 


—  247  — 

a  bouleversé  les  meubles,  ou  a  bouleversé  les  effets  de  sa 
femme,  on  a  cambriolé  l'appartement,  et  la  preuve  existe,  d'a- 
bord il  a  avoué  !...  Un  meuble  a  été  forcé  ;  on  n'a  pas  pu  le  re- 
fermer ;  on  a  fait  faire  une  clef  pour  le  refermer,  de  sorte  que 
ce  meuble,  qui  n'avait  que  deux  clefs,  en  a  aujourd'hui  trois. 

Il  m'a  semblé  que  tout  ceci  était  la  preuve  de  manœuvres  in- 
avouables et  j'avoue  que,  quand  le  Conseil  de  guerre  a  acquitté 
Esterhazy,  je  n'en  ai  pas  été  étonné.  Si  j'ai  participé  à  cette 
ceuvre  d'acquittement,  j'en  suis  fier;  je  suis  arrivé  à  faire  prou- 
ver qu'il  n'y  avait  pas  deux  traîtres  parmi  les  officiers,  qu'il  n'y 
en  avait  qu'un  et  qu'il  avait  été  justement  condamné  !  (Bruit.) 

On  a  autorisé  le  général  de  Boisdeffre  et  le  général  Mercier  à 
dire  un  mot  de  Dreyfus  ;  je  demande  la  même  autorisation... 

M.  le  Président.  —  Pas  sur  Dreyfus. 

Me  Labori.  —  Ici,  monsieur  le  Président,  je  vous  supplie 
d'autoriser  le  témoin  à  dire  sur  Dreyfus  tout  ce  qu'il  voudra. 

M.  le  Président.  —  Impossible. 

Me  Labori.  —  Alors,  demandez-lui  quel  est  le  traître  auquel 
il  vient  de  faire  allusion.  Vous  ne  l'avez  pas  arrêté,  ce  ne  peut 
être  que  Dreyfus!...  Il  vient  de  dire  qu'il  n'y  avait  qu'un 
traître,  ce  ne  peut  être  que  Dreyfus  !... 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Ayez  l'obligeance  de  conti- 
nuer votre  déposition,  en  laissant  de  côté  l'affaire  Dreyfus. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement,  monsieur  le 
Président,  j'ai  fini. 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Maître  Labori  ?... 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  suis  à  la  disposition  de 
maître  Labori. 

Me  Labori.  —  Je  n'ai  rien  à  demander  à  M.  le  général  de 
Pellieux. 

Me  Clemenceau.  — J'ai  entendu  tout  à  l'heure  le  témoin  dé- 
clarer qu'il  n'y  avait  rien  de  plus  grave  que  de  communiquer 
des  pièces  concernant  des  officiers,  les  accusant  de  trahison, 
surtout  lorsque  ces  pièces  étaient  au  ministère  de  la  guerre 
dans  des  dossiers  secrets.  Je  demande  alors  au  témoin  quel  est 
son  avis  sur  les  communications  qui  ont  été  faites  dans  des 
conditions  que  l'on  sait  et  que  je  vais  répéter. 

Un  document  secret  a  été  pris  au  ministère  de  la  guerre,  il  a 
été  promené  dans  Paris  par  une  dame  voilée,  il  a  été  remis  par 
cette  dame  voilée  à  M.  le  commandant  Esterhazy;  celui-ci  l'a 
rapporté  au  ministère  de  la  guerre,  et  le  Ministre  de  la  guerre 
lui  en  a  donné  un  reçu  Je  voudrais  savoir  l'opinion  de  M.  le 
général  de  Pellieux  sur  la  soustraction  de  ce  premier  document, 
sa  promenade  dans  Paris,  sa  rentrée  au  bercail. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Vous  comprenez  la  question? 

M.  LE  GÉNÉRAL  DEPeLLIEUX.  — Oui. 

M.  le  Président.  —  Veuillez  y  répondre. 
M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  n'ai  pas  d'opinion  à  ex- 
primer. 


—  248  — 

.AI"  Clemenceau.  — Bien  ! 

M.  le  général  de  Pellieux,  se  tournant  vers  Me  Clemen- 
ceau. —  (Juelle  opinion  voulez-vous  que  j'exprime  ? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Avez- vous  été  au  courant, 
dans  l'affaire  Esterhazy,  de  la  communication  de  pièces  secrètes 
par  le  colonel  Picquart  à  M.  Leblois  ? 

Me  Clemenceau. —  Mais  ce  n'est  pas  de  celles-là  que  nous 
parlons. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  J'ai  répondu,  monsieur  le 
Président;  pour  moi,  les  pièces  secrètes  communiquées  à 
M.  Leblois  sont  parfaitement  suffisantes...  Je  trouve  que,  com- 
muniquer à  M.  Leblois,  dire  à  M.  Leblois  qu'il  existe  au  minis- 
tère de  la  guerre  un  dossier  dans  lequel  se  trouve  une  pièce  qui 
accuse  formellement  un  officier  de  trahison,  c'est  lui  donner 
communication  de  pièces  secrètes. 

Me  Clemenceau.  —  Mais  vous  ne  savez  pas  si  on  lui  a  com- 
muniqué cette  pièce? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  ne  le  sais  pas. 

Me  Clemenceau.  —  Vous  savez  seulement  que  le  lieutenant- 
colonel  Picquart  lui  en  a  parlé. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Le  colonel  Picquart  lui  a  dit 
qu'il  existait  au  ministère  de  la  guerre  une  pièce  qui  accusait  le 
commandant  Esterhazv. 

Me  Clemenceau.  —  Il  est  donc  entendu  d'une  part  que,  quand 
M.  le  général  de  Pellieux  apprend  qu'on  a  communiqué  à  un 
tiers  une  pièce  qui  accuse  le  commandant  Esterhazy,  il  est  in- 
digné; mais  que,  d'autre  part,  quand  on  fait  promener  dans 
Paris  une  pièce  qui  innocente  le  commandant  Esterhazy,  le 
général  de  Pellieux  n'a  pas  d'opinion.  C'est  à  retenir. 

Je  voulais  encore  demander  au  témoin  ce  qu'il  pensait  de  la 
soustraction  au  ministère  de  la  guerre  d'un  document  secret 
pour  le  communiquer  à  un  journal  ? 

M.  le  général  de  Pellieux  .  — Je  ne  me  suis  pas  du  tout  oc- 
cupé de  cette  question  ;  on  me  demande  une  opinion,  je  n*ai 
pas  d'opinion  à  exprimer,  j'ai  à  déposer. 

M.  le  Président.  —  Parfaitement. 

Me  Clemenceau. — Alors,  un  dernier  renseignement.  M.  le 
général  de  Pellieux  a  dit  qu'il  avait  fait  une  perquisition  chez 
M.  Picquart  ;  me  sera-t-il  permis  de  lui  faire  remarquer  que  le 
lieutenant-colonel  Picquart  était  témoin,  puis  de  lui  demander 
aussi  pourquoi  il  n'est  pas  allé  perquisitionner  chez  M.  Ester- 
hazy, qui  était  accusé  ? 

M .  le  général  de  Pellieux.  —  Il  était  absolument  inutile 
d'aller  perquisitionner  chez  le  commandant  Esterhazy;  cela 
avait  été  fait  pendant  huit  mois.  {Rires  et  clameurs  clans  V au- 
ditoire.) 

Me  Clemenceau.  — C'est  une  erreur.  Il  s'était  passé  plus 
d'un  an  entre  ce  que  le  général  de  Pellieux  appelle  les  perquisi- 
tions chez  le  commandant  Esterhazy  par  le  colonel  Picquart  et 
l'époque  dont  nous  parlons.  Comment  se  fàit-il,  je  répète  ma 


—  249  — 

question,  que  M.  le  général  de  Pellieux  ait  pensé  à  faire  per- 
quisitionner citez  un  témoin  et  non  pas  chez  l'accusé? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  n'ai  pas  fait  perquisition- 
ner chez  le  commandant  Esterhazy  parce  que  j'étais  officier  de 
police  judiciaire  et  que  je  ne  l'ai  pas  jugé  nécessaire. 

M e  Clémence  ai  —  Voilà  ce  que  je  voulais  faire  dire  au 
témoin  ;  nous  sommes  d'accord. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  le  général,  je  voudrais  que 
vous  puissiez  rester  dans  la  salle  d'audience,  au  moins  jusqu'à 
la  déposition  de  M.  le  colonel  Picquart  ;  il  est  possible  que  j'aie 
quelques  questions  à  vous  poser. 


CONFRONTATION 

de  M.  le  Lieutenant- Colonel  du   Paty  de  Clam 
avec    M.  de  la  Batut. 


M.  le  Président,  à  Vhuissier-audiencter.  —  Faites  appeler 
M.  de  la  Batut. 

(Ce  témoin  se  présente  à  la  barre.) 

M.  le  Président,  s'adressant  à  M.  de  la  Batut).  — Vous 
m'avez  fait  demander  de  vous  autoriser  à  vous  présenter  de 
nouveau  à  cette  audience  pour  faire  une  déclaration. 

M.  de  la  Batut.  —  Oui,  monsieur  le  Président.  Gomme  je 
regagnais  ma  place,  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Glam 
m'a  dit  que  j'avais  menti.  Je  ne  veux  pas  admettre  qu'un 
témoin... 

Me  Clemenceau.  —  C'est  alors  que  M.  du  Paty  de  Clam  n'a 
pas  entendu  votre  déposition. 

Me  Labori.  —  Messieurs,  une  première  question  se  pose  sur 
le  délit  qui  a  été  commis  à  l'adresse  de  M.  de  la  Batut,  et  à  cet 
égard  je  n'ai  rien  à  dire  ;  mais  j'ai  demandé  tout  à  l'heure  une 
confrontation  qui  m'a  été  refusée.  Maintenant  je  la  demande  à 
nouveau. 

M.  le  Président.  —  Je  vais  vous  l'accorder. 

(S'adressant  à  Vliulssier-audiencier .) 

Priez  M.  du  Paty  de  Clam  de  venir  à  la  barre.  (M.  du  Paty 
de  Clam  s'approche  de  la  barre). 

M.  le  Président,  à  M.  du  Paty  de  Clam .  —  Vous  avez  en- 
tendu tout  à  l'heure  la  déclaration  de  M.  de  la  Batut? 

M.  du  Paty  de  Clam.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Vous  avez  quelque  chose  à  dire  ? 

M.  du  Paty  de  Clam.  —  Monsieur  le  Président,  M.  de  la  Ba- 
tut dit  des  choses  inexactes.  Il  a  dit  que  j'étais  chargé  du  cours 
aux  volontaires  d'un  an,  et  que,  comme  tel,  je  lui  avais  infligé 
une  punition  ;  je  dis  que  c'est  faux. 

J'avais  écrit  à  M.  de  la  Batut  pour  lui  dire  :  «  On  m'a  dit  qu'il 


—  250  - 

y  a  vingt  ans,  Monsieur  de  la  Batut,  vous  aviez  été  puni  par 
moi,  alors  que  j'étais  lieutenant  d'état-major  dans  un  régiment 
qu'on  ne  désignait  pas  ».  J'ai  répondu  qu'il  y  a  vingt  ans,  j'étais- 
capitaine,  que  j'étais  en  Afrique  où  je  faisais  de  la  topographie, 
que  jamais  de  la  vie  je  n'avais  été  chargé  des  volontaires  d'un 
an  et  que  je  ne  me  souvenais  pas  avoir  eu  M.  de  la  Batut  sousv 
mes  ordres...  Je  ne  peux  pas  me  souvenir  de  tous  les  soldats 
qui  ont  passé  par  mes  mains... 

M.  le  Président.  —  M.  de  la  Batut  se  plaint  que  vous  vous 
soyiez  servi  vis-à-vis  de  lui  d'une  expression  qui  n'est  pas  par- 
lementaire. 

M.  du  Paty  de  Clam.  —  Si  j'ai  mal  entendu  ce  qu'il  a  dit...  je 
me  suis  peut-être  trompé...  Si  M.  de  la  Batut  maintient  ce  que 
j'ai  cru  entendre,  à  savoir  que  j'étais  chargé  du  cours  des  volon- 
taires d'un  an  et  que,  comme  tel,  je  lui  ai  fait  faire  une  com- 
position de  français,  étant  chargé  du  cours  de  topographie,  et 
que  je  l'ai  fait  punir,  je  suis  obligé  de  maintenir  que  ce  qu'il 
dit  est  inexact.  Si  M.  de  la  Batut  reconnaît  qu'il  s'est  trompé 
sur  ce  point,  je  suis  prêt  à  reconnaître  devant  M.  de  la  Batut 
que  moi-même  j'ai  mai  entendu  et  que  j'ai  commis  une  erreur. 

M.  de  la  Batut.  —  La  Cour  voudra  bien  se  rappeler  ce  que 
j'ai  dit  tout  à  l'heure;  j'ai  dit  que  je  supposais  que  c'était  le 
colonel  commandant  le  17°  chasseurs  achevai  qui  avait  donné 
le  sujet  de  la  composition.  On  m'a  demandé  si  j'avais  été  sous 
les  ordres  de  M.  du  Paty  de  Clam  il  y  a  vingt-deux  ans  ;  j'ai 
répondu  qu'il  avait  fait  un  cours  aux  volontaires  ;  puis  on  m'a 
demandé  si  c'était  M.  du  Paty  de  Clam  qui  avait  corrigé  les 
copies  de  la  composition  qu'on  nous  avait  donnée  et  j'ai 
répondu  que  je  n'en  savais  rien. 

M.  le  Président.  —  Vous  avez  dit  tout  à  l'heure,  en  effet, 
que  c'était  M.  du  Paty  de  Clam  qui  avait  corrigé  les  composi- 
tions. 

Plusieurs  roiœ. —  Non,  non... 

Me  Clemenceau.  —  Pardon,  monsieur  le  Président,  cela  n'a 
jamais  été  dit. 

M.  le  Président.  —  Que  ce  ne  pouvait  être  que  lui. 

Me  Clemenceau. —  Oh!  nous  avons  la  sténographie...  Mais 
voulez-vous  me  permettre  ?  J'ai  demandé  à  M.  de  la  Batut  s'il 
avait  été  sous  les  ordres  de  M.  du  Paty  de  Clam.  C'était  ma 
première  question.  M.  de  la  Batut  a  répondu  :  «  Oui,  il  y  a 
vingt -deux  ans,  je  crois  ;  j'étais  volontaire.  »  Je  lui  ai  deman- 
dé :  ((  Voulez-vous  nous  dire  si,  à  cette  époque,  vous  avez  été 
puni  à  la  suite  d'une  composition  et  dans  quelles  conditions  ?  » 
M.  de  la  Batut  a  raconté  l'histoire  de  la  composition  et  il  a  dit  : 
«  J'ai  été  appelé  «liez  le  lieutenant-colonel,  commandant  le  ré- 
giment, qui  m'a  dit:  «  Vous  êtes  du  Midi?  Vous  aurez  quinze 
«jours  de  prison.  »  Puis  M.  de  la  Batut  a  ajouté  :  «  La  punition 
a  été  levée  et  remplacée  par  une  autre.  » 

Alors  j'ai  demandé  à  M.  de  la  Batut  :  «  M.  du  Paty  de  Clam 
était  bien  chargé  de  faire  un  cours  aux  conditionnels  au  mo- 


—  25i  - 

ment  ou  vous  étiez  conditionnel?  »  Et  M.  de  la  Batul  a  ré- 
pondu :  «  i  Hii.  —  Je  crois  que  c'est  sur  cette  affirmation  qu'il 
■si  parti.  '^Mouvements  dans  Vauditoîre.)  Ici.  pus  de  dis- 
cusion,  les  murmures  ne  peuvent  rien  changer  à  ce  qui  a  été 
dit  ;  la  sténographie  rappellera  exactement  ce  qui  s*est  passé. 

M.  du  Pwy  deCla^i.  — Je  crois  qu'il  y  a  une  différence  entre 
avoir  quelqu'un  sous  -es  ordres  et  être  chargé  d'un  cours  poul- 
ies volontaires  d'un  an.  Chargé  d'un  cours,  je  n'avais  pas  Les 
volontaires  sous  mes  ordres  pour  leur  faire  taire  des  compositions 
françaises  :  la  personne  qui  était  chargée  des  volontaires  était, 
si  je  ne  me  trompe,  le  lieutenant  Laverdet  ;  je  ne  peux  préciser, 
à  vingt-deux  ans  d'intervalle,  dans  un  régiment  que  j'ai  quitté 
depuis  si  longtemps  ;  je  donne  ce  renseignement  absolument 
sous  réserve. 

Je  n'étais  donc  pas  chargé  des  volontaires  d'un  an  ;  je  ne  les 
avais  sous  mes  ordres  que  pour  la  topographie  et  on  compren- 
dra bien  que,  dans  une  composition  où' il  s'agit  d'intelligence 
et  de  canon,  il  n'est  pas  question  de  topographie  ;  que  cette  com- 
position, d'ailleurs,  dans  laquelle  j'aurais  dit  que  l'intelligence 
est  intérieure  au  canon,  est  absolument  contraire  à  mes  idées, 
contraire  à  celles  que  mes  amis  et  mes  chefs  me  connaissent... 
A  ce  point  de  vue,  les  souvenirs  de  M.  de  la  Batut  sont  absolu- 
ment inexacts  ;  il  se  trompe,  voilà  tout,  je  le  maintiens  d'une 
façon  formelle.  Quant  à  la  punition,  elle  n'a  pu  être  portée  par 
moi  qui  n'éiais  pas  chargé  du  cours  de  français  des  volontaires 
d'un  an,  et  le  lieutenant-colonel,  en  prononçant  cette  punition, 
l'a  prononcée  sur  le  rapport  du  professeur  de  composition 
française. 

Me  Clemenceau.  —  En  résumé,  il  est  établi  que  jamais  M.  de 
la  Batut  n'a  dit  dans  sa  déposition  que  M.  du  Paty  de  Clam  ait 
corrigé  les  compositions  en  question. 

M.  du  Paty  de  Clam.  —  Je  crois  qu'entre  deux  hommes 
d'honneur,  il  n'y  aucune  honte  à  reconnaître  que  nous  avons 
pu  nous  tromper...  Vous  avez  mal  entendu  vous-même,  mon- 
sieur le  Président...  Si  c'était  comme  cela,  j'ai  peut-être  aussi, 
moi  qui  étais  plus  loin,  mal  entendu  également.  Je  regrette 
et  je  retire  ce  que  j'ai  dit. 

M.  le  Président.  —  C'est  un  malentendu. 

M.  l'Avocat  général.  —  Je  vous  prie  de  me  permettre  une 
observation.  La  déposition  de  M.  de  la  Batut  ne  pouvait  avoir 
d'intérêt  ici  que  si  elle  visait  M.  du  Paty  de  Clam  ;  or,  il  est 
établi,  du  consentement  de  tout  le  monde,  qu'elle  ne  le  vise  pas. 

M*'  Clemenceau.  —  La  loi  donne  aux  défenseurs  le  droit  de 
s'expliquer  les  derniers  et,  dans  notre  plaidoirie  seulement, 
nous  vous  dirons,  messieurs  les  jurés,  quel  argument  nous 
prétendons  tirer  de  la  déposition  exacte  de  M.  de  la  Batut. 

M.  le  Président,  aux  témoins.  —  Messieurs,  vous  pouvez 
vous  retirer. 

(A  l'huissier  audiencier)  —  Appelez  M.  Pauftin  de  Saint- 
Morel. 


252 


DÉPOSITION    DE  M.  LE     COMMANDANT 
PAUFFIN  DE  SAINT-MOREL 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  savoir  de  M.  le  commandant 
Pauffin  de  Saint-  Morel  quelles  sont  les  communications  qu'il 
est  allé  faire  à  M.  Rochefort,  et  si  c'est  à  l'insu  ou  à  la  connais- 
sance de  ses  chefs  qu'il  est  allô  chez  lui. 

M.  le  Président.  —  Quelque  pénible  que  soit  cette  décla- 
ration, je  vous  prierai  de  répondre...  dans  la  mesure,  bien  en- 
tendu, qui  convient. 

M.  Pauffin  de  Saint-Morel. —  La  démarche  que  j'ai  faite, 
je  l'ai  faite  entièrement  et  uniquement  de  ma  propre  initiative; 
j'ai  agi  sous  lïnfluence  qui  avait  été  produite  à  l'Etat-major  par 
la  campagne  et  les  attaques  qui  l'accompagnaient.  On  prêtait 
à  l'Etat-major  une  attitude  équivoque;  j'ai  cru  pouvoir  dire  à 
M.  Rochefort,  que  je  connaissais  un  peu  pour  le  rencontrer  de 
temps  en  temps,  ce  qu'on  disait  hautement  et  sans  aucun  mys- 
tère autour  de  moi,  à  l'Etat-major. 

Je  ne  cherche  pas  d'ailleurs  à  m'excuser  ;  j'ai  eu  tort  et  j'ai 
été  frappé  ;  je  m'incline. 

M'1  Labori.  —  Je  n'ai  pas  fait  poser  la  question  à  M.  Pauffin 
de  Saint-Morel  pour  me  permettre  la  moindre  incursion  dans  le 
domaine  de  sa  conscience  ;  seulement,  je  voudrais  qu'il  répon- 
dit à  ma  question.  M.  Pauffin  de  Saint-Morel  vient  de  dire  qu'il 
était  allé  porter  à  M.  Rochefort  des  paroles  que  tout  le  monde 
répétait  autour  de  lui.  Je  lui  demande  quelles  étaient  ces  pa- 
roles, quelles  sont  les  communications  qu'il  a  faites  ? 

M.  Pauffin  de  Saint-Morel.  —  Je  n'ai  pas  porté  de  paroles 
à  M.  Rochefort;  je  suis  allé,  de  ma  propre  initiative,  Je  trouver. 
Ce  que  je  lui  ai  dit,  c'est  ce  qu'on  disait  hautement  autour  de 
moi,  je  le  répète  ;  je  ne  peux  pas  dire  exactement  ce  que  je  lui 
ai  dit.  Ce  n'est  pas  non  plus  une  communication  que  je  lui  ai 
faite,  c'a  été  simplement  une  conversation  un  peu  à  bâtons 
rompus,  mais  dont  je  me  rappelle  très  bien  le  sens,  sans  pou- 
voir en  préciser  les  paroles.  Le  but  principal  de  cette  conversa- 
tion, que  je  me  rappelle  très  bien,  a  été  d'affirmer  absolument  la 
conviction  intime  et  formelle  de  l'Etat-major  à  ce  moment,  con- 
viction qui  était  basée  sur  la  chose  jugée  et  sur  des  faits  abso- 
lument probants,  d'où  impossibilité  pour  l'Etat-major  d'ad- 
mettre qu'on  pouvait  substituer  le  commandant  Esterhazy  au 
capitaine  Dreyfus. 

Me  Labori.  —  Je  prierai  monsieur  le  commandant  Pauffin 
de  Saint-Morel  —  je  crois  que  j'ai  le  droit  d'insister,  puisqu'il  a 
cru  pouvoir  prendre  M.  Henri  Rochefort  comme  confident  des 
faits  dont  il  s'agit,  — je  le  prierai  de  nous  dire  sur  quoi  était 
basée  cette  conviction  de  l'Etat-major.  Car  si  elle  n'est  qu'une 
impression,  elle  ne  compte  pas  ;  si  au  contraire  elle  est  basée 


-  253  — 

sur  des  documents  ou  sur  des  laits,  le  jury  français  a  le  droit 
de  connaître  ce  que  M.  Henri  Rochefort  a  connu  el  ce  qu'il, 
commente  dans  son  journal  tous  les  jours. 

.M.  le  Président.  —  Ne  parlons  que  de  l'a  liai  re  Lsterhazy, 
pas  d'autre  chose. 

M.  Pauffin  de  Saint-Morel.  —  .le  n"ai  rien  communiqué  ni 
rien  dit  de  plus  à  M  .  Rochefort  que  ce  que  je  viens  de  dire  ;  je 
ne  lui  ai  donné  aucune  preuve  à  l'appui,  aucune;  par  consé- 
quent, ma  conversation  se  limite  exactement  à  ce  que  je  viens 
de  dire  ;  je  ne  lui  ai  rien  donné  de  plus,  aucune  note,  rien  de 
plus. 

M.  le  Président.  —  On  a  même  annoncé,  je  crois,  que  vous 
aviez  communiqué  le  dossier,  c'est  inexact  ? 

M.  Pauffin  de  Saint-Morel.  — C'est  absolument  faux,  mon- 
sieur le  Président  ;  c'est  une  simple  conversation. 

Me  Labori.  —  Mais  enfin,  monsieur  le  Président.  M.  le  com- 
mandant Pauffin  de  Saint-Morel  peut-il  nous  dire  sur  quoi  s'e'sl 
faite  sa  conviction  qu'il  était  impossible  que  le  commandant 
Esterhazy  fût  «substitué  comme  auteur  du  bordereau  à  celui  au- 
quel il  avait  été  attribué?  Ce  ne  sont  pas  des  paroles  d'hon- 
neur quïl  nous  faut  ;  les  paroles  de  soldat  sont  respectables 
comme  les  paroles  de  tous  les  honnêtes  gens,  mais  elles  ne 
comptent  pas;  ce  sont  les  faits...  Eh  bien  !  sur  quels  faits 
M.  le  commandant  Pauffin  de  Saint-Morel  s'est-il  fondé  ?  S'il 
n'y  en  a  pas,  sa  conviction  est  pour  nous  sans  valeur. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Répondez,  mais  toujours 
en  ce  qui  concerne  l'affaire  Esterhazy,  bien  entendu  ! 

M.  Pauffin  de  Saint-Morel.  —  J'ai  conclu  d'une  phrase  que 
j'ai  dite  tout  à  l'heure  m  l'impossibilité  d'admettre  que  l'on  pou- 
vait substituer  le  commandant  Esterhazy  au  capitaine  Dreyfus 
parce  que  —  je  suis  obligé  de  rentrer  dans  la  question  —  parce 
que  la  conviction  de  l'Etat-major  était  absolue  et  formelle  sur 
la  culpabilité  de  Dreyfus. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  vous  n'avez  plus  d'autre 
question  à  poser  V 
'  Me  Labori.  —  Je  nai  plus  rien  à  dire,  monsieur  le  Président. 


DÉPOSITION  DE  M.  DUPUY 

Député,  ancien  Président  du  Conseil  des  Ministres. 


M.  le  Président.  —  Vous  jurez  de  dire  la  vérité,  toute  la 
vérité  ''. 

M.  Dupuy.  —  Sous  la  réserve  du  secret  professionnel. 

M''  Labori.  —  Voulez -vous,  monsieur  le  Président,  poser  à 
M.  Dupuy,  ancien  Président  du  Conseil,  la  question  de  savoir 


254  — 


s'il  a  connu,  au  moment  de  la  poursuite  qui  a  eu  lieu  en  1894 
contre  Dreyfus,  les  charges  qui  pesaient  sur  lui,  s'il. a  entendu 
parler  d'une  pièce  secrète,  qui  a  été  communiquée  aux  membres 
du  Conseil  de  guerre  qui  a  jugé  Dreyfus  sans  que  cette  com- 
munication ait  été  laite  à  l'accusé  et  à  la  défense,  et  à  quelle 
époque  il  en  a  entendu  parler  ? 

M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée.  Avex- 
vous  d'autres  questions  à  poser  ? 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Dupuy,  vous  pouvez  vous 
retirer. 


DÉPOSITION     DE     M.    GUÉRIN 

Sénateur,  ancien  Ministre  de  la  Justice. 

M.  Guérin.  — Je  dois  faire  une  déclaration  avant  de  prêter 
le  serment  que  vous  me  demandez.  Il  me  sera  impossible  de 
m'expliquer  sur  des  faits  dont  j'aurai  pu  avoir  connaissance  en 
ma  qualité  de  Ministre  de  la  justice.  Sous  cette  réserve,  je  suis 
prêt  à  prêter  serment. 

M.  le  Président.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  demander  à  M.  Guérin  si  personne 
ne  lui  a  jamais  parlé  de  la  communication  d'une  pièce  se- 
crète faite  aux  membres  du  Conseil  de  guerre  qui  a  jugé  en  1894 
le  capitaine  Dreyfus,  s'il  en  a  entendu  parler,  à  quelle  époque 
il  en  a  entendu  parler  et  ce  qu'il  penserait  de  la  communication 
d'une  pièce  dans  ces  conditions,  si  cette  communication  avait 
été  faite  ? 

M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 

Avez-vous  d'autres  questions  à  poser  au  témoin? 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

(Se  tournant  vers  la  Cour  et  le  jury.)  Messieurs,  ayant 
entendu  M.  Charles  Dupuy  et  M.  Guérin,  à  qui  M.  le  Président 
n'a  pas  cru  devoir  poser  la  question  que  nous  demandions, 
nous  ne  pouvons  maintenant  que  renoncer  aux  dépositions  de 
MM.  Delcassé,  Leygues,  Poincaré  et  Develle,  car  c'est  la  même 
question  que  nous  aurions  à  leur  poser.  Nous  en  demandons 
acte. 

M.  le  Président.  —  Acte  vous  en  est  donné. 


—  255 


DÉPOSITION  DE  M.  THÉVENET 

Avocat,  Sénateur,  ancien  Ministre  de  la  justice. 

Me  Labori.  —  Je  demanderai  à  M.  Thévenet  de  vouloir  bien 
nous  dire  ce  qu'il  sait  de  l'affaire  Esterhazy  et  ce  qu'il  pense 
de  la  bonne  foi  de  M.  Emile  Zola  dans  l'affaire  actuelle. 

M.  Thévenet.  —  Je  ne  connais  personne  de  la  famille  Drey- 
fus, ni  aucun  fait  particulier  :  j'ai  seulement  suivi  avec  beau- 
coup d'attention  toutes  les  phases  de  cette  triste  affaire,  et  j'ai 
été  très  surpris  de  constater  dans  l'information  de  regrettables 
lacunes;  j'en  ai  conclu  que  M.  Emile  Zola  avait  été  de  bonne 
foi  dans  sa  publication. 

J'ai  été  surtout  frappé  des  explications  qui  avaient  été  donné?s 
par  M.  le  commandant  Esterhazy  au  début  de  l'affaire.  Il  a 
plusieurs  fois  affirmé  qu'une  dame  voilée  lui  avait  remis  la 
copie  d'une  pièce  secrète  très  importante,  existant  au  ministère 
de  la  guerre,  et  démontrant,  disait-on,  la  culpabilité  de  Drey- 
fus. 

Cette  pièce  avait,  aux  yeux  de  M.  Esterhazy,  une  telle  impor- 
tance qu'il  la  regardait  comme  «  un  document  libérateur  »  —ce 
sont  ses  propre?  expressions,  —  et  qu'il  avait  jugé  utile  de  l'en- 
voyer sous  pli  à  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  qui  n'a  pas  nié 
l'avoir  reçu. 

Eh  bien  !  messieurs  les  jurés,  l'instruction  faite  par  l'autorité 
militaire  semble  n'avoir  attaché  aucune  importance  à  ces  décla- 
rations si  précises  de  M.  le  commandant  Esterhazy:  je  suis 
très  étonné  qu'on  ne  les  ait  pas  soumises  à  une  enquête  appro- 
fondie- —  Cette  femme  voilée  existait-elle  réellement  ?  Il  sem- 
blait utile  de  le  savoir. 

.  Si,  en  effet,  une  pièce  secrète  et  importante,  enfermée  sous 
riple  serrure  dans  une  armoire  du  ministère  de  la  guerre, 
avait  été  communiquée  à  cette  femme,  il  était  essentiel  de 
savoir  comment  et  par  qui  cette  divulgation  avait  pu  avoir 
lieu. 

Il  pouvait  en  avoir  été  de  même  d'autres  pièces  secrètes 
intéressant  la  défense  du  pays,  et,  des  lors,  des  mesures  très 
sévères  devaient  être  prises  pour  empêcher  le  retour  de  pa- 
reilles indiscrétions. 

L'enquête  sur  cette  femme  voilée  n'était  point  difficile  à  faire. 
Elle  avait  fixé  ses  rendez-vous  dans  des  lieux  un  peu  étranges. 

Elle  y  avait  été  conduite,  à  deux  reprises,  notamment,  par  des 
cochers  de  voitures  publiques,  et  je  crois  qu'à  Paris  MM.  les 
cochers  ne  se  dérobent  jamais  quand  la  justice  fait  appel  à 
leurs  souvenirs. 

Si  la  femme  voilée  était  une  invention  de  M.  Esterhazy, 
une  légende  imaginée,  je  ne  sais  dans  quel  but,  —  et  il  y  en  a 
beaucoup  dans  cette  affaire,  —  la  question  n'en  était  pas  moins 
grave.  L'existence  de    la  pièce    secrète    dans   les   mains  de 


•r 


56  - 

M.  Esterhazy  étant  démontrée,  puisqu'il  l'avait  renvoyée  lui- 
même  au  ministère  de  la  guerre,  on  pouvait  se  demander  quel 
était  le  véritable  auteur  de  la  communication  ;  c'était  assuré- 
ment un  personnage  assez  puissant  pour  avoir  eu  à  sa  dispo- 
sition cette  pièce  secrète,  et  assez  audacieux  pour  l'adresser  à 
M.  Esterhazy  alors  que  cette  même  pièce  était  restée  inconnue 
de  l'accusé  Dreyfus  et  de  son  défenseur. 

Aucune  recherche  n'a  été  faite  sur  ce  point,  et  je  considère 
que  cela  est  très  étonnant. 

En  lisant  le  compte  rendu  d'une  instruction  aussi  incomplète 
dans  le  rapport  de  M.  le  commandant  Ravary,  je  comprends  et 
je  partage  les  sentiments  qui  ont  agité  M.  Zola.  —  11  les  a 
traduits  sous  une  forme  peut-être  violente  que  je  n'ai  pas  à 
apprécier,  mais  je  l'excuse,  car  il  a  pu  croire,  comme  beaucoup 
d'autres,  qu'on  avait  voulu  renseigner  incomplètement  le 
Conseil  de  guerre  qui  devait  juger  M.  Esterhazy. 

Ce  que  je  dis,  Messieurs,  je  ne  le  dis  pas  pour  porter  atteinte 
à  la  chose  jugée  par  ce  Conseil.  Je  respecte  la  décision  qu'il  a 
rendue,  et  je  ne  déplore  pas  l'acquittement  de  M.  le  commandant 
Esterhazy,  —  je  me  féliciterai  toujours  de  voir  un  officier  de 
notre  armée  déclaré  non  coupable  do  crime  de  trahison,  —  son 
acquittement  est  définitif,  mais  on  peut  regretter  que  la  lumière 
n'ait  point  été  faite  sur  certains  points  et  que  l'instruction  ait 
été  aussi  incomplète. 

Voilà  ce  que  j'avais  à  dire  en  ce  qui  touche  l'affaire  de 
M.  Esterhazy.  Me  sera-t-il  permis  d'ajouter  quelques  mots 
sur  la  bonne  foi  de  M.  Zola  relativement  à  l'affaire  Dreyfus? 

M.  le  Présidexe.  —  Non,  je  ne  puis  vous  laisser  parler  sur 
cette  affaire. 

M.  Thévexet.  —  Je  croyais  que  M.  Zola .  était  amené  ici 
comme  ayant  dit  que  le  deuxième  Conseil  de  guerre  avait  cou- 
vert une  illégalité  commise  par  le  premier  Conseil  de  guerre  ? 

M.  le  Présidext.  —  La  Cour  a  tranché  la  question. 

M.  Thévexel.  —  Je  m'incline,  monsieur  le  Président. 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  alors  simplement  demander  à 
M.  Thévenet  de  vouloir  Dien  nous  dire  ce  qu'il  pense  de  la 
bonne  foi  de  M.  Emile  Zola  en  ce  qui  concerne  le  passage  sui- 
vant, qui  est  visé  par  M.  le  Procureur  général  dans  sa  citation  : 

J'accuse  le  second  Conseil  de  guerre  d'avoir  couvert  cette  illégalité 
par  ordre,  en  commettant  à  son  tour  le  crime  juridique  d'acquitter 
sciemment  un  coupable. 

En  considérant  ce  paragraphe  de  l'article  qui  amène  ici 
M.  Zola,  je  demande  à  M.  Thévenet  son  opinion  sur  la  bonne 
foi  de  M.  Emile  Zola. 

M.  Thévexet..  —  Le  mot  &  illégalités,  en  effet,  été  prononcé. 
On  a  dit  qu'un  dossier  secret  avait  été  communiqué,  pendant  la 
délibération,  au  Conseil  de  guerre  qui  avait  condamné  Dreyfus. 
On  a  affirmé  que  ni  l'accuse,  ni  son  défenseur,  Me  Démange, 
n'avaient  connu  une  seule  des  pièces  de  ce  dossier. 


257 


Cette  affirmation  est  grave,  car  elle  soulève,  à  mon  avis,  la 
difficile  vraiment  capitale  de  ce  grand  débat,  et  je  m'étonne 
qu'elle  n "ait  point  encore  été  clairement  et  loyalement  tranchée. 
C'est  par  elle  qu'on  aurait  dû  commencer,  et  il  me  semble,  —c'est 
peut-être  une  illusion  de  ma  part,  —  qu'il  était  très  simple  de 
répondre  avec  franchise  à  cette  question  par  un  oui  ou  un  non 
qui  aurait  été  décisif. 

J'ai  lu  le  compte  rendu  de  ces  débats  et  j'y  ai  constaté  avec 
stupéfaction  qu'on  avait  interrogé  sur  ce  fait  si  important 
d'honorables  généraux,  qui  n'avaient  répondu  que  par  le 
silence  Ils  se  sont  cru  sans  doute,  à  tort  suivant  moi,  liés  par 
le  secret  professionnel. 

Ce  silence  doit-il  être  interprété  comme  un  aveu?...  11  est 
bien  fait,  en  tous  cas,  pour  troubler  profondément  toutes  les 
consciences  soucieuses  de  la  vérité  et  de  la  justice. 

La  question  ne  soulève  pas,  à  vrai  dire,  un  point  de  droit, 
car  la  loi  est  formelle  ;  mais  nous  touchons  ici  à  un  principe 
beaucoup  plus  élevé,  celui  de  la  liberté  de  la  défense,  celui  du 
droit  imprescriptible  qu'a  tout  homme  accusé,  même  de 
trahison,  de  savoir  quels  sont  les  documents  qui  l'accusent.  Si 
l'illégalité  a  été  commise,  le  Garde  des  sceaux  doit  saisir  la 
Cour  de  cassation.  La  loi  lui  en  fait  un  devoir. 

Dans  le  cas  qui  nous  occupe,  la  Cour  suprême  annulerait  la 
décision  rendue  par  le  premier  Conseil  de  guerre.  Dreyfus 
serait-il  pour  cela  reconnu  innocent  ?  Nullement.  L'autorité 
militaire,  qu'on  dit  acharnée  contre  lui,  ce  que  je  ne  puis 
croire,  le  traduirait  devant  un  autre  Conseil  de  guerre  qui 
devrait,  cette  fois,  statuer  conformément  à  la  loi,  c'est-à-dire 
après  avoir  fait  communiquer  à  Me  Démange,  défenseur,  et  à 
Dreyfus,  toutes  les  pièces  du  dossier. 

Je  ne  sais  si  une  seconde  condamnation  serait  prononcée, 
mais  le  débat  serait,  du  moins,  loyal  et  complet,  la  loi 
respectée,  et  la  liberté  de  la  défense,  la  dignité  humaine, 
devrais-je  dire,  sauvegardée...  (Bruits  dans  l'auditoire.) 

S'il  n'y  a  pas  eu  de  communication  clandestine  et  illégale, 
pourquoi  ne  pas  le  proclamer? 

Je  déclare  hautement  que,  si  M.  le  général  Mercier,  qui 
était  alors  Ministre  de  la  guerre,  était  venu  apporter  ici,  sous 
la  foi  du  serment,  une  déclaration  précise,  s'il  avait  donné  sa 
parole  d'honneur  qu'aucune  pièce  n'avait  été  cachée  à  la  défense 
de  Dreyfus,  je  me  serais  incliné,  —  mais,  hélas!  il  garde  le 
silence  !... 

Voila  ce  qui  trouble,  ce  qui  inquiète  les  consciences  impar- 
tiales. —  Voilà  ce  qui  prolonge  et  perpétuera  peut-être  ce 
procès,  si  attristant  pour  tous,  et  qui  est  un  mal  pour  la 
Patrie  î... 

M.  Zola.  —  A  coup  sûr. 

M.  Thévenet.  —  Que  faut-il  croire  ?  Que  faut-il  penser  de  ce 
silence?  Xe  sommes-nous  plus  une  nation  libre,  respectueuse 
de  la  loi,  voulant  la  loyauté  et  la  franchisa?  [Bruits.) 

9 


—  258  — 

M.  le  Président.  —  Silence! 

M.  Thévenet.  —  Y  a-t-il  un  magistrat  parmi  ce^i  qui 
m'éeoutent,  un  de  mes  confrères  du  barreau,  une  personne 
quelconque,  un  de  vous,  messieurs  les  jurés,  qui  puisse  com- 
prendre cette  incertitude  où  nous  sommes  sur  un  fait  de  cette 
importance? 

Dreyfus  a-t-il  oui  ou  non  connu  les  documents  qui  l'accu- 
saient, a-t-il  pu  les  contredire,  les  discuter  librement?  —  S'il  ne 
les  a  pas  connus,  quelle  raison  y  avait-il  donc  pour  les  lui 
cacher,  pour  violer  la  loi  à.  son  égard  ? 

Pourquoi  les  cacher  aussi  à  M,J  Démange,  cet  éminent  avocat, 
si  estimé  de  nous  tous,  d'une  loyauté  si  parfaite?  N'avait-il  pas 
autant  de  patriotisme  que  les  membres  du  Conseil  de  guerre  ? 

Je  m'arrête,  m'excusant  d'avoir  si  longuement  réclamé  le 
respect  de  la  loi  et  la  lumière.  —  J'estime  que  la  bonne  foi  de 
M.  Zola  est  à  la  hauteur  de  son  talent,  elle  est  éclatante. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  une  nouvelle  question  à 
poser  au  témoin  ? 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  je  croirais  commettre 
un  sacrilège  en  ajoutant  un  mot  ou  en  posant  une  question 
après  l'admirable  plaidoyer  que  M.  Thévenet  vient  de  prononcer, 
non  pas  pour  Dreyfus,  dont  il  n'a  pas  été  parlé,  mais  pour  la 
dignité  humaine,  pour  la  liberté  et  pour  l'honneur  de  ce 
pays  ! 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Thévenet,  vous  pouvez  vous 
retirer. 

(A  Me  Labori.)  Quel  témoin  voulez-vous  faire  entendre? 

Me  Labori.  —  M.  Salles. 

M.  le  Président.  —  Je  croyais  que  c'était  le  colonel  Picquart 
qui  devait  venir. 

Me  Labori.  — Monsieur  le  Président,  la  déposition  de  M.  le 
colonel  Picquart  serait  peut-être  trop  longue  pour  que  nous 
puissions  l'entendre  ce  soir. 


DÉPOSITION  DE  M.  EMILE  SALLES 

Ancien  avocat  à  la  Cour  d'appel. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  question? 

Me  Labori.  —  Voudriez-vous  être  assez  bon  pour  demander 
à  M.  Salles  s'il  ne  connaît  pas  un  fait  qui  puisse  être  intéres- 
sant pour  la  défense  de  M  Emile  Zola? 

M.  le  Président.  —  Mais,  ce  n'est  pas  une  question,  cela... 
relativement  à  quoi  ? 

M«  Labori.  —  Relativement  à  l'affaire  de  M.  Emile  Zola. 

M.  le  Président.  —  Ce  n'est  pas  là  une  question  non  plus; 
je  ne  poserai  pas  de  question  comme  celle-là.  Est-ce  relative- 
ment à  l'affaire  Dreyfus  ou  à  l'affaire  Esterhazy? 


259 

Me  Labori.  —  Permettez-moi,  monsieur  \e  Président,  mal- 
gré tout  mon  respect  pour  vous,  de  dire  que  je  ne  comprends 
pas  le  but  de  cette  distinction.  Il  y  a  à  cela  deux  raisons  :  la 
première,  c'est  que,  comme  je  le  disais  hier,  la  seule  afiaire 
qui  est  ici  en  litige,  c'est  celle  de  M.  Zola  ;  la  seconde,  et  c'est 
surtout  cette  raison  que  je  veux  faire  valoir,  c'est  qu'on  entend 
des  hommes  comme  M.  le  général  Mercier,  comme  M.  le  général 
dePellieux,commeM.  le  général  (ionse,  qui  viennent  ici,  parlant 
des  arrêts  de  justice  qu'ils  connaissent,  se  mettre  sous  leur 
abri  pour  ne  pas  parler  et  qui,  cependant,  l'un  après  l'autre, 
avec  le  même  vague,  avec  la  même  incertitude,  jettent  leur 
parole  de  soldat  dans  la  balance,  convaincus  que,  grâce  ;'i  l'a- 
mour que  ce  pays-ci  a  pour  lui-même  et  à  l'ardente  alï'ection 
qu'il  a  pour  la  patrie,  il  suffira  de  cette  parole  de  soldat  pour 
l'entraîner  sans  lui  dire  pourquoi.  On  ne  les  arrête  pas  ;  ils  ont 
le  droit  de  dire  l'un  après  Tautre  :  Dreyfus  est  coupable.  Ils 
parlent  ainsi  malgré  les  arrêts  de  la  justice  et  personne  ne  les 
en  blâme  !  C'est  donc  qu'on  ne  peut  pas  parler  de  l'affaire  Ester- 
hazy,  sans  parler  de  l'affaire  Dreyfus! 

Pour  cette  raison,  comme  pour  les  autres,  étant  donné  qu'il 
y  a  chose  jugée,  comme  dans  l'affaire  Esterhazy,  il  n'y  a  pour 
moi  qu'une  explication  au  bâillon  qu'on  nous  met  sur  la 
bouche  :  c'est  qu'on  n'ose  pas  parler  de  l'affaire  Dreyfus,  car 
il  est  impossible  de  la  séparer  de  l'affaire  Esterhazy. 

Je  demande  que  la  parole  soit  donnée  à  tous  les  témoins,  sur 
tous  les  points  qui  n'intéressent  pas  la  défense  nationale,  et  je 
demande  surtout  que,  quand  je  pose  une  question  aussi  dis- 
crète, aussi  réservée,  aussi  modérée  que  celle  que  je  pose  à  M. 
Salles,  témoin  qui  détient  un  secret  que,  je  le  sais,  on  ne  veut 
pas  qu'il  dise,  je  demande  que  ma  question  soit  posée,  ou  bien  je 
proteste  contre  l'obscurité  qu'on  répand  tous  les  jours  un  peu 
plus,  parce  qu'on  a  peur  de  la  lumière. 

M.  le  Président.  —  Vous  pourrez  protester  tant  que  vous 
voudrez.  Je  vous  ai  dit  que  je  ne  poserai  aucune  question  à  cet 
':_i;ird  ;  je  vous  ai  dit.  et  je  vous  le  répète,  et  ce  sera  ainsi  jusqu'à 
latin  des  débats,  que  je  ne  poserai  pas  la  question. 

(Au  témoin.)  Avez-vous  quelque  chose  à  dire  relativement 
à  l'affaire  Esterhazy  ? 

M.  Salles.  —  Non.  Sur  l'affaire  Esterhazy,  je  n'ai  rien  à 
dire. 

M.   le  Président.—  De  l'affaire  Dreyfus,  n'en  parlons  pas! 

Me  Labori.  —  Mais,  monsieur  le  Président,  je  ne  veux  pas 
parler  de  l'affaire  Dreyfus  î 

M.  le  Président.  —  Je  vous  demande  pardon,  vous  voulez 
en  parler  par  des  moyens  détournés . 

Me  Clemenceau.  — Monsieur  le  Président  veut-il  me  per- 
mettre de  poser  la  question  suivante  :  Le  témoin  a-t-il  su,  par 
l'un  des  membres  du  Conseil  de  guerre  de  1891,  qu'une  pièce  se- 
crète avait  été  communiquée  aux  juges  en  chambre  du  Conseil, 


—  260    - 

et  que  cette  pièce  n'avait  été  soumise  préalablement  ni  à  l'ac- 
cusé ni  au  défenseur  '! 

M.  le  Président.  —  Je  vous  ai  dit  que  cette  question  ne  serait 
pas  posée. 

M(>  Clemenceau.  —  Alors,  je  demande  acte  à  la  Cour. . . 

M.  le  Président.  —  La  Cour  vous  donne  acte  de  tout  ce  que 
vous  voudrez... 

Me  Clemenceau.  —  Oh!  monsieur  le  Président,  les  conclu- 
sions n'étant  pas  posées,  je  crois  que  vous  allez  peut-être  un 
peu  vite.  Ce  que  je  demande  au  témoin  est  chose  intéres- 
sante. 

M.  le  Président.  —  La  prévention  concernant  l'affaire  Es- 
terhazy.... 

Me  Labori.  —  Je  n'ai  pas  dit  cela...  Je  reprends  ma  question 
pour  qu'il  n'y  ait  pas  confusion.  J'ai  prié  M.  le  Président  de 
vouloir  bien  poser  à  M.  Salles  la  question  suivante  :  M.  Salles 
sait-il  un  fait  grave  qui  intéresse  la  prévention  dirigée  contre 
M.  Zola,  fait  qui  puisse  être,  au  point  de  vue  de  la  moralité  et 
de  la  bonne  foi,  utile  à  M.  Zola?  Je  demande  que  la  question 
soit  posée  dans  ces  termes  à  M.  Salles. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Connaissez-vous  quelque 
chose  qui,   dans  l'affaire  Esterhazy... 

Me  Labori.  —  Je  demande  que  la  question  soit  posée  dans 
les  ternies  où  je  l'ai  indiquée. 

M.  le  Président.  -  -  Je  vous  demande  pardon,  vous  n'avez 
pas  le  droit  de  poser  des  questions  détournées  pour  arriver  à  un 
but  auquel  vous  ne  devez  pas  atteindre. 

Me  Labori.  -  -  Monsieur  le  Président,  je  n'ai  pas  un  but  dé- 
tourné. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  demande  pardon  ! 

Me  Labori.  —  Je  n'accepte  pas  des  observations  qui  tendent 
à  dire  que  je  veux  atteindre  un  but  par  des  voies  détournées. 

M.  le  Président.  —  Vous  connaissez  la  citation,  vous  con- 
naissez l'arrêt  de  la  Cour,  n'en  sortons  pas. 

Me  Labori.  —  Je  n'en  sors  pas.  Et  je  vais  vous  dire,  monsieur 
le  Président,  puisque  vous  vous  en  prenez  personnellement  à 
moi,  que  si,  comme  j'en  suis  convaincu,  vous  venez  ici  voulant 
la  lumière,  ignorant  tout  de  cette  affaire,  vous  no  savez  pas  ce 
que  j'attends  de  cet  homme!  Mais  si,  quand  je  vous  propose  de 
poser  la  question  que  je  viens  de  vous  soumettre,  vous  me  le 
refusez,  je  dis  que  vous  savez  la  réponse  crui  serait  faite,  je  dis 
que  vous  me  faites  un  procès  de  tendance  et  que  je  ne  l'accepte 
pas  ! 

M.  le  Pbéstdent.  —  Je  vous  le  répète,  je  ne  poserai  de  ques- 
tions qu'en  ce  qui  concerne  l'affaire  Esterhazy  et  pas  en  ce  qui 
concerne  l'affaire  Dreyfus. 

Me  Labori.  -  -Je  ne  parle  pas  de  l'affaire  Dreyfus.  Je  vous 
demande  bien  pardon,  mais  nous  touchons  ici  au  point  culmi- 
nant de  ce  débat.  .l'ai  l'honneur,  monsieur  le  Président,  de  vous 
demander  la  permission  de  prendre  des  conclusions  atin  d'ap- 


—  -261   — 

peler  la  Cour  à  statuer  sur  la  position  de  la  question  que  j'ai 
Thonneur  de  prier  monsieur  le  Président  de  poser. 
*  Me  Clemenceau.  — Je  crois  qu'il  esl  importent,  à  la  fin  de 
cette  discussion,  de  retenir  ceci  :  c'est  qu'un  témoin  étant 
à  la  barré,  la  défense  s'est  levée  et  qu'elle  a  dit  :  «  Nous 
prétendons  que  ce  témoin  tient  de  la  bouche  d'un  juge  du  Con- 
seil de  guerre  qu'une  pièce  secrète  a  été  communiquée  »,  et 
qu'en  réponse  à  cette  affirmation,  aue'nous  maintenons,  le  Pré- 
sident a  dit  que  la  question  ne  serait  pas  posée...  Nous  faisons 
le  jury  juge...  Que  le  témoin  nous  démente  d'un  mot.  M.  le  Pré- 
sident n'aura  pas  le  temps  de  l'arrêter,  selon  l'expression  de  M. 
le  Président  lui-même  au  sujet  d'un  autre  témoignage! 

(Le  témoin  garde  le  silence.) 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Monsieur,  ne  répondez  pas  ! 

(S'adressant  à  Me  Clemenceau.)  Je  vous  répète  que  je  po- 
serai la  cpestionence  qui  concerne  l'affaire  Esterha/y  et  jamais 
en  ce  qui  concerne  l'affaire  Dreyfus.  Vous  connaissez  l'arrêt  de 
la  Cour,  vous  connaissez  les  termes  de  la  loi,  il  faut  que  nous 
restions  dans  la  prévention.  (Au  témoin)  Connaissez-vous 
quelque  chose  en  ce  qui  concerne  l'affaire  Esterhazy? 

Le  témoin.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

Me  Clemenceau.  —Je  proteste  contre  cette  question.  Nous 
avons  affirmé  que  le  témoin  savait,  par  l'un  des  membres  du 
Conseil  de  guerre,  qu'une  pièce  secrète  avait  été  communiquée 
aux  juges  sans  avoir  été  soumise  à  l'accusé  ni  à  la  défense,  et  le 
témoin  ne  nous  a  pas  démenti. 

M.  le  Président,  à  l'huissier-audiencier.  —  Appelez  un 
autre  témoin. 

Me  Labori. — Monsieur  le  Président,  je  vous  demande  bien 
pardon,  mais  il  m'est  impossible  d'entendre  la  déposition  de 
Me  Démange  avant  que  la  Cour  n'ait  rendu  un  arrêt  sur  mes 
conclusions.  Je  demande  une  suspension  d'audience. 

M.  le  Président.  —  L'audience  est  suspendue. 

(L'audience  est  reprise  à  quatre  heures  trente-cinq.) 

Me  Labori.  —  La  Cour  veut-elle  me  permettre  de  donner  lec- 
ture de  mes  conclusions  ? 
M.  le  Président.  —  Vous  avez  la  parole. 


Conclusions  de  Me  Labori 
relativement   à   l'audition    de  M.  Salles. 

Plaise  ù  la  Cour, 

Attendu  que  la  déposition  du  témoin,  M.  Salles,  ancien  avocat  à  la 
Cour  de  Paris,  est  indispensable  à  la  manifestation  de  la  vérité  et 
aussi  pour  établir  la  bonne  foi  des  prévenus;  que  refuser  de  l'entendre 
serait  violer  les  droits  de  la  défense  ; 

Attendu  que  la  question,   mentionnée  au  dispositif,   intéresse   au 


plus  liant  point  les  droits  de  la  défense;  qu'elle  n'est  susceptible  de 
porter  aucune  atteinte  à  l'autorité  de  la  chose  jugée  :  que  rien  ne 
pourrait  justifier  dans  ces  conditions  le  refus  de  la  poser; 

Par  ces  motifs  : 

Donner  acte  aux  concluants  de  ce  que  M.  le  Président    a  refusé  de 
poser  au  témoin  la  question  suivante  : 

Ordonner  que  ladite  question  sera  posée  au  témoin,  savoir  : 
M.  Salles  connaît-il  un  fait  qui  soit  de  nature  à  établir  la  bonne 
foi  de  M.  Emile  Zola  et  se  rapportant  au  paragraphe  3  des  faits  visés 
dans  la  citation  du  Procureur  général  et  ainsi  conçu  :  «  J'accuse  le 
second  Conseil  de  guerre  d'avoir  couvert  cette  illégalité  par  ordre,  en 
commettant  à  son  tour  le  crime  juridique  d'acquitter  sciemment  un 
coupable.  » 


Cou  closions  de  M'  Clemenceau 
relativement  à  l'audition  de  M.   Salles. 

Plaise  à  la  Cour. 

Donner  acte  au  concluant  de  ce  que  le  défenseur  de  Perrenx  a  af- 
firmé qu'un  témoin,.  M.  Salles,  présent  à  la  barre,  tenait  de  la  bouche 
même  de  l'un  des  juges  du  Conseil  de  guerre  qui  a  jugé  Dreyfus  que 
des  pièces  non  communiquées  à  l'accusé  ou  à  son  défenseur  avaient 
été  produites  en  chambre  du  Conseil  pendant  la  délibération  et  de 
ce  que  le  témoin,  présent  à  la  barre,  n'a  pas  démenti  cette  affirma- 
tion ; 

Donner  acte,  enfin,  de  ce  que  le  Président  a  refusé  de  poser  la 
question  mentionnée  par  les  défenseurs  et  permettant  au  témoin  de 
répondre  par  oui  ou  par  non  à  l'affirmation  produite, 

Et  ordonner  que  la  question  suivante  sera  posée  :  «  M.  Salles  tient- 
il,  de  la  bouche  même  d'un  juge  du  Conseil  de  guerre  qui  a  condamné 
Dreyfus,  qu'une  pièce  non  communiquée  à  l'accusé  ou  à  son  défen- 
seur a  été  produite  en  chambre  du  Conseil  pendant  la  délibération  ?  » 

L'audience  est  suspendue.  A  la  reprise  de  V  audience, 
M.  le  Président  prononce  V arrêt  suivant  : 


Arrêt 
sur  les  conclusions  relatives  à  l'audition  de  M.  Salles. 

La  Cour, 

Considérant  que  la  question  posée  par  M.  Emile  Zola  est  com- 
plexe, qu'elle  comprend  tout  à  la  fois  ce  que  le  témoin  pouvait  savoir 
sur  la  bonne  foi  d'Emile  Zola,  soit  sur  l'affaire  Dreyfus,  soit  sur  l'af- 
faire Esterha/y  : 

Que  cette  question  a  été  posée,  et  que  le  témoin  a  répondu  qu'il  ne 
savait  rien  des  faits  se  rapportant  à  cette  question  ; 

Que  les  défenseurs  des  prévenus  ont  alors  insisté  pour  que  la  ques- 


tinu  soit  posée  relativement  à  L'affaire  Dreyfus  et  que  le  Président, 
conformément  à  l'arrêl  précédemment  rendu,  a  refusé  avec  raison 
îie  la  poser  ; 

Considérant  que  l'autre  question  posée  par  les  défenseurs  dans 
d'autres  conclurions,  vise  uniquement  l'affaire  Dreyfus,  qui  n'offre 
aucune  eonnexité,  ni  aucune  indivisibilité  avec  Les  faits  mentionnés 
dans  la  citation  et  qu'elle  porte  atteinte  à  l'autorité  de  la  chose 
jugée  ;  que,  dès  lors,  le  Président  a  eu  raison  de  refuser  de  la  poser 
au  témoin,  conformément  à  l'article  52  de  la  loi  du  2(>  juillet  Jssi  sur 
la  presse; 

Par  ces  motifs, 

Dit  que  le  Président  a    refusé  avec   raison  de   poser  les  questions 
énoncées  aux  conclusions  : 
Ptejette  lesdites  conclusions  comme  mal  fondées  et  dit  qu'il   sera 
se  outre  aux  débets. 

L'audience  ''.s/  levée 


CINQUIÈME    AUDIENCE 


AUDIENCE  DU  11  FEVRIER 


Sommaire.  —  Déposition  de  M.  le  général  de  Pellienx  (suite).  —  Eappel  de 
M.  le  général  Gonse.  —  Eappel  de  M.  Gribelin.  —  Eappel  de  M.  le 
commandant  Lauth.  —  Déposition  de  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart. — 
Conclusions  nouvelles  à  l'effet  d'obtenir  que  Mme  de  Boulancy  soit  inter- 
rogée par  voie  de  commission  rogatoire.  —  Arrêt  sur  les  conclusions  à 
Feffet  d'obtenir  que  Mme  de  Boulancy  et  Mlle  de  Comminges  soient  inter- 
rogées par  voie  de  commission  rogatoire.  —  Déposition  de  M.  le  colonel 
Picquart  [suite).  —  Confrontation  de  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart  avec 
MM.  Gribelin,  le  commandant  Eavary,  le  commandant  Lauth,  le  général 
de  Pellieux. 


V audience  est  ouverte  à  midi  vingt  minutes. 

M.  le  Président.  —  Je  rappelle  aux  témoins  qu'il  n'y  a  que 
ceux  déjà  entendus  qui  peuvent  rester  dans  la  salle;  ceux  qui 
n'ont  pas  encore  été  entendus  doivent  se  retirer. 

(A  l'Huissier.)  —  Les  témoins  se  sont-ils  retirés? 

L'Huissier.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Veuillez  faire  venir  M.  le  général  de 
Pellieux. 


DÉPOSITION 
DE  M.  LE  GÉNÉRAL  DE  PELLIEUX 

(Suite.) 

M.  le  Président,  à  M.  le  général  de  Pellieux.  —  Vous  avez 
demandé  à  compléter  votre  déposition... 

J'aurai  auparavant  une  question  à  vous  adresser. 

Le  colonel  Picquart  a-t-il  reconnu  devant  vous  l'authenticité 
de  la  lettre  du  27  novembre  1896,  qui  était  écrite  en  espagnol  et 
signée  ({...? 


—  265  *~ 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  La  lettre  n'était  qu'une  copie 
d'une  lettre  originale  ;  il  en,  a  reconnu  le  style  et  a  reconnu 
l'avoir  reçue.  Cette  lettre  était  simplement  une  copie  d'une 
lettre  reçue  par  lui. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  vu  cette  copie? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  l'ai  vue. 

M.  le  Président.  —  Que  contenait-elle?  Pouvez-vous  vous 
en  rappeler  quelques  expressions? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  me  rappelle  quelques 
expressions.  Elle  commençait  ainsi  :  «  Enfin  le  grand  œuvre 
est  terminé  et  Cagliostro  est  devenu  Robert-Houdin...  »  Et  à  la 
lin  de  la  lettre,  il  y  avait  cette  phrase  :  «  Tous  les  jours,  le 
Demi-Dieu  demande  s'il  ne  peut  pas  vous  voir.  »  Voilà  les  points 
importants  de  cette  lettre. 

M.  le  Président.  —  Est-ce  que  la  même  expression  de 
Demi-Dieu  ou  de  Bon  Dieu  n'était  pas  contenue  dans  la 
troisième  lettre  de  1896  et  le  télégramme  de  1897? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement...  J'ajouterai 
que,  des  papiers  provenant  de  la  saisie  opérée  chez  le  colonel 
Picquart,  je  n'ai  retenu  qu'une  seule  lettre  signée  Bicinca? 
que  le  colonel  m'a  dit  être  de  MlIe  Blanche  de  Comminges,  et 
dans  laquelle  l'expression  Bon  Dieu  était  employée.  C'est  pour 
cela  que  j'ai  retenu  cette  lettre,  et  c'est  pour  élucider  la  question 
des  télégrammes,  qu'on  prétend  ne  pas  avoir  été  étudiée. 

M.  le  Président.  —  Le  colonel  Picquart  a-t-il  accusé  immé- 
diatement le  commandant  Esterhazy  de  deux  faux,  ou  bien 
n'a-t-il  pas  accusé,  avant  le  commandant,  deux  autres  per- 
sonnes ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Dans  sa  première  déposition, 
le  colonel  Picquart  a  accusé  le  commandant  Esterhazy  ;  ce  n'est 
que  plus  tard,  dans  ses  dépositions  successives,  qu'il  est  revenu 
sur  sa  première  accusation  et  a  dit  que  c'étaient  des  amis  du 
commandant  Esterhazy  ou  d'autres  personnes  qui  avaient  com- 
mis ces  faux. 

M.  le  Président.  —  Il  a  renoncé  à  sa  déclaration  plus  tard? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Il  n'a  pas  renoncé  à  accuser 
d'autres  personnes  d'avoir  fait  les  faux,  mais  il  a  cessé  d'ac- 
cuser le  commandant  Esterhazy,  et  c'est  quand  je  l'ai  mis  en 
présence  de  la  certitude  que  j'avais  acquise,  par  une  enquête 
faite  à  la  Préfecture  de  police,  que  le  premier  télégramme  était 
de  Souifrain,  qu'il  a  dit  :  «  Souifrain  est  un  agent  d'Esterhazy.» 
Je  lui  ai  fait  observer  que  Souifrain  pouvait  difficilement  être 
un  agent  du  commandant  Esterhazy,  parce  que  Souifrain  était 
un  agent  de  la  Préfecture  de  police,  révoqué  ou  renvoyé,  et  ne 
marchant  guère  que  pour  de  l'argent;  or,  le  commandant  Ester- 
hazy ne  semblait  pas  être  dans  une  situation  de  fortune  qui  lui 
permit  d'avoir  des  agents  marchant  pour  de  l'argent. 

Il  a  déposé,  paraît-il,  une  plainte  contre  Souffrain. 

M.  l'Avocat  général.  —  De  qui  est  la  lettre  signée  G.? 

M.  le  général  de  Pellieux  .  —  De   M.  Germain  Ducasse, 


—  266  — 

secrétaire  de  M11''  Blanche  de  Comminges.  Et  je  crois  qu  il 
serait  peut-être  bon  d'entendre  M.  Germain  Ducasse  comme 
témoin  —  il  n'a  pas  été  cité  par  la  défense,  —  mais  de  l'en- 
tendre dans  certaines  conditions,  c'est-à-dire  de  l'amener  ici 
sans  qu'il  pût  communiquer  avec  un  autre  témoin.  Il  demeure, 
13,  avenue   de  Lamotte-Piquet. 

M.  l'Avocat  général,  —  M.  le  général  de  Pellieux  sait-il 
qu'on  a  retiré  des  lettres  à  la  poste  restante? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Il  a  été  retiré  de  la  poste 
restante  de  l'avenue  de  la  Grande-Armée  des  lettres  qui  por- 
taient l'indication  «  P.  P.  »  et  un  certain  numéro,  adressées  au 
colonel  Picquart  et  retirées  par  l'intermédiaire  de  1111''  Blanche 
de  Comminges.  Le  colonel  Picquart  me  l'a  avoué  et  m'a  dit  que, 
s'il  avait  fait  retirer  ces  lettres  de  la  poste  restante,  s'il  s'était 
fait  adresser  des  lettres  poste  restante,  c'est  parce  qu'on  rete- 
nait sa  correspondance  au  ministère  de  la  guerre...  Je  dois 
dire  toute  la  vérité,  je  la  dis  toute. 

M.  le  Président.  —  Vous  avez  demandé  à  compléter  votre 
déposition  ;  je  ne  suppose  pas  que  ce  soit  sur  ce  point. 

M.  le  général  de  Pellieux. — J'ai  demandé  à  compléter 
ma  déposition  sur  un  simple  point. 

Je  trouve  —  c'est  une  appréciation  —  que  tout  est  étrange 
dans  cette  affaire.  Le  Ministre  de  la  guerre  a  porté  une  accu- 
sation précise  contre  M.  Emile  Zola.  M.  Emile  Zola  a  accusé 
le  Conseil  de  guerre  de  1898  d'avoir  acquitté  par  ordre  un 
coupable  :  on  n'a  pas  encore  parlé  de  cette  question. 

Me  Clemenceau.  —  C'est  M.  le  Président  qui  doit  diriger 
les  débats  et  non  les  témoins. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  demande  à  continuer 
ma  déposition   sans   être    interrompu. 

M.  le  Président.  —  Continuez. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Les  membres  du  Conseil 
de  guerre  avaient  été  convoqués  par  erreur;  ils  ne  le  sont 
plus. 

Je  demande  à  dire  un  mot  de  la  façon  dont  s'est  présentée 
l'affaire  devant  le  Conseil  de  guerre. 

Le  Conseil  de  guerre,  je  puis  presque  le  dire,  n'a  pas  eu  à 
juger  un  accusé,  —  dans  la  justice  militaire,  c'est  possible; 
cela  ne  l'est  pas,  je  crois,  dans  la  justice  civile,  —  il  n'a  pas 
eu  à  juger  un  accusé  formellement  accusé,  voilà  ce  que  je 
veux  dire.  Le  commandant  Esterhazy  avait  été  l'objet  d'une 
proposition  d'ordonnance  de  non-lieu  de  la  part  du  rapporteur 
et  de  la  part  du  (  Commissaire  du  gouvernement.  Par  conséquent, 
il  s'est  présenté  devant  le  Conseil  de  guerre  muni  de  cette 
proposition  d'ordonnance  de  non-lieu. 

Le  gouverneur  de  Paris,  le  général  Saussier,  mon  regretté 
chef,  qui  a  été  mon  soutien  pendant  toute  cette  affaire,  et  qui 
est  au  courant  comme  moi  —  peut-otre  que  nous  sommes  tous 
les  deux  seuls  au  courant  complet  de   l'affaire  —  le  général 


—  261  — 

Saussier  n'a  pas  voulu  rendre  cette  ordonnance.  Il  a  été  en 
cela,  je  puis  le  dire,  contre  l'opinion  de  beaucoup   d'autorités 

supérieures  à  la  sienne.  Il  n'a  pas  voulu  rendre  l'ordonnance 
de  non-lieu,  il  a  voulu  que  l'affaire  allât  jusqu'au  bout,  que  le 
commandant  Esterhazy  fût  jugé  par  ses  pairs,  parla  justice 
militaire, et  il  adonné  l'ordre  de  mise  en  jugement.  Il  L'adonné 
pour  qu'un  débat  contradictoire  eût  lieu. 

Je  puis  vous  dire  que  j'ai  regretté  que  ce  débat  ne  fût  pas 
public  ;  je  l'avais  demandé  et  j'aurais  voulu  voir,  après  l'ordre 
de  mise  en  jugement,  un  débat  contradictoire  et  public.  Le 
Ministre  a  demandé  le  huis  clos.  Mais,  la  meilleure  preuve  que 
le  Conseil  de  guerre  a  été  indépendant,  c'est  qu'il  a  refusé  le 
huis  clos  ;  il  a  jugé  qu'il  y  avait  intérêt  à  ce  que  la  lumière  se 
fit,  au  moins  partielle,  si  elle  ne  pouvait  pas  se  faire  tout 
entière  au  grand  jour. 

Peut-on  dire  qu'un  Conseil  de  guerre  qui,  contre  l'avis  du 
Ministre,  n'a  pas  prononcé  le  huis  clos,  a  été  criminel?  Et 
quand  on  accuse  sept  of aciers,  dont  plusieurs  ont  versé  leur 
sang  sur  le  champ  de.  bataille  pendant  que  d'autres  étaient  je 
ne  sais  pas  où,  d'avoir  été  criminels...  (Brut/ .) 

M.  Zola.  —  Je  demande  la  parole. 

M.  le  Président.  —  Je  rappelle  que  si  le  moindre  tapage  se 
produit  encore  dans  cette  salle,  le  public  se  retirera  immédia- 
tement. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  dis  donc  que  ce  Conseil 
de  guerre  ne  peut  être  accusé  d'avoir  acquité  par  ordre  un  cou- 
pable. 

J'ajoute  que  si  les  membres  du  Conseil  de  guerre  avaient  été 
entendus,  ils  auraient  apporté  ici  une  protestation  indignée.  Je 
me  fais  leur  écho;  je  suis  leur  chef;  j'ai  assisté  aux  débats  du 
Conseil  de  guerre  et  je  sais  l'indépendance,  l'honnêteté,  la 
loyauté  qu'ils  ont  apportées  dans  leur  jugement. 

J'ai  fini  sur  ce  point. 

M.  le  Président.  —  Avez -vous  encore  d'autres  points? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  demanderai,  puisqu'on 
veut  toute  la  lumière  et  que  je  suis  disposé  à  dire  tout  ce  que 
je  sais,  à  relever  certains  faits  qui  se  sont  produits  à  l'audience 
d'hier. 

Vous  avez  entendu  le  colonel  Henry,  malade,  se  soutenant  à 
peine.  Je  ne  sais  pas  si  ses  paroles  ont  été  parfaitement  inter- 
prétées. Comme  je  sais  tout,  je  demande  à  rectifier  certains 
points. 

.le  crois  qu'à  un  moment  donné  le  colonel  Henry,  ayant  parlé 
d'un  dossier,  a  dit  que  ce  dossier  n'avait  pas  été  ouvert,  et  la 
défense  en  a  pris  acte. 

En  effet,  il  y  a  au  ministère  delà  guerre,  au  service  des  ren- 
seignements, bien  des  dossiers.  Je  dois  dire  qu'à  mon  avis, 
tous  ces  dossiers  sont  secrets.  Il  n'est  pas  possible  que  des  dos- 
siers du  service  des  renseignements  ne  soient  pas  secrets.  Par 


OQQ 


o 


conséquent,  quand  on  a  reconnu  avoir  eu  communication  d'un 
dossier  de  pigeons  voyageurs,  quand  on  a  reconnu  avoir  eu 
communication  d'un  dossier  Boulleau  (affaire  d'espionnage  de 
Nancy),  on  a  reconnu  avoir  eu  communication  de  dossiers 
secrets.  La  question  n'est  plus  en  doute. 

Quand  le  colonel  Henry  a  parlé  d'un  dossier  qui  n'avait  pas 
été  ouvert,  il  a  voulu  parler  du  dossier  du  Conseil  de  guerre  de 
1894.  Ce  dossier  a  été  scellé  après  la  séance  du  Conseil  de  guerre 
de  1894  et  n'a  plus  été  ouvert  qu'tine  seule  fois,  quand^  pour 
mon  instruction,  j'ai  fait  faire  la  saisie  du  bordereau,  car  on  ne 
pouvait  pas  me  donner  connaissance  du  bordereau  sans  que  j'en 
fisse  la  saisie.  Comme  magistrat,  j'ai  fait  faire  une  saisie  légale 
au  ministère  de  la  guerre,  de  manière  à  faire  faire  une  nouvelle 
expertise  du  bordereau.  Une  fois  qu'on  eut  extrait  le  bordereau 
du  dossier,  ce  dossier  fut  rescellé  et  il  est  encore  intact  au 
ministère  de  la  guerre. 

On  a  parlé  de  beaucoup  de  dossiers  secrets.  Il  y  avait  en  effet, 
dans  l'armoire  du  colonel  Henry,  d'autres  dossiers,  et  dans 
d'autres  dossiers  pouvaient  se  trouver  des  pièces  relatives  à 
l'atfaire  Dreyfus,  des  pièces  antérieures,  contemporaines  et 
postérieures. 

Maintenant,  M.  Leblois,  levant  à  son  profit  une  partie  du  huis 
clos,  a  dit  que  le  colonel  Henry  avait  reconnu,  au  Conseil  de 
guerre,  avoir  eu  avec  lui  une  conférence  de  deux  heures.  Je  lui 
donne  le  démenti  le  plus  formel  ;  cela  n'a  pas  été  dit  au  Conseil 
de  guerre.  J'y  ai  assisté.  Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  le  colonel 
Picquart  l'a  dit,  mais  c'est  tout  à  fait  différent.  Le  colonel  Henry 
ne  l'a  jamais  reconnu,  jamais. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  d'autres  choses  à  dire  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  n'ai  plus  rien  à  dire,  à 
moins  qu'on  ait  des  questions  à  me  poser. 

M'1  Labori.  —  J'aurai  des  questions  à  poser  au  général.  Et 
d'abord,  je  crois  que  M.  Zola  a  quelque  chose  à  dire. 

M.  Zola,  d'un  ton  indigné.  —  H  y  a  différentes  façons  de 
servir  la  France... 

M.  le  Président.  —  Pas  de  phrases!  vous  n'avez  que  des 
questions  à  poser.  Quelles  questions  voulez-vous  adresser  au 
général  ? 

M.  Zola.  — Je  demande  au  général  de  Pellieux  s'il  ne  pense 
pas  qu'il  y  ait  différentes  façons  de  servir  la  France?  On  peut 
la  servir  par  l'épée  et  par  la  plume.  M.  le  général  de  Pellieux  a. 
sans  doute  gagné  de  grandes  victoires  !  J'ai  gagné  les  miennes. 
Par  mes  œuvres,  la  langue  française  a  été  portée  dans  le  monde 
entier.  J'ai  mes  victoires!  Je  lègue  à  la  postérité  le  nom  du  géné- 
ral de  Pellieux  et  celui  d'Emile  Zola  :  elle  choisira!  (Mouve- 
ments divers .) 

M.  ée  général  de  Pellieux.  —  Monsieur  le  Président,  je  ne 
répondrai  pas. 


—  269  — 

Me  Labori.  —  Voadriez-vous,  monsieur  le  Président,  être 
assez  bon  pour  demander  d'abord  à  M.  le  général  de  Pellieux  si, 
au  cours  de  sa  double  enquête,  il  n'a  pas  reçu  à  diverses  reprises 
M.  Leblois  à  la  place  de  Paris,  7,  place  Vendôme? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement,  j e  l'ai  fait 
venir.  M.  Leblois  n'est  jamais  venu  chez  moi  que  cité  régu- 
lièrement. 

Me  Labori.  —  Le  premier  de  ces  entretiens  n'a-t-il  pas  eu 
lieu  le  19  novembre,  à  neuf  heures  et  demie  du  matin  ?  Ne 
s'est-il  pas  prolongé  pendant  trois  heures,  jusqu'à  midi  et 
demi  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Le  19  novembre?...  C'est 
possible.  Mais  trois  heures  et  demie  !  Jamais  M.  Leblois  n'est 
resté  trois  heures  et  demie. 

Me  Labori.  —  Soit!  Je  vois  d'ailleurs  que  sur  mon  question- 
naire j'ai  écrit,  non  pas  trois  heures  et  demie,  mais  trois 
heures. 

Quelle  a  été  donc  la  durée  de  l'entretien? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Si  vous  voulez,  ce  sera  deux 
heures  trois  quarts. 

Me  Labori.  —  Je  comprends  ce  que  le  général  veut  dire. 

Cet  entretien  n'a-t-il  pas  eu  un  caractère  confidentiel? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Il  n'y  avait  rien  du  tout  de 
confidentiel,  puisqu'il  s'agissait  d'une  enquête  et  que  je  devais 
fournir  un  rapport  au  gouverneur. 

Me  Labori.  —  Je  pose  des  questions  et  ne  les  commente  pas,, 
pas  plus  que  les  réponses. 

M.  Leblois  n'a-t-il  pas  commencé  par  montrer  à  M.  le  général 
de  Pellieux  une  interview  des  Débats,  où  il  déclarait  que  s'il 
avait  quelque  chose  à  dire  sur  le  fond  de  l'affaire,  ce  serait,  aux 
chefs  de  l'armée  qu'il  le  dirait  tout  d'abord  ? 

M.  le  général  de  Pellieux .  —  C'est  possible. 

Me  Labori.  —  M.  Leblois  n'a-il  pas  demandé  à  M.  le  général 
de  Pellieux,  avant  de  commencer  ses  confidences,  si  le  général 
avait  qualité  pour  les  recevoir  au  nom  du  Ministre  de  la  guerre 
et  du  Gouverneur  de  Paris  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Mais  j'avais  bien  qualité, 
puisque  j'étais  commis  par  le  Gouverneur  pour  faire  l'enquête. 

Me  Labori.  —  Le  général  n'a-t-il  pas  répondu  affirmative- 
ment ?. ..  (Le  général  fait  un  signe  d'assentiment)...  et  n"a-t-il 
pas  ajouté  spontanément  qu'il  voulait  sauver  M.  le  colonel  Pic- 
quart  :  «  Je  veux  sauver  le  colonel  Picquart.  » 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Jamais  je  n'ai  dit  cela.  Com- 
ment voulez-vous  que  j'aie  pu  dire  que  je  voulais  sauver  le 
colonel  Picquart,  que  je  n'avais  jamais  vu  et  ne  connaissais 
pas.  Le  nom  du  colonel  Picquart  n'a  été  prononcé  qu'au  cours 
delà...  déposition  de  M.  Leblois.  Je  navais  jamais  entendu 
parler  du  colonel  Picquart,  je  ne  le  connaissais  pas,  je  ne  l'avais 
jamais  rencontré. 

Me  Labori.  —  X'est-il  pas  exact  que,  sur  cette  conversation 


-  ->70     - 

de  deux  heures  trois  quarts,  il  n'a  été  retenu,  à  titre  officiel, 
qu'une  déclaration  de  quelques  lignes,  tout  le  reste  de  rentre- 
tien  ayant  été  considéré  comme  entièrement  confidentiel  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  lia  été  retenu  comme  décla- 
ration de  M.  Leblois,  qu'il  m'avait  dit  que  le  colonel  Picquart 
lui  avait  dit  qu'il  y  avait,  au  ministère  de  la  guerre,  un  dossier 
dans  lequel  une  pièce  accusait  formellement  le  commandant 
Esterhazy  de  trahison.  Il  a  été  retenu,  et  j'en  ai  rendu  compte, 
que  M.  Leblois  avait  entre  les  mains  quatorze  lettres  du  géné- 
ral Gonse. 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  que  le  général  fût  assez  bon  pour 
répondre  directement  à  ma  question. 

{Maître  Labori  pose  de  nouveau  la  question.) 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Il  n'y  a  rien  eu  de  confiden- 
tiel dans  l'entretien  et  je  n'en  ai  retenu  que  les  points  impor- 
tants. M.  Leblois  aurait  pu  faire  une  plaidoirie  de  quatre 
heures...  Je  n'ai  retenu  que  les  points  importants,  pour  en 
rendre  compte. 

Me  Labori.  —  M.  Leblois  n'a-t-il  pas  remis  au  général  de 
Pellieux,  au  nom  de  M.  Scheurer-Kestner,  trois  pièces,  savoir  : 
deux  photographies  de  lettres  récentes  du  commandant  Ester- 
hazy et  un  petit-bleu  en  date  du  9  novembre  1897,  adressé  à 
M.  Scheurer-Kestner  et  portant  ces  mots  :  «  Piquart  est  un 
gredin,  vous  en  aurez  la  preuve  par  le  second  bateau  de  Tuni- 
sie »  :' 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement,  je  l'ai  dit  hier. 

Me  Labori.  —  Les  caractères  tracés  à  la  plume  n'avaient-ils 
pas  la  forme  de  majuscules  allongées  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Les  pièces  sont  au  dossier. 

M''  Labori.  —  Le  général  comprend  que,  dans  l'impossibilité 
où  nous  sommes  d'obtenir  le  dossier  —  et  s'il  pouvait  obtenir 
qu'une  mesure  différente  fût  prise,  nous  lui  en  serions  recon- 
naissants —  nous  sommes  obligés  de  nous  renseigner  par 
l'intermédiaire  des  témoins  que  nous  avons  la  bonne  fortune, 
exceptionnellement,  de  pouvoir  entendre. 

Le  petit-bleu  dont  je  viens  de  parler  ne  présentait-il  pas,  à  cet 
égard  tout  au  moins,  une  analogie  curieuse  avec  le  petit-bleu 
que  le  commandant  Esterhazy  prétendait  avoir  reçu  de  la  dame 
voilée  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Il  présentait  l'analogie  que 
préseï  il  eut  entre  elles  toutes  les  pièces  écrites  en  caractères 
d'imprimerie. 

Me  Labori.  —  Le  général  de  Pellieux  n'a-t-il  pas  jugé  cette 
coïncidence  assez  frappante  pour  se  faire  représenter  ledit  petit- 
bleu  au  ministère  de  la  guerre,  le  jour  même,  dans  l'après- 
midi?  N'a-t-il  pas  constate  que  le  procédé  était  identique  ? 

M.  le  général  de  Pellieux,  —Je  ne  me  suis  pas  fait  repré- 
senter le  petit-bleu  à  ce  moment  ;  je  n'ai  eu  le  petit-bleu  entre 
les  mains  que  lorsque  j'ai  été  chargé  d'une  enquête  judiciaire. 
Je  ne  pouvais  à  ce  moment  demander  de  pièces  au  ministère  de 


—  271  — 

la  guerre;  Je  n*y  avais  aucun  intérêt,  puisque,  comme  je  l'ai  dit 
hier,  je  n'étais  que  chargé  de  dire  à  M.  Mathieu  Dreyfus: 
<(  Apportez-moi  la  preuve  de  votre  accusation.  » 

M,e  Labori.  —  Après  avoir  constaté  que  le  procédé  d'écriture 
était  identique,  le  général  n'a-t-il  pas  dit  à  M.  Leblois  que, 
pour  la  ressemblance  des  écritures,  il  ne  pouvait  rien  dire  lui- 
même,  n'étant  pas  expert  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  ne  comprends  pas  très 
bien  la  question.  Dans  ce  moment-ci,  le  petit-Neu,  pour  moi, 
c'est  la  carte-télégramme  adressée  au  commandant  Esterhaxy  ; 
c'est  toujours  comme  cela  qu'on  l'a  appelée. 

Me  Labori.  — M.  le  commandant  Esterhaxy  a  reçu  de  la  dame 
voilée... 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Maintenant,  je  comprends  ! 

Me  Labokl  au  Président.  —  Peut-être  MM.  les  jurés  ne 
comprennent-ils  pas  et  si  vous  me  le  permettez,  je  préciserai. 

(Se  tourna///  vers  le  jury.)  M.  le  commandant  Esterhazy  a 
reçu,  à  un  moment  donné,  d'un  anonyme  qui  doit  être  la  dame 
voilée,  un  petit-bteu  écrit  en  caractères  imitant  l'imprimerie. 
D'autre  part,  M.  Leblois  a  remis  —  je  crois  que  c'est  là  le  point: 
le  général  a  dit.  en  effet,  que  cette  pièce  lui  avait  été  remise, — 
M.  Leblois  a  remis  au  général  une  carte-télégramme  écrite  dans 
les  mêmes  conditions,  c'est-à-dire  par  le  même  procédé,  à  la 
main,  en  lettres  imitant  les  caractères  d'imprimerie.  C'est  de 
ces  deux  télégrammes  qu'il  est  question  en  ce  moment. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement. 

1P  Labori.  —  Nous  avons  acquis  ce  point,  qu'il  y  avait  iden- 
tité de  procédé  dans  les  deux  télégrammes  ;  mais,  le  général 
n'a-t-il  pas  dit  à  M.  Leblois  que,  pour  la  ressemblance  des  écri- 
tures, il  ne  pouvait  rien  dire  lui-même,  n'étant  pas  expert  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  n'ai  jamais  dit  cela. 

M1'  Labori.  —  Sur  une  demande  à  fin  dVxpertise,  le  général 
de  Pellieux  ne  s"est-ilpas  refusé  à  ordonner  une  expertise  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement,  mais  c'était 
pour  le  bordereau. 

Me  Labobi.  —  Ce  n'est  pas  la  question,  il  s'agit  du  petit-Meu. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Jamais  il  n'a  été  demandé 
d"e\p^rtis<j  pour  le  petit  bleu. 

Me  Labori.  —  Je  ne  dis  pas  qu'à  un  moment  donné  une  ex- 
pertise ait  été  demandée,  soit  par  quelque  personnage  officiel, 
soit  par  écrit  :  mais,  au  cours  d'un  entretien,  M.  Leblois  n'a-t-il 
pas  dit  au  général  :  «.  Le  point  est  intéressant  ;  ne  serait-il  pas 
utile  de  faire  rechercher  si  les  écritures  sont  les  mêmes?  »  et 
le  générai  n'aurait-il  pas  répondu  qu'il  ne  croyait  pas  cela 
utile  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Il  n'a  jamais  été  question  de 
cela. 

M1'  Labori.  —  ML  Leblois  n'a-t-il  pas  fait  remarquer  au  géné- 
ral de  Pellieux  que,  dans  ce  petit-bleu  le  nom  de  Picquart  était 
écrit  sans  c  '! 


—  272  - 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  ne  me  rappelle  pas  si  c'est 
M.  Leblois  qui  m'a  fait  remarquer  cela;  je  crois  que  c'est  le 
colonel  Picquart...  Mes  souvenirs  ne  sont  pas  assez  précis. 

Me  Labori.  —  Cette  particularité,  l'absence  du  c  dans  le  nom 
de  Picquart,  ne  se  retrouve-t-elle  pas  dans  le  télégramme  signé 
Speranzà,  adressé  de  Paris  à  Tunis,  à  M.  le  colonel  Picquart, 
le  10  novembre  1897  ? 

M.  le  général  Pellieux.  —  En  effet. 

Mç  Labori.  — Etdans  une  lettre  injurieuse  que  M. le  comman- 
dant Esterhazy  écrivit  lui-même  à  M.  le  colonel  Picquart  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  ne  connais  pas  cette 
lettre. 

Me  Labori.  —  M.  Leblois  n'a-t-il  pas  déclaré  au  général  de 
Pellieux,  dans  leur  premier  entretien,  qu'il  ne  possédait  lui- 
même,  ni  dans  l'affaire  Esterhazy,  ni  dans  l'affaire  Dreyfus, 
aucun  dossier  personnel,  aucun  document,  si  ce  n'est  certaines 
lettres  de  M.  le  général  Gonse  qu3  M.  le  colonel  Picquart  lui 
avait  confiées  pour  sa  défense  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  Ces  lettres  n'ont-elles  pas  été  communiquées 
par  M.  Leblois  à  M.  le  général  de  Pellieux,  à  titre  confidentiel  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Qu'entendez-vous  par  là  ?... 
J'étais  obligé  de  rendre  compte  à  mes  chefs  de  l'enquête  que  je 
faisais,  et  j'ai  rendu  compte  au  général  Saussier  que  le  colonel 
Picquart  avait  entre  les  mains  des  lettres  du  général  Gonse. 

Me  Labori.  —  A  titre  confidentiel  veut  dire  :  sans  que  le  fait 
soit  mentionné  dans  les  procès-verbaux. 

M.  le  général  de  Pellieux  .  —  Parfaitement  !  Il  n'y  avait  pas 
d'abord  de  procès-verbaux  d'information,  puisque  je  n'étais 
chargé  que  d'une  enquête  militaire  ;  il  n'y  a  eu  de  procès -ver- 
baux d'information  que  lorsque  j'ai  fait  l'enquête  judiciaire. 

Me  Labori. —  Quoiqu'il  en  soit,  et  pour  bien  nous  entendre 
sur  la  question  et  la  réponse,  il  est  incontestable  que  M.  Leblois 
a  pu  informer  le  général  de  l'existence  de  ces  lettres  et  des 
raisons  pour  lesquelles  il  les  possédait,  non  pas  sous  la  réserve 
que  le  général  n'en  parlât  point  à  ses  chefs,  mais  en  lui  disant  que 
cette  communication  était  confidentielle,  et  non  officielle,  et 
qu'il  n'en  devait  exister  aucune  trace  au  dossier,  dans  les  écri- 
tures servant  à  constater  les  opérations  du  général  de  Pellieux, 
quelle  que  soit  la  terminologie  qu'on  emploie  pour  désigner  ces 
procès-verbaux. 

Je  dis  donc  à  M.  le  général  Pellieux  :  Oui  ou  non,  les  lettres 
de  M.  le  général  Gonse  lui  ont-elles  ou  ne  lui  ont-elles  pas  été 
communiquées  confidentiellement  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Confidentiellement,  à  charge 
par  moi  d'en  rendre  compte  au  Gouverneur. 

M0  Labori.  —  Dans  le  dernier  entretien  que  M.  Leblois  a  eu 
avec  M.  le  général  de  Pellieux,  le  29  novembre,  au  cours  de  l'en- 
quête judiciaire,  M.  le  général  de  Pellieux  n'a-t-il  pas  dit  à 
M.  Leblois  qu'il  ne  pouvait  pas  ordonner  une  expertise  sur  le 


—  273  — 

bordereau,  parce  que  ce  bordereau  avait  été  déclaré  attribué  à 
Dreyfus  par  le  jugement  de  1894,  et  que  ce  serait  revenir  sur  la 
chose  jugée? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  M.  Leblois  n'a-t-il  pas  tenté  de  réfuter  ce  rai- 
sonnement, qui  a  été  abandonné  par  le  Ministre  lui-même  lors- 
que, à  la  suite  de  l'interpellation  de  M.  Scheurer-Kestner,  le 
7  décembre,  il  a  fait  verser  le  bordereau  au  dossier  de  M.  le 
commandant  Ravary,  pour  être  expertise  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement.  J'ajouterai 
même  un  détail.  Je  ne  me  suis  pas  cru  le  droit,  comme  officier 
de  police  j  udiciaire,  de  faire  une  nouvelle  expertise  du  bordereau. 
11  me  semblait  —  c'était  une  opinion  personnelle  —  que  faire 
faire  une  nouvelle  expertise  serait  rouvrir  l'affaire  Dreyfus,  si 
le  bordereau  avait  été  attribué  à  un  autre,  il  me  semblait  que  la 
re vision  s'imposait. 

Je  n"ai  pas  été  le  seul  de  cet  avis  ;  car,  quand  on  m'a  donné 
l'ordre,  que  j'ai  exécuté,  de  faire  saisir  le  bordereau  au  minis- 
tère de  la  guerre  et  de  le  soumettre  à  l'expertise,  je  me  suis 
trouvé  en  face  d'une  grève  d'experts...  C'est  assez  rare  ! . . .  Les 
experts  que  j'ai  fait  venir  m'ont  refusé  de  faire  l'expertise,  se 
fondant  exactement  sur  la  même  raison  que  moi,  et  disant  que, 
faire  une  nouvelle  expertise' du  bordereau  leur  paraissait  infir- 
mer la  chose  jugée.  Il  y  a  cinq  experts  au  tribunal  de  la  Seine  ; 
trois  avaient  été  mêlés  à  l'affaire  Dreyfus  ;  deux  restaient,  je 
les  ai  fait  venir;  ils  ont  refusé  toute  mission.  J'en  ai  rendu 
compte  immédiatement,  parce  que  je  voulais  clore  mon  enquête 
le  plus  tôt  possible,  parce  que  je  sentais  que  le  public  s'impa- 
tientait et  qu'en  somme  je  n'étais  chargé  que  d'une  enquête 
préliminaire.  C'est  alors  que,  sur  l'ordre  du  ministère  de  la 
justice  donné  aux  experts,  l'expertise  a  été  ordonnée.  C'est  le 
commandant  Ravary  qui  l'a  ordonnée. 

Me  Labori.  —  Je  passe  maintenant  à  un  dernier  ordre  de 
faits  : 

M.  le  général  de  Pellieux  n'a-t-il  pas  assisté  à  la  seconde 
séance  du  Conseil  de  guerre,  tenue  le  mardi  11  janvier  1898? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  J'ai  assisté  à  toutes  les 
séances  du  Conseil  de  guerre,  comme  délégué  du  gouverneur. 

Me  Labori.  —  Le  général  n'était-il  pas  en  civil  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  X'était-il  pas  assis  derrière  M.  le  général  de 
Luxer,  président? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  N'est-il  pas  intervenu  à  diverses  reprises  au 
cours  de  la  déposition  de  M.  Leblois  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  J'ai  demandé  au  Président,  au 
Ministère  public  et- à  la  défense,  l'autorisation  de  poser  des 
questions  à  M.  Leblois.  Cette  autorisation  m'a  été  accordée.  Je 
crois  que  j'en  avais  le  droit,  comme  magistrat. 

Me  Labori.  —  N'a-t-il  pas,  notamment,  pris  spontanément  la 


—  274  - 

parole  pour  rectifier  une  erreur  de  fait  qui  venait  d'être  com- 
mise par  M.  le  général  de  Luxer? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  n'ai  jamais  pris  la  parole 
sans  demander  l'autorisation  à  la  défense,  au  Ministère  public 
et  au  Président. 

Me  Labori.  —  Quoi  qu"il  en  soit,  le  général  voudrait-il,  sous 
la  réserve  que  les  expressions  comportent,  répondre  à  la  ques- 
tion? N'a-t-il  pas,  notamment,  pris,  spontanément  ou  non  —  le 
général  le  dira  —  la  parole  pour  rectifier  une  erreur  de  fait  qui 
venait  d'être  commise  par  le  général  de  Luxer  ? 

M.  le  GÉNKii al  de  Pellieux.  —  Je  ne  sais  pas  de  quoi  vous 
voulez  parler. 

M°  Labori.  —  Je  me  permets  d'insister  dans  ces  termes  : 

Le  général  doit  savoir  —  et  il  ne  peut  pas  ne  pas  se  le  rappe- 
ler —  si,  à  un  moment  donné,  au  cours  de  la  déposition  de 
M.  Leblois,  il  n'est  pas  intervenu  pour  rectifier  une  erreur  de 
fait  commise  par  le  Président.  Quant  à  l'erreur,  je  ne  la  con- 
nais pas,  on  ne  me  l'a  pas  dite,  pour  des  raisons  de  discrétion 
que  le  témoin  comprendra. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  J'avoue  que  je  ne  peux  m'en 
souvenir. 

M*'  Labori.  —  C'est  tout  ce  que  le  général  peut  dire?  C'est 
que  ses  souvenirs  ne  lui  permettent  pas  de  répondre? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  ne  crois  pas  être  intervenu 
sans  demander  l'autorisation  à  la  défense,  au  Président  et  au 
Ministère  public. 

Me  Labori.  —  Mais  le  général  ne  peut  pas  non  plus  affirmer 
le  contraire? 

M.  LE  GÉNÉRAL  DE  PELLIEUX.  —  Non. 

M'  Labori.  —  N'est-il  pas  intervenu  dans  d'autres  occasions 
et  à  plusieurs  reprises? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  C'est  possible,  mais  toujours 
avec  l'autorisation  du  Ministère  public,  de  la  défense  et  du 
Président. 

Me  Laiîori.  —  N'a-t-il  pas,  notamment,  pris  spontanément  la 
parole  pour  demander  à  Me  Tézenas  s'il  ne  s'opposait  pas  à 
la  continuation  de  la  déposition  de  M.  Leblois  et  dans  ces 
termes  :  «  Vous  laissez  parler!  » 

M.  le  général  i>e  Pellieux.  —  Jamais. 

AI1'  Labori.  -  -  M.  Leblois  n'avait-il  pas  posé  une  question  qui 
'Hait  de  nature  à  nécessiter  un  supplément  d'information? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  ne  répondrai  pas.  il  y  avait 
huis  clos.  (Bruit.) 

M''  Labori,  au  Prêsvêewt.  —  Je  crois  devoir  insister  pour 
obtenir  une  réponse.  Si  le  témoin  persiste  à  ne  pas  vouloir 
répondre,  je  prendrai  des  conclusions.  (M.  le  Président  indique, 
d'un  (/este,  à  M''  Labori  gm'il  désire  le  voir  \iasser  outre.)  Ne 
faites  appel,  monsieur  le  Président,  ni  à  ma  bonne  volonté,  ni  à 
mon  intelligence,  ni  à  ma  courtoisie,  vous  me  rendriez  malheu- 
reux. Ma  tâche  est  assezlourde  et  difficile... 


—  "275  — 

• 

M.  le  général  de  Pellieux.  à  Me  Labori.  — Vous  savez  ]»ien 
que  tout  ce  qui  s'est  passé  à  huis  clos  ne  peut  pas  rire  révélé. 

M.  le  Président..  —  Le  général  dit  que  c'était  à  huis  dos! ... 

Me  Labori.—  Cela  m'est  égal,  ce  que  le  général  dit...  (Mouve- 
ments et  exclamations.)  Pardon!  est-ce  qu'il  peut  y  avoir  à 
mes  paroles  une  interprétation  qui  soit  désobligeante  pour  qui 
que  soit'.'  Vous  entendez  hien  ce  que  je  veux  dire!  Je  ne  veux 
pas  dire,  que  je  me  soucie  peu  des  réponses  du  général  ;  si  cela 
m'était  égal,  je  ne  lui  poserais  pas  de  questions  qui  intéressent 
ma  défense.  Je  veux  dire  que  ce  n'est  pas  à  moi  ni  au  général 
lui-même  qu'il  appartient  de  juger  le  scrupule  qu'il  peut  avoir  à 
répondre  à  ma  question  :  c'est  la  Cour  qui  nous  départagera. 

M.  le  Président.  —  Le  général  vient  de  dire  que  la  question 
se  rapportait  à  un  incident  qui  se  passait  à  huis  clos. 

Me  Labori.  —  Permettez-moi  de  vous  dire  ceci  :  il  n'y  a 
absolument  aucune  sanction  à  l'interdiction  de  reproduire  les 
débats  à  huis  clos.  Rien  ne  s'oppose  en  droit  à  ce  que  le  témoin 
parle. 

M.   le  Président.  —  Ce  n'est  pas  sérieux  ! 

Me  Labori.  —  Deuxième  observation  :  Je  ne  demande  rien 
au  général  qui  ait  un  caractère  secret  ou  confidentiel. 

Troisième  observation  :  Rien  ne  nécessitait  que  la  déposi- 
tion de  M.  Leblois  eût  lieu  à  huis  clos,  et  c'est  un  des  faits 
contre  lesquels  je  proteste. 

Enfin,  le  huis  clos  est  possible  à  la  Cour  d'assises  comme  au 
Conseil  de  guerre  et  douze  citoyens  français  valent  douze  offi- 
ciers pour  garder  un  secret.  Par  conséquent,  vous  avez  toute 
possibilité  de  faire  répondre  le  témoin. 

Ce  qui  m'arrête,  c'est  l'intervention  de  M.  le  général  de  Pel- 
lieux dans  les  débats  au  Conseil  de  guerre;  c'est  cela  que  je 
veux  établir.  Je  ne  lui  demande  pas  de  nous  révéler  ce  sur  quoi 
il  est  intervenu,  je  lui  demande  simplement  s'il  est  intervenu  ? 
J'insiste  pour  que  la  question  soit  posée. 

M.  le  Président.  —  Prenez  des  conclusions  ! 

Me Clemenceau,  au  Président.  —Il  me  semble  que  le  général 
vient  de  répondre  à  mon  confrère  sur  des  faits  qui  s'étaient 
passés  à  huis  clos  !  Jamais  le  général,  que  je  sache,  n'est  inter- 
venu au  Conseil  de  guerre  pendant  l'audience  publique  ;  ses 
interventions,  dont  iï  parle  depuis  un  quart  d'heure,  se  sont 
toutes  produites  à  huis  clos.  Sera-t-il  donc  permis  à  un  témoin 
d'être  seul  juge  des  parties  de  l'audience  à  huis  clos  dont  il 
pourra  parler,  et  de  celles  qu'il  aura  le  droit  de  passer  sous 
silence?  Je  pose  la  question  à  la  Cour  ? 

M.  le  Président.  —  Comment  voulez-vous  que  la  Cour 
s'assure  que  cela  s'est  passé  à  huis  clos  autrement  que  par  le 
témoin  ? 

Au  témoin.  —  La  question  qu'on  vous  pose  est-elle  relative  à 
un  incident  qui  s'est  passé  à  huis  clos  ? 

XL  le  général  de  Pellieux.  —  On  m'a  posé  des  questions 
relatives  à  une  intervention  personnelle  :  cela  ne  touche  pas  au 


—  276  — 

huis  clos  ;  le  huis  clos  s'applique  à  des  choses  demandées  aux 
témoins,  mais  non  à  l'attitude  d'un  individu  pendant  le  huis 
clos. 

Me  Labori.  —  Comme  il  faut  que  la  question  soit  réglée,  tout 
en  m'excusant  de  ce  nouveau  délai,  je  demande  à  la  Cour  de 
m'accorder  quelques  instants  pour  rédiger  des  conclusions. 

M.  le  Président.  —  Il  n'est  pas  nécessaire  de  suspendre 
l'audience. 

Me  Labori.  —  Il  est  indispensable  que  la  réponse  soit  faite 
par  le  témoin  avant  que  de  nouveaux  incidents  se  produisent. 

M.  le  général  de  Pellieux.  — On  a  l'air  d'opposer  mon 
attitude  pendant  la  séance  publique  à  celle  que  j'ai  eue  pen- 
dant le  huis  clos.  Si  je  ne  suis  pas  intervenu  pendant  la  séance 
publique,  c'est  parce  que  je  crois  que  je  n'en  ai  pas  eu  besoin. 
Pendant  la  séance  publique,  on  a  entendu  d'abord  M.  Mathieu 
Dreyfus  et  on  a  pu  se  rendre  compte  alors  du  vide  de  son  accu- 
sation. Après  M.  Mathieu  Dreyfus,  on  a  entendu  M.  Scheurer- 
Kestner.  J'avoue  que  sa  déposition  a  été  aussi  vide.  Cependant, 
à  un  moment  donné,  il  a  dit,  et  tout  le  monde  a  pu  l'entendre  : 
«  Après  tout,  le  bordereau  n'est  peut-être  pas  du  commandant 
Esterhazy,  mais  que  nous  importe?  »  Or  l'acccusation  portait 
uniquement  sur  le  bordereau.  Après  M.  Scheurer-Kestner,  on  a 
entendu  M.  Weil;  je  ne  parlerai  pas  de  l'attitude  du  témoin, 
parce  que  je  crois  que  cela  m'est  défendu;  mais  on  a  pu  se 
rendre  compte  à  ce  moment,  je  puis  le  dire,  du  filet  dans  lequel 
on  avait  enserré  le  commandant  Esterhazy.  On  a  produit  une 
lettre  de  celui-ci  à  M.  Weil,  —  et  l'incident  a  été  relaté  ;  — 
M.  Weil,  après  avoir  nié  qu'il  eût  livré  cette  lettre,  a  été  con- 
vaincu d'inexactitude  par  M.  Mathieu  Dreyfus,  qui  a  dit  que 
c'était  M .  Zadoc  Kahn,  auquel  elle  avait  été  remise  par  M.  Weil, 
qui  la  lui  avait  livrée. 

On  a  entendu  quelques  autres  témoins,  tels  que  M.  Autant  et 
même  un  garçon  coilfeur,  mais  je  ne  me  rappelle  pas. 

Eh  bien!  j'ai  jugé  que  mon  intervention  comme  magistrat 
était  alors  absolument  inutile  et  que  je  n'avais  qu'à  écouter  les 
témoins  pour  être  fixé;  c'est  pour  cela  que  je  ne  suis  pas  inter- 
venu pendant  la  séance  publique. 

M''  Labori.  —  Voulez-vous  me  permettre,  monsieur  le  Pré- 
sident, de  répéter  la  question  avant  de  vous  demander  de  la 
poser  à  nouveau.  Voici  deux  questions  qui  se  rattachent  au 
même  ordre  d'idées  :  Premièrement,  M.  Leblois  n'avait-il  pas 
présenté  une  observation  qui  aurait  été  de  nature  à  motiver  un 
supplément  d'information? 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  première  question? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  n'y  répondrai  pas,  car 
c'est  du  huis  clos  qu'il  s'agit. 

Mc  La boiu.—  Deuxièmement,  M.  le  général  de  Luxer  n'était-il 
pas  alors  disposé  à  saisir  régulièrement  le  Conseil  de  guerre  de  la 
question  et  ne  s'était-il  pas  déjà  levé  pour  proposer  aux  juges 
de  se  retirer  dans  la  chambre  du  Conseil  pour  en  délibérer? 


2Té 


M.  LE   GÉNÉRAL    DE    PELLIEUX.  —  Non. 

Me  Lajbori.  —  A  ce  moment,  M.  le  général  de  Pellieux  n'est-il 
pas  intervenu  spontanément  en  disant  que  c'était  inutile? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Non,  je  n'avais  rien  à  dire 
au  Président. 

Me  Labori.  —  .l'ai  terminé  sur  ce  point. 

M*'  Clemenceau.  —  Nous  voilà  loin  de  la  question  que  j'avais 
posée.  Je  vous  demande  la  permission  d'y  revenir.  J'ai  dit  tout 
à  l'heure  et  je  répète  :  Le  général  de  Pellieux  a  commencé  par 
répondre  à  Me  Labori  sur  des  questions  et  sur  des  faits  qui 
s'étaient  passés  à  huis  clos.  Je  vais  maintenant  préciser:  Quand 
mon  confrère  Me  Labori  a  demandé  au  général  s  "il  ne  s'était 
pas  levé  et  n'avait  pas  pris  la  parole,  celui-ci  s'est  expliqué. 
Or,  je  lui  demande  si  cette  intervention  ne  s'est  pas  produite  à 
huis  clos? 

M.  le  général  de  Pellieux.   — Parfaitement. 

Mais  j'ai  dit  que  je  ne  considérais  pas  comme  du  huis  clos 
l'attitude  d'une  personne  ;  je  considère  que  le  huis  clos  ne 
s'applique  qu'à  des  dépositions  et  à  des  choses  ayant  trait  à 
l'affaire.  Mon  attitude  n'a  en  rien  trait  à  l'affaire. 

Me  Clemenceau.  —  Nous  allons  nous  expliquer  en  droit,  si 
vous  voulez.  En  droit. . . 

M.  le  Président.  —  Ah  ! . .  . 

Me  Clemenceau.  —  Je  vous  demande  pardon,  monsieur  le 
Président  :  mais  il  est  indispensable  que  nous  nous  compre- 
nions bien,  En  droit,  le  huis  clos,  c'est  tout  ce  qui  se  passe  à 
l'audience  après  que  le  Président  a  proclamé  que  le  huis  clos 
est  prononcé  sur  la  réquisition  du  Ministère  public. 

Je  reviens  à  ma  question.  Le  général  de  Pellieux  a  reconnu 
que  son  intervention  s'était  produite  pendant  le  temps  pour 
lequel  le  Président  du  Conseil  de  guerre  avait  prononcé  le 
huis  clos. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Mais  oui,  je  ne  le  nie  pas. 

Me  Clemenceau.  —  Eh  bien!  il  est  établi  que  le  général  de 
Pellieux  a  commencé  par  répondre  à  Me  Labori  sur  des  faits  qui 
s'étaient  passés  pendant  le  huis  clos,  et  que  plus  tard  il  a 
changé  de  conduite.  Pourquoi?  J'attends  la  réponse. 

M.  le  Président.  —  Je  n'ai  pas  bien  compris.  (Bruit.)  Le 
général  n'a  jamais  répondu  sur  ce  point.  {Rumeurs.) 

Me  Clemenceau.  —  Je  ne  vous  comprends  plus. 

M.   le  Président.  —  C'est  moi  qui  ne  vous  comprends  pas. 

M'-  Clemenceau.  —  Je  vais  recommencer. 

M.  le  Président.  —  Il  s'agit  de  ce  qui  concerne  le  huis  clos. 
Le  général  ne  peut  pas  rendre  compte  de  ce  qui  s'est  dit  et  de  ce 
qui  s'est  passé  :  il  ne  nous  en  a  pas  dit  un  mot. 

M0  Clemenceau.  —  J'estime  que  c'est  une  erreur.  Je  pose 
des  questions  pour  tirer  des  conclusions.  Mes  conclusions  vous 
importent  peu,  mais  j'ai  le  droit  de  poser  des  questions. 

M.  le  Président.  —  Oui,  mais  j'ai  également  le  droit  de  les 
contrôler,  et  je  ne  les  poserai  que  si  je  crois  devoir  les  poser. 


—  278  - 

Me  Glkmkxceau.  —  Je  n'ai  l'intention  d'empêcher  l'usage 
d'aucun  de  vos  droits,  mais  j'entends  assurer  le  libre  exercice 
de  tous  les  miens. 

M.  le  Président.  —  Le  général  de  Pellieux  ne  veut  pas 
répondre  et  il  a  raison,  vous  le  savez  comme  moi. 

11  ne  veut  pas  répondre  à  des  questions  qui  se  rattachent  à  ce 
qui  s'esl  dit  pendant  la  durée  du  huis  clos.  Vous  savez  qu'il  a 
raison  sur  ce  point.  Vous  déposerez  des  conclusions. 

Me  Clemenceau.  —  Je  demande  à  poser  une  question. 

M.  le  Président.  —  Laquelle? 

Me  Clemenceau. — Je  suis  sûr  d'être  dans  mon  droit;  vous 
m'interdirez  la  parole  ou  sans  cela  je  parlerai. 

M.  le  Président.  —  Je  ne  vous  enlèverai  pas  la  parole, 
mais  vous  déposerez  des  conclusions  si  nous  sommes  en 
désaccord. 

Me  Clemenceau.  —  Je  suis  sûr  d'affirmer  une  chose  exacte  et 
je  demande  seulement  à  constater  des  faits  et  j'en  tirerai  les 
conclusions  que  je  voudrai.  Voici  ces  faits  : 

J'ai  dit  et  je  maintiens  que  le  général  de  Pellieux  a  d'abord 
répondu  à  Me  Labori,  qui  lui  posait  des  questions  concernant 
des  faits  qui  s'étaient  passés  pendant  le  huis  clos;  qu'ensuite, 
au  moment  où  Me  Labori  lui  posait  une  autre  question  sur  des 
faits  qui  s'étaient  passés  également  pendant  le  huis  clos,  le 
général  de  Pellieux  a  dit  :  «  Je  ne  veux  pas  répondre  à  la  ques- 
tion parce  que  je  n'ai  pas  le  droit  de  parler  de  ce  qui  s'est  passé 
à  huis  clos.  »  Alors,  et  c'est  là  que  je  voulais  arriver,  je  constate 
que  le  général  de  Pellieux  s'est  érigé  en  juge  de  ce  qu'il  pouvait 
ou  de  ce  qu'il  ne  pouvait  pas  dire  des  choses  qui  s'étaient  passées 
pendant  le  huis  clos. 

Il  a  commencé  par  répondre  à  Me  Labori  en  disant  :  «  Je 
considère  que  je  puis  le  faire.  »  Puis,  à  un  moment  donné, 
il  s'est  constitué  seul  juge  et  a  dit  :  «  A  partir  de  ce  moment,  je 
ne  puis  plus  vous  répondre.  »  Nulle  observation  ne  lui  a  été 
faite  sur  cette  façon  de  déposer  :  voilà  ce  que  je  voulais 
constater. 

M.  le  Président.  —  Est-ce  tout? 

M.  le  général  de  Pellieux.  — J'avoue  franchement  que  je 
ne  crois  pas  avoir  rompu  le  huis  clos  en  disant  que  j'ai  eu,  pen- 
dant sa  durée,  telle  ou  telle  attitude. 

Me  Clemenceau.  —  Les  jurés  apprécieront  l'incident,  c'est 
pour  eux  que  j'ai  parlé. 

M.  le  Président-  —  C'est  entendu.  Avez-vous  d'autres  ques- 
tions à  faire? 

(Au  témoin.)  Général,  je  serai  peut-être  obligé  de  vous  rap- 
peler, mais  vous  pouvez  vous  asseoir. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  resterai  sur  la  brèche 
jusqu'à  la  lin.  J'ai  tenu  à  expliquer  l'attitude  du  Conseil  de 
guerre  et  je  crois,  en  mon  âme  et  conscience,  que  si  on  s'en 
tient  exactement  aux  termes  de  l'accusation  portée  par  le 
Ministre  de  la  guerre,  la  chose  est  jugée. 


279 


M.   le  Président.  —  Général,   vous  pouvez  vous  asseoir, 
.1  l'huissier  audiencier)  Qu'on  fasse  venir  le  général  <  ionse. 
(Le  général  Gonsese  présente  à  la  barre.) 


RAPPEL  DE  M  LE  GÉNÉRAL  GONSE 

M.  le  Président,  au  général  Gonsc.  —  Les  deux  avocats  du 
ministère  de  la  guerre  sont  Me  Xivart  et  Me  Danet? 

M.  le  général  Gonse.  —  Oui,  du  moins  Me  Xivart,  avocat  à 
la  Cour  de  cassation  et  au  Conseil  d'Etat,  pour  la  juridiction 
oontentieuse.  Mais  je  crois  qu'il  y  en  a  d'autres. 

M.  le  Président.  —  Pouvez-vous  nous  dire  à  quelles  condi- 
tions un  avocat  peut  entrer  dans  le  bureau  des  renseignements 
qui  est,  je  crois,  le  bureau  Je  plus  secret  du  ministère  de  la 
guerre? 

M.  le  général  Gonse.  —  Un  avocat  ne  doit  pas  entrer  dans 
le  bureau  des  renseignements.  Les  avocats  qui  sont  constitués 
comme  conseils  du  ministère  de  la  guerre  correspondent  par 
l'intermédiaire  de  la  Direction  du  contrôle,  et  ces  avocats  ne 
correspondent  jamais  directement  avec  les  différents  bureaux  ; 
on  leur  donne  des  renseignements,  des  consultations  écrites  ou 
verbales,  mais  c'est  toujours  par  l'intermédiaire  de  la  Direc- 
tion du  contrôle,  qui  est  l'organe  intermédiaire  entre  les  con- 
seils du  Ministre  de  la  guerre  et  les  différents  bureaux  de  la 
guerre .  Ces  avocats  ne  peuvent  entrer  qu'exceptionnellement 
dans  ces  bureaux,  lorsqu'il  y  a  des  renseignements  spéciaux  à 
prendre,  mais  c'est  toujours  après  l'intervention  du  directeur 
du  contrôle  et  a  fortiori  du  Ministre  de  la  guerre. 

M.  le  Président.  —  Quelle  est,  au  point  de  vue  de  rentrée 
des  avocats,  possible  en  fait,  dans  le  bureau  des  renseigne- 
ments, l'autorité  du  chef  de  service  ? 

M.  le  général  Gonse.  — Le  chef  de  service  n'a  pas  qualité 
pour  les  y  introduire. 

M.  le  Président.  —  Il  n'a  aucune  qualité  pour  cela  ! 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  ne  me  permettrais  pas  d'intro- 
duire un  avocat  ou  une  personne  quelconque  dans  le  service 
des  i:enseignements  sans  y  être  autorisé  par  le  Ministre  de  la 
guerre  ou  parle  chef  d'Etat-major oénéral. 

M.  le  Président.  —  N'a-t-on  jamais  donné  au  chef  du  ser- 
vice des  renseignements  l'autorisation  de  conférer  avec  un 
avocat  de  son  choix  sur  des  questions  d'espionnage? 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  n'ai  jamais  entendu  parler  de 
cela. 

M.  le  Président.  —  Le  chef  du  bureau  des  renseignements 
a-t-il  le  droit  de  le  faire  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  suis  persuadé  que  non  ;  en  tout 
cas,  moi,  je  ne  prendrais  pas  ce  droit.  .le  trouve  que  ce  serait 
excéder  mes  pouvoirs,  si  je  faisais  une  chose  pareille,   sans 


—  280  — 

avoir  l'ordre  du  Ministre  de  la  guerre  ou  du  chef  d'Etat-major 
général. 

M.  le  Président.  —  Savez-vous  si  on  a  consulté  un  des  con- 
seils du  ministère  de  la    guerre   sur  des  questions  d'espion- 
nage? 
M.  le  général  Gonse.  —  Jamais. 

M.  le  Président.  —  Savez-vous  ce  qui  se  passe  sur  la  suite 
à  donner  aux  affaires  d'espionnage? 

M.  le  général  Gonse.  —  Quand  une  affaire  d'espionnage  est 
reconnue,  qu'on  estime  qu'il  y  a  lieu  d'exercer  des  poursuites, 
et  qu'il  y  a  des  présomptions  suffisantes,  on  met  l'affaire  entre 
les  mains  du  Parquet,  et  si  c'est  un  militaire,  entre  les  mains  du 
Parquet  militaire,  c'est-à-dire  par  l'intermédiaire  du  chef  de  la 
justice,  qui  est  le  commandant  de  corps  d'armée  ou  le  gouver- 
neur, soit  de  Paris,  soit  de  Lyon.  Quand  c'est  un  civil,  on  agit 
par  l'intermédiaire  du  Parquet. 

M.  le  Président.  —  Je  retiens  votre  déclaration,  à  savoir  que 
jamais  le  chef  du  bureau  ne  doit  introduire  un  avocat  dans  son 
service.. . 

M.  le  général  Gonse.  —  Il  ne  le  doit  pas. 
M.  le  Président.  —  ...  Et  que  jamais  on  ne  consulte  l'avocat 
du  ministère  de  la  guerre  sur  une  question  d'espionnage. 
M.  le  général  Gonse.  —  Jamais. 

M.  le  Président.  —  On  saisit  le  Parquet  du  Conseil  de  guerre 
si  c'est  un  militaire,  le  Parquet  si  c'est  un  civil,  mais  jamais  on 
ne  consulte  un  avocat? 

M.  le  général  Gonse.  —  Parfaitement. 
M.  le  Président  —  Vous  pouvez  vous  asseoir,  à  moins  que 
M''   Labori  et  Me   Clemenceau  n'aient  des   questions  à  vous 
poser. 

Me  Larori.  —  Je  n'ai  aucune  question  à  adresser  à  M.  le 
ûénéral  Gonse. 

M.  le  Président,  au  général  Gonse.  —  Nous  avons  entendu 
hier  un  témoin  qui  a  été  fort  attaqué  par  un  antre.  C'est 
M.  Gribelin.  Général,  pouvez-vous  nous  donner  des  rensei- 
gnements sur  M.  Gribelin? 

Me  Larori.  —  Je  serais  très  désireux,  monsieur  le  Président, 
de  ne  pas  vous  interrompre,  et  je  m'excuse  également  vis-à- 
vis  de  M.  le  général  Gonse,  mais  je  voudrais  faire  une  ob- 
servation avant  que  le  général  ne  réponde.  J'ai  été  avisé  par 
les  sténographes  qu'une  erreur  matérielle  s'est  produite  dans 
la  publication  de  la  sténographie  et  qu'à  propos  de  la  déposi- 
tion de  M.  Gribelin  on  a  écrit  :  «  Je  n'ai  donné  le  dossier 
qu'une  fois  (il  s'agit  du  fameux  dossier  secret),  on  me  l'a 
rendu  après.  »  Or,  il  faut  lire  :  «  Je  n'ai  donné  le  dossier 
qu'une  fois,  on  ne  me  l'a  jamais  rendu  après.  »  Il  y  a  là  une 
erreur  matérielle  et  je  tenais  à  la  signaler.  Comme  la  sténo- 
graphie pourra  être  invoquée  au  cours  des  débats,  je  ne  vou- 
drais pas  qu'une  erreur  y  persistât. 


—  281  — 

M.  le  Président,  au  général  Gon.se.  —  M.  Gribelin  estarchi 
viste  au  ministère  de  la  guerre.  Général,  pouvez-vous  nous 
donner  des  renseignements  sur  lui  1 

M.  le  général  Gonse  —  M.  Gribelin  est  archiviste  au  ser- 
vice des  renseignements,  dans  la  section  de  statistique,  depuis 
fort  longtemps;  il  y  était  avant  mon  arrivée  à  la  tête  du  service, 
c'est-à-dire  avant  1893.  Il  a  toujours  donné  satisfaction  aux 
chefs  de  service;  c'est  un  serviteur  que  j'appellerai  hors  ligne; 
c'est  un  homme  d'un  dévouement  et  d'une  discrétion  absolus, 
aussi  modeste  quïl  est  intelligent  et  dévoué.  Je  ne  connais  pas, 
dans  le  service  des  archivistes,  un  homme  avant  autant  de 
valeur  et  de  sûreté  que  M.  Gribelin. 

C'est  un  modeste  serviteur  qui  n'arrivera  jamais  à  une  posi- 
tion bien  élevée,  parce  quïl  est  archiviste  et  que  ceux-ci  ne 
peuvent  jamais  espérer  avoir  de  brillantes  positions.  Cet 
homme  connaît  tous  nos  secrets  et  je  dois  dire  que  je  les  lui 
confie  en  toute  sécurité. 

M.  le  Président.  —  C'est  donc  un  homme  dans  la  parole 
duquel  on  peut  avoir  confiance? 

M.  le  général  Gonse.  — J'ai  toute  confiance  en  lui. 

Me  Clemenceau.  —  La  Cour  paraît  préoccupée  de  savoir 
lequel  des  deux  témoins  entendus  hier  à  cette  barre  a 
menti.  Je  n'ai  pas  l'habitude  d'employer  des  expressions  vio- 
lentes, mais  il  est  incontestable  que  l'un  des  deux,  M.  Leblois 
ou  M.  Gribelin,  a  menti  et  a  fait  un  faux  serment. 

M.  le  Président.  —  Vous  faites-là  une  appréciation.  Les 
jurés  apprécièrent,  eux  aussi,  l'aliaire. 

Me  Clemenceau.  —  C'est  une  constatation  de  fait,  et  non  une 
appréciation.  J'ai  le  droit  de  retenir  les  faits  qui  se  sont  passés 
à  cette  barre.  Parlons  franchement  :  vos  questions  au  général 
Gonse  ont  certainement  pour  but  de  renseigner  les  jurés  sur 
M.  Gribelin,  sommes-nous  bien  d'accord  là-dessus? 

M.  le  Président.  — M.  Gribelin  a  été  attaqué  par  l'autre 
témoin,  c'est  pourquoi  je  désire  avoir  des  renseignements  sur 
son  compte. 

Me  Clemenceau.  —  Je  voudrais  compléter  votre  question 
par  une  observation.  Le  Ministère  public  a  entre  les  mains  un 
moyen  certain  d'avoir  des  renseignements  indiscutables  sur 
M,  Gribelin.  Il  lui  suffit  d'ouvrir  une  instruction  sur  le  délit 
qui  a  été  commis  à  cette  barre,  soit  par  M.  Leblois,  soit  par 
M.  Gribelin;  c'est  la  seule  façon'  d'avoir  des  renseignements 
certains  sur  cette  contradiction.  En  outre,  il  y  a  des  déposi- 
tions écrites  que  la  Cour  ou  le  Ministère  public  peuvent  faire 
apporter  et  qui  suffiraient  à  faire  connaître  lequel  de  ces  deux 
hommes  est  un  faux  témoin.  Pourquoi  se  refuser  à  connaître 
la  vérité  '! 

M .  le  Président.  —  Général,  avez-vous  quelque  chose  à 
répondre  ? 

M.  le  général  Gonse. —  Je  m'en  tiens  à  tout  ce  que  j'ai 
dit. 


—  282  — 

M.  le  Président.  —  Vous  pouvez  vous  asseoir.  (A  l'huissier 
audiencier.)  Faites  venir  M.    Gribelin. 
(M.   Gribelin  se  présente  à  la  barre.) 


RAPPEL    DE    M.     GRIBELIN 

M.  le  Président,  à  M.  Gribelin.  —  Je  vais  vous  poser  une 
question  très  grave.  Le  colonel  Picquart,  à  un  moment  donné, 
ne  vous  a-t-il  pas  demandé  s'il  pourrait  solliciter  de  faire  tim- 
brer à  la  poste  une  lettre  qu'il  ma  pas  autrement  désignée  ? 

M.  Gribelin.  —  Faut-il  prêter   serment? 

M.  le  Président.  —  Vous  l'avez  prêté. 

M.  Gribelin.  —  Le  colonel  Picquart  m'a  demandé  un  jour, 
vers  deux  heures  de  l'après-midi,  si  je  ne  pourrais  pas  faire 
apposer  un  timbre  de  la  poste  à  une  date  antérieure  à  celle  où 
nous  nous  trouvions. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  vous  entendez.  Tous 
n'avez  peut-être  pas  saisi? 

Me  Labori.  —  Si  cela  peut  vous  être  agréable,  monsieur  le 
Président,  étant  donnée  la  façon*  dont  vous  conduisez  les 
débats,  que  le  témoin  recommence,  cela  ne  me  gênera  pas:  il 
peut  recommencer. 

M.  le  Président.  —  Témoin,  recommencez  ce  que  vous  venez 
de  dire. 

M.  Gribelin.  —  Le  colonel  Picquart  m'a  demandé  un  jour, 
vers  deux  heures  de  l'après-midi,  comme  il  rentrait  à  son 
bureau,  si  je  pourrais  obtenir  de  la  poste  qu'un  timbre  de 
départ  fût  apposé  sur  une  lettre  qu'il  ne  m'a  pas  autrement 
désignée,  lequel  timbre  devait  porter  une  date  antérieure  à 
celle  à  laquelle  nous  nous  trouvions  alors. 

M.  le  Président.  —  Très  bien. 

Me  Clemenceau.  —  Vous  venez  de  dire,  monsieur  le  Prési- 
dent, que  la  question  que  vous  posiez  avait  une  extrême  gravité; 
donc  la  réponse  du  témoin  est  extrêmement  grave.  Par  consé- 
quent, on  avoue  qu'il  importe  au  plus  haut  point,  — retenez-le, 
messieurs  les  jurés,  —  de  savoir  si  en  répondant  ainsi,  le 
témoin  dit  la  vérité  ou  un  mensonge.  Je  vous  fais  observer  une 
fois  de  plus,  monsieur  le  Président,  que  vous  et  le  Ministère 
public  avez  entre  les  mains  un  moyen  de  savoir  si,  oui  ou  non. 
ce  témoin  dit  la  vérité  et  si  c'est  M.  Leblois  qui  a  menti,  comme 
on  paraît  l'insinuer.  Si  on  ne  cherche  pas  à  savoir  la  vérité,  je 
dis  qu'on  ne  veut  pas  la  savoir. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Gribelin,  vous  pouvez  vous 
asseoir.  (A  Vhuissier  audiencier.)  Qu'on  fasse  venir  le  coin- 
mandant  Lauth. 

(Le  commandant  Lauth  se  présente  à  la  barre.) 


—  283  — 


RAPPEL   DE    M.   LE    COMMANDANT    LAUTH 

M.  le  Président.  —  Je  vais  vous  poser  une  question  très 
grave.  Est-ce  que,  à  un  moment  donné,  le  colonel  Picquart  vous 
a  proposé  de  faire  disparaître  les  traces  des  déchirures  du  petit 
bleu  et  de  faire  apposer  sur  l'adresse  le  timbre  de  la  poste? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Lorsque  cette  carte-télégramme, 
qu'on  est  convenu  d'appeler  le  petit  bleu,  a  été  entre  mes  mains 
et  que  je  l'eus  remise  au  colonel  Picquart,  celui-ci  l'a  gardée 
pendant  dix  ou  douze  jours,  je  ne  sais  pas  au  juste,  mais  cela 
ne  va  pas,  je  crois,  à  quinze  jours.  Il  me  la  rendit  un  jour  en 
me  demandant  d"en  faire  une  photographie.  Je  fis  une  première 
photographie  sans  prendre  aucune  précaution:  par  conséquent, 
les  traces  de  déchirures  se  reproduisirent  sur  le  cliché  et 
ensuite  sur  les  tirages  sur  papier  que  je  lui  fis.  11  me  fit  recom- 
mencer un  certain  nombre  de  fois  et,  au  bout  de  quelque  temps, 
il  me  dit  :  «  Cette  photographie  ne  me  satisfait  pas  ;  ne  pourriez- 
vous  pas  faire  des  clichés  et  des  tirages  sur  papier,  en  faisant 
disparaître  absolument  les  traces  de  déchirures,  de  manière 
à  donner  à  cette  photographie  l'apparence  d'un  petit  bleu  abso- 
lument net. 

Je  recommençai  mes  expériences.  Toutes  ces  expériences  de 
photographie  durèrent  bien  un  mois,  si  ce  n'est  plus.  Au  bout 
de  quelque  temps,  je  présentai  au  colonel  Picquart  des  tirages 
sur  papier.  Le  résultat  n'avait  pas  été  tout  à  fait  satisfaisant 
encore,  et,  un  jour  que  je  lui  montrais  ces  résultats,  impatienté 
du  peu  de  succès  auquel  j'arrivais,  c'est-à-dire  de  ce  que  je 
n'arrivais  pas  à  faire  disparaître  ces  traces  de  déchirures,  je  lui 
dis  :  «  Mais  enfin,  mon  colonel,  pourquoi  voulez-vous  faire 
disparaître  ces  traces  de  déchirures  ?  »  Il  me  répondit  :  te  C'est 
pour  faire  croire  là-haut  que  je  l'ai  interceptée  à  la  poste.  »  Là- 
haut  désignait  ses  chefs,  c'est-à-dire  le  sous-chef  d'Etat-major 
et  le  chef  d'Etat-major.  —  Je  ne  répondis  pas,  et,  un  moment 
après,  le  colonel  me  dit  :  c<  Je  voudrais  qu'on  crût  que  cette 
lettre  a  été  interceptée  à  la  poste.  »  Je  lui  répliquai  :  «  Comment 
pourrait-on  croire  cela  ?  D'abord  le  petit  bleu  ne  porte  pas  de 
cachet.  Cela  lui  ôterait  toute  valeur  et  ferait  disparaître  les 
signes  qui  lui  donnent  une  certaine  authenticité.  » 

Je  faisais  allusion  à  certains  signes  qui  se  trouvaient  sur  le 
petit  bleu.  En  faisant  disparaître  les  traces  de  déchirures,  on 
arrivait  à  faire  disparaître  ces  signes.  Le  colonel  Picquart 
reprit  :  «  Peut-être  qu'à  la  poste  on  pourrait  y  apposer  un 
cachet?  »  Il  ne  me  l'a  pas  proposé,  cette  phrase  a  été  dite  inci- 
demment :  «Peut-être  qu'à  la  poste  on  y  mettrait  un  cachet?  » 
Je  lui  répondis  :  «  Je  n'en  suis  pas  sûr;  pour  ces  questions-là, 
je  crois  qu'il  ne  faut  pas  le  leur  demander,  ils  ne  sont  pas  tou- 
jours très  complaisants.  »  Ensuite,  à  un  moment  donné,  je  dis 
au  colonel  :  «  Mais  enfin,  mon  colonel,  si  vous  faites  disparaître 
les  traces  de  déchirures  et  que  vous  présentiez  un  petit  bleu  qui 


—  284  — 

ait  l'apparence  d'un  neuf,  cela  ôterait  toute  valeur  à  ce  document, 
pour  une  bonne  raison.  En  effet,  comment  certifierez-vous, 
avec  son  écriture,  sa  provenance?  »  Alors  il  me  dit  :  «  Vous 
serez  là  pour  certifier  que  c'est  l'écriture  de  telle  personne.  » 

C'est  à  ce  moment-là  que  je  me  suis  écrié,  tellement  haut  que 
deux  de  mes  camarades' m'ont  entendu  dans  la  pièce  à  côté  : 
«  Jamais  de  la  vie.  je  ne  certifierai  rien  du  tout  !  Cette  écriture, 
je  ne  la  connais  pas,  elle  est  contrefaite  et  je  n'ai  jamais  eu 
entre  les  mains  de  spécimens  de  cette  écriture  ;  par  conséquent, 
je  ne  puis  pas  certifier  qu'elle  répond  à  l'écriture  de  telle  ou 
telle  personne.  » 

M.  le  Président.  —  Vous  étiez  aux  bureaux  de  l'état- 
major? 

ML  le  commandant  Lauth.  —  J'étais  sous  les  ordres  du 
colonel  Picquart. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quel  témoin  voulez- 
vous  faire  entendre? 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart. 

M.  le  Président,  à  l'huissier  audiencier .  —  Faites  venir  le 
colonel  Picquart. 

{Le  colonel  Picquart  se  présente  à  la  barre.) 


DÉPOSITION    DE 
M.  LE  LIEUTENANT-COLONEL   PICQUART 

{Le  témoin  'prête  serment.) 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  voulez-vous  demander 
à  M.  le  colonel  Picquart  ce  qu'il  sait  d'une  manière  générale  sur 
Ta  flaire  Esterhazy,  quelle  en  a  été  la  genèse,  comment  il  s'en 
est  occupé  au  début,  et  comment  il  a  été  amené  à  cesser  de 
s'en  occuper,  puis  à  s'en  mêler  de  nouveau  au  cours  de  l'au- 
tomne de  l'année  1897  '! 

M.  le  Président.  —  Témoin,  vous  venez  d'entendre  les  dif- 
férentes questions  qui  ont  été  posées,  voulez-vous  y  répondre? 

M!  le  colonel  Pigquart.  —  Au  commencement  du  mois  de 
mai  1896,  les  fragments  d'une  carte-télégramme  sont  tombés 
entre  mes  mains  ;  ces  fragments  ont  été  recollés  et  réunis  par 
un  officier  de  mon  service,  le  commandant  Lauth,  qui  était 
alors  capitaine.  Lorsqu'il  eut  fait  cette  opération,  il  viut  m'ap- 
porter  cette  carte-télégramme,  qui  était  adressée  au  comman- 
dant Esterhazy.  Je  ne  me  rappelle  plus  d'une  façon  très 
précise  quels  étaient  les  ternies  de  cette  carte,  mais  tout 
semblait  indiquer  que,  entre  la  personne  qui  avait  écrit  la 
carte  et  le  commandant  Esterhazy,  il  existait  des  relations 
d'une  nature  plutôt  louche  Avant  de  soumettre  à  mes  chefs 
cette  carte,  qui  constituait,  non  pas  une  preuve  contre  le  com- 
mandant Esterhazy,  mais  une  présomption,  étant  donné  le  lieu 


-  28 


•  ) 


d'où  elle  venait,  je  dus  prendre  des  renseignements  sur  le  com- 
mandant Esterhazy.  Je  m'adressai  à  un  officier  qui  le  connais- 
sait e1  qui  avait  été  avec  lui  dans  le  même  régiment. 

Je  n'insiste  pas  sur  la  nature  des  renseignements  qui  m'ont 
été  fournis  ;  ils  n'étaient  pas  favorables  au  commandant  Ester- 
hazy  et  m'ont  porté  à  continuer  mes  recherches  et  à.  faire  des 
investigations  sur  le  genre  de  vie  et  les  allures  de  cet  officier. 
Ces  investigations  elles-mêmes  ne  furent  pas  en  sa  faveur.  Le 
commandant  Esterhazy  était  un  homme  toujours  à  court  d'ar- 
gent et  qui  avait  eu  bien  des  accrocs  dans  son  existence.  Puis 
il  y  avait  surtout  dans  ses  allures  une  chose  étrange,  c'est  que 
cet  officier  qui,  assurément,  ne  s'occupait  pas  exclusivement  de 
son  métier  —  loin  de  là  —  manifestait  cependant  une  curiosité 
très  grande  pour  tous  les  documents  ayant  trait  à  des  choses 
tout  à  fait  confidentielles  et  pouvant  avoir  un  intérêt  particulier 
au  point  de  vue  militaire.  Mon  enquête  étant  arrivée  à  ce  point, 
je  me  crus  autorisé  à  dire  à  mes  chefs  qu'un  officier  de  l'armée 
française  pouvait  être  gravement  soupçonné  Mes  chefs  me 
dirent  de  continuer  mes  recherches. 

Il  y  a  une  chose  que  nous  faisons  généralement  lorsque  nous 
avons  affaire  à  quelqu'un,  dont  les  allures  peuvent  paraître  sus- 
pectes :  nous  prenons  un  spécimen  de  son  écriture  et  nous  le 
comparons  avec  certains  documents  que  nous  possédons.  De 
cette  comparaison  peut  résulter  une  confirmation  ou  une  infir- 
mation  des  soupçons  qui  pèsent  sur  la  personne.  Je  me  préoc- 
cupai donc  de  l'écriture  du  commandant  Esterhazy,  et,  contrai- 
rement à  ce  qui  a  été  dit  souvent,  notamment  dans  une  lettre 
que  m'a  écrite  le  commandant  Esterhazy,  je  pris  pour  cela 
des  voies  tout  à  fait  régulières.  Avec  l'assentiment  de  mes  chefs, 
j'allai  trouver  le  colonel  du  régiment  auquel  appartenait  le 
commandant  Esterhazy.  Je  lui  demandai  des  spécimens  de 
son  écriture  ;  il  me  les  remit  sous  forme  de  lettres  ayant  trait 
au  service.  Dès  que  j'eus  ces  lettres  entre  les  mains,  une  chose 
me  frappa  d'une  façon  étonnante,  ce  fut  la  ressemblance  de  cette 
écriture  avec  celle  du  fameux  bordereau  dont  on  a  tant  parlé; 
mais  je  n'avais  pas  le  droit,  n'étant  pas  expert  en  écriture,  de 
m'en  fier  à  mes  seules  impressions. 

C'est  pourquoi  je  fis  faire  des  photographies  de  ces  pièces  de 
service  en  faisant,  comme  on  l'a  dit  dans  une  déposition  que 
j'ai  lue  dans  les  journaux,  cacher  des  mots  tels  que  mon  colo- 
nel, ou  bien  la  signature,  ou  bien  des  indications  qui  pouvaient 
meitre  sur  la  trace  de  la  personne  de  qui  venait  cette  lettre  :  et 
je  montrai  les  photographies  ainsi  obtenues  à  deux  personnes 
parfaitement  qualifiées  pour  se  rendre  compte  de  la  chose.  L'une 
était  M.  Bertillon,  l'autre  le  commandant  du  Paty  de  Clam. 
M.  Bertillon,  dès  que  je  lui  eus  présenté  la  photographi'-,  me 
dit  :  «  C'est  l'écriture  du  bordereau.  »  —  Je  lui  dis  :  «  Ne  vous 
pressez  pas  ;  voulez-vous  reprendre  cet  échantillon  et  l'exami- 
ner à  loisir?  » —  Il  me  répliqua  :  «  Non,  c'est  inutile;  c'est 
récriture  du  bordereau;  d'où  tenez-vous  cela  ?  »  —  «  Je  ne  puis 


—  286  — 

vous  le  dire.  »  — «  Enfin,  c"est  d'une  époque  antérieure...    » 
—  Je  lui  répondis  :  «  Non,  c'est  postérieur.  » 

Alors  M.  Berîillon  me  dit  textuellement  ceci  :  «Les  juifs  font 
depuis  un  an  exercer  quelqu'un  pour  avoir  l'écriture  du  borde- 
reau. Ils  y  ont  parfaitement  réussi,  c'est  évident.  »  Je  laissai 
deux  jours  la  photographie  de  la  lettre  du  commandant  Ester- 
hazy et  une  photographie  du  bordereau  entre  les  mains  de 
M.  lîertillon.  Au  bout  de  ces  deux  jours,  M.  Bertillon  arriva 
en  me  disant  identiquement  la  même  chose  qu'il  m'avait  dite 
deux  jours  auparavant. 

La  seconde  personne  à  qui  je  montrai  un  échantillon  de 
l'écriture  du  commandant  Esterhazy  fut  le  colonel  du  Paty, 
alors  commandant,  .le  ne  le  lui  laissai  que  quelques  minutes, 
cinq  minutes,  je  crois,  et  il  me  dit  :  «  C'est  l'écriture  de 
M.  Mathieu  Dreyfus.  »  Il  faut  vous  dire,  pour  expliquer  cela, 
que  le  colonel  du  Paty  prétendait  que,  pour  écrire  le  bordereau, 
Alfred  Dreyfus  avait  fait  un  mélange  de  son  écriture  avec  celle 
de  son  frère.  Enfin,  l'indication  était  précieuse  pour  moi. 

Il  y  avait  encore  autre  chose  qui  pouvait  attirer  mon  attention 
sur  le  commandant  Esterhazy  etj'y  reviendrai  au  moment  où  je 
parlerai  des  enquêtes.  Un  agent  avait  dit  qu'un  officier,  — je  ne 
sais  plus  si  c'est  un  officier  supérieur  ou  un  chef  de  bataillon, 
je  no  veux  pas  préciser,  n'étant  pas  tout  à  faire  sûr,  —  mettons 
que  ce  soit  un  officier  supérieur,  lequel  était  Age  d'environ 
cinquante  ans,  —  fournissait  à  une  puissance  étrangère  tels  et 
tels  documents.  Or.  te/s  et  tels  doemnents  étaient  précisément 
ceux  dont  m'avait  parlé  le  camarade  auquel  je  m'étais  adressé, 
lorsque,)' 'avais  découvert  la  carte-télégramme. 

Je  viens  de  vous  exposer  la  question  des  écritures  ;  j'arrive 
maintenant  à  une  période  où  je  fus  chargé  par  le  général  G-onse 
de  rechercher,  ainsi  qu'on  a  pu  le  voir  par  les  lettres,  si  des 
documents  qui  figuraient  au  bordereau  avaient  pu  être  copiés 
au  profit  du  commandant  Esterhazy.  Je  savais  que  le  comman- 
dant Esterhazy  faisait  copier  chez  lui  pas  mal  de  documents 
qu'il  se  procurait.  On  m'avait  dit  de  m'adresser  aux  secrétaires 
qu'il  avait  eus,  pour  tâcher  de  savoir  par  là  s'il  avait  copié 
réellement  ces  documents. 

La  chose  était  très  grave.  Je  vous  avoue  qu'à  ce  moment-là  je 
considérais  presque  ma  tâche  comme  terminée.  Je  me  disais: 
voilà  une  carte-télégramme  qui  m'a  mis  sur  la  trace  d'Esterhazy  ; 
ce  n'est  pas  un  document  suffisant  pour  le  faire  condamner,  mais 
c'est  un  indice.  Ensuite,  nous  avons  la  déposition  d'un  agent  — 
ce  n'est  pas  encore  suffisant  —  mais  enfin,  il  y  a  cette  coïncidence 
étonnante  !  cet  agent  dit  :  «  Voilà  un  homme  qui  fournit  telle  ou 
telle  chose  »,  et  d'autre  part  un  camarade  de  régiment 
d'Esterhazy  me  dit  :  «  Cet  officier  demande  telle  ou  telle  chose.  » 
Enfin,  il  y  avait  encore  autre  chose  à  ajouter  à  tout  cela;  autre 
chose  que  je  ne  veux  pas  préciser  davantage,  car  je  ne  suis  pas 
autorisé  à  dévoiler  le  secret;  mais  enfin,  dans  le  rapport 
liavary,  il  y  a  une  phrase  caractéristique.  M.  le  commandant 


—  287  — 

Ravary  dit.  en  parlant  de  moi  :  «  La  conviction  de  cet  officier 
parut  établie  complètement  lorsqu'il  se  fut  rendu  compte  qu'un 
document  du  dossier  secret  s'appliquait  à  Esterhazy  plutôt  qu'à 
Dreyfus  ».  Eh  bien  !  cela  est  vrai.  Avant  pris  le  dossier  secret, 
ainsi  que  Ta  dit  le  commandant  Henry,  j'ai  vu  qu'un  docu- 
ment, qui  était  dans  ce  dossier,  s'appliquait  non  pas  i\ 
Dreyfus,  comme  on  l'avait  cru,  mais  bien  à  Esterhazy. 

Je  continue  maintenant  dans  l'ordre  d'idées  que  j'ai  aban- 
donné tout  à  L'heure.  J'ai  dit  que,  conformément  aux  ordres 
donnés  parle  général  (ionse,  j'avais  tâché  de  savoir  si  les  secré- 
taires employés  par  le  commandant  Esterhazy  avaient  copié 
des  documents  figurant  au  bordereau  ou  bien  figurant  parmi 
ceux  qu'indiquait  l'agent  dont  je  viens  de  parler.  Je  n'ai  pas 
continué  longtemps  dans  cette  voie:  j'ai  vu  qu'il  était  impos- 
sible de  continuer,  sans  sortir  de  la  discrétion  où  je  m'étais 
toujours  tenu,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  et  je  me  suis  arrêté.  Je 
me  suis  arrêté  au  premier  des  secrétaires  d'Esterhazy,  c'est 
un  nommé  Mulot,  qui  a  figuré  du  reste  comme  témoin  au 
Conseil  de  guerre,  et  qui  m'a  dit  qu'on  lui  avait  fait  copier 
dans  des  livres,  —  je  ne  crois  pas  que  ce  soit  le  Manuel  de  tir, 
—  des  choses  insignifiantes. 

Cependant,  il  est  arrivé  une  chose  qui  a  mis  un  peu  de 
gêne  dans  mes  opérations;  c'est  l'article  de  YEclair.  J'étais 
absolument  persuadé,  à  ce  moment-là,  qu'Esterhazy  était  l'au- 
teur du  bordereau.  Eh  bien  i  lorsqu'à  paru  l'article  de  YEclair, 
je  me  suis  dit  :  «  Yoilà  un  homme  qui  va  reconnaître  ce  qu'il 
a  écrit;  »  et  je  vous  avoue  que  cela  m'a  vivement  contrarié. 
J'étais  complètement  étranger  à  la  publication  de  l'article  de 
Y  Eclair.  D'autre  part,  au  ministère,  sans  rien  me  dire  de 
précis,  on  avait  l'air  de  donner  à  entendre  que  ce  n'était 
pas  moi,  mais  que  cela  devait  sortir  de  mes  alentours.  Je 
protestai  vivement  et  je  demandai  par  écrit  qu'une  enquête 
fût  faite  pour  savoir  qui  avait  communiqué  ce  document  à 
YEclair.  Cette  enquête  ne  fut  pas  faite. 

Plus  tard,  arriva  un  second  incident  encore  plus  désagréable 
pour  moi  à  ce  point  de  vue-là  :  ce  fut  la  publication  du  fac-similé 
du  bordereau  par  le  Matin.  Il  y  a  quelque  chose  qui  m'a  frappé 
dans  la  publication  de  ce  fac-similé,  que  l'on  m'a  attribué  égale- 
ment, du  reste,  c'est  qu'on  avait  bien  publié  le  fac-similé  du 
bordereau  lui-même,  mais  qu'on  n'avait  pas  publié  le  fac-similé 
des  quelques  lignes  écrites  par  Dreyfus  sous  la  dictée  du  colonel 
du  Paty  de  Clam.  On  avait  bien  mis  au-dessous  du  fac-similé 
du  bordereau  le  texte  imprimé  de  ces  lignes,  mais  la  reproduc- 
tion de  l'écriture  n'y  était  pas,  et  je  crois  que,  si  elle  y  avait  été, 
cela  eût  fait  une  impression  défavorable  —  je  dis  défavo- 
rable pour  ceux  qui  auraient  voulu  attribuer  le  bordereau  à 
Dreyfus. 

Bref,  ces  divers  incidents  avaient  amené  pour  moi  une  cer- 
taine gêne,  et  je  sentais  que  je  ferais  peut-être  bien  de  ne  pas 
continuer.  Sur  ces  entrefaites,  arriva  l'annonce  de  l'interpel- 


<&° 


lation  Castelin.  Je  reçus  l'ordre  de  partir  en  mission  l'avant- 
veille  de  cette  interpellation,  c'est-à-dire  le  16  novembre  1896. 

.le  dois  dire  qu'après  la  publication  du  bordereau  par  le  Matin, 
ou  vers  cette  époque,  Esterhazy  est  venu  à  Paris  où  son  atti- 
tude a  été  extraordinaire.  (Quelqu'un  l'a  vu,  le  lendemain,  je 
-crois,  de  la  publication,  courant  comme  un  fou  dans  les  rues, 
sous  une  pluie  battante.  Le  témoin  est  connu  ;  on  aurait  dû  l'en- 
tendre :  on  ne  l'a  pas  fait. 

Avant  l'interpellation  Castelin,  M.  Weil,  ami  d'Esterbazy,  a 
reçu  une  lettre  anonyme  lui  annonçant  que  lui  et  son  ami 
allaient  être  dénoncés  à  la  tribune  comme  complices  de  Dreyfus. 
Il  parait  qu'Esterhazy  a  reçu  une  lettre  anonyme  conçue  dans  le 
même  sens...  mais  je  ne  puis  certifier  le  fait  que  pour  M.  Weil. 

Je  ne  m'étendrai  pas  sur  les  diverses  péripéties  de  ma  mission. 
Parti  de  Paris  le  16  novembre,  je  suis  arrivé  à  Tunis  le 
13  janvier,  en  passant  par  les  Alpes  et  par  beaucoup  d'autres 
endroits. 

Jusque-là,  mes  relations  étaient  restées  parfaitement  cordia- 
les avec  mes  chefs;  je  recevais  des  lettres  du  général  G-onse 
dans  lesquelles  il  me  serrait  toujours  la  main  très  affectueuse- 
ment. 

Mais  il  faut  que  je  dise  une  chose  qui  s'est  passée  pendant 
que  j'étais  absent,  que  je  n'ai  sue  qu'ici,  lors  de  l'enquête  du 
général  de  Pellieux...  Je  crois  qu'il  sera  plus  clair  de  parler 
de  cela  immédiatement.  Après  que  j'eus  quitté  Paris,  —  c'est 
le  général  de  Pellieux  qui  me  l'a  appris,  —  on  décachetait  mon 
courrier  à  mon  ancien  bureau.  Gomme  ie  ne  devais  dire  à  per- 
sonne où  j'allais,  j'avais  dit  chez  moi  qu'on  adressât  toutes 
mes  lettres  au  ministère  de  la  guerre.  Gela  faisait  que  tout  mon 
courrier  passait  par  le  ministère,  que  toutes  mes  lettres  étaient 
décachetées.  M.  le  général  de  Pellieux  m'a  montré  la  copie 
d'une  de  ces  lettres.  J'avoue  à  ma  honte  que  je  ne  m'étais  pas 
aperçu  qu'elle  avait  été  décachetée.  (Jette  copie  paraît  bizarre. 
La  lettre  émane  d'un  brave  garçon  que  j'aime  beaucoup,  que 
j'ai  mis  comme  secrétaire  chez  une  dame  dont  il  a  été  parlé 
ces  jours-ci,  Mlle  de  Comminges.  Cette  lettre  parle  d'un  demi- 
dieu,  parle  d'un  Cagliostro,  d'un  tas  de  choses  qui  sont  très 
simples  par  elles-mêmes,  mais  qui  semblent  extraordinaires 
quand  on  a  l'esprit  prévenu. 

J'expliquerai  quand  on  voudra  ce  que  veulent  dire  les  termes 
de  cette  lettre. 

Mais  ceci  n'est  rien.  On  m'a  montré  en  outre  une  lettre  que  je 
n'avais  jamais  reçue;  la  copie  dont  je  viens  de  parler  est  des 
environs  du  20  novembre;  la  lettre  dont  je  parle  maintenant 
est  du  15  décembre.  Le  général  de  Pellieux  me  Ta  montrée,  c'est 
chez  lui  que  je  l'ai  vue  pour  la  première  fuis.  Je  ne  sais  pas 
pourquoi  on  ne  me  l'a  pas  réexpédiée;  car,  autant  que  je  m'en 
souviens,  elle  avait  été  ouverte  suivant  le  procédé  du  cabinet 
noir,  c'est-à-dire  de  façon  à  pouvoir,  au  besoin,  être  refermée. 
Ouand.  le  général  de  Pellieux  m'a  montré  cette  lettre,  je  lui  ai 


—    289   — 

dit  :  «  Je  ne  sais  pas  de  qui  elle  est.  »  Il  m'a  répondu  :  «  Regar- 
dez la  signature.  »  —  C'était  Speranza.  Quand  j'ai  lu  cette 
lettre,  j'ai  compris,  ou  je  me  suis  rappelé  beaucoup  de  choses 
qui  m'étaient  arrivées  auparavant...  Je  donne  à  peu  prés  le 
texte  de  cette  lettre  : 

«  Votre  brusque  départ  nous  a  mis  tous  dans  le  désarroi  ; 
«  l'œuvre  est  compromise  »  —  ou  quelque  chose  comme  cela  — 
«  parlez  et  le  demi-dieu  agira».  On  avait  pris  ce  mot  demi-dieu 
dans  la  copie  du  20  novembre,  sans  se  douter  que  c'était  un 
sobriquet  que  je  donnais  à  un  officier  de  mes  amis.  Je  pense 
qu'on  voulait  désigner  par  là  un  chef  du  syndical  ou  quelque 
chose  comme  cela. 

Mais,  je  le, répète,  je  n'ai  eu  connaissance  de  cette  lettre 
que  par  le  général  de  Pei lieux,  parce  qu'on  l'avait  gardée  au 
ministère.  Maintenant,  je  suis  à  me  demander  pourquoi  on  ne 
me  Ta  pas  envoyée;  en  la  recevant,  j'aurais  réclamé  ou  je  n'au- 
rais rien  dit.  Si  je  n'avais  rien  dit,  on  aurait  pu  m'en  demander 
compte  plus  tard  et  si  j'avais  réclamé,  on  se  serait   expliqué. 

Bref,  j'arrive  au  temps  que  j'ai  passé  en  Tunisie,  c'est-à-dire  au 
mois  de  juin.  J'avais  reçu,  depuis  le  commencement  de  l'année, 
un  certain  nombre  de  lettres  de  personnes  de  mon  service,  qui 
me  disaient  :  «  Quand  je  vais  au  bureau,  on  me  dit  toujours  que 
vous  êtes  en  mission,  que  vous  allez  bientôt  rentrer.  »  J'en 
conclus  que  Ton  ne  disait  pas  la  vérité  à  ces  braves  gens,  et 
jïpinglai,  sur  une  de  ces  lettres,  une  note  assez  vive,  je  l'avoue, 
que  j'adressai  au  commandant  Henry,  en  lui  retournant  la  lettre. 
Cette  note  était  à  peu  près  conçue  dans  ces  termes  :  «  Je  vou- 
drais bien  qu'on  dise  une  bonne  fois  aux  personnes  qui  viennent 
me  demander,  que  j'ai  été  relevé  de  ce  service  ;  je  n'ai  pas  à  en 
rougir,  mais  je  rougis  du  mystère  et  des  mensonges  qui  ont 
entouré  mon  départ.  » 

Ceci  était  écrit  le  18  mai.  Au  commencement  de  juin,  j'ai  reçu 
du  commandant,  qui  était  précédemment  mon  subordonné,  une- 
lettre  que  j'ai  sur  moi,  dans  laqueUe  il  dit  qu'après  son  enquête 
on  peut  expliquer  le  mot  mystères  par  les  faits  suivants  : 
1°  Ouverture  d'une  correspondance  pour  des  motifs  étrangers 
au  service  et  que  personne  n'a  jamais  compris  —  ceci  est  une 
allusion  à  la  saisie  de  la  correspondance  du  commandant  Ester- 
hazy  ;  —  2°  Tentative  de  suborner  deux  officiers  du  service, 
pour  leur  faire  dire  qu'un  document  classé  au  service,  était  de 
l'écriture  d'une  personnalité  déterminée;  — je  dois  dire  tout  de 
suite  que  ces  deux  officiers  se  sont  transformés  en  un  seul,  je  ne 
sais  pas  ce  qu'est  devenu  le  second  :  —  3°  Ouverture  d'un 
dossier  secret,  à  la  suite  de  laquelle  des  indiscrétions  se  sont 
produites,  pour  un  motif  étranger  au  service. 

Je  me  rendis  compte  immédiatement,  par  la  manière  dont  les 
choses  étaient  exposées  dans  cette  lettre,  par  les  insinuations, 
les  accusations  qu'elle  contenait,  qu'il  y  avait  là-dessous  quel- 
que chose  d'extrêmement  grave.  Je  me  doutais  bien,  depuis 
longtemps,   que  j'étais    entouré  de  machinations;  je   l'avais 

10 


—  -2X)  — 

même  dit  à  un  de  mes  anciens  chefs,  sans  lui  rien  indiquer  de 
précis,  car  j'avais  toujours  gardé  jusque-là  le  secret  le  plus 
absolu  sur  tout  ce  qui  s'était  passé.  Je  faisais  semblant  d'être 
en  mission.  J'avais  donc  écrit  à  un  de  mes  anciens  chefs  :  «  Il 
doit  y  avoir  des  machinations  ;  il  y  a  quelque  chose  d'extraor- 
dinaire. »  Je  ne  m'étais  pas  trompé,  puisqu'il  y  avait  cette  lettre 
Speranza;  mais  mon  ancien  chef  m'avait  répondu  que  je  pou- 
vais être  tranquille.  Quand  j'ai  reçu  la  lettre  du  commandant 
Henry,  je  n'ai  plus  eu  de  doute  ;  la  machination  était  évidente. 
Je  commençai  par  répondre  au  commandant  Henry,  quoiqu'il 
ait  nié  la  chose  depuis,  que  j'avais  reçu  sa  lettre  du  31  mai,  et 
que  je  protestais  formellement  contre  les  insinuations  qui  y 
étaient  contenues  et  contre  la  manière  dont 'les  faits  y  étaient 
exposés. 

El  puis,  ne  me  sentant  pas  tranquille,  car,  enfin,  je  ne  savais 
pas  où  tout  cela  allait  me  mener  —  cela  devait  me  mener  à 
Grabès  et  à  la  frontière  tripolitaine  —  j'ai  cru  devoir  prendre 
des  dispositions  pour  ma  sûreté.  Je  suis  parti  pour  Paris,  j'ai 
pris  conseil  de  quelques  personnalités  militaires,  et  je  suis  allé 
également  chez  M.  Leblois,  qui  était  mon  ami,  et,  pour  la  pre- 
mière fois,  en  lui  montrant  la  lettre  du  commandant  Henry, 
je  lui  ai  appris  que  j'avais  été  mêlé  à  l'affaire  Dreyfus  et  à 
l'affaire  Esterhazy.  Je  lui  exposai,  sur  les  deux  premiers  para- 
graphes de  cette  lettre,  le  nécessaire  pour  ma  défense;  mais  je 
ne  lui  ai  pas  parlé  clu  troisième  paragraphe,  qui  me  paraissait 
se  rapporter  à  des  choses  tout  à  fait  secrètes. 

Je  remis  en  même  temps,  autant  comme  dépôt  que  pour 
servir  plus  tard  à  ma  défense,  je  remis  à  M.  Leblois  un  certain 
nombre  de  lettres  du  général  Gonse  ;  je  crois  qu'il  y  en  avait 
en  tout  quatorze  :  il  yen  a  deux  qui  ont  été  publiées  dernière- 
ment dans  les  journaux,  contre  ma  volonté;  il  y  avait,  en  outre, 
mes  réponses  à  ces  deux  lettres.  Je  laissai  M.  Leblois  maître 
absolu  du  moment  où  il  aurait  à  intervenir  et  de  l'usage  qu'il 
aurait  à  faire  de  ce  que  je  remettais  entre  ses  mains.  Il  a  agi 
comme  bon  lui  a  semblé  et  je  l'approuve. 

.le  suis  rentré  alors  à  Sousse  et  je  n'ai  plus  entendu  parler  de 
tout  cela  jusqu'au  moment  où  la  presse  a  fait  connaître  que 
M.  Scheurer-Kestner  s'occupait  de  laquestion  Dreyfus,  et, alors, 
les  péripéties  que  tout  le  monde  sait  se  sont  produites . 

J'avais  déjà  reçu  l'ordre  de  me  rendre  dans  le  Sud,  lorsqu'on 
m'a  appelé  à  Tunis,  où  l'on  m'a  posé  des  questions  qui  m'ont 
semblé  assez  singulières.  On  m'a  demandé,  d'abord,  si  je  ne 
m'étais  pas  laissé  voler  un  document  secret  par  une  femme.  Il 
m'a  été  très  facile  de  répondre  que  je  n'avais  jamais  emporté 
de  documents  chez  moi,  et  qu'il  n'y  avait  aucune  possibilité 
qu'une  femme  me  prit  un  document  de  ce  genre. 

Ensuite,  il  est  arrivé  une  chose  très  curieuse.  J'ai  reçu,  à 
peu  près  le  même  jour  :  1°  une  lettre  du  commandant  Esterhazy  ;. 
2°  un  télégramme  signé  Speranza;  :>*un  télégramme  signé 
Blanche. 


—  -291  — 

La  lettre  du  commandant  Esterhazy  me  disait  en  substance  :  «  J'ai 
reçu  ces  temps  derniers  une  lettre  dans  laquelle  vous  êtes  accusé 
formellement  d'avoir  soudoyé  des  sous-officiers  pour  vous  pro- 
curer de  mon  écriture.  J'ai  vérifié  le  fait,  il  est  exact.  »...  Je  ne 
sais  pas  comment  il  l'a  vérifié,  on  n'en  a  pas  parlé  aux  en- 
quêtes... «  On  m'a  informé  aussi  du  fait  suivant  :  Vous  auriez 
distrait  des  documents  de  votre  service  pour  en  former  un  dos- 
sier contre  moi.  Le  fait  du  dossier  est  vrai,  j'en  possède  une  pièce 
en  ce  moment-ci.  »  Alors,  une  longue  phrase  pompeuse  :  «  Je 
ne  puis  croire  qu'un  officier  supérieur  de  l'armée  française  soit 
allé  jusqu'à  pratiquer...»,  etc.  «  Une  explication  sïmpose.   ■> 

En  même  temps,  je  recevais  un  télégramme  signé  Speranza 
me  disant:  «  Arrêtez  Demi-Dieu,  tout  est  découvert,  affaire 
très  grave.  » 

Ce  qui  m'a  semblé  très  grave,  à  moi.  ne  Ta  pas  semblé  à 
l'enquête:  c'est  curieux!  On  n'a  pas  été  frappé  du  fait  que  le 
commandant  Esterhazy  écrivait  mon  nom,  Piquart,  sans  c,  et 
que  sa  lettre  était  adressée  à  Tunis,  alors  que  le  télégramme 
portait  même  adresse  et  même  faute  d'orthographe  à  mon  nom. 
Pour  moi,  j'ai  fait  un  rapprochement  entre  les  deux  choses. 

Le  télégramme  signé  Blanche, différait  sensiblement  du  pre- 
mier. D'abord,  l'orthographe  de  mon  nom  était  exacte;  ensuite, 
ma  garnison  était  bien  indiquée,  Sousse;  et,  enfin,  la  personne 
était  très  certainement  au  courant  de  mes  recherches  sur  Ester- 
hazy, car  ce  télégramme  était  ainsi  conçu  :  «  On  a  des  preuves 
que  le  bleu  a  été  fabriqué  par  Georges...  »Le  bleu ,  j'ai  immé- 
diatement pensé  que  c'était  le  bleu  qui  m'avait  mis  sur  la 
trace  d'Esterhazy.  Le  tout  était  signé  Blanche. 

Ayant  ces  trois  pièces  entre  les  mains,  je  n'ai  pas  hésité  une 
seconde  :  j'ai  télégraphié  à  Tunis  pour  demander  l'autorisation 
d'aller  voir  le  général.  J'ai  été  lui  porter  la  copie  des  trois  pièces 
avec  une  lettre  au  Ministre  lui  disant  :  «  Je  viens  de  recevoir 
ces  trois  pièces  ;  cela  vient  du  commandant  Esterhazy  ou  de 
quelqu'un  de  son  entourage  ;  je  demande  une  enquête.  »  La 
lettre  est  partie:  cela  n'a  pas  empêché  le  commandant  Esterhazy 
de  dire  qu'il  m'avait  écrit  une  lettre  dont  je  ne  me  vanterais 
l>as  auprès  du  Ministre.  Il  y  a  un  fait  qui  m'a  frappé  plus 
tard,  parce  que  la  lumière  ne  s'est  faite  que  peu  à  peu  dans 
mon  esprit,  c'est  que,  ayant  reçu  ces  deux  télégrammes  et 
cette  lettre  le  10  ou  le  11  novembre,  la  Libre  Parole  des  15,  16 
et  17  novembre  a  parlé  de  cette  affaire  en  termes  très  clairs. 
Or,  télégraphier  au  général,  aller  à  Tunis,  écrire  au  Ministre, 
tout  cela  m'a  pris  jusqu'au  lundi  15  :  ma  lettre  n'a  pu  arriver  à 
Paris  que  le  vendredi  19.  Ainsi  donc,  les  lundi  15,  mardi  16 
et  mercredi  17,  on  publiait  à  Paris  ce  qui  ne  pouvait  y  parvenir, 
de  mon  chef,  que  le  vendredi  19. 

Il  y  a  encore  une  chose  qui  m'est  arrivée  :  je  n'ai  plus  reçu 
du  tout  de  lettres  de  chez  moi.  Alors,  je  me  suis  dit  qu'il  fallait 
se  méfier  un  peu  :  j'avais  recommandé  à  ma  famille  de  prendre 
une  précaution  qui  est  bien  simple   :   mettre   les  lettres  sous 


—  29-2  — 

double  enveloppe  et  gommer  fortement  l'enveloppe  intérieure 
sur  toute  sa  surface,  de  sorte  que,  quand  on  ouvre  les  lettres, 
il  n'y  a  plus  moyen  de  les  recacheter,  on  est  obligé  de  les 
garder.  Eh  bien  !  c'est  ce  qui  m'est  arrivé  ;  il  y  a  deux 
lettres  de  mon  beau-frère  qui  ne  me  sont  jamais  parvenues  ; 
elles  avaient  été  fermées  de  cette  façon-là.  Je  ne  recevais  pas  de 
lettres  de  ma  famille,  ni  de  mes  amis,  mais  j'ai  reçu  une  lettre- 
anonyme.  J'ai  brûlé  la  lettre,  cependant  j'en  ai  gardé  le  contenu 
dans  la  mémoire;  elle  était  adressée  à  M.  Plquart  (sans  c), 
à  Tunis  :  l'adresse  seule  était  en  écriture  cursive,  la  lettre 
elle-même  était  en  caractères  d'imprimerie.  Cette  lettre  ne 
m'est  arrivée  que  le  mardi  16,  les  autres  m'étant  arrivées  le 
vendredi  11.  Elle  était  ainsi  conçue  :  «  A  craindre,  toute 
l'œuvre  découverte,  retirez-vous  doucement,  n'écrivez  rien.  » 

Gomme  il  est  bon  d'examiner  toujours  tous  les  détails  des 
choses,  j'ai  regardé  le  timbre  de  la  poste,  et  j'ai  vu  que  cette 
lettre  avait  été  mise  à  la  poste  le  10,  c'est-à-dire  le  même 
jour  que  les  télégrammes,  place  de  la  Bourse.  Or,  à  mon 
arrivée  à  Paris,  j'ai  parcouru  les  journaux,  et  j'ai  vu  dans  un 
journal,  —  je  ne  sais  plus  si  c'est  le  Jour  ou  un  autre,  enfin  j'ai 
vu  dans  un  journal  ami  d'Esterhazy  —  que,  dans  une  perqui- 
sition faite  chez  moi,  on  avait  pris  une  lettre  mise  à  la  poste  à 
la  place  de  la  Bourse.  Je  vous  donne  cela  pour  ce  que  ça  vaut; 
néanmoins,  je  crois  qu'il  y  a  là  une  indication. 

Vers  la  même  date,  j'ai  eu  à  répondre  à  de  nouvelles  ques- 
tions. On  m'a  demandé  si  je  n'avais  pas  communiqué  des  pièces 
de  mon  service  à  des  personnes  étrangères  à  l'armée.  J'ai 
indiqué  ce  que  j'avais  communiqué  à  M.  Leblois,  c'est-à-dire 
qu'à  la  réception  d'une  lettre  de  menaces  de  telle  date,  j'avais 
remis  à  l'avocat,  chargé  de  ma  défense,  un  certain  nombre 
de  lettres   du   général  Gonse. 

Je  passe  maintenant  à  mon  arrivée  à  Paris.  Lorsque  je  suis 
arrivé  à  Paris,  j'avais  été  obligé  de  donner  ma  parole  d'honneur 
de  ne  voir  personne  avant  le  général  de  Pellieux;  je  n'ai 
eu  le  droit  de  voir  M.  Leblois  qu'après  l'enquête  du  général  de 
Pellieux. 

Je  dois  dire  qu'indépendamment  de  la  suppression  de  mes 
lettres,  j'ai  été  sous  la  surveillance  très  directe  de  la  police 
pendant  toute  la  semaine  qui  a  suivi  mon  arrivée  à  Paris.  Ce 
n'était  pas  le  fait  du  général  de  Pellieux,  il  me  l'a  dit;  je  ne 
sais  pas  qui  me  faisait  surveiller,  mais,  enfin,  j'avais  toujours 
deux  estafiers  derrière  moi. 

En  arrivant  devant  le  général  de  Pellieux,  —  il  y  a  bien 
d'abord  l'histoire  de  ma  perquisition,  mais  j'y  reviendrai  tout 
à  l'heure  —  en  arrivant  devant  le  général  de  Pellieux,  il  m'a 
fait  connaître  qu'il  allait  m'entendre  au  sujet  de  l'affaire 
Esterhazy.  Effectivement,  il  m'a  entendu  pendant  toute  une 
après-midi  sur  cette  affaire.  Je  lui  ai  fait  l'exposé  que  je  viens 
de  faire  devant  vous  ;  la   séance  a  été  lourde. 

Il  y  a  eu  deux  autres  séances;  mais,  dans  celles-là,  il  n'a  plus 


—  293  — 

guère  été  question  du  commandant  Esterhazy  ;  j"ai  été  obligé 
de  me  défendre  à  peu  près  tout  le  temps,  bien  qu'étant  sim- 
plement un  témoin.  La  première  de  ces  deux  séances  a  été 
consacrée  à  l'examen  des  pièces  qui  avaient  été  prises  chez 
moi  lors  de  la  perquisition. 

Cette  perquisition  m'a  un  peu  étonné  tout  d'abord  ;  plus  tard, 
j'ai  compris;  elle  avait  été  faite  à  la  suite  d'une  lettre  ano- 
nyme. —  Il  va  eu  beaucoup  de  lettres  anonymes  dans  cette 
affaire!  —  La  perquisition  a  été  faite  à  la  suite  d'une  lettre 
anonyme,  adressée"  au  général  de  Pellieux,  dans  laquelle  on 
lui  disait  qu'en  faisant  faire  des  recherches  dans  une  chambre 
de  bonne,  au  n°  3  de  la  rue  Yron-Yillarceau,  il  trouverait  des 
choses  intéiessantes  relativement  à  l'affaire  en  cours. 

Je  crois  qu'on  s'imaginait  difficilement  qu'un  officier  qui 
avait  été  chargé,  pendant  sept  ans  de  suite,  de  choses  très  confi- 
dentielles, qui  avait  eu  beaucoup  de  secrets  à  sa  disposition, 
n'eût  pas  chez  lui  une  seule  note  relative  à  son  service.  Il  n'y 
avait  rien  cependant  ;  je  n'ai  jamais  emporté  chez  moi  une  seule 
note  relative,  soit  au  service  des  renseignements,  tel  que  je  le 
faisais  au  ministère  de  la  guerre  quand  je  l'ai  quitté,  soit  au 
service  que  j'avais  fait  auparavant.  Tout  ce  qu'on  s'est  borné  à 
prendre,  c'étaient  des  lettres  de  famille,  des  lettres  d'amis. 

Il  y  a  surtout  une  chose  qui  m'a  bien  étonné  :  ma  mère  avait 
toujours  gardé  très  soigneusement  dans  une  caisse  les  lettres 
que  je  lui  avais  écrites,  et,  à  sa  mort,  j  avais  mis  cette  caisse 
dans  une  chambre  de  débarras.  Eh  bien!  or.  a  pris  là  pas  mal  de 
mes  lettres;  on  espérait  sans  doute  y  trouver  quelques  plaintes 
ou  quelques  critiques  :  mais,  comme  je  n'ai  jamais  parlé  à  ma 
famille  de  mes  affaires  de  service,  je  crois  que  le  résultat  a 
été  nul. 

I  )u  reste.  M.  le  général  de  Pellieux  a  agi  avec  une  courtoisie 
très  grande.  Chaque  fois  qu'il  arrivait  à  des  lettres  de  famille, 
je  dois  le  dire,  il  les  écartait  immédiatement  et  je  suis  très 
heureux  de  lui  rendre  cet  hommage.  On  n'a  retenu  qu'une 
lettre  de  Mlle  de  Comminges,  lettre  qui  était  signée  Blanche, 
comme  le  fameux  télégramme.  Je  crois  que  cette  lettre  est 
encore  au  dossier  du  général  de  Pellieux. 

La  troisième  séance  avec  le  général  de  Pellieux  s'est  passée 
à  essayer  de  débrouiller  cette  fameuse  histoire  des  lettres 
Speranza,  des  télégrammes,  etc.  Je  crois  qu'on  n'y  est  pas 
encore  arrivé  et  qu'il  faudrait  une  instruction  judiciaire  pour 
cela. 

Je  ne  sais  pas  qui  avait  renseigné  le  général  de  Pellieux,  en 
ce  qui  me  concerne,  sur  ce  qu'on  appelle  les  éléments  moraux, 
mais  je  dois  dire  que  ces  renseignements  m'ont  surpris.  Je  dois 
parler  de  cela  en  deux  mots,  car,  enfin,  il  faut  bien  que  je 
défende  mon  témoignage. 

Donc,  le  général  de  Pellieux  m'a  dit.  à  ma  grande  stupéfac- 
tion, que  je  m'occupais  d'hypnotisme,  d'occultisme,  de  tables 
tournantes,  que  j'étais  un  névrosé.  Je  ne  sais  pas  ce  que  tout 


—  294  — 

cela  veut  dire,  je  n'ai  jamais  vu  tourner  une-  table  de  ma  vie  ! 
(Rires.) 

Il  y  avait  encore  sur  moi  d'autres  renseignements  bizarres  : 
ainsi,  on  voulait  absolument  trouver  chez  moi  une  dame  voilée, 
et  cela  me  montre  qu'on  avait  pris  des  renseignements  très 
détaillés  sur  mon  compte,  puisqu'on  savait  que  dans  ma  maison 
avait  habité  une  dame  de  B...,  et  que  cette  dame  m'avait  écrit 
des  lettres.  Mais,  ce  qu'on  ne  savait  pas,  c'est  que  j'avais  dit  au 
gérant  :  «  Si  cette  personne  continue  à  m'écrire,  je  quitterai  la 
maison.  »  Le  gérant  m'a  répondu:  «  Elle  écrit  comme  cela  à 
tout  le  monde  ;  il  ne  faut  pas  y  faire  attention.  »  (Rires.) 

Ce  qui  m'a  étonné,  c'est  qu'on  ait  dit  au  général  de  Pellieux 
que  cette  femme  était  en  relations  avec  moi,  qu'elle  venait 
même  tenir  la  bride  de  mon  cheval  lorsque  je  revenais  de  ma 
promenade.  Je  reconnais  là  les  rapports  de  police  !  (Nouveaux 
rires .  ) 

Iî  y  a  encore  d'autres  choses  qui  m'ont  étonné  ;  mais. enfin,  je 
passe  sur  tous  ces  détails. . . 

Me  Labori.  —  Voulez-vous  me  permettre,  monsieur  le  Prési- 
dent, d'insister  auprès  du  témoin  pour  qu'il  ne  ménage  aucun 
détail,  tous  ceux  qu'il  pourra  nous  donner  pourront  nous  être 
utiles  plus  tard. 

M.  le  Président.  —  Si  ce  sont  des  détails  utiles,  oui. . .  (Au 
témoin)  ne  donnez  que  ceux  qui  sont  utiles  à  la  cause, 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  ne  peut  apprécier  quelles  sont 
les  intentions  de  la  défense  ;  nous  insistons  pour  qu'il  dise  tout 
ce  qu'il  sait.  Il  est  certain  que  personne  ne  me  démentira  si  je 
dis  que  le  colonel  Picquart  a  été  attaqué  à  cette  audience  :  je 
pense  donc  que  M.  le  Président  insistera  pour  qu'il  puisse  se 
défendre  en  toute  liberté . 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Dites  donc  ce  que  vous 
voudrez. 

Me  Labori.  —  En  ce  qui  concerne  les  attaques  dont  M.  le 
colonel  Picquart  a  été  l'objet,  nous  nous  expliquerons  et  lui 
aussi.  Mais,  en  ce  moment,  j'étais  frappé  de  ceci,  c'est  que  le 
témoin,  par  un  sentiment  qui  m'est  apparu,  à  moi,  comme  un 
sentiment  de  discrétion  au  point  de  vue  de  l'étendue  de  sa  dépo- 
sition, voulait  passer  sur  certains  détails.  Je  considère  que  tout 
ce  que  le  colonel  Picquart  nous  a  dit  jusqu'à  présent  se  rattache 
directement  au  débat  et  a  une    importance    telle    que,  très 
respectueusement,  je  le  supplie  de  dire  ici  tout  ce  qu'il  croit 
devoir  dire,  sans  rien  ménager  et  sans  se  préoccuper  du  temps 
qui  lui  sera  nécessaire  pour  être  complet, 
M.  le  Président,  au  témoin.  —  Continuez  votre  déposition. 
M.  le  colonel  Picquart.  —  Il  y  a  encore  un  détail  qu'a  cité 
le  général  de  Pellieux,  et  qui  devait  évidemment  provenir  d'un 
rapport  de  police:   c'est  que  Mlle    de  Comminges  aurait  dit: 
«  Surtout,  que  le  colonel  Picquart  n'avoue  jamais  !  »  J'avoue 
que  nous  en  avons  bien  ri  ensemble.  Je  me  demandais  qu'est- 
ce  que  je  ne  devais  pas  avouer  ! 


—  295  — 

J'arrive  à  l'enquête  du  commandant  Ravary.  dépendant,  j'ai 
un  mot  à  ajouter.  Dans  l'enquête  du  général  de  Pellieux,  j'ai 
été  pris  à  partie  sur  divers  points;  je  ne  m'y  arrêterai 
lias  ;  ils  figurent  tous  au  rapport  de  M.  le  commandant  Ravary, 
rapport  sur  lequel  je  n'ai  pas  été  appelé  jusqu'ici  à  m'expliquer. 
Eh  bien!  j'avais  demandé  qu'on  me  confrontât  avec  certains 
témoins,  j'avais  demandé  qu'on  citât  certaines  personnes,  qui 
pouvaient  donner  du  poids  à  mes  explications  :  cela  n'a  pas  été 
fait. 

J'arrive  donc  à  l'enquête  du  commandant  Ravary. 

A  h  commandant  Ravary.  j'ai  répété  ce  que  j'avais  dit  au  géné- 
ral de  Pellieux.  J'ai  eu  également  trois  séances  avec  lui,  mais  je 
dois  vous  le  dire,  —  c'est  ma  conviction  absolue,  —  le  comman- 
dant Ravary  avait  l'air  d'un  homme  qui  cherchait  à  s'informer 
de  ce  que  j'avais  pu  faire  et  qui  s'occupait  fort  peu  de  ce  qu'avait 
pu  faire  le  commandant  Esterhazy.  Je  lui  ai  dit  qu'il  y  avait  des 
preuves  morales  en  abondance;  je  lui  ai  donné  quelques  indi- 
cations. 

Au  moment  où  j'ai  quitté  Tunis,  où,  malgré  les  bruits 
déjà  répandus,  j'avais  gardé  des  sympathies  très  vives,  il  y 
a  des  personnes  qui  sont  venues  me  trouver;  il  y  a  notam- 
ment le  colonel  Dubuch,  qui  allait  prendre  sa  retraite  et  qui 
m'a  fait  dire  :  «  Le  commandant  Esterhazy,  je  le  connais  ;  il  a 
eu  en  1882,  à  Sfax,  une  affaire  de  malversation  qui  devait  le 
conduire  devant  un  Conseil  d'enquête,  sinon  devant  un  Conseil 
de  guerre.  »  Le  commandant  Sainte-Chapelle,  qui  m'a  fait 
cette  communication  de  la  part  du  colonel  Dubuch,  a  ajouté 
qu'un  autre  témoin  important  était  M.  Zickel,  chef  d'escadrons 
en  retraite,  qui  était  résident  à  Sfax  à  ce  moment-là.  Eh  bien  ! 
ces  messieurs  m'ont  dit  que,  grâce  à  la  longanimité  très  grande 
de  l'autorité  militaire  et  à  ses  supplications,  le  commandant 
Esterhazy,  ou  plutôt  le  capitaine  Esterhazy  à  ce  moment,  avait 
échappé  au  Conseil  d'enquête  et  au  Conseil  de  guerre. 

Le  fils  du  général  La  Rocque,  qui  est  à  Tunis,  où  il  occupe 
un  emploi  dans  l'administration,  m'a  dit  également  que  le 
commandant  Esterhazy  avait  été  surveillé  par  son  père,  alors 
que  celui-ci  commandait  la  subdivision  de  Gonstantine.  En- 
fin, le  commandant  Esterhazy  était  très  connu  dans  la  pro- 
vince de  Constantine,  et  pas  d'une  façon  favorable.  J'ai  cité 
cela  au  commandant  Ravary,  je  lui  ai  dit  :  «  Voilà  ce  qu'on  m'a 
dit  !  »  La  première  fois,  il  m'a  répondu  :  «  C'est  très  bien.  » 
Je  le  lui  ai  répété  une  seconde  fois;  il  m'a  feit  la  même 
réponse...,  mais  je  n'ai  pas  vu  apparaître  cette  preuve  morale 
dans  son  rapport. 

Il  en  a  été  de  même  de  toutes  les  investigations  préliminaires 
que  j'avais  faites  au  sujet  d'Esterhazy.  J'avais  trouvé  un  certain 
nombre  de  choses  assez  graves;  elles  n'ont  pas  attiré  non  plus 
l'attention  de  l'instruction.  On  me  disait  toujours:  «  Esterhazy, 
mais  nous  le  connaissons  mieux  que  vous  î  »  (Rires.)  Seule- 
ment, on  n'en  a  rien  dit  dans  le  rapport! 


—  296  — 

Gomme  dans  une  instruction  précédente,  j'avais  vu  qu'on 
s'était  appesanti  fortement  sur  les  preuves  morales,  je  me  di- 
sais que  ces  preuves  devaient  avoir  une  certaine  importance. 

Le  commandant  Ravary  m'a  paru  très  peu  enclin  à  citer  les 
témoins  que  je  lui  désignais  comme  pouvant  donner  des  ren- 
seignements précieux.  J'avais  désigné  M.  Weil  ;  M.  Ravary  en 
a  pris  note  une  première  fois,  puis  une  seconde,  et,  enfin,  la 
troisième  fois,  je  lui  dis  :  «  Je  désirerais  absolument  que  ce  té- 
moin fût  cité.  »  Il  a  été  cité  alors  parce  qu'on  ne  pouvait  plus  faire 
autrement,  mais  on  ne  l'a  pas  interrogé  à  fond.  J'avais  indiqué 
également  au  commandant  Ravary  des  choses  sur  lesquelles 
il  fallait  s'appesantir.  Il  fallait  voir  les  personnes  qui  avaient 
pu  copier,  pour  le  commandant  Esterhazy,  des  documents  ;  il 
fallait  voir  quels  étaient  les  officiers  auprès  desquels  Esterhazy 
avait  pris  des  renseignements  ;  il  fallait  voir  quelle  était  sa  si- 
tuation pécuniaire  en  1893,  en  1894  ;  enfin,  il  fallait  faire  tout 
ce  qu'il  y  avait  à  faire  et  tout  ce  qui  n'a  pas  été  fait. 

Par  contre,  le  commandant  Ravary  a  beaucoup  insisté  sur  les 
différents  points  qu'on  me  reprochait  :  d'avoir  fait  disparaître 
des  traces  de  déchirures  sur  les  photographies  de  la  carte-télé- 
gramme ;  d'avoir  voulu  faire  dire  par  un  de  mes  officiers  que 
tel  document  était  de  telle  écriture,  etc. 

On  s'est  énormément  appesanti  là-dessus.  On  s'est  également 
appesanti  sur  l'affaire  de  cette  dame  de  R...  qui  avait  habité 
dans  ma  maison.  Je  trouvais  que  c'étaient  bien  un  peu  des  hors- 
d'œuvre  au  point  de  vue  de  l'affaire  Esterhazy. 

Arrivons  au  Conseil  de  guerre.  M.  le  commandant  Ravary 
m'avait  posé  des  questions  de  telle  façon  que  j'avais  plu- 
tôt l'air  d'un  accusé  que  d'un  témoin.  Je  me  suis  applaudi 
d'avoir  prévu  certaines  choses;  car  je  me  suis  aperçu  qu'au 
Conseil  de  guerre,  le  réquisitoire  était  contre  moi  ;  ou  plutôt,  je 
m'en  suis  aperçu  le  lendemain  seulement,  parce  que  tandis 
qu'on  lisait  ce  réquisitoire,  je  n'étais  pas  dans  la  salle  d'au- 
dience, mais  dans  la  salle  des  témoins. 

Enfin,  j'ai  lu  les  journaux  et  j'ai  pu  répondre  le  lendemain 
aux  choses  qui  m'étaient  reprochées. 

Je  crois  qu'il  sera  peut-être  bon  que  je  prenne  ces  différents 
points  du  rapport  de  M.  Ravary  et  que  je  dise  ce  que  j'ai  à  y 
répondre. 

M.  le  Président.  —  Continuez  ! 

M.  le  colonel  Pigquart  .  —  Il  m'a  semblé  que  dans  tout 
cela  on  cherchait  avant  tout  à  diminuer  l'importance  de  la  carte- 
télégramme  qui  avait  appelé  mon  attention  sur  le  commandant 
Esterhazy,  que  je  ne  connaissais  pas  du  tout  auparavant,  et 
pourtant,  cette  carte  ne  m'avait  apporté  qu'une  simple  indica- 
tion. 

On  m'a  d'abord  reproché  d'avoir  gardé  les  fragments  de  la 
carte  pendant  longtemps  dans  mon  armoire...  Vous  m'excu- 
serez si  j'entre  dans  quelques  détails,  mais  ces  questions,  qui 
sont  relatives  au  service  des  renseignements  sont  souvent  des 


—  207  — 

questions  de  nuances  et  il  faut  entrer  dans  des  détails  précis 
pour  les  faire  bien  comprendre. 

Lorsque  le  colonel  Sandherr  était  chef  du  service,  il  avait 
laissé  peu  à  peu  ce  genre  de  travail  entre  les  mains  du  com- 
mandant Henry  et  du  capitaine  Lauth;  il  était  de  règle  à  cette 
époque  que  le  commandant  Henry,  qui  recevait  les  documents 
déchirés,  les  triât  lui-même  et  les  remît  au  capitaine  Lauth, 
pour  être  recollés,  et  ce  n'est  que  lorsque  la  besogne  était  faite 
qu'on  les  remettait  au  chef  de  service. 

Prenant  ce  service  nouveau  *pour  moi,  j'ai  voulu  me  rendre 
compte  des  choses,  j'ai  voulu  que  les  documents  me  fussent 
remis  à  moi-même  d'abord,  pour  les  transmettre  ensuite  au 
capitaine  Lauth.  Gela  n'a  l'air  de  rien  ;  mais  cela  a  dû  nécessai- 
rement changer  les  habitudes  de  ces  messieurs  et  ils  en  ont  été 
ennuyés.  Lorsqu'on  a  eu  des  doutes,  lorsqu'on  s*est  mis  à 
m'accuser,  cela  leur  est  revenu  à  l'esprit  ;  ils  ont  trouvé  singu- 
lier que  je  ne  fisse  pas  comme  mon  prédécesseur,  que  je  fisse 
mettre  dans  mon  armoire  les  documents,  à  l'état  de  fragments, 
et  que  je  les  remisse  moi-même  à  l'officier  qui  était  chargé  de 
les  reconstituer. 

Un  reproche  qui  m'a  été  fait  encore,  c'est,  après  avoir  fait 
photographier  cette  carte-télégramme,  d'avoir  fait  effacer  avec 
le  plus  grand  soin  les  traces  de  déchirures.  Il  y  avait  deux 
raisons  pour  cela.  Voici  la  première,  la  moins  importante  :  un 
document  de  ce  genre-là,  coupé  en  tout  petits  morceaux,  est 
beaucoup  plus  clair  quand  les  déchirures  n'apparaissent  plus  : 
on  peut  le  lire  plus  facilement.  La  seconde  raison  est  celle-ci  : 
je  suppose  que  les  déchirures  aient  été  laissées  intactes;  si  le 
document  avait  circulé  dans  le  ministère,  on  aurait  dit  : 
«  C'était  un  papier  déchiré  ».  Eh  bien  !  il  y  avait  eu  des  indis- 
crétions très  graves  commises  au  sujet  du  bordereau  Dreyfus, 
et,  certainement,  on  n'ignore  pas  assez  d'où  cela  venait.  Je 
tenais  essentiellement,  parce  que  j'avais  une  très  grande  res- 
ponsabilité à  cet  égard,  je  tenais  essentiellement  à  ce  que  ceux 
qui  n'avaient  pas  besoin  de  savoir  cela,  et  sous  les  yeux  des- 
quels pouvait  passer  la  photographie,  n'eussent  pas  d'indica- 
tion sur  la  manière  dont  ce  document  m'était  parvenu. 

Il  y  a  une  chose  qui  fait  foi  en  justice,  c'est  Foriginal,  c'est  la 
pièce  elle-même  ;  la  photographie,  elle,  suit  un  dossier  qui  va 
chez  le  Ministre,  qui  va  chez  le  chef  d'Etat-major,  etc.,  mais  le 
document  lui-même,  surtout  un  document  aussi  fragile  qu'un 
télégramme,  déchiré  en  je  ne  sais  combien  de  morceaux,  ne  doit 
pas  être  déplacé.  On  le  montre  à  deux  ou  trois  personnes  tout 
au  plus  et,  s'il  y  a  un  procès,  on  le  produit. 

Voilà  les  raisons  pour  lesquelles  j'ai  prescrit  d'effacer  avec 
soin  les  déchirures  de  la  carte-télégramme.  On  s'en  émeut  ; 
on  me  le  reproche  ;  je  ne  vois  pas  pourquoi,  vu  que  la  même 
opération  avait  été  faite  pour  le  fameux  bordereau.  Il  est  vrai 
que  pour  les  fac-similés  du  bordereau,  elle  a  été  faite  assez  tard, 


—  298  — 

trop  tard  pour  que  cela  fût  utile.  J'ai  eu  un  peu  de  prévoyance; 
cela  a  suscité  des  méfiances,  je  ne  sais  pas  pourquoi. 

On  m'a  reproché  ensuite  d'avoir  voulu  faire  dire  que  l'écri- 
ture de  la  carte-télégramme  était  d'une  personne  déterminée. 
Le  fait  s'est  passé  d'une  façon  bien  simple  ;  j'examinais  ce  docu- 
ment avec  le  capitaine  Lautli  ;  le  capitaine  me  dit  :  «  Mais  ce 
document  n'a  aucun  signe  d'authenticité  ;  il  faudrait  qu'il  eût 
une  date,  un  cachet  de  poste.  »  Là-dessus,  je  lui  dis  :  «  Mais 
vous  pourriez  bien  témoigner,  vous,  d'où  il  vient,  vous  savez 
bien  de  quelle  écriture  il  est.»»  Il  me  répondit:  «Oh!  non, 
jamais;  je  ne  connais  pas  cette  écriture.  »  Remarquez  que  la 
chose  s'est  passée  exactement  comme  cela,  qu'il  n'y  a  pas  eu 
un  mot  de  plus  ou  de  moins,  et  je  crois  que  la  déposition  du 
commandant  Lauth  n'a  pas  d  û  être  différente  delà  mienne  à  cet 
égard.  Cet  officier  n'a  attaché  au  moment  même  aucun 
caractère  douteux  à  ma  question.  La  preuve,  c'est  que 
nous  sommes  restés  dans  les  meilleurs  termes  ;  la  preuve,  c'est 
qu'il  m'a  re<;u  ensuite  à  sa  table,  chose  qui  ne  se  fait  pas  d'ha- 
bitude entre  un  inférieur  et  un  supérieur  ;  en  un  mot,  nous 
étions  restés  dans  les  meilleurs  termes. 

Or,  si  j'avais  voulu  le  suborner,  lui  imposer  une  opinion  qui 
n'était  pas  la  sienne,  j'aurais  commis  une  action  qui  ne  m'eût  pas 
permis  de  rester  en  relations  de  camaraderie  avec  lui. 

Plus  tard,  lorsque  cette  carte-télégramme  m'a  conduit  au 
bordereau  Dreyfus,  les  choses  se  sont  gâtées  ;  on  a  ramassé 
tous  ces  petits  faits,  et  on  s'en  est  servi  contre  moi  en  les  déna- 
turant. 

Du  reste,  il  y  a  une  chose  qui  montre  très  bien  comment  on 
peut  se  servir  des  faits  les  plus  petits,  les  plus  simples,  quand 
on  veut  perdre  quelqu'un  ;  —  il  n'y  a  qu'à  lire  le  rapport  de 
M.  d'Ormescheville  et  on  voit  combien,  enramassant  des  choses 
insignifiantes,  on  arrive  à  porter  des  accusations  graves.  Il  y  a 
une  autre  chose  qui  m'a  été  reprochée,  bien  qu'elle  ne  soit  pas 
mentionnée  au  rapport  de  M.  Ravary,  c'est  d'avoir  voulu  faire 
mettre  le  cachet  de  la  poste  sur  lepctit  bleu.  Jamais  de  la  vie  je 
n'ai  eu  une  intention  pareille  ;  d'ailleurs,  je  crois  que  la  chose  est 
encore  de  la  même  espèce  que  cette  affaire  de  subornation.  Dans 
la  déposition  écrite  du  commandant  Lauth,  qui  m'est  assez  pré- 
sente à  la  mémoire,  puisque  je  l'ai  entendu  lire  dernièrement, 
cet  officiel"  affirme  nr avoir  dit  en  parlant  du  petit  bleu  :  «  Cette 
pièce  n'a  aucun  caractère  d'authenticité  ;  il  faudrait  une  date 
ou  le  cachet  de  la  poste.  »  Il  est  probable  que  ce  mot  a  été 
répété,  dénaturé,  et  qu'on  est  parti  de  là  pour  dire  que  j'avais 
voulu  faire  apposer  le  cachet  de  la  poste. 

Dans  le  rapport  Ravary,  il  y  a  encore  une  chose  qui  est  impor- 
tante :  il  y  est  dit  que  le  commandant  Henry,  entrant  chez  moi, 
dans  mon  bureau,  m'a  trouvé  en  tête-à-tête  avec  M.  Leblois,  et 
qu'il  y  avait  entre  nous  un  dossier  secret  d'où  sortait  une  pièce 
photographiée,  où  était  écrit  :  «  Cette  canaille  de  D...  » 
Déjà  le  général  de  Pellieux  m'avait  parlé  de  cela,   mais  il 


—  299  — 

m*avait  dit  que  c'était  Gribelin  qui  m'avait  vu;  il  ne  m'avait 
pas  parlé  du  commandant  Henry.  Je  lui  répondis  :  «  Jamais  de 
la  vie  je  n'ai  eu  ce  dossier  entre  les  mains  pendant  que  M.  Leblois 
était  daus  mon  bureau.  »  Du  reste,  je  savais  que  l'époque 
où  l'on  plaçait  le  fait  était  l'époque  des  vacances  de  M.  Leblois, 
mais  je  ne  savais  pas  à  quelle  date  exacte  celui-ci  était  rentré. 
Je  suis  allé  chez  M.  Leblois  chercher  la  date  de  son  départ  et 
celle  de  son  retour,  et  je  les  ai  rapportées  au  général  de  Pellieux. 
Si  je  ne  me  trompe,  Gribelin  mettait  cette  entrevue  au  mois 
d'octobre . 

Au  Conseil  de  guerre,  lorsqu'on  m'a  reproché  cela,  j'ai 
demandé  à  être  confronté  avec  le  colonel  Henry,  et,  comme  il 
soutenait  qu'il  nous  avait  vus  ensemble,  ayant  ces  documents 
secrets  entre  nous,  je  lui  ai  demandé  de  fixer  la  date.  11  a  dit  : 
«Ce  doit  être  à  mon  retour  de  permission,  au  commencement 
d'octobre.  »  Le  commandant  Henry  ne  savait  certainement  pas 
que  M.  Leblois  avait  quitté  Paris  le  5  août  et  était  rentré  le  7 
novembre  :  il  ne  savait  pas  non  plus  que,  ce  dossier,  je  l'avais 
demandé  à  M.  Gribelin,  à  la  fin  d'août,  que  je  l'avais  remis  aux 
propres  mains  du  général  Gonse  au  commencement  de  novem- 
bre... Malheureusement,  je  ne  sais  plus  la  date  exacte,  mais 
c'était  dès  les  premiers  jours  de  novembre.  Gribelin,  à  cet  égard, 
a  eu  aussi  la  mémoire  un  peu  courte  ;  car  il  a  prétendu, 
dans  d'autres  circonstances,  que  ce  dossier  avait  été  retrouvé 
dans  mon  armoire  après  mon  départ.  Mais  le  général  Gonse  est 
venu  très  loyalement  dire  que  je  lui  avais  remis  ce  dossier  plu- 
sieurs jours  avant  mon  départ.  Or,  mon  départ  avait  eu  lieu  le 
16  novembre:  j'avais  quitté  mon  service  le  14  novembre; 
M.  Leblois  était  rentré  à  Paris  le  7  novembre,  qui  était  un 
samedi  ;  le  8  était  un  dimanche.  Je  n'aurais  donc  pu  montrer 
ce  dossier  à  M.  Leblois  qu'entre  le  9  et  le  14  novembre,  inter- 
valle de  six  jours  seulement,  pendant  lesquels  je  ne  l'avais 
plus  en  ma  possession,  l'ayant  déjà  remis  au  général  Gonse. 

Il  y  a  encore  quelque  chose  qui  m'est  revenu  à  l'esprit  :  M.  le 
général  de  Pellieux  m'a  montré  la  photographie  de  la  pièce  qui 
porte  les  mots  :  «  Cette  canaille  de  D...  »  Cette  photographie  est 
extrêmement  brouillée,  on  la  voit  très  mal,  on  est  obligé  de 
mettre  le  nez  dessus  ;  eh  bien  !  je  me  demande  si  quelqu'un  qui 
entre  dans  une  salle  peut  se  rendre  compte  tout  de  suite  qu'il 
s'agit  de  cette  pièce  et  peut  voir  ces  mots  :  «  Cette  canaille 
de  D...» 

Enfin,  si  j'avais  euun  intérêt  quelconque  à  montrer  cette  pièce 
à  M.  Leblois,  il  me  semble  extraordinaire  qu'étant  donnée  la 
dimension  restreinte  du  dossier,  il  me  semble  extraordinaire 
que,  l'ayant  eu  à  ma  disposition  pendant  deux  mois,  je  ue 
l'aie  pas  passé  à  M.  Leblois,  qui  demeure  près  du  ministère.  On 
suppose  donc  que  j'ai  fait  cette  chose  absolument  grave  de  com- 
muniquer un  dossier  à  quelqu'un  qui  n'a  pas  qualité  pour  le 
connaître,  en  laissant  ma  porte  ouverte  à  tout  venant  !.. .  Dans 
tous  les  cas,  je  certifie,  d'une  façon  absolue,  que  jamais  je  n'ai 


—  300  — 

montré  ce  dossier  à  M.  Leblois,  absolument  jamais;  que,  bien 
plus,  je  ne  lui  en  ai  jamais  parlé. 

On  parle  toujours  de  documents  secrets,  de  dossiers  secrets  : 
et  on  confond  un  peu  tout  cela.  Il  n*y  a  qu'un  dossier  secret  ; 
celui  qui  contenait  cette  pièce  :  «  Cette  canaille  de  D...  »  Quant 
à  la  pièce  secrète  dont  parle  le  général  de  Pellieux,  c'esf  tout 
simplement  le  petit  bleu  du  dossier  Esterhazy. 

Je  vous  ai  dit,  en  commençant,  que  le  commandant  Henry 
m'avait  écrit  une  lettre  dans  laquelle  il  me  reprochait,  au 
deuxième  paragraphe,  d'avoir  essayé  de  faire  dire  par  un  de 
mes  officiers  qu'une  pièce  donnée  était  écrite  par  une  personne 
donnée.  Lorsque  j'ai  apporté  la  lettre  à  M.  Leblois,  j'ai  bien  été 
obligé  de  lui  dire  :  «  Voici  une  pièce  qui  se  rapporte  au  com- 
mandant Esterhazy  et  au  sujet  de  laquelle  on  me  fait  telle 
communication.  »  Et  c'est  là  la  communication  secrète  dont 
parle  le  général  de  Pellieux  !  11  importe  de  rétablir  les  faits. 

Maintenant,  il  y  a  encore  des  choses  sur  lesquelles  j'ai  à 
revenir.  J'ai  lu  la  déposition  d'hier  du  général  de  Pellieux  ; 
dans  la  partie  qui  me  concerne,  j'ai  vu  des  choses  qui  m'ont 
frappé,  qui  m'ont  étonné  même.  Lorsque  j'ai  eu  ma  deuxième 
entrevue  avec  le  général  de  Pellieux,  le  générai  m'a  dit  :  «  Vous 
avez  fait  perquisitionner  chez  Esterhazy.  »  J'ai  eu  le  tort  d'ac- 
cepter le  mot  ;  car  je  n'ai  pas  fait  perquisitionner  chez  le  com- 
mandant Esterhazy  et  je  tiens  à  dire  d'une  façon  très  nette  ce 
qui  s'est  passé  à  ce  sujet. 

C'était  après  la  publication  de  l'article  de  V Eclair,  au  moment 
où  Esterhazy,  à  mon  avis,  était  prévenu  ;  il  savait  certaine- 
ment, grâce  à  cet  article,  que  le  bordereau  était  connu...  A  ce 
moment,  comme  l'enquête  ne  faisait  plus  guère  de  progrès,  un 
de  mes  chefs  me  parla  de  la  question  de  perquisition;  j'avoue 
que  je  ne  trouvai  pas  le  moment  opportun  :  il  me  semblait  que 
cela  aurait  dû  être  fait  plus  tôt. 

A  ce  moment,  si  Esterhazy  se  trouvait  prévenu,  il  avait  pu 
faire  disparaître  tout  ce  qui  pouvait  le  compromettre.  Pourtant, 
désireux  de  faire  ce  qui  m'était  demandé,  je  parlai  de  la  chose 
à  l'agent  qui  surveillait  Esterhazy  et  qui  connaissait  ses  êtres. 
Je  lui  dis  :  «  Voilà  ce  qu'on  me  demande,  je  crois  qu'une  per- 
quisition serait  un  four »  Je  vous  demande  pardon  de  l'ex- 
pression  Il  me  répondit  :  «  Il  y  a  une  chose  bien  simple,  il 

est  allé  à  Kouen  ;  mais  je  ne  sais  pas  s'il  a  déménagé...  je  vais 
m'en  assurer.  »  Je  crois  me  souvenir  qu'il  me  dit,  en  outre, 
qu'il  y  avait  un  écriteau  indiquant  que  l'appartement  était  à 
louer...  Il  alla  voir  l'appartement,  sous  prétexte  de  location,  et 
il  me  rapporta  comme  preuve  une  carte  de  visite  qui  traînait  à 
terre  et  sur  laquelle  quelques  mots  étaient  écrits  ;  il  me  dit  qu'il 
y  avait  beaucoup  de  papiers  brûlés  dans  la  cheminée,  et 
c'est  tout.  Je  lui  rendis  la  carte  et  l'invitai  à  la  reporter  à  sa 
place. 

Lorsque  le  général  de  Pellieux  m'a  interrogé  à  ce  sujet,  il  m'a 
raconté  qu'onavait  cambriolé  la  maison,  qu'on  avait  fait  faire 


—  :-}(){  — 

cte  fausses  clefs,  que  la  preuve  en  était  clans  une  clef  qu'on 
avait  trouvée  en  plus  du  nombre  normal,  etc.,  etc.  Je  ne  savais 
pas  à  ce  moment  d'où  ce  renseignement  était  venu  au  général  de 
Pellieux;  mais,  au  Conseil  de  guerre,  je  l'ai  su  :  c'étaient  des 
renseignements  donnés  par  Esterhazy,  si  bien  que  les  rensei- 
gnements qui  ont  été  donnés  hier  par  le  général  de  Pellieux 
sont  h  peu  près  exactement  les  renseignements  d'Esterha/.v. 

11  y  a  également  une  question  de  saisie  de  lettres  à  la  poste... 
Mais  je  termine  d'abord  pour  cette  question  du  cambriolage  : 
on  a,  dit-on,  cambriolé  pendant  huit  mois...  Au  Conseil  de 
guerre,  Esterhazy  a  dit  également  que  cela  a  duré  pendant  je  ne 
sais  combien  de  temps  après.  Si  cela  a  duré  après,  ce  n'était  pas 
ma  faute,  parce  que  je  n'étais  plus  à  Paris;  ce  que  je  viens  de 
dire  s'est  passé  vers  la  fin  d'octobre.  S'il  s'est  passé  quelque 
chose  après,  je  n'en  suis  plus  responsable. 

Pourla  correspondance,  il  a  été  dit  que  j'avais  fait  prendre 
pendant  huit  mois  la  correspondance  d'Esterhazy  à  la  poste. 
Le  petit  bleu  est  du  mois  de  mai;  or,  par  suite  d'un  deuil  de 
famille,  je  ne  me  suis  livré  à  mes  recherches  d'une  façon  sérieuse 
qu'an  commencement  du  mois  de  juillet.  Esterhazy  a  quitté 
Paris  fin  août  pour  aller  aux  manœuvres;  c'aurait  donc  été  de 
juillet  à  la  fin  d'août... Il  est  revenu  à  Paris  quelque  temps  après, 
fin  octobre  ou  commencement  de  novembre  ;  je  ne  vois  pas  que 
cela  fasse  huit  mois. 

C'est,  je  crois,  tout  ce  que  j'ai  à  dire. 

{Vifs  applaudissements.  —  Sensation  prolongée). 

M.  le  Président,  aux  défenseurs.  —  Nous  allons  suspendre 
l'audience  et,  si  vous  avez  des  questions  à  poser,  vous  les  poserez. 


INCIDENT 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  je  dépose  des  con- 
clusions ;  elles  comprennent  celles  que  M.  le  Président  a  bien 
voulu  me  rendre  et  les  questions  que  j'y  ai  ajoutées  : 

Conclusions    nouvelles    à    l'effet     d'obtenir     que    Mme     de 
Boulancy  soit  interrogée  par  voie  de  commission  rogatoire. 

Plaise  à  la  Cour  ; 

Attendu  que  Mme  de  Boulancy  se  trouve  dans  l'impossibilité,  à 
raison  de  son  état  de  santé,  de  comparaître  devant  la  Cour  d'assises  ; 

Attendu  que  son  témoignage  a  la  plus  grande  importance  pour  la 
manifestation  de  la  vérité,  autant  que  pour  établir  la  bonne  foi  des 
prévenus  ; 

Par  ces  motifs, 

Dire  que,  par  tel  magistrat  qm'il  plaira  à  la  Cour  de  désigner, 
M'»e  de  Boulancy  sera  interrogée  et  qu'il  lui  sera  posé  les  questions 
-suivantes  : 


—  302  — 

1°  Avez-vous  entre  les  mains  ou  déposées  chez  des  tiers  des  lettres 
du  commandant  Esterhazy  ? 

2°  Avez-vous  reçu  récemment  des  télégrammes  du  commandant 
Esterhazy  ? 

3°  Ces  télégrammes  ne  contenaient-ils  pas,  sous  forme  de  menaces, 
la  demande  de  la  restitution  des  lettres  qui  sont  ou  ont  été  récem- 
ment entre  les  mains  de  l'un  de  vos  conseils  ? 

4°  Ces  lettres  contiennent-elles  des  invectives  ou  des  outrages  à 
l'armée  ou  à  la  France  ? 

5°  Consentez-vous  à  les  faire  remettre  au  Président  des  Assises  par 
le  tiers  qui  les  détient  ? 

6°  Le  commandant  Esterhazy  n'est-il  j>as  venu  chez  Mmp  de  Bou- 
lancy,  boulevard  des  Batignolies,  et  ne  lui  a-t-il  pas  fait  passer,  par 
la  porte  entre-bàillée  une  carte  de  visite,  avec  quelques  lignes  écrites 
au  crayon  ? 

7°  Ces  mots  ne  disaient-ils  pas  que,  si  on  ne  lui  rendait  pas  ses 
lettres,  il  n'aurait  plus  qu'à  se  tuer  ? 

go  Mme  de  Boulancy  ne  lui  a-t-elle  pas  fait  rendre  sa  carte  de 
visite,  et  le  commandant  Esterhazy  n'a-t-il  pas  réitéré  sa  demande 
de  vive  voix,  et  ne  s'est- il  retiré  qu'en  entendant  un  locataire 
d'un  étage  supérieur  ? 

9°  Si  l'on  garantissait  Mme  de  Boulancy  contre  toute  atteinte  à  sa 
sécurité  personnelle  de  la  part  des  tiers,  tant  pour  venir  à  l'audience 
que  pour  regagner  son  domicile,  consentirait-elle  à  venir  à  l'au- 
dience ? 

M.  le  Président.  —  Sur  cette  dernière  question,  il  y  a  un 
arrêt  rendu. 

Me  Clemenceau  .  —  Un  arrêt  rendu  ? 

M.  le  Président.  —  On  a  dispensé!  M>>e  de  Boulancy  de 
venir. 

Me  Clemenceau.  —  Vous  l'avez  dispensé  de  venir;  mais, 
comme  j'imagine  que  nous  sommes  ici  pour  chercher  la  vérité, 
je  crois  que  si,  contrairement  au  rapport  du  docteur  Socquet, 
Mmede  Boulancy  dit  que  son  état  de  santé  lui  permet  de  venir  à 
l'audience,  personne  ne  s'y  opposera. 

M.  le  Président.  —  Le  docteur  Socquet  a  fait  sa  déclaration 
hier  ;  il  a  déclaré  qu'elle  était  dans  l'impossibilité  de  venir. . . 

M(>  Clemenceau.  —  Voulez-vous  dire  qu'il  y  a  par  là  chose 
jugée  et  que  Mme  de  Boulancy  ira  pas  le  droit  d'être  bien  por- 
tante, parce  que  le  docteur  Socquet  l'a  déclarée  malade? 

M.  le  Président.  —  Mais,  voyons,  nous  ne  pouvons  rendre 
un  arrêt  sur  le  dernier  point. 

W  Clemenceau.  —  M.  le  docteur  Socquet  nous  a  dit  qu'il  se- 
rait peut-être  dangereux  pour  M11"'  de  Boulancy  de  venir  à  cette 
audience,  mais  qu'il  ne  serait  peut-être  pas  dangereux  pour  elle 
d'aller  chez  un  juge  d'instruction.  Eh  bien  !  je  dis  que  si  Mmede 
Boulancy  déclarait  qu'elle  peut  venir  à  l'audience,  il  n'y  au- 
rait pas  de  raison  de  droit  qui  empêchât  qu'elle  fût  entendue. . . 
(  Test  pourquoi  je  demande  à  la  Cour  de  statuer  sur  mes  conclu- 
sions. 

M.  le  Président.  —  La  Cour  va  statuer  sur  vos  conclusions.. 


—  308  — 

L'audience  est  suspendue  au  milieu  d'une  très  rire  effer- 
vescence qui  se  continue  dans  le  prétoire  et  dans  la  salle 
pendant  toute  la  durée  de  la  suspension. 

L'audience  est  reprise  à  (rois  heures  vingt-cinq. 

M.  le  Président.  —  Je  viens  d'être  informé  que,  parmi  les 
avocats  qui  sont  ici,  il  y  a  plusieurs  personnes  qui  ont  pris  la 
robe  et  qui  n'appartiennent  pas  au  barreau. 

Je  dois  les  prévenir  que,  d'accord  avec  M.  le  bâtonnier,  les 
mesures  les  plus  sévères  seront  prises  demain. 

(M.  le  Président  lit  ensuite  l'arrêt  suivant)  : 

ARRÊT 

Sur  les  conclusions  à  l'effet  d'obtenir  que  Mlie  de  Boulancy 
et  M11*-  de  Gomminges  soient  interrogées  par  voie  de  com- 
mission rogatoire. 

La  Cour, 

Après  en  avoir  délibéré  sans  le  concours  de  M.  le  conseiller  Lévrier, 

Statuant  sur  les  conclusions  prises  par  les  prévenus  et  sur  lesquel- 
les la  Cour  avait  sursis  à  statuer  dans  son  arrêt  en  date  du  8  février  ; 

Considérant  que  la  dame  de  Boulancy  et  la  demoiselle  de  Gommin- 
ges sont,  en  raison  de  leur  état  de  santé,  dans  l'impossibilité  de  se 
présentera  l'audience;  que  néanmoins  leurs  témoignages  peuvent 
être  utiles  à  la  manifestation  de  la  vérité  et  qu'il  y  a  lieu  de  faire 
recevoir  par  un  magistrat  leurs  dépositions  ; 

Qu'il  y  a  lieu  également  de  donner  acte  aux  prévenus  de  leur 
désistement  des  conclusions  par  eux  précédemment  prises  à  l'égard 
de  la  dame  de  Boulancy  ; 

Considérant  toutefois  qu'il  n'  y  a  lieu  de  statuer  sur  le  n"  9  des 
conclusions,  la  dame  de  Boulancy  restant  toujours  maîtresse  de  se 
présenter  devant  la  Cour  si  elle  le  juge  convenable  ; 

Par  ces  motifs, 

Commet  M.  Bertulus,  juge  d'instruction,  lequel  aura  pour  mission 
de  se  transporter  au  domicile  de  la  dame  de  Boulancy  et  de  la  demoi- 
selle de^Comminges  et  de  recevoir  leurs  dépositions  sur  les  questions 
posées  dans  les  conclusions  prises  par  Perrenx  et  Emile  Zola,  à 
«avoir  : 

I.  —  En  ce  qui  touche  la  dame  de  Boulancy. 

lo  Avez-vous  entre  les  mains  ou  déposées  chez  des  tiers  des  lettres 
du  commandant  Esterhazv  ? 

2°  Avez-vous  reçu  récemment  des  télégrammes  du  commandant 
Esterhazv  ? 

3°  Ces  télégrammes  ne  contenaient-ils  pas,  sous  forme  de  menaces, 
la  demande  de  la  restitution  des  lettres  qui  sont  ou  ont  été  récem- 
ment entre  les  mains  de  l'un  de  vos  conseils  ? 

l"  Ces  lettres  contiennent-elles  des  invectives  ou  des  outrages  à 
l'armée  ou  à  la  France  ? 

5°  Consentez-vous  à  les  faire  remettre  au  Président  des  Assises  par 
le  tiers  qui  les  détient  :' 


—  304  — 

6°  Le  commandant  Esterhazy  n'est-il  pas  venu  chez  M»»e  de  Bou- 
lancy,  boulevard  des  Batignolfes,  et  ne  lui  a-t-il  pas  fait  passer,  par 
la  porte  entre-baillée,  une  carte  de  visite  avec  quelques  lignes  écrites- 
au  crayon  ? 

7°  Ces  mots  ne  disaient-ils  pas  que,  si  on  ne  lui  rendait  pas  ses 
lettres,  il  n'aurait  plus  qu'à  se  tuer  ? 

8°  Mn)e  de  Boulancy  ne  lui  a-t-elle  pas  fait  rendre  sa  carte  de 
visite  et  le  commandant  Esterhazy  n'a-t-il  pas  réitéré  sa  demande  de 
vive  voix  et  ne  s'est-il  retiré  qu'en  entendant  un  locataire  d'un 
étage  supérieur? 

Dit  qu'il  n'y  a  lieu  de  statuer  sur  le  no  9  desdites  conclusions. 

II.  —  En  ce  qui  touche  la  demoiselle  de  Gomminges  : 

1«  Sait-elle  qu'on  a  employé  son  nom  pour  écrire  à  M.  le  colonel 
Picquart  ? 

2°  Comment  le  sait-elle  ? 

3°  Ne  donnait-elle  pas  le  sobriquet  de  Demi-Dieu  à  M.  le  capitaine 
de  Lallemand  ? 

4°  Sait-elle  si  ce  mot  n'a  pas  été  employé  dans  un  télégramme 
argué  de  faux  ? 

5°  M.  le  colonel  du  Paty  de  Clam  n'avait-il  pas  contre  elle  e* 
contre  sa  famille  des  motifs  de  rancune  ?  » 

6°  N'est-il  pas  à  sa  connaissance  qu'il  a  eu  recours  en  1892  à  des 
manœuvres  très  graves,  notamment  à  l'emploi  de  lettres  anonymes? 

?o  M.  Lozé,  préfet  de  police,  n'a-t-il  pas  été  saisi  de  cette  affaire,  et 
M.  le  général  D...  n'a-t-il  pas  eu  à  intervenir? 

8°  Enfin,  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  n'a-t-il  pas 
organisé,  pour  la  restitution  d'une  lettre,  une  scène  qui  se  passait  au 
Cours-la-Beine  et  où  il  a  fait  intervenir  une  dame  \oilée? 

Dit  que  ces  déclarations  nous  seront  aussitôt  transmises  pour  être 
par  les  parties  conclu  et  la  Cour  statué  ce  qu'il  appartiendra  ; 

Donne  acte  aux  prévenus  du  désistement  de  leurs  conclusions  prises- 
à  la  date  du  7  février  et  qui  avaient  le  même  objet; 

Dit  qu'il  sera  passé  outre  aux  débats. 


DÉPOSITION    DE    M.    LE    LIEUTENANT- 
COLONEL  PICQUART  (Suite). 

M.  le  Président.  •  -  Monsieur  le  colonel  Picquart,  vous  aviez 
terminé  votre  déposition  tout  à  l'heure? 

M.  le  colonel  Picquart.  — Je  l'avais  terminée,  monsieur  le 
Président. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelles  questions  désirez- 
vous  poser? 

M1,  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  M.  le  colonel  Picquart 
voudrait-il  nous  dire  tout  d'abord  —  dans  la  mesure  où  il  pourra 
le  dire  sans  porter  atteinte  à  ce  qu'il  considère  comme  le 
secret  professionnel  —  quel  est  le  rôle  exact  au  ministère  de  la 
guerre  du  chef  du  bureau  des  renseignements  ? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Pouvez-vous  répondre? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  D'une  façon  sommaire,  oui;  sans 
entrer  dans  le  détail,  car  je  ne  puis  pas  y  entrer. 


—  305  — 

Me  LIbqri.  —  Bien.  Alors  je  ne  veux  pas  que  M.  le  colonel 
Picquart  nous  réponde  en  détail.  J'aurais  voulu  qu'il  pût  dire  à 
MM.  les  jurés  les  diiïë rentes  opérations  auxquelles  il  a  été 
mêlé  et  les  dates  auxquelles  il  a  fait  les  démarches  dont  il  a 
lui-même  parlé  dans  sa  déposition. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Répondez,  mais  d'une 
façon  sommaire. 

M!,  le  colonel  Picquart. —  D'une  façon  très  sommaire.  Le 
rôle  du  chef  du  service  des  renseignements  consiste,  comme  le 
nom  l'indique,  à  renseigner  l'Etat-major  général  sur  les  armées 
étrangères,  et  à  s'occuper  des  questions  d'espionnage  et  de  contre- 
espionnage. 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Avez- vous  d'autres  ques- 
tions ? 

M>  Labori.  —  Oh  !  oui,  monsieur  le  Président,  un  grand 
nombre. 

(Au  témoin)  :  Est-ce  que,  généralement,  lorsqu'il  y  a  des  pro- 
cès importants  d'espionnage,   un  officier  du   ministère  de  la 
guerre  n'est  pas  délégué  pour  y  assister  ? 
M.  le  colonel  Picquart.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 
Me  Labori.  —  Est-ce  que  cet  officier  est  attaché  au  service  des 
renseignements,  en  général? 
M.  le  colonel  Picquart.  —  En  général. 
Me Labori.  —  Est-ce  le  chef  du  service  des  renseignements 
lui-même? 
M.  le  colonel  Picquart.  —  Non. 
Me  Labori.  —  Bien. 

Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  n'a  pas,  à  un  moment  donné, 
assisté,  comme  délégué  de  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  à  un  pro- 
cès d'espionnage,  pour  tout  dire  d'une  façon  précise,  à  l'affaire 
Dreyfus,  car  c'est  là  une  question  de  fait  qui  ne  touche  pas  à 
la  chose  jugée? 
M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  préférerais  ne  pas  répondre, 
Me  Labori.  —  Enfin,  monsieur  le  Président,  je  crois  quil  n'y  a 
pas  là  un  point  sur  lequel  le  témoin  peut  se  retrancher  derrière 
le  secret  professionnel.  Je  ne  demande  pas  ce  que  M.  le  colonel 
Picquart  a  appris  comme  délégué  de  M.   le  Ministre  de  la 
guerre  ;  je  veux  simplement  que  MM.  les  jurés  sachent  si  M.  le 
colonel  Picquart  n'a  pas  été  chargé  par  le  Ministre  de  la  guerre 
de  suivre  le  procès  Dreyfus  comme  délégué  du  Ministre? 
M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 
Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart  pourrait-il  nous  dire  s'il 
y  a,  s'il  existe  à  sa  connaissance,  au  ministère  de  la  guerre,  — 
je  ne  lui  demande  pas  d'autres  détails  que  celui-là  même  sur 
lequel  je  pose  ma  question  —  un  dossier  qui  puisse   rendre 
impossible,  sans   débat,    l'admissibilité  de   la  culpabilité  de 
M.  le  commandant  Esterhazy? 
M.  le  colonel  Picquart. — Je  ne  crois  pas,  je  n'en  connais  pas. 
Me  Labori.  —  Est-ce  qu'à  aucun  moment,  quand  M.  le  colonel 
Picquart  a  songé  à  rechercher  si  M.  le  commandant  Esterhazy 


—  soc;  — 

n "était  pas  fauteur  du  bordereau  qui  nous  préoccupe,  est-ce 
qu'à  aucun  moment  ses  chefs  lui  ont  dit  :  «  Arrêtez-vous,  il 
y  a  des  preuves  certaines  qui  établissent  que  le  commandant 
Esterhazy  ne  peut  pas  être  Fauteur  du  bordereau?  » 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  demande  à  réentendre  la 
question. 

Me  Labori.  —  C'est  à  peu  près  la  même  que  celle  précédem- 
ment posée.  Je  reprends  pour  suivre  l'enchaînement  des 
idées. 

Existe-t-il  au  ministère  —  voilà  la  première  question  —  un 
dossier  secret  ou  non  secret  qui  rende  ou  qui  ait  pu  rendre  impos- 
sible la  culpabilité  du  commandaDt  Esterhazy  ? 

M.  le  colonel  Picquart  a  dit  que  non,  qu'à  sa  connaissance 
il  n'y  en  avait  pas. 

Je  dis  maintenant  :  Quand  M.  le  colonel  Picquart  a  parlé  à 
ses  chefs  de  la  culpabilité  possible  de  M.  le  commandant  Ester- 
hazy —  et  je  vais  poser  une  première  question,  qui  doit  conduire 
à  une  seconde,  —  leur  a-t-ildit,  qu'à  son  sentiment,  M.  le  com- 
mandant Esterhazy  pourrait  être  considéré  comme  coupable 
du  crime  imputé  à  Dreyfus,  à  raison  de  ce  qu'il  serait  l'auteur 
du  bordereau?  Lui  a-t-on  dit  à  ce  moment  là,  en  dehors  de  l'exa- 
men des  écritures,  qui  est  une  question  sujette  à  discussion, 
lui  a-t-on  dit  :  «  Il  existe  des  impossibilités  résultant  de  dos- 
siers ou  de  pièces  qui  établissent  que  le  commandant  Esterhazy 
ne  peut  pas  être  l'auteur  du  bordereau  et  ne  peut  pas  être 
coupable?  »  Lui  a-t-on  dit  cela? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Non,  on  ne  me  Ta  jamais  dit. 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart  pourrait-il  nous  dire  à 
quoi  il  attribue  les  nombreuses  et  complexes  machinations  dont 
il  a  fait  le  récit  à  MM.  les  jurés  et  dont  il  a  été  la  victime  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  pourrai  répondre  d'une  façon 
plus  précise  quand  l'instruction  de  M.  Bertulus  sera  terminée. 
Dès  à  présent,  je  crois  que  ces  machinations  ont  eu  pour  but 
d'empêcher  d'établir  la  culpabilité  d'Esterhazy. 

Me  Labori.  —  Ainsi,  la  réponse  de  M.  le  colonel  Picquart  est 
celle-ci,  c'est  que  ces  machinations  ont  eu  pour  but  démettre  un 
obstacle  à  la  démonstration  de  la  culpabilité  de  M.  le  comman- 
dant Esterhazy. 

Est-ce  qu'il  estime,  en  conséquence,  que  la  main  de  M.  le 
commandant  Esterhazy,  d'une  manière  ou  d'une  autre,  directe- 
ment ou  indirectement,  est  intervenue  dans  les  machinations 
dont  il  a  parlé  ? 

M.  LE  COLONEL  PlCQUART.   —  Oui. 

M.  le  Président.  —  Vous  le  pensez  simplement. 

M.  le  colonel  PicQUARï.  —  Je  le  pense. 

Me  Labori.  —  Estime-t-il  que  ces  machinations  émanent  de 
M.  le  commandant  Esterhazy  tout  seul  ou  qu'il  a  eu  des  compli- 
ces? 

M.  le  colonel  Picquart.  — J'estime  qu'il  a  eu  des  complices. 


—  307  — 

M°  Labori. —  Estime-t-il  qu'il  a  pu  avoir,  sur  ce  point  spécial, 
des  complices  dans  le?  bureaux  de  la  guerre? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  11  a  eu  certainemen I  un  complice 
qui  était  au  courant  de  ce  qui  se  passait  dans  les  bureaux  de  la 
guerre. 

M  Labori.—  M.  le  colonel  Picquart  pourrait-il  dire  pourquoi 
ce  complice  était  au  courant  ?  Il  l'a  déjà  dit  dans  sa  déposition, 
mais  MM.  les  jurés  comprendront  maintenant  toute  la  portée 
de  sa  déclaration.  Quels  sont  les  éléments  de  fait  qui  l'amènent 
à  penser  que  le  complice  était,  nécessairement,  par  un  point 
quelconque,  rattaché  aux  bureaux  de  la  guerre? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Il  y  a  d'abord  la  carte-télé- 
gramme, dont  il  est  évidemment  question  dans  le  télégramme 
signé  Blanche.  Il  y  a  ensuite  la  lettre  signée  Speranza,  qui 
n'a  pu  être  écrite  que  par  quelqu'un  qui  connaissait  la  précé- 
dente lettre,  cette  lettre  qui  avait  été  décachetée  et  copiée  et 
dont  l'original  m'avait  été  réexpédié  ensuite,  au  mois  de  no- 
vembre 1896. 

Mp  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart,  si  j'ai  bien  compris  sa 
déposition,  nous  a  parlé  de  divers  documents.  Il  nous  a  parlé 
tout  d"abord  d'une  lettre  émanant,  si  je  ne  me  trompe,  de  la 
main  du  secrétaire  de  M,le  Blanche  de  Gomminges,  qui  aurait 
été  ouverte  par  le  cabinet  noir,  aux  bureaux  de  la  guerre.  C'est 
cette  lettre  dans  laquelle  il  était  question  du  Demi-Dieu,  et  peut- 
être,  si  je  ne  me  trompe,  du  Bon  Dieu.  Puis,  postérieurement, 
une  lettre,  signée  Speranza,  a  été  adressée  à  M.  Picquart  aux 
bureaux  de  la  guerre,  où  il  avait  donné  son  adresse,  et  ne  lui 
est  pas  parvenue. 

Je  voudrais  que  M.  le  colonel  Picquart  précisât  très  nettement 
quel  rôle  cette  lettre,  qui  doit  être  un  faux,  joue,  à  son  avis, 
dans  les  machinations  dont  il  a  été  l'obi  et. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Cette  lettre  avait  été  certaine- 
ment écrite  pour  faire  croire  que  je  faisais  partie  d'une  associa- 
tion, d'un  syndicat  si  on  veut.  Pour  moi,  c'est  absolument 
certain. 

Me  Labori.  —  Eh  bien  !  les  chefs  de  M.  le  colonel  Picquart 
ont-ils,  après  ses  explications,  maintenu  l'affirmation  ou  même 
la  supposition  que  cette  lettre  pouvait  être  une  lettre  authenti- 
que, ou  ont-ils  accepté  qu'elle  était  une  machination,  qu'elle 
était  un  faux  ? 

M.  u:  colonel  Pigquart.  —  Le  général  de  Pellieux  ne  s'est 
pas  exprimé  d'une  façon  précise  ;  si  je  m'en  souviens,  la  chose 
est  restée  en  suspens. 

Me  Labori.  —  Alors,  à  l'heure  qu'il  est,  la  question  n'est  pas 
tranchée.  A  quel  moment  M.  le  colonel  Picquart  a-t-il  déposé  sa 
plainte  en  faux  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  — Le  4  janvier  1898. 

Me  Labori.  —  Le  colonel  Picquart  sait-il  pourquoi  sa  plainte 
n'a  pas  eu  de  sanction  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Une  instruction  a  été  ouverte. 


—  308  — 

Me  Labori.  —  Est-ce  que,  antérieurement,  le  ministère  de  la 
guerre  n'avait  pas  été  sollicité  par  M.  le  colonel  Picquart  de 
faire  une  enquête  ? 

M.  le  colonel  Picquart  —  J'avais  demandé  au  commandant 
Ravary,  à  différentes  reprises,  d'entendre  Soutirai n  qui,  d'après 
les  renseignements  à  moi  donnés  par  le  général  de  Pellieux, 
serait  l'auteur  du  télégramme  Speranza .  Le  commandant  Ra- 
vary m'a  toujours»  opposé  une  fin  de  non-recevoir. 

A  la  dernière  séance  que  j'ai  eue  avec  lui,  j'ai  dit  :  «  Il  faut 
absolument  que  cette  question  reçoive  une  solution  ;  je  trouve 
qu'il  serait  nécessaire  d'approfondir  la  question  avant  de  tra- 
duire le  commandant  Esterhazy  devant  le  Conseil  de  guerre,  et 
si  vous  ne  voulez  absolument  pas  l'éclaircir,  je  vais  m'adresser 
à  la  justice  civile  ».  Il  m'a  dit  :  «  Je  n'y  vois  aucun  inconvé- 
nient .  » 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart  nous  a  parlé  d'une  mis- 
sion dont  il  aurait  été  chargé,  pour  laquelle  il  aurait  été  envoyé 
en  Tunisie  après  avoir  parcouru  une  partie  de  la  France,  au 
mois  de  novembre  1896.  Cette  mission  était-elle  importante  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Elle  n'était  pas  indispensable,  je 
crois. 

Me  Labori.  —  Il  n'est  pas  indispensable  de  répondre  sur  ce 
point,  dites-vous? 

M.  le  colonel  Picquart.  — Non.  Je  dis  que  la  mission  n'était 
pas  indispensable,  je  crois.  Je  ne  me  permettrais  pas  de  juger 
mes  chefs  à  ce  point  de  vue-là  ;  mais  enfin,  à  part  moi,  je  trouve 
qu'il  n'était  pas  indispensable  d'envoyer  quelqu'un. 

M*  Labori.  —  En  tout  cas,  est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart 
lui-même  a  toujours  très  bien  compris  l'objet  de  sa  mission  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Non,  j'ai  mis  un  peu  de  bonne 
volonté  pour  comprendre. . . . 

Me  Labori.  —  On  n'a  pas  entendu. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'y  ai  mis  un  peu  de  bonne 
volonté. 

Me  Labori.  —  Vous  avez  mis  un  peu  de  bonne  volonté  à  vou- 
loir comprendre  l'objet  de  votre  mission. 

Est-ce  que,  cependant,  cette  mission  ne  vous  a  pas  toujours  été 
présentée  comme  ayant  un  caractère  d'urgence  et  de  gravité  tel 
qu'on  ne  vous  a  pas  permis  de  faire  à  Paris  les  voyages  mêmes 
qui  pouvaient  vous  être  indispensables  ou  utiles? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  On  ne  s'est  pas  expliqué  d'une 
façon  très  nette  à  mon  égard  sur  ce  point;  mais  d'après  l'ensem- 
ble de  la  situation,  je  crois  que  ma  présence  à  Paris  n'était 
pas  souhaitée. 

Me  Labori.  —  Et  pourquoi  M.  le  colonel  Picquart  croit-il  que 
sa  présence  à  Paris  n'était  pas  souhaitée  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  n'en  sais  rien. 

Me  Labori. —  Je  demande  pardon  si  j'insiste,  mais  je  demande 
au  colonel  s'il  n'en  sait  rien  ou  bien  s'il  n'en  veut  rien  dire  ? 


—  309  — 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Non.  Peut-être...  Non,  il  est  inu- 
tile... 

Me  Labori.—  Si  j'ai  bien  entendu  la  déposition  de  M.  le  colo- 
nel Picquart,  il  nous  a  dit,  à  un  moment  donné,  que  sa  mission 
devait  aboutir  à  Gabès.  Peut-il  expliquer  ce  quïl  entendait 
parla? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'ai  dit  ceci  :  c'est  qu'au  moment 
où  les  affaires  Dreyfus  ont  recommencé,  j'ai  reçu  l'ordre  d'aller 
sur  la  frontière  tripolitaine;  c'est  le  général  Leclerc  qui  m'a  dit 
quïl  ne  me  laisserait  pas  aller  plus  loin  que  Gabès. 

Me  Labori.— Est-ce  que  le  colonel  Picquart  avait  reçu  l'ordre 
d'aller  plus  loin  que  Gabès  ? 

M.  le  colonel  Picquart .  —  Le  général  Leclerc  avait  reçu 
l'ordre  de  m'envoyer  sur  la  frontière  tripolitaine  ! 

Me  Labori.  —  Le  général  Leclerc  avait  reçu  l'ordre  de  vous 
envoyer  à  la  frontière  tripolitaine.  Avec  quelles  troupes  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Rien  n'était  spécifié. 

Me  Labori. —  Mais,  pour  quelles' raisons,  M.  le  général  Leclerc 
vous  a-t-il  dit  qu'il  ne  vous  laisserait  pas  aller  plus  loin  ;  cela 
ne  vous  a  pas  paru  extraordinaire  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Il  a  demandé  de  nouvelles  ins- 
tructions. 

Me  Labori.  —  Pourquoi  ? 

M.  le  colonel  Picquart. —  Parce  qu'il  n'y  avait  pas  urgence. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  le  point  où  on  envoyait  le  colonel 
Picquart  est  un  point  dangereux  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Ce  n'est  pas  un  des  points... 
les  plus  sûrs. 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart  voudrait-il  nous  dire 
dans  quelles  conditions  sa  mission  a  été  interrompue  ? 

M  le  colonel  Picquart.  —  J'ai  été  appelé  à  Tunis  pour  ré- 
pondre à  diverses  questions  que  j'ai  énumérées  dans  ma  dépo- 
sition. 

Me  Labori.  —  J'ai  lu  dans  un  journal  qu'une  dépêche  de 
l'agence  Havas  faisait  connaître  que  M.  le  colonel  Picquart  avait 
écrit  à  Tunis  quïl  ne  se  prêterait  à  aucune  interview  ;  est-ce  que 
cette  note  est  exacte  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Elle  est  exacte. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  n'a  fait  aucune 
communication,  soit  directement,  soit  indirectement,  à  un  jour- 
nal quelconque? 

M.  LE  COLONEL  PlCQUART.  —  ÂUCUne. 

M°  Labori.  — Est-ce  que  le  M.  colonel  Picquart  n'a  pas  été 
reçu  à  son  débarquement  par  un  officier? 

Voici  quelle  est  la  portée  de  ma  question  :  je  ne  voudrais  pas 
entrer  dans  un  détail  excessif,  je  voudrais  savoir  si,  malgré 
la  correction  parfaite  de  M.  le  colonel  Picquart,  des  mesures  n'ont 
pas  été  prises,  dès  son  débarquement,  pour  l'empêcher  de  com- 
muniquer avec  qui  que  ce  soit,  autrement  qu'à  la  connaissance 
de  ses  chefs  ? 


—  310  — 

M.  le  colonel  Pigquart.  — Oui.  Il  y  a  bien  un  officier  qui 
est  venu  à  Marseille;  mais,  comme  j'avais  débarqué  avant  qu'il 
ne  me  rejoignit,  il  n'est  parvenu  à  me  retrouver  que  dans  mon 
compartiment,  au  moment  où  le  train  allait  partir.  Je  n'avais 
pas  été  reconnu  ;  il  m'a  fait  reconnaître  :  voilà  tout  le  résultat 
auquel  il  est  arrivé.  (Rires.) 

M«  Labori.  —  Est  ce  que  la  correspondance  de  M.  le  colonel 
Picquart  n'a  pas  été  saisie  avant  son  arrivée  à  Paris  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Elle  a  été  saisie  dans  la  période 
du  7  au  14  novembre,  et  il  n'a  passé  que  la  lettre  Esterhazy 
et  la  lettre  anonyme  dont  je  vous  ai  parlé,  mais  que  je  n'ai  plus. 

M°  Labori.  —  Qu'est  devenu  le  reste? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Le  reste?  il  manque*  à  peu  près 
quatre  lettres. 

M'  Labori.  —  Est-ce  que  ces  quatre  lettres  étaient  toutes 
fermées  de  la  même  manière  que  celle  qui  était  indiquée  tout 
à  l'heure  dans  la  déposition  du  témoin? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Il  y  en  avait  deux  fermées  de 
cette  façon-là,  deux  de  la  façon  ordinaire. 

Me  Labori. —  Mais  est-ce  qu'elles  ont  été  saisies  en  vertu  d'une 
saisie  régulière? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Elles  ont  disparu. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  est  en  mesure 
de  prouver  que  ces  lettres  ont  bien  été  écrites? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Oui. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  en  a  parlé 
soit  à  ses  chefs,  soit  à  l'instruction? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'ai  fait  une  réclamation  au  direc- 
teur des  postes  et  télégraphes  de  Tunis,  le  12  décembre.  Il  n'a 
pas  répondu  à  ma  première  lettre.  Dans  ma  seconde  lettre,  je 
l'ai  mis  en  demeure  de  répondre.  Il  m'a  dit  qu'une  enquête  avait 
été  ouverte,  qu'elle  n'avait  donné  aucun  résultat. 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart... 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Vous  n'avez  pas  terminé  ? 

Me  Labori.  —  Oh  non!  monsieur  le  Président. 

(Au  témoin)  :  M.  le  colonel  Picquart  nous  a  bien  dit  qu  a  son 
avis  le  commandant  Esterhazy  avait  été  prévenu  de  l'enquête 
qui  avait  été  faite  sur  son  compte  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Oui,  il  a  été  prévenu  au  moins 
par  la  lettre  anonyme  qui  disait  que  M.  Castelin  allait  dénoncer 
à  la  tribune  Weil  et  lui  comme  complices  de  Dreyfus. 

Me  Labori.  —  A  ce  moment,  vous  étiez  chef  du  service  des 
renseignements  ? 

M.  lé  colonel  Picquart.  —  Parfaitement. 

MeLABoiu.  —  Vous  n'aviez  rien  communiqué  à  M.  Leblois? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Oh  !  je  n'ai  rien  communiqué  à 
M.  Leblois  qu'en  juin,  à  propos  de  la  lettre  que  j'avais 
reçue... 

Me  Labori.  —  En  juin  1897? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Parfaitement. 


—  Mil   — 

Me  Labori.  —  Par  conséquent,  à  ce  moment-là,  qui  pouvait 
être  au  courant  des  opérations  qui  se  faisaient  relativement  à 
M.  le  commandant  Esterhazy? 

M.  le  colonel  Picquart  —  Il  n*y  avait  que  le  personnel  très 
restreint  de  mon  bureau  :  il  y  avail  le  Ministre,  le  chef  d'Etat- 
major,  le  sous-chef  ;  il  y  avait  encore,  mais  d'une  façon  tout  à  fait 
indirecte  et  très  peu  complète,  l'agent  que  j'avais  chargé  de 
surveiller  Esterhazy. 

M(>  Labori  —  Bien.  C'est  donc  par  conséquent  nécessaire- 
ment par  Tune  de  ces  personnes  que  le  fait  est  venu  à  la  con- 
naissance de  M.  le  commandant  Esterhazy,  soit  par  elle  direc- 
tement, soit  par  quelqu'un  qui  pouvait  tenir  la  chose  d'elle? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Soit  par  quelqu'un  qui  pouvait 
tenir  la  chose  d'elle  :  c'est  bien  cela... 

Me  Labori.  —  Alors,M.  le  colonel  Picquart  estime  que  l'aver- 
tissement avait  pu  être  donné  indirectement,  par  suite  de  ren- 
seignements résultant  d'indiscrétions  des  personnes  dont  il 
a  parlé  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  ne  crois  pas  que  ce  soit  par 
des  indiscrétions.  Mais  il  pouvait  y  avoir  des  personnes  qui 
avaient  été  mises  au  courant  de  cela  et  qui,  alors,  ont  pu  juger 
à  propos  de  le  communiquer. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  le  M.  colonel  Picquart  ne  pense  pas, 
—  et  je  lui  demande  là  son  opinion  d'ancien  chef  du  service  des 
renseignements  d'une  grande  puissance,  —  que  toute  poursuite 
ainsi  éventée  est  pour  ainsi  dire  rendue  illusoire  si  on  ne  prend 
pas  immédiatement  des  mesures  tout  à  fait  énergiques? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Oh  !  absolument. 

Me  Labori.  —  Par  conséquent,  est-ce  que  M.  le  colonel  Pic- 
quart n'attribue  pas,  en  dehors  des  éléments  qu'il  nous  a  fournis 
sur  l'instruction,  l'insuffisance  des  charges  qu'on  a  pu  recueillir 
à  un  moment  donné,  à  ce  fait? 

M.  le  colonel  Picquart .  —  Absolument. 

Me  Labori.  —  Cet  agent  qui  a  été  en  rapport  avec  M.  le  colo- 
nel Picquart  au  sujet  du  petit  bleu,  n'est-il  pas  le  même  qui  a 
fait  parvenir  le  bordereau  au  ministère,  ou  par  l'intermédiaire 
ou  le  canal  duquel  ce  bordereau  est  parvenu  au  ministère? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Oui. 

Me  Labori. —  Par  conséquent,  au  moment  où  il  a  fallu  parler 
de  l'origine  du  bordereau,  cette  origine  a  paru  grave,  suspecte, 
plus  que  suspecte,  suffisante  comme  charge,  par  cela  seul  qu'elle 
émanait  de  cet  agent  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  Donc,  le  fait  que  le  petit  bleu  émanait  de  la 
même  provenance,  donnait  à  son  origine  une  gravité  particulière? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  C'est  bien  cela. 

Me  Labori. —  Gomment  se  fait-il, alors  que,  dans  l'instruction, 
on  conteste  aujourd'hui  la  gravité  de  cette  origine? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  On  ne  conteste  pas  la  gravité  de 
l'origine  ;  on  conteste  l'origine.  Si  l'origine  dont  parle  Me  Labori 


—  312  — 

était  reconnue,  on  considérerait  certainement  le  cas  comme 
très  grave;  mais  c'est  cette  origine  qui  est  contestée,  qui  a  été 
contestée  à  l'instruction. 

Me  Labori.—  Elle  a  été  contestée;  il  n'est  pas  possible  qu'elle 
puisse  être  contestée  !  Et  ici  nous  touchons  à  un  point  extrême- 
ment grave  du  procès. 

M.  le  Président.  —  Mais,  permettez,  vous  n'avez  pas  à  dis- 
cuter avec  les  témoins. 

Me  Labori.  —  J'affecte  de  me  tourner  vers  la  Cour  pour  mon- 
trer... 

M.  le  Président.  —  Posez  simplement  des  questions. 

Me  Labori. —  Mais  je  fais  moi-même,  dans  ce  but,  un  travail 
d'élaboration. 

M.  le  Président.  —  Vous  discuterez  dans  votre  plaidoirie. 

Me  Labori. —  Mais,  permettez-moi  de  faire  cette  observation: 
Je  n'ai  pas  de  questionnaire,  je  suis  ma  pensée,  j'ai  un  travail 
d'élaboration  à  faire,  je  suis  obligé  de  faire  un  raisonnement; 
si  je  le  fais  à  haute  voix,  je  le  regrette  et  je  vous  en  demande 
pardon.  Enfin,  je  veux  arriver  tout  de  même  à  suivre  ma  pensée. 

{Au  témoin)  :  Je  voudrais  savoir  comment  alors  on  peut  con- 
tester l'origine? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Vous  avez,  dans  le  rapport 
Ravary,  les  raisons  qui  ont  amené  l'accusation  à  trouver  que 
cette  origine  n'était  pas  suffisamment  justifiée. 

Me  Labori.  —  Quelles  sont  ces  raisons  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Ces  raisons  susceptibles  de  faire 
naître  des  doutes?  Ce  sont  les  accusations,  les  essais  d'accusa- 
tion portés  contre  moi,  d'avoir  voulu  faire  disparaître  les  déchi- 
rures de  la  photographie,  et  tout  ce  qui  s'en  suit... 

Me  Labori,  se  tournant  vers  la  Cour.  —  Tout  cela  peut  con- 
cerner M.  le  colonel  Picquart  quant  à  l'usage  qu'il  a  fait  du 
document  lorsqu'il  l'a  eu  entre  les  mains;  mais,  avant  qu'il 
arrivât  entre  ses  mains,  conteste-t-on  que  le  document  soit  par- 
venu par  le  même  canal  que  le  bordereau? 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question  ? 

M.  le  colonel  Picquart. —  On  m'a  bien  dit  que  j'avais  gardé 
pendant  trop  longtemps  le  cornet  qui  contenait  les  débris\ie  la 
carte,  cornet  que  j'avais  conservé  dans  mon  armoire.  Je  l'ai 
gardé,  il  est  vrai,  quelques  jours;  mais,  en  mon  âme  et  cons- 
cience, je  l'ai  pris  tel  qu'on  me  l'avait  donné,  et,  tel  qu'on  me 
l'avait  donné,  je  l'ai  remis  au  capitaine  Lauth. 

Me  Labori.  —  Par  conséquent,  en  son  àme  et  conscience,  M.  le 
colonel  Picquart  affirme  que  le  document  a  bien  l'origine  qu'il 
indique? 

M,  le  colonel  Picquart.  —  Absolument. 

Me  Labori.  —  Si  donc  M.  le  colonel  Picquart  ne  disait  pas  la 
vérité,  il  se  rendrait  coupable  de  mensonge  et  même  de  faux 
témoignage;  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.   —  Il  en  résulte,  monsieur  le  Président,  que  si 


—  313  — 

on  ne  poursuit  pas  M.  le  colonel  Picquart  de  ce  chef,  c'est  que 
la  question  n'esl  pas  discutée. 

Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  a  été,  à  cet  égard,  jusqu'il 
présent,  l'objet  d'une  information,  d'une  poursuite  quel- 
conque? 

M.  le  colonel  Picquart!  —  Pas  que  je  sache. 

Me  Labori.  —  Le  a  me  suffit. 

M.  le  colonel  Picquart  nous  a  dit  qu'il  avait  recueilli  des 
renseignements  extrêmement  défavorables  sur  M.  le  com- 
mandant  Esterhazy  au  cours  de  son  enquête,  enquête  — je  prie 
MM.  les  jurés  de  le  retenir  —  qu'il  faisait  alors  comme  chef  du 
service  des  renseignements,  comme  soldat,  comme  homme 
d'honneur. 

M.  le  colonel  Picquart  nous  a  dit  qu'il  avait  recueilli  des 
renseignements  défavorables  ?  Voudrait-il  être  assez  bon  pour 
les  préciser? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Il  y  en  avait  de  diverses  natures. 
Il  y  avait  d'abord  ceux  relatifs  à  la  situation  pécuniaire  :  le 
commandant  Esterhazy  avait  eu  des  affaires  d'argent  qui 
n'étaient  pas  très  claires.  Je  ne  peux  pas  entrer  dans  des 
détails  ;  c'est  l'instruction  qui  aurait  dû  relever  tout  cela. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  y  avait  une  histoire  de  loyer  de  maison 
qui  n'avait  pas  été  payé,  à  Gourbevoie. 

M.   le  Président.  —  Gela  n'a  aucun  rapport.... 

Me  Labori.  —  Je  me  permets  d'insister  pour  que  les  plus 
petits  détails  soient  donnés. 

AI.  le  colonel  Pigquart.  —  Il  y  avait,  en  outre,  une  ques- 
tion de  procès  au  sujet  d'une  maison.  D'après  les  renseigne- 
ments que  m'avait  donnés  mon  agent,  dans  lequel  j'avais  une 
grande  confiance,  Esterhazy  aurait  été  condamné  pour  cela. 
Remarquez  que  je  ne  certifie  pas;  mais,  enfin,  il  aurait  été  con- 
damné au  sujet  d'un  procès  pour  une  maison  qui  lui  appartient 
ou  qui  appartient  à  sa  femme,  à  Paris. 

Maintenant,  comme  preuve  qu'il  s'occupait  particulièrement 
de  questions  d'argent,  j'indique  qu'il  faisait  partie  du  conseil 
d'administration  d'une  Société  financière  anglaise;  c'est  une 
chose  qui  est  complètement  défendue  en  France  aux  officiers. 

Je  l'ai  signalée  au  commandant  Ravary,  qui  m'a  dit  :  «  Oh  ! 
en  Angleterre,  cela  n'a  pas  les  mêmes  inconvénients,  parce 
qu'en  France  on  peut  être  englobé  dans  la  faillite,  tandis  qu'en 
Angleterre,  on  ne  peut  pas  l'être.  »  Je  n'ai  pas  très  bien  com- 
pris. (Rires.) 

M>  Labori.  —  Je  ne  sais  pas  si  je  pose  ici  une  question  à 
laquelle  le  témoin  pourra  répondre.  Je  voudrais  d'abord  deman- 
der ceci  :  M.  le  colonel  Picquart  sait-il  que  M.  le  commandant 
Esterhazy  a  été  l'objet  de  notes  extrêmement  favorables,  qui 
ont  été  lues  au  Conseil  de  guerre? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  .l'ai  vu  certaines  de  ces  notes 
dans  les  journaux.  Je  les  ai  même  lues  avant  le  Conseil  de 


—  :H'j  - 

guerre;  j'en  ai  été  extrêmement  étonné,  parce  que  les  dossiers 
du  personnel  sont  essentiellement  confidentiels. 

Maintenant,  il  y  a  une  chose  qui  m'a  étonné  aussi.  On  a 
parlé  de  citations;  eh  bien!  je  sais  que  le  général  Guerrier, 
chef  de  M.  le  commandant  Esterhazy,  à  Rouen,  a  fait  rayer  des 
états  de  service  de  cet  officier  une  citation  qui  s'y  trouvait 
indûment. 

AI''  Labori.  —  Si  je  comprends  bien,  ce  serait  une  citation  à 
l'ordre  du  jour  de  l'armée. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Une  citation  pour  faits  de  guerre 
en  Tunisie,  dont  ont  parlé  les  journaux. 

Me  Labori.  —  Il  se  trouverait  alors  dans  les  états  de  services 
de  Al.  le  commandant  Esterhazy  une  citation  élogieuse. 

AI.  le  colonel  Picquart.  —  Pour  faits  de  guerre  en  Tunisie. 
Le  général  Guerrier  m'a  dit,  à  moi,  —  il  est  prêt  à  en  témoi- 
gner, —  qu'il  avait  fait  rayer  cette  citation. 

Mc  Labori.  —  Cette  citation  constituerait  un  faux  ou  un  ren- 
seignement erroné.? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  ne  sais  pas  le  nom  qu'on  peut 
donner  à  cela.  (Mouvements  divers.) 

Ai''  Labori.  —  Est-ce  que  AI.  le  colonel  Picquart,  au  moment 
où  il  a  commencé  à  informer  contre  AI.  le  commandant  Ester- 
hazy, s'est  renseigné  sur  les  notes  de  cet  officier  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Non.  Je  n'ai  pas  osé  demander 
à  ce  moment-là,  le  registre  du  personnel,  parce  que,  le  chef  du 
service  des  renseignements  demandant  le  registre  du  personnel, 
c'eût  été  une  accusation  immédiate  contre  le  commandant  Ester- 
hazy. On  m'a  reproché  de  n'avoir  pas  dit  tout  de  suite  à  mes 
chefs  quels  étaient  mes  soupçons  ;  mais,  avant  de  porter  une 
accusation  grave  contre  un  officier,  j'ai  voulu  être  renseigné. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  l'agent  de  police  dont  parle  M.  le 
colonel  Picquart  est  encore  au  service  des  renseignements  au 
ministère  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  le  crois. 

Me  Labori.  —  Alors,  c'est  que  ses  déclarations  n'ont  pas  été 
suspectées,  n'ont  pas  été  considérées  comme  mensongères? 

M.    LE  COLONEL  PlCQUART.  —  Pas  du  tout. 

Ai"  Labori.  —  M.  le  commandant  Esterhazy  aurait  été  vu, 
avant  toute  dénonciation,  d'après  ce  que  nous  a  dit  M.  le  colonel 
Picquart,  dans  un  état  d'affolement  extraordinaire? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Oui,  vers  le  moment  de  la  publi- 
cation du  bordereau  par  le  Matin;  c'est  cet  agent  qui  m'en  a 
rendu  compte. 

Me  Labori.  —  C'était  justement  la  question  que  je  voulais 
poeer,  parce  que  Al.  le  colonel  Picquart  nous  avait  dit,  au  cours 
de  sa  déposition,  qu'il  pourrait  citer  le  nom  du  témoin  qui  l'avait 
vu.  C'est  donc  cet  agent  ? 

M.  LE  COLONEL  PlCQUART.  —  Oui. 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart  nous  a  dit  encore  une 
chose,  mais  je  voudrais  qu'il  précisât  sa  réponse.  Parmi  les  char- 


—  315  — 


ges  qu'il  avait  relevées  contre  M.  le  commandant  Esterhazy  se 
trouvait  celle-ci,  à  savoir  qu'un  document  du  dossier  secret 
s'appliquait  à  Esterhazy  beaucoup  plus  qu'à  un  autre  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  Ou'est-ce  que  c'est  que  ce  dossier  secret  ?  II  y 
a  donc  un  dossier  secre/  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Le  rapport  du  commandant 
Ravary  en  parle. 

M°  Labori.  —  Et  c'est  précisément  pour  cela,  puisque  nous  en 
sommes  au  rapport  Ravary,  que  je  suis  en  plein  dans  l'affaire 
qui  nous  préoccupe...  Ce  dossier  secret,  depuis  quand  existe-t-il  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  ne  pourrais  pas  vous  le  dire; 
mais  le  commandant  Henry  pourra  vous  donner  des  renseigne- 
ments à  ce  sujet. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  a  connu  ce 
dossier  quand  il  était  au  service  des  renseignements  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  savais  qu'il  existait,  mais  je 
n'en  ai  pris  connaissance,  pour  la  première  fois,  que  lorsque  je 
Fai  demandé  à  M.  Gribelin,  à  la  lin  d'août  1896. 

Me  Labobi.  —  Ce  dossier  existait-il  avant  l'arrivée  de  M.  le 
colonel  Picquart  au  service  des  renseignements  ? 

M.  LE  COLONEL  PlCQUART.   —  Oui. 

M"  Labobi.  —  Est-ce  qu'il  existait  en  1894  ? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Je  n'en  sais  rien...  Comment?... 
s'il  existait,  constitué...  ? 

Me Labobi.  —  Plus  ou  moins  complet  ?..  Car,  cela  résulte  de 
la  déposition  du  général  deBoisdelïre,  qui  a  parlé  de  documents 
antérieurs  et  postérieurs  à  la  condamnation  de  1894.  Mais,  en 
principe,  M.  le  colonel  Picquart  sait-il,  —  s'il  ne  le  sait  pas,  il 
peut  avoir  une  opinion  là-dessus,  —  sait-il  qu'un  dossier  secret 
existait  en  1894  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  crois  qu'il  existait;  mais,  je 
vous  le  répète,  le  colonel  Henry  pourra  vous  donner  des  rensei- 
gnements plus  précis  à  cet  égard.  Je  n'ai,  quant  à  moi,  connu 
ce  dossier  que  vers  la  lin  du  mois  d'août  1896. 

Me  Labobi.  —  Ici,  je  vais  poser  une  question  que  je  désire 
bien  préciser;  je  ne  demande  pas  à  M.  le  colonel  Picquart  ce 
que  contient  le  document  dont  il  a  parlé  et  qui  s'appliquerait  à 
Esterhazy;  je  lui  demande  quelle  est  sa  nature;  est-ce  une 
lettre,  est-ce  une  pièce  ?. . .  Peut-il  nous  répondre  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Ce  sont  là  des  choses  tout  à 
fait  secrètes.  Je  désirerais  beaucoup  parler  à  cet  égard;  seule- 
ment je  considère  que  je  ne  puis  pas  le  faire  sans  être  délié 
du  secret  professionnel  par  M.  le  Ministre  de  la  guerre.  S'il  veut 
bien  m'en  délier,  je  parlerai:  sinon,  je  ne  parlerai  pas. 

Me  Labobi.  —  Monsieur  le  Président  veut-il  me  permettre  de 
faire  très  rapidement  une  observation  à  M.  le  colonel  Picquart. 
Je  crois  qu'ici,  j'ai  déjà  eu  l'honneur  déposer  la  question  à  M.  le 
général  de  Boisdeffre. ..,  il  ne  saurait  être  question  du  secret 
professionnel,   c'est   beaucoup    plutôt    le    secret    d'Etat...    Il 


—  31(3  — 

me  semble  que  M.  le  colonel  Picquart  n'est  nullement  lié  par 
ce  secret  et  j'insiste  auprès  de  lui  pour  qu'il  réponde. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  maintiens  ma  réponse. 

M1'  Labori.  —  Alors,  monsieur  le  Président,  voulez-vous  me 
permettre  de  vous  demander  de  prier  M.  l'Avocat  général  de 
porter  officiellement  la  demande  de  M.  le  colonel  Picquart  à  la 
connaissance  de  M.  le  Ministre  de  la  guerre? 

M.  le  Président.  —  M.  l'Avocat  général  fera  ce  qu'il  croira 
devoir  faire;  mais  la  Cour  n'a  pas  à  statuer  là-dessus. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M:  le  colonel  Picquart  a  vu  l'ori- 
ginal du  bordereau  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —Je  cherche  dans  mes  souvenirs.. 
Je  crois  que  oui,  mais  j'ai  vu  surtout  les  reproductions  pho- 
tographiques qui  circulaient... 

Me  Labori.  —  Qui  circulaient,  où?...  Est-ce  dans  les  bureaux 
de  la  guerre? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Oui. 

Me  Labori.  —  Il  en  a  donc  été  fait  des  reproductions  offi- 
cielles? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  ces  photographies  ont  été  mises 
entre  les  mains  des  experts  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  le  crois,  mais  je  ne  puis 
l'affirmer;  je  n'étais  pas  au  Service  à  ce  moment-là. 

M*'  Labori.  —  En  tout  cas,  ce  qui  est  certain,  c'est  qu'on  a 
fait  des  photographies  du  bordereau  dans  les  bureaux  de  la 
guerre,  qu'on  les  a  faites  officiellement,  qu'elles  ont  une 
valeur  officielle. 

Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  considère  que  le  bordereau 
qui  a  été  publié  par  le  Matin,  le  10  novembre  1896,  diffère 
essentiellement,  comme  un  faux  de  l'original  authentique,  du 
bordereau  véritable  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Il  en  diffère  si  peu.  qu'on  se 
demandait  d'où  pouvait  venir  l'indiscrétion. 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart  voudrait-il  nous  dire, 
s'il  le  peut,  en  combien  de  fragments  était  déchiré  le  petit 
bien  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  ne  saurais  dire  le  nombre, 
mais  il  y  en  avait  beaucoup  :  il  y  avait  des  petits  morceaux  qui 
n'étaient  pas  plus  gros  que  l'ongle. 

Me  Labori.  —  Ce  petit  bleu,  M.  le  colonel  Picquart  l'a  fait 
reconstituer? 

M.  LE  COLONEL  PlCQUART.  —  Oui. 

M"  Labori.  -  Et  sur  quoi  M.  le  colonel  Picquart  voulait-il 
faire  disparaître  les  traces  de  collage? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Mais  sur  la  photographie. 

M>  Labori.  —  Et,  avec  quelque  soin  que  les  photographies 
eussent  été  prises,  est-ce  qu'on  aurait  pu  faire  disparaître  les 
traces  de  collage  sur  l'original  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Il  ne  s'agissait  pas  de  faire  dis- 


—  317  — 

paraître  les  traces  sur  l'original.  L'original  n"a  jamais  été 
modifié;  une  fois  collé,  on  n'y  a  plus  touché.  Ce  n'est  que  sur 
les  photographies  que  je  désirais  faire  disparaître  ces  traces  de 
collage  qui  étaient  très  nombreuses  et  rendaient  l'épreuve  peu 
claire  ;  et  puis,  il  y  avait  aussi  cette  raison  que  je  ne  voulais  pas 
que  tout  le  monde  sût  d'où,  par  quelle  voie,  il  nous  était  arrivé. 
Me  Labori.  —  En  1894,  —  ou  plutôt  ne  nous  reportons  pas  à 
cette  affaire  qui  pourrait  soulever  des  susceptibilités  :  —  mais, 
d'une  manière  générale,  est-ce  qu'on  estime  au  ministère  de  la 
guerre  que,  quand  on  poursuit  un  accusé,  on  ne  doit  pas  sou- 
mettre à  ses  juges  l'original  de  la  pièce  pour  laquelle  on  le 
poursuit  '! 

M.   LE  COLONEL  PlCQUART.  —  Si. 

Me  Labori.  —  C'est  donc  incontestablement  l'original  qu'on 
soumet  aux  juges? 

M.  LE  COLONEL  PlCQUART.  —  Oui. 

M"  Labori.  —  Par  conséquent,  si  les  juges  avaient  eu  à  sta- 
tuer, à  ce  moment-là,  sur  la  culpabilité  éventuelle  de  M.  le  com- 
mandant Esterhazy,  c'est  l'original  du  petit  bleu  qui  leur  aurait 
été  remis  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Certainement. 

Me  Labori.  —  Alors,  quelle  peut  avoir  été  la  portée 
des  accusations  dirigées  contre  M.  le  colonel  Picquart  au  point 
de  vue  des  retouches  faites  sur  la  photographie  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  ne  l'ai  pas  comprise. 

Mf>  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  connaît  le 
rapport  Ravary? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  le  connais. 

Mc  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  a  vu  le  docu- 
ment qu'on  appelle  le  document  libérateur? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Le  général  de  Pellieux  me  l'a 
montré. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  connaissait  le 
document  antérieurement.  ? 

M.  LE  COLONEL  PlCQUART.  —  Oui. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  ce  document  faisait  partie  du  dossier 
secret  1 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Ce  document,  c'est  celui  que  le 
colonel  Henry  prétend  avoir  vu  sur  ma  table,  et  vous  voyez  le 
lien  qu'on  met  entre  la  disparition  du  document  libérateur  et 
la  visite  de  Me  Leblois  dans  mon  bureau  ! 

Me  Labori.  —  Mais  ce  document  n'est-il  pas  la  copie  de  celui 
auquel  il  a  été  fait  allusion  dans  Y  Eclair  du  15  septembre 
1896? 

M.  le  colonel.  Picquart.  —  Je  viens  de  répondre,  puisque 
c'est  la  pièce  où  se  trouvent  ces  mots  :  «  Cette  canaille 
de  D...  » 

Me  Labori.  —  A  ce  moment,  M.  le  colonel  Picquart  a  été  ému 
de  la  publication,  il  nous  en  a  parlé  dans  sa  déposition  ;  n'a-t-il 
pas  demandé  une  enquête  ? 


—  318  — 

M.  le  colonel  Picquart  .  —  J'ai  demandé  une  enquête  par 
écrit. 

Me  Labori.  —  L'a-t-on  faite? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  ne  crois  pas  qu'on  l'ait  faite  ; 
en  tous  cas,  on  m'a  dit  :  On  ne  peut  pas  faire  cela...  Je  deman- 
dais même  que  l'on  lit  faire  une  saisie  dans  les  bureaux  du 
journal. 

M0  Labori.  —  Est-ce  que  le  fait  de  livrer  une  pièce  de  cette 
nature  n'est  pas  un  fait  d'une  gravité  exeptionnelle  ? 

M.  le  Colonel  Pigquart. — L'article  de  Y  Eclair  ne  parlait 
que  de  la  pièce,  et  même  il  en  parlait  d'une  façon  incomplète, 
ou,  plutôt,  d'une  façon  trop  complète.... 

Me  Labori.  —  Mais  le  fait  même  de  parler  d'une  pareille  pièce, 
de  la  part  de  ceux  qui  en  ont  eu  connaissance  à  raison  de 
leurs  fonctions,  ne  constitue-t-il  pas  un  fait  de  la  plus  haute 
gravité? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Oui. 

M.  Labori.  —  Si  M.  le  colonel  Picquart  l'avait  commise,  ou 
l'avait  pu  commettre,  estime-t-il  que,  pendant  une  seconde 
encore,  on  l'aurait  maintenu  à  la  tête  du  service  si  important 
des  renseignements,  dont  il  était  le  chef? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Assurément  non. 

M°  Labori.  —  Comment  M.  le  colonel  Picquart  explique-t-il 
que  l'enquête  n'ait  pas  été  faite  ou  n'ait  pas  abouti  ? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  On  ne  voulaitpeut-être  pas  faire 
de  bruit  autour  de  cette  affaire . 

Me  Labori. — Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  a  entendu 
parler  d'une  certaine  dame  voilée,  à  propos  de  l'alfaire  Ester- 
hazy  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'ai  lu  cela  clans  les  journaux. 

Me  Labori  —  Est-ce  que  cette  dame  voilée  ne.  signe  pas 
Speranza,  ou,  tout  au  moins,  est-ce  que  ce  nom  peut  lui  être 
appliqué  ?  n'est-ce  pas  le  même  que  celui  dont  étaient  signés 
une  lettre  et  un  des  télégrammes  adressés  à  M.  le  colonel  Pic- 
quart ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Parfaitement,  la  lettre  et  le  télé- 
gramme en  question  étaient  signés  Speranza. 

Me  Labori.  — Maintenant,  j'aborde  un  autre  ordre  d'idées  : 
j'arrive  aux  lettres  du  général  Gonse...  Est-ce  que  M.  le  colonel 
Picquart  ne  s'est  pas  opposé  toujours  à  leur  publication  1 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Oui,  de  la  façon  la  plus 
absolue. 

Me  Labori.  —  Et  cependant,  est-ce  qu'au  point  de  vue  moral, 
et,  en  raison  des  accusations  de  toute  nature,  d'un  caractère 
infamant,  qui  étaient  portées  contre  lui,  la  publication  de  ces 
lettres  ne  pouvait  pas  avoir  une  importance  considérable  ? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Je  n'ai  pas  à  le  rechercher,  mais 
j'ai  agi  de  la  façon  la  plus  énergique,  auprès  des  personnes  qui 
en  avaient  pris  copie,  pour  qu'elles  ne  publient  pas  ces  lettres. 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart  voudrait-il  nous   dire, 


—  3J9  — 

ou  nous  redire,  à  quelle  époque  il  est  allé  chez  vl  .  Leblois  pour 
la  première  fois? 

M.  le  colonel  Pigqu art.  — Pour  lui  parler... 

Me  Labori.  — Je  veux  dire  l'époque  à  laquelle  M.  le  colonel 
Picquart  a,  pour  la  première  fois,  parlé  à  M.  Leblois  des  choses 
personnelles  dont  il  est  question  aujourd'hui,  au  sujet  des 
indiscrétions  commises  1 

M.  le  colonel  PicQE  \itT.  —  C'est  au  mois  de  juin  1897. 

Me  Labori.  — Par  conséquent,  M.  le  colonel  Picquart  affirme 
qu'il  est  faux  qu'en  1896,  et  notamment  au  mois  de  novembre, 
il  ait  communiqué  à  M.  Leblois  quoique  ce  soit  qui  eût  trait  aux 
affaires  dont  nous  nous  occupons  aujourd'hui  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  De  la  façon  la  plus  absolue? 

Me  Labori.  —  Maintenant,  M.  le  colonel  Picquart  voudrait-il 
nous  expliquer  dans  quelle  intention,  dans  quel  dessein  et  pour- 
quoi il  est  allé  chez  M.  Leblois  en  1897? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'ai  été  chez  M.  Leblois,  comme 
je  l'ai  déjà  dit,  après  la  réception  de  cette  lettre  du  colonel 
Henry,  qui  était  menaçante  pour  moi,  qui  m'accusait  après 
enquête  —  le  mot  est  dans  la  lettre  —  de  faits  très  graves 
dont  je  n'étais  pas  coupable. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  n'a  pas  été, 
au  cours  de  sa  mission,  l'objet  de  paroles  fort  amicales  et  flat- 
teuses de  la  part  de  M.  le  général  Gonse? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  La  correspondance  du  général 
Gonse  était  toujours  conçue  dans  les  termes  les  plus  amicaux. 

Me  Labori.  —  Est-ce  qu'on  ne  traitait  pas  M.  le  colonel  Pic- 
quart, pendant  ce  temps,  avec  les  plus  grands  égards?  Lui 
facilitait-on  les  démarches  qu'il  pouvait  avoir  à  faire,  au  point 
de  vue  des  dépenses  qu'elles  comportaient...? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  De  la  façon  la  plus  complète. 

Me  Labori.  —  ...  lui  faisant  comprendre  que  si  des  indemnités 
lui  étaient  nécessaires,  notamment  à  raison  de  son  changement 
d'uniforme,  tout  lui  serait  payé  largement  ? 

Ne  lui  offrait-on  pas  d'expédier  ses  chevaux  d'un  endroit  à 
l'autre,  sans  qu'il  eût  à  revenir  à  Paris  ou  à  faire  des  démar- 
ches, et  tout  cela  aux  frais  du  ministère  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  On  a  eu  les  plus  grands  égards 
pour  moi. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  commandant  Henry  était 
encore  commandant,  en  juin  1897,  quand  il  écrivait  sa  lettre  à 
M.  le  colonel  Picquart?  ' 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Oui. 

M'1  Labori.  — Gomment  M.  le  colonel  Picquart  explique-t-il 
que  Ai.  le  commandant  Henry  lui  ait  écrit  à  lui,  qui  était  son 
chef,  cette  lettre  menaçante  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  C'est  justement  cela  qui  nra  fait 
penser  qu'il  y  avait  quelque  chose  de  très  grave  ;  car  autrement 
il  était  inadmissible  qu'un  subordonné  pût  écrire  une  pareille 
lettre. 


—  320  — 

Me  Labori.  —  Il  ne  l'aurait  donc  écrite  que  parce  qu'il  se 
sentait  soutenu? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  En  tout  cas,  il  croyait  avoir 
quelque  chose  de  très  grave  contre  moi. 

Me  Labori.  —  Mais,  en  tout  cas,  dans  les  faits  qu'on  impute 
à  M.  le  colonel  Picquart  aujourd'hui,  y  en  a-t-il  qui  sont  posté- 
rieurs à  1896?  car  tous  les  faits  dont  nous  venons  de  parler  se 
placent  en  1896. 

M.  LE  COLONEL  PlCQUART.  —  Non. 

3,1e  Labori.  —  Il  n'y  en  a  pas...  Est-ce  que  tous  les  agisse- 
ments de  M.  le  colonel  Picquart  n'étaient  pas  à  la  connaissance 
de  tous  ses  chefs  et  des  officiers  de  son  bureau  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Absolument. 

M«  Labori.  —  Pourquoi  alors  n'a-t-on  pas  eu  à  ce  moment-là 
l'attitude  qu'on  prend  depuis? 

M.  le  colonel  Pigquart.  — Je  n'en  sais  rien. 

Me  Labori.  —  Qui  a  succédé  à  M.  le  colonel  Picquart? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'ai  remis  le  service  au  général 
G-onse;  mais,  comme  il  est  difficile  que  le  sous-chef  d'jJat-maj  or 
général  soit  à  la  tête  de  ce  service,  car  ses  hautes  fonctions  sont 
déjà  fort  chargées,  je  crois  que  c'est  le  commandant  Henry  qui 
en  remplit  les  fonctions. 

M1  Labori.  —  Est-ce  que,  dans  un  cas  aussi  grave  que  celui 
de  M.  le  commandant  Esterhazy,  au  moment  où  le  chef  des  ren- 
seignements était  sur  la  voie  d'une  grave  inculpation  de  trahi- 
son, est-ce  que,  dis-je,  l'arrestation  de  M.  le  commandant  Ester- 
hazy n'était  pas  une  mesure  presque  nécessaire  pour  arriver  à 
la  découverte  de  la  vérité? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  C'était  mon  avis  ;  mais  mon  avis 
ne  devait  pas  prévaloir.  J'avais  des  chefs  qui  pouvaient  avoir 
une  autre  façon  de  voir. 

Me  Labori.  —  Mais,  sans  arrêter  un  officier,  ne  serait-il  pas 
possible  de  le  mettre  en  surveillance  ?  Ne  serait-il  pas  possible 
de  s'assurer  en  quelque  sorte  de  sa  personne  et  de  le  garder  à 
vue,  de  manière  à  ne  pas  lui  permettre  de  se  livrer  aux  agisse- 
ments les  plus  repréhensibles  et  de  se  mettre  à  l'abri  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Certainement.  Esterhazy  avait  à 
son  actif  de  quoi  être  mis  aux  arrêts  de  rigueur...  et  même  de 
forteresse.  {Rires.) 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart  n'agissait-il  pas,  dans 

*  tout  ce  qu'il  a  fait  à  l'égard  de  M.  Esterhazy,  en  1896,  en  vertu 

d'un  mandat,  et  à  la  connaissance  de  ses  chefs,  —je  ne  dis  pas 

d'un  mandat  spécial,  mais  en  vertu  d'un  mandat  ;  d'un  mandat 

général  qui  relevait  de  sa  situation  même  et  de  ses  fonctions  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Sauf  la  toute  première  partie  de 
mon  enquête  sur  Esterhazy,  avant  que  je  ne  fusse  bien  fixé  sur 
l'accusation  de  trahison  à  porter  contre  cet  officier,  j'ai  toujours 
agi  en  rendant  compte  à  mes  chefs  ;  je  n'ai  pas  toujours  rendu 
compte  à  mes  chefs  directs,  j'ai  quelquefois  sauté  un  échelon 
mais  j'ai  toujours  rendu  compte  à  l'un  de  mes  chefs. 


—  3-21  — 

Me  Labori.  — Je  voudrais  maintenant,  Monsieur  le  Président, 
si  vous  me  le  permettez,  soumettre  h  M.  le  colonel  Picquart  un 
certain  nombre  de  points  qui  ont  été  examinés  dans  l'audience 
d'hier  et  dans  l'audience  d'aujourd'hui,  en  présence  de  certains 
témoins  qui  sont  en  contradiction  manifeste  avec  lui.  Je  vou- 
drais d'abord  m'occuper  de  la  déposition  de  M.  le  général  de 
Boisdeffre. 

M.  le  colonel  Picquart  aurait  été,  dit  M.  de  Boisdeffre,  -  -je  lis 
d'ailleurs  la  sténographie,  —  «  dans  un  état  d'esprit  qui  ne  lui 
permettait  pas  de  s'occuper  d'une  façon  aussi  satisfaisante  qu'il 
le  fallait  de  son  service,  il  était  absorbé  par  une  seule  idée  ;  le 
ministre  a  pensé  qu'il  était  intéressant  de  lui  donner  une  mis- 
sion extérieure  qui  lui  permît  de  rentrer  dans  des  conditions 
d'esprit  normales .  » 

Est-ce  que  jamais  on  a  objecté  à  M.  le  colonel  Picquart  qu'il 
n'était  pas  en  état  de  remplir  son  service? 

M.  le  col<  >nel  Picquart.  —  On  m'a  bien  dit  que  j'avais  une 
idée  fixe  :  mais  je  crois  avoir  rempli  mon  service  comme  d'ha- 
bitude. Je  sais  même  qu'une  fois,  on  m'a  dit  :  «  Mais  ne  vous 
occupez  pas  toujours  de  cette  affaire...!  »  Je  crois  avoir  dit  tout 
à  l'heure  que  je  m'occupais  de  beaucoup  d'autres  choses:  je 
m'occupais  beaucoup  de  cette  affaire,  avec  persévérance,  mais 
non  pas  d'une  façon  absolue. 

Me  Labori.  —  Et  pourquoi  M.  le  colonel  Picquart  s'occupait-il 
de  cette  affaire  d'une  façon  incessante  ? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Parce  que  je  la  jugeais  très 
importante. 

Me  Labori.  —  Obéissiezvous,  en  vous  en  occupant,  à  un 
devoir  de  conscience  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Certainement. 

Me  Labori.  —  Et  si  vous  avez  continué  à  vous  en  occuper, 
était-ce  parce  que  vous  obéissiez  à  un  devoir  de  conscience  ? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Absolument. 

Me  Labori.  —  Avez-vous  senti  qu'en  vous  occupant  de  cette 
affaire,  vous  alliez  contre  votre  carrière  militaire  et  contre  vos 
intérêts  ? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Mon  Dieu  !...  Oui. 

Me  Labori.  —  Vous  avez  cependant  continué  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Oui,  mais  je  n'avais  pas  l'opposi- 
tion absolue  de  mes  chefs  ;  je  sentais  que  je  n'étais  pas  en  com- 
munion d'idées  complète  avec  eux,  mais  ils  ne  me  disaient  pas 
de  m'arrêter  ;  sans  cela,  j'aurais  rempli  mon  devoir  d'officier,  je 
me  serais  arrêté.  Je  ne  sais  pas  trop  ce  que  j'aurais  fait  après..., 
mais  je  me  serais  arrêté. 

Me  Labori.  —  Il  a  été  un  moment  où  M.  le  colonel  Picquart 
s'est  senti  encouragé  ? 

M.  LE  COLONEL  PiGQUART.  —  Oui. 

Me  Labori.  —  Puis,  à  un  moment  donné,  cette  disposition 
favorable  de  vos  chefs  a  changé  ? 

il 


322  

M.  le  colonel  Pioqu art.  —  Oui,  mais  il?  ne  m'ont  pas  dit 
de  m'arrêter. 

Me  Labori.  —  Cependant.  M.  le  colonel  Picquart  a  senti  que 
les  dispositions  de  ses  chefs  n'étaient  pas  les  mêmes? 

M.  legolonel  Picquart*.  —  De  certains  de  mes  chefs. 

M"  Labori.  — A  ce  moment-là,  M.  le  colonel  Picquart  ne  pou- 
vait ignorer,  et  il  a  dû  le  comprendre,  qu'en  se  heurtant  aux 
sentiments  de  ses  chefs,  il  pouvait  briser  son  admirable  car- 
rière. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Mon  Dieu!...  Je  répète  que,  si 
on  m'avait  donné  l'ordre  de  cesser,  j'aurais  cessé:  je  sentais 
simplement  que  ce  n'était  pas  très  agréable;  j'ai  continué  tout 
<!'■  même  parce  que  j'ai  pensé  que  c'était  mon  devoir;  je  n'au- 
rais cessé  que  sur  un  ordre  formel...  Je  le  répète,  je  ne  sais  pas 
ce  que  j'aurais  fait  ensuite,  mais  j'aurais  cessé. 

Me  Labori.  —  Cet  ordre  formel,  M.  le  lieutenant-colonel  Pic- 
quart ne  Ta  jamais  reçu  ? 

M.  LE  COLONEL  PlCQUART.  —  Non. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  colonel  Picquart  sait  il  les  expli- 
cations que  M.  le  général  Gonse  donne  de  sa  correspondance, 
correspondance  qui  a  été  analysée,  publiée  dans  un  journal, 
ou  dans  certains  journaux,  et  dont  a  parlé  M.  Scheurer-Kest- 
ner  à  la  barre,  ce  qui  fait  que  cette  correspondance  appartient 
à  la  justice? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  n'en  ai  pas  une  idée  très 
nette. 

Me  Labori.  — Eh  bien!  je  vais  demander  à  M.  le  colonel 
Picquart  la  permission  de  lui  faire  connaître  les  explications 
de  M.  le  général  Gonse  : 

Mes  lettres,  a-t-il  dit,  avaient  un  seul  but,  —  je  ne  les  réciterai  pas, 
puisqu'un  journal  les  a  publiées  ce  matin,  —  elles  n'avaient  qu'un 
but,  rechercher  si  le  commandant  Esterhazy  était  réellement  cou- 
pable. 

Puis,  plus  loin  : 

Il  n'entrait  pas  dans  ma  pensée  de  demander  au  colonel  Picquart 
de  revenir  sur  l'affaire  Dreyfus  ;  c'était  l'affaire  Esterhazy,  seule,  qui 
était  en  cause  dans  ces  lettres. 

Voilà  ce  que  je  tenais  à  établir. 

Voilà  ce  que  disait  M.  le  général  Gonse  à  l'audience  d'avant- 
hier,  et,  à  l'audience  d'hier,  M.  le  général  Gonse,  tenant  à  pré- 
ciser ses  déclarations  au  suj<-t  de  ces  lettres,  les  reprenait. 

il  disait  encore  —  c'est  le  point  que  je  me  permets  de 
signaler  au  témoin  : 

Je  lui  ai  dit  alors  :  «  Il  faut  distinguer  les  deux  affaires,  d'une  part 
celle  du  capitaine  Dreyfus  et  de  l'autre  celle  du  commandant  Ester- 
hazy. et  ne  s'occuper  que  de  l'affaire  Esterhazy  »  et  je  lui  dis  que  s'il 


—  323  — 

était  sûr  d'avoir  un  traître  sous  la  main,  il  fallait   le  poursuivre   et 
arriver  à  la  découverte  de  la  vérité. 

Je  demande  au  témoin  :  Est-ce  que  le  bordereau  attribué  en 
1894  au  capitaine  Dreyfus  n'était  pas  la  base  de  l'accusation, 
ou  de  la  présomption  do  culpabilité  qui,  aux  yeux  de  M.  le 
colonel  Picquart,  pesait  sur  Esterhazy,  base  plus  solide  même 
que  la  dépêche,  le  petit  bleui 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Pour  moi,  c'était  la  base  la  plus 
sérieuse. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  en  avait  l'ait 
part  à  M.  le  général  Gonse  ? 

M.  le  colonel  Picouart  .  —  Parfaitement. 

Me  Labori. —  Gomment  alors  M.  le  le  général  Gonse  pouvait-il 
dire  qu'il  fallait  distinguer  l'affaire  Dreyfus  de  l'affaire  Ester- 
hazy  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Gela,  il  me  l'a  dit,  c'est  très  juste; 
il  m'a  dit  qu'autant  que  possible  il  ne  fallait  pas  confondre, 
qu'il  fallait  continuer  l'affaire  Esterhazy,  mais  ne  pas  la  mêler 
à  l'affaire  Dreyfus . 

Me  Labori.  —  Mais  si  M.  le  commandant  Esterhazy  avait  été 
reconnu  être  fauteur  du  bordereau,  l'accusation  portée  de  ce 
chef  contre  Dreyfus  ne  tombait-elle  pas  nécessairement? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Oui,  c'est  pour  cela  que  je  n'ai 
jamais  bien  compris  cette  disjonction.  (Rires  clans  l'audi- 
toire.) 

Me  Labori.  —  M.  le  général  Gonse  parle,  dans  la  même  dépo- 
sition, de  documents  dont  il  était  question  relativement  à  M.  le 
commandant  Esterhazy  : 

Il  (c'est  le  colonel  Picquart)  me  disait,  notamment,  que  le  comman- 
dant Esterhazy  allant  sur  les  champs  de  tir  au  milieu  des  officiers 
d'artillerie,  leur  avait  demandé  des  renseignements  confidentiels  et 
secrets,  et  qu'il  leur  avait  fait  des  questions  indiscrètes  au  point  de 
vue  de  la  défense  nationale.  Le  colonel  Picquart  me  dit.  en  outre, 
que,  rentré  à  son  régiment,  il  avait  fait  copier  par  des  sous-officiers 
et  des  secrétaires  des  documents  confidentiels  ;  il  parlait  aussi  d'écri- 
ture; nous  n'en  parlerons  pas,  c'est  un  fait  connu. 

Sont-ce  les  documents  dont  il  est  question  dans  une  lettre  de 
M.  le  général  Gonse  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Très  probablement.  Puisque  le 
général  Gonse  ne  voulait  pas  que  je  m'occupe  de  l'affaire  Drey- 
fus, je  ne  devais  pas  faire  rechercher  si  Esterhazy  avait  fait 
copier  les  documents  cités  dans  le  bordereau,  mais  je  devais 
rechercher  si  Esterhazy  avait  fait  copier  d'autres  documents. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  a  eu  des  rap- 
ports directs  avec  M.  le  Ministre  de  la  guerre  Billot  ? 

M.  le  colonel  Picni  art.  —  Un  chef  du  service  des  rensei- 
gnements a  toujours  des  rapports  directs  avec  le  Ministre. 


—  324  — 

M°  Labori.  —  Mais  à  propos  de  cette  affaire? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Je  préfère  ne  pas  répondre  à  la 
question. 

Me  Labori.  — M.  le  colonel  Picquart  dit  que  M.  le  comman- 
dant Lauth  lui  reproche  d'avoir  conservé  par  devers  lui  le  dos- 
sier pendant  trop  longtemps,  ou  le  cornet  plus  exactement. . . 
Voici  la  sténographie  même  de  la  déposition  de  M.  le  comman- 
dant Lauth  : 

Le  passage  (du  rapport  de  M.  le  commandant  Ravary)  où  il  est 
dit  que  le  coloneJ  Picquart  avait  gardé  les  fragments  pendant  plus 
d'un  mois  n'est  pas  tout  à  fait  exact;  il  pouvait  s'être  écoulé  six  ou 
huit  jours... 

Et  ici  je  me  permets  de  faire  remarquer  que  le  rapport 
Ravary  dit  un  mois  ;  voilà  donc  un  rapport  officiel  qui  est  en 
contradiction  absolue  avec  l'observation  d'un  témoin.  Mais  il 
est  intéressant  de  retenir  la  déclaration  de  M.  le  commandant 
Lauth  sur  ce  point,  car  elle  est  absolument  conforme  à  ce  que 
nous  a  dit  M.  le  colonel  Picquart. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Mais  le  commandant  Lauth 
n'était  pas  chef  de  service;  j'étais  chef  de  service  et,  en  cette 
qualité,  j'avais  parfaitement  le  droit  de  recevoir  des  docu- 
ments et  de  les  garder  aussi  longtemps  que  bon  me  semblait. 

Me  Labori.  —  A  quel  titre  M.  le  commandant  Lauth  pouvait- 
il  s'étonner  que  M.  le  colonel  Picquart  eût  gardé  ces  documents 
pendant  quelques  jours? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Cela  provient  d'une  routine.  Je 
vous  ai  dit  qu'autrefois  le  commandant  Henry  repassait  direc- 
tement au  capitaine  Lauth,  après  en  avoir  trié  une  certaine 
partie,  les  pièces  en  langue  étrangère,  parce  que  le  comman- 
dant Henry  ne  connaît  pas  les  langues  étrangères. 

Me  Labori.  — M.  le  colonel  Picquart  sait-il  que  M.  le  comman- 
dant Lauth  a  porté  contre  lui  une  certaine  accusation  de  falsifi- 
cation de  documents? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  De  falsification  de  documents! 

M°  Labori.  —  Parfaitement;  et,  si  M.  le  colonel  Picquart  veut 
me  le  permettre,  je  vais  lui  lire  le  passage  de  la  déposition  de 
M.  le  commandant  Lauth;  il  verra  de  quoi  il  est  question. 

M.  le  commandant  Lauth  avait  d'abord  répondu  à  ce  qui  lui 
était  demandé  concernant  les  opérations  sur  le  petit  bleu;  puis  : 

Quant  au  point  de  savoir  la  manière  dont  j'ai  pris  la  question  à  ce 
moment,  je  répondrai  que  je  ne  l'ai  pas  prise  tout  à  fait  comme  une 
proposition  en  vue  de  me  faire  faire  un  faux...  Je  ne  l'ai  pas  prise 
tout  à  fait  comme  telle  à  ce  mo?neni-là<  Mais  j'ai  vu  depuis  l'usage 
que  le  colonel  Picquart  voulait  faire  de  ce  télégramme,  je  me  suis 
rappelé  alors  la  proposition  qui  m'avait  été  laite  et  je  me  suis  rap- 
pelé le  refus  que  j'avais  opposé  d'y  obtempérer. 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Le  refus  de  faire  quoi?  Quelle 
opération  ? 


.  .  ■.  )  - 


Me  Labori.  —  Voici  tout  le  passage... 

Voici  d'abord  la  question  que  je  posais  à  M.  le  commandant 
Lautli  : 

M>  Labori.  —  Je  désirerais  savoir  quelle  est  la  portée  exacte  des 
paroles  suivantes  du  commandant  Lauth  :  «  Je  n'ai  pas  ainsi  compris 
les  choses,  à  ce  moment-là .  »  Quelle  est  l'interprétation  que  donne 
M.  le  commandant  Lauth  ?  Est-ce  l'interprétation  de  ces  sentiments  à 
ce  mom,ent,-là,  ou  celle  d'aujourd'hui? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  A  ce  mome?it,  j'ai  refusé  absolu- 
ment et  d'une  voix  si  haute,  que  le  bruit  de  mon  refus  a  passé  à  tra- 
vers les  murs  et  qu'au  moment  où  je  suis  sorti  du  bureau  du  colonel, 
deux  de  mes  camarades  m'ont  demandé  :  «  Qu'y  a-t-il,  vous  venez  de 
vous  disputer?  »  Je  leur  répétai  ce  qui  venait,  de  se  [tasser. 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  arriver  à  une  grande  précision  dans  la 
réponse.  M.  le  commandant  Lauth  a  dit  :  «  à  ce  moment-là  ».  Je  lui 
demande  quelle  a  été  son  interprétation  à  ce  moment-là  et  si  elle 
était  la  même  que  celle  d'aujourd'hui.  Je  lui  demande  enfin  si  l'inter- 
prétation qu'il  nous  a  faite  dans  sa  réponse  est  celle  d'aujourd'hui 
ou  celle  d'alors? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  A  ce  mo?nent-là ,  le  colonel  Piequart 
voulait  me  faire  certiiier  que  cette  écriture,  que  je  ne  connaissais  pas, 
était  celle  d'une  personne  dont,  lui,  il  connaissait  fort  bien  l'écriture, 
et  pour  laquelle  il  ne  pouvait  pas  avoir  le  moindre  doute;  car  ces 
deux  écritures  n'étaient  pas  du  tout  semblables,  ni  comparables.  Je 
n'ai  pas  insisté,  parce  que  lui-même  n'a  pas  insisté,  et,  devant  mon 
refus,  l'incident  a  été  clos,  et  nous  nous  sommes  séparés  ainsi.  Je 
n'avais  pas  à  en  rendre  compte  à  mes  chefs;  je  n'en  ai  rendu  compte 
que  lorsqu'on  m'a  interrogé,  an  moment  des  enquêtes  à  propos  du 
commandant  Esterhazy. 

Il  en  résulte  donc,  et  la  déposition  de  M.  le  commandant 
Lauth  a  été  très  nette  à  cet  égard,  qu'il  accusait  M.  le  colonel 
Picquart  d'avoir  connu  l'écriture  du  petit  bleu  et  d'avoir 
exigé  que  M.  le  commandant  Lauth  certifiât  que  cette  écriture 
était  d'une  autre  personne,  ce  qui  était  inexact.  Gela  consti- 
tuerait manifestement  une  opération  frauduleuse,  la  piession 
d'un  chef  sur  un  subordonné  pour  arriver  à  ce  qu'il  certifiât 
comme  exact  un  fait  faux.  Je  pose  la  question  à  M.  le  colonel 
Picquart. 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  C'est  absolument  inexact.  Je 
m'élève  de  la  façon  la  plus  formelle  là  contre  ;  il  n'y  a  qu'à 
relire  quelle  a  été  ma  demande  au  commandant  Lauth.  Je  lui 
ai  dit  :  «  Vous  serez  là  pour  témoigner  de  qui  cela  vient;  vous 
savez  que  c'est  d'un  tel...  »  Et  il  me  répondit  :  «  Oh  !  non...  je 
vous  assure  en  mon  âme  et  conscience  que  je  n'ai  pas  cette 
écriture  dans  la  tête,  absolument  pas.  » 

Me  Labori,  au  Président  qui  parait  vouloir  interroger 
M.  le  colonel  Picquart.  —  Le  témoin  n'a-t-il  pas  encore 
quelque  chose  à  dire  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  dis  ceci  :  sur  quoi  se  base 
l'interprétation  du  commandant  Lauth  ? 


—  326  — 

M.  le  Président,  à  M.  le  colonel  Picquart.  —  Voulez-vous 
me  permettre  aussi  quelques  questions?  Est-ce  qu'à  un  moment 
donné  et  à  une  époque  qu'il  n'est  pas  possible  de  préciser,  vous 
n'étiez  pas  dans  votre  bureau  au  ministère,  ayant  à  côté  de 
vous  Me  Leblois,  et  sur  votre  table,  devant  vous,  n'y  avait- il 
pas  deux  dossiers,  l'un  concernant  les  pigeons-voyageurs, 
l'autre-  qui  était  dans  une  enveloppe,  cette  enveloppe  étant 
ouverte  sur  l'un  de  ses  côtés'/ 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Une  enveloppe  ouverte  sur  un 
de  ses  côtés? 

M.  le  Président.  —  Une  enveloppe  contenant  un  dossier? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Je  ne  m'en  souviens  pas,  mon- 
sieur le  Président. 

M.  le  Président.  —  Vous  rappelez-vous  avoir  fait  venir 
M.  Leblois  dans  votre  cabinet? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  A  quelle  époque,  vous  le  rappelez-vous? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Il  est  venu  au  printemps  de  1896, 
pour  deux  affaires,  une  affaire  Boullot  et  une  affaire  de  pigeons 
voyageurs,  sur  laquelle  je  vous  demanderai  de  dire  deux  mots. 

M.  le  Président.  —  J'allais  vous  le  demander  :  qu'est-ce  que 
ce  dossier  de  pigeons-voyageurs,  n'est-ce  pas  un  dossier 
secret  ? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Il  y  en  a  deux  :  l'un  qui  est  ren- 
fermé dans  un  carton,  qui  ne  contient  que  des  textes  relatifs 
aux  pigeons,  avec  quelques  articles  de  journaux  sur  la  colom- 
bophilie :  ce  sont  des  choses  qui  ne  sont  pas  secrètes;  c'est  ce 
dossier  que  j'ai  communiqué  à  M.  Leblois.  Maintenant,  il  y  aun 
autre  dossier  de  pigeons  voyageurs  qui,  lui,  est  absolument 
secret  ;  il  contient  des  renseignements  auxquels  M.  Leblois 
n'avait  rien  à  voir.  C'est  donc  le  premier  dossier...  et  justement, 
comme  il  y  avait  déjà  eu  confusion  sur  ce  point,  j'avais  demandé 
qu'on  apportât  au  Conseil  d'enquête  le  dossier  des  pigeons 
voyageurs  ;  et,  comme  par  hasard,  c'est  le  dossier  secret  qu'on 
a  apporté  f  {Rires.) 

M.  le  Président.  —  Vous  aviez,  à  côté  de  ce  dossier  de 
pigeons  voyageurs,  un  autre  dossier;  sur  ce  dossier  il  y  avait 
la  lettre  H  écrite  au  crayon  bleu... 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Vous  donnez,  Monsieur  le  Pré- 
sident, le  signalement  de  l'enveloppe  du  dossier  secret  ;  or, 
jamais  je  n'ai  eu  ce  dossier  sur  ma  table  quand  M.  Leblois 
était  là.  Du  reste,  il  y  en  a  une  raison  bien  simple;  ce  dossier 
n'a  été  entre  mes  mains  que  de  la  lin  d'août  au  commencent 
de  novembre,  et  M.  Leblois  a  quitté  Paris  le  5  août  pour  n'y 
rentrer  que  le  5  novembre. 

M.  le  Président,  à  VHuissicr-audicncier.  — Faites  appeler 
M.  Gribelin. 


327  — 


CONFRONTATION 

de  31.  le  lieutenant -colonel  Piequart  avec  lOI.  Gri- 
Im  lin.  le  commandant  Ravary,  le  commandant 
I, a  ut  li  et  le  g,énc»cal  de  Pc»I  lieux. 

M.  le  Président,  au  témoin  Gribelin. —  Avez-vous  entendu 
de  votre  place  les  explications  que  vient  de  nous  donner  M.  le 
co1  on el  Piequart? 

M.  <  rRIBELIN.  —  Oui. 

M.  le  Président.  —  Ou'avez-vous  à  y  répondre? 

M.  Gribelin.  — Je  suis  dans  l'obligation  de  donner  à  mon 
colonel,  non  pas  un  démenti,  cela  ne  serait  pas  poli,  mais  de  lui 
dire  qu'il  se  trompe...  Je  vais  répéter  ma  déposition  :  Je  suis 
rentré,  un  soir  d'octobre  1896.  dans  le  bureau  du  colonel  Pic- 
quart  pour  prendre  congé  ;  il  était  assis  à  sa  table  ayant  à  sa 
droite  le  dossier  des  pigeons  voyageurs  et  à  sa  gauche  le  dossier 
([ne  je  lui  avais  remis  entre  le  28  août  et  le  5  septembre  ;  il  était 
contenu  dans  une  enveloppe  qui  portait  le  paraphe  du  comman- 
dant Henry;  c'est  à  cela  que  je  l'ai  reconnu. 

M.  le  Président.  —  C'était  le  dossier  qui  vous  avait  été 
demandé  longtemps  auparavant? 

M.  Gribelin.  —  Le  colonel  me  l'avait  demandé  fin  août  ou 
commencement  septembre;  c'était  certainement  entre  le 28  août 
et  le  5  septembre,  puisque  j*étais  parti  en  permission  de  vingt 
jours,  accordée  par  le  colonel  le  5  septembre. 

M.  le  Président.  —  Y  avait-il  un  des  côtés  de  cette  enveloppe 
qui  était  ouvert  ? 

M.  Gribelin. — Au  momentoù  je  l'ai  remise,  je  ne  puis  affirmer 
qu'elle  était  fermée  ou  ouverte;  mais  quand  je  l'ai  vue,  il  y 
avait  un  côté  de  l'enveloppe  ouvert. 

M.  le  Président.  Vous  n'aviez  vu  aucune  pièce? 

M.  Gribelin.  —  Non.  Monsieur  le  Président,  le  dossier  était 
tout  fermé. 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  constaté  que  le  paraphe  du 
colonel  Henry...  (A  M.  le  colonel  Piequart)  Vous  entendez, 
colonel,  ce  que  dit  le  témoin? 

M.  le  colonel  Picquart.  Parfaitement,  Monsieur  le  Pré- 
sident. Voulez-vous  me  permettre  de  demander  au  témoin  en 
quoi  consiste  ce  paraphe? 

M.  Gribelin.  —  Il  y  avait  une  H  puis  un  signe...  et  ce  paraphe 
ressemble  à  sa  signature. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Il  y  a  là  une  question  de  date 
qui  m'étonne  beaucoup.  Jamais  je  n'ai  eu  ce  dossier  sur  ma 
table  quand  M.  Leblois  est  venu  me  voir,  par  la  raison  que  j'ai 
demandé  le  dossier  fin  août  ou  commencement  septembre  et 
que  je  ne  l'avais  plus  en  ma  possession  au  commencement  de 
novembre. 


—  328  — 

Oserais-je  vous  prier,  monsieur  le  Président,  de  poser  cette 
question  au  témoin  :  Se  souvient-il  comment  ce  dossier  a  été 
rendu  au  Service  ? 

M.  Gtribélin.  —  J'ai  dit  une  première  fois  que  je  croyais  que 
le  général  Gonse  lavait  repris  au  départ  du  colonel  Picquart  ; 
mais  le  général  Gonse  l'avait  repris  au  colonel  Picquart 
quelques  jours  avant  son  départ;  je  crois  que  c'est  le  12 
novembre. 

M.  le  colonel  Picquart..  —  Je  tiens  à  faire  remarquer  cela, 
parce  que  je  ne  crois  pas  à  la  mauvaise  foi  de  M.  Gribelin,  mais 
à  un  défaut  de  mémoire  ou  à  une  confusion  de  dossier  :  je  sais 
que  M.  Gribelin  est  un  parfait  honnête  homme. ., 

M.  le  Président.  — J'ai  demandé  tout  à  l'heure  des  rensei- 
gnements au  général  Gonse  et  il  a  donné  sur  son  compte  les 
meilleurs  renseignements. 

M.  le  colonel  Picquarï.  —  Je  ne  le  crois  pas  capable  de  com- 
mettre une  infamie;  mais  je  le  crois  capable  de  se  tromper. 

M.  Grirelln,  —  Vous  pouvez  croire  que,  ce  quejedis,  je  l'ai 
vu. 

M.  le  colonel  Picquart .  —  Mais,  moi,  je  dis  que  non. 

Me  Labori.  —  Voulez-vous  me  permettre,  monsieur  le  Prési- 
dent, de  vous  prier  de  demander  à  M.  Ravary  pourquoi  ce  fait 
ne  figure  pas  à  son  rapport? 

M.  le  Président,  à  M.  Ravary  qui  est  appelé  à  la  barre. 
—  Le  défenseur  me  prie  de  vous  demander  pour  quel  motif 
les  faits  dont  je  viens  de  parler  et  sur  lesquels  le  témoin 
vient  de  s'expliquer,  ne  figurent  pas  dans  votre  rapport? 

M.  le  commandant  Ravary.  —  C'est  que  le  colonel  Henry  a 
fait  une  déclaration  qui  se  trouve  tout  entière  dans  sa  déposi- 
tion ;  il  a  dit  qu'en  entrant  un  soir  chez  le  colonel  Picquart,  il 
avait  vu  assis  à  gauche  M.  Leblois,  à  droite  le  colonel,  qu'au 
milieu  d'eux  se  trouvait  un  dossier  secret  et  qu'une  pièce  était 
étalée  sur  laquelle  il  y  avait  :  «  Cette  canaille  de  D...  »  ;  c'est 
la  déposition  exacte  du  commandant  Henry. 

M.  le  Président,  cherchant  du  regard  clans  V auditoire .  — 
M.  le  colonel  Henry  est-il  ici? 

M(î  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président  se  rappelle  que  le 
colonel  Henry  était  souffrant... 

M.  le  Président.  —  Mais  il  devait  revenir... 

M.  L'Huissier  audiencier.  —  M.  le  général  Gonse  dit  qu'il 
pourra  venir  demain. 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  que  M.  le  commandant  Ravary  ne 
s'en  allât  pas  parce  qu'il  peut  être  utile...  Voici  ce  qu'on  lit  dans 
son  rapport  : 

Un  soir  que  le  colonel  Henry,  de  retour  à  Paris,  était  rentré  chez 
le  colonel  Picquart,  il  aperçut  M.  Leblois,  avocat,  qui  lui  faisait  de 
nombreuses  visites;  ils  étaient  assis  à  son  bureau  compulsant  le 
dossier  secret,  et  une  feuille  comportant  les  mots  «  Cette  canaille  de 
D...  »  était  sortie  du  dossier  et  étalée  sur  le  bureau. 


-  329  - 

(  )r.  M.  le  colonel  Henry  n'a  rien  dit  de  pareil,  hier.  On  a  fait 
venir  M.  Gribelin  qui,  lui,  a  vu  le  dossier  non  ouvert,  et  ensuite 
nous  retrouvons  le  mélange  des  deux  personnages,  M.  le  colo- 
nel Henry  et  M.  Gribelin,  avec  une  autre  version... 

M.  le  Président.  —  Il  serait  préférable  d'attendre  le  colonel 
Henry... 

M.  le  commandant  Ravary.  —  Il  y  a  ici  le  greffier  qui  était 
avec  moi  et  qui  pourrait  témoigner  de  la  chose... 

Me  Labort.  —  Il  ne  s'agit  pas  de  savoir  si  c'est  vrai  ou  pas 
vrai;  je  ne  me  permets  de  douter  de  la  parole  d'aucun  témoin, 
mais  j'ai  le  droit,  quand  je  me  trouve  en  face  de  membres  du 
Parquet  militaire,  d'examiner  la  manière  dont  sont  faits  les 
documents  officiels  qui  émanent  d'eux;  eh  bien  !  je  constate  une 
singulière  contradiction  î 

On  attache  aujourd'hui  à  la  déposition  de  M.  Gribelin  une 
importance  que  nous  voyons...  M.  le  commandant  Ravary 
n'attachait  pas  moins  d'importance  au  fait  Henry.  Or,  du  fait 
Henry,  on  n'en  a  pas  déposé  :  du  fait  Gribelin,  on  n'enapasparlé; 
je  demande  à  M.  Ravary,  aujourd'hui,  de  nous  dire  pourquoi 
cette  singulière  composition  de  son  rapport  sur  ce  point. 

M.  le  commandant  Ravary.  —  Les  faits  que  je  viens  de  rela- 
ter tout  à  l'heure  étaient  suffisants  pour  montrer  l'incorrection 
de  la  conduite  du  colonel  Picquart  dans  cette  affaire.  (Bruyants 
murmures  dans  V auditoire.) 

Me  Labori.  —  Je  prie  MM.  les  jurés  de  retenir  les  paroles  que 
M.  Ravary  a  prononcées...  et  je  veux  dire  en  passant  qu'on 
semble,  dans  cette  affaire,  avoir  un  peu  trop,  d'une  manière 
générale,  procédé  de  la  sorte.  Il  s'agit  de  savoir  ici,  non  pas  si 
un  fait  est  de  nature  à  porter  atteinte  à  l'honneur  d"un  homme, 
mais  s'il  est  vrai.  Or,  quani  j'arrive  à  montrer  qu'il  n'est  pas 
vrai,  M.  Ravary  me  montre  qu'il  est  déshonorant  pour  M.  Pic- 
quart.  Voilà  toute  la  question. 

M.  le  commandant  Ravary.  —  Voulez-vous  me  permettre 
d'ajouter  un  mot.  J'avais  à  faire  le  procès  du  commandant  Ester- 
hazy.  et  l'accusation  portée  contre  lui  était  basée  sur  deux  faits  : 
sur  une  identité  d'écriture  et  sur  une  carte-télégramme.  Eh  bien  ! 
la  carte-télégramme,  pour  lui  donner  un  caractère  d'authenticité, 
il  fallait  au  moins  chercher  les  circonstan<  es  mystérieuses  dans 
lesquelles  elle  avait  été  trouvée  ;  il  a  fallu  par  conséquent  m'en- 
quérir  auprès  de  tous  les  officiers  d'Etat-major  du  bureau  des 
renseignements,  pour  savoir  quels  avaient  été  les  agissements 
de  M.  le  colonel  Picquart,  et  c'est  ainsi  que  j'ai  été  amené  à 
savoir  la  visite  de  M.  Leblois  à  M.  le  colonel  Picquart. 

Me  Labori.  —  Je  crois  que  le  témoin  ne  comprend  pas,  mais 
cela  n'a  pas  d'importance.  [Murmures.)  Ce  sont  MM.  les 
jurés  qui  doivent  comprendre  ;  les  témoins,  il  suffit  qu'ils  soient 
de  bonne  foi  et  sincères. 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  j'ai  une  question 
à  poser  sur  l'incident.  M.  le  colonel  Picquart  a  dit  qu'il  avait 
pour  M.  Gribelin... 


°30 


ool 


M.  le  colonel  Picquart.  —  La  plus  grande  estime. 

Me  Clemenceau.  -  Je  voudrais  lui  demander  quelle  opinion 
il  a  sur  M.  Leblois. 

M.  le  Président.  —  Voyons,  c'est  l'ami  de  M.  le  colonel  Pic- 
quart  ! 

M.  le  colonel  Picquart.  —  C'est  un  vieil  ami  dans  la  loyauté 
duquel  j'ai  la  plus  grande  confiance. 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  le  croit-il  capable  d'une 
infamie  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Absolument  pas. 

Me  Clemenceau.  —  Eh  bien  !  je  vous  rappelle  qu'il  y  a  en  con- 
tradiction ici  deux  témoins.  M.  le  général  Gonse,  qui  est  sous- 
chef  d'Etat-maj  or  général,  ce  qui  est  une  haute  situation  dans 
tout  pays,  et  surtout  en  France,  —  permettez-moi  de  le  dire,  — 
en  ce  moment-ci,  M.  le  général  Gonse  nous  a  dit  que  M.  Gribelin 
connaissait  tous  les  secrets  intéressant  la  défense  nationale  et 
qu'il  était  certain  qu'il  ne  les  divulguerait  pas.  Eh  bien  î  voilà  un 
homme  qui  connaît  tous  les  secrets  de  la  défense  nationale,  et 
qui  est  en  contradiction  avec  un  autre  honnête  homme.  Cela  est 
suspect.  Eh  bien  !  je  demande  dans  l'intérêt  de  tous,  dans  l'inté- 
rêt de  l'affaire,  dans  l'intérêt  de  M.  Gribelin.  dans  l'intérêt  de 
notre  pays,  qu'on  confronte  les  deux  témoins,  que  Ton  consulte 
tous  les  documents  et  que  l'on  dise  qui  commet  une  erreur. 

M.  le  Président. —  Mais  la  Cour  a  déjà  répondu  sur  ce  point; 
il  est  inutile  d'insister. 

Au  colonel  Picquart.  —  Monsieur  Picquart,  à  un  moment 
donné,  n'avez-vous  pas  demandé  à  M.  Gribelin  s'il  ne  pourrait 
pas  obtenir  de  la  poste  de  timbrer  une  lettre,  que  vous  n'avez 
pas  autrement  indiquée  ? 

M.  le  colonel  Pigquart .  —  De  timbrer  une  lettre?. .. 

M.  le  Président.  —  De  timbrer  une  lettre,  non  pas  à  la  date 
où  elle  vous  serait  parvenue,  mais  à  une  date  antérieure. 

M.  Gribelin.  —  Mon  colonel,  je  vais  préciser  vos  souvenirs: 
vous  rentriez  au  bureau,  il  était  deux  heures;  vous  m'avez  fait 
appeler,  et,  en  enlevant  votre  pardessus,  vous  m'avez  dit  : 
«  Gribelin,  pourriez -vous  obtenir  de  la  poste  de  faire  apposer  sur 
une  lettre  un  timbre?  »  Vous  n'avez  pas  ajouté  un  mot;  vous 
ne  m'en  avez  jamais  reparlé  ;  mais,  sur  mon  honneur  de  soldat, 
cela  est  vrai,  et  vous  savez  que  je  ne  mens  jamais  ! 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Cela,  je  le  sais.  Je  répondrai  de 
la  façon  suivante  :  Mais  il  est  arrivé  très  souvent  qu'avec  Gri- 
belin, nous  avons  causé  de  la  manière  dont  on  pouvait  envoyer 
des  lettres  à  des  espions  ;  eh  bien  !  il  est  possible  que  ce  soit  un 
de  ces  souvenirs  qui  soit  resté  dans  son  esprit;  mais,  dans  l'es- 
pèce, je  dis  :  Non,  je  ne  m'en  souviens  pas  du  tout. 

M.  le  Président.  —  N'avez-vous  pas,  à  peu  près  dans  les 
mêmes  termes,  demandé  ce  renseignement  à  M,  le  commandant 
Lauth  ? 

M.  le  colonel  Picquart. —  Moi  ?  ah  !  jamais,  jamais,  jamais  ! 

Me  Labori,  sy adressant  à  M.  le  Président.  —  Voulez-vous  me 


—  331  — 

permettre...  N'est-il  pas  nécessaire  de  terminer  tel  incident  de 
timbre  auparavant. ..  1 

M.  le  Président,  après  avoir  fait  venir  le  commandant 

Le fit fli  à  la  barre.  —  Monsieur  le  commandant  Lauth,  voulez 
vous  avoir  l'obligeance  de  nous  répéter,  devant  le  colonel  Pic- 
quart,  ce  que  vous  nous  avez  dit  au  sujel  de  cette  question  qui 
vous  était  adressée  par  M.  le  colonel  Picquart  ? 

M.  le  commandant  Lauth. —  J'ai  dit  tout  à  l'heure  que  le  jour 
même  où  le  colonel  Picquart  m'a  dit,  au  sujet  du  besoin  de  faire 
disparaître  les  traces  de  déchirure,  alors  que  je  lui  ai  demandé 
pourquoi  il  voulait  les  faire  disparaître,  que,  par  question  inci- 
dente, il  m'a  dit  :  c<  Croyez-vous  qu"à  la  poste  on  y  mettrait  un 
cachet  ?  »  Et  ma  réponse  est  peut-être  sténographiée  ;  je  lui  ai 
répondu  qu'on  n'y  mettrait  pas  beaucoup  de  complaisance,  que 
je  croyais  même  qu'on  ne  le  ferait  pas. 

M.  le  Président,  au  colonel  Picquart.  —  Vous  voyez  que 
c'est  à  peu  près  la  même  chose. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Dans  la  déposition  écrite  du  com- 
mandant Lauth,  relativement  à  la  proposition  que  je  lui  aurais 
faite  de  dire  que  l'écriture  du  petit  bleu  était  celle  de  telle  ou 
telle  personne,  le  commandant  Lauth  se  souvient-il  d'avoir  dit  : 
«  Cette  pièce  n'a  pas  le  caractère  authentique,  il  faudrait  qu'elle 
eût  le  cachet  de  la  poste  »  ? 

M.  le  commandant  Lautk.  —  Pour  qu'elle  ait  un  caractère 
authentique,  il  faudrait  qu'elle  ait  un  cachet. 
M.  le  Président.  —  Et  c'est  à  ce  moment-là...  ? 
M.  le  commandant  Lauth.  —  J'ai  ajouté  :  «  C'est  une  écri- 
ture que  je  ne  connais  pas;  on  ne  sait  pas,  ce  que  c'est,  ni  d'où 
cela  vient  ». 

J'ai  dit  ensuite,  dans  ma  déposition,  que  jamais  le  colonel 
Picquart  ne  m'avait  demandé  de  certifier  la  reconnaissance  du 
petit  bleu.  Il  m'a  dit  :  «  Vous  seriez  là  pour  certifier  que  c'est 
l'écriture  d'un  tel  ou  d'un  tel,  pour  certifier  que  cette  écriture 
est  celle  de  telle  personne.  »  Voilà  ce  qu'il  m'a  dit  et  ce  à  quoi 
j'ai  répondu  :  «  Cette  écriture,  je  ne  l'ai  jamais  vue,  je  ne  puis 
certifier  qu'elle  est  d'une  telle  personne.  » 

J'ajoute  que  M.  le  colonel  Picquart  avait  eu  vingt  ou  trente 
exemplaires  de  l'écriture  en  question...  Non  pas  celle  du  petit 
bleu,  mais  de  l'écriture  en  question,  et,  à  l'heure  qu'il  est,  je 
disqu'il  y  en  a  des  preuves,  et  qu'il  y  a  des  documents  uù  cett<j 
écriture  se  retrouve  avec  des  marques  du  colonel  Picquart 
dessus,  ce  qui  prouve  bien  qu'il  les  a  vus.  Si,  à  ce  moment-là, 
il  avait  voulu  se  renseigner  et  voir  l'armoire  ou  le  coffre-fort  où 
ils  étaient  enfermés,  il  aurait  pu  comparer. 

M.  le  colonel  Pi<  or  art.  —  Je  ne  comprends  pas  bien  ce 
que  dit  le  commandant  Lauth.  J'aurais  demandé  si  c'était  l'é- 
criture de  telle  personne  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  — Non, non  ;  je  vous  ai  dit  :  «  Mon 
colonel .  pourquoi  voulez-vous  faire  disparaître  les   traces  de 


—  332  — 

déchirures  ?  »  —  Vous  m'avez  répondu  :  «  C'est  pour  pouvoir  le 
dire  là-haut,  »  là-haut  signifiant  FEtat-major. 

M.  le  colonel  Picquart.  — Je  n'ai  pas  dit  cela  dans  ces 
termes-là. 

M.  le  commandant  Lauth.  -  -  Moi,  je  certifie  les  termes. 
M.  le  colonel  Picota  ut.  —  Je  vous  ai  dit  :  «  C'est  pour  que 
l'on  croie...  »? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Mais  tous  ceux  auxquels  le 
colonel  Picquart  avait  à  les  soumettre,  les  connaissaient  depuis 
longtemps,  il  n'y  avait  pas  à  les  cacher  ;  cela  ne  pouvait  être 
soumis  qu'à  des  personnes  qui  ne  les  connaissaient  pas. 

M.  le  colonel  Picquart!  —  Et  les  officiers  d'ordonnance  du 
Ministre  qui  voient  les  dossiers,  qu'est-ce  qu'on  en  dit  ? 
M.  le  commandant  Lauth.  —  Cela,  c'est  Faiïaire  du  Ministre. 
M.  le  colonel  Picquart.  —  J'avais  le  droit  de  prendre  toutes 
précautions  pour  éviter  certaines  indiscrétions. 

Me  Labori.  —  Puis-je  poser  certaines  questions,  monsieur 
le  Président  ? 

M.  le  Président.  —  Je  n'ai  pas  encore  fini,  laissez-moi  ter- 
miner. 

(Au  colonel  Picquart)  Quand  vous  avez  commencé  l'ins- 
truction de  l'affaire  Esterhazy,  n'avez-vous  pas  fait  de  nom- 
breuses perquisitions  chez  lui? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Non,  j'ai  raconté  ce  qui  était 
arrivé  un  jnur;  cela  n'a  pas  été  fait  une  autre  fois.  Je  crois  bien 
avoir  dit  qu'une  l'ois  un  agent  était  entré  chez  le  comman- 
dant Esterhazy  ;  que  Fappartement  était  à  louer  à  ce  moment, 
et  qu'il  était  entré  de  la  façon  que  j'ai  dit. 

M.  le  Président.  —  Il  est  entré  et  il  aurait  fait  lui-même  la 
perquisition  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Mais  non,  il  ne  m'a  jamais  rien 
rapporté. 
M.  le  Président.  —  Mais,  M.  le  général  de  Pellieux... 
M.  le  colonel  Picquart.  -  -Le  général  de  Pellieux  a  rapporté 
ce  qu'a  dit  le  commandant  Esterhazy  au  Conseil  de  guerre. 

M.  le  Président,  après  avoir  appelé  le  général  de  Pellieux 
à  la  barre.  —  Monsieur  le  général  de  Pellieux,  pouyez-vous 
nous  donner  des  renseignements  sur  cette  perquisition  dont 
vous  nous  avez  parlé  hier,  qui  avait  été  si  importante  que  vous 
nous  avez  dit  que  c'était  un  véritable  cambriolage  ? 

M.  ce  général  de  Pellieux.  —  Le  colonel  Picquart  lui-même 
m'a  avoué  qu'un  agent  envoyé  par  lui  était  entré.  Eh  bien  !  je 
me  demande  ce  qu'il  allait  faire  dans  Fappartement;  je  pense 
qu'il  va  me  dire  qu'il  allait  le  louer. 

M.  le  colonel  Picquart.  — ■  lime  semble  que  j'ai  expliqué 
la  chose.  Cet  agent  ne  m'a  pas  rapporté  autre  chose  qu'une 
carte  sur  laquelle  il  y  avait  quelques  mots  ;  je  lui  ai  fait  repor- 
ter la  carte;  je  n'ai  jamais  eu  autre  chose. 

M.  le  Président,  au  général  de  Pellieux.—  Général,  êtes- 
vous  entré   dans   Fappartement? 


—  333  — 

M.  LE  GÉNÉRAL  HE  PELLIEUX.  —  Noil . 

M.  le  Président.  —  Alors,  vous  ne  savez  pas  l'état  dans 
lequel  il  se  trouvait. 

M.  LE   GÉNÉRAL  DE    PELLIEUX.    —     Non. 

M.  le  Président.  —  C'est  qu'hier  vous  nous  avez  donné  des 
détails. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Le  commandant  Estf-rhazy 
prétend  qu'un  meuble  a  été  forcé  et  qu'il  y  a  encore  des  traces. 

Me  Clemenceau.  —  Nous  sommes  d'accord  :  ce  que  M.  le 
général  dePellieux  a  affirmé,  il  le  tenait  exclusivement  du  com- 
mandant Esterhazy. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Parfaitement...  Le  colonel 
Picquart  m'avait  dit  qu'un  agent  avait  été  envoyé  par  lui  dans 
l'appartement. 

M.  le  Président,  au  colonel  Picquart.  —  Pour  quel  motif 
avez-vous  envoyé  un  agent  dans  cet  appartement  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  l'ai  dit  tout  à  l'heure;  j'ai  dit 
qu'à  un  moment  donné  il  s'était  agi  de  perquisitionner.  La  ques- 
tion de  la  perquisition  avait  été  agitée  (j'ai  dit  cela  dans  ma 
déposition)  ;  et  je  trouvais  que  le  moment  n'était  pas  opportun, 
l'article  de  Y  Eclair  venant  de  paraître.  J'ai  considéré  Esterhazy 
comme  prévenu  déjà;  j'ai  pensé  qu'on  ne  trouverait  rien.  J'en 
ai  parlé  à  cet  agent,  qui  m'a  dit  :  c<  C'est  bien  simple  :  l'appar- 
tement est  à  louer;  j'y  entrerai,  je  verrai  s'il  a  déménagé.  » 

M.  le  Président.  —  Enlin,  vous  chargiez  sans  aucune  espèce 
de  mandat  ragent  d'entrer  dans  cet  appartement  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Mais  il  y  entrait  comme  tout  le 
monde  pouvait  le  faire  ! 

M.  le  Président.  —  C'était  pour  y  faire  quelque  chose  ? 

Me  Clemenceau.  —  On  l'a  bien  fait  chez  M.  le  colonel  Pic- 
quart... ! 

M.  le  Président.  —  C'était  pour  y  faire  une  perquisition  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Mais  non  !..  J'estimais  que  la  per- 
quisition n'était  pas  possible,  parce  que  le  commandant  Ester- 
hazy devait  être  prévenu,  qu'à  ce  moment-là  il  était  à  Rouen, 
qu'il  avait  même  probablement  déménagé...  L'agent  y  est  entré 
et  il  m'a  donné  deux  renseignements  :  1°  une  carte,  pour  me 
montrer  qu'il  y  était  entré...  Je  lui  dis  qu'il  avait  eu  tort  de 
prendre  cette  carte  et  l'invitai  à  la  reporter  ;  2°  il  me  dit  ensuite 
qu'il  y  avait  beaucoup  de  papier  brûlé  dans  la  cheminée.  Pas 
autre  chose,  et  j'en  ai  rendu  compte. 

M.  le  Président.  —  Mais  vous  avez  toujours  chargé  cet  agent 
d'entrer  dans  l'appartement  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Oui,  mais  il  y  est  entré  par  un 
moven  licite. 

%j 

Me  Clemenceau.  —  Et  non  pas  comme  un  cambrioleur... 

M.  le  général  de  Pellieux. —  Quand  on  va  visiter  un  appar- 
tement qui  est  habité,  il  me  semble  qu'on  doit  être  acompagné 
par  un  commissaire. 

Me  Clemenceau.  —  Ou  par  le  concierge. 


—  334  — 

M.  le  général  de  Pellteux.  —  Je  demande  simplement  s'il 
est  dans  les  habitudes  qu'une  personne  entre  dans  un  apparte- 
ment qui  est  loué,  qui  est  meublé,  s'il  est  dans  les  habitudes 
que  cette  personne  y  entre  seule. 

M.  le  col  «xel -Picquart.  —  Je  ne  sais  pas  s'il  y  est  entré  seul 
ou  non...  Voilà  ce  qu'il  m'a  dit. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Maintenant,  le  concierge  a-t-il 
su  que  cet  individu,  que  cet  agent  était  entré  dans  l'appartement 
et  s'il  avait  la  qualité  d'agent  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Gela,  je  n'en  sais  rien.  Cet  agent 
m'a  dit  ce  que  j'ai  raconté,  et  il  n'a  apporté  que  cette  carte,  que 
je  lui  ai  dit  qu'il  avait  eu  tort  de  prendre. 

Me  Labort.  —  Monsieur  le  Président,  voulez- vous  me  per- 
mettre de  poser  une  question  à  M.  le  général  de  Pellieux  ? 

Croit-il  qu'il  soit  possible  de  demander  au  chef  des  rensei- 
gnements du  ministère  de  la  guerre  de  surveiller  l'espionnage 
au  point  de  vue  des  intérêts  de  la  défense  nationale  sans  qu'il 
ait  le  droit,  quand  il  est  un  officier  honorable  et  au-dessus  de 
tout  soupçon,  de  faire  faire  une  enquête?. .. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Non,  je  crois  qu'il  en  a  le 
droit. 

Me  Labori.  — La  réponse  me  suffit. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Mais,  j'ajoute  que  je  ne  le 
lui  reconnais  pas  sans  mandat. 

M«  Clemenceau.  —  Je  demande  à  M.  le  général  de 
Pellieux,  qui  connaît  le  droit,  et  qui  peut  expliquer  si  une  per- 
quisition est  légale,  si  la  perquisition  qui  a  été  opérée  chez  le 
colonel  Picquart  est  illégale  !... 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Qu'on  me  montre  qu'elle  est 
illégale  !... 

M.  le  Prés 1 1  >ent.  —  Vous  étiez  officier  de  police  judiciaire  ?. . . 
_  M.  le  général  de  Pellieux.  —  J'étais  officier  de  police  judi- 
ciaire, j'avais  le  droit  de  faire  une  perquisition.  Il  n'y  a  qu'à 
consulter  le  Code  militaire. 

Me  Clemenceau.  —  Où  il  est  dit  que  la  perquisition  doit,  pour 
être  valable,  être  faite  en  présence  de  l'intéressé  ;  autrement  la 
perquisition  n'a  aucune  valeur.  Et  si  vous  aviez  trouvé  une 
pièce  ayant  quelque  valeur,  M.  le  colonel  Picquart  aurait  pu 
vous  dire  que  quelqu'un  avait  apporté  cette  pièce  en  son 
absence... 

,Me  Labori.  —  Mais  il  n'y  avait  qu'un  accusé,  c'était  le  com- 
mandant Esterhazy;  il  était  accusé  par  le  chef  du  bureau  des 
renseignements,  à  qui  on  avait  confié  ce  service,  parce  qu'il  en 
était  le  plus  digne,  et  c'est  chez  ce  dernier  qu'on  perquisi- 
tionne!.. 

M.  le  général  de  Pelliixx.  —  Je  demande  à  dire  un  mot, 
monsieur  le  Président. 

Je  suis  évidemment  ignorant  de  la  procédure.  Toutes  les  fois 
que,  dans  cette  enquête,  j'ai  pris  ce  que  j'appelle  une  mesure 
légale,  je  me  suis  appuyé  sur  l'avis  d'un  magistrat  ;  je  ne  veux 


335 


pas  dire  son  nom.  Je  le  dirai  si  on  insiste...  C'est  M.  Bertulus. 
Quand  j'ai  parlé  à  M.  Bertulus  de  la  perquisition  chez  le  colonel 
Picquart,  il  m'a  dit  :  «  C'était  votre  droit,  j'ajouterai  même  que 
c'était  votre  devoir,  parce  qu'on  aurait  dit  que  vous  ne  vouliez 
pas  arriver  à  la  recherche  de  la  vérité,  si  vous  ne  l'aviez  pas 
faite.  » 

Me  Clemenceau.  —  Est-ce  que  M:  le  général  de  Pellieux  a 
parlé  de  cela  à  M.  Bertulus  avant  ou  après  la  perquisition  ? 

M.  le  général  dePellieux.  — Après. 

Mc  Clemenceau.  —  Oh!  alors! 

Mc  Labori.  —  Est-ce  M.  Bertulus  qui  a  donné  l'idée  à  M.  le 
général  de  Pellieux  de  rechercher  s'il  ne  se  faisait  pas  dans  la 
maison  de  la  contrebande  d'allumettes  chimiques? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  J'ai  donné  à  un  commissaire 
de  police  un  mandat  de  perquisitionner  ;  si  le  commissaire  de 
police  a  pris  ce  prétexte  pour  exécuter  son  ordre,  il  en  est  res- 
ponsable. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  M.  le  général  de  Pellieux  a 
donné  un  mandat  au  commissaire  de  police  d'une  façon  cor- 
recte, mais  le  commissaire  de  police  a  agi  d'une  façon  incor- 
recte en  venant  avec  une  simple  lettre  anonyme,  si  bien  que 
mon  gérant  a  refusé  de  signer  le  procès-verbal  de  perquisition, 
n'étant  pas  muni  de  pièces  probantes. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Le  commissaire  de  police 
avait  un  mandat  légal  entre  les  mains. 

Me  Labori.  —  Monsieur  de  Pellieux  voudrait-il  nous  dire, 
si  vous  voulez  bien,  monsieur  le  Président,  lui  poser  la  ques- 
tion, pourquoi  il  n'a  pas,  lorsqu'il  était  chargé  de  son  enquête, 
intimé  l'ordre  à  M.  le  commandant  Esterhazy  de  garder  la 
discrétion  la  plus  absolue  et  de  se  tenir  consigné  à  son  domicile, 
au  lieu  de  garder  une  liberté  dont  il  usait  pour  se  rendre  chaque 
jour  au  Jour  ou  à  la  Libre  Parole  ou  dans  d'autres  journaux? 
Pourquoi  M.  le  général  de  Pellieux  n'a-t-ilpas  pris  une  mesure 
de  cette  nature? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  l'ai  prise,  et  par  écrit. 

Me  Labori.  —  Gomment  le  général  dePellieux  trouve-t-il  que 
ses  ordres  ont  été  exécutés  par  M.  le  commandant  Esterhazy  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  — Je  ne  dis  pas  que  le  comman- 
dant Esterhazy  ait  obéi  complètement  à  mes  ordres  ;  mais  à 
partir  du  moment  où  il  les  a  reçus,  j'ai  constaté  que  les  com- 
munications à  la  presse  étaient  moins  nombreuses.  (Bruits.) 
Maintenant,  j'ai  rendu  compte  du  fait  à  M.  le  Gouverneur 
militaire  de  Paris. 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Avez-vous  d'autres  ques- 
tions à  poser? 

Me  Labori.  —  J'ai  d'autres  questions  à  poser,  mais  pas  sur 
l'incident  actuel.  Ces  questions  s'adressent  à  M.  le  commandant 
Lauth. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  voudrais  élucider  un 
point  qui  a  été  discuté  tout  à  l'heure;  ce  point  se  rapporte  aux 


—  336  — 

dépositions  de  M.  le  colonel  Henry  et  de  M.  Gribelin.  Comme 
j'ai  fait  l'instruction,  j'ai  reçu  les  dépositions  de  ces  deux  offi- 
ciers. Je  puis  dire  qu'il  n'y  a  pas  confusion;  tous  les  deux,  à 
deux  moments  différents,  dans  la  même  journée,  sont  entrés 
dans  le  bureau  du  colonel  Picquart  et  ont  fait  deux  déclara- 
tions distinctes...  Je  suis  sûr  que  le  colonel  Henry  vous  dira 
la  même  chose  :  le  colonel  Henry  est  entré  dans  le  bureau  du 
colonel  Picquart  dans  la  même  journée  que  M.  Gribelin; 
mais  il  y  a  là  des  déclarations  absolument  distinctes. 

Me  Labori.  —  M.  de  Pellieux  n'a-t-il  pas  dit  que  c'était  dans 
la  même  journée? 

M.  le  Président.  —  Il  l'a  dit. 

Me  Labori.  -  Cependant  M.  Gribelin  n'a-t-il  pas  dit  que  cela 
s'était  passé  alors  que  le  colonel  Henry  était  en  permission  ? 
[Bruits.) 

M.  le  général  de  Pellieux  n'a  pu  établir  que  c'était  dans  la 
même  journée,  puisqu'à  cette  époque  M.  le  colonel  Henry  était 
absent...  on  ne  peut  pas  sortir  de  là. 

M.  le  Président.  —  Le  témoin  Gribelin  ne  peut  pas  répondre 
à  cette  question . 

M(>  Labori.  —  M.  Gribelin  demande  qu'on  apporte  le  dossier, 
je  m'associe  à  sa  demande. . . 

M.  le  Président.  —  Il  a  été  répondu  à  cela  par  la  Cour. 

M"  Labori.  —  Cependant,  M.  le  général  de  Pellieux,  qui  est 
un  loyal  soldat,  pourrait  apporter  ce  dossier. .. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  répète  que  la  Cour  a  statué. 

M0  Labori.  —  Cependant,  si  demain,  M.  le  général  de  Pellieux 
se  présente  avec  ce  dossier,  la  Cour  le  recevra? 

M.  le  Président.  —  La  Cour  ne  le  recevra  pas. 

M  le  général  de  Pellieux.  —  Mais  je  ne  l'ai  pas,  ce  dos- 
sier! .  Je  demande  à  faire  une  observation  :  .le  crois  qu'on  ne 
se  rend  pas  bien  compte  du  rôle  que  j'ai  eu  à  remplir  dans 
cette  affaire  et  que.  même  certains  magistrats  ne  se  rendent 
pas  bien  compte  du  fonctionnement  de  la  justice  militaire. 
(Bruits.) 

Il  n'y  a  certainement  rien  d'extraordinaire  dans  ce  que  je  dis. 
Lorsqu'une  plainte  est  portée,  l'officier  de  police  judiciaire  fait 
faire  une  information  préliminaire,  qui  n'a  pas  encore  un  carac- 
tère légal;  à  la  suite  de  cette  information  préliminaire,  la  plainte 
est  envoyée  au  chef  de  la  justice  qui  donne  l'ordre  d'informer, 
et  l'information  ne  commence  réellement  qu'au  Conseil  de 
guerre.  Ce  que  j'ai  fait,  c'est  une  information  préliminaire  qui 
ne  pouvait  absolument  qu'éclairer  M.  le  Gouverneur  de  Paris, 
pour  savoir  s'il  y  avait  lieu  de  poursuivre  ou  de  ne  pas  pour- 
buivre  le  commandant  Esterhazy. 

Voilà  ce  que  je  voulais  dire. 

M'1  Labori.  —  Quelle  est  la  portée  de  l'explication  fournie  par 
le  témoin?  Veut-il  dire  par  là  que,  son  information  étant  préli- 
minaire, il  n'avait  pas  à  prendre  les  mesures  de  nature  à  lui 
permettre  d'arriver  à  la  manifestation  de  la  vérité? 


Où  / 


M.  le  général  de  Pellieux  .  —  Oh  !  pas  du  toul. 

Me  Labori.  —  Alors,  quelle  est  la  portée  de  l'information? 

M.  le  général  de  Pellieux.—  Je  veux  dire  que  l'information 
devait  être  complétée  par  le  commandant  Ravary.  que  je  ne 
pouvais  pas  élucider  tous  les  points  de  la  cause. 

M"  Labori;  —  Gomment  M.  le  général  de  Pellieux  peut-il  dire 
cela,  quand  il  nous  a  dit   hier  qu'il  avait  conclu  à  un  non-lieu  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Moi  ! 

Me  Labori.  —  Ou  tout  au  moins  que  son  sentiment,  que  son 
opinion  était  déjà  faite  au  moment  où  le  bordereau  a  été  versé 
au  débat,  et  que,  dans  son  enquête  militaire,  M.  le  général  de 
Pellieux  avait  acquis  la  conviction  que  les  charges  contre  M.  le 
commandant  Esterhazy  étaient  insuffisantes. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  vous  demande  pardon. 
Mais  vous  interprétez  mal  mes  paroles  ;  je  vais  répéter.  J'ai  dit 
que  dans  la  première  enquête,  l'enquête  militaire  que  j'ai  faite, 
M.  Mathieu  Dreyfus  n'avait  apporté  aucune  preuve;  que,  par 
conséquent,  mon  enquête,  à  ce  moment-là,  pouvait  être  consi- 
dérée comme  virtuellement  terminée,  puisque  je  n'étais  chargé, 
dans  cette  enquête  militaire,  que  de  mettre  M.  Mathieu  Dreyfus 
en  demeure  de  m'apporter  des  preuves. 

Voilà  tout. 

Mf>  Clemenceau.  —  M.  le  général  de  Pellieux  l'a  répété  deux 
fois,  mais  comme  c'est  extrêmement  important,  je  veux  le  lui 
faire  répéter  encore  pour  qu'il  n'y  ait  pas  ensuite  de  discussion  : 
les  deux  visites  dans  le  cabinet  du  lieutenant-colonel  Picquart, 
alors  que  M.  Leblois  était  présent,  ont  eu  lieu  dans  la  même 
journée  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  n'ai  pas  la  mémoire  abso- 
lement  présente  de  toutes  les  dépositions  des  témoins  que  j'ai 
entendus  ;  mais  le  point  que  je  tiens  à  préciser,  c'est  que  chacun 
de  ces  témoins  a  déposé  sur  un  fait  identique.  Par  conséquent, 
il  n'y  a  pas  de  confusion  :  le  colonel  Henry  n'est  pas  à  la  place 
de  M.  Gribelin  et  M.  Gribelin  n'est  pas  à  la  place  du  colonel 
Henry  ;  il  y  a  eu  deux  fois  le  même  fait  qui  s'est  renouvelé.  Je 
ne  sais  pas  exactement  si  c'est  dans  la  même  journée  ;  mais 
dans  les  deux  dépositions,  dans  la  déposition  du  colonel  Henry 
et  dans  la  déposition  de  M.  Gribelin,  le  même  fait  est  relaté. 

M1'  Clemenceau.  —  Il  n'y  a  pas  deux  faits  identiques  :  je 
crois  que  M.  le  général  de  Pellieux  se  trompe.  Précisons  bien  : 
une  première  fois,  il  parait  qu'il  y  avait  une  enveloppe  coupée 
sur  le  coté,  c'est-à-dire  qu'on  ne  voyait  pas  ce  qu'il  y  avait  dans 
l'enveloppe;  une  seconde  fois,  il  y  avait  un  dossier,  on  voyait 
les  pièces  et  on  pouvait  voir  de  loin  ce  qui  était  écrit.  Est-ce  là 
ce  que  M.  le  général  de  Pellieux  appelle  deux  faits  identiques? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Non,  une  première  fois  un 
officier  est  entré  qui  a  vu  sur  la  table  l'enveloppe  avec  le  para- 
phe du  colonel  Henry.  A  ce  moment-là,  l'enveloppe  n'était  pas 
ouverte,  puisqu'il  n'y  avait  pas  de  pièces  qui  en  sortaient.  La 
seconde  fois,  ou  la  première,  je  ne  sais  pas,  les  officiers  s'expli- 


-)Oo    

queront  là-dessus,  la  même  enveloppe  se  trouvait  sur  le  bureau, 
mais  elle  était  ouverte  et  une  pièce  en  sortait. 

M''  Clemenceau.  —  Il  y  a  une  objection,  c'est  que  la  première 
fois  on  nous  a  dit  que  (-'était  un  dossier  secret,  mais  non  pas  le 
dossier  secret  de  Dreyfus,  et  que  la  seconde  fois,  c'était  le  dos- 
sier Dreyfus,  puisque  M.  Gribelin  a  vu  les  mots  :  «  Cette  canaille 
de  D...  ». 

M.  le  général  de  Pellteux.  —  Je  demande  à  fournir  une 
explication.  Je  crois  que  le  colonel  Henry  la  fournira  d'ailleurs 
à  la  Cour.  Je  crois  qu'on  a  fait  une  confusion  :  le  colonel  Henry 
a  dit  dans  sa  déposition  qu'il  entendait  parler  du  dossier 
judiciaire  de  Dreyfus.  Or,  ce  dossier  n'a  jamais  été  ouvert. 
C'est  là  où  est  la  confusion. 

Me  Clemenceau.  —  Est-ce  que  le  dossier  de  Dreyfus  a  été 
entre  les  mains  du  colonel  Picquart,  ce  dossier  qui  n'a  jamais 
été  ouvert  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Le  colonel  Henry,  quand  je 
lui  ai  posé  la  question,  a  dit  :  «  Mais  non,  ce  dossier  n'a  jamais 
été  ouvert  »  ;  il  entendait  parler  du  dossier  du  procès. 

Me  Clemenceau.  —  On  a  dit  que,  les  deux  fois,  il  y  avait  sur 
la  table  un  dossier  entre  M.  Picquart  et  M.  Leblois.  La  première 
fois,  on  nous  a  dit  que  c'était  un  dossier  secret,  mais  non  pas  le 
dossier  secret  Dreyfus  ;  la  seconde  fois,  on  nous  a  dit  que  c'était 
un  dossier  secret  d'où  sortait  une  pièce  sur  laquelle  il  y  avait: 
«  Cette  canaille  de  D...  »;  c'était  donc  le  dossier  Dreyfus. 

M.  le  général  de  Pellieux. —  Il  y  a  eu  une  confusion  :  quand 
vous  avez  parlé  du  dossier  Dreyfus,  le  colonel  Henry  a  compris 
le  dossier  secret  judiciaire.  Je  demande  qu'on  lise  la  fin  de  sa 
déposition. 

Me  Labori.  —  Pendant  qu'on  va  chercher  cette  déposition, 
M.  le  général  de  Pellieux  me  permettra  d'élucider  un  autre 
point.  Je  trouve  le  passage  qui  y  est  relatif  dans  le  compte  rendu 
sténographique  et  je  vais  reprendre  le  cours  de  mes  questions, 
mais  je  veux  d'abord  montrer  à  M.  le  général  de  Pellieux  ce 
qu'il  disait  hier  : 

Le  14  novembre  dernier,  M.  Mathieu  Dreyfus  adressait  au  Ministre 
de  la  guerre  une- plainte  contre  le  commandant  Esterhazy  ;  il  l'accu- 
sait formellement  d'être  l'auteur  du  bordereau  qui  avait  fait  condam- 
ner son  frère;  il  se  basait,  dans  son  accusation,  sur  une  similitude 
absolue  d'écritures.  Le  16,  je  reçus,  du  Gouverneur  militaire  de  Paris, 
l'ordre  de  faire  une  enquête  purement  militaire.  J'étais  chargé  de 
mettre  M.  Mathieu  Dreyfus  en  demeure  d'apporter  la  preuve  de  son 
accusation. 

Suit  tout  le  récit  que  M.  le  général  de  Pellieux  a  fait  et  que  la 
Cour  et  MM.  les  jurés  se  rappellent.  Puis  j'arrive  à  sa  conclu- 
sion : 

J'avais  un  compte  rendu  à  fournir,  je  l'ai  fourni  au  Gouverneur 


—  a39  — 

militaire  de  Paris,  et  je  puis  vous   dire  quelles  ont  été  mes   conclu- 
sions; je  disais  :  Contre  le  commandant  Esterhazy,  aucune  preuve... 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Eh  bien  ! 

M    Labori.  —  ...  mais,  contre  le  colonel  Picquart,  une  faute  grave 
relevée  au  point  de  vue  militaire. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Eli  bien  !  je  n'ai  pas  pu  dire 
autre  chose.  M.  Mathieu  Dreyfus  ne  m'a  fourni  aucune  preuve. 

Me  Labori.  —  Ne  croyez  pas,  monsieur  le  général,  que  je 
veuille  vous  mettre  en  contradiction  avec  vous  même  ;  je  ne 
m'y  efforcerai  pas  :  il  ne  peul  y  avoir  entre  nous  que  des  con- 
fusions qu'il  s'agit  d'éclaircir.  Je  veux  bien  préciser  la  question 
pour  en  tirer  la  conclusion  qui  m'appartient  en  tant  que  défen- 
seur, et  je  dis  ceci  :  la  première  enquête  militaire  de  M.  Le 
général  de  Pellieux,  enquête  militaire,  judiciaire  ou  autre,  a 
été  faite  avec  la  conscience  dont  était  capable  M.  le  général  de 
Pellieux.  Elle  se  terminait  d'une  manière  très  nette:  il  n'y  avait 
qu'un  accusé;  c'était  M. le  lieutenant-colonel  Picquart.  Et  alors, 
que  peuvent  signifier  ces  mots  :  «  C'était  au  Conseil  de  guerre 
à  la  terminer?  » 

M.  de  Pellieux  vous  a  dit  hier  :  «  Ce  n'est  pas  un  accusé  qu'on 
poursuivait  au  Conseil  de  guerre  »,  et  M.  le  commandant  Ravary 
avait  procédé  comme  M.  de  Pellieux.  J'arrive  alors  à  ma  ques- 
tion :  Comment  aurait-on  pu,  même  coupable,  condamner  M.  le 
commandant  Esterhazy.  étant  donnée  la  façon  dont  l'instruc- 
tion était  faite.  Je  déclare,  moi,  que  je  l'aurais  acquitté  malgré 
ma  virulence  d'aujourd'hui.  Comment  était-il  possiole  d'obte- 
nir une  condamnation,  alors  que  c'était  l'accusation  qui  deman- 
dait l'acquittement  et  qu'on  excluait  la  contradiction,  puisqu'on 
nous  refusait  d'être  admis  à  l'audience  :' 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  ne  comprends  pas. 

M.  le  Président.  —  On  prétend  que  votre  enquête  était  faite 
dans  un  sens  favorable  à  celui  qui  allait  comparaître  devant 
le  Conseil  de  guerre,  c'est-à-dire  que  votre  enquête  avait  pour 
but  d'établir  la  non-culpabilité  du  commandant  Esterhazy. 

M.  LE  GÉNÉRAL  DE  PELLIEUX.  —  Moi  !... 

Me  Labori.  —  Il  ne  s'agit  pas  des  intentions  de  M.  le  général 
de  Pellieux  ;  elles  étaient  très  pures.  Je  dis  ceci  :  D'après  sa 
première  enquête,  c'est  M.  le  colonel  Picquart  qui  était  l'accusé. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Mais  non. 

Me  Labori.  —  En  tout  cas,  en  ce  qui  concerne  M.  Esterhazy. 
l'enquête  concluait  au  non-lieu,  car  il  n'y  avait  pas  une  charge 
contre  lui. 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  J'ai  dit  et  je  répète  que  M.  Ma- 
thieu Dreyfus  n'a  apporté  aucune  preuve  Voilà  tout  cequej'aidit. 
.  Maintenant,  j'ai  relevé,  au  cours  de  cette  information,  une 
faute  militaire  contre  le  lieutenant-colonel  Picquart  ;  je  l'ai 
prévenu,  il  vous  dira  que  je  lui  ai  dit  dans  mon  cabinet  :  «  Vous 
avez  commis  une  faute  militaire  grave.  »  (Se  tournant  vers  le 
colonel  Picquart.)  Vous  l'ai-je  dit,  colonel? 


B40 


M.  le  colonel  Pigquart.  —  Oui,  mon  général. 

M.  le  général  de  Pellietx.  —  J'ai  prévenu  M.  le  colonel 
Picquart  que  j'avais  relevé  une  faute  grave  contre  lui;  j'en  ai 
avisé  le  gouverneur  militaire  de  Paris.  Il  n'était  nullement 
question  du  Conseil  de  guerre,  ni  de  rien  du  tout  à  ce  moment-là. 

Me  Labort,  au  Président.  —  Encore  une  question. 

M.  le  Président.  —  Abrégez,  je  vous  en  prie  ;  car  vous  plai- 
dez en  même  temps  que  vous  posez  des  questions. 

Me  Labori.  —  Toute  la  pitié  que  m'inspire  l'ennui  que  je 
vous  cause  ne  me  fera  pas  abréger  d'une  minute... 

M.  le  Président.  —  C'est  bien  simple  cependant. 

Me  Labori.  —  Mais  non,  ce  n'est  pas  simple...  Je  dis  à  M.  le 
général  de  Pellieux  :  Votre  première  enquête  militaire  con- 
cluait ainsi  :  pas  de  charges... 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Pas  de  preuves. 

Me  Labori.  —  J'aime  mieux  cela,  je  suis  heureux  de  retenir 
la  distinction  et  je  dis  :  Est-ce  qu'à  ce  moment-là  le  bordereau 
avait  été  expertisé? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  n'avais  pas  d'autre  mis- 
sion que  celle  de  mettre  M.  Mathieu  Dreyfus  en  mesure  d'ap- 
porter la  preuve  de  son  accusation  ;  voilà  tout  ce  qu'on  m'avait 
demandé  de  faire  ;  j'ai  fait  ce  qu'on  m'avait  demandé. 

Me  Labori.  —  Oui  ou  non,  à  ce  moment-là,  quand  on  disait  : 
Pas  de  preuves  !  le  bordereau  était-il  expertisé  ? 

M.  LE   GÉNÉRAL  DE  PELLIEUX.  —  Non. 

Me  Labori.  —  Merci. 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Avez-vous  d'autres 
questions  ? 

Me  Labori.  —  Oui,  monsieur  le  Président,  j'ai  encore  d'au- 
tres questions  à  poser  à  M.  le  général  de  Pellieux. 

On  distingue  un  dossier  judiciaire  et  un  dossier  secret  ; 
qu'est-ce  que  M.  le  général  de  Pellieux  entend  par  ce  dossier 
secret? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Je  ne  crois  pas  devoir  répon- 
dre à  cette  question,  le  chef  du  service  des  renseignements 
n'ayant  pas  voulu  y  répondre. 

Me  Clemenceau.  —  Cela  prouve  en  quelle  estime  M.  le  géné- 
ral de  Pellieux  tient  le  colonel  Picquart,  puisqu'il  a  adopté  sa 
ligne  de  conduite,  et  qu'il  croit  devoir  ne  pas  s'en  écarter. 

M.  le  Président.  — Ne  plaidez  pas  en  ce  moment,  posez  des 
questions,  voilà  tout. 

Me  Labori,  —  Je  n'ai  plus  de  questions  à  poser  à  M.  le  géné- 
ral de  Pellieux,  mais  j'ai  une  série  de  questions  à  poser  à 
M.  le  commandant  Lauth.  (Ce  témoin  arrive  à  la  barre). 

M.  Lauth  était-il  au  courant  de  l'origine  dupetit  bleu  dont  il  a 
été  question  et  qui  constituait  une  charge  contre  M.  Esterhazy  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  L'origine  absolue  ? 

Me  Labori.  —  Puisqu'on  ne  peut  rien  dire  là-dessus,  je  ne 
veux  pas  être  indiscret. 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Vous  me  demandez  l'origine, 


—  341  — 


je  vais  nr  expliquer.  Le  colonel  Picquart  vous  a  dit  tout  à  l'heure 
que,  du  temps  de  son  prédécesseur,  la  première  personne  de 
notre  service  à  laquelle  étaient  remis  les  dossiers,  les  paquets, 
était  le  commandant  Henry  ;  que,  du  temps  de  son  prédéces- 
seur, le  commandant  Henry  faisait  un  premier  triage,    gardait 


5 

au 


j 


j'étais  arrivé  à  ce  bureau,  mon  prédécesseur  n'était 
pas  chargé  de  prendre  une  partie  de  ces  pièces  ;  que  c'était  le 
commandant  Henry  qui  se  chargeait  de  tout.  Mais,  pour  des 
raisons  que  je  n'ai  pas  à  expliquer  ici,  on  a  cru  devoir  adjoin- 
dre quelqu'un  au  commandant  Henry  et  le  commandant  Henry 
ne  gardait  qu'une  certaine  partie  des  pièces  et  on  me  remettait 
les  autres.  Moi,  de  mon  côté,  à  raison  de  ce  qui  s'était  passé 
précédemment,  je  me  croyais  toujours  sous  les  ordres  du  com- 
mandant Henry  pour  ces  questions,  alors  que,  pour  le  reste  de 
mon  service,  j'étais  complètement  indépendant  et  correspon- 
dais directement  avec  le  chef  de  service. 

Donc,  au  moment  où  nous  sommes,  c'est-à-dire  pendant  l'hiver 
1896,  avant  la  découverte  du  petit  bleu,  —  cette  découverte 
date  du  commencement  du  mois  de  mars,  —  à  ce  moment-là 
le  commandant  Henry  seul  prenait  livraison  des  paquets 
entiers.  Il  triait,  retirait  ce  qui  lui  revenait  et  me  donnait  le 
reste.  Au  moment  où  le  colonel  Picquart  prit  son  service 
cette  faron  de  procéder  du  commandant  Henry,  de  prendre 
tous  les  paquets,  d'en  garder  une  partie  pour  lui  et  me  donner 
le  reste,  a  cessé;  le  colonel  Picquart,  comme  c'était  son  droit, 
a  demandé  qu'après  en  avoir  pris  livraison,  le  commandant 
Henry  lui  fit  passer  les  paquets.  Il  le  s  gardait  un,  deux,  trois, 
quatre  jours,  autant  qu'il  était  nécessaire,  et  me  remettait  la 
chose  après. 

Néanmoins,  toujours  avant  de  les  donner  au  chef  de  service, 
le  commandant  Henry  faisait  son  premier  triage  et  retenait 
une  certaine  partie  des  pièces  qu'il  remettait  lui-même  au  chef 
de  service,  quelquefois  un  ou  deux  jours  après  m'avoir  donné 
le  restant  qui  devait  m'être  transmis. 

C'est  dans  ces  conditions,  qu'au  mois  de  mars  1896,  a  eu 
lieu  la  remise  au  colonel  Henry  ;  le  colonel  Henry  a  pris  livrai- 
son du  paquet,  mais  il  ne  se  rappelle  plus,  il  ne  peut  pas  affir- 
mer s'il  a  enlevé  tous  les  papiers  qui  lui  revenaient  ou  non;  il 
y  a  de  cela  dix-huit  mois. 

Il  a  ensuite  remis  le  restant  au  colonel  Picquart  qui  l'a  gardé 
deux  ou  trois  jours,  comme  d'habitude,  et  me  l'a  ensuite  donné. 
Après  avoir  pris  les  papiers,  les  avoir  examinés,  j'ai  remis  ce 
petit  bleu  avec  d'autres  papiers  au  colonel  Picquart,  qui  les  a 
gardés  quelques  jours.  C'est  cela  que  j'estime  à  environ  vingt 
jours.  C'est  là  que  s'est  produite  une  petite  confusion  dans  le 
rapport  du  commandant  Ravary  ;  c'est  la  seconde  fois  que  le 
colonel  Picquart  a  gardé  les  pièces,  peut-être  quinze  ou  vingt 
jours  avant  de  me  les  donner  à  photographier. 


—  342  — 

Le  colonel  Henry  n'est  pas  sûr  actuellement  d'avoir  tout 
enlevé,  notamment  le  petit  bleu,  qui  était  une  pièce  qui  res- 
sortait de  son  service  et  qui  ne  devait  pas  me  parvenir  ;  le 
paquet  a  été  remis  au  colonel  Picquart  qui  l'a  gardé  deux,  trois 
ou  quatre  jours,  et  il  m'a  été  remis  ensuite.  J'y  ai  trouvé  une 
pièce  qui  ne  m'était  pas  destinée,  et  le  colonel  Henry,  dans  la 
journée,  aurait  pu  me  dire  ;  «  Vous  devez  avoir  trouvé  une 
pièce  que  je  n'ai  pas.  » 

M"  Labori.  —  Est-ce  que  le  commandant  Lauth  accuse  le 
colonel  Picquart  d'avoir  mis  le  petit  bleu  dans  le  paquet? 

M.  LE  COMMANDANT  LAUTH.  —  Non. 

M-  Labori.  —  Pourquoi  ne  l'en  accusez-vous  pas  ? 
M.  le  commandant  Lauth.    — Parce  que  je  n'en  ai  pas   de 
preuve. 
Me  Labori.  —  Le  croyez-vous  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Oui,  mais  je  n'en  ai  pas  la 
preuve. 

Me  Labori.  —  Depuis  quand  le  croyez-vous? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Depuis  l'automne  1896. 

M0  Labort.  —  Gomment  M.  le  commandant  Lauth  a-t-il  pu 
avoir  dans  l'esprit  une  idée  pareille  et  n'en  pas  parler  à  ses 
chefs  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Je  n'en  ai  pas  parlé  à  mes  chefs 
parce  que  je  n'avais  pas  à  faire  une  dénonciation  :  mais  le 
jour  où  les  choses  ont  été  connues,  et  où  on  m'a  interrogé,  ce 
jour-là  j'ai  été  le  premier  à  dire  ce  que  je  croyais.  On  ne  m'a. 
pas  demandé  à  l'instruction  quel  était  mon  sentiment;  je  n'ac- 
cuse personne,  je  vous  ai  dit  que  je  n'avais  pas  de  preuve,  et 
je  n'ai  rien  dit;  je  n'ai  pas  accusé,  mais  la  chose  m'a  semblé 
étrange  et  je  vais  vous  en  dire  la  raison  :  c'est  que  c'était  une 
•Vriture  que  je  n'avais  jamais  vue  auparavant  et  que  je  n'ai 
jamais  vue  après. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  voulez-vous  demander 
à  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart  s'il  ira  pas  d'explication  à 
fournir  sur  ce  point  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'ai  à  dire  ceci,  c'est  que  c'est 
précisément  en  automne  1896  que  l'affaire  Esterhazy  a  dévié 
dans  l'affaire  Dreyfus,  et  je  pense  que  les  préventions  que  pou- 
vait avoir  M.  Lauth  au  sujet  de  cette  carte,  se  sont  accentuées 
ou  sont  nées  à  ce  moment-là. 

Me  Labori.  —  Ne  serait-il  pas  possible  de  retrouver  l'agent 
qui  a  apporté  le  document,  je  ne  dis  pas,  —  qu'on  comprenne 
bien  ma  pensée,  car  je  suis  aussi  soucieux  que  personne  des 
intérêts  de  la  défense  nationale,  —  je  ne  dis  pas  pour  l'amener 
ici,  mais  pour  le  faire  comparaître  devant  telle  personne  qu'on 
croirait  devoir  désigner.  Il  n'est  pas  possible  que  M.  le  lieute- 
nant-colonel Picquart  reste  ici  sous  le  coup  de  ces  insinua- 
tions ;  un  fait  pareil  est  d'une  gravité  telle  qu'il  faut  qu'il  soit 
élucidé  dans  un  sens  ou  dans  un  autre. 


)  1-  ) 


M.  le  Président.  —  Ne  recommencez  pas  à  plaider,  posez 
une  question. 

M>  Labori.  —  Je  demande  à  ces  Messieurs  si  on  peut  retrou- 
ver cet  agent. 

M.  le  commandant  Lauth.  —  On  pourrait  le  retrouver. 

Me  Labori.  —  Je  demande  qu'on  le  retrouve. 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Pourquoi  ?  Pour  savoir  ce  qu'il 
y  avait  dans  le  paquet?  Il  ne  pouvait  rien  en  -avoir. 

Me  Labori.  —  Voulez-vous  me  permettre  d'expliquer... 

M.  le  Président.  —  Mais,  c'est  à  vous  à  le  faire  rechercher  : 
c'est  à  vous  à  prouver  la  véracité  des  faits  diifamatoires  ;  ce 
n'est  pas  au  Ministère  public. 

Me  Clemenceau.  —  Il  n'est  pas  vraisemblable  que  la  défense 
puisse  connaître  les  agents  secrets  du  ministère  delà  guerre,  si 
les  secrets  du  ministère  de  la  guerre  sont  bien  gardés. 

M.  le  Président.  —  C'est  à  vous  à  faire  citer  vos  témoins, 
et  non  pas  au  Ministère  public. 

Me  Labori.  —  Il  ne  s'agit  pas  ici  de  faits  diffamatoires,  il 
s'agit  de  témoignages.  Je  n'ai  pas  à  départager  M.  le  colonel  Pic- 
quart  et  M.  le  commandant  Lauth,  je  les  tiens  tous  les  deux  pour 
deux  loyaux  officiers.  Mais  nous  savons  quel  rôle  jouent  dans 
la  vie  ce  que  M.  le  colonel  Picquart  appelait  tout  à  i'heure  —  les 
préventions  —  et,  si  les  préventions  n'étaient  pas  maîtresses  de 
l'humanité,  je  crois  que  nous  ne  serions  pas  si  souvent  divisés 
sur  des  questions  très  graves.  Par  conséquent,  voilà  deux 
hommes  qui  peuvent  être  de  bonne  foi  tous  les  deux  et  com- 
mettre cependant  une  erreur  l'un  ou  l'autre  ;  il  se  peut  aussi, 
mais  je  n'accepte  pas  cette  possibilité,  que  l'un  des  deux  soit 
de  mauvaise  foi;  il  y  a  un  moyen  d'éclaircir  cela,  c'est  de  re- 
trouver l'agent  qui  a  apporté  le  petit  bleu,  qui  est  le  même 
que  celui  qui  a  apporté  le  bordereau  et  qui,  par  conséquent,  a 
la  confiance  du  ministère.  Si  on  peut  le  retrouver,  il  nous  dira 
si  c'est  lui  qui  a  apporté  le  petit  bleu  ou  si  c'est  le  colonel  Pic- 
quart  qui  l'a  mis  dans  le  dossier. 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Il  ne  pourra  pas  vous  le  dire  ; 
il  est  incapable  de  discerner  entre  les  pièces  qu'il  donne  ;  il  ne 
saura  pas  discerner  l'écriture  du  petit  bleu  d'une  autre  écriture. 

M.  le  Président. —  Maître  Labori,  c'est  à  vous  à  produire  vos 
témoins  ;  vous  auriez  dû  les  signifier  à  M.  le  Procureur  général. 

Me  Labori.  —  C'est  à  moi  à  produire  les  témoins  ou  à  ne  pas 
les  produire  ;  j'en  tirerai  la  conséquence  que  je  voudrai  et  je 
vous  réponds  que  j'en  tirerai  une  grosse  de  celui-ci. 

Me  Clemenceau.  —  Mais  nous  sommes  dans  l'impossibilité 
matérielle  de  trouver  cet  homme,  et  si  l'accusation  le  voulait,  il 
lui  serait  facile  de  le  trouver. 

M.  le  Président.  —  Mais  ce  n'est  pas  à  l'accusation  de 
chercher  vos  témoins. 

Me  Clemenceau.  —  Si  l'accusation  le  veut,  elle  le  peut;  si  elle 
ne  le  veut  pas,  c'est  qu'elle  ne  veut  pas  la  lumière. 


—  344  — 

M.  le  Président.  —  Encore  une  fois,  l'accusation  n'a  rien  à 
voir  dans  cette  affaire. 

Me  Labori.  —  M.  le  colonel  Picquart  est  un  de  nos  témoins 
et  je  n'accepterai  pas  qu'on  apporte  contre  lui  la  moindre  insi- 
nuation ;  j'attends  que  M.  l'Avocat  général  fasse  sa  preuve. 

M.  le  Président.  —  Vous  voilà  encore  reparti  à  plaider. 

Me  Labori.  —  Oui,  monsieur  le  Président:  je  trouve  que  cela 
est  utile  à  mon  affaire.  {Rires.) 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  d'autres  questions  ? 

Me  Labori.  —  Oui. 

(Se  tournant  vers  le  commandant  Lauth.)  Le  timbre  dont 
vous  avez  parlé,  monsieur  le  commandant  Lauth,  s'agissait-il 
de  l'apposer  sur  la  photographie  ou  sur  le  petit  bleu  lui-même? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Sur  le  petit  bleu...  C'est  du 
moins  ainsi  que  je  l'ai  compris,  puisque  le  colonel  Picquart 
avait  \e  petit  bleu  dans  les  mains. 

Me  Labori.  —  Quel  était  le  but  de  M.  le  colonel  Picquart? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Il  l'a  dit  lui-même  :  «  Je  veux 
pouvoir  dire  là-haut  que  j'ai  intercepté  cela  à  laposte.  » 

M«  Labori.  —  Monsieur  le  Président  veut-il  demander  à 
M.  le  colonel  Picquart  si  cela  est  vrai  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Non,  je  n'ai  jamais  dit  cela... 
On  dit  toujours  que  j'ai  eu  l'intention  de  faire  des  masses  de 
choses... 

M.  le  Président,  à  M.  le  colonel  Picquart.  —  Remarquez 
que  vous  êtes  en  présence  de  la  déposition  de  M.  Gribelin,  qui 
a  été  très  nette. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  La  déposition  de  M.  Gribelin 
s'applique  à  autre  chose;  c'était  pour  mettre  un  cachet  sur  une 
lettre. 

M.  le  Président.  —  Mais  c'est  toujours  le  même  procédé. 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Le  colonel  m'a  dit  :  «  Croyez- 
vous  qu'on  mettrait  un  cachet?  » 

Me  Clemenceau.  —  On  ne  peut  grouper  deux  témoignages  qui 
ne  s'appliquent  pas  à  la  même  chose. 

Cela  veut-il  dire  que  M.  Picquart  avait  l'intention  de  faire 
apposer  des  timbres  faux  sur  des  lettres  et  non  sur  un  télé- 
gramme? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  demande  à  poser  une  ques- 
tion :  «  Ces  Messieurs  peuvent-ils  dire  qu'ils  ont  vu  une  seule 
lettre  sur  laquelle  j'aie  fait  apposer  un  cachet  ?  » 

M.  le  Président.  —  Mais  on  n'a  pas  dit  que  vous  l'avez  fait, 
on  a  dit  simplement  que  vous  aviez  demandé  s'il  était  possible 
de  faire  apposer  le  cachet  de  la  poste. 

Me  Clemenceau.  —  Ce  n'est  pas  ce  que  dit  M.  le  colonel 
Picquart  ;  il  demande  si  on  peut  prouver  qu'il  a  fait  cela  une 
seule  fois,  alors  qu'il  a  été  à  ce  bureau  pendant  deux  années. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Non,  pendant  un  an  et  demi; 
j'ai  rempli  auparavant  des  fonctions  dans  d'autres  bureaux. 

Me  Labori,  au  Président.  — Voulez-vous  demander  à  M.  Ra- 


—  345  — 

vary  pourquoi,  dans  son  rapport,  où  il  a  accumulé  toutes  les 
raisons  susceptibles  de  mettre  en  la  moindre  valeur  possible 
le  mérite  de  M.  Picquart,  il  a  fait  disparaître  cet  incident? 
car  on  n'en  trouve  pas  trace. 

M.  le  Président,  au  commandant  Ravary,  rappelé  à  la 
barre.  —  Monsieur  Ravary,  vous  venez  d'entendre  la  question 
de  Me  Labori.  Il  demande  pourquoi  cet  incident  n;a  pas  été 
relaté  dans  votre  rapport  ? 
M.  le  commandant  Ravary.  —  Quel  incident  ? 
Me  Labori.  —  L'incident  relatif  à  la  demande  qu'aurait  faite 
à  un  moment  donné  M.  le  colonel  Picquart,  de  faire  apposer  des 
timbres,  soit  sur  une  lettre,  soit  sur  une  dépêche. 

M.  le  commandant  Ravary.  — Il  y  avait  déjà  assez  de  faits 
que  j'aurais  pu  invoquer  et  qui  prouvaient  des  incorrections  de 
la  part  du  colonel  Picquart  ;  je  n'avais  pas  besoin  de  mettre  tout 
dans  mon  rapport. 
Me  Labori.  —  Dites-les  donc,  ces  faits  ! 

M.  le  commandant  Ravary.  —Si  j'avais  voulu  invoquer 
l'article  378  du  Gode  pénal,  je  ne  vous  aurais  rien  dit. 

Me  Clemenceau.  —  Mais,  maintenant  que  vous  ne  l'avez  pas 
invoqué,  vous  pouvez  les  dire  ? 

Me  Labori.  —  Je  dis  que  M.  le  commandant  Ravary  doit 
observer  le  secret  professionnel  ou  ne  pas  l'observer  et,  quand 
il  dit  qu'il  y  a  bien  d'autres  charges,  il  n'observe  pas  le  secret 
professionnel.  Je  ne  tiens  pas  à  ce  qu'on  invoque  toujours  le 
huis  clos  ou  le  secret  professionnel  ;  mais,  puisque  M.  le  com- 
mandant Ravary  a  déjà  violé  le  secret  professionnel,  il  peut 
bien  nous  dire  quelles  sont  les  autres  charges  qu'il  a  relevées 
contre  M.  le  colonel  Picquart. 

M.  le  commandant  Ravary.  —  La  justice  militaire  ne  procède 
pas  cumme  la  vôtre... 

Me  Clemenceau.   —  Il  n'y  a   qu'une  justice,  il  n'y  en  a  pas 
deux  :  il  y  a  la  vraie  ! 
M.  le  commandant  Ravary.  —  Notre  code  n'est  pas  le  même. 
M.  le  Président.  —  Répondez  à  la  question  de  Me  Labori, 
si  vous  le  jugez  à  propos. 

M.  le  commandant  Ravary.— Je  ne  répondrai  rien,  monsieur 
le  Président. 

Me  Labori.  —  Dans  ces  conditions,  il  ne  doit  rien  rester  de 
tout  ce  qu'a  dit  M.  Ravary. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  demande  à  poser  une  ques- 
tion. Je  ne  puis  pas  rester  sous  le  coup  d'une  accusation  sem- 
blable !  je  demande  que  M.  Ravary  déclare  hautement  quelles 
sont  les  autres  incorrections  qu'il  a  relevées  à  ma  charge. 

M.  le  commandant  Ravary.  —  Ce  sont  les  deux  dont  on  a 
parlé  tout  à  l'heure,  celle  dont  M.  Gribelin  a  parlé  et  que  je  n'ai 
pas  mise  dans  mon  rapport,  et  celle  que  M.  le  commandant 
Lauth  vient  de  relater. 

M.  le  colonel  Picquart.  — Alors,  en  couvrant  cela  d'une 
insinuation,  vous  laissez  supposer  beaucoup  d'autres  choses  ! 


—  346  — 

Me  Labori.  —  M.  Ravary  couvrait  cela  du  secret  pro- 
fessionnel ;  quand  il  ne  peut  plus  invoquer  le  secret  profession- 
nel, M.  Ravary  n'a  plus  rien  à  dire. 

M.  le  Président,  à  M*  Labori.  —  Avez-vous  d'autres  ques- 
tions :' 

Me  Labori.  —  J'ai  encore  un  grand  nombre  de  questions  à 
poser  à  M.  Picquart  ;  ce  sera  peut-être  un  peu  long. 

M.  le  Président.  —  Alors,  nous  allons  renvoyer  la  suite  des 
débats  à  demain. 

L'audience  est  levée. 


SIXIÈME    AUDIENCE 


AUDIENCE    DU    12    FEVRIER 


Sommaire.  —  Arrêt  sur  la  demande  d'excuse  d'un  juré  malade.  —  Confron- 
tation de  M.  le  colonel  Picquart  avec  M.  le  commandant  Lauth.  — 
Confrontation  de  M.  le  colonel  Picquart  et  de  M.  Leblois  avec  M.  le  colonel 
Eenry  et  M.  le  général  Gonse.  —  Déposition  de  M.  E.  Démange.  — 
(  îonclusions  relatives  à  l'outrage  commis  par  le  colonel  Henry  contre  le 
colonel  Picquart,  au  cours  de  la  déposition  de  ce  dernier.  —  Déposi- 
tions de  MM.  liane,  P.  Quillard,  Jaurès.  —  Incident.  Demande  d'apport  du 
bordereau  Dreyfus-Esterhazy.  Conclusions.  —  Arrêt  sur  les  conclusions 
relatives  à  l'outrage  commis  par  le  colonel  Henry  contre  le  colonel 
Picquart.  —  Arrêt  sur  les  conclusions  tendant  à  l'apport  du  bordereau 
Dreyfus-Esterhazy.  —  Déposition  de  M.  Bertillon. 

V audience  est  ouverte  à  midi  vingt. 


(Un  garde  républicain  est  placé  devant  le  banc  de  Ut 
défense  et  empèclie  Me  Labori  de  voir  les  jurés). 

Me  Labori.  —  Voulez-vous,  monsieur  le  Président,  être  assez 
bon  pour  donner  l'ordre  à  ce  garde  de  s'en  aller  ailleurs,  car 
vraiment  je  suis  trop  gardé. 

[Exit  le  garde,) 

ARRÊT 

Sur  la  demande   d'excuse   d'un  juré  malade 

M.  le  Président.  —  La  parole  est  à  M.  l'Avocat  général. 

M.  l'Avocat  général.  —  J'ai  l'honneur  de  déposer  sur  le  bu- 
reau delà  Cour  un  certificat  médical  duquel  il  résulte  que  l'un 
des  jurés  de  la  session,  M.  Leblond,  est  dans  l'impossibilité  de 
sortir  de  chez  lui,  à  raison  d'une  crise  aiguë   qu'il   subit  en  ce 


—  348  — 

moment.  Je  prie  par  conséquent  la  Cour  d'ordonner  que  le  pre- 
mier de  MM,  les  jurés  supplémentaires  prendra  sa  place. 

M.  le  Président;  —  La  défense  n'a  pas  d'observations  à 
faire  ? 

Mfi  Labori.  —  Aucune. 

M.  le  Président  : 

La  Cour, 

Considérant  que  le  sieur  Leblond,  juré  titulaire,  justifie  qu'il  est 
dans  un  état  de  maladie  qui  le  met  clans  l'impossibilité  de  remplir  ses 
fonctions; 

Le  déclare  excusé; 

Dit  qu'il  cessera  de  siéger  parmi  les  jurés  de  jugement,  et  ordonne 
que  le  sieur  Jourde,  juré  supplémentaire,  remplacera  immédiatement 
ledit  sieur  Leblond,  et  qu'il  sera  passé  outre  aux  débats. 


CONFRONTATION 

De  M.  le  colonel  Picquart  avec  M.  le  commandant  Lauth. 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Vous  avez,  m'avez-vous 
dit  hier  soir,  des  questions  à  poser  à  M.  le  colonel  Picquart? 

Me  Labori.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président,  à  riiuissier-audiencier .  —  Youlez-vous 
faire  entrer  M.  le  colonel  Picquart?  (àMe  Labori)  Quelle  est  la 
question  que  vous  voulez  poser? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  PouiTais-je  faire  une  courte  dé- 
claration avant  de  commencer?  J'ai  deux  mots  à  dire  pour  bien 
préciser  l'esprit  dans  lequel  j'ai  fait  ma  déposition  d'hier. 

Je  crois  que  l'expression  employée  par  M.  Zola,  lorsqu'il  a  dit 
que  des  juges  militaires  avaient  acquitté  par  ordre,  a  quelque 
peu  dépassé  sa  pensée.  Voici  ce  qui  s'est  passé  (c'est  ainsi  du 
moins  que  je  le  comprends)  :  M.  le  général  de  Pellieux,  par  res- 
pect pour  la  chose  jugée,  n'a  pas  cru  devoir  introduire  dans  son 
enquête  la  question  du  bordereau.  M.  le  commandant  Ravary, 
dont  l'enquête  a  suivi  celle  du  général  de  Pellieux,  a  été  certai- 
nement influencé,  peut-être  sans  s'en  douter,  par  les  conclusions 
de  son  chef.  Il  m'en  a  même  donné  une  preuve —  je  puis  le  dire 
ici  où  on  a  dit  bien  des  choses. —  Gomme  je  lui  disais  :  «  Les  té- 
moins ne  sortiront  de  terre  que  lorsque  vous  aurez  fait  arrêter 
le  commandant  Esterhazy,  »  il  m'a  répondu  :  «  Je  ne  puis  pas 
le  faire  arrêter;  mes  chefs  n'ont  pas  jugé  à  propos  de  le  faire,  et 
je  ne  vois  pas  que  ce  qui  est  entre  mes  mains, en  ce  moment-ci, 
soit  de  nature  à  changer  cette  résolution.  » 

Les  juges  du  Conseil  de  guerre  se  sont  trouvés  en  face  d'une 
instruction  qui  était,  à  mon  avis,  incomplète.  Devant  les  preuves 
qui  leur  ont  été  données,  ils  ont  jugé  suivant  leur  conscience, 


349  — 


et,  pour  vous  montrer  la  liberté  d'esprit  qui  a  présidé  à  leurs  dé- 
libérations, je  déclare  ici  que  l'un  d'eux,  vers  la  fin  de  la  séance, 
a  dit  ceci,  et  j'admire  son  courage  :  «  Je  vois  que  le  véritable 
accusé  ici,  c'est  le  colonel  Picquart  ;  je  demande  donc  qu'il  soit 
appelé  à  dire  tout  ce  qu'il  jugera  nécessaire  en  outre  de  sa  dépo- 
sition. » 

Voilà,  messieurs,  ce  que  j'avais  à  dire. 

M.  le  Président,  à  M"  Labori.  —  (Juelle  est  la  question  que 
vous  désirez  faire  poser? 

M1'  Labori.  —  Je  voudrais  demander  à  M.  le  colonel  Picquart 
s'il  peut  nous  dire  quels  sont  les  points  à  raison  desquels  il  a 
été  poursuivi  devant  un  Conseil  d'enquête  ? 

M.  le  Président.  —  Vous  savez  que  tout  ce  qui  se  passe  au 
Conseil  d'enquê!e  est  secret? 

M"  Labori.—  Eh  bien  !  Monsieur  le  Président,  c'est  tellement 
secret,  que  voici  la  note  de  l'Agence  Havas  qui  a  été  reproduite 
par  tous  les  journaux  —  M.  le  colonel  Picquart  nous  dira  si  elle 
est  vraie  —  voici  la  note  Havas  qui  a  paru  dans  le  Messager 
de  Toulouse;  c'est  une  note  officieuse  qui,  je  crois,  a  été 
reproduite  dans  d'autres  journaux  : 

Le  Conseil  avait  à  répondre  à  cette  question  :  Le  colonel  Picquart 
a- 1  il  commis  des  fautes  graves  entraînant  une  mesure  disciplinaire, 
question  basée  sur  les  faits  suivants  :  1°  Communication  à  un  avocat 
de  deux  dossiers  d'affaires,  étrangères  à  l'affaire  Dreyfus?  Sur  ce 
point,  il  a  été  exposé  devant  le  Conseil  d'enquête  que  l'avocat  avait 
eu  à  s'occuper,  en  effet,  de  ces  deux  affaires,  mais  à  titre  d'avocat 
consultant,  et  qu'elles  ont  été  traitées  avec  le  lieutenant-colonel 
Picquart  et  le  commandant  Henry  lui-même,  au  vu  et  au  su  de  tout 
le  monde  ; 

2°  Le  second  fait  a  rapDort  à  la  question  posée  au  commandant 
Lauth  par  le  colonel  Picquart  au  sujet  de  la  carte  télégraphique 
adressée  au  commandant  Esterhazy.  Sur  ce  point,  le  colonel  Picquart 
aurait  fourni  toutes  les  explications,  donnant  à  la  question  son  véri- 
table caractère  ; 

3°  Le  troisième  fait  se  rapporte  à  la  présence  de  aT>  Leblois  dans 
le  cabinet  de  M.  Picquart.  Cette  présence  n'a  pu  être  constatée, 
Me  Leblois  n'étant  pas  à  Paris  à  l'époque  indiquée; 

4°  Le  quatrième  fait  reproché  au  colonel  Picquart  porte  sur  la 
communication  des  lettres  du  général  Gonse  à  M''  Leblois.  Cette 
communication  a  été  confirmée. 

Est-il  exact  que  ces  quatre  faits  aient  été  soumis  au  Conseil 
d'enquête  ? 

M.  le  Président.  —  Non,  nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  de 
ce  qui  a  pu  être  écrit  dans  la  presse,  mais  de  ce  qui  se  dit  dans 
cette  enceinte.  Or,  je  viens  de  vous  dire  que  tout  ce  qui  sepasse 
dans  un  Conseil  d'enquête  est  absolument  secret  ;  les  témoins 
eux-mêmes  sortent  immédiatement  de  la  salle  après  avoir  fait 
leurs  déclarations,  et  n'écoutent  pas,  n'entendent  pas  les  décla- 
rations des  autres  témoins  ;  par  conséquent,  je  ne  peux  pas  de- 


—  350  — 

mander  à  M.  le  colonel  Picquart  ce  qu'il  ne  peut  et  ne  doit  pas 
nous  dire. 

Me  Labori.  —  Je  trouve  étrange,  permettez-moi  de  vous  le 
faire  observer  très  respectueusement,  que  non  seulement  vous 
disiez  que  vous  ne  poserez  pas  la  question,  mais  encore  que 
vous  ajoutiez  que  M.  le  colonel  Picquart  ne  doit  pas  y  répondre. 
Je  crois  que  le  témoin  est  seul  juge  du  point  de  savoir  s'il  doit 
répondre. 

M.  le  Président.  —  Je  vais  le  lui  demander. 

Me  Labori.  —  Mais  vous  venez  de  lui  dire  ce  que  vous  consi- 
dérez comme  son  devoir  ! 

M.  le  Président.  —  C'est  mon  opinion. 

Me  Labori. —  Eh  bien  !  je  vous  demanderai  défaire  connaître 
la  mienne  avant  que  vous  ne  posiez  la  question,  et  de  faire  com- 
prendre à  M.  le  colonel  Picquart  que  je  suis  d'un  sentiment 
tout  à  fait  opposé  au  vôtre,  car  il  pourrait  croire  que  l'opinion 
venant  de  vous,  en  raison  de  votre  haute  situation... 

M.  le  Président. —  Mettons  que  je  n'ai  rien  dit.  Je  vais  poser 
la  question  au  colonel  Picquart.  (Au  colonel  Picquart j.  Pouvez- 
vous  répondre  à  cette  question  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Monsieur  le  Président,  si  le  len- 
demain du  Conseil  d'enquête,  il  n'avait  pas  paru  dans  le  Petit 
Journal  une  note  qui  émanait  évidemment  d'un  officier  et  qui 
ne  pouvait  émaner  que  d'an  officier,  je  ne  répondrais  pas,  je 
dirais  que  je  ne  peux  pas  répondre.  Etant  donné  qu'une  com- 
munication indiscrète,  ne  pouvant  provenir  que  d'un  officier,  a 
été  faite,  je  dirai,  sans  entrer  dans  aucun  détail,  que  la  note  de 
l'Agence  Ha  vas  se  rapproche  de  la  vérité. 

Me  Labori.  —  Mais  il  y  a  un  point  sur  lequel  M.  le  colonel 
Picquart  pourra  répondre,  et  j'insiste  pour  que  la  question  lui 
soit  posée  :  Les  quatre  faits  mentionnés  dans  la  note  Havas 
sont-ils  les  seuls  pour  lesquels  il  a  été  poursuivi? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  m'en  tiens  à  ma  première 
réponse. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  colonel  Picquart  a-t-il  fait  à  cet 
égard  la  moindre  communication  aux  journaux? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Aucune,  je  n'en  ai  jamais  fait. 

M0  Labori.  —  Monsieur  le  colonel  Picquart  pourrait-il  nous 
dire  pourquoi  la  communication  émanait  nécessairement  d'un 
officier  ? 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Parfaitement.  Elle  émanait  né- 
cessairement d'un  officier  parce  qu'en  dehors  de  M.  Leblois,  il 
n'y  avait  que  des  officiers  qui  eussent  assisté  à  l'audience  de 
ce  conseil,  et  que  la  question  qui  était  traitée  dans  le  Petit 
Journal  était  le  prétendu  écrasement  de  M.  Leblois;  alors,  je 
ne  pense  pas  que  ce  soit  de  lui  que  soit  venue  la  communication. 

M.  le  Président.  —  Il  n'y  avait  pas  d'autres  personnes  dans 
la  salle  d'audience  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Personne. 


—  ool  — 

M.  le  Président.  —  Les  séances  avaient  lieu  au  Mont- 
Valérien? 

M.  LE  COLONEL  PlCQUART.  —  Oui. 

Me  Labori.  —  En  dehors  des  membres  du  Gunseil  d'enquête, 
est-ce  qu'il  assistait  d'autres  personnes  au  Conseil  d'enquête? 

TVE.  le  colonel  Pigquart.  —  Aucune. 

M'  Labori,  au  Président.  —  Avant  d'aller  plus  loin,  je  dési- 
rerais, avant  que  je  les  pose  également  à  M.  le  colonel  Picquart, 
poser  quelques  questions  à  M.  le  commandant  Lauth  ;  je  vous 
serais  reconnaissant  de  vouloir  bien  le  faire  venir  à  la  barre. 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Quelle  question  désirez- 
vous  poser  à  M.  le  commandant  Lauth  ? 

(M.  le  commandant  Lauth  revient  à  la  barre). 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  je  voudrais  demander 
à  M.  le  commandant  Lauth  quelle  aurait  été,  dans  sa  pensée,  à 
supposer  que  la  chose  eût  été  faite,  l'utilité  d'un  timbre  de  la 
poste  et  de  son  apposition  sur  la  carte-télégramme,  qu'on  a  ap- 
pelée ici  le  petit  bleu? 

M.  le  commandant  Lauth .  —  L'utilité  que  cela  aurait  pu 
avoir  ?  Cela  aurait  montré  que  la  chose  était  arrivée  à  destina- 
tion, tandis  que.  sans  timbre  de  la  poste,  elle  n'était  pas  arrivée 
et  devait  être  forcément  restée  à  l'endroit  d'où  elle  devait 
partir. 

Me  Labori.  —  Pourquoi  «  à  destination  ?  »  Est-ce  qu'on  a  de- 
mandé à  M.  le  commandant  Lauth  de  certifier  que  le  comman- 
dant Esterhazy  avait  reçu  le  petit  bleui 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Non  pas,  les  deux  choses 
étaient  connexes.  Cela  prouvait  d'autant  plus  son  authenticité, 
si  le  petit  bleu  avait  été  d'une  écriture  bien  connue  et  si  on  avait 
su  qu'il  était  arrivé  à  destination  ;  étant  d'une  écriture  connue, 
la  personne  pouvait  s'être  ravisée  et  ne  pas  l'avoir  envoyé  à  ce- 
lui à  qui  il  était  adressé.  Il  arrive  à  des  personnes  d'écrire  des 
lettres,  puis  de  se  raviser  et  de  ne  pas  les  envoyer. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  et  AL  le  com- 
mandant Lauth  lui-même  n'ont  pas  confirmé  qu'il  avait  été  cons- 
taté que  l'origine  du  petit  bleu  était  la  même  que  l'origine  du 
bordereau  1 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Au  moment  où  j'ai  reçu  le  petit 
hlea,  je  ne  peux  pas  dire  que  je  pensais  que  l'origine  ne  fut  pas 
la  même,  puisque  je  l'ai  reçu  de  deuxième  main. 

M"  Labori.  —  Eh  bien  !  qu'est-ce  que  M.  le  colonel  Picquart  a 
dit?  A-t-ildit... 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Cela  ressortait  d'enquêtes. 

Me  Labori.  — Je  vais  poser  la  question  d'une  manière  telle 
que  M.  le  commandant  Lauth  me  donnera  satisfaction,  j'ensuis 
sûr.  Est-ce  que  les  fragments  de  papier  qui  venaient  de  la 
sorte  avaient  la  même  origine  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  ces  cornets,  ces  paquets,  ou  le  borde- 


—  35-2  — 

reau  ont  jamais,  à  aucun  moment,  été  considérés  comme  ayant 
été  saisis  chez  M.  le  commandant  Esterhazy  ? 

M.  LE  COMMANDANT  LA.UTH.  —  Non. 

Me  Labori.  —  Gela  me  sutiiL  Alors,  je  voudrais  savoir  com- 
ment le  petit  bleu,  ayant  la  même  origine  que  le  bordereau  ou 
que  les  fragments  de  papier  mêlés  au  petit  bleu,  aurait  pu  être 
considéré  comme  venant  de  chez  M.  le  commandant  Esterhazy? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Vous  entendez?  (Le  témoin 
fait  signe  qu'il  n'a  pas  très  bien  compris^)  Veuillez  répéter  la 
question,  maître  Labori. 

Me  Labori.  —  Oui,  monsieur  le  Président,  je  vais  surtout 
préciser.  J'ai  demandé  à  M.  le  commandant  Lauth  ceci  :  Pourquoi 
eût-il  été  efficace  ou  utile,  à  un  point  de  vue  quelconque,  d'appo- 
ser un  timbre  sur  le  petit  bleu  ?  M.  le  commandant  Lauth  m'a 
dit  :  «  Parce  qu'il  aurait  ainsi  pu  provenir  du  lieu  de  sa 
destination.»  Or,  il  faut  que  MM.  les  jurés  sachent  qu'il 
n'a  jamais  été  question  que  le  petit  bleu  fût  de  la  main 
de  M.  le  commandant  Esterhazy,  et  que  l'écriture  dont 
on  aurait  prié  M.  le  commandant  Lauth  de  certifier  l'ori- 
gine, n'était  pas  du  tout  de  M.  le  commandant  Esterhazy: 
le  petit  bleu  était  adressé  à  M.  le  commandant  Esterhazy, 
et  il  s'agissait  de  savoir  quel  était  l'auteur  de  ce  petit  bleu  et 
quelle  était  la  main  qui  l'avait  tracé.  Sur  la  main,  vous  savez  ce 
qui  a  été  dit.  En  ce  moment,  je  m'occupe  de  l'origine.  M.  le 
commandant  Lauth  dit:  «L'utilité  de  l'apposition  du  timbre, 
c'était  d'établir  que  le  petit  bleu  était  arrivé  à  domicile,  c'est-à- 
dire  chez  M.  le  commandant  Esterhazy.  »  Alors,  passant  par 
dessus  les  questions  successives  que  j'ai  posées,  je  dis  à  M.  le 
commandant  Lauth  :  Est-ce  que  le  bordereau  ou  les  papiers  con- 
tenus dans  le  paquet  où  se  trouvait  le  petit  bleu,  ou  les  papiers 
de  la  même  provenance,  ont  été  considérés  comme  venant  de 
chez  M.  le  commandant  Esterhazy  ? 

M.  LE   COMMANDANT  LAUTH.  —  Non. 

M*  Labori.  —  Par  conséquent,  comment  M.  le  commandant 
Lauth  concilie-t-il  l'affirmation  que  le  petit  bleu  avait  l'origine 
que  lui  avait  donnée  M.  le  colonel  Picquart,  et  celle  qu'il  avait 
été  placé  dans  le  cornet  que  la  Cour  connaît? 

M.  le  commandant  Lauth  .  —  Je  n'ai  pas  à  donner  d'explica- 
tions sur  ce  que  le  colonel  Picquart  pouvait  ou  devait  croire.  Je 
n'ai  pas  à  donner  d'explications,  car  je  ne  lui  en  ai  pas  demandé 
à  ce  moment-là. 

Me  Labori.  —  C'est  entendu,  je  retiens  cette  première  décla- 
ration. Quelle  était  maintenant  l'utilité  de  «  caches  »  apposées 
sur  la  photographie  pour  cacher  certaines  choses  et  même  faire 
disparaître  des  traces  de  déchirures  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Pardon,  je  n'ai  jamais  dit  que 
j'eusse  mis  des  «  caches  »  pour  faire  disparaître  des  traces  de  dé- 
chirures.Il  est  question  d'une  chose  tout  à  fait  différente,  qui  s'est 
passée  quelques  semaines  après.  C'était  autre  chose.  J'ignorais 
absolument  de  chez  qui  provenaient  les  spécimens  d'écriture  et, 


-353- 

chaque  fois  que  j'ai  dû  faire  une  photographie,  le  colonel  Pic- 
quart  m'a  demandé  tantôt  de  masquer  quelques  lignes,  tantôt 
quelques  mots  avec  une  ligne  au  milieu.  J'ai  chaque  fois  fait 
les  clichés  en  masquant  une  partie.  Il  ne  m'a  pas  donné  l'expli- 
cation du  but  qu'il  poursuivait. 

Me  Labori.  —  Je  suis  très  heureux  de  la  réponse,  car  elle 
précise  ce  point  qui  m'avait  échappé  :  c'est  que  jamais  M.  Lauth 
n'a  entendu  dire  qu'une  opération  singulière  eût  été  faite  en  ce 
qui  concerne  la  photographie  du  petit  bleu. 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Pardon,  je  dis  que  je  n'ai  rien 
masqué  du  texte.  J'ai  dû  faire  disparaître  sur  le  cliché  les 
traces  de  déchirures,  de  manière  à  donner  l'apparence  d'un 
petit  bleu  absolument  neuf  et  intact. 

Me  Labori.  —  Est-ce  qu'on  a  jamais  demandé  à  M.  le  com- 
mandant Lauth  de  faire  disparaître  les  apparences  de  déchi- 
rures sur  l'original  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Oh  !  cela  n'aurait  pas  été  possible. 

Me  Labori.  —  La  réponse  me  suffit.  Une  dernière  question  à 
M.  Lauth  :  Est-ce  que  le  bordereau  n'a  pas  été  lui-même  en 
morceaux  ? 

M.  le  commandant  Lauth. —  Je  l'ai  vu  une  fois  dans  ma  vie; 
à  l'heure  qu'il  est,  je  serais  incapable  de  dire  s'il  y  en  avait 
beaucoup  ou  peu;  je  sais  qu'il  a  été  en  morceaux. 

Me  Labori.  —  Est-cn  qu'il  a  été  photographié? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Pas  par  moi,  pas  à  notre 
service. 

Me  Labori.  —  L'a-t-il  été? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Je  crois  que  oui,  je  n'en  sais 
rien. 

Me  Labori.  —  En  présence  des  déclarations  de  M.  le  comman- 
dant Lauth  je  n'ai,  en  ce  qui  me  concerne,  aucune  question  à 
poser  à  M.  le  colonel  Picquart,  car  M.  Lauth  m'a  donné  satis- 
laction  sur  tous  les  points. 

Me  Clemenceau.  —  J'aurais  une  question  à  poser.  M.  Lauth 
voudrait-il  nous  dire  de  quelle  manière  le  petit  bleu  était 
déchiré;  était-ce  en  petits  morceaux? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Il  y  en  avait  peut-être  une 
soixantaine. 

Me  Clemenceau.  —  Des  morceaux  simples,  le  petit  bleu 
déplié? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Oui,  déplié. 

Me  Clemenceau.  —  Qu'est-ce  que  cela  donnait  comme  gran- 
deur pour  le  plus  grand  morceau  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Peut-être  le  tiers  d'un  centi- 
mètre, un  peu  plus,  pas  tout  à  fait  un  centimètre  carré. 

Me  Clemenceau.  —  M.  le  commandant  Lauth  voudrait-il  nous 
dire  comment  on  a  recollé  les  morceaux  ?  comment  matérielle- 
ment on  a  reconstitué  le  petit  bleu? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Je  n'ai  pas  d'explications  à 
donner  à  ce  point  de  vue. 

12 


—  354  — 

Me  Clemenceau. —  Sans  doute  le  témoin  ne  comprend  pas  ma 
question,  car  je  veux  parler  d'un  fait  matériel  qui  ne  peut  pas 
intéresser  la  défense  nationale. 

Quand  on  trouve  dans  le  cornet  un  petit  bleu  déchiré  comme 
dans  l'espèce,  et  qu'on  veut  le  reconstituer,  je  demande,  maté- 
riellement, par  quel  procédé  on  arrive  à  recoller  les  morceaux 
pour  en  faire  un  tout,  un  petit  bleu  entier?  Je  ne  sais  si  je  suis 
clair? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Il  n'a  été  recollé  que  lorsque  je 
l'ai  eu  reconstitué.  Au  moment  où  M.  le  colonel  Picquart  me  l'a 
donné,  c'étaient  des  fragments  inertes  de  ce  papier  mélangés 
avec  bien  d'autres. 

Me  Clemenceau.  —  Quand  le  colonel  Picquart  a  demandé  à 
M.  Lauth,  d'après  la  version  de  ce  dernier,  s'il  ne  pourrait  pas 
faire  mettre  le  cachet  de  la  poste,  dans  quel  état  était  le  petit 
bleu  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Le  petit  bleu  était  reconstitué. 

M(>  Clemenceau.  —  Par  quel  procédé  de  collage  a-t-on  fait, 
de  tous  les  morceaux,  un  petit  bleu  entier? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Avec  un  papier  transparent 
coupé  en  lanières  très  minces,  qui  suivaient  à  peu  près  les 
traces  des  déchirures. 

Me  Clemenceau.  —  Comme  M.  Lauth  a  dit  que  le  plus  grand 
morceau  avait  peut-être  un  tiers  de  centimètre.. . 

M.  le  commandant  Lauth.  —  J'ai  dit  :  peut-être  un  centi- 
mètre. 

Me  Clemenceau.  —  J'accepte  un  centimètre.  Je  demande 
alors  à  M.  Lauth  de  bien  vouloir  nous  expliquer  de  quel  côté  le 
petit  bleu  a  été  recollé. 

M.  le  commandant  Lauth.  —  A  l'inverse,  du  côté  de 
l'adresse. 

JVP  Clemenceau.  —  Alors,  que  Monsieur  Lauth  veuille  bien 
nous  expliquer,  dans  le  cas  improbable  où  il  aurait  voulu  céder 
au  désir  de  M.  le  colonel  Picquart,  sur  quelle  partie  il  aurait 
fait  apposer  le  timbre  de  la  poste  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  D'abord,  il  ne  m'a  pas  demandé 
de  faire  apposer  le  timbre  de  la  poste,  il  m'a  dit  :  «  Croyez- 
vous  qu'on  en  mettrait  un?  »  ou  «  qu'on  en  metlrait  un 
ensuite?  »  Je  n'ai  pas  à  chercher  comment  il  voulait  faire  pour 
cela  ;  cela  ne  me  regarde  pas. 

M''  Clemenceau;  —  Je  voudrais  savoir  de  M.  Lauth  comment 
il  pourrait  s'expliquer  que  le  colonel  Picquart  ait  demandé  de 
faire  apposer,  par  un  tiers  quelconque,  un  timbre  de  la  poste 
destiné  à  donner  de  l'authenticité  au  document,  alors  que,  d'a- 
près la  déposition  de  M.  Lauth,  il  n'y  avait  pas,  sur  cepetît  bleu, 
la  place  nécessaire  pour  apposer  le  timbre  de  la  poste,  à  moins 
qu'on  ne  l'apposât  pour  partie  sur  les  bandes  de  papier  gommé, 
ce  qui  eût  dénoncé  la  supercherie. 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Je  n'ai  pas  d'explications  à 
donner,  je  dépose  sur  les  faits  tels  qu'ils  se  sont  passés  ;  c'est 


—  3ô-~>  — 

au  colonel  Picquart  à  expliquer  comment  il  s'y  serait  pris  pour 
réaliser  ce  dont  il  parlait. 

M"  Clémence&et.  —  Je  n'ai  pas  besoin  d'explications  non  plus; 
tout  le  monde  m'a  compris.  Je  me  borne  à  résumer  la  question  : 
M.  le  colonel  Picquart  —  dit  l'accusation  —  a  trouva  dans  le 
cornet  des  morceaux  de  petit  bleu  qu'il  y  avait  mis  lui-même  ;  il 
a  dit  au  commandant  Lauth  et  à  un  autre  officier  :  «  Voila  des 
morceaux  de  petit  bleu  qui  viennent  du  cornet  »  Donc  M.  le 
colonel  Picquart  a,  dans  son  bureau,  deux  officiers  qui  savent 
que  ce  petit  bleu  vient  du  cornet,  et  l'on  affirme  qu'il  voulait 
faire  apposer  le  cachet  de  la  poste  sur  ce  petit  bleu!  Demandez- 
vous  ce  qui  se  serait  passé,  si  le  colonel  Picquart  s'était  pré- 
senté en  haut,  comme  on  dit  au  ministère,  chez  ses  chefs,  et 
leur  avait  dit,  après  avoir  fait  apposer  le  timbre  de  la  poste  : 
«  Voici  un  petit  bleu  venant  du  cornet  qui  a  une  authenticité 
certaine,  puisqu'il  y  a  le  timbre  de  la  poste  »,  est-ce  que  ses 
supérieurs  ne  lui  auraient  pas  répondu  :  «  Puisqu'il  y  a  le 
timbre  de  la  poste,  c'est  que  votre  petit  bleu  ne  vient  pas  du 
cornet,  parce  qu'il  n"est  pas  d'usage  que  les  employés  de  la 
poste  aillent  apposer  leurs  cachets  dans  des  endroits  —  pour 
ne  pas  les  nommer  —  où  on  prend  les  petits  bleus.  » 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Il  était  alors  inutile  de  me 
demander  de  certifier  que  c'était  la  signature  de  telle  personne, 
et  je  crois  que  le  colonel  Picquart  l'a  reconnu  dans  sa  déposi- 
tion. 

Me  Clemenceau.  —  J'ai  voulu  me  mettre,  pour  donner  plus  de 
force  à  mon  raisonnement,  dans  la  plus  mauvaise  situation.il  ne 
faut  pas  cependant  croire  que  j'aie  véritablement  pensé,  même  un 
instant,  que  M.  le  colonel  Picquart  eût  mis  le  petit  bleu  dans  le 
cornet,  après  avoir  commis  un  faux.  Je  vous  ai  montré,  avec  la 
théorie  de  l'accusation,  que  les  sentiments  que  ses  adversaires 
prêtent  au  colonel  Picquart  n'ont  jamais  existé  dans  sa  pensée, 
parce  qu'il  se  serait  démenti  lui-même.  Je  voudrais  résumer  la 
situation,  sur  la  question  du  petit,  bleu  déchiré,  timbré.  Ma 
question  s'adresse  d'abord  à  M.  Lauth  et  ensuite  à  M.  Picquart  ; 
car  je  demande  que  M.  le  colonel  Picquart  parle  le  dernier.  Eh 
bien!  si  le  petit  bleu  venait  du  cornet,  n'était-il  pas  indispen- 
sable qu'il  ne  fût  pas  timbré  ? 

M.    LE  COMMANDANT  LAUTH.  —  CM. 

M"  Clemenceau.  —  Bien.  Si  le  petit  bleu  avait  été  arrêté  à  la 
poste,  ne  devait-il  pas  être  timbré,  mais  non  déchiré  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  C'est  précisément  probable- 
ment pour  cela— parce  que  moi  je  n'ai  pas  d'explications  adonner 
—  que  le  colonel  Picquart  a  voulu,  sur  la  photographie  et  sur 
le  tirage  sur  papier,  faire  disparaître  les  traces  de  déchirures,  ce 
qu'il  ne  peut  pas  nier,  et  qu'il  m'a  dit,  quand  je  lui  ai  demandé 
des  explications  :  «  C'est  pour  pouvoir  dire  que  je  l'ai  saisi  à  la 

poste.  )) 

Me  Clemenceau.  —  Ouand  un  officiel-  du  service  des  rensei- 
gnements vient  trouver  le  chef  de  l'Etat-major  et  lui  dit  :  «  J'ai 


—  356  — 

trouvé  dans  le  cornet  un  petit  bleu  qui  concerne  un  officier», 
je  demande  si  le  chef  d'Etat-major  se  laisse  représenter  seule- 
ment une  copie  et  s'il  ne  demande  pas  l'original  ? 

M .  le  commandant  Lauth.  —  Il  est  assez  probable  qu'il  l'au- 
rait demandé,  et  c'est  pour  cela  que  la  chose  m'a  beaucoup 
étonné  à  ce  momeDt-là. 

Me  Clemenceau.  —  Je  me  résume... 

M.  le  Président.  —  Voyons... 

Me  Clemenceau.  —  Ah!  je  suis  désolé  d'être  désagréable  à  la 
Cour.., 

M.  le  Président,  —  Vous  n'êtes  désagréable  à  personne, 
seulement  vous  êtes  un  peu  long. 

Mp  Clemenceau.  —  J'ai  la  prétention  d'être  extraordinaire- 
ment  désagréable  à  l'accusation  en  ce  moment  ;  c'est  pour  cela 
que  je  vous  demande  respectueusement  la  permission  de  con- 
tinuer. Si  le  petit  bleu  vient  du  cornet,  il  est  déchiré  et  pas 
timbré;  —  s'il  vient  de  la  poste,  il  est  timbré  mais  non  déchiré. 
Quand  le  chef  d 'Etat-major  se  fera  représenter  l'original,  si  on 
lui  représente  l'original  déchiré,  et  timbré  parce  que  venant  delà 
poste,  il  demandera  pourquoi  il  est  déchiré.  —  Troisième  hypo- 
thèse ?  Pour  qu'on  trouve  le  petit  bleu  déchiré  et  timbré,  il  ne 
peut  avoir  qu'une  origine,  il  faut  qu'il  vienne  de  chez  le  com- 
mandant Esterhazy,  parce  que,  timbré,  il  a  passé  à  la  poste; 
déchiré,  il  a  été  déchiré  par  le  commandant  Esterhazy.  Or, 
M.  le  commandant  Lauth  a  dit  tout  à  l'heure  :  «  On  n'a  jamais 
prétendu  que  le  petit  bleu  vînt  de  chez  M.  le  commandant 
Esterhazy. 

M/'  Labori.  —  J'ai  quant  à  moi... 

{M.  le  Président  fait  un  geste  et  semble  vouloir  arrêter 
Me  Labori.) 

Me  Labori.  —  Oh  !  Monsieur  le  Président... 

M.  le  Président.  —  Je  n'ai  rien  dit;  continuez. 

Me  Labori.  —  Si  vous  saviez  combien  il  est  douloureux  de 
vous  faire  souffrir  de  la  sorte  !. . .  Je  reprends  la  question  de  la 
déchirure.  M.  le  commandant  Lauth,  pour  lequel  cependant  il 
me  semble  que  nous  faisons  des  raisonnements  extrêmement 
clairs,  insiste  sur  ceci  :  «  C'est  précisément,  dit-iJ,  parce  que  le 
colonel  Picquart  m'avait  demandé  de  faire  disparaître  ou  avait 
songé  à  faire  disparaître  la  trace  des  déchirures  sur  la  photo- 
graphie que  j'ai  été  étonné.  »  Est-ce  que  M.  Lauth  n  a  pas  dit 
tout  à  l'heure  qu'il  était  impossible  de  faire  disparaître  ces 
traces  sur  l'original? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  Qu'est-ce  qui  constitue  une  pièce  authentique? 
Est-ce  une  photographie  ou  un  original  ? 

M.  le  commandant  Lauth  .  —  C'est  un  original. 

Me  Labori.  —  Alors  la  question  des  déchirures  n  a  plus 
d'intérêt  ? 

M.  le  commandant  Lauth.  —  C'est  possible.  Vous  me  deman- 


dez  des  explications  pour  savoir  pour  quel  motif  le  colonel  Pic- 
quart  a  voulu  faire  telle  ou  telle  chose,  ce  qu'il  avait  l'intention 
de  faire  ;  c"est  à  lui  de  l'indiquer. 

M>  Laboiu.  —  Puisque  M.  le  commandant  Lauth  nous  indique 
quelle  est  sa  pensée... 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  pas  à  discuter  avec  le  com- 
mandant Lauth  ;  vous  lui  posez  des  questions,  il  y  répond. 

Me  Laboiu.  —  C'est  entendu,  et  je  trouve  qu'il  y  répond 
d'une  telle  manière  que  je  n'ai  en  effet  rien  à  ajouter. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'aurais  un  mot  à  dire.  Je  trouve 
que  rien  ne  prouve  mieux  l'inexistence  des  intentions  qu'on 
m'a  prêtées,  que  la  démonstration  qui  vient  d'être  faite  par  la 
défense,  et  qui  montre  plus  parfaitement  que  (-'aurait  été  illo- 
gique; il  ne  peut  entrer  dans  l'esprit  de  personne  que  j'aurais 
voulu  faire  une  chose  qui  était  impossible. 

M.  le  Président,  au  colonel  Picquart.  —  Maintenant,  j'ai 
deux  questions  à  vous  poser.  Au  moment  où  vous  compariez 
l'écriture  du  commandant  Esterhazy  avec  le  bordereau,  aviez- 
vous  sous  les  yeux  l'original  du  bordereau  ou  des  photogra- 
phies ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'avais  sous  les  yeux  des  photo- 
graphies seulement  ;  l'original  du  bordereau  était  dans  le  dos- 
sier Dreyfus,  le  dossier  judiciaire,  qui  était  scellé  et  qui  n'a  été 
descellé  que  deux  fois,  le  général  Gonse  ayant  eu  à  en  retirer 
des  pièces. 

M.  le  Président.  —  Alors,  comment  pouviez-vous  penser  que 
c'était  l'écriture  du  commandant  Esterhazy  ? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Alors  j'ai  mal  compris  la  pre- 
mière question. 

M.  le  Président.  —  Au  moment  où  vous  compariez  l'écri- 
ture du  commandant  Esterhazy  avec  l'écriture  du  bordereau, 
vous  aviez  sous  les  yeux  l'original  même  du  bordereau  ou  des 
photographies  ? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Des  photographies. 

M.  le  Président.  —  Maintenant,  les  photographies  étaient- 
elles  absolument  conformes  à  l'original  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Elles  ont  servi  à  des  experts. 

M.  le  Président.  —  C'est  là  un  point  sur  lequel  je  désirais 
être  éclairé. 

CONFRONTATION 

de  31.  le  colonel  Picquart,   de    31.   le    colonel    Henry 

et  de  HI,  le  général  Gonse. 

M.  le  Président,  au  colonel  Picquart.  —  Combien  de  fois 
avez-vous  reçu  M.  Leblois  au  ministère  ? 

M.  le  colonel  Pk:oi:art.  —  C'est  assez  difficile  à  préciser, 
mais  enfin  mettons  de  dix  à  quinze  fois  en  tout,  dans  l'espace 
d'un  an. 


—  358  — 

M.  le  Président.  —  Vous  nous  avez  dit  hier  vingt  à  trente 
l'ois. 

Me  Clemenceau.  —  C'est  une  erreur  matérielle  que  je  me  per- 
mets de  vous  signaler;  le  témoin  n'a  jamais  dit  cela;  c'est  un 
autre  témoin,  le  général  de  Pellieux,  je  crois. 

M.  le  Président.  -  Je  dis  qu'un  témoin,  je  ne  me  rappelle 
plus  si  c'est  le  général  de  Pellieux  ou  un  autre,  avait  dit  vingt 
ou  trente  ibis,  mettons  dix  ou  quinze. 

M.  le  coeonel  Pigquart.  —  Je  ne  peux  pas  préciser. 

M.  le  Président.  —  L'avez-vous  reçu  notamment  en  novem- 
bre 1896,  c'est-à-dire  entre  son  retour  à.  Paris  et  votre  départ  ? 

M.  le  colonel  Picoeart.  —  Oui,  Monsieur  le  Président,  je  me 
souviens  très  bien  qu'il  est  venu  une  fois. 

M.  le  Président.  —  C'est-à-dire  entre  le  7  et  le  16  novembre? 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Il  faudrait  limiter  ceci  entre  le  9 
et  le  14,  parce  que  le  8  était  un  dimanche,  jour  auquel  je  ne  me 
rendais  pas  au  ministère,  et  que  le  14  est  le  jour  où  j'ai  cessé 
mon  service.  Dans  l'intervalle  de  ces  deux  dates,  je  l'ai  reçu 
une  fois  ;  il  est  venu  sans  s'asseoir,autant  que  je  m'en  souviens, 
pour  me  dire  :  «  Je  suis  rentré.  »  Il  songeait  à  faire  une  démarche 
dont  il  m'a  parlé.  Je  me  vois  le  reconduisant  à  la  porte  — je 
crois  qu'il  ne  s'était  pas  assis  —  et  lui  disant:  «Je  suis  très 
occupé.»  En  effet,  à  ce  moment-là  venait  de  paraître  le  fac-similé 
du  bordereau  dans  le  Matin,  et  j'avais  un  tas  de  choses  sur  les 
bras. 

M.  le  Président,  au  colonel  Henry,  rappelé  à  la  barre.  — 
Monsieur  le  colonel  Henry,  voulez-vous  nous  édifier  plus  com- 
plètement sur  les  circonstances  dans  lesquelles  vous  avez  sur- 
pris l'entretien  du  colonel  Picquart  et  de  M.  Leblois,  à  l'au- 
tomne de  1896.  Avez-vous  vu  le  dossier  secret  et  la  pièce 
commençant  par  ces  mots  :  «  Cette  canaille  de  D . . .  »  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Voici  ma  déposition  au  Conseil  de 
guerre.. .  Je  vous  demande  la  permission  de  m'appuyer  sur  la 
barre,  je  suis  souffrant. 

M.  le  Pu ési dent.  —  A^oulez-vous  une  chaise  ? 

M.  ll  colonel  Henry.  —  Merci,  comme  ceci  je  suis  très  bien. 
C'était,  je  crois,  dans  le  courant  d'octobre,  —  je  n'ai  jamais  pu 
préciser  exactement,  tout  ce  que  je  sais  et  que  je  me  rappelle 
très  bien,  c'est  qu'il  y  avait  du  feu  dans  la  cheminée  du  bureau 
du  colonel;  le  colonel  était  assis  sur  la  jambe  gauche,  il  avait 
la  main,  je  crois,  comme  ceci...  ;  à  sa  gauche  était  M.  Leblois,  et 
devant  eux  plusieurs  dossiers  sur  le  bureau,  entre  autres  le  dos- 
sier secret  sur  lequel  j'avais  écrit  «  dossier  secret  »  et  au  verso 
duquel  j'avais  mis  ma  signature  ou  plutôt  mon  paraphe  au 
crayon  bleu  dont  j'ai  parlé  avant-hier.  J'ai  reconnu  les  mots 
«  dossier  secret  ».  L'enveloppe  était  ouverte,  et  de  l'enveloppe 
était  sortie  la  pièce  dont  vous  venez  de  parler. . . 

M.  le  Président.  —  Sur  laquelle  il  y  avait  :  ce  Cette  canaille 
de  D . . .  »  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Parfaitement.  Me  rappeler  exacte- 


—  859  — 

ment  la  date,  ce  n'est  pas  possible  ;  ce  crue  je  sais,  ce  que  je 
peux  indiquer  comme  date,  c'est  que,  à  ce  moment  certainement, 
il  y  avait  du  feu  dans  la  chambre.  Quelques  jours  après,  —  peut- 
être  le  général  Gonse  pourra-t-il  mieux  préciser  que  moi  —  j'ai 
rencontré  le  général  Gonse  qui  m'a  dit  :  «  Comment  cela  va-t-il? 
Gomment  va  le  colonel  Picquart?  »  Je  lui  dis  :  «  Gela  va  un 
peu  cahin-caha:  le  colonel  Pic-quart  est  toujours  absorbé  par 
son  affaire  Esterhazy.  »  —  «  Ah  !  c'est  fâcheux,  parce  que  les 
alfaires  du  bureaux  périclitent  un  peu.  »  —  «  Et  les  indiscré- 
tions continuent!  »  —  «  Ah!  les  indiscrétions!  cela  ne  me 
regarde  pas.  »  —  Je  lui  dis  :  «  En  fait  d'indiscrétions,  vous 
feriez  peut-être  bien  de  reprendre  le  dossier  secret,  car  je  bai 
vu  il  y  a  quelques  jours  sur  son  bureau  en  présence  d'une 
tierce  personne.  »  —  Je  n'ai  pas  indiqué  la  personne.  Je  crois 
que  deux  ou  trois  jours  après,  le  général  a  dû  le  reprendre  ou  se 
le  faire  donner;  je  ne  sais  pas  dans  quelles  conditions.  L'a-t-il 
repris  lui-même  ou  se  l'est-il  fait  remettre  par  le  colonel  Pic- 
quart?  Je  n'en  sais  rien.  Le  colonel  Picquart  pourra  vous  le  dire 
lui-même.  Voilà  ce  que  je  puis  dire,  jurer  et  affirmer  en  ce  qui 
concerne  le  dossier  secret. 

M.  le  Président.  —  Lorsque  vous  êtes  entré  dans  le  bureau 
et  que  vous  avez  trouvé  le  colonel  Picquart  s'entretenant  avec 
M.  Leblois,  pensez- vous  qu'on  s'entretenait  de  ce  dossier  '? 

M.  le  colonel  Henrt.  —  Ces  messieurs  causaient,  comme 
je  vous  le  disais  ;  le  dossier  était  devant  eux  ;  le  colonel  Pic- 
quart était  comme  ceci...  et  avait  plutôt  l'air  d'être  tourné  du 
côté  de  M.  Leblois.  Je  ne  peux  pas  dire  qu'ils  causaient  de  ce 
dossier  ;  je  n'ai  fait  qu'entrer  et  sortir. 

M.  le  Président.  —  Vous  avez  vu  le  dossier  des  pigeons 
voyageurs  '! 

M.  le  colonel  Henry .  —  Pas  ce  jour-là. 

M.  le  Président.  —  C'était  à  quelle  époque,  ce  dossier  des 
pigeons  voyageurs  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Oh  !  ce  dossier  a  été  remis  au  colonel 
Picquart  bien  longtemps  auparavant,  et  je  ne  l'ai  plus  revu 
qu'après  son  départ  ;  par  conséquent,  il  a  dû  rester  entre  ses 
mains  pendant  de  longs  mois. 

M.  le  Président,  au  général  Gonse,  rappelé  à  la  oarre.  — 
Monsieur  le  général  Gonse,  ce  dossier  secret  dont  je  viens  de 
parler  était-il  ou  n'était-il  pas  en  désordre  quand  il  vous  a  été 
rendu  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  Autant  que  je  peux  me  rappeler,  il 
était  un  peu  en  désordre. 

M.  le  Président,  au  colonel  Henry.  —  Monsieur  le  colonel 
Henry,  vous  souvenez-vous  dans  quel  état  était  ce  dossier 
quand  il  a  été  rendu  au  général  Gonse? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Je  ne  l'ai  jamais  revu.  Il  m'a  été 
remis  par  le  colonel  Sandherr  en  1894  :  depuis,  je  ne  l'ai  jamais 
revu  que  sur  le  bureau  du  colonel  Picquart,  qui  lavait  demandé 
pendant  mon  absence,  le  jour  dont  je  vous  parle. 


—  360  - 

M.  le  Président,  au  général  Gonse.  —  Alors,  général,  ce 
dossier  était  en  désordre  quand  il  vous  a  été  rendu? 

M.  le  général  Gonse.  —  Oui,  en  désordre. 

M.  le  Président,  au  colonel  Plcquart.  —  Monsieur  le  colo- 
nel Picquart,  qu'avez-vous  à  répondre  à  toutes  ces  questions? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'ai  à  répéter  que  je  n'ai  jamais 
eu  le  dossier  ni  ouvert  ni  fermé  sur  ma  table,  en  présence  de 
M.  Leblois.  Du  reste,  d'après  la  déposition  du  colonel  Henry,  il 
semble  matériellement  bien  difficile  que  la  chose  ait  pu  avoir 
lieu,  si  M.  Leblois  prouve  qu'il  est  rentré  à  Paris  le  7  novembre. 
Le  colonel  Henry  vient  de  vous  dire  que,  quelques  jours  après 
avoir  vu  cette  scène,  il  en  a  parlé  au  général  Gonse,  qu'il  lui  a 
conseillé  de  me  redemander  le  dossier  et  que  le  général  Gonse 
me  l'a  redemandé,  en  effet,  quelques  jours  après.  Or,  le  général 
Gonse  a  également,  dans  des  occasions  précédentes,  certifié 
qu'il  m'avait  repris  le  dossier  quelques  jours  avant  mon  départ. 
En  additionnant  tout  cela,  je  crois  qu'il  est  difficile  de  trouver  un 
nombre  de  jours  tel  que  j'aie  pu  matériellement  communiquer 
le  dossier. 

M.  le  Président,  au  colonel  Henry.  —  Vous  entendez,  mon- 
sieur le  colonel  Henry  :  aviez-vous  ce  dossier  secret? 

M.  le  colonel  Henry.  —  M.  Leblois  Fa  reconnu  au  Conseil 
de  guerre,  les  membres  du  Conseil  de  guerre  pourraient  venir 
l'affirmer.  Il  a  dit  :  «  Devant  les  affirmations  précises  du  colo- 
nel Henry,  je  ne  peux  pas  lui  donner  un  démenti.  >>  Vous  pou- 
vez faire  appeler  les  membres  du  Conseil  de  guerre. 

Me  Larori.  —  Je  demande  qu'on  fasse  appeler  d'abord 
M.  Leblois. 

M.  le  colonel  Henry.  —  M.  Leblois  a  dit  ceci  :  «  Devant  les 
affirmations  précises  du  colonel  Henry,  je  ne  puis  pas  lui  don- 
ner un  démenti.  » 

M.  le  Président,  à  M.  Leblois,  rappelé  à  la  barre.  —  Maître 
Leblois,  vous  avez  entendu  la  déclaration  du  colonel  Henry  : 
pcuvez-vous  répondre? 

M.  Leblois.  —  Je  réponds,  tout  d'abord,  sur  la  question  des 
dates,  que  je  suis  allé... 

M.  le  Président.  —  Non,  répondez  tout  simplement  à  cette 
question  :  avez-vous  reconnu  devant  le  Conseil  de  guerre  que 
vous  étiez  à  côté  du  colonel  Picquart,  et  qu'à  côté  de  lui,  il  y 
avait  deux  dossiers,  le  dossier  des  pigeons  voyageurs  et,  à  côté, 
le  dossier  secret? 

M.  Leblois.  —  Non,  je  ne  l'ai  pas  reconnu.  Voici  ce  qui  s'est 
passé  au  Conseil  de  guerre.  Le  colonel  Henry  a  gardé  envers 
moi  l'attitude  la  plus  courtoise  ;  il  a  dit  seulement,  devant  le 
Conseil,  qu'il  y  avait  sur  la  table  du  colonel  Picquart  un  dos- 
sier; il  n'a  pas  du  tout  parlé  du  dossierdes  pigeons  voyageurs  ; 
je  démontrerai  tout  à  l'heure  que  ce  dossier  rie  pouvait  pas  se 
trouver  sur  la  table  du  colonel  Picquart  à  ce  moment.  Il  a  dit 
qu'il  y  avait  un  dossier,  une  enveloppe  sur  laquelle  se  trou- 


—  861  — 

vaient  les  mots  «  dossier  secret  »,  et  il  ira  pas  dit  qu'une  pho- 
tographie était  sortie  de  cette  enveloppe. 

M.  le  Président.  —  Le  colonel  Henry  vous  donne  un 
démenti. 

M.  le  colonel  Henry.  — Je  n'ai  pas  parlé  du  dossier  des 
pigeons  voyageurs.  M.  Leblois  a  dit  devant  le  Conseil  de 
guerre  :  «  En  présence  des  affirmations  précises  du  colonel 
Henry,  je  ne  puis  pas  lui  donner  un  démenti.   » 

M.  Leblois.  —  J'étais  en  train  d'expliquer. .. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Vous  avez  dit  :  «Je  ne  puis  pas  lui 
donner  un  démenti.  » 

M.  le  Président,  au  colonel  Henry.  —  N'interrompez  pas. 

Me  Leblois.  —  J'expliquais  que  le  colonel  Henry  avait  sim- 
plement dit  qu'il  y  avait  un  dossier  et  une  enveloppe  sur 
laquelle  se  trouvaient  écrits  ces  mots  «  dossier  secret  ».  Il  n'a 
pas  parlé  de  photographies.  Il  était  dans  l'impossibilité  absolue 
de  préciser  la  date  de  cette  scène. 

M.  le  colonel  Henry,  s' adressant  à  la.  Cour  et  aux  jurés. 
—  Vous  voyez,  il  répond  bien  à  ma  question  :  il  y  avait  un 
dossier  secret.  Je  n'ai  pas  pu  préciser  la  date  et  je  ne  peux  pas 
la  préciser  encore.  Il  a  reconnu  devant  le  Conseil  de  guerre  qu'il 
ne  pouvait  pas  me  donner  un  démenti. 

M.  Leblois.  —  Je  demande  à  terminer  ma  déposition.  Je  dis 
donc  que  le  colonel  Henry  n'a  pas  parlé  de  photographies  et 
n'a  pas  précisé  la  date,  et  que  je  lui  ai  dit  :  «  Colonel,  je  crois 
que  vous  vous  trompez.  Mais,  comme  je  n'ai  pas  l'habitude 
de  faire  l'inventaire  des  pièces  qui  se  trouvent  sur  la  table  des 
gens,  quand  je  vais  les  voir,  j'estime  que  ce  n'e^t  pas  à  moi, 
mais  plutôt  au  colonel  Picquart  de  dire  si,  à  un  moment  quel- 
conque, à  une  date  quelconque,  il  y  a  eu  sur  sa  table  une  enve- 
loppe portant  les  mots  «  dossier  secret  ». 

J'ai  ajouté  d'un  ton  très  ferme,  car  j'étais  certain  d'être  dans 
la  vérité,  j'ai  dit  d'un  ton  très  ferme  au  colonel  Henry  :  «  Je  ne 
veux  pas  vous  infliger  de  démenti,  non  pas  par  politesse  seule- 
ment, mais  parce  que  j'estime  que  c'est  au  colonel  Picquart 
qu'il  appartient  de  démentir  ce  fait, s'il  est  inexact.  Mais  si  vous 
précisiez,  ou  si  vous  ajoutiez  quoi  que  ce  lut,  je  vous  opposerais 
une  contradiction  absolue.  » 

M.  le  colonel  Henry.  —  Je  donne  le  démenti  le  plus  absolu 
à  M.  Leblois.  Voici  ce  que  j'ai  dit  devant  le  Conseil  de  guerre  : 
«  Il  y  avait  devant  ces  messieurs  un  dossier  secret  et  une  pièce 
photographiée,  pièce  sortie  à  demi,  comme  je  l'ai  indiqué  tout 
à  l'heure,  et  qui  commençait  par  ces  mots  «.  Cette  canaille 
de  D...  » 

M.  le  Président,  au  colonel  Henry.  —  Avez-vous   vu   la 
pièce  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Oui. 

Me  Leblois.  —  Mais  le  colonel  vient  de  reconnaître  qu'il  a  dit 
que  la  photographie  n'avait  pas  quitté  l'enveloppe  ! 

M.  le  colonel  Henry.  —  J'ai  dit  ceci  :  Il  y  avait  un  dossier 


secret,  et  en  dehors  de  l'enveloppe,  il  y  avait  une  photographie 
de  la  pièce  qui  sortait  de  l'enveloppe.  Je  maintiens  ma  déposi- 
tion telle  que  je  l'ai  faite  devant  le  Conseil  de  guerre. 

M.  le  Président,  au  colonel  Henry.  —  Mous  n'avons  pas  à 
nous  occuper  de  ce  que  vous  avez  dit  devant  le  Conseil  de 
guerre.  Ce  que  vous  avez  dit  ici  est-il  l'exacte  vérité  ? 

M.  Leblois.  Permettez -moi  de  vous  faire  remarquer  qu'il 
y  a  un  certain  intérêt,  si  le  colonel  Henry  reconnaît 

M.  le  colonel  Henry.  —  Voyons,  maître  Leblois,  il  faut 
s'entendre.  Vous  avez  dit  vous-même  que  jamais  vous  nétiez 
venu  au  ministère  de  la  guerre.  Avant-hier,  vous  avez  fait  la 
description  de  mon  bureau.  Il  s'agit  de  s'entendre.  Ne  patau- 
geons pas  à  côté  de  la  vérité,  dirons  la  vérité,  rien  autre  chose. 

Me  Labori,  au  Président.  —  Je  vous  demande  de  poser  au 
colonel  Henry  cette  question  :  A-t-il  dit  au  Conseil  de  guerre 
qu'il  y  avait  une  pièce  sortie  de  l'enveloppe  ? 

M.  le  colonel  Henry.  — Je  viens  de  le  dire  et  je  le  répète 
formellement.  J'ait  dit  au  Conseil  de  guerre  :  «  Il  y  avait  clans 
le  bureau  du  colonel  Picquart,  sur  la  table,  M.  Leblois  étant 
présent,  un  dossier  secret,  l'enveloppe  tournée  de  cette  façon, 
et  en  dehors  de  l'enveloppe  sortait  une  photographie  de  la  pièce 
sur  laquelle  il  y  avait  écrit  :  «  Cette  canaille  de  I). . .  »  {Bruit.) 

Me  Labori.  —  Cette  salle,  vraiment... 

M.  le  Président.  —  Soyez  calme. 

Me  Labori.  —  Je  vous  prie  alors,  si  vous  le  jugez  convenable, 
de  prendre  des  mesures  contre  moi,  car  vraiment... 

M.  le  colonel  Henry. — Voici  l'enveloppe,  par  exemple, 
—  elle  était  plus  grande  que  celle  là  [Le  témoin  tient  à  la  main 
un&  enveloppe  de  format  ordinaire),  elle  était  ouverte;  il  y 
avait  écrit  dessus  «  dossier  secret  »  ;  la  photographie  sortait 
de  l'enveloppe,  à  peu  près  au  quart  si  vous  voulez,  ou  au  tiers, 
mais  comme  ceci....  dans  cette  proportion...  [Le  témoin  l'in- 
dique de  la,  main)  C'est  une  photographie  que  je  connaissais 
bien  et  sur  laquelle  il  y  avait  écrit  les  mots  :  «  Cette  canaille 
de  D...  » 

Me  Labori.  —  Il  y  avait  une  autre  pièce  sortie  du  dossier  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Non. 

M.  le  Président.  —  Le  reste  du  dossier  était  dans  l'enve- 
loppe ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Très  probablement.  Je  n'ai  vu  que 
cette  pièce  de  sortie. 

Me  Labori.  —  Alors,  M.  le  colonel  Henry  pourrait-il  nous 
explique)'  comment  il  concilie  cette  déposition  avec  celle 
qu'il  a  faite  dans  l'enquête  et  qui  résulte  du  rapport  de  M.  le  com- 
mandant Ravary,  qui  a  été  lu  en  audience  publique  et  est 
ainsi  conçu  : 


Un  soir  que  le  colonel  Henry,   de  retour  à  Paris,  était  entré  brus- 
quement ohez  M.  Picquart,  il  aperçut  M.   Leblois,  avocat,  dont  le 


—  363  — 

colonel   recevait  de  fréquentes  et  longues  visites,  assis  auprès  du 
bureau  et  compulsant  avec  lui  le  dossier  secret. 

On  fait  dire  au  colonel  que  M.  Le] dois  était  là  compulsant  le 
dossier  secret. 

M.  lé  colonel  Henry.  —  Compulsant. . . 

aL  Labori.  —  Eh  bien  !  ou  le  colonel  Henry  ne  dit  pas  la 
vérité  ou  c'est  le  rapport  de  M.  le  commandant  Ravary. 

M.  le  colonel  Henry,  à  Me  Lahori.  —  Je  ne  vous  permet- 
trai pas  de  mettre  mes  paroles  en  doute. 

Me  Labori.  —  Je  constate  qu'il  y  a  une  contradiction  entre  le 
rapport  Ïiavary  et  ce  que  dit  le  colonel. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Je  ne  vous  le  permettrai  pas, 
monsieur  l'avocat. 

Me  Labori.  —  11  y  a  un  désaccord  formel  entre  le  rapport  de 
M.  le  commandant  Ravary  et  votre  déposition . 

M.  le  colonel  Henry.  —  Ce  n'est  pas  mon  atfaire. 

Me  Labori.  —  C'est  possible,  mais  c'est  la  mienne  ! 

M.  le  colonel  Hemiy.  — Expliquez-vous  avec  le  comman- 
dant Ravary. 

Me  Labori.  —  Je  ne  puis  pas  m'expliquer  autrement  qu"avec 
vous  qui  êtes  ici. 

M.  le  colonel  Henry.  Quand  je  dis  «  compulser  »,  si  ce 
n'est  pas  effectif,  c'est  au  moins  au  figuré.  (Bruit.)  On  a  un 
dossier  devant  soi  ;  pourquoi  est-ce  faire  ?  Vous  avez  bien  un 
dossier  devant  vous. 

Me  Labori.  —  Si  j'ai  un  dossier  devant  moi,  je  ne  le  compulse 
pas  dans  l'acception  propre  du  mot.  Nous  savons  ce  que  parler 
veut  dire. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'oppose  le  démenti  le  plus 
formel  à  l'affirmation  du  colonel  Henry;  je  demande  qu'on 
veuille  bien  lui  poser  la  question  suivante... 

M.  te  colonel  Henry  est  le  seul  témoin  avec  lequel  j'aie  été 
confronté  au  Conseil  de  guerre.  11  a  été  ditau  Conseil  de  guerre, 
lors  de  notre  confrontation,  que  c'était  à  son  retour  de  permis- 
sion, vers  le  commencement  d'octobre,  qu'il  avait  vu  cette 
scène  et  j'ai  dit  :  «  La  chose  est  très  grave,  messieurs  les  mem- 
bres du  Conseil  de  guerre,  veuillez  prendre  note  de  cette  décla- 
ration   » 

M.  le  colonel  Henry. — J'ai  dit  :  «  Dans  le  courant  d'octobre, 
en  tout  cas  à  mon  retour  de  permission  »,  J'ai  toujours  dit 
a  dans  le  courant  d'octobre  »,  je  crois,  et  je  ne  puis  pas  dire 
autre  chose. 

M.  Leblois.  —  On  varie  sur-les  faits,  on  varie  sur  les  dates  ; 
il  est  très  difficile,  même  à  un'1  témoin  de  bonne  volonté,  de 
suivre  des  adversaires  sur  un  terrain  aussi  mouvant. 

M*'  Labori.  —  Je  désire  poser  une  question  sur  le  même 
point. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  demande  à  ajouter  ceci  : 
Gomment  le  colonel  Henry  est-il  entré  dans  mon  bureau  *?  Est- 


—  364  — 

il  entré  par  la  porte  qui   était  en  face  du   bureau  ou  par  la 
petite  porte  latérale  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Par  la  grande  porte. 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  A.  quelle  distance  est-il  venu 
dans  le  bureau,  à  peu  près? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Je  ne  pourrais  pas  dire  si  c"est  à 
dix  centimètres  ou  un  pas,  évidemment. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Enlin,  le  colonel  Henry  était  de 
l'autre  cote  de  mon  bureau,  c'est-à-dire  du  côté  opposé  à  celui 
où  j'étais  assis  ? 

M.  le  colonel  Henry. —  En  face  de  vous  ;  et  j'ai  parfaite- 
ment vu  la  pièce,  car  c'est  cette  place  qui  m'a  permis  de  voir  la 
pièce  et  le  dossier. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  demanderai  que  l'on  mon- 
tre la  pièce.  Lors  de  l'enquête  du  général  de  Pellieux,  mes  sou- 
venirs étaient  déjà  très  effacés. 

Le  général  de  Pellieux  m'a  montré  cette  pièce  dans  son  cabi- 
net, et  à  distance.  Il  s'est  même  passé  alors  la  scène  suivante  : 
Le  général  de  Pellieux  me  dit  en  me  la  montrant:  «  Vous 
voyez  cette  pièce?  »  — Je  me  suis  penché  et  j'ai  du  regarder 
attentivement  pour  la  reconnaître,  car  c'est  une  photographie 
très  obscure  et  très  brouillée.  Il  m'a  interpellé  et  m'a  dit  brus- 
quement :  «  Voyons,  vous  connaissez  cette  pièce?  »  Cette  pièce 
est  celle  où  il  y  a,  non  pas  «  cette  canaille  de  D...  »  mais  «  ce 
canaille  de  D...  » 

M.  le  colonel  Henry.  —  Moi,  je  la  reconnaîtrais  à  dix  pas. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  J'oppose  à  cela  le  démenti  le 
plus  formel. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Ceci  ne  se  discute  pas,  surtout 
lorsqu'on  a  l'habitude  de  voir  une  pièce  et  j'ai  vu  celle-là  plus 
d'une  fois.  Je  le  maintiens  formellement  et  je  le  dis  encore  :  le 
colonel  Picquart  en  a  menti! 

M.  le  colonel  Picquart,  arrêtant  'brusquement  un  mouve- 
ment de  son  bras  qu'il  levait.  —  Vous  n'avez  pas  le  droit  de 
dire  cela  ! 

M.  le  Président.  — Vous  êtes  en  désaccord  tous  les  deux. 

Me  Clemenceau.  —  Permettez,  monsieur  le  président,  ai-je 
bien  entendu,  vous  avez  dit  :  en  désaccord  !...  Voici  la  deuxième 
fois  qu'un  délit  se  commet  à  cette  audience  ;  un  témoin  a  été 
insulté  par  un  autre  témoin  et  je  constate  que  le  Président  a 
dit  seulement  :  ces  témoins  ne  sont  pas  d'accord  ! 

M.  le  Président..  —  Vous  constaterez  tout  ce  que  vous  vou- 
drez. 

Me  Labori.  —  Puisque  M.  le  colonel  Picquart,  au  moment  où 
il  est  l'objet  d'une  interpellation  comme  celle  que  vient  de  lui 
adresser  M.  le  colonel  Henry,  s'entend  dire  simplement  ceci  : 
«  Alors,  vous  êtes  en  désaccord  »,  je  demande  qu'il  s'explique 
sans  réserve. 

M.  le  colonel  Picquart.  — Je  demande  à  m'expliquer  et  à 
dire  aux  jurés  ce  que  signifie  tout  cela  !  [Mouvements  divers.) 


—  365  — 

Me  Labori,  s  adressant  au  colonel  Henry  qui  est  placé 
devant  le  colonel  Picquart  et  le  cache  aux  regards  des  jurés. 
—  Je  prie  M.  le  colonel  Henry  de  vouloir  bien  se  déplacer  pour 
ne  pas  empêcher  M.  le  colonel  Picquart  de  s'adresser  aux  jurés. 

M.  le  colonel  Picquart,  d'un  ton  Indigne'.  —  Messieurs  les 
jurés,  vous  avez  vu  ici  des  hommes  comme  le  colonel  Henry, 
comme  le  commandant  Lauth  et  comme  l'archiviste  Gribelin 
porter  contre  moi  des  accusations  odieuses!  Vous  avsz  entendu 
le  commandant  Lauth  émettre,  sans  preuves,  une  allégation 
aussi  grave  que  celle  qu'il  a  émise  hier  en  disant  que  c'était 
moi  —  il  n'en  avait  pas  la  preuve,  —  que  ce  devait  être  moi 
qui  avais  mis  le  petit  bleu  dans  le  cornet!  Eh  bien  !  messieurs 
les  jurés,  savez-vous  pourquoi  tout  cela  ce  fait? 

Vous  le  comprendrez  quand  vous  saurez  que  les  artisans  de 
l'affaire  précédente,  qui  se  lie  intimement  à  l'affaire  Esterhazy, 
ceux  qui  ont  travaillé  en  conscience,  je  le  crois,  pen- 
sant qu'ils  étaient  dans  la  vérité,  le  colonel  Henry  et 
l'archiviste  Gribelin,  aidés  du  colonel  du  Paty  de  Clam,  sous 
la  direction  du  général  G-onse,  ont  reçu  du  regretté  colonel 
Sandherr  —  qui  déjà,  au  moment  de  cette  affaire,  était  atteint 
de  la  grave  maladie  dont  il  est  mort  depuis,  —  comme  par  une 
sorte  de  testament,  au  moment  où  il  quittait  le  service,  le  soin 
de  défendre,  contre  toutes  les  attaques,  cette  affaire  qui  était 
l'honneur  du  bureau  et  que  le  bureau  avait  poursuivie  avec 
conscience  parce  qu'il  croyait  que  c'était  la  vérité. 

Moi,  j'ai  pensé  autrement  lorsque  j'étais  à  la  tête  de  ce  ser- 
vice, et  comme  j'ai  eu  des  doutes,  j'ai  voulu  m'éclairer  et  j'ai 
cru  qu'il  y  avait  une  meilleure  manière  de  défendre  une  cause 
que  de  se  renfermer  dans  une  foi  aveugle  et  souvent  peu  ius- 
tiiiée. 

Messieurs  les  jurés,  voilà  je  ne  sais  combien  de  temps,  voilà 
des  mois  que  je  suis  abreuvé  d'outrages  par  des  journaux  qui 
ont  été  payés  pour  répandre  des  calomnies  et  des  erreurs. . . 

M.  Zola.  —  Parfaitement. 

M.  le  colonel  Picquarï.  —  Pendant  des  mois  je  suis  resté 
dans  la  situation  la  plus  horrible  pour  un  officier;  car  je  me 
trouvais  attaqué  dans  mon  honneur  sans  pouvoir  me  défendre  ! 
Demain  peut-être  je  serai  chassé  de  cette  armée  que  j'aime  et  à 
laquelle  j'ai  donné  vingt-cinq  ans  de  ma  vie!  Gela  ne  m'a  pas 
arrêté  lorsque  j'ai  pensé  que  je  devais  rechercher  la  vérité 
et  la  justice.  Je  l'ai  fait  et  j'ai  cru  rendre  en  cela  un  plus  grand 
service  à  mon  pays  et  à  l'armée!  C'est  ainsi  que  j'ai  cru  qu'il 
fallait  faire  mon  devoir  d'honnête  homme  ! 

Voilà  ce  que  j'avais  à  dire.  (Mouvements  divers.) 

Je  suis  sûr  que  MM.  les  jurés  m'ont  compris. 

M.  Zola.  — Je  l'espère. 

M.  le  colonel  Hexrv.  —  Je  demande  à  m'expliquer.  On 
vient  de  dire  que  le  colonel  Sandherr  nous  avait  légué  une  suc- 
cessioa  sur  une  allaire  D...  ;  il  n'a  jamais  été  question  de  cela 
entre  le  colonel  Sandherr  et  les   officiers  du  bureau  ;  chacun 


-  306  — 

travaillait  pour  son  compte,  selon  sa  conscience,  dans  l'intérêt 
de  la  patrie  et  tout  à  t'ait  isolement. 

(Juand  le  colonel  Picquart  vient  nous  dire  qu'il  a  trouvé  un 
petit  bleu  dans  les  papiers  que  j'ai  reçus,  je  puis  vous  affirmer, 
moi,  sur  tout  ce  que  j'ai  de  plus  sacré  au  monde,  que  je  n'ai 
jamais  vu  ce  petit ble  1,  jamais  ce  petit  bleu  n'a  été  reçu  par  moi 
et  j  "étais  le  seul  à  recevoir  les  papiers.  Voilà  ce  que  j'avais  à 
vous  dire. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Je  demande  à  présenter  une 
observation. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  le  général  G-onse,  avez-vous 
des  observations  à  faire  ? 

M,  le  général  Gonse.  —  Je  n'ai  qu'à  confirmer  ce  qu'a  dit 
le  colonel  Henry  ;  il  n'a  jamais  été  à  la  tête  d'une  machination, 
puisqu'on  parle  de  machinations  ou  du  moins  que  c'est  sous- 
entendu.  Nous  avons  fonctionné  chacun  pour  notre  compte  et 
suivant  notre  conscience.  Le  colonel  Sandherr  était  dans  la 
plénitude  de  son  intelligence  quand  il  dirigeait  le  service  à 
l'époque  dont  on  parle. 

Par  conséquent,  nous  ne  nous  sommes  jamais  entendus  et 
n'avons  jamais  cherché  à  falsifier  la  vérité.  Au  contraire,  nous 
avons  toujours  cherché  à  la  rendre  aussi  éclatante  que  possible; 
c'est  pour  cela  que  je  ne  reviens  pas  sur  la  question  dont  on 
a  parlé  tout  à  l'heure  et  que,  lorsqu'on  a  signalé  le  commandant 
Esterhazy,  je  n'ai  pas  hésité  à  rechercher  la  culpabilité  et  je 
Pal  fait  dans  l'ordre  d'idées  que  j'ai  déjà  indiqué  ici.  A  ce  pro- 
pos, je  dirai  qu'il  y  a  un  fait  singulier  :  on  parle  toujours  du 
petit  bleu  ;  ce  petit  bleu,  qui  est  tant  en  question,  a  été  trouvé 
vers  le  mois  d'avril  ou  de  mai,  d'après  ce  que  j'ai  pu  compren- 
dre, c'est-à-dire  que  la  pièce  à  laquelle  le  colonel  Picquart  atta- 
chait tant  d'importance,  puisqu'elle  devait  faire  constater  la 
culpabilité  du  commandant  Esterhazy,  le  colonel  Picquart  ne 
l'a  montrée  à  moi,  son  chef,  que  le  3  ou  4  septembre  de  la  même 
année.  Mai,  juin,  juillet,  août,  cela  fait  quatre  mois  après  l'avoir 
trouvée.  Je  me  suis  demandé  à  ce  moment-là  et  me  demande 
encore  comment  il  se  fait  que  le  chef  du  service  des  renseigne- 
ments, trouvant  une  pièce  à  laquelle  il  attachait  cette  impor- 
tance, ne  l'a  pas  signalée  immédiatement  à  son  chef  et  quil  a 
mis  quatre  mois  à  me  la  montrer. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Mes  explications  seront  très- 
brèves.  Je  les  ai  données  ailleurs  et  elles  ont  été  trouvées  bonnes, 
car  c'est  la  vérité.  G"est  au  mois  de  mai  que  ce  petit  bleu  a  été 
trouvé,  ou  du  moins  reconstitué.  J'ai  dit  ailleurs  que  je  ne  me 
croyais  pas  fondé  à  porter  contre  un  officier  français  une  accu- 
sation aussi  grave  que  celle  de  trahison  avant  d'avoir  pris  des 
informations.  J'ai  dit  au  cours  de  l'enquête  qui  a  été  faite,  qu'un 
deuil  de  famille  très  cruel  avait  interrompu  mes  investigations 
pendant  près  d'un  mois  et  qu'un  voyage  d'état-major,  auquel 
j "ai  pris  part  ensuite,  les  a  interrompues  à  nouveau.  J  ai  dit 
qu'au  mois  de  juillet,  j'ai  rendu  compte  de  la  chose  au  général 


—  m  — 

de  Boisdelfre.  Je  ne  voulais  pas  prononcer  de  noms  ici,  mais 
puisqu'il  le  faut,  je  dirai  que  le  général  de  Boisdelfre  a  approuvé 
d'abord  par  écrit,  ensuite  directement,  ce  que  je  faisais,  et  m'a 
dit  de  continuer  ;  car  je  lui  avais  parlé  du  petit  hic  h,  h  ce 
moment.  Donc,  au  mois  de  juillet  et  pendant  tout  le  mois  d'août, 
j'ai  continué  comme  il  m'avait  dit.  Je  lui  avais  dit  l'affaire  et  je 
lui  avais  même  écrit  :  «  Je  n'en  ai  parlé  à  personne,  pas  même 
au  général  G-onse.  »  C'est  alors  qu'au  commencement  de 
septembre,  lorsque  j'eus  fait  un  rapport  écrit  sur  la  question  et 
que  je  l'eus  soumis  d'abord  au  général  de  Boisdelfre,  j'ai  été 
trouver  sur  son  ordre  le  général  Gonse  à  la  campagne  et  je  lui 
ai  raconté  l'affaire. 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  bien  poser  une  question  à  M.  le 
général  Gonse.  Youdrait-il  nous  dire  pourquoi  on  ne  s'est  pas 
aperçu  plus  tôt  de  tous  les  faits  dont  il  est  question  aujourd'hui 
avec  tant  de  vivacité,  et  pourquoi  on  n'a  pas  fait  plus  tôt  des 
reproenes  à  M.  le  colonel  Picquart? 

M.  le  général  Goxse.  —  Parce  que  je  ne  les  connaissais  pas 
complètement. 

Me  Labori.  —  Pardon,  monsieur  le  Président,  M.  le  général 
Gonse  connaissait-il  à  ce  moment-là  tout  ce  que  M.  le  colonel 
Picquart  avait  fait  à  propos  du  petit  bleu  et  qu'est-ce  qu'il  en 
pensait  '! 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  ne  le  savais  pas  du  tout. 

XIe  Labori. —  Au  mois  de  novembre  1896,  M.  le  général  Gonse 
ne  le  savait  pas  ! 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  l'ai  su  après. 

Me  Labori.  —  Pardon.  A  quelle  date  ? 

Yl.  le  général  Govse.  — Dans  le  courant  de  l'automne. 

Me  Labori.  —  De  quelle  année  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  1896. 

AL  Labohi,  — Pourquoi  alors,  postérieurement  à  cela,  le  géné- 
ral Gonse  a-t-il  écrit  les  lettres  si  affectueuses  et  si  pleines 
d'encouragement,  on  peut  le  dire,  qu'il  adressait  à  M.  le  colonel 
Picquart  et  comment  explique-t-il  le  contraste  qu'il  y  a  entre 
l'attitude  qu'il  avait  au  cours  de  cette  correspondance  et  l'atti- 
tude que  nous   lui  voyons  prendre  à  la  barre  aujourd'hui  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  Parce  ce  que  je  ne  connaissais  pas 
tous  les  faits  qu'on  a  reprochés  au  colonel  Picquart. 

Me  Labori.  —  Quels  sont  ces  faits  ? 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  n'avais  pas  fait  d'enquête  :  je  ne 
savais  qu'une  chose  ;  c'est  que  le  colonel  Picquart  n'avait  pas 
suivi  complètement  toutes  les  instructions  que  je  lui  a  vais  don- 
nées. Je  savais  aussi  qu'il  était  pour  ainsi  dire  hypnotisé  par 
cette  question  Dreyfus-EsterhMxv. 

Je  lui  avais  toujours  dit  de  ne  pas  suivre  cette  piste  dans  les 
conditions  qu'il  indiquait;  il  ne  faisait  pas  complètement  son 
service  ;  il  était  absorbé  par  cette  affaire,  et,  comme  vous  Ta  dit 
ici  le  chef  d' Etat-major,  on  l'a  envoyé  en  mission  pour  chercher  à 
rectifier  son  jugement.  C'est  dans  cet  ordre  d'idées  que  je  lui  ai 


—  368  — 

donné  des  indications  à  cette  époque,  car  c'était  un  officier  qui 
avait  très  bien  fait  son  service  jusque-là,  et  qui  est  susceptible 
de  le  faire  très  bien  dans  l'avenir,  s'il  le  veut.  Je  n'avais  jamais 
voulu  proposer  une  mesure  exagérée  contre  lui  ;  on  l'a  donc 
envoyé  en  mission,  et,  après  sa  mission,  on  l'a,  conformément 
aux  ordres  du  ministre,  attaché  au  4e  tirailleurs,  de  façon  à  ce 
que,  après  avoir  changé  le  cours  de  ses  idées,  j'espérais,  et  nous 
espérions  tous,  qu'il  se  mettrait  au  service  des  troupes,  comme 
je  le  lui  ai  écrit,  qu'il  reprendrait  pied  et  redeviendrait  ce  qu'il 
avait  été  toujours,  c'est-à-dire  un  bon  officier. 

Lorsque  cette  campagne  à  laquelle  nous  assistons  aujourd'hui 
est  devenue  si  active  "et  si  virulente,  nous  avons  cherché  de 
nouveau  dans  quelles  conditions  tout  cela  s'était  passé,  et  c'est 
à  ce  moment-là  — je  ne  sais  pas  exactement  la  date,  attendu 
que  je  n'ai  pas  fait' d'enquête  judiciaire  ni  aucune  espèce  d'en- 
quête officielle  —  que  j'ai  recherché  d'où  pouvaient  provenir 
toutes  les  responsabilités.  C'est  à  ce  moment-là  que  j'ai  appris 
tous  les  faits  relatés  ici  ;  quant  aux  dates,  je  ne  puis  pas  vous 
les  dire. 

Me  Labort.  —Je  désirerais  que  M.  le  colonel  Picquart  s'expli- 
quât sur  la  première  partie  de  la  réponse  de  M.  le  général  Gonse 
et  sur  la  nature  exacte  des  rapports  qui  ont  eu  lieu  entre  eux  au 
moment  où  s'échangeait  la  correspondance  que  la  Cour  et  le 
jury  connaissent.  Je  voyais  tout  à  l'heure  M.  le  colonel  Picquart 
qui  me  semblait  éprouver  le  besoin  de  dire  certaines  paroles 
lors  de  diverses  explications  que  donnait  M,  le  général  Gonse. 
C'est  ce  qu'il  voulait  dire  à  ce  moment-là  que  je  le  prie  de  dire 
maintenant. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Voici  :  le  général  Gonse  disait 
qu'on  m'avait  chargé  d'une  mission  et  qu'on  pensait  qu'à  la  suite 
de  cette  mission,  je  pourrais  rentrer  dans  la  troupe.  Il  disait 
que  cette  mission  était  faite  pour  m'arracher  à  ce  qu'il  appelait 
l'hypnotisme  qui  me  hantait,  selon  lui.  Je  ne  puis  pas  entrer 
dans  les  détails  de  mon  service,  il  ne  m'appartient  pas  surtout 
de  faire  ressortir  quelles  sont  les  améliorations  qui  y  ont  été 
apportées  à  l'époque  dont  parle  le  général  Gonse;  mais  il  y  a 
des  choses  très  importantes  et  des  résultats  extrêmement  impor- 
tants qui  ont  été  obtenus  justement  pendant  la  période  durant 
laquelle  je  ne  m'occupais  que  d'une  affaire  unique,  paraît-il! 

ensuite,  le  général  Gonse  dit  que,  pour  changer  le  cours  de 
mes  idées,  on  m'avait  envoyé  en  mission.  Je  sentais  si  bien  que 
je  n'étais  plus  en  communauté  d'idés  avec  mes  chefs,  et  qu'il 
fallait  changer  tout  à  fait  de  direction,  que  j'ai  supplié  le  géné- 
ra] Gonse,  dans  une  lettre  du  mois  de  janvier,  de  me  faire  pas- 
ser entièrement  dans  la  troupe  et  de  ne  plus  me  donner  de 
mission,  puisque,  à  ses  yeux,  je  n'étais  plus  capable  de  remplir 
un  service  d'Etat-major.  Le  général  Gonse  ne  Tapas  voulu.  Dans 
une  lettre  très  affectueuse,  comme  toutes  celles  qu'il  m'a  écrites, 
il  me  disait  qu'après  ma  mission,  je  rentrerais  dans  la  troupe, 
mais  qu'il  fallait  continuer  ma  mission.  Je  l'ai  continuée  toujours 


—  369  — 

et  la  continue,  je  crois,  encore,  puisque  j'ai  comparu  devant  le 
Conseil  d'enquête  comme  attaché  provisoirement  au  4e  tirailleurs. 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  dire  encore  un  mot  à  M.  le  général 
Conse,  ce  sera  le  dernier.  M.  le  colonel  Henry,  à  propos  d'un 
dossier  secret,  a  raconté  une  scène  qui  se  serait  passée  au  minis- 
tère  

M.  le  générât.  Gonse.  —  Est-ce  ([Lie  vous  me  permettrez  de 
terminer  mes  explications  sur  cette  partie  ? 

Me  Labori.  —  Certainement,  général. 

M.  le  général  Gonse.  —  Je  répète  ce  que  j'ai  dit.  et  je  le 
maintiens.  J'ai  dit  que  c'était  dans  un  but  de  bienveillance  qu'on 
avait  agi  à  l'égard  du  colonel  Picquart  :  on  lui  avait  continué  la 
mission  dont  il  parle  jusqu'à  ces  temps  derniers.  Hier,  il  en  a 
été  question  ici  ;  on  a  dit  qu'il  avait  été  envoyé  sur  les  confins 
de  la  Tripolitaine  dans  un  but  que  je  ne  qualifierai  pas;  tout 
cela  est  du  roman  pur;  nous  n'avons  pas  l'habitude  d'envoyer 
faire  tuer  nos  officiers  pour  rien  du  tout.  Cette  partie  de  sa 
mission  résultait  de  la  situation  faite  par  la  guerre  de  Macé- 
doine, qui  avait  soulevé  les  esprits  danstoutle  monde  musulman 
et  particulièrement  dans  la  Tripolitaine,  où  certainsfaits  s'étaient 
passés.  Nous  avions  le  désir  d'être  renseignés  très  exactement 
sur  ces  faits  que  nous  n'avions  appris  que  par  une  voie 
détournée. 

On  s'est  dit  tout  naturellement  :  «Voilà  le  colonel  Picquart  qui 
est  en  Tunisie  !  Il  peut  bien  diriger  sur  la  frontière  un  service 
d'informations  pour  savoir  ce  qui  se  passe  de  l'autre  côté  de  la 
frontière».  On  lui  a  donc  dit  d'aller  dans  le  Sud.  Il  ne  s'agissait 
pas  d'aller  se  promener  dans  des  parages  dangereux,  mais  d'aller 
dans  les  postes  où  nous  avons  des  officiers,  qui  circulent  tous 
les  jours  très  facilement  d'un  poste  à  l'autre.  Le  poste  le  plus 
éloigné,  c'est  celui  qui  s'appelle  Djenenn.  Il  y  a  des  officiers 
français  qui  restent  là  et  circulent  avec  deux  ou  trois  cavaliers 
à  certains  moments  de  l'année,  selon  que  les  tribus  sont  plus  ou 
moins  en  mouvement.  Jusqu'à  présent,  depuis  l'occupation  de 
la  Tunisie,  il  n'y  a  jamais  eu  aucun  accident. 

Tel  est  le  fait  simple  qu'on  a  présenté  hier  sous  la  forme  d'un 
roman  et  même,  je  puis  le  dire,  d'un  conte  de  journal.  Je  ne 
sais  plus  qui  a  fait  un  article,  très  spirituel,  du  reste,  au  com- 
mencement de  janvier,  intitulé  «  Gonse-Pilate  ».  Cela  me  flatte. 
C'est  une  manière  de  parler,  parce  que  le  personnage  n'est  pas 
très  intéressant  !  Gonse-Pilate  avait  fait  condamner  un  Galiléen, 
un  centurion  honnête  (je  n'indiquerai  pas  qui,  mais  vous  le 
sentez  bien»  ;  on  lui  avait  signalé  Barrabas,  officier  criblé  de 
dettes  qui  était  le  vrai  coupable.  Pilate  n'a  pas  voulu  substituer 
l'un  à  l'autre  et  a  envoyé  le  centurion  honnête  chez  les  nomades 
pour  tâcher  de  le  faire  tuer.  Voilà  le  roman  tel  qu'on  vous  l'a 
présenté  hier,  mais  c'est  un  roman.  Il  n'y  a  rien  de  plus  faux. 

M.  le  colonel  Pigquart.  —  Je  demanderai  à  ajouter  un  mot 
à  cette  explication  humoristique.  Lorsque  le  général  Leclerc  a 
reçu  l'ordre  de  m'envoyer  à  la  frontière  tripolitaine,  il  trouvait 


—  370  — 

déjà  depuis  quelque  temps  que  cette  mission  était  singulière. 
Mais  alors  je  dus  m'expliquer,  car  le  général  me  dit  :  ce  II  faut 
que  vous  me  donniez  des  explications  ?  Qu'est-ce  qu'il  y  a  là- 
dessous  ?  »  Par  conséquent,  ma  mission  ne  paraissait  pas  si 
naturelle  qu'on  veut  bien  le  dire. 

Je  n'entrerais  pas  dans  ces  détails  si  le  général  Gonse  lui- 
même  n'y  était  pas  entré.  Je  ne  dis  pas  qu'on  a  voulu  me  faire 
tuer.... 

M.  le  général  Goxse.  —  On  l'a  dit  hier. 

M.  le  colonel  Piojiart.  —  Je  ne  crois  pas  que  le  mot  ait 
été  prononcé  par  personne. 

M.  le  Président.  —  C'était  le  sens  de  la  réponse  du  colonel 
Picquart. 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Le  général  Leclerc  me  parla  du 
prétexte  pour  lequel  je  devais  aller  sur  la  frontière  et  qui  était  je 
ne  sais  quoi....  quelques  cavaliers  qu'on  exerçait  sur  la  fron- 
tière.... et  il  me  dit  :  «  Gela  n'existe  plus,  cela  vient  d'être 
démenti.  Tout  cela  ne  tient  pas  debout  et  je  ne  veux  pas  que 
vous  alliez  plus  loin  que  Gabès.  » 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  une  question  à  poser,  mes- 
sieurs les  défenseurs  ? 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  je  me  replace,  si 
vous  voulez  bien,  au  moment  où  vous  avez  déclaré,  par  un 
euphémisme  très  apprécié,  que  les  témoins  n'étaient  pas  d'ac- 
cord, je  parle  du  colonel  Henry  et  du  colonel  Picquart  présents 
à  la  barre.  IL  y  a  ici  deux  officiers  de  l'armée  française  qui  sont 
en  désaccord  sur  un  point  important  ;  je  demande  au  colonel 
Henry  si  j'ai  bien  compris  tout  à  l'heure  et  s'il  nous  a  dit  que, 
quelques  jours  après  avoir  vu  le  dossier  sur  le  bureau  du  colonel 
Picquart  avec  M.  Leblois,  il  avait  parlé  de  ce  fait  au  général 
Gonse? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Peut-être  deux  ou  trois  jours  après, 
je  ne  me  souviens  pas  exactement. 

Me  Clemenceau.  —  Je  ne  demande  qu'un  à  peu  près. 

Le  colonel  Henry  peut-il  nous  dire  combien  de  temps  après 
cette  conversation  avec  le  général  Gonse,  le  colonel  Picquart  a 
quitté  le  bureau  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Une  huitaine  de  jours  après,  je 
crois. 

M°  Clemenceau.  —  Résumons,  et  nous  aurons  la  vérité.  La 
présence  de  M.  Leblois  au  ministère  de  la  guerre... 

M.  le  Président.  —  Ce  ne  sont  plus  des  questions  que  vous 
posez. 

Me  Clemenceau.  —  Je  vais  faire  éclater  la  vérité. 

M.  le  Président.  —  Vous  la  direz  dans  votre  plaidoirie. 

Mc  Clemenceau.  —  Uors  retirez-moi  la  parole.  J'affirme  que 

je  vais  faire  éclater  la  vérité  par  les  dépositions  des  témoins 

M.  le  Président.  —  Posez  des  questions. 
Me  Clemenceau.   —  Non  ! 


-  :',71  — 

M.  le  Président.  —  Vous  ferez  ce  que  vous  voudrez  dans- 
vôtre  plaidoirie. 

M>  Clemenceau.  —  Alors  empêchez-moi  de  prendre  la  parole 
et  je  me  tairai. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  retire  la  parole  au  point  de  vue 
de  la  plaidoirie.  Il  faut  poser  des  questions,  ei  vous  voulez. 

Me  Clemenceau.  —  Je  veux,  par  les  dépositions  des  deux 
témoins  qui  sont  en  désaccord,  apporter  la  preuve  de  la  vérité. 

M.  le  Pu  ksi  déni'.  —  Pas  en  ce  moment-ci. 

Me  Clemenceau,  —  Mais... 

M.  le  Président.  —  Quand  vous  plaiderez. 

Me  Clemenceau.  —  Je  prétends  qu'en  deux  mots  je  vais  faire 
savoir  quel  est  celui  des  deux  officiers  en  présence, qui  a  commis 
une  erreur  involontaire.  Je  suis  dans  un  incident,  je  m'y  tiens. 

M.  le  Président.  —  Posez  des  questions.  Vous  n'avez  pas  la 
parole  pour  plaider. 

Me  Clemenceau.  —  Me  retirez-vous  la  parole  pour  prouver 
la  vérité  ? 

M.  le  Président.  —  Je  vous  ote  la  parole  pour  plaider,  je 
vous  le  répète. 

Me  Clemenceau.  —  Je  me  permets  de  vous  poser  cette  ques- 
tion, monsieur  le  Président  :  il  y  a  une  contradiction  absolue 
entre  les  dires  de  deux  officiers  de  l'armée  française...  Je  ne 
plaide  pas  en  ce  moment-ci. 

M.  le  Président.  —  Si.  Vous  n'avez  pas  la  parole  pour  plaider. 
Déposez  des  conclusions,  rien  de  plus. 

Me  Clemenceau.  —  Il  y  a  une  chose  ici  qui  doit  préoccuper 
tout  le  monde  :  Deux  officiers  se  sont  donné  un  démenti  ici  ; 
si  vous  m'accordez  la  parole,  je  vais  en  deux  mots.... 

M.  le  Président.  —  Non,  déposez  des  conclusions,  je  ne 
vous  accorde  pas  la  parole. 

M*'  Clemenceau.  —  Dans  ces  conditions,  je  me  rassieds. 

Mc  Labori.  —  Et  moi,  je  me  relève  ! 

Je  veux  m'expliquer  très  rapidement,  avec  vous-même,  mon- 
sieur le  Président.  Me  le  permettez-vous  et  me  permettez-vous 
de  vous  faire  connaître  les  raisons  pour  lesquelles  je  prends  la 
parole  ? 

M.  le  Président.  —  Est-ce  pour  plaider  ? 

Me  Labori.  —  Avec  vous  ?  Non,  ce  n'est  pas  pour  plaider. 

M.  le  Président.  —  Pendant  l'interrogatoire  des  témoins, 
vous  ne  pouvez  que  poser  des  questions. 

Me  Clemenceau.  —  Je  vous  demande  pardon,  l'article  -319 
nous  permet  de  prendre  la  parole. 

M.  le  Président.  —  Pas  pour  plaider. 

Me  Labori.  —  Il  se  présente  un  incident  :  je  vous  demand» 
pardon,  mais  je  voudrais  vous  adresser,  monsieur  le  Président, 
respectueusement,  des  explications  pour  obtenir  la  parole  de  la 
manière  que  je  l'entendrai,  quand  vous  m'aurez  compris. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  vous  n'avez  la  parole 
pendant  le  cours  des  débats  que  pour  poser  des  questions. ... 


—  372  — 

Me  Clemenceau.  —  Lisez  l'article  319... 

M.  le  Président.  —  ...mais  vous  n'avez  pas  le  droit  de 
plaider,  vous  le  savez  aussi  bien  que  moi. 

Me  Labori.  —  C'est  à  vous,  monsieur  le  Président  des  assi- 
ses, qui  êtes  le  maître  souverain  au  point  de  vue  de  la  direc- 
tion des  débats,  et  qui  avez  un  pouvoir  discrétionnaire,  que  je 
demande  la  parole,  pour  expliquer  à  vous-même  et  à  la  Cour,  les 
raisons  pour  lesquelles  j'ai  voulu  intervenir  clans  un  incident, 
et  les  conditions  dans  lesquelles  je  veux  le  faire.  Je  demande 
la  parole. 

M.  le  Président.  —  Vous  avez  la  parole  pour  expliquer  vos 
questions,  si  vous  en  avez  à  poser,  mais  vous  n'avez  pas  la 
parole  pour  autre  chose.  Déposez  des  conclusions. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  il  n'est  pas  possible 
que  dans  une  affaire  de  cette  gravité,  où  tous  les  jours  naissent 
et  renaissent  d'eux-mêmes  des  incidents  considérables  et  com- 
plexes, la  Cour  ne  veuille  pas  nous  permettre  de  nous  expli- 
quer par  des  raisonnements  extrêmement  clairs  et  topiques,  au 
moment  même  où  les  témoins  sont  en  présence  du  jury,  parce 
que  ces  raisonnements  peuvent  nous  conduire  à  la  nécessité 
de  poser  de  nouvelles  questions. 

Me  Clemenceau.  —  C'est  cela. 

Me  Labori.  —  Dans  ces  conditions,  et  uniquement  pour 
arriver  à  une  question,  mon  confrère  M>  Clemenceau,  et  moi, 
avons  besoin  de  la  parole,  non  pas  pour  discuter  ni  pour 
«  plaider  »,  mais  pour  «  exposer  »  une  question,  et  montrer  ce 
que  nous  avons  voulu  dire  aux  témoins,  afin  que  les  jurés  le 
comprennent. 

M.  le  Président.  —  C'est  ce  que  je  viens  de  vous  dire. 

M('  Labori.  —  Je  vous  demande  donc,  non  seulement  pour 
moi-même,  mais  pour  mon  confrère,  Me  Clemenceau,  la  parole 
avec  cette  liberté  et  cette  étendue  ;  et  si  M.  le  Président  ne  croit 
pas  devoir  nous  l'accorder,  j'aviserai  aux  moyens  de  faire  res- 
pecter ici  les  droits  de  la  défense. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  ai  dit  que  vous  aviez  la  parole 
pour  poser  des  questions  et  en  expliquer  le  sens,  mais  pas  pour 
faire  des  déductions. 

M"  Clemenceau.  —  Et  l'article  319  ! 

M.  le  Président.  —  Je  le  connais. 

Me  Clemenceau.  —  Messieurs  les  jurés,  permettez-moi  de 
vous  lire  l'article  319. 

M.  le  Président.  —  Je  le  connais. 

Mc  Clemenceau.  —  C'est  pour  les  jurés  que  je  veux  le  lire. 

M.  le  Président.  —  Lisez  si  vous  voulez  ;  ce  sera  pour  les 
jurés,  qui  n'ont  rien  à  y  voir. 

Me  Labori.  —  Messieurs  les  jurés  ont  tout  à  voir  ici  !  Je 
retiens  cette  parole,  je  ne  permettrai  pas  qu'on  dise  devant  le 
jury  qu'il  n'a  rien  à  voir  à  quoi  que  ce  soit  de  ce  qui  se  passe 
ici.  Si  M.  le  Président  maintient  cette  parole,  je  le  prie  de  la 
répéter. 


—  873  — 

M.  le  Président.  —  Les  jurés  n'ont  rien  à  voir  dans  la  direc- 
tion des  débats. 

Me  Labori.  —  Il  ne  s'agit  pas  de  la  direction  des  débats. 

M.  le  Président.  —  C'est  à  moi  seul  qu'appartient  la  direc- 
tion des  débats,  vous  entendez  bien,  et  quand  je  vous  dis  que 
vous  ne  plaiderez  pas,  vous  ne  plaiderez  pas  !  Je  vous  le  répète 
une  bonne  fois. 

Me  Labori.  —  Nous  dirons  ce  que  nous  avons  à  dire. 

M.  le  Présidext.  —  Vous  ne  le  direz  pas,  parce  que  je  vous 
retirerai  immédiatement  la  parole.  Vous  poserez  des  questions, 
rien  de  plus. 

Me  Labori.  —  Vous  dites  que  je  ne  dirai  pas  ce  que  j'ai  à  dire, 
quand  ce  sera  conforme  à  la  loi  ! 

M.  le  Président.  —  Quand  le  moment  de  plaider  sera  venu. 

Me  Labori.  —  Mais  avant  de  plaider,  est-ce  que  je  n'aurai  pas 
le  droit  de  dire  tout  ce  que  j'ai  à  dire,  conformément  à  la  loi  ? 

J'en  demande  acte  et  j'ai  l'honneur  de  déposer  des  conclu- 
sions sur  ce  point. 

Me  Clémexceat.  —  Je  demande  la  permission  de  lire  l'article 
319  pour  MM.  les  jurés. 

Voici  l'article  319,  deuxième  partie  : 

Le  témoin  ne  pourra  être  interrompu  ;  l'accusé  ou  son  conseil 
pourra  le  questionner  par  l'organe  du  Président,  après  sa  déposition, 
et  dire,  tant  contre  lui  que  contre  son  témoignage,  tout  ce  qui  pourra 
être  utile  à  la  défense  de  l'accusé. 

Monsieur  le  Président,  conformément  aux  termes  de  cet  arti- 
cle, je  demande  la  parole  pour  dire  quel  est  celui  de  ces  deux 
officiers  qui  est  dans  la  vérité. 

M.  le  Présidext.  —  Mais  vous  le  direz  dans  votre  plai- 
doirie. 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  j'ai  besoin  de  le 
dire  devant  ces  deux  officiers,  parce  que,  si  je  me  trompe,  l'un 
des  deux  me  rectifiera. 

J'insiste  :  Je  demande  la  parole  pendant  que  ces  deux  offi- 
ciers sont  à  la  barre.  Je  vous  rappelle  qu'ils  se  sont  infligé  un 
démenti  formel;  il  n'y  a  rien  de  plus  grave,  dans  la  catégorie  des 
injures,  qu'un  officier  disant  à  un  autre  officier  :  «  Vous  en  avez 
menti  !  »  Je  demande  la  parole  pour  faire  éclater  la  vérité 
sur  cet  incident.  Je  vous  demande  de  me  l'accorder  ou  de  me 
la  refuser.  Mais  en  présence  de  ces  deux  officiers  .. 

M.  le  Présidext.  —  Je  vous  refuse  la  parole  pour  plaider  : 
je  vous  le  répète,  il  est  inutile  d'insister. 

Me  Clemenceau.  —  Je  demande  la  parole  dans  les  conditions 
que  je  viens  de  dire. 

M.  le  Présidext.  —  Je  vous  dis  que  non  ;  retenezde  bien  : 
je  dis  que  non  ! 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  je  demande  la 
parole  pour  poser  une  question,  et  prouver  que  l'un  de  ces  deux 
officiers  est  dans  l'erreur. 


374 


M.  le  Président.  —  Expliquez  alors  la  question  que  vous 
allez  poser,  je  vais  la  poser. 

Me  Clemenceau.  —  M.  le  colonel  Henry  a  dit  :  «  J'ai  parlé  au 
général  Gonse  de  ce  que  j'avais  vu  dans  le  bureau  du  colonel 
Picquart  trois  jours  après  avoir  vu  Mc  Leblois  dans  le  cabinet 
du  colonel  Picquart.  »  M.  le  colonel  Henry  a  dit  :  «  M.  le  colonel 
Picquart  a  quitté  le  service  environ  huit  jours  après  que  j'ai  eu 
parlé  au  général  Gonse.  » 

Je  fais  remarquer  au  témoin,  et  cela  va  être  le  but  de  ma 
question,  qu'en  bonne  arithmétique,  huit  et  trois  font  onze,  et 
que  la  visite  de  Me  Leblois,  cela  est  établi  d'une  façon  indé- 
niable, ne  peut  se  placer  qu'entre  le  9  novembre  et  le  14,  — 
9  novembre,  rentrée  à  Paris  de  Me  Leblois,  14  novembre, 
départ  de  M.  le  colonel  Picquart  ;  —  cela  fait  cinq  jours.  Entre 
cinq  et  onze  jours,  il  y  a  une  différence  de  six  jours.  Il  s'en 
faut  donc  de  six  jours  pour  que  l'affirmation  du  colonel  Henry 
soit  possible. 

Je  lui  fais  cette  observation  précise  et  je  demande  ce  qu*il  a 
à  répondre  :  voilà  ma  question. 

M.  le  colonel  Henry.  —  J'ai  dit  deux  ou  trois  jours  :  ensuite 
le  colonel  Picquart  est  parti  le  17. 

Me  Clemenceau. —  Non,  pardon:  je  demande  à  retenir  la 
déposition  du  témoin.  Il  a  dit... 

M.  le  colonel  Henry. —  Le  colonel  Picquart  est  parti  le 
17  novembre. 

Me  Clemenceau.  —  Le  colonel  Picquart  a  dit  le  14  :  c'est 
facile  à  vérifier. 

M.  le  colonel  Picou art. —  J'ai  quitté  mon  service  le  14, 
j'ai  quitté  Paris  le  16. 

M«  Clemenceau.  —  Cela  fait  toujours  quatre  jours  de  diffé- 
rence. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Ah,  quatre  jours  '! 

Me  Clemenceau.  —  Aài,  quatre  jours  !  pour  savoir  si  un  offi- 
cier a  dit  la  vérité,  cela  est  important. 

M.  le  colonel  Henry  —  J'ai  dit  la  vérité.  Le  colonel 
Picquart  est  parti  le  17. 

Mfi  Clemenceau.  —  Quand  a  t-il  quitté  le  service  1 

M.  le  colonel  Henry. —  Je  l'ai  encore  vu  le  16  et  le  17, 
dans  tous  les  cas,  au  moins  la  veille. 

M.  le  colonel  Pj< :oc Alt.  —  J'ai  quitté  le  service  le  14  :  je 
l'ai  remis  dans  les  journées  du  15  et  du  16  au  général  Gonse. 

Je  suis  parti  dans  la  soirée  du  16,  j'ai  quitté  Paris  dans  la  soi- 
rée du  16.  Et  le  général  Gonse  avait  reçu  de  mes  mains  ce 
dossier  secret,  d'après  la  déposition  qu'il  a  faite  lui-même, 
quelques  jours  avant  mon  départ. 

M.  le  colonel  Henly.  —  Je  ne  parle  pas  du  dossier  secret  ; 
vous  voyez  bien  que  c'est  le  17  qu'il  est  parti  ! 

Me  Labori.  —  C'est  le  16. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Yuiis  comprenez  que  je  ne  précise 
pas  à  un  jour  près  :  je  n'ai  pas  dit  des  dates. 


—  375  — 

Mo  Clemenceau.  —  Permettez -moi  de  poser  une  question,  et 
vous  verrez  que,  d'après  un  témoin  que  vous  ne  récuserez  pas 
—  c'est  vous-même  —  nous  parlons  du  dossier  secret. 

Monsieur  le  Président,  voulez-vous  me  donner  la  parole  pour 
poser  une  question  sous  cette  forme  :  Je  vais  lire  d'abord  la 
déposition  du  colonel  Henry  à  cette  audience,  d'après  la  sténo- 
graphie, puis  je  poserai  une  question  : 

«  Quel  ntait  donc  ce  dossier  ? 
M   Henry.  —  C'était  un  dossier  secret. 
M.  Zola.  — Relatif  à  quoi  ? 
M.  Henry.  —  Un  dossier  secret. 
M.  Zola   —  C'était  le  dossier  de  l'affaire  Dreyfus  ? 
M.  Henry. —  Non,  le  dossier  Dreyfus  est  sous  scellés  depuis  1805: 
il  n'a  jamais  été  décacheté,  à  ma  connaissance  du  moins. 

Or,  à  l'audience  d'aujourd'hui,  M.  le  colonel  Henry  nous  a 
dit,  il  a  répété,  que  c'était  si  bien  le  dossier  secret  Dreyfus,  que 
de  ce  dossier  sortait  le  document  libérateur  :  «  Cette  canaille 
de  D ...  » 

Je  demande  au  colonel  Henry  comment  il  peut  concilier 
sa  déposition  d'aujourd'hui  avec  sa  déposition  d'il  y  a  deux 
jours  ? 

M.  le  colonel  Henry.  —  Jamais  la  pièce  «  canaille  de  D . . .  » 
n'a  eu  de  rapport  avec  le  dossier  Dreyfus.  Je  le  répète  :  jamais, 
jamais,  puisque  le  dossier  est  resté  sous  scellés  depuis  1895 
jusqu'au  jour  où,  au  mois  de  novembre  dernier.  M.  le  général 
de  Pellieux  a  eu  besoin  du  bordereau  pour  enquêterai!  sujet  de 
l'affaire  Esterhazy  :  par  conséquent,  la  pièce  «  canaille  de  D  ..» 
n'a  aucun  rapport  avec  l'affaire  Dreyfus,  je  le  répète 

Alors,  je  me  suis  mal  expliqué,  ou  on  m'a  mal  compris.  Mais 
je  répète,  devant  ces  Messieurs,  que  jamais  ces  deuxpièces,  le 
dossier  Dreyfus  et  la  pièce  «  canaille  de  D. . .  »,  n'ont  eu  aucun 
rapport. 

Je  vais  d'ailleurs  m'expliquer  sur  ce  dossier  ;  il  y  a  déjà 
longtemps  que  j'en  prends  la  responsabilité.  (S'adressan/  à 
Me  Labori.)  Voulez-vous  permettre,  monsieur  le  défenseur?' 

}>Ie  Labori.  —  Certainement,  monsieur  le  colonel. 

M.  le  colonel  Henry.  —  Eh  bien,  allons-y  ! 

En  1894,  j'ai  l'honneur  d'appeler  votre  attention  sur  ces  dates, 
messieurs  les  jurés,  au  mois  de  novembre,  un  iour,  Te  colonel 
Sandherr  est  entré  dans  mon  bureau  et  m'a  dit  :  «  Il  faut  abso- 
lument que  vous  recherchiez  clans  vos  dossiers  secrets  tout  ce 
quia  trait  aux  affaires  d'espionnage.  » 

«  —  Depuis  quand  ? 

«  —  Depuis  que  vous  êtes  ici.  —  Vous  les  avez  classés  ?  » 

Je  lui  ai  dit  «  Oh  !  ce  ne  sera  pas  long  :  j'y  suis  depuis  un  an, 
depuis  1893.  » 

—  «  Eh  bien  !  recherchez  tout  ce  que  vous  avez  ;  vous  en 
constituerez  un  dossier.  » 

J'ai  recherché  ce  que  j'avais,  et  j'ai  retrouvé,  je  crois,  huit  ou 


O/D    


neuf  pièces,  — je  ne  me  souviens  plus  exactement  du  nombre, 
—  dont  une  très  importante,  ayant  un  caractère  extra-confi- 
dentiel, si  vous  voulez  même,  extra-secret. 

Je  fis  un  bordereau  de  ces  pièces,  je  pris  copie  de  quelques- 
unes,  et  je  remis  le  tout  au  colonel  Sandherr. 

C'était,  comme  je  vous  le  disais  tout  à  l'heure,  messieurs  les 
jurés,  au  mois  de  novembre  1894. 

Le  colonel  le  prit,  le  garda  environ  un  mois.  Vers  le  15  ou  le 
16  décembre  1894,  le  colonel  vint  me  trouver  et  me  dit  :  «  Voilà 
votre  dossier  !  » 

Ah,  pardon  !  avant,  il  y  a  un  détail  important  que  j'oubliais. 

Lorsque  je  remis  le  dossier  au  colonel  Sandherr,  je  lui  fis 
remarquer  qu'une  pièce  secrète,  pièce  importante  dont  je  vous 
parlais  tout  à  l'heure,  messieurs  les  jurés,  ne  devait  pas  sortir 
du  bureau  sans  que  nous  en  ayons  la  copie  ou  la  photogra- 
phie. 11  me  répondit  :  «  J'en  fais  mon  affaire,  je  ferai  faire  des 
photographies.  » 

Il  a  fait  faire  deux  ou  trois  photographies  — je  ne  me  sou- 
viens plus  exactement  du  nombre,  dans  tous  les  cas  deux  ou 
trois  —  et,  comme  je  vous  le  disais  tout  à  l'heure,  il  me  remit  le 
dossier  le  15  ou  le  16  décembre  1894. 

J'appelle  votre  attention  sur  cette  date,  messieurs  les  jurés, 
parce  qu'on  a  fait  à  ce  dossier  une  légende,  et  je  tiens  à  réta- 
blir son  histoire. 

Puis,  le  16  décembre,  j'ai  repris  le  dossier,  sans  faire  le 
dépouillement  des  pièces  qui  s'y  trouvaient;  j'ai  remis  le  tout 
dans  une  enveloppe  :  la  fameuse  enveloppe  dont  je  parlais  tout 
à  l'heure,  sur  laquelle  j'ai  écrit  au  crayon  bleu  :  «  Dossier 
secret  »;  dans  un  coin  de  Fenveloppe,  la  lettre  D,  et,  au  verso, 
après  avoir  collé  Fenveloppe,  mon  paraphe  ou  presque  ma 
signature,  au  crayon  bleu. 

J'ai  remis  ce  dossier  dans  le  tiroir  de  mon  armoire  secrète  et 
il  n'en  est  plus  sorti  qu'au  moment  où  le  colonel  Picquart  1"m 
demandé  à  M.  Gribelin,  c'est-à-dire  —  il  se  souvieudra  mieux 
de  la  date  que  moi,  j'étais  en  permission  —  à  la'fin  d'août 
ou*  au  commencement  de  septembre  1896;  voilà  l'histoire  de  ce 
dossier. 

Il  faut  vous  dire  que,  lorsque  le  colonel  Sandherr  m'a  remis  ce 
dossier,  le  16  décembre  1894,  je  lui  ait  dit  :  «  Mais  comment  se 
fait-il  que  vous  n'ayiez  plus  besoin  de  ce  dossier-là  ?  » 

Il  m'a  répondu  :  «  J'en  ai  un  plus  important,  et  je  vais  vous 
montrer  une  lettre  de  ce  dossier.  » 

11  m'a  fait  voir  une  lettre,  en  me  faisant  jurer  de  n'en  jamais 
parler.  J'ai  juré.  Il  m'a  montré  une  lettre  plus  importante 
encore  que  celles  du  dossier.  Il  m'a  dit  :  «  J'ai  avec  cela  quel- 
ques documents,  mais  je  les  garde  par  devers  moi,  et  je  m'en 
servirai  si  besoin  est.  » 

Je  n'ai  plus  jamais  entendu  parler  de  ce  second  dossier  ; 
jamais  le  colonel  ne  me  l'a  remis. 

Voilà  l'histoire  du  dossier  :  quant  à  l'autre,  je  ne  sais  pas  ce 


377 


qu'il  est  devenu  :  je  ne  l'ai  jamais  vu,  le  colonel  Sandherr 
m'en  a  parlé  une  l'ois  seulement,  le  l(i  décembre  1894. 

Voilà  exactement  l'histoire  de  ce  fameux  dossier  qui,  d'après 
certaines  publications,  avait  couru  par  le  monde,  à  droite,  à 
gauche,  avait  été  communiqué  par-ci,  par-là.  Voilà  ce  qui  s'est 
passé  ! 

M.  le  Président.  —  11  n'y  a  plus  de  questions  à  poser  ? 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.   —  Vous  pouvez  vous  asseoir. 

M.  le  général  Goxse.  —  J'avais  un  mot  à  dire,  monsieur  le 
Président,  pour  la  remise  de  ce  dossier. 

Je  ne  sais  pas  si  on  s*est  bien  expliqué  sur  le  moment  où  on 
m'a  remis  le  dossier 

M.  le  Président.  —  A  quelle  époque  vous  l'a-t-on  remis? 

M.  le  général  GtOnse.  —  Je  suis  allé  le  reprendre,  comme  le 
disait  le  colonel  Henry,  quelques  jours  après  qu'il  m'a  eu  parlé 
de  la  conversation  qui  avait  eu  lieu  entre  le  colonel  Picquart  et  un 
tiers  —  il  ne  m'avait  pas  dit  le  nom. —  Je  suis  allé  chez  le  colo- 
nel Picquart  pour  lui  demander  de  me  remettre  ce  dossier.  Ceci 
se  passait  trois  ou  quatre  jours  avant  le  départ  du  colonel  Pic- 
quart ;  le  colonel  Picquart  étant  parti  le  16,  cela  se  passait  à 
partir  du  12  ou  13.  Voilà  quels  sont  mes  souvenirs  à  ce  point 
de  vue-là,  et  je  suis  bien  aise  de  compléter  ma  déposition  sur  ce 
sujet. 

M.  le  Président.  —  Vous  pouvez  vous  retirer. 

Me  Clemenceau.  —  M.  le  colonel  Picquart  fait  signe  qu'il 
voudrait  répondre. 

M.  le  Président,  au  colonel  Picquart.  —  Vous  voulez 
répondre  ? 

M.  le  colonel  Picquart.  —  Non,  non. 

M.  le  Président.  —  P'aites  venir  le  témoin  suivant. 


DÉPOSITION    DE    M     DEMANGE 

Avocat  à  la  Cour  d'appel. 

M.  le  Président.  —  MaLtre  Labori,  quelle  est  la  question  ? 

Me  Labori.  —  Maître  Démange  voudrait-il  nous  dire  ce  qu'il 
sait  de  1  affaire  Esterhazy  et  de  toutes  questions  qui  pourraient 
s'y  rattacher,  au  point  de  vue  de  la  bonne  foi  de  M.  Zola  dans 
l'affaire  Esterhazy? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Voulez-vous  ne  nous  parler 
que  de  l'afffaire  Esterhazy,  rien  que  de  l'affaire  Esterhazy, 
pas  d'autre  chose  ? 

Me  Démange.  —  Pardon,  je  n'entends  pas. 

M.  le  Président.  —  Voulez-vous  nous  parler  de  la  bonne  foi 
de  M.  Zola  relativement  à  l'affaire  Esterhazy,  pas  relativement 
à  d'autres  affaires  ? 

Me  Démange.  —  Parfaitement,  monsieur  le  Président. 


—  378  — 

Messieurs , 

Dans  les  derniers  jours  du  mois  d'octobre,  j'ai  appris,  comme 
tout  le  monde,  par  la  voie  des  journaux,  que  M.  Scheurer-Kest- 
ner avait  la  conviction  de  l'innocence  de  M.  Dreyfus,  et  qu'il 
entendait  poursuivre  sa  réhabilitation. 

J'ai  été,  on  le  comprendra,  plus  angoissé  que  tous  les  autres 
lecteurs  des  journaux.  Je  me  suis  même  permis,  parce  que  je  trou- 
vais le  temps  un  peu  long,  d'écrire  à  M.  Scheurer-Kestner  pour 
lui  demander  de  faire  connaître  publiquement,  à  la  tribune  ou 
ailleurs,  les  raisons  pour  lesquelles  il  affirmait  l'innocence  de 
M.  Dreyfus. 

M.  Scheurer-Kestner  ne  m'a  pas  répondu  :  il  était,  je  l'ai  su 
plus  tard,  dans  la  période  de  quinze  jours  pendant  laquelle  il 
avait  promis  à  M.  le  général  Billot  de  garder  le  silence. 

Je  suis  donc  resté  dans  cet  état  d'esprit  jusqu'à  la  veille  du 
jour  où  M,  Mathieu  Dreyfus  a  dénoncé  à  M.  le  Ministre  de  la 
guerre,  M.  le  commandant  Esterhazy,  comme  l'auteur  du  bor- 
dereau. 

M.  Mathieu  Dreyfus  est  arrivé  chez  moi  au  jour  que  j'indique 
extrêmement  ému;  il  m'apportait  cette  écriture  qui,  en  effet, 
est  d'une  ressemblance  frappante  avec  celle  du  bordereau, 
et  il  me  dit  :  «  M.  Scheurer-Kestner  m'a  dit  que  mon  devoir 
était  de  dénoncer,  comme  l'auteur  du  bordereau  M.  Esterhazy, 
dont  voici  l'écriture.  » 

Il  est  évident,  je  viens  de  le  dire,  que  cette  écriture  était 
identique  à  celle  du  bordereau. 

J'ai,  —  et  je  crois  qu'en  cela  j'obéissais  à  un  sentiment  de 
prudence,  — j'ai  dit  à  M.Mathieu  Dreyfus  :  a  Faites  ce  que  vous 
a  dit  M.  Scheurer-Kestner,  mais  je  souhaiterais  qu'auparavant, 
vous  priiez  M.  Scheurer-Kestner  de  vouloir  bien  dire  publi- 
quement qu'il  a  signalé  à  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  comme 
l'auteur  du  bordereau,  celui  que  vous  allez  dénoncer:  parce  que, 
de  cette  façon-là,  on  ne  pourra  pas  mettre  en  doute  votre  bonne 
foi  ;  et,  puisque  vous  n'avez  que  l'écriture,  bornez-vous  à  dénon- 
cer M.  Esterhazy  comme  l'auteur  du  bordereau,  et  n'allez  pas 
plus  loin  .  »  Voilà  le  conseil  que  je  lui  ai  donné. 

A  ce  moment-là,  j'étais  aussi  très  ému,  cela  se  comprend, 
n'est-ce  pa&  ?  puisque  j'entrevoyais  un  recours  possible  pour  la 
revision  <lu  procès  Dreyfus;  j'étais  déjà  résolu  d'ailleurs  à  m'a- 
dresser  à  M.  le  Ministre  de  la  justice  depuis  que  j'avais  su,  par 
M.  Salles,  qu'il  y  avait  eu  une  violation  de  la  loi.  Mais  je  ne 
l'avais  pas  fait  encore,  pour  une  raison  que  je  peux  bien  dire  : 
c'est  qu'avant  d'employer  le  recours  légal,  et  surtout  celui  qui 
m'appartenait,  en  vertu  d'un  article  du  Code  d'instruction  cri- 
minelle, c'est-à-dire  l'annulation  du  jugement  pour  violation  de 
la  loi,  je  voulais  être  appuyé  auprès  de  M.  le  Ministre  de  la  jus- 
tice, c'est-à-dire  que  je  voulais  avoir  l'assistance  de  ceux  qui, 
portant  la  robe  comme  moi,  sont  soucieux  des  droits  de  la 
défense;  et  je  voulais  avoir  aussi  l'appui  d'hommes  politiques 


—  379  — 

épris  du  droit  et  de  la  justice,  ayant  de  l'autorité  près  du  gou- 
vernement. 

En  effet,  que  pouvais-]'» >  faire  ? 

Je  pouvais  dire  à  M.  le  Ministre  de  la  justice  :  j'ai  la  certitude 
morale  qu'il  y  a  eu  violation  de  la  loi.  Mais,  une  preuve  juridi- 
que, je  ne  pouvais  pas  la  lui  apporter. 

Il  fallait  donc  que  je  fisse  ce  que  l'on  fait  dans  les  procès 
de  revision,  c'est-à-dire  que  je  demandasse  à  M.  le  Ministre  de 
la  justice  une  enquête;  je  devais  le  prier  de  vérifier,  de  recher- 
cher si  l'assertion  que  je  lui  apportais  était  une  assertion  exacte. 
Donc,  je  ne  voulais  pas  m'avancer  tout  seul  ;  et  je  dois  dire  qu'à 
ce  moment-là,  je  n  ai  pas  trouvé  l'assistance  que  je  souhaitais, 
soit  autour  de  moi  au  Palais,  soit  parmi  les  hommes  politiques. 
On  m'a  dit  :  «  Ah  !  prenez  garde.  Ne  réveillez  pas  en  ce 
moment  l'affaire  Dreyfus;  c'est  trop  tôt,  il  faut  attendre!  » 
J'attendais,  lorsque  se  sont  révélés  les  faits  que  M.  Seheurer- 
Kestner  a  portés  à  la  connaissance  du  public. 

A  ce  moment-là,  je  me  suis  dit  :  Eh  bien  !  j'ai  maintenant 
deux  recours  possibles  :  la  revision  et  l'annulation.  J'ai  donc 
attendu  l'issue  du  procès  de  M.  Esterhazy. 

Il  y  avait  deux  cas  de  revision  possibles;  comme  ces  jours 
passés  M.  l'avocat  général  vous  le  signalait  dans  l'exposé  de 
faits  que  j'ai  entendu,  si  M.  Esterhazy  avait  été  condamné,  il  y 
avait  deux  personnes  condamnées  pour  un  même  fait  et,  par 
conséquent,  la  re  vision  s'imposait  ;  si  M.  Esterhazy  était  ac- 
quitté, ce  qui  a  eu  lieu,  il  restait  le  recours  du  fait  nouveau. 

J'attendais  donc  très  impatiemment  les  débats  du  procès 
Esterhazy.  J'ai  assisté  à  la  partie  publique;  j'avais  même 
demandé  une  intervention  pour  qu'il  y  eût  un  contradicteur; 
elle  a  été  repoussée.  Mais  enfin,  ce  qui  m'intéressait  surtout, 
c'était  la  déposition  des  experts,  parce  que  c'était  là  que  je 
comptais  trouver  le  fait  nouveau:  en  effet,  puisque  Dreyfus 
n'avait  été  condamné  que  sur  le  bordereau  et  sur  l'écriture, 
l'expertise  dans  l'affaire  de  M.  Esterhazy,  en  m'apportant  des 
('léments,  me  permettait  de  dire  à  M.  le  Ministre  de  la  justice  : 
Eh  bien  !  voilà  un  fait  nouveau  ! 

Je  savais  bien  —  cela  m'a  été  appris  par  le  rapport  de  M.  Ra- 
vary  —  que  les  experts  concluaient  que  récriture  n'était  pas  de 
M.  Esterhazy,  mais  je  ne  connaissais  pas  leurs  motifs  et  l'écri- 
ture du  bordereau  peut  ne  pas  être  celle  de  M.  Esterhazy,  sans 
pour  cela  être  celle  de  Dreyfus. 

Il  y  avait  là  un  élément  sur  lequel  je  n'avais  pas  de  rensei- 
gnements, par  suite  du  huis  clos;  de  telle  sorte  que  la  voie  de 
la  revision  m'était  fermée. 

Il  me  restait,  Messieurs,  la  voie  de  l'annulation.  Mais,  comme 
je  vous  le  disais  tout  à  l'heure,  je  ne  pouvais  m'adresser  à  M.  le 
Ministre  de  la  justice  que  si  j'étais  certain,  en  frappant  à  cette 
porte,  de  la  voir  s'ouvrir.  Or,  les  conditions  dans  lesquelles 
s'est  déroulé  le  procès  de  M.  Esterhazy  et  sur  lesquelles,  moi, 
je  n'ai  rien   à   vous  dire,  m'avaient   donné  une  conviction: 


—  3S0  •  - 

c'est  que  le  gouvernement  ne  désirait  pas  à  ce  moment  faire  la 
lumière  sur  l'affaire  Dreyfus. 

Il  y  a  M.  le  Ministre  de  la  justice,  me  dira-t-on,  c'est  à  lui 
seul  que  vous  deviez  vous  adresser.  C'est  entendu,  mais  enfin, 
n'est-ce  pas  ?  il  est  bien  certain  que  M.  le  Ministre  de  la  justice 
n'aurait  pas  pris  de  résolution  tout  seul  sans  le  concours  de 
ses  collègues  du  Cabinet;  c'était  donc  en  définitive  au  gou- 
vernement que  je  devais  m'adresser.  Et  j'avais  besoin  du 
gouvernement,  vous  entendez  bien,  pour  arriver  à  faire 
admettre  ma  requête  tendant  à  établir  qu'il  y  avait  eu  violation 
de  la  loi. 

J'avais  besoin,  permettez-moi  de  l'ajouter  aussi,  du  gouver- 
nement, même  dans  le  cas  où  ma  requête  aurait  été  accueillie 
et  où  il  y  aurait  eu  annulation  du  jugement  par  la  Cour  de  cas- 
sation ;  j'avais  besoin  d'un  gouvernement  désireux  de  faire  la 
.umière  complète  sur  l'affaire  Dreyfus,  parce  que,  qu'il  me  soit 
permis  de  le  Aire,  si  cette  révision  devait  se  faire,  ou  plutôt  si 
le  jugement  devait  avoir  lieu  à  nouveau,  il  fallait  le  grand 
jour,  il  ne  fallait  plus  le  huis  clos. 

Vous  entendez  bien  que  quand  sept  officiers,  qui  sont  la 
loyauté  même,  ont  condamné  un  homme  —  pour  moi,  je  crois 
qu'ils  se  sont  trompés,  mais  enfin,  —  pour  le  faire  admettre  par 
l'opinion  publique,  il  faut  qu'elle  puisse  toucher  l'erreur  du 
doigt. 

Par  conséquent,  il  m'était  nécessaire  d'être  certain  que,  si  ce 
jugement  devait  de  nouveau  avoir  lieu,  j'aurais  le  plus  grand 
jour,  et  pour  cela  il  fallait  le  concours  du  gouvernement  voulant 
la  lumière  complète.  Eh  bien  !  j'étais  convaincu  qu'on  ne  la 
voulait  pas  et,  dans  cet  état  d'esprit,  je  me  demandais  ce  que 
j'allai  s  faire? 

Je  me  le  demandais  lorsque  —  c'est  par  cela  que  je  vais  ter- 
miner —  se  sont  déchaînées  les  passions  qui  grondent  encore 
aujourd'hui,—  au-dessus  desquelles  certainement  vous  êtes,  — 
qui  font  qu'on  ne  pense  plus  à  mon  malheureux  client. 

Maintenant,  il  ne  s'agit  plus  de  l'affaire  Dreyfus  ;  c'est  l'hon- 
neur de  l'armée  qu'on  a  mis  en  cause,  c'est  la  lutte  entre  sémites 
et  antisémites.  Quant  à' moi,  je  ne  me  suis  jamais  préoccupé 
que  des  intérêts  de  M.  Dreyfus,  que  j'ai  défendu  ;  il  n'y  a  que 
lui  qui  me  préoccupe. 

Par  conséquent,  je  me  suis  dit  :  il  faut  attendre  encore,  il 
faut  de  l'apaisement.  Voilà  pourquoi  j'ai  dit  à  M.  Mathieu 
Dreyfus  et  à  M",e  Dreyfus  :  Attendons,  attendons  un  autre 
moment,  attendons  des  temps  plus  calmes  ! 

Et  je  suis  heureux  d'avoir  une  occasion  de  l'affirmer  ici,  car 
il  y  a  dans  votre  exposé,  monsieur  l'Avocat  général,  permettez- 
moi  de  vous  le  dire,  un  passage  qui  ma  beaucoup  touché;  vous 
avez  dit  à  MM.  les  jurés  qu'on  n'avait  pas  voulu  employer  les  voies 
légales  et  qu'on  avait  eu  recours  aux  voies  révolutionnaires.  Mais, 
ce  reproche-là,  vous  ne  pouvez  l'adresser  à  M.  Zola  parce  que  lui 
n'avait  aucune  qualité  pour  recourir  aux  voies  légales,  n'est-ce 


—  381  -- 

pas?  Il  n'y  avait  absolument  que  la  famille  Dreyfus  qui  pût  y 
recourir  :  par  conséquent,  c'est  à  elle  que  s'adressait  le  repro- 
che, et  à  moi,  indirectement. 

Et  je  pourrais  même  vous  dire  à  tous  que,  depuis  longtemps, 
et  surtout  depuis  que  M.  l'Avocat  général  vous  a  fait  cet  exposé, 
moi,  je  reçois  tous  les  matins  des  lettres,  les  unes  qui  sont 
signées,  les  autres  qui  ne  le  sont  pas  -  les  premières  sont 
polies,  les  secondes  ne  le  sont  pas  du  tout  —  le  (1res  dans  les- 
quelles on  me  reproche  d'avoir  manqué  à  mon  devoir. 

Eh  bien  !  moi,  j'estime  que  je  n'y  ai  pas  manqué.  J'ai  tou- 
jours mon  devoir  devant  les  yeux,  et  vous  pouvez  être  certains 
que  ma  conscience  ne  me  fera  jamais  reculer  devant  l'accom- 
plissement d'un  devoir  !  Mais  je  crois  avoir  été  très  prudent  en 
conseillant  à  M.  Dreyfus  d'attendre.  Et  ce  qu'il  faut  que  vous 
reteniez,  c'est  que  certainement  on  ne  peut  pas  reprocher  à 
M.  Zola  de  n'avoir  pas  recouru  aux  voies  légales,  puisque  cela 
lui  était  impossible.  Voilà  ce  que  je  tenais  à  dire  en  dégageant 
M.  Zola. 

Et  voilà  comment  l'affaire  Esterhazy,  qui  m'avait  fait  espérer 
—  puisque  je  reviens  à  elle  —  que  je  pouvais  recourir  aux  voies 
légales  pour  obtenir  la  revision  légale,  me  Fa  en  même  temps 
fermée,  cette  voie,  parce  qu'elle  m'a  fait  comprendre  que  le 
gouvernement  ne  voulait  pas  la  lumière.  Voilà  tout  ce  que  j'ai  à 
dire. 

Me  Labori.  —  Me  Démange  voudrait-il  dire  ce  qu'il  pense  de 
ce  passage  du  rapport  de  M.  le  commandant  Ravary,  relatif  à 
l'affaire  Esterhazy  : 

En  résumé,  que  reste-t-il  ?  Une  impression  pénible  qui  aura  un 
écho  dans  tous  les  cœurs  vraiment  français.  Des  acteurs  mis  en 
scène,  les  uns  ont  marché  à  découvert,  les  autres  sont  restés  dans 
la  coulisse  ;  mais  tous  les  moyens  employés  avaient  le  même  but  : 
la  revision  d'un  jugement  légalement  et  justement  rendu. 


Qu'est-ce  que  Me  Démange  pense  de  cela?  Gela  lui  parait-il 
exact?  N'a-t-il  pas  une  observation  de  fait  à  présenter  sur  ce 
point  ? 

M°  Démange.  —  Mais,  puisque  je  voulais  m'adresser  au 
Ministre  de  la  justice  pour  faire  annuler  le  jugement,  c'est 
que  je  ne  le  considérais  pas  comme  légalement  rendu. 

Me  Labori.  —  Pourquoi  ? 

M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 

Me  Labori.  —  Il  s'agit  de  l'affaire  Esterhazy. 

M"  Démange.  —  Je  l'ai  dit  tout  à  l'heure. 

Me  Labori.  —  Dites-le  encore. 

Me  Démange.  —  J'avais  su  par  M.  Salles  qu'il  y  avait  eu  vio- 
lation delà  loi  :  c'est  pour  cela  que  je  voulais  m'adresser  au 
Ministre. 

Me  Labori.  —  Quelle  violation  ? 


—  382  — 

M.  le  Président.  —  Non,  non,  Maître  Démange,  ne  répon- 
dez pas  ! 

Me  Clemenceau.  —  Permettez-moi  de  poser  une  question? 

Monsieur  le  Président,  je  vous  fais  d  abord  remarquer  qu'un 
incident,  qui  a  occupé  un  long  moment  de  cette  audience, 
avec  M.  le  colonel  Henry,  a  porté  exclusivement  sur  l'af- 
faire Dreyfus.  Sous  le  bénéfice  de  cette  observation,  en  vous 
taisant  remarquer  également  qu'un  très  long  et  très  vif  incident 
a  eu  lieu  tout  à  l'heure,  à  propos  de  faits  qui  s'étaient  passés 
pendant  le  huis  clos  et  de  faits  très  secrets,  puisqu'il  s'agis- 
sait de  la  pièce  secrète,  je  vous  fais  observer  qu'on  a  pu  parler 
de  tout  cela,  et  je  vous  demande  de  poser  à  Mc  Démange  la 
question  suivante  : 

Me  Démange  vient  de  nous  dire,  —  et  il  n'a  pas  à  s'expliquer 
autrement,  a  dit  M.  le  Président,—  qu'il  avait  la  certitude  que  le 
jugement  n'avait  pas  été  légalement  rendu.  Je  lui  demande  s'il 
ne  pourrait  pas  nous  dire  sur  quoi  il  base  cette  certitude  et,  en 
particulier,  voilà  ma  question  :  Si  ce  n'est  pas  parce  qu'un 
juge  du  conseil  de  guerre  Fa  affirmé  à  M.  Salles,  qui  l'a 
répété  à  Me  Démange  ? 

M''  Démange.  —  Mais  oui,  parbleu  !  (Mouvements  divers.) 

M.  le  Président.  —  Maître  Démange,  vous  n'avez  pas  la 
parole. 

Me  Clemenceau.  —  Je  vous  demande,  monsieur  le  Président, 
de  poser  la  question. 

M.  le  Président.  —  Non,  non,  je  ne  poserai  pas  la  question. 
(Etres.  ) 

M''  Labori.  —  Moi,  monsieur  le  Président,  j'ai  une  autre 
qnestion  à  poser  à  Me  Démange. 

Il  a  paru,  il  y  a  quelques  jours,  dans  le  journal  le  Malin,  une 
interview  de  trois  colonnes  qui  contient  les  choses  les  plus  in- 
téressantes et  dont  le  plus  grand  nombre,  qui  sont  à  ma  con- 
naissance personnelle,  sont  parfaitement  exactes.  Sans  deman- 
der à  Me  Démange  si  l'interview  a  été  prise  chez  lui,  je  lui 
demande  de  dire  si  les  faits  sont  exacts? 

M*'  Démange.  —  D'abord  il  n'y  a  pas  eu  d'interview. 

J'avais  reçu  une  lettre  d'un  professeur  de  l'Université,  des 
Facultés  de  Paris,  et  une  lettre  de  deux  jeunes  licenciés,  qui 
parlaient  au  nom  des  étudiants,  et  il  y  a  de  cela  plus  d'un  mois  ; 
ces  deux  lettres  qui  étaient  signées,  —  elles  étaient  toutes  les 
deux  très  polies,  —  m'accusaient  toutes  les  deux  de  manquer 
à  mon  devoir,  et  elles  me  disaient:  «  Vous  savez,  monsieur 
Démange,  —  (se  tournant  vers  les  défenseurs)  ce  que  vous 
disiez  tout  à  l'heure,  —  qu'il  y  a  eu  une  illégalité  commise, 
et  pourquoi  ne  vous  adressez-vous  pas  au  Ministre  de  la  jus- 
tice 1  » 

Me  Clemenceau.  —  C'est  la  pièce  secrète  ? 

M°  Démange.  —  Oui. 

Me  Labori.  —  Communiquée  aux  juges  en  dehors  de  l'accusé 
et  de  son  défenseur  ? 


—  383  - 

M"  Démange.  —  Je  n'ai  jamais  vu  que  le  bordereau  ;  par  con- 
séquent, c'est  certain. 

Je  disais  donc  que,  dans  leur  lettre,  ces  messieurs  m'a<- 
cusent  de  manquer  à  mon  devoir  et  prétendent  que  c'est  moi 
qui  suis  cause  de  l'article  de  M.  Zola.  Ils  disent  que  si  jj-e 
m'étais  adressé  au  Ministre  de  la  justice,  très  certainement 
tout  ce  bruit  ne  se  produirait  pas  ;  c'est  moi  qui  suis  rendu  res- 
ponsable, dans  la  lettre  qu'ils  m'adressent,  du  trouble  dans  le 
pays  aujourd'hui. 

11  ne  s'agissait  pas  d'interview,  n'est-ce  pas  ? 

J'ai  répondu  au  professeur  et  aux  jeunes  gens  en  leur  deman- 
dant de  venir  me  trouver.  Ils  sont  venus  me  voir,  et  alors  j'ai 
causé  confidentiellement  avec  eux;  le  professeur  a  gardé  ma 
confidence,  mais  les  jeunes  gens  ne  l'ont  pas  gardée. 

Me  Labori.—  Par  conséquent,  tout  ce  qui  est  intéressant  pour 
nous,  c'est  que  les  faits  consignés  dans  l'article  sont  exacts. 
(Jiiant  à  la  parfaite  correction  de  Me  Démange, tout  le  monde  la 
connaît,  elle  n'a  jamais  été  mise  en  doute.  Je  voulais  simple- 
ment être  fixé  sur  l'exactitude  du  renseignement. 

J'ai  encore  deux  questions  à  poser  à  Mp  Démange.  Me  Dé- 
mange ne  sait-il  pas  que  c'est  le  15  novembre,  pour  la  première 
fois,  que  M.  Leblois  a  vu  M.  Mathieu  Dreyfus  chez  M.  Scheurer- 
Kestner  ? 

Me  Démange.  —  Le  lendemain  du  jour  où  M.  Mathieu  Drey- 
fus a  eu  fait  sa  dénonciation.  M.  Leblois  est  venu  me  voir  en 
me  disant  qu'il  était  le  conseil  de  M.  Scheurer-Kestner,  et  c'est- 
alors  que  M.  Leblois  m'a  mis  au  courant  de  tout  ce  que  j'ai 
appris  et  de  tout  ce  que  vous  savez.  C'est  par  lui  que  j'ai  su 
comment,  au  mois  de  juin  de  Tannée  1897,  il  avait  reçu  la  visite 
de  M.  le  colonel  Picquart,  qui  arrivait  de  Tunisie  ou  d'Algérie  ; 
que  ce  dernier  était  sous  le  coup  d'une  menace  de  celui  qui  était 
devenu  son  successeur  et  qu'il  était  venu  demander  un  conseil 
à  M.  Leblois  et,  parlant  à  son  avocat,  comme  on  parle  à  un 
avocat,  c'est-à-dire  sous  le  sceau  du  secret  professionnel,  il 
avait  dit  à  M.  Leblois  :  «  Voilà  ce  qui  s'est  passé.  » 

A  ce  moment-là,  M.  Leblois  m'a  représenté  les  faits  comme 
n'étant  à  sa  connaissance  que  depuis  le  jour  où  il  a  recula  visite 
du  colonel  Picquart.  Voilà  ce  qu'il  m'a  dit. 

Me  Labori.  —  Alors,  Me  Démange  sait  que  c'est  le  15  novem- 
bre, ou  à  une  date  approchante,  que  M.  Leblois  aurait  vu 
M.  Mathieu  Dreyfus  chez  M.  Scheurer-Kestner? 

Me  Démange.  —  Je  ne  sais  qu'une  chose,  c'est  que  M.  Ma- 
thieu Dreyfus  était  aussi  ignorant  que  moi  de  ce  que  faisait 
M.  Scheurer-Kestner.  Je  sais  qu'il  a  dû  être  mis  en  rapport 
avec  M.  Scheurer-Kestner,  puisqu'il  m'a  dit  que  c'était  vers  le 
8  ou  le  10  novembre  qu'il  avait  apporté  à  M.  Scheurer-Keslner 
une  écriture  qu'il  tenait  de  M.  de  Castro,  écriture  identique 
à  celle  du  bordereau.  11  m'a  même  expliqué  que  M.  Scheurer- 
Kestner  avait  levé  les  bras,  puis  avait  dit  :  «  Maintenant 
que  vous  savez  quel  est  l'auteur   du  bordereau,  je  suis  délié 


-  384  — 

de  mon  secret,  et  il  est  de  votre  devoir  de  dénoncer  Esterhazy.  » 

Me  Labori.  —  Me  Démange  pourrait-il  nous  dire  à  quelle  date 
Me  Leblois  lui  a  parlé  de  cette  affaire  Esterhazy? 

Me  Démange. —  Il  m'a  raconté  cela  lorsqu'il  est  venu  me  voir 
après  que  la  dénonciation  avait  été  faite  ;  il  ne  m'en  a  pas  parlé 
avant;  je  ne  le  connaissais  pas. 

M.  Labori.  —  Me  Démange  ne  sait-il  pas  que  M.  Mathieu 
Dreyfus  s'est  plaint  fréquemment  et  avec  insistance  que 
Me  Leblois  ne  lui  ait  fait  parvenir  aucun  avis  direct  ou  indirect 
sur  la  culpabilité  d'un  autre  ? 

Me  Démange.  —  Il  s'en  est  plaint  souvent. 

Me  Labori.  —  Est-il  à  la  connaissance  du  témoin  que 
Me  Leblois  n'a  jamais  fait  aucune  communication  à  M.  Mathieu 
Dreyfus  à  ce  moment-là  ? 

Me  Démange.  —  Jamais  de  la  vie. 

Me  Labori.  —  Me  Démange  connaît-il  les  raisons  pour 
lesquelles  Me  Leblois  n'est  jamais  entré  en  relations  avec  la 
famille  Dreyfus  ou  avec  Me  Démange  ? 

Me  Démange.  —  Il  ne  me  l'a  pas  dit.  Je  le  lui  ai  même  reproché. 
Je  lui  ai  dit  que  nous  aurions  pu  alors  précisément  nous 
adresser  au  ministère  de  la  justice. 

Me  Labori.  —  Me  Démange  a-t-il  vu  le  bordereau  qui  était 
versé  dans  l'affaire  Esterhazy  ? 

M.  Démange.  —  Je  crois  bien  que  je  l'ai  vu  ! 

Me  Labori.  —  Me  Démange  t'a-t-il  vu  en  original  ? 

Me  Démange    —  Certainement. 

Me  Labori.  —  L'a-t-il  vu  en  photographie  ? 

Me  Démange.  —  J'ai  vu  l'original  dans  le  dossier. 

Lorsque  les  débats  se  sont  ouverts,  on  en  avait  fait  faire  des 
fac-similés  ;  chacun  des  juges  en  avait  un  et  moi  aussi.  Quand 
le  débat  a  été  clos,  M.  le  Président  s'est  fait  restituer  par  cha- 
cun des  juges  et  par  moi  les  fac-similés  que  nous  avions.  Je  ne 
me  rappelle  plus  si  on  les  a  brûlés  à  l'audience,  mais  enfin  on 
les  a  détruits. 

Me  Labori.  —  Quoi  qu'il  en  soit,  il  y  avait  des  photographies 
au  dossier? 

Me  Démange.  —  Je  vous  répète  que,  dans  le  dossier,  il  n'y 
avait  que  l'original,  mais  on  avait  fait  faire  des  photographies. 

Me  Labori.  —Ces  photographies  avaient  été  faites  par  les 
soins  du  Parquet  militaire? 

Mc  Démange.  —  C'est  M.  Bertillon  qui  les  avait  fait  faire,  je 
crois,  et  on  les  avait  données,  pour  les  débats,  aux  juges,  au 
Commissaire  du  gouvernement  et  à  moi  ;  et,  quand  les  débats 
ont  été  terminés,  nous  avons  tous  restitué  nos  photographies  à 
M.  le  Président  qui,  je  crois...  je  ne  sais  pas  si  c'est  à  l'audience 
qu'il  les  a  brûlées,  mais  enfin  ii  les  a  emportées  dans  une  enve- 
loppe pour  les  détruire. 

Me  Labori.  —  Me  Démange  connaît-il  le  fac-similé  qui  a  été 
publié  par  le  Matin  ? 

Me  Démange.  —  Je  crois  bien  que  je  le  connais  !  Sitôt  que  j'ai 


—  383  — 

vu  ce  fac-similé,  ne  me  rappelant  plus  que  je  n'avais  plus  la 
photographie  entre  les  mains,  je  me  suis  dit  :  On  est  capable  de 
dire  que  c'est  moi  qui  l'ai  donné  au  Matin! 

Me  Labori.  —  H  y  avait  donc  une  ressemblance  entre  ce  fac- 
similé  et  le  bordereau? 

Me Démange.  —  C'était  saisissant...  Vous  ne  l'avez  donc  pas, 
l'original  ? 

Me  Labori.  —  Non,  mais  nous  voudrions  bien  l'avoir. 

Me  Démange  sait-il  que  M.  le  général  de  Pellieux  a  déclaré, 
qu'entre  le  fac-similé  et  l'original,  il  n'y  avait  aucune  ressem- 
blance ?  Que  pense  Me Démange  de  cela? 

Me  Démange.  —  Je  pense  que  deux  hommes  de  bonne  foi 
peuvent  avoir  une  opinion  différente. 

Me  Clemenceau.  —  Les  juges  du  Conseil  avaient  des  photo- 
graphies entre  les  mains,  ils  ont  jugé  sur  ces  photographies; 
mais  où  était  l'original? 

M.  le  Président.  —  Dans  le  dossier,  vient  de  vous  dire 
Me   Démange. 

Me  Clemenceau.— Mais  on  avait  remis  à  chacun  des  juges  une 
photographie.  Me  Démange  nous  a  dit  qu'on  avait,  à  la  fin,  brûlé 
les  pnotographies. 

Me  Démange.  —  Je  le  crois.. .  Bien  entendu  le  Président  n'est 
pas  descendu  de  son  siège  pour  venir  les  brûler  dans  la  salle, 
mais  ces  photographies  devaient  être  brûlées. 

Me  Clemenceau.  —  A  qui  a-t-on  redemandé  les  photogra- 
phies? 

Me  Démange.  —Mais,  aux  juges,  au  Commissaire  du  gouver- 
nement, à  la  défense. 

Me  Clemenceau.  —  Les  a-t-on  demandées  aux  experts  ? 

Me  Démange.  —  Je  ne  sais  pas  ;  ils  n'étaient  pas  là,  on  ne 
pouvait  pas  les  leur  demander. 

Me  Clemenceau.  —  Qui  a  fait  faire  ces  photographies  ? 

Me  Démange.  —  Je  crois  que  c'est  M.  Bertillon  qui  leo  a 
faites  ;  je  n'en  suis  pas  sûr,  vous  le  lui  demanderez. 

Me  Clemenceau.  —  Le  cliché  n'a  pas  été  détruit  en  présence 
de    Me  Démange  ? 

Me  Démange.  —Non. 

Me  Labori.  —  Me  Démange  a-t-il  conservé  la  photogra- 
phie qui  lui  avait  été  remise  ? 

Me  Démange.  — Mais  non,  puisque  je  viens  de  vous  dire 
que  je  l'ai  remise  à  la  lin  du  procès  !  C'est  pourquoi,  ayant  été 
très  ému  en  voyant  la  photographie  publiée  dans  le  Matin,  je 
me  suis  rassuré  en  pensant  que  je  n'avais  plus  cette  photogra- 
phie et  que,  par  conséquent,  je  ne  pouvais  être  accusé  de  l'avoir 
communiquée  au  journal. 

Me  Clemenceau.  —  Maître  Démange  sait-il  si  le  rapport  des 
experts  a  été  fait  sur  l'original  ou  sur  la  photographie  ? 

Me  Démange.  —  J'imagine  que  c'est  sur  l'original. 

L'audience  est  suspendue. 

13 


—  380     * 
L'audience  est  reprise  à  deux  heures  cinquante-cinq. 

CONCLUSIONS 

relatives  à  l'outrage  commis  par  le  colonel  Henry  contre 
le  colonel  Picquart,  à  l'occasion  de  la  déposition  de  ce 
dernier. 

Mc  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  avant  qu'on  fasse  appe- 
ler le  premier  témoin,  voulez-vous  me  permettre  de  déposer,  au 
nom  démon  client,  les  conclusions  suivantes  : 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que  la  déposition  de  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart  a 
été  interrompue  par  M.  le  lieutenant-colonel  Henry,  qui  s'est  écrié  : 
«  Vous  en  avez  menti  !  » 

Attendu  que,  malgré  les  observations  de  la  défense,  M.  l'Avocat 
général  n'est  pas  intervenu  pour  relever  et  réprimer  les  injures 
proférées  à  l'égard  d'un  témoin,  injures  d'autant  plus  graves,  que  le 
témoin,  militaire,  est  aux  arrêts  ; 

Attendu  que,  dans  ces  conditions,  l'autorité  du  témoin  cité  par  la 
défense  peut,  dans  l'esprit  du  jury,  se  trouver  atteinte,  et,  par  suit^, 
la  valeur  de  son  témoignage  diminuée  ; 

Attendu  que  les  faits  susrelatés  causent  par  conséquent,  le  plus 
grave  préjudice  aux  intérêts  et  aux  droits  de  la  défense  ; 

Par  ces  motifs  ; 

Donner  acte  aux  concluants  de  ce  que  M.  le  lieutenant-colonel  Pic- 
quart a  été  interrompu  dans  sa  déposition  par  M.  le  lieutenant-colonel 
Henry  qui  s'est  écrié  :  «  Vous  en  avez  menti  !  »  et  de  ce  que,  malgré 
les  observations  de  la  défense,  M.  l'Avocat  général  n'est  pas  inter- 
venu pour  relever  et  réprimer  les  injures  proférées  à  l'égard  d'un 
témoin,  injures  d'autant  plus  graves  que  ce  témoin,  militaire,  est 
aux  arrêts. 

Nous  renonçons  à  la  déposition  de  M.  Collenot  à  raison  de  la 
déposition  de  Me  Démange. 

M.  le  Président.  —  Seulement,  quant  aux  conclusions,  je 
vous  ferai  remarquer  que  ceci  ne  concerne  pas  la  Cour,  vous 
ave/  l'air  de  demander  acte  d'un  délit  qui  aurait  été  commis  ; 
la  Cour  n'a  pas  à  statuer  là-dessus. 

Mc  Labori.  —  Nous  demandons  acte  d'un  incident. 

M.  le  Président.  —  Je  ne  saisis  pas  bien. 

M°  Labori.  —  En  ce  qui  concerne  M.  le  Président  des  assises, 
l'observation  n'a  pas  d'intérêt,  mais  nous  parlons  de  M.  l'Avocat 
général,  parce  qu'un  délit  a  été  commis  à  cette  audience  et  que 
M.  l'Avocat  général  ne  s'est  pas  levé  pour  en  demander  la 
répression. 

Me  Clemenceau.  —  Nous  demandons  acte  du  fait  matériel  et 
rien  de  plus. 

M.  le  Président.  —  Bien,  à  lundi  pour  arrêt. 


—  387  — 

DÉPOSITION  DE  M    RANG 

Sénateur. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori.  quelles  questions  ? 

Me  Labori.  —  Mon  sieur  Ranc  voudrait-il  avoir  la  bonté  de 
nous  dire  ce  qu'il  pense  de  l'affaire  Esterhazy  et,  en  particulier, 
de  M.  Emile  Zola  et  de  sa  bonne  foi? 

M.  Ranc.  —  Pour  moi,  Messieurs,  la  bonne  foi  de  M.  Zola 
est  entière,  absolue.  Je  sais,  monsieur  le  Président,  que  vous 
ne  me  laisserez  pas  parler  de  la  violation  de  la  loi  et  des  droits 
de  la  défense,  qui  a  été  commise  dans  le  procès  de  1894  par 
suite  de  la  non-communication  à  la  défense  d'une  pièce  secrète. 

Je  dirai  donc  seulement,  monsieur  le  Président,  que  M.  Zola 
a  dû  être  légitimement  surpris  par  la  manière  dont  le  second 
procès  a  été  conduit,  par  ce  qui  a  été  un  simulacre  d'instruction 

—  ce  qui,  du  moins,  a  paru  n'être  pour  beaucoup  de  gens  qu'un 
simulacre  d'instruction  —  ce  qui,  certainement,  n'a  été  qu"un 
simulacre  de  débat  contradictoire,  puisque  le  plaignant  n'y 
était  pas  représenté,  puisqu'il  n'y  pas  eu  de  contre-expertise 
d'écritures,  puisqu'après  avoir  donné  lecture  de  l'acte  d'accu- 
sation —  qui  était  en  réalité  un  plaidoyer  en  faveur  de  l'accusé 

—  on  a  fait  le  huis  clos  partiel,  on  a  fait  le  silence  autour  du 
témoignage  du  colonel  Picquart  et  des  dépositions  des  experts 
en  écritures. 

Gela  seul,  à  mon  sens,  suffit  pour  expliquer  et  pour  justiiier 
les  sentiments  de  généreuse  indignation  auxquels  a  obéi 
M.  Zola.  M.  Zola  a  cherché  la  vérité,  il  a  voulu  la  justice  ;  ce 
qu'il  a  fait  est,  à  mes  yeux,  l'acte  d'un  homme  de  cœur  et  de 
grand  courage. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  avez-vous  d'autres 
questions  à  poser  ? 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Ranc,  vous  pouvez  vous 
retirer. 


DÉPOSITION  DE  M.  PIERRE  QUILLARD 

Homme  de  lettres. 

(Le  témoin  prête  serment.) 

M°  Labori.  —  Je  crois  que  M.  Quillard  a  assisté  comme 
publiciste  au  procès  de  M.  le  commandant  Esterhazy  ou,  tout 
au  moins,  à  la  partie  publique  de  ce  procès.  Je  vous  prierais, 
monsieur  le  Président,  de  vouloir  bien  lui  demander  de  nous 
faire  connaître  ses  impressions  d'audience  ? 

M.  Oitllard.  —  J'ai  assisté  aux  audiences  du  Conseil  de 


—  388  — 

guerre  qui  a  jugé  et  acquitté  M.  Walsin-Esierhazy.  Comme  on 
accuse  M.  Emile  Zola  d'avoir  commis  le  délit  de  diffamation 
à  l'égard  des  membres  du  Conseil  de  guerre,  leur  reprochant 
d'avoir  acquitté  par  ordre,  je  crois  que  les  impressions  d'au- 
dience d'un  témoin  désintéressé  pourront  être  de  quelque 
utilité  pour  éclairer  la  religion  de  MM.  les  jurés. 

Nous  avons  d'abord  entendu  la  lecture  de  l'acte  d'accusation 
dressé  par  M.  Ravary  —  je  suppose  que  MM.  les  jurés  con- 
naissent ce  document. 

C'est,  en  effet,  un  document  remarquai  >le  —  très  remarquable 
—  par  une  admiration  touchante  pour  l'éloquence  de  M.  le 
général  Billot,  mais  surtout  par  la  bienveillance  tout  à  fait  inu- 
sitée à  l'égard  de  l'accusé;  et  cette  bienveillance  nous  a  paru 
bien  remarquable,  à  nous  qui  connaissions  déjà  l'acte  d'accu- 
sation de  M.  d'Ormescheville,  quand  nous  avons  vu  que  les 
mêmes  faits  qui  étaient  portés  à  charge  vis-à-vis  d'un  officier, 
étaient  portés  à  la  glorification  du  commandant  Esterhazy,  par 
exemple,  le  fait  d'être  polyglotte  ou  de  s'intéresser  à  des  ques- 
tions en  dehors  de  son  service. 

Je  rappellerai  donc  à  MM.  les  jurés  que  cet  acte  d'accusation 
était  en  réalité  plutôt  un  formidable  réquisitoire  contre  un  des 
témoins,  le  lieutenant-colonel  Picquart.  Nous  avons  entendu, 
nous,  hommes  de  bonne  foi,  spectateurs  désintéressés ,  nous 
avons  entendu  la  lecture  de  ce  document  avec  quelque  sur- 
prise. J'ai  eu  dès  lors  comme  une  idée  que  les  dispositions  de 
la  Cour  militaire  étaient  plutôt  favorables  à  M.  Esterhazy. 
Cette  impression  a  été  confirmée  par  la  façon  dont  l'interroga- 
toire a  été  mené  et  par  l'attitude  du  tribunal  à  l'égard  des 
témoins. 

Je  ne  voudrais  pas  paraître  adresser  ici,  pour  les  besoins  de 
la  cause,  des  flatteries  inconvenantes  à  la  magistrature  civile  ; 
mais  je  crois  qu'en  général  les  magistrats  civils  étudient  eux- 
mêmes  et  en  détail  les  dossiers  des  affaires  qui  leur  sont  sou- 
mises. Ici,  rien  de  tel,  du  moins  en  apparence.  Toutes  les  fois 
qu'un  document  précis  a  été  allégué,  le  général  président  du 
Conseil  de  guerre  et  le  greffier  ont  dû  faire  appel  à  l'obligeance 
de  Me  Tézenas,  avocat  de  M.  Esterhazy.  Nous  voulons  croire 
que  quelques-unes  des  pièces  ainsi  alléguées  n'étaient  pas 
d'une  grande  importance  ;  mais  voici  un  incident  qui  me 
semble  tout  à  fait  notable  et  caractéristique. 

Au  cours  de  sa  déposition,  M.  Mathieu  Dreyfus  avait  déclaré 
qu'à  une  certaine  date,  au  mois  de  juin  1894,  je  crois,  M.  Ester- 
hazy avait  écrit  une  lettre  dans  laquelle  il  déclarait  lui-même 
être  dans  une  situation  tellement  épouvantable  que,  pour  se 
soustraire,  lui  et  les  siens,  à  cette  situation,  il  serait  peut-être 
obligé  de  recourir  à  un  crime.  Je  crois  que  c'était  là,  dans 
l'affaire,  un  document  capital.  Il  semble  bien  que  le  président 
du  Conseil  de  guerre  l'avait  oublié,  ce  document,  puisque  c'est 
encore  Me  Tézenas  qui  dut  en  fournir  la  cote  ;  le  document  fut 
romis  au  général  de  Luxer;  celui-ci  le  prit  et  le  regarda  quel- 


—  389  — 

que  temps;  puis,  déclara-t-il  :  «  Il  y  a  quatre  pages,  c'est  bien 
long.  »  Et  alors  c'est  M.  Mathieu  Dreyfus  qui  monta  vers  le 
tribunal  et  qui  mit  sous  les  yeux  du  Président  la  phrase  accu- 
satrice. 

Cet  incident  m'avait  vivement  frappé.  Je  fus  également  très 
frappé  de  la  façon  véritablement  bienveillante  dont  fut  conduit 
l'interrogatoire  à  regard  de  M.  Esterhazy.  S'il  arrivait  à  celui-ci 
d'avoir  des  lacunes  de  mémoire  profitables  à  sa  cause,  il  lui 
suffisait  de  déclarer  ensuite  :  «  Ce  n'est  pas  important  »,  pour 
que  l'interrogatoire  n"insistàt  pas  sur  ce  point.  De  même, 
quand  M.  Scheurer-Kestner,  au  cours  de  sa  déposition,  vint 
à  dire  :  h  Etant  un  homme,  je  puis  me  tromper  »,  cette  parole 
d'honnête  homme  fut  accueillie  par  des  ricannements  des  per- 
sonnes qui  se  trouvaient  en  face  de  lui. 

Tout  cela,  je  dois  le  dire,  ne  nous  avait  pas  donné  l'impres- 
sion d'une  très  grande  impartialité.  Puis,  enfin,  le  huis  clos  ; 
et  si  Ton  pouvait  comprendre  qu'il  fût'  prononcé  pour  certaines 
dépositions,  personne  encore  n'a  pu  se  rendre  compte  de  l'in- 
térêt que  présentait,  pour  la  défense  nationale,  la  forme  des 
s  et  des  x.  On  était  venu  là  pour  chercher  la  lumière,  pour 
chercher  la  lumière  avec  angoisse  et  avec  anxiété,  et  j "affirme 
que  nulle  personne,  attentive  et  réfléchie,  n'en  est  sortie  sans 
cette  conviction  qu'au  lieu  de  la  lumière,  des  hommes  très  puis- 
sants avaient,  sinon  donné  l'ordre,  du  moins  manifesté  le 
désir...  {Murmures  au  fond  de  la  salle.)  manifesté  le  désir 
qu'on  fit  l'ombre  et  qu'on  épaissit  les  ténèbres. 

Si  M.  Emile  Zola  est  coupable  pour  avoir  exprimé  cette  con- 
viction avec  violence,  je  crois  que  beaucoup  d'autres  en  France 
ont  partagé  aussi  son  émotion  et,  parmi  eux,  celui  qui  vous 
parle,  ayant  assisté  à  ces  choses  avec  anxiété. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  avez- vous  d'autres 
questions  ? 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président.  Je  remercie 
M.  Quillard...  Je  crois  cependant  que  le  témoin  a  encore  quel- 
ques explications  à  fournir. 

M.  Qùillârd.  —  M.  Emile  Zola  appartient  à  une  génération 
ittéraire  absolument  différente  de  la  mienne  ;  et  généralement 
les  hommes  de  lettres,  en  possession  de  la  faveur  publique 
trouvent,  dans  leurs  successeurs  immédiats,  les  pires  des  ad- 
versaires et  les  plus  clairvoyants  des  critique.  Nous  n'avonspas 
failli  à  ce  devoir  envers  M.  Emile  Zola,  et  même,  tout  en  ren- 
dant hautement  hommage  à  son  oeuvre  admirable,  qui  honore 
les  lettres  françaises,  j'ai  exprimé  les  réserves  les  plus  vives  à 
son  égard.  Ce  n'est  donc  pas  du  tout  en  disciple  fidèle  que  je 
viens  parler  ici;  je  n'en  suis  que  plus  libre  pour  dire  combien 
l'attitude  de  M.  Emile  Zola  m'a  semblé  belle,  généreuse  et 
héroïque.  (Mouvements  divers.) 

M.  Emile  Zola  aurait  pu  se  taire,  il  aurait  du  écouter  les  con- 
seils de  ce  que  Victor  Hugo,  en  1871,  appelait  la  complaisance 
à  la  colère  publique. 


—  390  — 

M ..  Emile  Zola  savait  qu'en  écrivant  la  lettre  qu'il  a  écrite,  il 
se  vouait  d'avance  à  toutes  les  injures  et  à  toutes  les  infamies  ; 
il  savait  qu'il  mettait  en  péril  non  seulement  son  repos,  mais, 
nous  le  savons  actuellement,  sa  vie,  qu'il  mettait  en  péril  son 
honneur,  puisque  nous  en  sommes  venus,  parait-il,  à  un  tel 
point  de  pourriture  sociale  qu'aucun  homme  ne  puisse  exprimer 
son  opinion  sans  être  accusé  de  vénalité. 

Eh  bien!  je  trouve  ce  fait,  sachant  les  circonstances  où  nous 
vivons,  sachant  l'ignominie  de  l'antisémitisme  (Bruit)...  Par- 
la il  ement  !...  je  trouve  ce  fait,  dans  ces  circonstances,  d'avoir 
dit  ce  qu'on  croyait  la  vérité,  d'avoir  estimé  qu'au  dessus  de  la 
chose  jugée,  il  y  avait  peut-être  la  chose  vraie,  je  trouve  ce  fait- 
là  cligne  d'un  homme  honnête  et  honorant  M.  Emile  Zola,  plus 
que  beaucoup  de  ses  œuvres.  Je  suis  heureux  de  lui  apporter 
ici  l'hommage  de  ma  profonde  et  respectueuse  admiration. 


DÉPOSITION  DE  M.  JAURÈS 

Député. 

(Le  témoin  prête  serment.) 

Me  Labori.  — M.  Jean  Jaurès  n'a-t-il  pas  assisté  aux  débats 
du  procès  Esterhazy,  et,  si  oui,  voudrait-il  nous  faire  part  de 
ses  impressions  d'audience? 

M.  Jaurès.  —  J'ai  assisté,  en  effet,  à  la  partie  publique  du 
procès  Esterhazy,  et  c'est  parce  que  j'ai  assisté  à  la  partie 
publique  du  procès  Esterhazy  que  je  viens  affirmer  à  cette 
barre,  non  seulement  l'entière  bonne  foi  de  M.  Zola,  mais  la 
haute  valeur  morale  et  sociale  de  son  acte. 

J'estime  que  la  conduite  du  procès  Esterhazy  justifie,  en 
etfet,  les  indignations  les  plus  véhémentes  de  M.  Zola;  elles 
justifient  aussi  les  inquiétudes  de  ceux  qui,  profondément 
respectueux  de  l'armée  nationale,  ne  veulent  pas  que  le  pou- 
voir militaire  s'élève  au-dessus  de  tout  contrôle  et  de  toute  loi. 

J'ajoute  que  les  défaillances  parlementaires  et  gouverne- 
mentales, qui  se  sont  produites  depuis  le  commencement  de 
cette  affaire,  ont  obligé  les  citoyens  à  intervenir  et  à  suppléer, 
pour  la  défense  de  la  liberté  et  du  droit,  les  pouvoirs  respon- 
sables qui  se  dérobaient. 

Dans  l'affaire  Esterhazy,  dans  le  procès  Esterhazy,  trois  faits 
décisifs  m'ont  particulièrement  frappé. 

En  premier  lieu,  pourquoi  le  huis  clos  a-t-il  été  prononcé  sur 
les  expertises  d'écritures  ?  C'était  là  l'objet  essentiel  de  l'accu- 
sation. M.  Esterhazy  était  accusé  d'avoir  écrit  le  bordereau  : 
pourquoi  avoir  discuté  dans  le  mystère  et  le  secret  du  huis  clos, 
les  expertises  d'écritures  qui  devaient  trancher  cette  question  1 
Le  huis  clos,  qui  soustrait  le  débat  à  la  publicité,  au  contrôle  de 
l'opinion,  si  utile,  non  seulement  à  celui  qui  est  accusé,  mais  à 


—  391  — 

ceux  qui  le  jugent,  le  huis  clos  no  peut  s'expliquer  que  par 
des  raisons  supérieures  d'intérêt  national,  et  it  est  impossible 
de  prétendre  qu'il  y  avait  un  intérêt  national  quelconque  à 
cacher  au  pays  les  expertises  d'écritures  relatives  à  l'attribution 
du  bordereau. 

Ce  qui  explique  le  huis  clos  sur  les  expertises,  c'est  simple- 
ment qu'il  y  avait  intérêt,  un  intérêt  qui  n'était  point  celui  «le 
la  justice,  à  ca<her  les  conclusions  d'experts  du  premier  procè- 
de 1894  et  les  conclusions  d'expertises  du  procès  Esterhazy. 
Mais  il  n'y  avait  pas  que  les  constatations  de  ces  contradictions 
à  voiler  ;  il  y  avait,  pour  l'attribution  du  bordereau  à  M.  Ester- 
hazy, d'autres  indices  qu'il  était  important  de  recueillir  et  d'exa- 
miner publiquement. 

Pour  ma  part,  je  sais,  et  je  puis  en  apporter  à  cette  barre  le 
témoignage  positif,  que  le  commandant  Esterhazy  avait  produit 
sur  le  bordereau  des  affirmations  singulièrement  inquiétantes. 
Je  le  sais,  et  je  puis  invoquer  ici  le  témoignage  d'un  de  nos 
confrères  loyal,  qui  ne  me  démentira  pas,  et  je  tiens,  négligeant 
toutes  les  convenances  secondaires  qui  n'ont  rien  à  voir  dans  ce 
procès,  à  aller  tout  droit  à  la  vérité,  parce  que  j'estime  que  le 
premier  devoir  de  tous  les  citoyens  dans  cette  affaire,  où  les 
obscurités  ont  été  accumulées  à  plaisir,  c'est  d'apporter  toutes 
les  parcelles  de  vérité  qu'ils  détiennent  et  dont  sera  faite  plus 
tard  la  vérité  définitive.  Eh  bien  !  voici  ce  que  j'ai  entendu  dire 
deux  fois  par  M.  Papillaud,  rédacteur  à  la  Libre  Parole.  Il  m'a 
fait  cette  déclaration  une  fois  que  nous  sortions  ensemble  du 
Sénat,  après  la  séance  où  M.  Scheurer-Kestner  interpellait  ;  il 
l'a  faite  encore  publiquement,  devant  un  groupe  qui  se  formait 
dans  la  salle  des  Pas-Perdus  de  la  Chambre,  salle  ouverte  à  tout 
venant  et  où  les  propos  qui  se  tiennent  sont  des  propos  publics. 

Eh  bien  !  M.  Papillaud  m'a  dit,  et  a  dit  à  bien  d'autres  per- 
sonnes ceci  :  o  Je  crois  profondément  à  la  culpabilité  de  Dreyfus  ; 
j'y  crois  parce  qu'il  me  paraît  impossible  que  des  officiers  fran- 
çais, ayant  à  juger  un  autre  officier  français,  l'aient  condamné 
sans  des  charges  accablantes  ;  j'y  crois,  parce  que  la  puissance 
juive,  très  influente,  il  y  a  quatre  ans  comme  aujourd'hui,  au- 
rait arraché  Drevfus  à  la  Justice,  s'il  v  avait  eu  en  sa  faveur  la 
moindre  possibilité  de  salut,  et  le  bordereau,  d'ailleurs,  n'est 
qu'un  élément  accessoire  du  procès.  Mais,  en  ce  qui  concerne  le 
bordereau,  j'ai  la  conviction  absolue  qu'il  est  d'Esterhazy,  et 
voici  pourquoi  :  Dans  les  deux  jours  qui  ont  suivi  la  lettre  de 
dénonciation  de  M.  Mathieu  Dreyfus,  M.  Esterhazy,  qui  ne 
semblait  pas  avoir  recouvré  l'entière  possession  de  lui-même, 
allait  beaucoup  dans  les  bureaux  de  rédaction.  Il  est  venu 
dans  les  bureaux  de  la  rédaction  de  la  Libre  Parole,  et  là, 
devant  mes  camarades  et  moi,  il  a  dit  :  <c  Oui,  il  y  a  entre  l'écri- 
ture du  bordereau  et  la  mienne  une  ressemblance  effrayante^  et 
lorsque  le  journal  Le  Matin  a  publié  le  fac-similé  du  bordereau, 
je  me  suis  senti  perdu.  » 

Je  fais  remarquer  à  MM.  les  jurés  que  le  fac-similé  était 


392 


o 


publié  quinze  mois,  je  crois,  avant  la  lettre  d'accusation,  à  un 
moment  où  le  nom  d'Esterhazy  n'avait  en  rien  été  mêlé  à  cette 
affaire,  et  je  les  laisse  juges  de  la  gravité  morale  d'un  tel  propos. 

C'est  cet  ensemble  d'indices  que  le  huis  clos  sur  les  exper- 
tises d'écritures  avait,  je  ne  dis  pas  pour  objet,  mais  en  tout 
cas,  pour  résultat  d'abriter. 

11  y  a  un  second  point  qui  m'a  frappé  dans  la  conduite  du 
procès,  c'est  l'attitude  observée  envers  le  lieutenant-colonel 
Picquart.  Contre  lui,  les  accusations  les  plus  violentes  ont  été 
produites;  il  a  été  accusé  de  faux,  il  a  été  accusé  de  toutes  sor- 
tes de  manœuvres  coupables  et  viles,  et  l'accusation  a  été  publi- 
que, le  rapport  qui  chargeait  le  lieutenant-colonel  Picquart  a 
été  lu  publiquement  et,  lorsqu'est  venu,  pour  le  lieutenant-colo- 
nel Picquart,  l'heure  de  se  défendre,  ceux  qui  reprochent  à 
M.  Zola  de  porter  atteinte  à  l'honneur  de  l'armée  ont  interdit 
la  publicité  de  la  défense  à  cet  officier,  contre  lequel  s'était  pro- 
duite la  publicité  de  l'accusation. 

Je  dis  qu'il  y  a  là  un  fait  grave  :  ici,  devant  le  jury,  dans  la 
publicité  de  cette  audience,  toutes  les  accusations  contre  le 
lieutenant-colonel  Picquart  ont  été  produites,  et  je  me  garderai 
bien  —  je  n'en  ai  pas  le  droit  et  ce  n'est  pas  mon  affaire  —  de 
dire  un  mot  quelconque  sur  le  fond  des  accusations  qui  ont  été 
portées  contre  lui;  mais,  du  moins,  s'il  était  accusé  ici  devant 
le  pays,  devant  les  jurés,  qui  sont  la  conscience  légale  du 
pays,  c'est  devant  le  pays  aussi,  c'est  devant  les  jurés  qu'il 
était  admis  à  se  défendre.  Je  le  demande  à  MM.  les  jurés  qui 
ont  entendu  les  accusations  de  M.  le  général  dePellieux  contre 
le  colonel  Picquart  :  qu'auraient-ils  pensé  si,  après  avoir  donné 
ici  la  parole  publique  à  M.  le  général  de  Pellieux  pour  écraser 
M.  le  colonel  Picquart,  on  avait  refusé  au  colonel  Picquart  le 
droit  de  se  défendre  publiquement  aussi  ? 

Eh  bien  !  messieurs,  c'est  là  ce  qui  s'est  produit  dans  le  pro- 
cès Esterhazy. 

Qu'on  ne  vienne  pas  parler  encore  une  fois  de  la  nécessité 
de  la  défense  nationale,  du  secret  national,  puisqu'ici,  sans 
que  jamais  la  défense  nationale  ait  été  compromise,  sans  que 
jamais  un  secret  redoutable  se  soit  échappé,  il  a  été  permis  au 
colonel  Picquart  de  se  défendre  publiquement,  comme  publi- 
quement il  était  attaqué. 

Ce  qui  a  le  plus  révolté  les  consciences,  je  ne  parle  pas  seu- 
lement de  la  mienne,  je  parle  de  celle  de  beaucoup  d'hommes 
indépendants  qui  vivent  loin  des  affaires  publiques,  de  profes- 
seurs, de  mes  camarades  d'école,  d'hommes  qui  ont  été  toute 
leur  vie  absorbés  par  des  recherches  désintéressées,  ce  qui  les 
a  décidés  en  grand  nombre  à  sortir  de  leur  service  et  de  leur 
neutralité  et  a  descendre  sur  la  place  publique  pour  défendre 
le  droit,  c'est  précisément  ce  contraste  outrageant  de  la  publicité 
de  l'attaque  contre  un  homme,  et  du  huis  clos  de  la  défense. 

Eh  bien!  M.  Zola  a  ressenti  comme  d'autres  —  pas  plus  que 


—  398  — 

d'autres  —  l'indignation  naturelle,  légitime,  devant  de  pareils 
procédés  ! 

Mais,  Messieurs,  il  y  a  eu  dans  le  procès  Esterhazy  un  troi- 
sième fait  très  inquiétant,  c'est  l'absence  de  toute  enquête 
sérieuse  relativement  à  l'histoire  de  la  dame  voilée  et  à  la  pro- 
venance du  document  secret  communiqué  à  M.  Esterhazy. 

Vraiment  !  il  faut  que  nous  soyons  étrangement  blasés  sur 
certaines  choses  ou  que  des  affirmations  superbes  aient  le  don 
de  supprimer  en  nous  tout  esprit  de  critique  et  de  réflexion, 
pour  que  nous  ne  soyons  pas  émus  et  troublés  par  ce  fait.  Il  y  a 
une  pièce  secrète,  cette  pièce  intéresse  la  défense  nationale, 
cette  pièce  a,  parait-il,  une  valeur  internationale,  elle  peut  créer 
des  difficultés  diplomatiques  à  notre  pays,  elle  est  enfermée  à 
triple  clef  dans  l'armoire  la  plus  secrète  et  la  mieux  gardée  du 
sanctuaire  le  plus  reculé  de  l'Etat-major,  et  cette  pièce,  ce  secret, 
une  photographie  en  est  remise  par  des  procédés  de  mélodrame 
à  une  femme  mystérieuse,  qui  la  transmet  à  un  officier  déjà  pré- 
venu, et  l'autorité  militaire,  gardienne  du  secret  national,  gar- 
dienne de  la  sécurité  du  pays,  l'autorité  militaire  n'ébauche 
même  pas  un  commencement  d'enquête  sur  les  mouvements  de 
cette  pièce  et  sur  son  origine  !  En  vérité,  c'est  singulier! 

Et  pourquoi  ne  l'a-t-on  pas  fait?  Pourquoi?  Parce  que  Fen- 
quète  aurait  démontré  assurément  que  cette  photographie  de  la 
pièce  secrète  ne  pouvait  avoir  été  transmise  à  M.  Esterhazy  que 
par  les  soins  de  l'Etat-major.  Il  y  en  a  deux  raisons  décisives  : 
la  première,  c'est  que  si  l'Etat-major  n'avait  pas  su  que  c'était 
lui  qui  avait  fait  parvenir  ce  document  à  M.  Esterhazy,  lorsque 
le  commandant  Esterhazy,  officier  responsable  de  la  discipline 
militaire,  s'est  présenté  au  ministère  de  la  guerre,  et  lorqu'il  a 
apporté  un  document  secret  sans  pouvoir  expliquer  la  prove- 
nance de  ce  document  secret,  sïl  n'y  avait  pas  eu  une  conni- 
vence évidente  de  l'Etat-major  général  et  du  commandant  Ester- 
hazy, le  premier  soin  et  le  premier  devoir  de  l'Etat-major  géné- 
ral eussent  été  de  mettre  en  état  d'arrestation  le  commandant 
Esterhazy  apportant  une  pièce  dérobée  et  intéressant  la  défense 
nationale,  sans  qu'il  lui  fût  possible  d'en  indiquer  la  prove- 
nance. 

Il  y  a  une  deuxième  raison,  c'est  que  cette  pièce,  messieurs 
les  jurés,  je  vous  prie  d'y  prendre  garde,  cette  pièce  ne  pouvait 
avoir  d'intérêt  pour  Esterhazy  qu'à  la  condition  qu'il  sût  qu'elle 
venait  de  l'Etat-major.  En  effet,  de  quoi  était-il  accusé  ?  Il  était 
accusé  d'avoir  écrit  le  bordereau.  Or,  en  quoi  la  possession 
d'une  pièce  contenant  ces  mots  :  «  Cet  animal  de  D...  »  en  quoi 
la  possession  de  cette  pièce  pouvait-elle  aider  Esterhazy  à  dé- 
montrer qu'il  n'avait  pas  écrit  le  bordereau  ? 

Cette  pièce  secrète  qu'on  faisait  passer  à  Esterhazy,  elle  ne 
pouvait  pas  lui  être  utile  par  son  contenu,  elle  ne  pouvait  lui 
être  utile  que  par  son  origine,  elle  ne  pouvait  lui  être  utile  qu'en 
lui  apprenant  que  l'Etat-major  veillait  sur  lui,  que  l'Etat-major 
était  décidé  à  ne  pas  remettre  en  question  la  chose,  que  l'Etat- 


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major  disposait  de  nouveaux  moyens  de  combat,  qu'il  ne  se 
laisserait  pas  abattre  et  que,  lui,  Esterhazy,  protégé  par  les 
grands  chefs,  devait  marcher  tranquille  et  ne  pas  perdre  pied, 
ne  pas  perdre  la  tête,  ne  pas  se  troubler,  ne  s'abandonner  à  aucun 
aveu. 

Voilà  l'intérêt,  le  seul  intérêt  possible  de  la  pièce  communi- 
quée à  Esterhazy  !  Ce  n'était  pas  une  cartouche  que  lui  faisait 
passer  l'Etat-mâjor,  c'était  un  cordial  à  la  veille  de  la  bataille, 
c'est-à-dire  du  procès.  (Mouvements  divers.) 

Ainsi,  il  apparaît  dans  toute  la  procédure  du  procès  Ester- 
hazy, dans  le  huis  clos  sur  les  expertises  d'écritures,  dans  le 
procédé  d'étranglement  à  huis  clos  dont  on  a  usé  envers  le  colo- 
nel Picquart,  dans  l'absence  de  toute  enquête  sur  la  provenance 
de  la  pièce  secrète,  il  apparaît  partout  que  le  procès  a  été  con- 
duit non  en  vue  de  la  vérité  et  de  la  justice,  mais  pour  la  justi- 
fication systématique  des  grands  chefs  militaires. 

Et  alors,  messieurs  les  jurés,  le  pays  a  d'autant  plus  le  droit 
de  s'émouvoir  et  de  s'indigner  qu'on  se  sert  pour  l'entraîner  de 
mots  plus  nobles.  Il  n'est  pas  de  paroles  plus  belles,  plus  gran- 
des, plus  sacrées  que  celles  de  patrie,  de  défense  nationale, 
d'honneur  national  !  Mais  c'est  précisément  parce  que  ces 
paroles  sont  les  plus  sacrées  et  les  plus  grandes  qu'il  y  ait  dans 
la  langue  des  hommes,  qu'on  n'a  pas  le  droit  de  les  profaner  et 
de  les  prostituer  pour  couvrir  des  habiletés  de  procédure...  Non, 
non  !  il  y  avait,  dans  cette  profanation  de  la  patrie,  de  quoi  sou- 
lever toutes  les  âmes  françaises  et  toutes  les  consciences 
droites. 

Et  maintenant,  pourquoi  des  citoyens  comme  M.  Zola,  comme 
beaucoup  d'autres  avec  lui,  se  sont-ils  jetés  dans  la  bataille, 
pourquoi  sont-ils  intervenus,  pourquoi  ont  ils  jeté  ce  cri  de  leur 
émotion  et  de  leur  conscience  ?  Mais,  parce  que  les  pouvoirs 
responsables,  voués  à  l'intrigue  et  à  l'impuissance,  n'agissaient 
pas,  ne  paraissaient  pas.  Est-ce  que  ce  n'était  pas  le  premier 
devoir  des  législateurs  et  des  gouvernants,  depuis  l'heure  où  le 
bruit  avait  couru  qu'une  pièce  secrète  avait  été  communiquée 
aux  juges  d'un  procès  criminel,  sans  être  communiquée  à  l'ac- 
cusé et  à  la  défense,  est-ce  que  ce  n'était  pas  le  premier  devoir 
des  législateurs  et  des  gouvernants  de  s'assurer  si,  en  effet, 
cette  violation  de  la  loi  républicaine  et  des  droits  humains  avait 
été  commise  ? 

Et  pourquoi  ne  l'a-t-on  pas  fait?  Nous  avons  essayé  d'obtenir 
sur  ce  point  du  gouvernement  responsable  les  déclarations 
qu'il  devait  au  pays;  il  a  été  fait,  à  cette  violation  de  la  loi  et  du 
droit,  une  allusion  à  la  tribune  du  Sénat.  Je  me  suis  permis  de 
préciser  la  question  à  la  tribune  de  la  Chambre  et  j'ai  demandé 
nettement  à  M.  le  Président  du  Conseil  :  «  Oui  ou  non,  une 
pièce  pouvant  intéresser  un  accusé,  pouvant  établir  ou  confir- 
mer sa  culpabilité,  oui  ou  non,  cette  pièce  a-t-elle  été  commu- 
niquée aux  juges  sans  être  communiquée  à  l'accusé  et  à  son 
défenseur?...  »  Et  je  n'ai  pu  obtenir  une  réponse  précise! 


-  395  — 

On  se  réfugie  toujours  dans  l'équivoque  de  la  vérité  légale J... 
(  >ui,  c'est  la  vérité  légale  qu'un  homme  est  coupable  quand  il  a 
été  légalement  condamné  et  c'est  aussi  la  vérité  légale,  paraît-il, 
que  cet  homme  est  coupable  et  qu'il  a  été  légalement  jugé  lors- 
que son  pourvoi  en  revision  a  été  rejeté  ;  mais  cela  ne  «lit  pas  si 
la  communication,  inconnue  à  l'heure  ou  le  pourvoi  en  revision 
a  été  formé,  si  la  communication  d'une  pièce  secrète,  en  dehors 
de  toutes  les  garanties  légales,  a  été  faite  ou  non. 

Et  à  cette  question,  posée  par  les  représentants  responsables 
du  pays,  au  gouvernement  responsable,  pourquoi  s'est-on 
refusé  toujours  à  faire  une  réponse  claire?  Je  me  trompe  ; 
M.  Méline,  M.  le  Président  du  conseil,  m'a  répondu  :  «  Je  ne 
peux  pas  vous  répondre  sans  servir  vos  calculs...  »  Il  paraît  que, 
c'est  un  calcul,  dans  le  pays  de  la  déclaration  des  .Droits  de 
l'homme,  d'affirmer  que  l'on  ne  peut  pas  être  jugé  sur  des 
pièces  secrètes  ! 

Mais  il  m'a  dit,  et  ses  paroles  sont  au  Journal  officiel  :  «  On 
vous  répondra  ailleurs...  »  Ailleurs  !  Je  pensais  que  ce  serait  à 
la  Cour  d'assises,  et  il  est  vrai  qu'on  m'a  dit  qu'ici,  comme  par 
surprise,  la  vérité  avait  fini  enfin  par  sortir  de  terre;  mais  je  ne 
sache  pas  qu'aucun  des  représentants  responsables  du  pouvoir 
soit  venu  ici,  pas  plus  qu'au  Parlement,  répondre  à  la  question 
que  le  pays  a  le  droit  de  poser,  et  il  est  vraiment  prodigieux 
qu'un  pays  qui  se  croit  libre,  ne  puisse  savoir  si  la  loi  a  été  res- 
pectée, ni  dans  le  palais  où  l'on  fait  la  loi,  ni  dans  le  palais  où 
on  l'applique. 

Eh  bien  !  cette  violation,  on  la  devine,  tout  le  monde  la  pres- 
sent! Il  n'y  a  pas  à  la  Chambre  quatre  députés  qui  en  doutent; 
et  pourquoi  n'en  parlent-ils  pas,  et  pourquoi  n'agissent-ils 
pas?...  L'autre  jour,  lorsque  très  simplement  j'ai  posé  cette 
question  décisive,  il  y  avait  un  petit  groupe  d'amis,  quinze  ou 
vingt,  qui  me  soutenait,  et,  dans  l'ensemble  de  la  Chambre, 
silence  passif!  Mais  quand  je  suis  descendu  de  la  tribune,  dans 
les  couloirs,  là  où  l'àme  parlementaire  retrouve  son  élasticité  et 
sa  liberté,  dans  les  couloirs,  des  députés  sans  nombre,  de  tous 
les  groupes  et  de  tous  les  partis,  me  disaient  :  «  Vous  avez  rai- 
son, mais  quel  dommage  que  cette  affaire  ait  éclaté  quelques 
mois  avant  les  élections  !  » 

Eh  bien  !  je  crois  qu'ils  se  trompent  !  je  crois  que,  malgré  tout, 
malgré  tous  les  brouillards  qui  passent  sur  lui,  malgré  toutes 
les  injures  et  toutes  les  menaces,  je  crois  que  ce  pays  aura 
encore  la  franchise  de  la  lumière  et  de  la  vérité.  Mais  si  la  vérité 
devait  être  vaincue,  il  vaut  mieux  être  vaincu  avec  elle  que  se 
faire  le  complice  de  toutes  ces  équivoques  et  de  tous  ces  abais- 
sements !  [Approbation .) 

Mais,  Messieurs,  il  n'y  a  pas  eu  seulement  violation  de  la 
loi.  Cette  violation,  elle  s'est  accomplie  dans  des  circonstances 
particulièrement  aggravantes;  non  seulement  le  Ministre  de  la 
guerre  a  communiqué,  on  n'en  doute  plus  aujourd'hui,  une 
pièce  secrète,   dans  des  conditions  qui  n'étaient  pas  légales, 


—  390  — 

mais  il  n'a  même  pas  pris  ce  que  j'appellerai  les  précautions 
humaines  contre  l'erreur,  il  n'a  même  pas  consulté  à  titre 
amical,  à  titre  officieux,  ses  collègues  du  ministère  ! 

J'ai  entendu  dire  —  je  viole  ici  le  secret  professionnel  des 
autres  (sourires)  —j'ai  entendu  dire  par  M.  Charles  Dupuy, 
j'ai  entendu  dire  par  M.  Delcassé,  qui  étaient  alors  ministres 
avec  le  général  Mercier,  qu'on  n'avait  parlé  au  Conseil  des 
ministres,  comme  pièce  secrète,  que  du  bordereau,  qu'aucune 
allusion  n'avait  été  faite  à  d'autres  pièces  secrètes,  à  celles 
dont  on  a  parlé  depuis . .  . 

(Depuis  un  moment,  M.  Jaurès  est  tourné  plutôt  vers  le 
fond  de  la  salle  que  vers  le  jury.) 

M.  le  Président.  —  Voulez-vous  vous  adresser  à  MM.  les 
jurés  ?. . . 

M.  Jaurès.  —  Oh  !.. .  je  vous  demande  pardon,  monsieur  le 
Président. 

Eh  bien,  messieurs  les  jurés,  il  résulte  donc  de  ce  fait,  non 
seulement  que  la  communication  a  été  illégale,  mais  qu'un 
homme,  un  seul,  sans  consulter  officieusement  ses  amis,  a  pris 
sur  lui  de  jeter  dans  la  balance  du  procès  une  pièce  dont  seul  il 
avait  osé  mesurer  la  valeur.  Je  dis  que  cet  homme,  malgré 
l'éclat  des  services  et  des  galons,  malgré  la  superbe  du  pouvoir, 
cet  homme  est  un  homme,  c'est-à-dire  un  être  misérable  et  fra- 
gile, fait  de  ténèbres  et  d'orgueil,  de  faiblesses  et  d'erreur,  et  je 
ne  comprends  pas  que,  dans  ce  pays  républicain,  un  homme,  un 
seul,  ose  assumer  sur  sa  seule  conscience,  sur  sa  seule  raison, 
sur  sa  seule  tête,  de  décider  de  la  vie,  de  la  liberté,  de  l'honneur 
d'un  autre  homme;  et  je  dis  que  si  de  pareilles  mœurs,  de 
pareilles  habitudes  étaient  tolérées  dans  notre  pays,  c'en  serait 
fait  de  toute  liberté  et  de  toute  justice  !  (Sensation.) 

Et  voilà  pourquoi  les  citoyens  comme  M.  Zola  ont  eu  raison 
de  se  dresser  et  de  protester.  Pendant  que  le  Gouvernement, 
prisonnier  de  ses  combinaisons,  intriguait  ou  équivoquait,  pen- 
dant que  les  partis  parlementaires,  prisonniers  de  la  peur,  se 
taisaient  ou  abdiquaient,  pendant  que  la  justice  militaire  ins- 
tallait l'arbitraire  du  huis  clos,  des  citoyens  se  sont  levés  dans 
leur  fierté,  dans  leur  liberté,  dans  leur  indépendance,  pour  pro- 
tester contre  la  violation  du  droit  et  c'est  le  plus  grand  service 
qu'ils  aient  pu  rendre  à  notre  pays. 

Ah  !  je  sais  bien  que  M.  Zola  est  en  train  d'expier  par  des 
haines  et  des  attaques  passionnées  ce  noble  service  rendu  au 
pays,  et  je  sais  aussi  pourquoi  certains  hommes  le  haïssent  et 
le  poursuivent! 

Ils  poursuivent  en  lui  l'homme  qui  a  maintenu  l'interpréta- 
tion rationnelle  et  scientifique  du  miracle;  ils  poursuivent  en 
lui  l'homme  qui  a  annoncé,  dans  Germinal,  Téclosion  d'une  hu- 
manité nouvelle,  la  poussée  du  prolétariat  miserai >le  germant 
des  profondeurs  de  la  souffrance  et  montant  vers  le  soleil;  ils 
poursuivent  en  lai  l'homme  qui  vient  d*arracher  l'Etat-major  à 
cette  irresponsabilité  funeste  et  superbe  où  se  préparent  incons- 


—  397  — 


ciemment  tous  les  désastres  de  la  Patrie.  (Bruit.)  Aussi,  on 
peut  le  poursuivre  et  le  traquer,  mais  je  crois  traduire  le  senti- 
ment des  citoyens  libres  en  disant  que  devant  lui  nous  nous 
inclinons  respectueusement.  (Mouvement prolongé '.) 


INCIDENT 

Demande  d'apport  du  bordereau  Dreyfus-Esterhazy. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quel  témoin  voulez-vous 
faire  entendre  ? 

Me  Labori.  —  Vous  pourriez  faire  appeler  M.  Bertillon, 
monsieur  le  Président. 

M.  l'Huissier  audiengier.  —  M.  Bertillon  est  à  son  bureau, 
on  est  allé  le  chercher. 

Me  Labori.  —  Alors,  monsieur  le  Président,  nous  pourrions 
peut-être  vider  un  incident  que  certainement  la  présence  de 
M.  Bertillon  va  faire  naître. 

Nous  abordons  maintenant  la  discussion  du  bordereau.  M.  le 
général  de  Pellieux,  seul  d'ailleurs  de  tous  ceux  qui  ont  vu  le 
bordereau,  a  apporté  à  cette  audience  une  déclaration  qui  rend 
absolument  nécessaire,  pour  la  discussion,  la  production  aux 
débats  du  bordereau  original.  Gomme  ce  bordereau  ne  concerne 
en  rien  la  défense  nationale,  que  nous  en  avons  notifié  des 
copies  et  même  des  fac-similés  à  M.  le  Procureur  général,  qu'en 
conséquence,  à  aucun  degré  ni  à  aucun  titre,  l'article  52  de  la  loi 
de  1881  ne  peut  nous  être  objecté  pour  nous  empêcher  de 
demander  la  mise  aux  débats  de  cette  pièce,  j'ai  l'honneur  de 
déposer  sur  le  bureau  de  la  Cour  les  conclusions  suivantes  qui 
tendent  à  sa  production... 

M.  le  Président.  —  Mais  la  Cour  a  déjà  répondu...  La  Cour 
a  rejeté  la  demande  de  production  des  dossiers  Dreyfus  et 
Esterhazy. 

Me  Labori.  —  Pardon,  nous  avions  demandé  les  dossiers  en 
bloc  :  nous  demandons  maintenant  une  pièce. 

M.  le  Président.  —  C'est  toujours  la  même  chose. 

Me  Labori.  —  Eh  bien  !  la  Cour  répondra  à  nouveau  !  Je  suis 
bien  tranquille  et  je  n'ai  pas  d'émotion;  mais,  au  point  de  vue 
de  l'avenir,  je  suis  obligé  de  déposer  des  conclusions  : 

Plaise  à  la  Cour  ; 

Attendu  crue,  dans  sa  déposition  devant  la  Cour,  M.  le  général  de 
Pellieux  a  déclaré  que  le  fac-similé  du  bordereau  attribué  au  capi- 
taine Dreyfus  en  1894  et  versé  au  dossier  de  l'affaire  Esterhazy  en 
1898,  ne  reproduit  pas  l'original  du  bordereau  exactement,  et  qu'il  a 
l'apparence  évidente  de  faux  fac-similés  ; 

Que  toutes  les  expertises  faites  sur  ces  fac-similés  ne  pourraient 
donc  avoir  aucun  caractère  sérieux; 

Attendu  que  cette  affirmation  de  M.  le  général  de  Pellieux  ne  peut 


—  308  — 

être  discutée  et  contrôlée   sans  que  l'original  dudit  bordereau  soit 
produit  et  versé  aux  débats  : 

Attendu  que,  s'il  n'était  point  fait  droit  sur  ce  point  à  la  demande 
expresse  des  concluants,  la  défense  se  trouverait  alors  dans  l'impos- 
sibilité de  contrôler  et  de  discuter  la  déposition  d'un  témoin,  et  que 
les  droits  de  la  défense  seraient,  par  suite,  considérablement 
lésés  : 

Par  ces  motifs  : 

Ordonner  que  l'original  du  bordereau  attribué  en  1894  à  l'ex-capi- 
taine  Dreyfus  et  versé  au  dossier  de  l'affaire  Esterhazy  en  1808,  sera 
versé  aux  débats. 

.rajoute,  monsieur  le  Président,  comme  très  bref  commen- 
taire aux  conclusions  que  j'ai  l'honneur  de  déposer,  qu'il  n'est 
pas  possible  que  l'arrêt  de  la  Cour  qui  a  été  rendu  au  début  de 
ces  audiences  engage  en  quoi  que  ce  soit  la  décision  à  interve- 
nir. Je  n'ai  plus  très  présents  à  l'esprit  les  motifs  de  ce  premier 
arrêt... 

M.  le  Président.  —  Ce  n'est  pas  du  premier  arrêt:  c'est  de 
l'arrêt  qui  rejette  la  production  des  dossiers  Dreyfus  et  Ester- 
hazy. 

Me  Lvhori.  —  Parfaitement.  Mais,  si  je  ne  me  trompe,  il 
s'agit  d'un  arrêt  rendu  pour  ce  motif  que  nous  n'avons  pas  fait, 
en  ce  qui  concerne  ces  pièces,  les  notifications  nécessaires  dans 
les  termes  voulus  par  la  loi,  parce  que  nous  n'avions  pas  donné 
copie. 

M.  le  Président.  —  C'est  une  des  raisons. 

MeLABORi.  — Gela  m'a  paru,  quant  à  moi,  une  des  princi- 
pales. En  tout  cas,  cette  raison  a  complètement  disparu  dans 
l'espèce  spéciale  qui  nous  occupe.  Le  bordereau  a  été  commu- 
niqué en  plus  de  vingt-cinq  copies  ou  fac-similés  sous  toutes 
sortes  de  formes,  notifiés,  enregistrés,  à  M.  le  Procureur  général; 
cette  pièce,  qui  est  une  pièce  déterminée,  la  Cour  peut,  fort  bien 
se  la  faire  représenter.  J'ajoute  même  que  je  n'ai  pris  des 
conclusions  d'avance  qu'à  raison  de  l'indication  que  M.  le  Pré- 
sident avait  bien  voulu  me  fournir,  qu'il  n'userait  pas  de  son 
pouvoir  discrétionnaire  pour  faire  mettre  la  pièce  aux  débats. 

M.  le  Président.  —  Je  n'ai  pas  qualité,  en  vertu  cle  mon  pou- 
voir discrétionnaire,  pour  faire  produire  une  pièce  dans  une 
a  flaire  qui  a  été  jugée  à  huis  clos. 

M0  Labori.  —  Nous  avons  discuté  tout  cela...  Mais  alors  je 
ne  discute  plus  en  droit  et  je  me  place  au  point  de  vue  de  la 
bonne  foi,  cle  la  moralité,  de  l'équité. 

Qu'est-ce  que  je  veux  donc  faire?  Je  veux  qu'il  soit  possible 
d'éclairer  le  jury,  je  veux  qu'il  soit  possible  de  savoir  exactement 
quel  est  celui  de  ces  deux  hommes,  Me  Démange  ou  M.  le  général 
de  Pellieux,  qui  a  raison.  Quand  j'ai  interrogé  Me  Démange 
sur  la  question  du  bordereau,  il  a  répondu,  avec  la  grande 
intelligence  et  la  grande  loyauté  qui  lui  sont  habituelles,  etaussi 
avec  la  fine  et  charmante  ironie  qu'il  a  mise  dans  sa  déposition  : 


—  390  - 

«  Que  voulez- vous?  deux  hommes  de  bonne  foi  peuvent  avoir 
sur  une  même  chose  des  impressions  singulièrement  dif- 
férentes... » 

Eh  bien  !  ce  n'est  pas  l'opinion  de  M.  le  général  de  Pellieux 
qui  est  nécessaire  ici,  ce  n'est  pas  l'opinion  de  M°  Démange, 
c'est  l'opinion  des  douze  citoyens  composant  le  jury,  qui  doivent 
se  dire  que  véritablement  la  France,  quand  elle  est  réunie  ici,  ou 
plutôt  la  «  conscience  légale  »  de  la  patrie,  comme  on  appelait 
le  jury  tout  à  l'heure  dans  une  si  belle  image,  a  bien  peu  de 
droits  lorsqu'il  lui  faut  cependant  juger  un  accusé. 

Eh  bien!  messieurs  les  jurés,  si  on  n'apporte  pas  la  pièce,  il 
restera  que  la  déclaration  de  M.  le  général  de  Pellieux  ne  doit 
plus  compter  dans  le  débat,  et  voilà  pourquoi  je  crois  que  la 
question  qui  se  pose  en  ce  moment  devant  la  Cour  ne  se  pré- 
sente pas  dans  les  mêmes  conditions  que  celle  qui  a  été  jugée, 
que  celle  à  laquelle  M.  le  Président  faisait  allusion. 

Voilà  pourquoi,  à  tous  les  points  de  vue,  non  pas  seulement 
au  point  de  vue  de  ma  défense,  mais  au  point  de  vue  du  res- 
pect et  des  égards  mêmes  qui  sont  dus  au  jury  qui  nous  juge, 
au  point  de  vue  de  la  vérité,  au  point  de  vue  de  la  lumière 
rendue  nécessaire  tous  les  jours  davantage  par  suite  de  l'an- 
goisse publique,  je  vous  supplie,  Messieurs  de  la  Cour,  vous 
qui  aussi  jouez  autre  chose  qu'un  rôle  juridique,  qui  jouez  un 
rôle  moral,  un  rôle  patriotique  dans  cette  affaire,  je  vous  supplie 
de  délibérer  mûrement  avant  de  rendre  votre  décision.  Je  suis 
convaincu  que  si  vous  le  faites  dans  l'esprit  où  je  vous  sollicite 
de  le  faire,  reconnaissant  qu'il  n'y  a,  à  la  demande  que  je  vous 
adresse,  aucune  espèce  de  un  de  non-recevoir  décisive  et  ab- 
solue à  opposer,  vous  ordonnerez,  que  le  bordereau  sera  versé 
aux  débats. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  rappelle,  maître  Labori,  que 
la  Cour  a  déjà  statué... 

Me  Labori.  —  Eh  bien  la  Cour  dira. . . 

M.  le  Président.  —  Vous  ne  me  laissez  même  pas  achever  ! 

Me  Labori.  —  Je  vous  demande  pardon,  monsieur  le  Pré- 
sident . 

M.  le  Président. — La  Cour  a  jugé  non  seulement  en  fait, 
mais  en  droit,  qu'il  n'était  pas  possible  de  demander  communi- 
cation de  ces  deux  dossiers.  Or,  le  bordereau  dont  vous  parlez 
fait  actuellement  partie,  soit  du  dossier  concernant  l'affaire 
Dreyfus,  soit  du  dossier  concernant  l'affaire  Esterhazy,  et 
comme  il  n'était  pas  possible  pour  la  Cour  de  demander  com- 
munication de  ces  deux  dossiers,  la  Cour  a  donc  statué  et  ce 
serait  absolument  la  même  chose  à  recommencer. 

Me  Clemenceau.  —  La  Cour  rendra  son  arrêt. 

M.  le  Président.  —  Ce  serait  un  arrêt  inutile. 

Me  Clemenceau. —  Les  arrêts  que  la  Cour  peut  rendre  ne 
sont  jamais  inutiles;  ils  confirment  une  première  opinion  ou 
ils  la  démentent,  selon  le  cas. 


—  400  - 

M.  le  Président.  —  Du  moment  qu'il  en  a  été  rendu  un, 
il  est  inutile  d'en  rendre  deux. 

Me  Clemenceau.  —  Voulez-vous,  Monsieur  le  Président,  me 
permettre  une  remarque  ?  Si  à  la  suite  des  conclusions  que 
vient  de  déposer  mon  confrère  Labori,  la  Cour  rend  un  arrêt 
semblable  au  premier,  sans  le  vouloir,  elle  va  causer  un  grave 
préjudice  à  la  défense.  La  Cour  a  laissé,  en  effet  ou  plutôt 
M.  le  Président  a  laissé  M.  le  général  de  Pellieux  parler  de  ces 
documents,  que  nous  ne  pouvons  avoir,  et  dire  que  les  photogra- 
phies, que  nous  en  possédons,  ressemblaient  au  bordereau 
primitif  comme  un  faux  à  un  original . 

Si  l'on  nous  refuse  la  production  du  bordereau,  j "aurai  le  droit 
de  retenir  ceci  :  c'est  qu'à  cette  barre,  un  homme  a  pu  venir, 
envers  et  contre  tous  les  arrêts  de  la  Cour,  produire  une  affir- 
mation défavorable  à  la  défense  et  qu'on  a  refusé  à  la  défense 
le  moyen  de  répondre  à  cette  affirmation.  Ainsi,  par  suite  d'une 
raison  juridique,  que  je  n'ai  pas  à  discuter,  il  se  sera  trouvé 
que,  dans  cette  affaire,  les  témoins  auront  pu  venir  à  cette  barre, 
à  loisir,  nous  accuser.  Mais,  quand  nous  protestons,  quand 
nous  vous  disons  :  Messieurs,  on  a  affirmé  telle  chose,  et  vous 
avez  un  moyen  d'établir  que  cette  affirmation  est  inexacte,  tou- 
jours une  raison  de  droit  interdit  de  recourir  à  ce  moyen.  Je 
vous  demande  donc,  monsieur  le  Président,  la  permission,  en 
terminant,  de  m'adresser  à  MM.  les  jurés  et  de  leur  dire  : 
Messieurs  les  jurés,  retenez  des  faits,  car  c'est  seulement  sur 
des  faits  que  vous  pourrez  baser  une  opinion  :  retenez  donc, 
que  sans  cesse  des  accusations  se  produisent  à  cette  barre,  que 
sans  cesse,  nous  indiquons  la  manière  de  prouver  l'exactitude 
ou  le  néant  de  ces  accusations,  et  que  jamais  on  ne  veut 
recourir  aux  vérifications  par  nous  offertes.  De  cela  vous 
tirerez  les  conclusions  qui  naturellement  en  découlent. 

M.  le  Président.  —  Vous  savez  que  nous  sommes  dans  une 
affaire  absolument  spéciale,  qui  tombe  sous  le  coup  de  la  loi  de 
1881.  La  loi  exige  que  vous  ayez  en  mains  toutes  les  pièces  ; 
elle  n'oblige  en  aucune  façon  l'accusation  à  vous  donner  des 
armes  contre  elle.  C'est  une  législation  spéciale,  ce  n'estpas 
le  droit  commun;  nous  sommes  tenus,  nous,  en  Cour  d'assises, 
défaire  respecter  la  loi;  nous  l'avons  fait  respecter  dans  un 
arrêt  qui  a  déjà  été  rendu. 

M°  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  vous  avez  dit  que 
l'accusation  n'avait  pas  à  fournir  des  armes  contre  elle;  cela 
veut  dire  que  si  l'accusation  nous  fournissait  le  bordereau,  elle 
nous  fournirait  des  armes  contre  elle...  ? 

M.  le  Président.  —  Je  n'en  sais  rien. 

Me  Clemenceau.  —  Voulez-vous  me  permettre  ?  Je  croyais 
que  M.  l'Avocat  général  n'avait  ici  qu'un  idéal  :  la  vérité,  et 
que,  comme  nous,  il  tiendrait  à  honneur  d'apporter  tous  les 
documents  utiles,  même  si  ces  documents  devaient  contredire 
ses  prétentions  ? 

M.  le  Président.  —  M.  l'Avocat  général  n'a  que  les  termes 


—  401  — 

incriminés  de  l'article  de  M.  Emile  Zola  ;  il  n'a  pas  fait  citer  un 
seul  témoin. 

Me  Clemenceau.  —  Non,  parce  que  nous  les  avons  fait  tous 
citer  nous-mêmes,  adversaires  ou  amis,  et  c'est  à  notre  hon- 
neur ! 

M.  le  Président.  —  C'était  à  vous  de  faire  venir  et  de  noti- 
fier au  Ministère  public  tous  les  témoins  que  vous  deviez  faire 
entendre.  Puisque  vous  avez  cité  tous  les  témoins,  produisez 
toutes  les  pièces  que  vous  croyez  devoir  produire  ;  mais  je  n'ai 
moi,  personnellement,  en  vertu  de  mon  pouvoir  discrétionnaire, 
aucune  pièce  à  fournir  :  nous  sommes  dans  une  matière  tout  à 
fait  spéciale,  en  matière  de  presse,  qui  est  régie  par  la  loi  de 
1881. 

Mp  Clemenceau.  —  Je  croyais  qu'il  n*y  avait  d'autre  justice 
que  celle  qui  consiste  dans  la  recherche  de  la  vérité. 

M.  le  Président.  —  Il  y  a  un  mode  spécial  indiqué  par  la 
loi  de  1881  ;  cette  loi,  la  Cour  l'a  fait  respecter  dans  un  premier 
arrêt.  Déposez  des  conclusions  ;  mais  je  vous  préviens  que  ce 
sera  absolument  le  même  arrêt. 

Me  Clemenceau.  —  Alors,  comme  dernier  mot,,  je  retiens, 
moi.  que  si  M.  le  Ministre  de  la  guerre  n'avait  pas  seulement 
poursuivi  quinze  lignes,  dans  un  article  de  quinze  pages,  nous 
aurions  pu  faire  la  preuve  de  tous  les  faits  ! 

M.  le  Président.  —  Nous  n'avons  pas  à  apprécier  la  pensée 
de  M.  le  Ministre  de  la  guerre  :  nous  sommes  saisis  d'une  cita- 
tion; nous  ne  devons  pas  sortir  des  faits  qui  sont  précisés  et  for- 
mulés dans  cette  citation;  conformément  à  l'article  o2  de  la  loi 
de  1881,  nous  devons  rester  dans  les  termes  et  dans  les  limites 
de  cette  citation,  vous  le  savez  aussi  bien  que  moi. 

Me  Clemenceau.  —  Je  constate  que  personne  ne  veut  nous 
aider  à  faire  éclater  la  vérité. 

M.  le  Président.  —  Soit  !  Mais  c'est  à  vous  à  la  faire  éclater. 

Me  Labori.  —  Voulez-vous,  monsieur  le  Président,  me  per- 
mettre de  m'adresser  à  M.  l'Avocat  général,  non  pas  sans  avoir 
répondu  un  mot  à  vous-même. 

Je  suis  convaincu  que  nous  touchons  ici  à  une  partie  capi- 
tale du  débat  et  c'est  pourquoi  j'insiste.  Je  crois,  monsieur  le 
Président,  ou  plutôt  messieurs  de  la  Cour,  je  crois  que  ce  débat, 
qui  fait  tant  de  bruit  et  qui  remue  tant  d'esprits,  qui  soulève 
tant  d'émotion,  peut  encore  comporter  des  résolutions  calmes, 
rapides  et  pacifiques.  Et  je  pense  qu'il  dépend  de  la  justice 
civile,  devant  laquelle  nous  sommes,  d'aider  beaucoup  à  la  solu- 
tion de  ce  procès,  en  ne  mettant  pas  à  la  manifestation  de  la 
vérité,  des  obstacles  toujours  plus  grands  et  plus  infranchis- 
sables. Pour  qu'il  soit  encore  possible  d'arriver  à  la  solution 
par  les  voies  légales,  dont  on  nous  parle,  il  faut  qu'on  ne  nous 
rende  pas  toute"  discussion  impossible,  il  faut  qu'après  avoir 
restreint  le  débat,  on  ne  vienne  pas  encore,  dans  les  limites 
étroites  où  on  le  restreint,  l'étrangler. 

Quels  sont  les  droits  de  la  Cour  ?  Je  ne  suis  pas,  à  cet  égard, 


—  i32  — 

de  l'opinion  de  M.  le  Président.  Il  n*y  a  pas  deux  questions  qui 
se  posent  dans  les  mêmes  termes. 

M.  le  Président.  — Maître  Labori,  ce  n'est  pas  l'opinion  du 
Président,  c'est  l'opinion  de  la  Cour. 

Me  Labori.  —  Alors,  je  dis  que  je  ne  suis  pas  de  l'opinion  de 
la  Cour...;  mais  je  vois  avec  regret  que  la  Cour  a,  sur  des  con- 
clusions de  la  défense,  une  opinion  avant  d'avoir  entendu  ses 
explications  orales.  Je  suis  convaincu  que  la  pensée  de  M.  le 
Président  dépasse  la  pensée  de  la  Cour  et  sa  propre  pensée,  et  je 
suis  convaincu  que  si,  dans  mes  paroles,  quelque  chose  était  de 
nature  à  modifier  l'opinion  de  la  Cour,  la  Cour  se  rendrait  à 
la  force  de  mon  argumentation.  Voilà  pourquoi  je  continue. 

Il  est,  en  tous  cas,  un  homme  ici  dont  nous  savons  le  talent 
et  l'habileté  de  parole,  c'est  M.  l'Avocat  général;  il  nous  a  bien 
peu  été  donné  de  l'entendre  jusqu'à  présent,  et,  cependant,  il 
semble  qu'au  moment  où  nous  en  sommes  venus,  il  a  vraiment 
le  moyen  d'intervenir  utilement  dans  le  débat  ! 

M.  l'Avocat  général  a  été  saisi  d'une  plainte  par  M.  le  Minis- 
tre de  la  guerre.  Le  droit!...  Gomme  des  juges,  d'après  ce  qu'on 
a  révélé  aujourd'hui,  n'ont  pas  craint,  à  un  moment  donné, 
de  le  violer..  Le  droit  ! . . .  il  ne  faut  pas  qu'il  nous  embarrasse 
à  l'excès.  Mais  il  s'agit  de  faits,  il  s'agit  d'équité,  il  s'agit  de 
moralité,  il  s'agit  de  la  moralité  non  pas  seulement  de  M.  Emile 
Zola,  mais  de  la  moralité  publique.  Eh  bien  !  M.  l'Avocat  géné- 
ral n'a  qu'un  mot  à  dire  à  M.  le  Ministre  de  la  guerre  pour 
que  le  bordereau  soit  apporté  ici. 

J'ai  déjà  demandé  diverses  choses  de  cet  ordre  à  M.  l'Avocat 
général,  je  lui  ai  demandé  d'intervenir  auprès  de  M.  le  Ministre 
de  la  guerre  pour  faire  délier  M.  le  colonel  Picquart  du  secret 
professionnel.  Je  lui  demande  aujourd'hui  d'intervenir  auprès 
de  M.  le  Ministre  de  la  guerre  pour  que  le  bordereau  soit  versé  au 
débat;  s'il  ne  l'est  pas,  nous  discuterons,  devant  MM.  les 
jurés,  la  portée  d'une  telle  attitude  qui,  déjà,  j'en  suis  sûr,  ne 
leur  a  pas  échappé.  Et,  soyez-en  bien  sûrs,  Messieurs,  tous  ces 
incidents  ne  diminuent  pas  l'angoisse  générale,  tous  ces  inci- 
dents augmentent  le  nombre  de  ceux  dont  vous  parlait  tout  à 
l'heure  M.  Jaurès  et  qui  sentent  qu'en  réalité  ce  sont  les  libertés 
de  ce  pays  qui  sont  en  cause  dans  ce  procès.  Par  conséquent, 
soyez  bien  tranquille,  les  incidents  peuvent  nous  fatiguer,  les 
incidents  peuvent  nous  épuiser,  ils  ne  nous  inquiètent  pas, 
parce  que  chaque  jour,  quoiqu'on  fasse,  notre  idée,  qui  est  la 
vérité,  en  sort  plus  robuste  et  plus  sûre  d'elle-même. 

M.  le  Président.  —  Désirez-vous  prendre  des  conclusions  ? 

Me  Labori. —  Oui,  monsieur  le  Président.  Nous  allons  les 
déposer. 

M.  1' Avocat  général.  —  Je  m'excuse,  Messieurs,  de  prendre 
la  parole,  mais  ce  ne  sera  pas  pour  longtemps.  La  défense  me 
reproche  de  ne  pas  parler  ;  il  me  semble  que  ce  n'est  pas  lui  faire 
une  situation  difficile,  puisque  les  plaidoiries  se  succèdent  à  la 
barre...  J'écoute,  j'entends,  j'en  prends  ma  part  et  je  conclurai, 


—  i03  — 

vous  pouvez  en  être  sur.  au  moment  où  cela  est  indiqué,  c'est- 
à-dire  quand  M.  le  Président  m'aura  définitivement  donné  la 
parole  pour  exposer  à  MM.  les  jurés  L'affaire  telle  que  je  la 
comprends  ;  et  alors,  comme  je  suis  ménager  des  instants  delà 
Cour  et  du  jury,  je  dirai  seulement  ceci  :  c'est  que  déjà  sur  cette 
question,  j'ai  eu  l'honneur  ds  m'expliquer  d'uni-  façon  très  ex- 
plicite, non  seulement  verbalement,  mais  par  écrit,  et,  par  con- 
séquent, je  ne  peux  que  m'en  référer  aux  explications  que  j'ai 
données  sous  ces  deux  formes. 

M.  le  Président.  —  A  lundi,  pour  arrêt...  (A  l'huissier 
audiencier)  Appelez  M.  Bertillon. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  il  n'est  pas  possible 
d'entendre  M.  Bertillon  avant  que  la  Cour  n'ait  répondu  aux 
conclusions  que  nous  avons  l'honneur  de  lui  transmettre. 

M.  le  Président.  —  N'avez-vous  pas  d'autres  témoins  dans 
le  même  ordre  d'idées  ? 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  nous  désirons  que  les 
autres  témoins  ne  soient  entendus  qu'après  les  experts  ;  il  en 
est  ainsi,  notamment,  pour  M.  le  commandant  Esterhazy. 

M.  le  Président. — L'audience  est  suspendue. 

L'audience  est  reprise  a  quatre  heures  trente 


ARRET 

Sur    les  conclusions   relatives    à  l'outrage    commis  par  le 
colonel  Henry  contre  le  colonel  Picquart 

M.  le  Président  donne  lecture  des  deu.r  arrêts  suivants  : 

La  Cour, 

Statuant  sur  les  premières  conclusions  prises  par  Zola  et  Per 
renx. 

Considérant  que  la  déposition  du  colonel  Picquart  a  été  terminée 
à  l'audience  d'hier  et  que  le  témoin  n'a  comparu  aujourd'hui  que 
pour  répondre  à  diverses  questions  qui  devaient  lui  être  posées  ; 

Considérant  qu'après  une  confrontation,  le  colonel  Henry,  se  tour- 
nant vers  le  colonel  Picquart,  a  dit  à  ce  dernier  :  «  Vous  en  avez 
menti  »,  que  le  Ministère  public  n'a  pris  aucune  réquisition; 

Par  ces  motifs, 
Donne  acte  à  Perrenx  et  Zola  «les  actes  ci-dessus  relatés. 


—  401 


ARRET 

Sur    les  conclusions    relatives   à  la  demande  d  apport  du 

bordereau  Dreyfus-Esterhazy. 

La  Cour, 

Statuant  sur  les  deuxièmes  conclusions  prises  par  Perreux  et 
Zola, 

Après  avoir  entendu  les  prévenus  et  leurs  défenseurs  en  leurs 
observations,  le  Ministère  public  en  ses  réquisitions  et  après  en  avoir 
délibéré  conformément  à  la  lo;, 

Considérant  que  le  bordereau  dont  la  défense  demande  communi- 
cation fait  partie,  soit  du  dossier  Dreyfus,  soit  du  dossier  Esterhazy  ; 
que  les  débats  de  ces  deux  affaires  ont  donné  lieu,  soit  en  partie,  soit 
en  totalité,  au  huis  clos  ;  que  la  communication  de  toutes  ou  partie 
des  pièces  de  la  procédure,  si  elle  était  ordonnée,  aurait  pour  résultat 
de  détruire  l'effet  des  décisions  rendues  par  les  deux  consils  de 
guerre  et  de  porter  atteinte  à  l'autorité  de  la  chose  jugée  ; 

Par  ces  motifs, 

Dit  que  la  communication  de  la  pièce  demandée  ne  sera  pas 
ordonnée  ; 

Adoptant  au  surplus  les  motifs  de  l'arrêt  rendu  à  la  date  du 
10  février,  dit  qu'il  sera  passé  outre  aux  débats. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  combien  de  temps  la 
déposition  de  M.  Bertillon  pourra-t-elle  demander? 

Me  Labori.  —  Oh  !  monsieur  le  Président  elle  sera  certaine- 
ment assez  longue. 

M.  le  Président.  —  Alors,  nous  n'en  entendrons  pas  une 
très  grande  partie,  car  nous  devons  lever  l'audience  aujour- 
d'hui à  cinq  heures. 


DÉPOSITION    DE    M.    BERTILLON 

Chef  du  service  anthropométrique  de  la  Ville  de  Paris. 

[Le  témoin  prête  serment.) 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  Bertillon  n'a  pas  connu  le  borde- 
reau qui  a  été  versé  au  débat  Esterhazy  et  qui  était,  d'ailleurs, 
le  même  que  le  bordereau  qui  a  été  versé  au  procès  Dreyfus  ? 

M.  Bertillon.  —  Je  l'ai  connu. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  Bertillon  voudrait  nous  dire  ce 
qu'il  en  pense  et  nous  faire  connaître  les  conclusions  de  son 
expertise  ? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Vous  avez  entendu  la 
question  de  Me  Labori?  11  vous  demande  quelles  ont  été  les 
conclusions  de  votre  expertise? 


—  405  — 

M.  Bertillon.  —  Mes  conclusions  sont  que  Dreyfus... 

M.  le  Président.  Il  n'est  pas  question  de  l'affaire  Drey- 
fus ;  on  vous  demande  les  conclusions  de  votre  expertise  dans 
l'affaire  Esternazy. 

M.  Bertillon.  —  Mais,  dans  l'affaire  Esternazy,  je  n'ai  pas 
de  conclusions;  je  ne  me  suis  pas  occupé  de  l'affaire  Esternazy. 

M"  Labori.—  Alors,  je  demande  à  M.  Bertillon,  qui  est  un 
expert  en  écritures,  de  nous  faire  connaître  ses  conclusions  sur 
le  bordereau  qui  a  été  imputé  à  M.  le  commandant  Esternazy? 

M.  Bertillon  n'a  pas  été  expert  dans  l'affaire  Esterhazy  ;  il  a 
été  expert  dans  l'affaire  Dreyfus  et,  comme  tel,  il  a  vu  le  borde- 
reau qui  a  été  attribué  à  M.  Esterhazy.  Qu'il  ait  vu  ce  bordereau 
dans  l'affaire  Dreyfus  ou  qu'il  l'ait  vu  dans  l'affaire  Esterhazy. 
cela  n'a  pas  changé  sa  situation  d'expert  en  écritures,  pas  plus 
que  cela  n'a  changé  le  bordereau. 

M.  le  Président.  —  Si  vous  demandez  à  M.  Bertillon  ses 
conclusions,  nous  allons  entrer  dans  l'examen  de  l'affaire  Drey- 
fus ;  ce  n'est  pas  possible. 

Me  Labori.  —  Pardon,  dans  l'examen  du  bordereau. 

M.  le  Président.  —  Oui,  mais  relativement  à  l'affaire  Drey- 
fus. 

Me  Labori.  —  M.  Bertillon  a  connu  un  bordereau  qui  a  été 
attribué  à  M.  le  commandant  Esterhazy .  Je  demande  àM.  Bertillon 
de  nous  dire  ce  qu'il  sait  sur  ce  bordereau,  ce  qu'il  en  pense,  et 
je  le  prie  de  faire  sur  ce  point  la  déposition  la  plus  complète 
qu'il  pourra.  Je  lui  poserai  ensuite  des  questions. 

M.  le  Président.  —  Parfaitement  ;  mais,  monsieur  Ber- 
tillon, ne  nous  parlez  pas  de  l'affaire  Dreyfus. 

M.  Bertillon.  —  Je  suis  absolument  sur  que  Dreyfus  a  écrit 
le  bordereau,  je  suis  absolument  sûr  qu'il  est  impossible  que  ce 
soit  une  autre  personne  qui  Tait  écrit. 

On  arrivera  peut-être  à  la  revision,  par  un  effort  d'imagina- 
tion, revision  qui  peut  être  suivie  d'un  acquittement;  mais  ce 
dont  je  réponds  et  ce  que  je  jure  de  la  faeon  la  plus  absolue, 
c'est  qu'il  est  impossible  qu'on  puisse  prouver  qu'un  autre 
individu  que  le  premier  condamné  a  réuni  les  conditions  gra- 
phiques qui  sont  sur  ce  bordereau  ;  il  n"a  pu  être  écrit  qu'au 
domicile  du  premier  condamné. 

Me  Labori.  —  Voilà  qui  est  très  intéressant.  Nous  prétendons 
établir  que  le  bordereau  est  de  M.  le  commandant  Esterhazv, 
nous  sommes  bien  dans  notre  affaire. 

M.  Zola.  —  Absolument. 

Me  Labori.  —  M.  Bertillon  nous  dit  :  Il  ne  peut  être  que  d'un 
seul  homme.  Eh  bien  !  si  M.  Bertillon  arrive  à  démontrer  cela, 
il  faut  avouer  que  la  situation  de  la  défense  pourra  en  être 
gênée,  si  nous  ne  trouvons  pas  de  réponse  à  faire.  Je  demande 
donc  à  M.  Bertillon  de  nous  dire  comment  le  bordereau  ne  peut  pas 
être  du  commandant  Esterhazy  et  comment  il  est  nécessaire- 
ment d'un  autre. 


—  406  - 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  vu  l'écriture  du  commandant 
Esterhazy  ? 

M.  Bertillon.  —  Non.  J'ai  des  preuves  qui  ne  sont  pas  pré- 
cisément des  preuves  graphiques.  Je  n'ai  pas  confiance  dans 
l'expertise  en  écritures;  je  crois  que  c'est  une  chose  qui  est 
bonne  pour  une  élimination,  mais  qu'ensuite  il  faut  en  faire 
table  rase.  Quant  à  moi.,  j'ai  des  preuves  convaincantes  et 
démonstratives.  Ce  ne  sont  pas  des  preuves  de  flair,  c'est  une 
démonstration  que  le  bordereau  a  été  écrit  par  le  premier 
condamné... 

M.  le  Président.  —  Et  qu'il  n'a  pas  pu  être  écrit  par  une 
seconde  personne  ? 

M.  Bertillon.  —  Non.  Le  bordereau,  quoi  qu'on  en  dise, 
n'est  pas  d'une  écriture  courante;  il  obéit  à  un  rythme  géomé- 
trique dont  l'équation  se  trouvait  dans  le  buvard  du  premier 
condamné,  et,  avec  le  buvard,  on  peut  rétablir  l'écriture  du  pre- 
mier condamné.  Je  le  ferai,  si  on  le  désire. 

Me  Labori.  —  C'est  précisément  là  ce  que  nous  demandons. 
(  '/est  tout  à  fait  important.  Il  faut  absolument  que  le  témoin  qui 
nous  parle  nous  fasse  la  démonstration  nécessaire,  et  c'est  là  le 
point  auquel  je  voulais  arriver.  Nous  avons  ici  un  tableau  noir: 
si  M.  Bertillon  veut  s'en  servir,  il  esta  sa  disposition. 

M.  Bertillon.  —  Faites-moi  remettre  les  pièces  de  convic- 
tion, non  pas  les  pièces  de  comparaison,  mais  les  pièces  de 
conviction  qui  ont  été  saisies  au  domicile  du  premier  condamné, 
et  je  vous  ferai  ma  démonstration.  Maintenant,  j'ajoute,  pour 
que  vous  ne  me  preniez  pas  pour  un  fumiste,  que  cette  démon- 
stration est  longue  et  difficile.  Néanmoins,  la  pratique  en  est 
aisée.  Je  m'expliquerai  peut-être  un  jour  à  ce  sujet.  Je  puis 
vous  reconstituer  le  bordereau  avec  des  éléments  qui  sont  indé- 
pendants ;  mais  donnez-moi  ces  éléments,  je  ne  peux  pas  parler 
à  vide. 

Me  Labori.  —  Eh  bien  !  monsieur  Bertillon,  nous  allons  faire 
tout  notre  possible  pour  cela;  je  vous  promets  que,  si  nous 
n'avons  pas  ces  éléments,  ce  ne  sera  pas  de  ma  faute. 

Monsieur  le  Président  voudrait-il  demander  à  M.  Bertillon 
s  il  connaît  ce  petit  papier,  que  je  fais  passer  d'abord  à  la 
Cour?  (1). 

M.  le  Président.  —  Qu'est-ce  que  cela  .' 

Me  Labori.  —  C'est  un  plan  qui  a  été  tracé  pour  son  expertise, 
par  M.  Bertillon.  Je  voudrais  savoir  s'il  le  reconnaît;  cette  pièce 
a  été  notifiée  à  M.  l'Avocat  général  et  publiée  dans  le  jour- 
nal l'Ait rorc  [Murmures.)  Seulement,  ici,  nous  en  avons  fait 
faire  un  fac-similé  un  peu  plus  net. 

M.  Bertillon.  —  Ce  n'est  pas  du  tout  le  plan  de  ma  déposi- 
tion, c'est  un  schéma  pour  un  point  spécial  de  ma  déposition. 
Je  ne  le  nie  pas  du  tout,  je  l'accepte  ;  seulement,  je  m'étonne 

(1)  Voir  à  la  lin  du  deuxième  volume  le  fac-similé  du  diagramme 
de  M.  Bertillon,  communiqué  à  MM.  les  jurés. 


—  407  — 

que  vous  ne  l'ayez  pas  reproduit  en  entier,  parce  qu'il  y  avait 
un  point  tirs  important  qui  n'a  pas  été  indiqué,  qu'il  fallait  y 
mettre,  c'est  justement  le  point  du  buvard . 

Me  Labori.  —  M.  Bertillon  fera  la  correction  nécessaire. 
Maintenant,  je  demande  la  permission  de  faire  passer  à 
M.  le  Président  un  de  ces  schémas,  et  je  prie  messieurs  les  jurés 
de  se  partager  entre,  eux  les  quelques  exemplaires  que  voici. 

M.  Bertillon.  — C'est  absolument  incomplet. 

M.  le  Président.  — Mais  M.  Bertillon  dit  que  c'est  absolu- 
ment incomplet. 

Me  Labori.  —  M.  Bertillon  va  compléter. 

M.  Bertillon.  —  Oui,  si  vous  me  donnez  les  pièces  dont  j'ai 
parlé,  les  pièces  de  perquisition. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  vous  avez  fait  mention  des  pièces  de 
perquisition  dans  votre  expertise  écrite  ? 

M.  Bertillon.  — Je  n'ai  pas  fait  d'expertise  écrite. 

M.  le  Président.  —  Voudriez -vous,  Maître  Labori,  avant 
toute  autre  chose,  commencer  par  nous  dire  ce  que  c'est  que  ce 
plan? 

M°  Labori.  — Je  serais  bien  embarrassé  de  vous  le  dire.... 
(Rires.  I 

M.  le  Président. —  Eh  bien!  alors,  que  voulez-vous  tirer  de  là? 

Me  Labori.  —  Je  puis  vous  dire  ce  que  c'est  en  principe, 
mais  je  ne^uis  vous  en  donner  l'explication.  C'est  un  schéma 
dont  l'honorable  M.  Bertillon  s'est  servi,  sauf  le  complément 
qu'il  a  à  y  ajouter,  dans  son  expertise  devant  le  Conseil  de 
guerre  en  1894.  Ce  schéma,  je  l'ai  regardé  de  très  près,  je  l'ai 
trouvé  très  intéressant,  je  m'en  expliquerai  s'il  y  a  lieu.  Pour 
le  moment,  mon  but  est  d'obtenir  des  explications  de  M.  Ber- 
tillon. Jeluiai  demandé  :  «Le  reconnaissez-vous?»  M. Bertillon 
m'a  dit  qu'il  le  reconnaissait,  sauf  sur  un  point  où  il  y  a  quel- 
que chose  à  compléter;  il  faut  mettre  le  buvard,  paraît-il,  à  un 
certain  endroit.  Eh  bien  !  nous  mettrons  ce  buvard. 

M.  le  Président  {à  M.  Bertillon).  —  Pouvez-vous  actuelle- 
ment nous  donner  quelques  explications  afin  que  nous  sachions 
ce  que  c'est  ? 

M.  Bertillon.  —  Je  vous  ferai  remarquer  que  l'intérêt  de  ce 
plan  est  assez  grand  dans  l'affaire,  en  ce  sens  que  c'est  une 
preuve  matérielle  que  les  experts  du  premier  procès  ont  été  du 
même  avis  que  ceux  du  second,  attendu  que  l'épithète  «  faux  » 
figure  sur  ce  schéma.  D'après  ce  que  j'ai  entendu  dire  par  les 
journaux,  comme  les  experts  du  deuxième  procès  se  sont  expri- 
més dn us  l'affaire  Esterhazv,  il  n'v  a  pas  de  désaccord  entre  les 
expertises  qui  concernent  le  bordereau  ainsi  qu'on  a  tenté  de  le 
dire.  Mais  je  suis  absolument  décidé  à  ne  rien  dire,  si  on  ne  me 
donne  pas  les  pièces  de  conviction,  aussi  bien  celles  qui  ont  été 
saisies  au  buvard  que  celles  du  ministère  de  la  guerre. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  Bertillon  a  eu  connaissance  du 
dossier  de  l'affaire  dont  nous  nous  occupons  ? 

M.  Bertilion.  —  Mais  non. 


—  408  - 

Mft  Labori,  au  Président.  —  Alors,  qu'entend-il  par  pièces  ? 
(Au  témoin)  Comment  les  appelez-vous  ? 

M.  Bertillox.  —  Des  pièces  de  conviction,  non  pas  des  piè- 
ces de  comparaison. 

Me  Labori.  — Voudriez-vous,  monsieur  le  Président,  deman- 
dera M.  Bertillon  pourquoi  ces  pièces,  non  pas  de  comparaison, 
—  parce  que  cela  voudrait  dire  des  pièces  de  la  personne  soup- 
çonnée et  des  pièces  d'autres  personnes,  pour  établir  simple- 
ment une  comparaison  entre  les  écritures,  —  pourquoi  ces 
pièces  sont  des  pièces  de  conviction  pour  M.  Bertillon  ? 

M.  Bertillon.  —  C'est  là  une  façon  détournée  de  me  faire 
entrer  dans  ma  démonstration  ;  je  ne  demande  pas  mieux  que 
de  la  rendre  publique,  mais  je  demande  que  la  Cour  me  mette  à 
même  de  la  faire,  qu'elle  me  fasse  fournir  ces  pièces. 

Mft  Labori.  —  Nous  ne  pouvons  rien  demander  à  la  Cour 
sur  ce  point  sans  savoir  d'abord  quelles  sont  ces  pièces.  Voulez- 
vous  nous  en  donner  l'énumération  ? 

M.  Bertillon.  —  Vous  comprenez  que  ma  bonne  foi  est  ab- 
solue. Je  parlerai  un  jour  ;  il  est  possible  que  je  fasse  cette  dé- 
monstration, mais  aujourd'hui  je  ne  peux  pas  la  faire  sans  avoir 
ces  pièces. 

Me  Labori.  —  Je  tiens  à  dire  au  témoin  que  si  je  doutais  un 
instant  de  sa  bonne  foi,  je  n'insisterais  pas  comme  je  le  fais  : 
c'est  parce  que  j'ai  confiance  en  sa  bonne  foi  que  je  lui  pose  des 
questions. 

M.  Bertillon.  —  Encore  une  lois,  fournissez-moi  les  pièces, 
je  vous  ferai  la  démonstration.  Par  exemple,  je  vous  préviens 
que  ce  sera  un  peu  long  ;  il  faudra  peut-être  deux  séances. 
Me  Labori.  —  Quelles  sont  ces  pièces? 

M.  le  Président.  —  Les  pièces  en  question  doivent  être 
dans  le  dossier  Dreyfus. 

Me  Labori.  —  Je  crois  que  ce  sont  seulement  des  pièces  de 
comparaison,  c'est-à-dire  des  écritures  auxquelles  M.  Bertillon 
donne  le  titre  de  pièces  à  conviction. 
M.  Bertillon. —  C'est  cela,  elles  m'ont  été  remises  en  partie. 
Me  Labori.  —  Je  crois  qu'il  n'y  a  rien  là  de  secret,  c'est  pour- 
quoi j'insiste  et  je  demande  à  M.  Bertillon  de  nous  donner  l'in- 
dication des  pièces. 

M.  Bertillon. —  Vous  donner  l'indication?  Mais  je  ne  connais 
pas  les  titres  !  C'est  une  note  de  ceci,  une  note  de  cela,  etc. 
Me  Clemenceau.  —  Enfin,  par  à  peu  près? 
M.  le  Président,  au  témoin.  — Vous  ne  pouvez  pas  résumer 
ce  que  vous  avez  dit  dans  votre  rapport? 

M.  Bertillon.  —  Je  n'ai  pas  fait  de  rapport  écrit.  Les  pièces 
de  comparaison  du  ministère  de  la  guerre  se  composent  de  diffé- 
rentes notes  de  service,  ce  sont  des  écrits  sur  des  questions 
diverses. 

Quant  aux  documents  saisis  dans  le  buvard,  ce  sont  des  let- 
tres, si  vous  voulez  le  savoir,  ce  sont  des  lettres  de  M.  Mathieu 
Dreyfus,  l'une  sur  les  fusils  de  chasse  et  l'autre  sur  une  émis- 


-  409  — 

* 

sion  d'obligations.  Le  sens  n'a  rien  à  faire  là-dedans.  Il  faut 
voir  ces  pièces  pour  être  à  même  d'entrer  dans  la  discussion 
et  dans  l'analyse...  Je  ne  peux  pas  aller  plus  loin. 

Me  Labori.  —  Ce  sont  bien  des  lettres  de  M.  Mathieu  Dreyfus, 
du  frère  du  condamné  ? 

M.  Bertillox.  —  Oui. 

Me  Labori. —  Est-ce  que  vraiment  M.  Bertillon  n'a  pas  déposé 
un  rapport  écrit  ? 

M.  Bertillox.  —  J'ai  déposé  plusieurs  rapports  administra- 
tifs :  un  premier  rapport  le  jour  de  mon  expertise,  un  deuxième 
rapport  huit  jours  après  ;  je  ne  crois  pas  avoir  ensuite  déposé 
d'autres  rapports. 

M.  lePrésident. —  Alors,  vous  n'avez  pas  été  consulté  dans 
l'affaire  Esterhazy  ? 

M.  Bertillox.  —  Non,  j'ai  reçu  la  visite  du  colonel  Picquart  ; 
j'ai  appris  tout  de  suite  que  cela  se  rapportait  à  l'affaire  Ester- 
hazy... 

Me  Labori.  —  Puisque  nous  en  sommes  sur  ce  point,  M.  Ber- 
tillon pourrait-il  nous  dire  ce  qui  s'est  passé  dans  cette  visite, 
et  ce  que  lui  a  dit  le  colonel  Picquart? 

M.  Bertillox.  —  Le  16  mai  1896,  j'ai  reçu  la  visite  du 
colonel  Picquart  qui  m'a  apporté,  une  petite  photographie  de 
quelques  lignes  d'écriture,  du  format  le  plus  petit,  photogra- 
phie extrêmement  mal  faite,  avec  des  mots  rapportés  dans  tous 
les  sens,  en  me  demandant  mon  avis  sur  cette  écriture.  Avant 
même  de  regarder  le  papier,  j'ai  préjugé,  et  c'était  dans  la 
logique  de  la  situation,  qu'il  s'agissait  de  l'affaire  Dreyfus  ou 
d'un  incident  de  l'affaire  Dreyfus  ;  car,  s'il  s'était  agi  d'une 
nouvelle  expertise  pour  un  autre  ordre,  ou  d'une  affaire  impor- 
tante, le  colonel  Picquart  aurait  dû  passer  par  mon  chef  hiérar- 
chique, M.  le  Préfet  de  police. 

En  déposant  le  papier  sur  la  table,  je  lui  ai  dit  :  «  C'est 
encore  l'affaire  Dreyfus?»  11  m'a  dit  :  «  Oui...  Enfin,  je  vou- 
drais savoir  votre  opinion.  »  J'ai  regardé  cette  écriture  et,  au 
premier  coup  d'œil,  je  lui  ai  dit  :  «  Gela  ressemble  singulière- 
ment à  l'écriture  duloordereau  ou  à  l'écriture  de  Mathieu  Drey- 
fus, ou  c'est  une  imitation  de  cette  écriture!  cela  se  rapporte  à 
cette  affaire-là  ?  » 

11  me  dit  alors  :  «  Mais,  non,  cela  ne  se  rapporte  pas  à  cette 
affaire-là  ;  ce  n'est  pas  cela,  étudiez,  et  vous  m'en  reparlerez. 
Ayez  donc  l'obligeance  de  repasser  demain  au  ministère  pour 
me  rendre  l'original.  » 

Je  fis  ce  que  me  demandait  le  colonel  Picquart  ;  je  fis  photo- 
graphier le  document,  et,  ma  foi  je  vous  dirai  que  je  ne  m'en 
suis  pas  occupé  plus  longuement.  J'avais  une  écriture  qui 
ressemblait  à  celle  du  bordereau;  or,  j'ai  la  démonstration 
absolue  que  le  bordereau  ne  peut  pas  être  d'une  autre  personne 
que  le  condamné.  Qu'est-ce  que  cela  me  fait  qu'il  y  ait  d'au- 
tres écritures  semblables  à  celles-là  ?  Il  y  aurait  cent  officiers 
au  ministère  de  la  guerre  qui  auraient  cette  écriture,  cela  me 


—  410  — 

serait  absolument  égal,   car,  pour  moi,  la   démonstration  est 
faite. 

Me  Labori.  —  Je  crois  que  M.  Beriillon  rendra  grand  service 
à  tout  le  monde,  et  en  particulier  à  la  défense,  en  nous  expli- 
quant autant  que  possible  ses  moyens  d'investigation. 

En  ce  qui  concerne  les  pièces  elles-mêmes,  je  sais  bien  que 
nous  allons  éprouver  les  plus  grandes  difficultés  pour  les  avoir. 
M.  le  Président,  auprès  duquel  nous  allons  insister  pour  les 
obtenir,  va  être  aussi  ennuyé  que  nous-mêmes;  ce  sera  encore 
une  discussion  !  Sous  la  réserve  de  ces  pièces,  que  la  Cour  ferait 
apporter,  pourriez-vous  nous  expliquer  quels  sont  les  moyens 
à  l'aide  desquels  vous  arrivez  à  votre  conviction?  Avec  la  con- 
naissance tout  à  fait  spéciale  que  vous  possédez  de  la  grapholo- 
gie, je  suis  convaincu  que  si  vous  dites  :  Voici  comment  je 
procède,  voici  comment  j'arrive  à  mes  conclusions,  voilà  com- 
ment je  raisonne  avec  mes  schémas,  vous  nous  rendrez  un 
grand  service,  et  c'est  ce  que  je  vous  demande  très  respec- 
tueusement. 

M.  Bertillox.  —  Je  suis  absolument  résolu  à  ne  rien  dire, 
du  moment  que  vous  ne  me  fournirez  pas  les  pièces  de  compa- 
raison. 

Me  Clemenceau.  —  Il  y  aurait  peut-être  un  moyen  d'arranger 
tout  cela.  Si  j'ai  bien  entendu,  le  témoin  a  dit  tout  à  l'heure,  en 
parlant  de  deux  ou  trois  pièces,  que  ces  pièces  étaient  de  M.  Ma- 
thieu Dreyfus?  Oui,  n'est-ce  pas?  Alors,  est-il  nécessaire 
d"avoir  les  mêmes  lettres?  D'autres  lettres  de  M.  Mathieu 
Dreyfus  permettraient-elles  à  M.  Bertillon  d'expliquer  sa  théo- 
rie?' 

M.  Bertillox.  —  Oh,  mais  non  ! 

Me  Labori.  —  M.  Bertillon  vient  de  nous  dire  qu'il  n'a  aucune 
confiance  dans  les  expertises  d'écritures.  Il  est  impossible  que 
le  témoin,  dont  la  conviction  est  celle  que  la  Cour  voit,  ne  nous 
explique  pas  comment  cette  pièce  peut  avoir,  dans  son  esprit, 
la  portée  qu'il  indique  :  je  lui  demanderai  donc  de  vouloir  bien 
tout  au  moins  nous  indiquer,  sur  ce  petit  graphique,  l'endroit 
où  se  trouverait  la  pièce  dont  il  parle  ? 

Je  vois  :  arsenal,  souterrains,  forteresse,  artillerie,  des 
flèches,  un  cœur,  etc.,  etc. 

Je  demanderai  à  M.  Bertillon  à  quel  endroit  il  faut  mettre  la 
pièce  du  buvard?  Où  sera-t-elle?  Dans  Y  arsenal,  dans  la  cita- 
delle, aux  battes  ou  dans  la  tranchée? 

M.  Bertillox.  —  Je  crois  que  l'affaire  est  assez  sérieuse 
pour  ne  pas  se  livrer  à  des  plaisanteries. 

Me  Clemenceau.  —  Comment,  vous  trouvez  que  la  lecture  de 
votre  expertise  constitue  une  plaisanterie?...  Je  suis  sûr  que 
si  c'était  nous  qui  l'avions  dit,  on  aurait  crié  bien  haut  que 
nous  insultions  le  témoin. 

M('  Lalmiu.  —  En  ce  qui  me  concerne,  je  demanderai  simple- 
ment où  il  faut  placer  la  pièce  de  conviction  qui  a  été  trouvée 
dans  le  buvard? 


—  111  — 

M.  Bertillon.  —  Livrez-la  moi  et  je  vous  le  dirai. 

Me  Clemenceau.  —  M.  Bertillon  veut-il  donner  à  M.  le  Pré- 
sident une  liste  des  documents  qui  sont  nécessaires  à  ses 
démonstrations?  Nous  tâcherons  d'avoir  ces  documents  et  nous 
verrons  alors  si  M.  Bertillon  peut  faire  sa  démonstration. 

M.  le  Président.  —  Vous  n'allez  pas  encore  recommencer 
à  déposer  des  conclusions  dans  le  même  sens? 

Me  Clemenceau.  —  Ce  n'est  pas  là  un  secret  d'État! 

Nous  avons  ici  un  expert,  et  un  expert  important;  c'est  lui 
qui  a  installé  le  service  anthropométrique  au  Palais  ;  nous  avons, 
je  crois,  le  droit  d*insister  pour  qu'il  donne  des  renseignements. 

M.  Bertillon  est  l'expert  du  Parquet  ;  ce  n'est  pas  un  expert 
choisi  par  nous,  c'est  notre  ennemi  que  nous  avons  fait  citer; 
nous  vous  supplions  de  l'entendre. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  répéterai  toujours  la  même 
chose  :  l'article  52  de  la  loi  de  1881  est  formel. 

Me  Clemenceau.  —  Je  dis,  cette  fois,  qu'il  s'agit  de  papiers 
qui  ne  font  pas  partie  des  dossiers  visés  par  l'arrêt  de  la  Cour. 
Il  est  impossible  que  dans  des  dossiers  mystérieux  visés  par 
l'arrêt  de  la  Cour,  il  y  ait  des  lettres  signées  de  M.  Mathieu 
Dreyfus  qui  soient  relatives  à  un  fusil  de  chasse. 

M.  le  Président. —  Vous  n'êtes  pas  sûr  qu'elles  sont  dans  le 
dossier...  Il  faut  que  nous  sachions  où  elles  sont... 

Me  Clemenceau.  — Aussi  nous  disons  :  monsieur  le  Président 
veut-il  demander  au  témoin  où  sont  les  pièces  qui  lui  paraissent 
nécessaires  à  sa  démonstration? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Sont-ce  des  pièces  qui  fassent 
partie  soit  du  dossier  Dreyfus,  soit  du  dossier  Esterhazy  ? 

M.  Bertillon.  —  Evidemment  du  dossier  Dreyfus. 

M.  le  Président.  —  Font-elles  partie  intégrante  du  dossier  ? 

M.  Bertillon.  —  Je  ne  sais  pas. 

M.  le  Président,  à  Me  Clemenceau.  —  Nous  ne  pouvons 
faire  ouvrir  ni  le  dossier  Dreyfus,  ni  le  dossier  Esterhazy. 

Me  Clemenceau.  —  Si  M.  Bertillon  veut  bien  nous  dire  quelles 
pièces  il  désire,  quand  nous  aurons  ce  renseignement  entre  les 
mains,  nous  déposerons  des  conclusions  pour  obtenir  la  pro- 
duction de  ces  pièces.  Si  elles  ne  sont  pas  dans  les  dossiers 
secrets,  la  Cour  autorisera  la  production. 

M.  le  Président.  —  Mais  nous  ne  savons  pas  où  elles  sont  ! 

M"  Clemenceau.  —  Aussi  je  reviens  toujours  à  ma  question  : 
M.  Bertillon  veut-il  avoir  l'obligeance  de  nous  indiquer  les 
pièces  dont  il  a  besoin  pour  faire  la  démonstration  dont  il  a 
parlé  ? 

M.  le  Président.  —  Et,  alors,  vous  vous  chargez  de  les 
apporter  ? 

Me  Clemenceau.  —  Nous  ferons  notre  possible. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Bertillon,  vous  entendez  la 
question?  Quelles  sont  les  pièces  dont  vous  avez  besoin  pour 
faire  votre  démonstration  '! 

M.  Bertillon.  —  Ce  sont  les  pièces  qui  ont  été  saisies  et  qui 


—  412  — 

m'ont  été  données  comme  pièces  de  conviction,  il  y  a  trois  ans. 

M.  le  Président.  —  Vous  rappelez-vous  quelles  sont  ces 
pièces? 

M.  Bertillon.  —  Elles  portent  une  série  de  numéros,  de 
là  30... 

M.  le  Président.  —  Y  avait  il  des  lettres  de  Mathieu 
Dreyfus  ? 

M.  Bertillon.  —  Il  y  en  avait  trois  ou  quatre. 

Me  Clemenceau.  —  Eh  bien  !  nous  savons  déjà  qu'il  s'agit  de 
trois  ou  quatre  lettres  de  M.  Mathieu  Dreyfus  ;  peut-on  dire  ce 
qu'elles  contenaient? 

M.  le  Président.  —  Et  les  autres? 

M.  Bertillon.  —Ce  sont  des  notes  de  service,  des  brouillons, 
des  minutes...  je  ne  connais  pas  leur  contexte...  des  rapports 
administratifs... 

M.  le  Président.  —  Et  ces  rapports  que  vous  appelez  admi- 
nistratifs, vous  rappelez-vous  s'ils  ont  été  joints  au  dossier 
Dreyfus  ou  s'ils  ont  été  classés  parmi  les  pièces  administra- 
tives? 

M.  Bertillon.  —  Ils  ont  été  joints  à  la  procédure,  c'est 
absolument  certain. 

Me  Labori.  —  Est-ce  au  point  de  vue  des  écritures,  est-ce  au 
point  de  vue  graphique  que  le  témoin  a  besoin  de  ces  pièces 
pour  sa  démonstration? 

M.  Bertillon.  —  C'est  entrer  de  nouveau  dans  le  corps  de 
ma  démonstration;  je  vous  l'ai  dit.  je  la  présenterai  en  entier  ou 
pas  du  tout. 

Me  Labori.  —  11  n'est  pas  possible  que  l'honorable  M.  Ber- 
tillon oublie  qu'il  dépose  ici  devant  la  justice... 

M.  Bertillon.  —  Je  déclare  que  c'est  impossible  ;  et  si  un 
jour  je  puis  faire  cette  démonstration,  vous  vous  rendrez 
compte  qu'en  effet,  j'ai  besoin  des  documents  pour  faire  com- 
prendre... 

M.  le  Président.  —  Nous  sommes  en  matière  d'identité  judi- 
ciaire; il  y  aurait,  d'après  vous,  une  certitude  absolue? 

M.  Bertillon.  —  Je  la  regarde  comme  supérieure  en  certitude 
à  un  signalement  anthropométrique;  c'est  une  démonstration 
spéciale  à  ce  cas  tout  à  fait  spécial. 

M''  Labori.--M.  Bertillon  est  un  homme  fort  intelligent  et  il  est 
impossible  qu'il  se  refuse  à  nous  parler  non  pas  de  la  démons- 
tration qui  nous  occupe,  mais  de  sa  méthode;  c'est  à  ce  point 
de  vue  là  même  que  je  le  questionnerai.  Ici,  je  suis  bien  tran- 
quille; nous  sommes  dans  le  domaine  abstrait  de  la  science,  non 
plus  dans  le  domaine  de  l'affaire  Dreyfus  ou  de  l'affaire  Ester- 
hazy.  Je  lui  demande  s'il  ne  peut  pas  nous  faire  connaître  sa 
méthode,  puisqu'il  est  entendu  que  l'expertise  en  écritures  est 
sans  valeur  quand  elle  est  seule.  Le  témoin  veut-il  nous  dire 
sur  quoi  il  base  son  complément  de  démonstration? 

M.  Bertillon.  —  Je  ne  peux  pas  faire  un  cours  d'expertise  de 


—  413  — 

police  el  d'enquête  ex  abrupto  et  dans  de  pareilles  circons- 
tances.. . 

Me  Labori.  —  Mais,  si  le  témoin  a  besoin  de  se  préparer,  nous 
pourrions  remettre  à  lundi. 

Me  Clemenceau  au  Président).  —  Est-ce  que,  par  hasard,  le 
témoin  aurait  gardé  une  photographie  de  ces  pièces  de  compa- 
raison ? 

M.  le  Président.  —  Auriez-vous  gardé  la  photographie  de 
ces  pièces  de  comparaison  ? 

M.  Bertillon.  —  J'ai  des  photographies,  mais  je  ne  peux 
les  apporter  que  sur  un  ordre  écrit  de  la  Cour,  et  après  en  avoir 
référé  à  mes  chefs. 

M.  le  Président.  —  La  Cour  n'a  pas  à  vous  donner  d'ordre 
écrit,  mais  vous  pouvez  en  référer  à  vos  chefs. 

M.  Bertillon.  —  Mes  chefs  ne  m'autoriseront  pas  sans  en 
référer  au  Ministre  de  la  guerre. 

Me  Labori.  —  Oh  î  alors,  vous  pouvez  être  sur  qu'on  ne  vous 
autorisera  pas . 

Me  Clemenceau.  —  La  question  va  donc  se  poser  ainsi  :  Est- 
ce  que  le  Ministre  de  la  guerre  autorisera  qu'on  verse  au 
débat  des  pièces  qui  condamneront  ses  prétentions? 

M.  le  Président.  —  Laissons  d'abord  M.  Bertillon  s'infor- 
mer s'il  peut  avoir  ces  pièces,  nous  verrons  ensuite  ce  que  nous 
ferons. 

Me  Clemenceau.  — Mais  nous  saurons  que  si  M.  Bertillon  ne 
nous  apporte  pas  ces  pièces,  c'est  qu'on  les  lui  aura  refusées  au 
ministère  de  la  guerre. 

M.  le  Président.  —  Nous    verrons    cela   lundi. 

Monsieur  Bertillon,  vous  aurez  l'obligeance  de  vous  présenter 
au  commencement  de  l'audience. 

L'audience  est  levée. 


SEPTIÈME    AUDIENCE 


AUDIENCE  DU  13  FÉVRIER 


Sommaire.  —  Lettre  de  M.  Le  Provost  de  Launay  et  dépêche  de  M.  Papillaud 
au  sujet  de  la  déposition  de  M.  Jaurès.  —  Déclaration  de  Me  Labori 
relative  à  la  publication  dans  la  Libre  Parole  d'un  article  calomnieux  le 
concernant.  —  Rappel  de  M.  Jaurès.  —  Dépositions  de  MM.  Bertillon 
(suite).  Hubbard.  Yves  Guyot,  Teyssonnières.  —  Confrontation  de 
M.  Teyssonnières  avec  M.  Trarieux.  • —  Dépositions  de  MM.  r.haravay. 
Pelletier.  (ïobert,  Gouart,  Belhomme,  Varinard. 

L'audience  est  ouverte  à  midi  dix  minutes. 


INCIDENT 

Lettre  de  M.  Le  Provost  de  Launay  et  dépêche  de 
M.    Papillaud   au   sujet  de  la  déposition  de   M.  Jaurès 

M.  le  Président.  —  Messieurs  les  jurés,  à  l'audience  de 
samedi,  M.  le  député  Jaurès  a  fait  une  déclaration  dont  il  m'est 
impossible  de  me  rappeler  les  termes  exacts,  mais  dont  voici  à 
peu  près  le  sens  :  Dans  les  bureaux  de  la  Libre  Parole,  M.  le 
commandant  Esterhazy  aurait  dit,  en  parlant  de  l'écriture  du 
bordereau,  que  cette  écriture  ressemblait  étrangement  à  la 
sienne  et  qu'il  se  sentait  perdu.    , 

Yoilà  ce  que  M.  le  député  Jaurès  a  dit  à  l'audience  de 
samedi.  Cette  déclaration  a  été  reproduite  dans  toute  la  presse, 
et  voici  la  lettre  et  la  dépêche  que  j'ai  reçues,  dont  je  dois  vous 
donner  connaissance. 

C'est  d'abord  une  lettre  de  M.  Le  Provost  de  Launay,  séna- 
teur : 

Monsieur  le  Président, 

Je  lis  la  déposition  de  M.  Jaurès. 

M.  Jaurès  doit  se  tromper;  car  M.  Papillaud,  que  j'ai  vu  la  veille 
du  jour  où  il  rencontra  le  commandant  Esterhazy,  et  que  j'ai  revu  le 
lendemain,  m'a  tenu  un  langage  tout  différent. 

Je  suis  prêt  à  en  témoigner. 

Recevez,  etc.. 


—  115  — 

Voici  également  la  dépêche  reçue  de  M.  Papillaud  : 

Beaulieu  (Alpes-Maritimes). 

En  convalescence  ici,  je  lis  déposition  Jaurès  :  ai  déjà  démenti 
dans  Libre  Parole.  Vous  prie,  monsieur  le  Président,  de  bien  vouloir 
excuser  mon  absence  et  donner  au  jury  lecture  de  la  déclaration 
suivante  : 

Jamais  je  n'ai  tenu  les  propos  rapportés  par  Jaurès  ;  jamais  je  n'ai 
entendu  Esterhazy  tenir  pareil  langage.  Un  jour,  Esterhazy  dit 
devant  moi  :  «  On  m'a  cru  perdu  à  cause  «le  la  ressemblance  d'écri- 
ture, si  ressemblance  il  y  a.  Prouverai  que  Dreyfus  a  caïqué  mon 
écriture.  »  Je  vis  Esterhazy  sept  fois  :  jamais  je  ne  lui  ai  entendu  faire 
une  autre  déclaration.  Je  proteste  donc  contre  le  récit  Jaurès  qui 
constitue  un  véritable  faux,  d'autant  plus  blâmable  que,  malade  ici, 
je  ne  peux  pas  me  présenter  devant  la  Cour.  Je  compte  sur  vous, 
monsieur  le  Président,  pour  rétablir  la  vérité  et  vous  prie  d'agréer 
l'assurance  de  mes  sentiments  distingués. 

Maître  Labori,  je  vais  vous  donner  communication  de  ces 
deux  pièces. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  nous  recevons  ces 
pièces  et  nous  ne  nous  plaignons  nullement  qu'elles  soient  ver- 
sées aux  débats.  Je  me  permets  seulement  de  vous  faire  obser- 
ver qu'elles  n'ont  pas  été  notifiées,  et  nous  demandons,  pour  les 
pièces  qui  émaneront  de  nous,  le  même  privilège. 

M.  le  Président.  —  Ce  ne  sont  pas  des  pièces  du  débat. 

Me  Labori.  —  Mais,  si  au  cours  du  débat,  nous  recevons  des 
pièces  de  même  nature,  nous  demandons  à  M.  le  Président  de 
vouloir  bien  en  donner  lecture. 

M.  le  Président.  —  J'en  ai  donné  donné  lecture  en  vertu  de 
mon  pouvoir  discrétionnaire. 

Mc  Labori.  —  C'est,  monsieur  le  Président,  à  votre  pouvoir 
discrétionnaire  que  nous  ferons  appel. 


DÉCLARATION  DE  Me  LABORI 

Relative    à    la    publication    dans   la   «  Libre   Parole  »   d'un 
article  calomnieux  le  concernant. 

M.  le  Président,  à  V huissier  audiencier.  —  Faites  appeler 
le  premier  témoin. 

Me  Labori.  —  Pardon,  monsieur  le  Président,  voulez-vous 
me  donner  un  instant  la  parole  pour  donner  à  MM.  les  jurés 
une  explication  personnelle  que  je  crois  nécessaire? 

Ccertains  journaux  ne  se  contentent  pas  d'attaquer  M.  Emile 
Zola,  d'attaquer  la  défense  elle-même,  par  des  appréciations, 
qu'on  peut  toujours  laisser  passer,  quelque  injurieuses  qu'elles 
soient,  parce  qu'elles  peuvent  s'expliquer,  soit  par  l'erreur,  soit 
par  la  prévention,  soit  même  par  des  passions  malheureuses, 
mais  honorables  et  légitimes  ;  ces  journaux  ont  recours  en  outre 
à  la  publication  de  faits  calomnieux.  Ces  faits  sont  de  nature  à 


—  416  — 

impressionner  MM.  les  jurés  et  je  demande,  sur  ce  point,  à  don- 
ner trois  minutes  d'explications  d'un  ordre  purement  matériel. 

(  M,  le  Président  fait  un  signe  d'assentiment.) 

Messieurs  les  jurés,  la  Libre  Parole  publie  ce  matin  l'entre- 
filet suivant  : 

Un  de  nos  lecteurs  nous  demande  si  nous  connaissons  au  barreau 
de  Paris... 

Et  le  filet  est  sous  la  rubrique  :  «  Le  Défenseur  de  Zola  »  ; 
il  est  donc  impossible  de  se  méprendre  sur  la  portée  de  l'ar- 
ticle : 

un  avocat   d'origine  germanique,  naturalisé   Français,  qui  a 

épousé  une  juive  Anglaise,  et  dont  le  père,  resté  Allemand,  est  pré- 
sentement inspecteur  dans  une  Compagnie  de  chemins  de  fer  d'outre- 
Rhin. 

Et  la  Libre  Parole  continue  : 

Cette  question  vise-t-elle  Me  Labori,  le  théâtral  défenseur  de 
Zola? 

Ce  qui  est  certain,  c'est  que,  comme  tous  ceux  qui,  de  près  ou  de 
loin,  ont  trempé  dans  le  complot  antifrançais,  Me  Labori  a  des  atta- 
ches étrangères. 

Il  a  en  effet  épousé  une  demoiselle  Ockey,  protestante  anglaise, 
après  son  divorce  d'avec  M.  de  Pachmann,  un  Allemand,  si  je  ne  me 
trompe,  dont  elle  a  deux  enfants  que  leur  père  vient  visiter  dans 
leur  nouvelle  famille. 

Je  ne  donne  ce  renseignement  qu'afin  d'établir  que  Me  Labori  a  pu 
subir  des  influences  qui  ne  sont  pas  précisément  nationalistes,  me 
gardant  bien  de  l'imiter  en  faisant  intervenir  des  femmes  qui  n'ont 
rien  à  faire  dans  le  débat. 

Je  ne  me  livrerai,  messieurs  les  jurés,  à  aucun  commentaire. 
Je  répondrai  par  des  faits.  D'autre  part,  comme  je  suis  décidé  à 
ne  me  laisser  arrêter  par  rien  dans  la  tâche  que  j'ai  entreprise, 
et  que  je  m'attends  à  d'autres  attaques,  je  déclare  que  je 
réponds  pour  l'unique  et  dernière  fois. 

Voici  ma  réponse  : 

«  Je  ne  suis  pas  naturalisé  français  ;  je  suis  né  à  Reims  d'un 
père  français.  Ma  femme  n'est  pas  israélite.  M.  de  Pachmann 
vient  si  peu  faire  des  visites  chez  moi,  que  je  n'ai  pas  l'honneur 
de  le  connaître  personnellement.  Il  n'est  pas  Allemand,  il  est 
Russe;  il  est  né  à  Odessa;  son  père  était  professeur  à  l'Univer- 
sité d"Odessa,  son  frère  est  actuellement  conseiller  privé  et 
sénateur  russe  à  Saint-Pétersbourg. 

Mon  père  est  Alsacien  ;  il  est  depuis  quarante-cinq  ans  au 
service  de  la  Compagnie  des  Chemins  de  fer  de  PEst:  il  a  fait 
comme  tel  la  campagne  de  1870  pendant  laquelle  il  a  été  chargé, 
au  camp  de  Ghâlons,  de  rembarquement  de  toutes  les  troupes 
françaises.  En  1871,  il  a  été  délégué  pour  reprendre  à  la  gare  de 


lieims,  des  mains  des  Prussiens,  le  service  des  chemins  de  fer 
français  et  c'est  peut-être  la  période  de  sa  vie  où  il  a  dû  donner 
la  plus  grande  preuve  de  patriotisme,  Depuis,  en  sa  qualité 
d'Inspecteur  principal,  il  est  chargé,  d'accord  avec  les  commis- 
sions militaires,  d'organiser,  pour  le  cas  de  guerre,  la  défense 
nationale  sur  sa  section,  en  ce  qui  concerne  le  service  des 
chemins  de  fer.  Enfin,  il  y  a  sept  ans,  au  mois  de  janvier  1891, 
mon  père  a  été  décoré  de  l'ordre  de  la  Légion  d'honneur,  sur  la 
demande  et  par  l'intermédiaire  du  4e  bureau  de  l'Etat-major  de 
la  guerre,  et  c'est  M.  le  général  de  Boisdeffre  qui  lui  a  annoncé 
sa  décoration  avec  les  félicitations  qu'il  a  cru  devoir  y  joindre. 

Voilà,  messieurs  les  jurés,  ma  réponse  !  je  n'ai  rien  à  ajouter  ; 
je  vous  demande  seulement  d'apprécier,  par  cet  incident,  ce  que 
valent  certaines  attaques  et  certaines  affirmations. 

M.  le  Président,  à  l'huissier  audiencier.  —  Faites  venir  le 
premier  témoin. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président.  M.  Jaurès  demande  à 
être  entendu. 

M.  le  Président,  à  Vhuissier  audiencier.  —  Appelez 
M.  Jaurès. 

RAPPEL  DE  M.  JAURÈS 

M.  Jaurès.  —  Monsieur  le  Président,  je  regrette  plus  que  per- 
sonne que  l'état  de  santé  de  M.  Papillaud  ne  lui  permette  pas 
d  être  ici,  car  j  e  suis  sûr  que  devant  la  netteté  de  mes  affirmations, 
la  précision  de  mes  souvenirs,  il  ne  pourrait  pas  maintenir  une 
minute  sa  dénégation. 

J'affirme  une  fois  de  plus,  sous  la  foi  du  serment,  que 
M.  Papillaud  m'a  déclaré,  à  deux  reprises,  qu'il  avait  entendu 
M.  Esterhazy  lui  dire  :  «  Lorsque  le  journal  le  Matin  a  publié 
le  fac-similé  du  bordereau,. y  e  me  suis  senti  perdu.  »  Je  précise 
les  circonstances  :  Une  fois  M.  Papillaud  me  l'a  dit  au  sortir  de 
la  séance  du  Sénat,  où  M.  Scheurer-Kestner  avait  interpellé. 
Nous  nous  sommes  rencontrés  au  bas  du  grand  escalier  ;  nous 
avons  parlé  du  résultat  de  la  séance  et  nous  avons  été  d'accord 
pour  dire,  qu'en  somme,  malgré  les  apparences,  M.  Scheurer- 
Kestner  avait  obtenu  un  résultat  important,  puisqu'il  avait 
obtenu  que  le  bordereau  serait  officiellement  versé  à  l'en- 
quête. 

Ce  fut  le  point  de  départ,  lorsque  nous  sortîmes  ensemble, 
d'une  conversation  sur  le  bordereau,  au  cours  de  laquelle  Papil- 
laud me  dit  :  «  S'il  n'y  avait  que  le  bordereau,  la  chose  serait  bien- 
tôt jugée  ;  car  je  suis  convaincu  que  le  bordereau  est  d'Esterha/y . 
Je  ne  peux  m'expliquer  que  par  là  le  trouble  qu'il  nous  a  montré, 
alors  que  son  nom  n'avait  jamais  été  prononcé,  qu'il  n'avait  été 
mêlé  en  rien  au  procès  ;  car,  en  voyant  le  fac-similé  du  journal 
le  Matin,  il  s'était  senti  perdu.  » 

(ne  autre  fois,  à  la  Chambre,  dans  la  salle  des  Pas-Perdus, 
j'ai  abordé  M.  Papillaud  dans  un  groupe  très  nombreux  de  jour- 

14 


—  418  — 

nalisles  et,  alors,  je  lui  ai  dit:  «  Comment  pouvez-vous  encore 
marcher  derrière  cet  homme,  après  la  publication  des  lettres  du 
Figaro*!  »  Il  m'a  répondu:  «  Nous  pouvons  d'autant  moins 
marcher  derrière  lui  que,  lorsqu'il  est  venu  à  la  Libre  Parole, 
il  a  manifesté  un  trouble  singulier  en  voyant  le  bordereau  du 
Ma  Ht'  :  il  s'était  senti  perdu  .A  partir  de  ce  moment-là,  moi  qui 
étais  et  qui  reste  convaincu  de  la  culpabilité  de  Dreyfus,  j'ai  dit 
à  mes  amis  de  \&Lïbre  Parole  :  «  En  tout  cas,  nous  ne  marchons 
pas  derrière  Esterhazy.  » 

Voilà,  messieurs,  des  affirmations  précises  et,  monsieur  le 
Président,  puisque  je  n'étais  pas  là  tout  à  l'heure  au  moment 
où  il  a  été  donné  connaissance  du  télégramme  de  M.  Papillaud, 
il  me  sera  permis  de  faire  remarquer  à  MM.  les  jurés  dans 
quelles  conditions  singulières  ce  démenti  a  été  obtenu.  Pour 
faciliter  à  M.  Papillaud  le  démenti  de  sa  déclaration,  on  lui  a 
télégraphié  une  version  inexacte  de  ma  déposition.  La  Libre 
Parole  reproduit  ce  matin  le  télégramme  qu'on  a  envoyé  à 
M.  Papillaud  ;  or,  dans  ce  télégramme,  il  est  dit  que  j'ai  affirmé 
que  M.  Esterhazy  avait  déclaré  à  Papillaud:  Je  me  sens  perdu. 
Ce  n'est  pas  là  ce  que  j'ai  dit.  J'ai  répété  un  propos  exact  et  qui 
est  beaucoup  plus  grave,  à  savoir  que,  quinze  mois  avant,  en 
voyant  le  fac-similé  du  bordereau,  Esterhazy  s'était  senti 
perdu. 

Je  m'étonne  qu'on  ait  pu  obtenir  ce  désaveu  de  M.  Papillaud. 
à  moins  qu'on  ait  dénaturé  le  sens  et  le  texte  des  paroles  que 
je  lui  avais  prêtées  :  je  m'en  étonne  d'autant  plus  que  tous  les 
journaux,  à  l'exception  de  la  Libre  Parole,  ont  répété  exacte- 
ment ma  déposition,  et  il  est  surprenant  que,  seule,  elle  ne  l'ait 
pas  reproduite  exactement,  et  c'est  précisément  le  journal  qui 
était  directement  intéressé  dans  l'incident. 

Mais  je  comprends  très  bien  l'intérêt  qu'on  a  à  nier  le  propos 
qui  m'a  été  tenu  ;  on  y  a  un  double  intérêt  :  c'est  d'abord  qu'il 
est  d'une  gravité  extrême  en  soi,  comme  indice  moral  de  l'état 
d'esprit  de  M.  Esterhazy  il  y  a  quinze  mois,  et  ensuite,  c'est 
qu'il  démontre,  contrairement  à  l'allégation  de  M.  le  général  de 
Pellieux,  qu'entre  le  fac-similé  du  bordereau  sur  lequel  certai- 
nes expertises  ont  été  faites,  et  le  bordereau  lui-même,  il  n'y  a 
pas  la  différence  qu'il  a  dit  et  la  preuve,  c'est  que  M.  Esterhazy, 
à  l'audience  publique  du  Conseil  de  guerre  à  laquelle  j'ai  as- 
sisté, reconnaissait  une  ressemblance  frappante  de  son  écri- 
ture avec  celle  du  bordereau,  et  auparavant  avait  reconnu  la 
même  ressemblance  de  son  écriture  avec  celle  du  fac-similé  du 
bordereau  ;  il  n'y  a  donc  pas,  entre  le  fac-similé  et  le  borde- 
reau, de  différence. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Jaurès,  vous  n'étiez  pas  là 
lorsque  j'ai  donné  lecture  de  la  dépêche  ? 

M.  Jaurès.  —  Non,  monsieur  le  Président,  mais  j'ai  supposé 
que  c'était  un  texte  analogue  à  celui  de  la  Libre  Parole. 

M.  le  Président,  —  Je  vais  vous  en  donner  lecture. . .,  c'est 
une  dépêche  que  j'ai  reçue  hier. 


--  'i  10  — 

(M.  le  Président  donne  à.  nouveau  lecture  de  la  dépêche  de 
M.  PapilUiud.) 

M.  Jaurès.  —  Monsieur  le  Président,  je  répète  à  nouveau, 
avec  les  circonstances  les  plus  précises,  que  je  confirme  de  la 
manière  la  plus  absolue  les  deux  affirmations  de  ma  déposi- 
tion ;  j'ajoute  que  dans  les  controverses  entre  amis,  —  car  depuis 
bien  des  semaines  les  amis  les  plus  intimes  sont  divisés,  et  il  y  a 
de  mes  amis  qui  n'éprouvent  pas,  sur  le  cas  de  M.  Esterhazy  et 
sur  la  conduite  du  procès,  le  même  sentiment  que  moi,  ---  je  me 
suis  souvent  servi  auprès  d'eux,  notamment  auprès  de  mes 
amis  du  journal  La  Jjépèc/te,  qui  n'ont  pas  sur  l'affaire  les 
mêmes  conceptions  que  moi,  je  me  suis  servi  des  affirmations 
très  précises  qu'avait  faites  M.  Papillaud. 

Je  répète  à  nouveau  que  je  confirme  de  la  manière  la  plus 
absolue,  la  plus  nette,  la  plus  ferme  et  la  plus  précise,  ma 
déposition  d'avant-hier. 

J'ajoute  que  cette  question  a  suscité,  entre  les  amis  les  plus 
intimes,  bien  des  controverses  qui  les  ont  divisés.  J'avais  des 
amis  qui  n'avaient  pas  le  même  sentiment  que  moi  sur  le  cas 
du  commandant  Esterhazy  et  je  me  suis  souvent  servi,  dans  la 
discussion,  auprès  d'eux,  du  récit  que  m'avait  fait  M.  Pa- 
pillaud. 

M.  le  Président,  à  l'huissier  audiencier.  --  Faites  venir 
M.  Bertillon. 

DÉPOSITION  DE  M     BERTILLON 

(Suite) 

M.  le  Président.  —  Témoin,  avez-vous  pu  obtenir  les  pièces 
dont  vous  nous  avez  parlé,  au  ministère  de  la  guerre  ? 

M.  Bertillon.  —  Non. 

Me  Labori.  —  J'aurais  diverses  questions  à  poser  au  témoin. 

Me  Clemenceau.  —  Est-ce  que  nous  ne  pourrions  pas  avoir 
plus  de  détails  sur  la  non-obtention  de  ces  pièces  ?  Je  voudrais 
([ue  M.  Bertillon  nous  fit  connaître  dans  quelles  conditions  il 
les  a  demandées  et  dans  quelles  conditions  on  les  lui  a  refu- 
sées. 

M.  Bertillon.  —Je  reste  sur  le  terrain  de  ma  dernière  dépo- 
sition. 

M.  le  Président.  —  Témoin,  Me  Clemenceau  vous  demande 
comment  vous  avez  demandé  ces  pièces  et  comment  on  vous  les 
a  refusées!  (A  M"  Clemenceau.)  C'est  bien  la  question? 

M"  Clemenceau.  —  Oui. 

M.  Bertillon.  —Ces  pièces  sont  la  propriété  du  ministère  de 
la  guerre.  Ouand  j'ai  agi  en  1894,  ce  n'est  pas  comme  fonction- 
naire, c'est  comme  expert,  c'est-à-dire  comme  un  particulier. 
Ces  pièces  ont  été  payées  800  francs  par  le  ministère  de  la 
guerre.  J'ai  versé  cette  somme  à  la  caisse  municipale,  attendu 


', 


•0 


que  ces  pièces  avaient  été  faites  avec  les  produits  de  mon  labo- 
ratoire. Ces  documents  restent  donc  la  propriété  du  ministère 
de  la  guerre;  j'en  suis  détenteur  par  occasion.  En  réalité,  j'au- 
rais dû  les  déposer  au  greffe  du  ministère  de  la  guerre. 

Je  ne  suis  qu'un  témoin,  je  ne  suis  pas  chargé  de  faire  les 
commissions. 

M0'  Clemenceau.  —  J'ai  écouté  avec  plaisir  les  explications 
du  témoin.  M.  Bertillon  nous  a  dit  avant-hier  soir  qu'il  ne  pou 
vait  pas  nous  produire  les  pièces  et  les  apporter  sans  l'autori- 
sation de  ses  supérieurs  hiérarchiques.  Il  a  ajouté  alors  :  «  Mes 
supérieurs  sont  le  Préfet  de  police  et  le  Ministre  de  la  guerre.  » 
Ce  point  était  important;  car  c'est  le  Ministre  de  la  guerre  qui 
nous  poursuit  dans  le  procès  actuel.  C'est  alors  que  M.  le  Pré- 
sident a  dit  au  témoin  :  «  Voulez-vous,  d'ici  à  lundi,  demander 
à  vos  supérieurs  l'autorisation  d'apporter  ces  pièces  et  vous 
nous  répondrez.  » 

Aujourd'hui,  M.  Bertillon  nous  dit  qu'il  n'a  pas  obtenu  ces 
pièces.  Je  lui  demande,  vu  la  gravité  de  la  situation,  de  nous 
faire  savoir  dans  quelles  conditions  il  les  a  demandées,  et  dans 
quelles  conditions  elles  lui  ont  été  refusées. 

M.  Bertillon.  —  J'ai  répondu  à  cette  question. 
Me  Clemenceau.  —  Non.  Je  la  répéterai. 
Pour  demander  ces  pièces,  M.  Bertillon  a  dû  matériellement 
faire  quelque  démarche  ;  il  s'est  rendu  chez  le  Ministre  de  la 
guerre  et  a  dû  parler  à  quelqu'un  qui  lui  a  répondu  quelque 
chose.  Je  demande  dans  quelles  conditions  il  s'est  rendu  chez 
le  Préfet  de  police,  ce  qu'il  a  dit  au  Préfet  de  police  et  ce  que 
le  Préfet  de  police  lui  a  répondu.  Je  lui  demande  dans  quelles 
conditions  il  s'est  rendu  ensuite  chez  le  général  Billot,  s'il  a  vu 
le  général  Billot,  ce  qu'il  a  dit  au  général  et  ce  que  celui-ci  lui 
a  répondu  ?  Est-ce  que  M.  Bertillon  comprend  ? 

M.  Bertillon.  — Je  crois  avoir  expliqué  suffisamment  que 
j'ai  agi  comme  particulier  vis-à-vis  du  ministère  de  la  guerre. 
Me  Clemenceau.  — Vous  ne  répondez  pas  à  ma  question. 
M.  le  Président.  —  On  vous  demande  quelles  sont  les  dé- 
marches que  vous  avez  pu  faire  pour  obtenir  les  pièces  dont  il 
avait  été  question  samedi,  et  que  vous  demandiez  pour  pouvoir 
faire  votre  déposition  ? 

M.  Bertillon.  —  J'ai  réfléchi  à  la  situation  et  je  me  suis 
rendu  compte  que  ces  clichés  étaient  la  propriété  du  ministère 
de  la  guerre. 

M°  Clemenceau,  —  Alors,  contrairement  à  ce  que  le  témoiu 
a  affirmé  tout  à  l'heure,   on  ne   lui  a  pas  défendu  de  produire 
ces  pièces? 
M.  I>ehtillon.  —  On  ne  m'a  rien  défendu  du  tout. 
Me  Clemenceau.  —  Alors,  le  témoin  n'a  vu  personne? 
M.  Bertillon.     -  Je  n'ai  vu  personne.  J'ai  consulté  la  situa- 
tion. 

Me  Clémenceal.  —  Alors,  le  témoin,  contrairement  à  ce  qu'il 


—  421  — 

avait  dit,  au  lieu  de  consulter  ie  Préfet  de  police  et   le  Ministre 
de  la  guerre,  a  consulté....  la  situation*! 

M.  Bertillon.  —  Je  ne  suis  pas  le  subordonné  du  Ministre 
de  la  guerre,  je  suis  le  subordonna'  du  Préfet  de  police.  Mais 
quand  j'agis  comme  expert,  je  n'ai  à  consulter  personne  ;  c'était 
même  mon  devoir  de  ne  consulter  personne.  J'ai  ici  des  clichés, 
le  Ministre  de  la  guerre  peut  venir  les  chercher;  mais  je  ne  suis 
pas  sous  ses  ordres  et  ce  n'est  pas  à  moi  de  les  lui  porter. 

Me  Clemenceau.  —  Je  m'en  tiens  aux  affirmations  que  le 
témoin  a  produites  à  cette  barre.  Dans  sa  déposition  précé- 
dente, qui  a  été  fidèlement  reproduite  par  la  sténographie, 
M  Bertillon  a  dit,  samedi  soir,  à  cinq  heures  moins  cinq  mi- 
nutes :  «  Je  ne  puis  pas  apporter  à  la  barre  les  pièces  qu'on  me 
demande,  parce  que  je  n'ai  pas  l'autorisation  de  mes  chefs  hié- 
rarchiques. » 

M.  Bertillon.  —  Je  n'ai  pas  dit  que  je  n'avais  pas  l'autori- 
sation de  mes  chefs. 

Me  Clemenceau.  —  Je  m'en  rapporte  à  la  sténographie.  Le 
témoin  se  rappelle-t-il  avoir  ajouté  :  «  Je  demanderai  L'autorisa- 
tion à  mes  chefs  hiérarchiques,  le  Préfet  de  police  et  le  Ministre 
de  la  guerre  ?  » 

M.  Bertillon.  —  J'ai  dit  que  j'en  référerais  à  mes  chefs, 
mais  un  moment  de  réflexion  m'a  montré  que  j'étais  dans  l'er- 
reur ;  je  n'ai  pas  à  référer  à  mes  supérieurs  de  faits  qui  me 
regardent  personnellement,  surtout  quand  j'opère  comme 
témoin.  C'est  contraire  à  ce  que  je  devais  faire. 

M.  le  Président.  —  (Test  la  réponse  à  votre  question,  maître 
Clemenceau. 

Me  Clemenceau.  —  Pas  du  tout,  et  vous  l'allez  voir. 

Samedi,  le  témoin  nous  a  dit  qu'il  allait  en  référer  à  ses  chefs 
hiérarchiques,  et  alors  M.  le  Président  a  levé  l'audience  en  di- 
sant :  «  Lundi,  M.  Bertillon  nous  dira  si  ses  chefs  l'ont  autorisé 
à  apporter  les  documents  »  Or,  au  début  de  cette  audience, 
quand  on  a  dit  :  «  Monsieur  Bertillon,  avez-vous  été  autorisé  à 
apporter  les  pièces  en  question?»  M.  Bertillon  a  répondu: 
«  Non.  »  Les  débats  allaient  continuer  quand  je  suis  intervenu. 
Il  en  résulte  donc  que  M.  Bertillon  a  répondu  :  «^Non  »,  etque  ce 
non  voulait  dire,  étant  données  les  paroles  échangées  samedi 
soir  :  «  Je  n'ai  pas  apporté  ces  pièces,  parce  que  M  le  Ministre 
de  la  guerre  ne  me  l'a  pas  permis.  »  Ainsi,  au  lieu  de  consulter 
le  Préfet  de  police  et  le  Ministre  de  la  guerre,  comme  les  affir- 
mations de  M.  Bertillon  devaient  nous  le  faire  croire,  il  reste 
acquis  qu'après  avoir  affirmé  qu'il  les  consulterait,  M.  Bertil- 
lon a  simplement  consulté  ce  qu'il  appelle...  la  situation.  Ce 
n'est  pas  la  même  chose. 

M.  le  Président.  —  M.  Bertillon  vient  de  vous  répondre 
qu'il  a  réfléchi  et  qu'il  avait  cru  qu'il  ne  devait  pas  demander 
cette  autorisation. 

M.  Bertillon.  —  Je  crois  être  sûr  de  ne  pas  avoir  dit  que  je 
demanderais  l'autorisation;  j'ai  dit  que  j'en  référerais  au  sortir 


de  cette  audience  :  mais  j'ai  réfléchi  et  je  me  suis  dit  :  Je  n'ai 
pas  à  référer  de  choses  qui  ne  regardent  que  moi.  C'est  au  Mi- 
nistre de  la  guerre  à  me  retirer  ses  clichés. 

Me  Glémengeau.  — Je  ne  tire  pas  de  conclusions,  je  veux 
seulement  constater  des  faits.  Quand  M.  Bertillon  nous  a  pro- 
posé samedi  de  consulter  ses  supérieurs  hiérarchiques,  la 
défense  a  fait  remarquer  combien  il  était  curieux  qu'on  consul- 
tât, sur  une  question  intéressant  la  défense,  le  Ministre  de  la 
guerre  qui  nous  poursuit  dans  ce  procès.  Aujourd'hui,  M.  Bertil- 
lon  nous  a  dit  qu'il  avait  réfléchi  et  qu'il  n'avait  pas  vu  le 
Ministre  de  la  guerre. 

M.  le  Président. — Je  n'ai  pas  à  apprécier  la  réponse  do 
M.  Bertillon. 

M"  Clemenceau.  —  Je  n'apprécie  pas  non  plus,  monsieur  le 
Président.  Je  constate,  voilà  tout! 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Avez-vous  d'autres  ques- 
tions à  poser  au  témoin  ? 

Me  Labori.  —  J'en  ai  beaucoup.  Puisque  nous  ne  pouvons  pas 
obtenir  de  M.  Bertillon  spontanément  des  explications,  je  vais 
essayer  de  lui  poser  des  questions  successives  qui  nous  appor- 
teront, non  pas  la  lumière  complète,  mais  la  lumière  partielle,  à 
laquelle  il  faut  se  résigner  dans  cette  affaire. 

Monsieur  le  Président,  voulez-vous  demander  à  M.  Bertillon, 
après  en  avoir  pris  connaissance  vous-même,  si  le  petit  travail 
que  je  vais  lui  montrer  est,  cette  fois,  la  représentation  exacte 
des  bastions,  retranchements  et  lignes  de  bataille  qu'il  a  pré- 
sentés au  Conseil  de  guerre  après  son  expertise  en  écritures? 
Me  Labori  présente  au  Président  un  nouveau  fac-similé  du 
diagramme  qui  est  reproduit,  tome  II,  aux  Annexes.) 

M.  le  Président.  — Maître  Labori,  voulez -vous  nous  expli- 
quer ce  que  c'est  que  cette  pièce  ? 

M*'  Labori.  —  J'ai  remis,  à  l'audience  d"avant-hier,  un  petit 
travail  à  M.  Bertillon. 

M.  le  Président.  —  Voulez-vous  nous  expliquer  en  quoi 
consiste  ce  travail,  maître  Labori  ? 

Me  Labori.  — G"est  l'explication  à  laquelle  je  voudrais  arri- 
ver. J'en  ai  seulement  deux  exemplaires,  je  voudrais  les  faire 
passer  à  MM.  les  jurés  en  demandant  que  l'un  des  deux  me 
soit  retourné  après  examen,  parce  que  je  n'en  ai  pas  d'autre. 

Je  dis  maintenant  ce  que  c*est  :  samedi  dernier,  j"ai  eu  l'hon- 
neur de  faire  passer  sous  les  yeux  de  M.  Bertillon  un  petit 
dessin  que  M.  Bertillon  a  reconnu  comme  exact  au  point  de  vue 
de  l'aspect  général,  mais  dont  il  a  contesté  l'exactitude  au  point 
de  vue  des  détails;  on  aurait  oublié  certains  points  et  certaines 
écritures.  Or,  j'ai  pu,  par  une  bonne  fortune,  me  procurer  pour 
l'audience  d'aujourd'hui  un  dessin  qui  est,  m'affirme-t  on,  le 
dessin  exact,  même  comme  dimensions,  de  la  pièce  qui  a  servi 
à  M.  Bertillon  pour  la  démonstration  de  ses  conclusions  dans 
son  expertise. 

M.  le  Président.  —  Voulez-vous  avoir  l'obligeance,  maître 


123 


Labori,  de  remettre  ces  deux  exemplaires   à  MM.  les   jurés? 
N'en  avez-vous  pas  un  troisième? 

M0  Labori.  —  Je  n'en  ai  que  deux,  monsieur  le  Président.  Je 
voudrais  demander  à  M.  Bertillon  si  ce  petit  travail  lui  paraît 
à  la  fois  exact  et  complet? 

M.  Bertillon  à  M*  Labori.  —  Quelle  question  me  posez- 
vous?  {Rumeurs.) 

Me  Labori.  —  Je  demande  si  ce  petit  travail  émane  bien  de 
M.  Bertillon,  je  veux  dire  l'original,  car  bien  entendu  mes  deux 
exemplaires  ne  sont  pas  l'original  même;  et  je  demande  à 
M.  Bertillon  s'ils  sont  exacts  et  complets? 

M.  le  Président.  —  Témoin,  reconnaissez-vous  avoir  tait  ce 
travail? 

M.  Bertillon.  —  Ce  travail  se  réfère  à  ma  déposition  de 
189 i  dans  l'affaire  Dreyfus. 

Me  Clemenceau.  —  Quelle  est  la  conclusion  que  le  témoin  en 
tire  ? 

M.  Bertillon.  —  Je  reconnais  que  j'ai  eu  tort,  samedi,  de  me 
laisser  entraîner  sur  ce  terrain.  {Bru if.)  Mais  j'ajouterai  un 
mot,  si  monsieur  le  Président  le  permet,  pour  trancher  cette 
question.  C'est  que  le  point  que  j'avais  signalé  continue  à  man- 
quer. 

Je  suis  bien  décidé  à  l'avenir  à  m'abriter  derrière  l'arrêt  de 
la  Cour  qui  interdit  de  parler  de  l'affaire  Dreyfus. 

Me  Labori.  —  Je  suis  bien  décidé,  comme  défenseur,  à  deman- 
der qu'on  observe  l'arrêt  de  la  Cour  complètement  ou  pas  du 
tout. 

Moi,  j'affirme  que  ceci  est  le  calque  exact  de  ce  qui  a  servi  à 
M.  Bertillon  en  1894.  M.  Bertillon  aura  beau  affirmer  le  con- 
traire ici,  s'il  n'apporte  qu'une  affirmation,  je  la  conteste  et 
j'attends  des  explications  de  détail.  J'affirme,  et  j'ai  des  rai- 
sons pour  cela. 

Me  Clemenceau.  —  Ce  sont  des  questions  de  principe  que 
nous  discutons  ;  il  faudrait  pourtant  savoir  si  le  témoin  entend 
s'abriter  pour  se  taire  derrière  un  arrêt  de  la  Cour.  M.  le  Prési- 
dent voudrait-il  demander  au  témoin  si  c'est  la  situation  qu'il 
a  consultée  hier  soir  qui  lui  a  donné  l'idée  de  s'abriter  aujour- 
d'hui derrière  un  arrêt  de  la  Cour  ?  Je  crois  que  ma  question 
est  claire. 

M.  le  Président.  —  Il  est  difficile  que  le  témoin  réponde, 
puisqu'il  dit:  «  Je  m'abrite  derrière  un  arrêt  de  la  Cour.  » 

Me  Clemenceau.  —  C'est  une  explication  que  je  demande. 
Quelle  est  la  situation  qui  a  conseillé  au  témoin  de  change] 
d'attitude?  M.  Bertillon  n'a  vu  ni  le  Ministre  de  la  guerre  ni  le 
Préfet  de  police  :  il  nous  dit  qu'il  a  consulté  une  situation. 
Nous  demandons  comment  cette  situation  lui  a  conseillé  de  se 
refuser  à  parler  aujourd'hui  des  choses  dont  il  nous  avait  entre- 
tenu avant-hier  soir.  Ma  question  est  claire  et  M.  Bertillon  doit 
la  comprendre. 

M.  Bertillon.  —  Le  défenseur  comprendra  que,  dans  ma 


m  — 

situation  personnelle,  après  avoir  été  mêlé  à  l'affaire  si  grave 
de  1894,  j'éprouve  de  temps  en  temps  des  bouillonnements  inté- 
rieurs et  que  ma  situation  est  pénible  et  embêtante! 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  vient  de  dire  que  sa  situation 
est  embêtante  ;  le  mot  est  à  retenir. 

M.  Bertillon.  —  Je  vous  demande  pardon  pour  l'expression. 

Me  Clemenceau.  —  Elle  ne  me  gêne  pas  ;  j'en  comprends  le 
sens.  M.  Bertillon  veut  dire  qu'il  est  fonctionnaire  et  que, 
comme  tel,  il  y  a  des  choses  dont  il  ne  peut  librement  parler. 

M.  Bertillox.  —  Ce  n'est  pas  cela  du  tout. 

Me  Clemenceau.  —  Alors,  je  demande  l'explication  du  mot 
«embêtante»;  ce  mot  est  aux  débats  et  je  le  retiens.  Il  faut 
s'expliquer,  car  la  question  est  très  grosse. 

M.  le  Président.  —  Mettons  que  le  témoin  ne  veut  pas 
parler. 

M.  Bertillon  (avec  colère).  —  Je  ne  brûle  que  d'une  chose, 
c'est  de  faire  connaître  ma  déposition  !  Mais  j"ai  mille  obstacles 
qui  s'y  opposent  ;  je  suis  tourmenté  tous  les  jours  par  mille  ma- 
chines ;  alors,  de  temps  en  temps,  la  digue  se  rompt,  sapristi  !! 

M.  le  Président.  —  Vous  voyez  que  le  témoin  ne  veut  pas 
parler. 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  vous  voudrez  bien 
accorder  au  témoin  vingt  minutes  pour  s'expliquer  sur  son 
schéma,  après  avoir  reconnu  que  vous  êtes  plus  à  même  que 
M.  Bertillon  d'apprécier  la  portée  des  arrêts  de  la  Cour. 

M.  le  Président.  —  La  voici  :  Y  a-t-il  une  ressemblance 
quelconque  entre  l'écriture  du  bordereau  et  l'écriture  du  com- 
mandant Esterhazy  ?  Je  ne  puis  pas  sortir  de  là. 

M°  Clemenceau.  —  M.  Bertillon  ayant  dit  avant -hier  :  «  Je 
vais  prouver  que  le  bordereau  ne  peut  pas  avoir  été  écrit  par 
une  autre  personne  que  Dreyfus»,  si  M.  Bertillon  fait  cette 
démonstration,  nous  avons,  a  contrario,  la  vérité  sur  les  ques- 
tions posées  dans  ce  procès. 

M.  le  Président.  —  M.  Bertillon  vous  a  répondu  qu'il  n'avait 
pas  les  pièces  et  qu'il  était  impossible  pour  lui  de  faire  cette 
démonstration. 

Maître  Labori,  avez-vous   une   autre   question  à  poser  ? 

Me  Labori.  —  Oui.  Je  crois  que  M.  Bertillon,  sij'ai  bie  n  com- 
pris ses  explications,  a  les  pièces. 

Voulez-vous  être  assez  bon,  monsieur  le  Président,  pour  lui 
demander  s'il  a  les  pièces  à  sa  disposition  ? 

M.  Bertillon.  —  Quelles  pièces?  (Murmures.) 

M.  le  Président.  —  M.  Bertillon  avait  demandé  la  photo- 
graphie, non  seulement  des  pièces,  mais  des  lettres. 

Me  Labori.  —  Je  croyais  que  c'était  simplement  la  photo- 
graphie du  bordereau. 

M.  Bertillon.  —  Non. 

Me Labori.  —  SI  je  le  comprends  bien,  les  pièces  dont  parle 
M.  Bertillon  sont  les  photographies  des  pièces  de  comparaison 
des  écritures. 


—  425  — 

M.  Bertillon.  —  Monsieur  le  Président,  je  n'ai  pas  saisi. 
(Nouveaux  mwmures.) 

M.  le  Président.  — Monsieur  Bertillon,  avez-vous  les  pho- 
tographies des  lettres  qui  ont  servi  de  "pièces  de  comparaison  ? 

M.  Bertillon.  —  Dans  quelle  affaire? 

M.  le  Président.  —  Dans  la  première,  puisque  vous  avez 
déclaré  que  vous  ne  vous  étiez  pas  occupé  de  la  seconde. 

M.  Bertillon.  —Dans  l'affaire  de  l'ex-capitaine  Dreyfus? 
Je  croyais  que  cette  affaire  ne  devait  pas  être  traitée  ici  ? 

M.  le  Président.  —  On  vous  demande  si  vous  avez  des 
pièces  ? 

M.  Bertillon.  —  C'est  reparler  de  cette  affaire.  Moi,  j'en  ai 
en  dépôt  ;  seulement,  elles  appartiennent  au  ministère  de  la 
guerre.  Je  ne  lésai  pas  toutes,  mais  j'en  ai  suffisamment.  Du 
reste,  elles  devraient  être  au  greffe  du  ministère  de  la  guerre. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  voulez-vous  me  per- 
mettre de  demander  au  témoin  comment  il  se  fait  que,  comme 
tant  d'autres,  il  ne  s'aperçoive  de  l'obligation  de  garder 
le  silence  sur  ] "affaire  Dreyfus  que  devant  la  justice,  et  qu'on 
trouve  dans  les  journaux  le  récit  détaillé  d'interviews  aux- 
quelles il  s'est  prêté  sur  l'affaire  Dreyfus? 

M.  le  Président.  —  Témoin,  vous  avez  bien  compris  la  ques- 
tion? 

M.  Bertillon.  —  En  fait  d'interviews  dans  les  journaux 
relatives  à  l'affaire  Dreyfus,  on  n'en  trouvera  pas  beaucoup  de 
moi  ;  j'ai  reçu  beaucoup  de  reporters  et  j'en  ai  congédié  autant. 

Me  Labori.  —  Je  vais  soumettre  à  l'honorable  témoin  une 
seule  interview,  où  nous  allons  trouver  d'importants  renseigne- 
ments. 

M.  Bertillon.  —  On  m'a  prêté  énormément  de  propos  qui  ne 
sont  pas  exacts. 

Me  Labori.  —  Voici  d'abord  Y  Echo  de  Paris  du  3  décembre 
1897.  Je  ne  veux  pas  vous  lire  toute  l'interview,  ce  serait  trop 
long,  mais  seulement  une  partie:  elle  est  intitulée:  «Grave 
déclaration  de  M.  Bertillon.  »  Ce  n'est  pas,  à  proprement  par- 
ler, une  interview,  mais  la  Cour  va  voir  que  les  renseignements 
émanent  de  M.  Bertillon  : 

ren- 
minutes 

que   la 

culpabilité  de  l'ex-capitaine  ne  faisait  pour  lui  aucun  doute.  Pt  que  le 
bordereau  n'était  pas  la  seule  pièce  importante  du  procès.  D'ailleurs, 
M.  Bertillon  aurait  dit  :  «  Tant  que  je  n'ai  eu  connaissance  que  du 
bordereau,  j'ai  déconseillé  les  poursuites.  » 

Puis,  écoutez  bien  ceci,  messieurs  les  jurés,  et  vous  verrez 
si  cela  peut  émaner  d'un  autre  que  de  M.  Bertillon  : 

C'est  une  pièce  importante  saisie  dans  le  buvard  de  M.  Mathieu 
Dreyfus  qui  a  achevé  de  me  convaincre. 


—  i26  - 

M.  Bertillon  a-t-il  dit  cela  ? 

M.  Bertillon.  —Autant  de  mots,  autant  d'inexactitudes; 
mais  pour  les  rectifier,  il  me  faudrait  entrer  dans  l'affaire  de 

1894. 

D'ailleurs,  est-ce  qu'on  m'a  jamais  consulté  pour  faire  le 
procès  de  Dreyfus  '/Enfin,  je  ne  veux  pas  entrer  dans  l'affaire 
Dreyfus! 

Me  Labori.  —  Ceci  ne  peut  être  une  inexactitude  :  «  La  pièce 
importante  qui  a  achevé  de  me  convaincre  a  été  une  pièce  saisie 
dans  le  buvard  de  M.  Mathieu  Dreyfus.  »  M.  Bertillon  nous  a 
dit  cela  lui-même. 

Puis,  un  rédacteur  du  Soir  s'est  rendu  chez  M.  Bertillon. 
Suit  une  sorte  d'interview  et  vous  allez  retrouver  les  paroles 
de  M.  Bertillon.  M.  Bertillon  dit  ceci  : 

Evidemment,  ce  que  j'ai  dit  n'a  pas  été  caché,  mais  le  propos  n'est 
pas  fidèlement  rapporté  :  ce  n'est  pas  dans  le  buvard  de  M.  Mathieu 
Dreyfus  qu'une  pièce  a  été  saisie,  mais  dans  celui  d'Alfred  Dreyfus 
lui-même.  Quant  à  vous  en  dire  plus  long,  je  ne  le  puis,  tout  cela 
regarde  le  Ministre  de  la  guerre  ;  c'est  à  lui  seul  qu'il  appartient  de 
donner  des  éclaircissements  s'il  le  juge  utile.  Soyez  tranquille,  vous 
n'avez  qu'à  attendre,  tout  cela  viendra  à  son  heure.  M.  Bertillon  s'est 
décidé  alors  à  nous  faire  la  déclaration  suivante  : 

Xous  allons  retrouver  les  paroles  mêmes  du  témoin. 

(M.  Bertillon  fait  des  gestes  cV impatience.) 

Ce  serait  beaucoup  trop  long  à  vous  expliquer  et  cela  ne  peut  se 
faire  dans  une  conversation  —  continua  M.  Bertillon.  Pour  que  vous 
compreniez  bien  la  chose,  il  faudrait  vous  lire  la  déposition  que  j'ai 
faite  devant  le  Conseil  de  guerre.  Par  cette  déposition,  j'ai  démontré 
d'une  façon  irréfutable,  avec  de  petits  croquis  que  les  juges  ont  vus, 
la  culpabilité  de  Dreyfus  et  cela,  par  une  suite  de  raisonnements  et  de 
déductions  qui  m'ont  conduit  à  des  preuves  matérielles  indiscutables. 
Il  faudrait  plus  de  deux  longues  colonnes  pour  reproduire  ma  dépo- 
sition, et,  le  jour  où  j'y  serai  autorisé,  je  suis  prêt  à  la  publier. 

Messieurs,  je  regrette  de  constater  que  le  témoin  en  dit  trop 
ou  trop  peu,  et  je  fais  remarquer  très  respectueusement  —  en 
ceci  j'explique  ma  question  —  qu'il  nous  est  difficile  d'admettre 
que  M.  Bertillon,  avec  tant  d'autres,  et  après  tant  d'autres, 
vienne  dire  ici  :  «  Je  suis  sûr  de  la  culpabilité  de  Dreyfus  », 
et  se  refuse  ensuite  à  répondre  aux  questions.  Qu'est-ce  qu'il 
fait  donc,  en  parlant  ainsi,  des  arrêts  de  la  Cour  et  même  des 
observations  de  M.  le  Président,  qui  défend  déparier  de  l'affaire 
Dreyfus  ?  Au  contraire,  quand  on  lui  pose  une  question  sur  un 
point  aussi  important  que  celui  de  l'expertise,  M.  Bertillon 
ne  veut  pas  y  répondre  ! 

J'ajoute  qu'il  est  impossible  de  nous  interdire  ici  la  discus- 
sion des  expertises.  11  y  a  en  cause  dans  cette  affaire  un  seul 
bordereau;  ce  bordereau  a  beau  avoir  été  coupé  en  un  certain 


'iSTê 


nombre  de  petits  papiers,  il  nous  est  impossible  de  les  diviser 
au  point  de  vue  de  la  discussion.  Si  on  a  la  preuve  que  le  borde- 
reau est  de  Dreyfus,  il  n'est  pas  d'Esterhazy.  Je  dis  donc  à 
M.  Bertillon  :  veuillez  nous  faire,  par  tous  les  moyen-  si  inté- 
ressants qui  vous  sont  propres,  non  pas  la  preuve  que  le  borde- 
reau est  de  Dreyfus,  parce  que  M.  le  Président  vous  arrêterait, 
mais  qu'il  ne  peut  pas  être  d'Esterhazy. 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question?  Je  puis  vous 
la  poser  dans  ces  conditions. 

M.  Bertiulon.  —  Je  demande  pardon  à  Me  Labori  de  l'avoir 
interrompu  quand  il  nous  lisait  l'article  de  ce  journal.  J'ai 
encore  présentes  à  l'esprit  les  conditions  dans  lesquelles  j'ai 
reçu  le  reporter  du  Soir.  Je  l'ai  reçu  à  la  porte  de  mon  anti- 
chambre, devant  trois  ou  quatre  de  mes  agents;  il  venait  m'in- 
terroger  sur  des  bruits  qui  venaient  je  ne  sais  d'où.  Je  me  suis 
contenté  de  le  renvoyer  très  poliment  en  lui  disant  :  «  Je  ne 
demande  pas  mieux  que  de  publier  ma  déposition  ».  Je  ne  lui 
en  ai  pas  dit  plus  long  ;  tout  le  reste  de  l'article  a  été  ramassé  de 
droite  et  de  gauche.  J'ai  été  l'objet  dix  fois  et  vingt  fois  de  ten- 
tatives de  ce  genre. 

Ma  déposition  a  eu  lieu  devant  beaucoup  de  témoins.  Elle  est 
faussée  dans  les  brochures  de  M.  Bernard  Lazare;  les  phrases 
n'y  ont  plus  le  même  sens  et  les  mots  s'y  suivent  sans  rime  ni 
raison.  On  est  venu  mïnterviewer  là-dessus  et  on  m'a  prête 
toutes  sortes  de  propos. 

M.  le  Président. —  En  votre  àme  et  conscience,  est-il  possi- 
ble que  le  bordereau  émane  de  la  main  du  commandant 
Esterhazy  ? 

M.  Bertillon.  —  C'est  impossible!  (Bruit.) 
Me  Labori.  —  Les  experts  ne  sont  pas  encore  devenus  des 
oracles  et  nous  leur  demandons  des  explications. 

M.  le  Président.  —  Attendez.  Je  n'ai  pas  demandé  pour- 
quoi. 
Me  Labori.  —  Il  y  a  longtemps  que  j'attends  ! 
M.  le  Président.  —  Témoin,  qu'est-ce  qui  vous  fait  pense] 
que  le  bordereau  n'est  pas  de  la  main  du  commandant  Ester- 
hazy? 
M.  Bertillon.  —  C'est  qu'il  est  de  la  main  d'un  autre. 
Me   Clemenceau.  —  Qu'est-ce  qui  lui  fait  penser  qu'il  est  de 
la  main  d'un  autre? 

M.  Bertillon.  —  Alors  nous  retombons  dans  mes  déclara- 
tions de  samedi;  cela  ne  finira  jamais. 

Me  Clemenceau.  —  Il  y  a  peut-être  une  question  intermé- 
diaire qu'il  nous  serait  utile  de  poser.  Est-ce  que  le  témoin  n'a 
pas  fait,  depuis  l'affaire  de  1894,  à  quelque  personne  étrangère 
ou  à  des  amis,  une  démonstration,  je  ne  dis  pas  de  la  culpabi- 
lité de  Dreyfus,  mais  de  son  système  de  raisonnement  ? 

M.  le  Président. — Vous  comprenez  ce  qu'on  veut  vous  faire 
dire?  Avez-vous  fait  la  démonstration  de  votre  système, comme 
en  matière  anthropométrique  ?  Quel  est  le  système  que  vous 


—  i<?8  — 

avez  employé  pour  arriver  au  résultat  que  vous  venez  de  nous 
dire  ?  C'est  bien  cela,  n'est-ce  pas, maître  Clemenceau?  J'estime 
que  vous  voulez  faire  dire  au  témoin  quel  est  son  système  pour 
arriver  au  résultat  qu'il  vient  de  nous  indiquer  ? 
Me  Clemenceau.  —  Oui... 

M.  Bertillon.  —  C'est  alors  un  cours  théorique  d'exper- 
tise en  écritures  que  je  devrais  faire.  J'ai  publié,  il  y  a  quel- 
ques semaines,  dans  la  Revue  scientifique,  deux  articles  sur 
ce  sujet. 

Me  Clemenceau.  —  Nous  les  avons  lus  ;  mais  précisément  je 
n'y  vois  pas  du  tout  ce  que  je  demande:  au  contraire,  j'y  vois 
les  expertises  en  écritures  démolies  de  main  de  maître  par  le 
témoin,  sans  qu'il  en  reste  rien,  et  M.  Bertillon  peut  bien 
compter  que  je  ferai  connaître  son  opinion  là-dessus  à  MM.  les 
jurés.  M.  Bertillon  a  déjà  commencé  à  nous  dire  d"ail]eurs 
avant-hier  que  les  expertises  toutes  seules  ne  signifient  rien  et 
que  cela  pouvait  tout  au  plus  servir  d'éléments  dappréciation. 
Mais  je  ne  vois  rien  du  système  général  qui  a  amené  M.  Bertit- 
lon  à  une  démonstration  mathématique  ;  c'est  ce  que  nous  lui 
demandons. 

M.  Bertillon.  —  C'est  un  cas  tout  particulier.  A  la  fin  de 
l'article  auquel  vous  faites  allusion,  je  dis  que  seules  les  preuves 
matérielles  peuvent  amener  à  la  vérité  ou  quelque  chose  dans  ce 
genre-là.  Ces  preuves  matérielles  sont  dans  le  dossier  de  1894. 
MeLABORi. — Il  ne  faudrait  pas  d'équivoque.  Moi,  j'ai  l'honneur 
de  connaître  le  dossier  de  1894,  puisque  je  suis  l'avocat  de 
Mme  Alfred  Dreyfus,  tutrice  de  Dreyfus.  Je  connais  ce  dossier 
ainsi  que  l'expertise  de  M.  Bertillon  ;  la  copie  en  est  là  !  (MG  La- 
bori montre  son  dossier.)  Je  ne  dis  rien  de  plus,  mais  il  ne 
faudrait  pas  que  M.  Bertillon  essayât  de  faire  croire  qu'il  a  jugé, 
comme  un  juge,  sur  des  preuves  matérielles  qui  touchaient  le 
fond  du  débat.  M.  Bertiilon  donne  à  des  pièces  de  comparaison 
la  valeur  de  pièces  à  conviction.  Je  demande  si  les  pièces  qui 
lui  ont  été  remises  sont  des  pièces  secrètes  sur  la  trahison,  des 
pièces  d'espionnage,  ou  des  pièces  d'écritures  dont  il  a  tiré  des 
conclusions  complémentaires  :; 
M.  le  Président.  —  Voulez-vous  répondre  ? 
M.  Bertillon.  —  Je  ne  saisis  pas. 

Mc  Labori.  —  11  faut  que  le  témoin  saisisse.  La  question  est 
simple. 

M.  le  Président. —  Vous  demandez  si  des  pièces  de  compa- 
raison sont  pour  le  témoin  des  pièces  à  conviction? 
Mc  Labori.  —Oui. 

Jl  s'agit  de  savoir  si  le  témoin  a  été  consulté  comme  expert. 
Lui  a-t-on  remis  un  bordereau  et  des  pièces  d'écriture  sur  les- 
quels il  a  fait  ses  conclusions,  ou  lui  a-t-on  remis  autre  chose, 
et  lui  a-t-on  fait  connaître  les  pièces  les  plus  mystérieuses  du 
dossier,  même  celles  que  l'avocat  ira  pas  connues  ? 
M.  Bertillon.  —  De  quelle  affaire  s'agit-il  ?  {Murmures.) 
Me  Labori.  — De  l'affaire  Drevfus. 


—  i-29  — 

M.  Bertillon.  —  Je  croyais  qu'il  y  avait  un  arrêt  de  la  Cour 
interdisant  d'en  parler? 

Me  Labori.  — Messieurs  les  jurés,  vous  apprécierez!  Nous 
sommes  fixés. 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  n'a  pas  à  apprendre  à  M.  le 
Président  quelle  est  la  portée  des  arrêts  de  la  Cour. 

Me  Labori.  —  Il  s'agit  donc  bien  de  pièces  de  comparaison 
dont  le  témoin  a  fait  des  pièces  de  conviction.  Pourquoi?  — 
car  vous  voyez  bien  que  nous  finirons  par  l'amener  à  s'expli- 
quer! —  Parce  que  le  témoin,  avec  une  profondeur  d'esprit  à 
laquelle  il  est  facile  de  rendre  hommage  et  qu'on  peut  compren- 
dre quand  on  a  l'honneur  de  la  voir  à  la  barre  (Rires), 
pénètre  le  sens  secret  des  choses  les  plus  mystérieuses,  et  même 
d  une  correspondance  de  M.  Mathieu  Dreyfus  dans  l'affaire 
Alfred  Dreyfus  ;  car  la  pièce  essentielle,  le  témoin  l'a  dit  et 
vous  pouvez  le  croire,  la  pièce  du  buvard  est  de  M.  Mathieu 
Dreyfus  à  propos  d'un  fusil  de  chasse!  C'est  avec  cela  que  le 
témoin,  — dans  quelles  conditions  merveilleuses,  je  l'ignore, — 
arrive  à  prouver  la  culpabilité  de  Dreyfus  !  C'est  cette  démons- 
tration savante  et  mathématique,  tirée  des  profondeurs  de  la 
science  universelle  que  je  lui  demande.  Cela  ne  regarde  en  rien 
la  défense  nationale. 

Que  le  témoin  nous  fasse  donc  la  preuve  scientifique  par  les 
écritures,  en  y  ajoutant  toutes  les  conclusions  morales,  scienti- 
fiques et  autres  qu'il  voudra,  de  la  culpabilité  de  Dreyfus,  parce 
que  si  le  bordereau  est  de  Dreyfus,  il  n'est  pas  du  comman- 
dant Esterhazv. 

Lorsque  je  demande  :  le  bordereau  est-il  du  commandant 
Esterhazy?  M.  Bertillon  répond  :  «  Non.  »  —  «  Pourquoi?  »  — 

Parce  qu'il  est  d'un  autre.  » 

Le  témoin  dit  :  «  Apportez-moi  cent,  apportez-moi  mille  écri- 
tures, le  bordereau  ne  peut  être  que  d'une  seule,  celle  de  Drey- 
fus. »  Il  faut  que  le  témoin  nous  explique  cela,  c'est  indispen- 
sable. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Pouvez-vous  répondre? 

M.  Bertillon.  —  Je  me  suis  laissé  aller  samedi  à  dire  qu'il 
me  fallait  des  documents  —  appelez-les  comme  vous  voudrez, 
dossiers  1894  si  vous  voulez  —  pour  faire  ma  démonstration. 
Tout  ce  que  je  dirai  sans  ces  documents  sera  vide  de  sens. 
D'ailleurs,  je  ne  puis  pas  répéter  ma  déposition  de  1894,  laquelle 
a  eu  lieu  à  huis  clos. 

Me  Labori.  —  Je  demande  d'abord  à  M.  Bertillon  combien  de 
temps  il  a  mis  à  expliquer  sa  déposition  devant  le  Conseil  de 
guerre  ? 

M.  Bertillon.  — Je  me  retranche  derrière  le  huis  clos. 

Me  Labori.  —  Je  ne  veux  pas  insister,  parce  que  nous  en  au- 
rions pour  un  mois.  Mais  M.  Bertillon  pourrait-il  nous  dire 
la  différence  qu'il  va  entre  les  écritures  dextrogyres  et  les  écri- 
tures sinistrogyres  et  les  conséquences  qu'il  en  tire  au  point  de 
vue  d'une  expertise  ? 


—  m  — 

M.  Bertillon.  —  Je  connais  la  théorie  des  écritures  dextro- 
gyres  et  sinistrogyres  ;  mais  je  n'en  ai  pas  encore  fait  usage 
d'une  façon  sérieuse  dans  les  expertises.  11  y  a  six  mois,  je  ne 
m"en  étais  jamais  encore  servi. 

Me  Labori.  —  Sans  nous  occuper  de  l'affaire  Dreyfus,  je 
prends  le  mot  A.  Dreyfus  et  le  mot  adresse,  et  je  lui  demande 
quelle  conséquence  scientifique  il  peut  tirer  de  la  superposition 
possible  des  mots  adresse  d'une  part  et  A.  Dreyfus  de  l'autre, 
lequel  commence  par  adr,  l'autre  par  adr  également,  mais  le  se- 
cond avec  un  point  entre  A.  et  D  ?  Le  témoin  voudrait-il  nous 
expliquer  par  quelle  méthode  on  peut  comparer  les  écritures 
de  ces  deux  mots  :  adresse  et  A .  Dreyfus  ? 

M.  Bertillox.  —  Cette  question  se  rattache  à  ma  déposition 
de  1894,  et,  d'ailleurs,  à  un  point  sans  importance  de  cette  dé- 
position. 

Me  Labori.  —  Le  témoin  voudrait-il  nous  dire  si  le  bordereau 
est  d'une  écriture  à  main  courante? 

M.  le  Présidext,  an  témoin.  —  Pouvez-vous  vous  rappeler 
cela? 

M.  Bertillox.  —  11  m'est  absolument  impossible  de  répondre 
à  cette  question  sans  entrer  dans  ma  déposition  de  1894.  Je  ne 
puis  pas  répondre  à  la  question  de  savoir  si  c'est  de  l'écriture  à 
main  courante,  sans  entrer  dans  ma  démonstration  de  1894. 

M°  Labori.  — Permettez,  monsieur  le  Président,  je  n'ai  pas 
à  m'occuper  de  cette  démonstration;  elle  n'a  pas  mis  un  bâillon 
éternel  sur  la  bouche  de  M.  Bertillon.  Je  ne  sais  qu'une  chose. 
Nous  avons  ici  un  témoin,  c'est  même,  on  peut  le  dire,  un  té- 
moin officiel  :  il  est  tenu  de  déposer,  et  je  lui  pose  une 
question  capitale.  Je  ne  m'occupe  pas  de  l'affaire  Dreyfus,  et  je 
F  oublie  pour  le  moment;  je  lui  parle  du  bordereau  d'Ësterhazy. 

Je  sais  pourquoi  le  témoin  ne  peut  pas  répondre  et  je  le  dirai 
dans  ma  plaidoirie.  Voici  ma  question  :  L'écriture  du  borde- 
reau est-elle  à  main  courante  ou  faite  de  mots  rapportés  ? 
Si  le  témoin  ne  répond  pas,  je  laisse  au  jury  le  soin  d'apprécier. 

M.  le  Président,  au  témoin.  — Est-ce,  oui  ou  non,  une 
écriture  à  main  courante  ? 

M.  Bertillon.  —  Il  est  impossible  de  répondre  à  cette  ques- 
tion sans  entrer  dans  ma  déposition  de  1894.  Ce  n'est  ni  l'une 
ni  Fautre.  C'est  de  l'écriture  courante  et  cela  n'en  est  pas.  J'é- 
clairciraitout  cela  quand  on  me  Fordonnera.  Il  y  a  là-dedans  des 
quiproquos,  je  suis  forcé  d'entrer  dans  le  vif  de  la  question  ou 
de  ne  rien  dire  du  tout. 

Me  Labori.  —  Les  jurés  veulent  des  preuves.  Moi,  je  les  four- 
nirai en  opposant  les  trois  experts  officiels  de  1894  aux  trois 
experts  ofliciels  de  1898,  qui  ont  travaillé  sur  le  même  borde- 
reau ;  car  il  est  impossible  de  concilier  les  deux  expertises.  Voilà 
pourquoi  le  témoin  ne  veut  pas  répondre. 

Je  répète  :  le  bordereau —  ici  je  ne  m'occupe  pas  de  Dreyfus, 
appelez-le  Tartempion  si  vous  voulez,  mais  répondez-moi —  est- 
il  écrit  d*une  main  courante  ou  fait  de  mots  rapportés? 


5t31  — 

M.  le  Président,  au  témoin  :  Pouvez-vous  vous  rappeler  cela? 

M.  Bertillon.  —  11  est  impossible  de  répondre  à  cela  d'un 
•seul  mot. 

Me  Labori.  —  Nous  n'en  demandons  pas  qu'un  seul. 

M.  Bertillon.  —  C'est  entrer  dans  ma  déposition  de  1894,  je 
ne  le  puis  pas. 

M.  le  Président,  aux  défenseurs.  —  Passons  à  une  autre 
question. 

Me  Clemenceau.  —  Avant  cela,  un  mot  encore,  s'il  vous 
plaît.  La  question  est  extrêmement  importante  ;  je  demande  à 
préciser  un  fait  dont  j'entends  prendre  acte  plus  tard.  Il  ne  faut 
pas  qu'il  y  ait  de  surprises.  Me  Labori  a  demandé  à  M.  le  Prési- 
dent de  poser  une  question  au  témoin.  M.  le  Président  a  appré- 
cié qu'elle  pouvait  être  posée,  puisqu'il  l'a  posée.  Le  témoin  a 
refusé  de  répondre,  et  M.  l'Avocat  général,  qui  seul  a  pouvoir 
pour  forcer  le  témoin  à  répondre,  n'est  pas  intervenu.  C'est  une 
situation  de  droit  que  je  retiens. 

M.  le  Président.  —  M.  l'Avocat  général  ne  peut  pas  forcer  un 
témoin  à  parler. 

Me  Clemenceau.  —  L'Avocat  général  est  le  seul  qui  puisse 
requérir  l'application  de  la  loi  contre  un  témoin  qui  refuse  de 
déposer.  Quand  un  témoin  refuse  de  comparaître  en  justice, 
M.  l'Avocat  général  n'est  pas  tenu  de  l'aller  chercher  lui-même; 
mais  il  peut  l'obliger,  le  Code  en  main,  à  venir.  Il  peut  de  la 
même  façon  requérir  contre  un  témoin  qui  refuse  de  parler. 

M.  le  Président.  —  On  ne  peut  pas  faire  de  sommation  au 
témoin,  car  on  ne  peut  le  forcer  à  entrer  dans  sa  déposition  de 
1894  ;  en  vertu  de  l'arrêt  de  la  Cour,  il  peut  ne  pas  parler. 

Me  Clemenceau.  —  Cen'estjms  l'opinion  du  Président  des  assi- 
ses, qui  a  posé  les  questions  auxquelles  le  témoin  ne  répondpas. 

M.  Bertillox.  —  Je  ne  puis  répondre  ni  par  oui  ni  par  non, 
il  me  faudrait  entrer  dans  des  développements. 

Me  Clemenceau.  —  Nous  avons  réussi,  ce  me  semble,  à  ébran- 
ler les  convictions  de  l'expert.  Il  nous  dit  qu'il  faudrait  entrer 
dans  des  développements.  Eh  bien!  qu'il  entre  dans  ces  déve- 
loppements et  nous  dise  si  l'écriture  du  bordereau  d'Esterhazy 
-est  courante  ou  faite  de  mots  rapportés. 

M.  Bertillon  :  La  question  n'est  pas  susceptible  d'une  réponse. 

M.  le  Président,  aux  défenseurs.  —  Vous  voyez  1 

M"  Labori.  —  Je  vous  assure,  monsieur  le  Président,  que  le 
témoin  a  des  velléités  de  parler;  il  se  décidera. 

M.  Bertillon.  —  Pas  du  tout. 

Me  Labori.  au  témoin.  —  Le  bordereau  Esterhazy  a-t-il  été 
décalqué  ? 

M.  Bertillon.  —  C'est  toujours  la  même  chose,  je  ne  peux 
répondre  ni  par  oui,  ni  par  non. 

Me  Labori.  —  Nous  sommes  en  face  d'un  refus  manifeste  de 
déposer. 

M.  le  Président.  —  Le  témoin  dit  qu'il  ne  peut  pas  parler 
sans  entrer  dans  sa  déposition  de  1894. 


—  4-2  - 

M>  IiA.bort.  —  Si  c'est  ainsi,  le  témoin  ne  nous  répondra 
jamais  à  rien  du  tout.  Or,  je  ne  parle  pas  de  l'affaire  Dreyfus. 

M.  le  Président.  —  Le  témoin  n'a  pas  été  mêlé  à  l'affaire 
Esterhazy. 

M''  Labori.  —  L'honorable  témoin  connaît  le  bordereau,  per- 
sonne ne  le  connaît  mieux  que  lui.  A-t-il  vu  l'original? 

Me  Clemenceau.  — •  Le  témoin  a-t-il  vu  l'original  du  borde- 
reau Esterhazy,  qui  du  reste  est  le  même  que  celui  de  l'affaire 
Dreyfus  ? 

M.  le  Président.  —  C'est  pour  arriver  à  faire  parler  de  l'af- 
faire Dreyfus. 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  le  faire  parler  de  n'importe  quoi, 
et  nous  y  arriverons,  parce  que,  s'il  ne  parle  pas,  je  lirai  son 
rapport  dans  l'affaire  Dreyfus. 

M.  le  Président.  —  Dans  votre  plaidoirie,  vous  direz  ce  que 
vous  voudrez. 

Me  Clemenceau.  —  Je  pose  une  question.  Le  témoin  a-t-il  vu 
le  bordereau  Esterhazy  ? 

M.  le  Président.  —  Il  ne  la  vu  que   dans   l'affaire  Dreyfus. 

M>  Labori.  — Enfin,  a-t-il  vu  le  bordereau  Esterhazy?  S'il 
ne  répond  pas.  nous  resterons  jusqu'à  six  heures  du  soir  sur 
la  même  question. 

M.  le  Président.  —  Ce  n'est  pas  sérieux!  Le  témoin  ne  veut 
pas  parler,  c'est  entendu. 

M.  Bertillon,  aux  défenseurs.  —  Yous  me  tourmentez  de 
questions  ! 

Me  Labori.  —  L'honorable  témoin  a-t-il  vu  l'original,  sur 
papier  pelure,  du  bordereau  soumis  au  commandant  Esterhazy, 
comme  pouvant  émaner  de  lui,  dans  la  poursuite  du  Conseil  de 
guerre  de  1898,  lequel  est  le  même  qui  a  fait  condamner  le  ca- 
pitaine Dreyfus  en  1894  ? 

M.  Bertillon.  —  Je  veux  bien  répondre  oui. 

Me  Clemenceau.  —  C'est  gentil  cela! 

Me  Labori.  —  C'est  déjà  quelque  chose! 

M   Bertillon.  —  J'ai  peut-être  eu  tort. 

M1'  Labori.  —  Non,  vous  n'avez  pas  eu  tort. 

Le  témoin  a-t-il  fait  son  expertise  sur  l'original  du  bordereau  ou 
sur  des  photographies,  ou  sur  des  décalques, ou  sur  les  trois  réunis? 

M.  Bei;  i  illon.  —  Cette  fois,  nous  entrons  en  plein  dans  l'af- 
faire Dreyfus.  Il  est  évident  que  je  brûle  de  parler  de  ces  ques- 
tions, sur  lesquelles  on  m'a  attribué  une  foule  d'erreurs. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  voulez-vous  me  per- 
mettre d'adresser  la  parole  à  MM.  les  jurés  pour  commenter  le 
silence  du  témoin  et  l'expliquer  d'un  seul  mot? 

M.  le  Président.  —  Il  vous  l'a  expliqué  :  c'est  en  vertu  d'un 
arrêt  de  la  Cour.  Parlez,  si  vous  avez  deux  mots  à  dire. 

Me  Labori.  —  Messieurs  les  jurés,  je  vous  rappelle  que  vous 
avez  le  droit  de  poser  des  questions  quand  vous  le  jugez  utile, 
et  je  vous  serais  très  reconnaissant  de  faire  usage  de  votre 
droit,  parce  que  je  suis  convaincu  que,  si  l'un  des  points  vous 


—  433 


semble  important  au  point  de  vue  de  la  preuve,  la  Cour  vous 
saura  gré  de  le  lui  indiquer  et  ne  manquera  pas  de  faire  tout 
ce  qui  dépendra  d'elle  pour  vous  donner  satisfaction. 

Ensuite,  je  vous  dirai  que  nous  avons  été  amenés  ici  par  le 
Ministre  de  la  guerre;  j'ai  le  droit  d'en  parler  devant  vous, 
puisqu'il  est  mon  adversaire,  et  je  puis  dire  qu'il  a  mis  toutes 
les  entraves  à  la  défense.  Mais  il  y  a  un  point  sur  lequel  la 
lumière  doit  nécessairement  être  faite  et  où  on  ne  peut  pas  nous 
défendre  de  la  faire,  c'est  le  bordereau.  Nous  avons  ici  un 
témoin  qui,  toutes  les  fois  qu'on  lui  demande  ce  qu'il  pense  du 
bordereau,  est  prêt  à  vous  dire  :  «  Je  suis  sûr  que  Dreyfus  est 
coupable  »,  et,  quand  on  le  pousse,  il  ne  veut  pas  se  montrer,  il 
se  dérobe.  Ce  n'est  pas  le  premier  témoin  de  ce  genre.  Je  dis  que 
des  affirmations  comme  celle-là  ne  comptent  pas,  de  si  haut 
qu'elles  émanent,  parce  qu'une  affirmation  n'a  de  valeur  qu'à 
la  condition  d'être  livrée  à  la  discussion.  Je  voulais  vous  signaler 
l'attitude  du  témoin.  Je  vais  insister  auprès  de  M.  le  Président 
pour  obtenir  de  ce  témoin  une  réponse,  sinon  je  vous  laisse 
juges  de  la  situation  qui  nous  est  faite. 

Monsieur  le  Président,  je  vous  prie  de  demander  à  M.  Ber- 
tillon  si  l'écriture  du  bordereau  est  une  écriture  naturelle 
ou  déguisée,  et  je  suis  dans  les  généralités  les  plus  abso- 
lues... 

M.  le  Président.  —  Pouvez- vous  répondre  à  cette  question  ? 

M.  Bertillon.  —  Absolument  non,  sans  entrer  dans  ma  dé- 
position de  1894. 

Me  Labori.  —  Mais  non  :  que  veut  dire  ce  «  non  »  ? 

M.  Bertillon.  —  Je  ne  peux  pas  répondre. 

Me  Labori.  —  Ah  !  le  témoin  ne  peut  pas  répondre  ! 

Enfin,  monsieur  le  Président,  vraiment,  est-ce  que  vous  ne 
pouvez  pas  me  permettre... 

M.  le  Président.  —  Parce  qu'alors  vous  entrez  dans  le  dos- 
sier Dreyfus. 

M''  Labori.  —  Permettez!  Dans  le  dossier  de  l'affaire  Drey- 
fus ?  Nous  allons  avoir  des  experts  qui  vont  venir  nous  dire 
certaines  choses,  par  exemple... 

M.  le  Président.  —  Oh!  je  ne  sais  ce  qu'ils  viendront  nous 
dire.  Il  n'y  a  pas  d'instruction,  de  dossier:  nous  ne  savons  pas 
ce  qu'ils  diront. 

Me  Labori.  —  Pardon  !  si  je  démontre  que  trois  experts  disent 
que  récriture  du  bordereau  est  une  écriture  à  main  courante, 
que  trois  disent  que  c'est  une  écriture  déguisée,  trois  que  c'est 
écrit  par  Dreyfus,  et  trois  que  c'est  écrit  par  Esterhazy,  je  ne 
dis  pas  que  nous  aurons  fail  du  chemin  vers  la  manifestation  de 
la  vérité,  mais  nous  en  aurons  fait  un  peu,  pour  parvenir  à  une 
opinion  sur  la  valeur  des  expertises  judiciaires,  et  c'est  là  que 
je  veux  en  arriver. 

Par  conséquent,  je  demanderai  à  M.  le  Président  de  poser  au 
témoin  la  question  suivante  :  D'une  manière  générale,  le  borde- 
reau de  l'affaire  Esterhazy,  et  je  l'appelle  simplement  comme 


—  131  — 

cela,  puisqu'il  est  le  même  que  l'autre,  le  bordereau  Esterhazy 
est-il  d'une  écriture  naturelle  ou  d'une  écriture  déguisée? 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  a  juré  de  dire  toute  la  vérité  ! 

Me  Labori.  —  C'est  cela  :  Voilà  un  témoin  qui  a  juré  de  dire 
toute  la  vérité  ! 

M.  le  Président.  —  Oh  !  oui,  mais  la  situation  est  très  déli- 
cate. M.  Bertillon  n'a  été  mêlé  qu'à  l'affaire  Dreyfus,  il  n'a 
jamais  été  mêlé  à  l'affaire  Esterhazy  et  vous  l'interrogez  sur 
des  questions  relatives  au  prccès  Dreyfus.  Voyons! 

Me  Clemenceau.  —  Il  y  a  peut-être  une  façon  de  sortir  de 
cette  situation,  qui  paraît  à  tous,  je  puis  bien  le  dire,  un  peu 
ridicule. 

Je  pose  au  témoin  une  première  question  :  N'avez-vous  ja- 
mais fait  à  des  amis  la  démonstration  des  principes  de  votre 
système  que  nous  vous  demandons  à  cette  audience  ? 

M.  le  Président.  —  Oui,  cela  est  en  dehors  de  toute  espèce 
de  procédure. 

Me  Clemenceau.  —  Oh  !  tout  à  fait. 

M.  le  Président.  —  Tout  à  fait. 

(Au  témoin.)  On  demande  si  vous  avez  fait  à  vos  amis  la  dé- 
monstration du  système... 

M°  Clemenceau.  —  Du  système  d'expertise  appliqué  au  bor- 
dereau Esterhazy  ?  Avez-vous  fait  à  des  amis... 

M.  Bertillon.  —  J'ai  été  l'objet  de  mille  tentatives,  de  mille 
machines,  mais... 

M.e  Clemenceau.  —  Le  témoin  a-t-il  fait  spontanément,  à  un 
ami  qui  ne  lui  demandait  rien,  la  démonstration  de  son  sys- 
tème ? 

Oui  ou  non  ? 

M.  Bertillon.  — Non. 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  n'a-t-il  pas  fait  spontanément 
à  un  avocat  de  la  Cour  d'appel  de  Paris  la  démonstration  de  son 
système  ? 

M.  le  Président.  —  Pouvez-vous  répondre? 

M.  Bertillon.  —  Mais  non  ! 

Me  Clemenceau.  —  Il  n'y  a  pas  à  dire  :  h  Mais  non  »;  est-ce 
«  non  »  ? 

M.  Bertillon.  —  On  m'a  parlé  mille  fois  et  partout  de  l'af- 
faire Dreyfus... 

Me  Clemenceau.  — Puisque  vous  ne  répondez  pas  à  ma  ques- 
tion par  oui  ou  par  non,  je  vais  encore  préciser.  Le  témoin  a-t- 
il  fait  pendant  vingt  minutes,  à  un  avocat  à  la  Cour  d'appel  de 
Paris,  la  démonstration  de  son  système,  et  à  un  avocat  qui  ne 
lui  demandait  rien? 

M.  le  Président.  —  Mais  vingt  minutes,  c'est  bien  peu  !  Le 
témoin  disait  hier  qu'il  faudrait  deux  séances  ! 

Me  Clemenceau.  —  M.  Bertillon  a  dit  cela  hier  pour  nous 
effrayer;  mais  il  parait  qu'en  vingt  minutes, il  peut  exposer  les 
principes  de  son  système. 

M.  le  Président,  ait  témoin.  —  Est-ce  exact? 


—  435  - 

M.  Bertillon.  —  Le  principe?  Certainement  non,  je  ne  l'ai 
pas  fait;  je  me  suis  défendu  contre  les  imputations  de  Bernard 
Lazare  et  Cip  souvent  :  cela  oui;  mais  on  m'a  prêté  les  propos 
les  plus  saugrenus, 

Me  Clemenceau.  —  M.  Bernard  Lazare  n'est  pas  avocat  à  la 
Cour  de  Paris.  Je  vais  reprendre  ma  question  : 

Le  témoin  a-t-il,  pendant  vingt  minutes,  causé  du  principe  de 
son  système  avec  un  avocat  à  la  Cour  d'appel  de  Paris  que  je 
peux  nommer? 

M.  Bertillon.  —  Quand  vous  préciserez  votre  question,  je 
pourrai  préciser  mes  souvenirs. 

Je  vous  ai  dit  et  répété  qu'on  ne  peut  parler  de  l'affaire 
Dreyfus  en  toute  connaissance  de  cause  et  d'une  façon  com- 
préhensible et  admissible  qu'avec  les  pièces  de  comparaison 
sous  les  yeux;  et  en  dehors  de  cela,  on  ne  peut  en  parler,  on 
jette  le  doute  dans  les  esprits. 

Evidemment...  depuis  trois  ans...  si  vous  saviez  ce  que  j'ai 
été  l'objet  de  tracas  de  toutes  sortes;  on  pose  des  questions  insi- 
dieuses; on  vous  accuse  de  ceci,  de  cela!  Combien  ai-je  eu 
d'amis  avec  lesquels  j'ai  eu  des  refroidissements  d'amitié  à 
cause  du  rôle  qu'on  m'a  prêté  dans  cette  affaire  !  Je  vous  assure, 
allez,  ce  n'est  pas.. .  ma  conscience  est  tranquille,  mais  j'ai  eu 
bien  souvent  à  souffrir  du  rôle  que  j'ai  eu  à  jouer  depuis  trois 
ans. 

Enfin,  on  me  transforme  en  accusé  ici  !  Gela  n'a  rien  à  faire 
avec  le  procès  de  M.  Zola. 

Me  Clemenceau.  —  On  m'a  dit  de  préciser  ma  question,  je 
vais  la  préciser  :  Le  témoin  a-t-il,  pendant  vingt  minutes,  causé 
avec  notre  confrère  Decori,  avocat  à  la  Cour  d'appel  de  Paris, 
du  principe  de  son  système? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Ainsi,  maintenant  on  vous 
dit  simplement  ceci  :  «  Avez-vous  causé  avec  Me  Decori  de 
votre  système  ?  » 

M.  Bertillon.  —  Je  n'ai  certainement  pas  fait  connaître  le 
principe.  An  !  il  est  possible  que  j'aie  parlé  à  Me Decori,  comme 
à  beaucoup  d'autres,  de  l'affaire  Dreyfus  et  des  demandes  qu'on 
m'a  faites  à  ce  sujet. 

Me  Clemenceau.  —  Est-ce  que  le  témoin  ne  se  souvient  pas 
d'avoir  fait  monter  le  confrère  dont  je  parle  au  service  anthro- 
pométrique ? 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question  ? 

M.  Bertillon.  —  J'ai  le  souvenir  d'avoir  reçu  plusieurs  fois 
la  visite  de  Me  Decori. 

Me  Clemenceau.  —  Nous  allons  passer  à  un  autre  ordre 
d'idées. 

Si  demain  on  découvrait  en  France  un  nouveau  traître  et  si 
l'on  demandait  à  M.  Bertillon  de  démontrer  la  culpabilité  de  ce 
nouveau  traître  par  une  expertise  de  la  même  nature  que  celle 
dont  on  parle,  le  système  de  M.  Bertillon  pourrait-il  s'appliquer 
à  ce  nouveau  traître  et  à  son  écriture  ? 


-  -  430  — 

M.  le  Président.  —  En  d'autres  termes  :  se  servirait-il  du 
même  système  ? 

{Au  témoin.)  On  demande,  dans  le  cas  où  il  y  aurait  un  autre 
traître,  si  vous  vous  serviriez  du  même  système  pour  faire 
votre  expertise  ? 

M.  Bertillon.  —  Toutes  ces  questions  ont  rapport  à  l'affaire 
Dreyfus. 

M.  le  Président.  —  Xon,  non,  c'est  d'une  manière  générale  ; 
cela  n'a  plus  trait  à  l'affaire  Dreyfus. 

M.  Bertillon.  —  C'est-à-dire  que  vous  transformez  en  accu- 
sation... 

M.  le  Président.  —  On  demande,  s'il  venait  à  se  produire 
une  affaire  semblable,  si  vous  vous  serviriez  du  même  système? 
Gela  n'a  plus  de  rapport  avec  l'affaire  Dreyfus,  c'est  d'une 
manière  générale. 

Me  Clemenceau.  —  Je  vais  préciser  la  question,  monsieur  le 
Président,  dans  l'espoir  que  le  témoin  voudra  y  répondre. 

M.  Bertillon.  —  C'est  toujours  revenir  sur  l'affaire  de  1891. 
C'est  une  affaire  toute  spéciale,  particulièrement,  absolument 
spéciale  :  ce  n'est  pas 

M.  le  Président.  —  Alors,  vous  prétendez  qu'à  moins  de 
parler  absolument  de  l'affaire  dont  vous  n'avez  par  le  droit  de 
parler,  il  ne  vous  est  pas  possible  de  vous  expliquer  ? 

M.  Bertillon.  —  Absolument. 

Me  Clemenceau.  —  Permettez-moi  de  préciser  :  Je  suis,  par 
la  pensée,  Ministre  de  la  guerre  ;  je  fais  appeler  M.  Bertillon, 
et  je  lui  dis  :  «  Monsieur  Bertillon,  voilà  un  bordereau  que  j'at- 
tribue à  un  officier  de  l'armée  française  »  ;  et  puis  j'ajoute  : 
«  Monsieur  Bertillon,  voici  deux  lettres  du  frère  de  cet  offi- 
cier »,  et  je  termine  en  disant  :  «  Monsieur  Bertillon,  au  moyen 
de  ce  bordereau,  que  je  crois  être  de  la  main  d'un  officier  fran- 
çais, et  au  moyen  des  deux  lettres  de  son  frère,  voulez-vous  me 
dire  si  cette  écriture  est  bien  celle  de  l'officier  français?»  Dans 
ces  conditions,  M.  Bertillon  pourrait-il  faire  application  de  son 
système  pour  résoudre  la  question  que  lui  poserait  le  Ministre 
de  la  guerre  ? 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question. 

M.  Bertillon.  —  Je  ne  puis  répondre  à  cette  question  ;  c'est 
tout  ce  qu'il  y  a  de  faux  ;  elle  a  l'air  saugrenu... 

Me  Clemenceau.  —  Je  vous  remercie  ;  mais  je  dis  qu'elle  ne 
devrait  pas  être  saugrenue,  parce  que  c'est  ce  qu'a  fait  le  Minis- 
tre de  la  guerre  dans  l'affaire  Dreyfus  ! 

M.  le  Président.  —  Ne  parlons  pas  de  l'affaire  Dreyfus. 

Me  Clemenceau.  —  Mais  pourquoi  ne  dirais-je  pas  après,  et 
avec  le  témoin,  que  c'est  une  question  saugrenue  ?  Parce  qu'elle 
a  été  posée  par  le  Ministre  de  la  guerre  ?  Alors  quand  je  pose 
cette  question,  moi,  elle  est  saugrenue  ;  quand  c'est  le  Ministre 
de  la  guerre,  elle  cesse  de  l'être  !  Bizarre  ! 

Je  répète  ce  qu'on  a  dit  à  M.  Bertillon  en  1894. 


137  — 


M".  Labori.  —  Je  ne  peux  dire  à  MM.  les  jurés  qu'une 
chose  :  l'accusation  de  1891,  la  voilà  ! 

Et  maintenant  j'ai  fini  avec  ce  témoin  ! 

M.  le  Président.  —  Nous  ne  connaissons  pas  l'affaire  de 
1894  ;  aucun  de  nous  n'avait  le  dossier. 

Me  Labori.  —  Il  y  a  une  charge  :  le  bordereau  ;  et  voilà  l'ex- 
pert, voilà  le  principal  expert  ! 

M.  le  Président,  aux  défenseurs.—  Il  n'y  a  plus  de  question-  :' 

Me  Clemenceau.  —  Oh  non  ! 

Me  Labori.  —  Oh  non  ! 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Vous  pouvez  vous  asseoir. 


DÉPOSITION    DE    M.    HUBBARD 

Avocat,  Député. 

(Le  témoin  prête  serment) 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  question  ? 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  voudriez- vous  être 
assez  bon  pour  demander  à  M.  Hubbard  s'il  n'a  pas  eu  avec 
M.  Bertiilon  une  conversation  qu'il  serait  intéressant  de  rap- 
porter à  MM.  les  jurés  et  qui,  d'ailleurs,  pourrait  se  rattacher  à 
l'affaire  Esterhazy  ? 

M.  le  Président.  —  Pourrait? 

Me  Labori.  —  Qui  se  rattache  à  V affaire  Esterhazy. 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question?  Ne  parlez 
pas  de  l'affaire  Esterhazy. 

M.  Hubbard.  —  Messieurs  les  jurés,  voici  ce  que  j'ai  à  vous 
dire  :  Je  ne  me  suis  jamais  occupé  du  procès  de  1894,  malgré 
ce  qui  avait  pu  être  dit  à  cette  époque,  au  moment  du  procès, 
par  le  général  Iung,  qui  se  plaignait  de  l'attitude  du  Ministre 
d  ■  la  guerre  et  la  jugeait  très  sévèrement. 

Très  exactement,  le  15  novembre,  le  dimanche  15  novembre 
1896,  mon  cousin  germain,  M.  Alphonse  Bertiilon,  est  venu  me 
voir,  après  m'a  voir  préalablement  lait  demander  un  rendez-vous, 
et  il  a  tenu  à  ce  moment-là  expressément  à  me  mettre  moi- 
même  au  courant  de  certains  détails  au  sujet  de  son  expertise 
d'écriture,  et  de  ce  qu'on  pouvait  dire  sur  le  bordereau  qui 
venait  de  paraître  dans  le  journal  le  Malin  quelques  jours 
auparavant. 

J'ai  accepté  très  volontiers  d'entendre  ce  que  mon  cousin 
avait  à  me  communiquer,  d'autant  plus  qu'il  était  très  loin  de 
me  demander  un  secret  quelconque  et  qu'il  cherchait  à  me 
demander  à  moi-même  certaines  opinions  sur  des  faits  appré- 
ciés de  différentes  façons  dans  le  public. 

Mon  cousin,  à  cette  époque,  m'a  fait  le  long  exposé  que  vous 
connaissez  en  partie  par  la  déposition  de  M.  Bertiilon,  que  je 
n'ai  pas  bien  saisi  dans  tous  ses  détails,  sur  son  plan,   le 


'.  ■  '. 


38  — 

schéma,  les  comparaisons  d'écritures,  exposé  qui  se  résumait 
très  nettement  pour  lui  en  ceci  :  que  l'original  du  bordereau 
était  de  l'écriture  de  Dreyfus,  décalquée  sur  Dreyfus. 

Il  me  disait  qu'il  avait  eu  d'autres  pièces  entre  les  mains, 
qui  lui  avaient  permis,  au  moyen  du  repérage  de  la  marge  et 
d'autres  déductions  mathématiques,  de  se  rendre  compte  que 
c'était  la  seule  conclusion  à  formuler.  Et  il  me  donna  cet  avis 
que  je  n'avais  pas  à  m'émouvoir  de  ce  que  j'entendrais  de  ce 
procès. 

Je  suis  resté  sous  cette  impression  et,  toutes  les  fois  que, 
dans  les  conversations,  dans  le  monde  où  je  me  suis  trouvé, 
on  parlait  de  cela,  je  m'empressais,  n'ayant  eu  aucune  demande 
de  secret  de  mon  cousin,  de  donner  cette  opinion  qu'il  m'avait 
transmise,  et  j"en  indiquais  les  motifs. 

Lorsque  le  Matin  a  publié  le  premier  le  fac-similé  du  bor- 
dereau, attribué  à  ce  moment-là  à  M.  Esterhazy,  je  me  suis 
rappelé  cette  conversation  avec  mon  cousin  Alphonse,  et  j'ai 
recommencé  moi-même,  sur  l'écriture  du  commandant  Esterhazy, 
pour  le  bordereau  qui  lui  était  attribué,  les  mêmes  observations 
que  mon  cousin  m'avait  fait  faire  sur  le  même  bordereau  dont 
il  m'avait  apporté  la  photographie.  Immédiatement,  il  m'est 
apparu  que  les  différences  de  texte  étaient  absolument  exactes, 
mais  que  les  écritures  corroboraient  avec  celles  que  les  jour- 
naux donnaient. 

J'ai  été  extrêmement  ému  ;  je  me  suis  rendu  auprès  de  mon 
cousin  et  je  lui  ai  dit  :  «  Tu  es  venu  en  1896,  tu  m'as  dit  que  le 
bordereau  était  de  l'écriture  de  Dreyfus  calquée  sur  Dreyfus  : 
voilà  une  écriture  qui  me  semble  bien  pourtant  être  celle  d'Es- 
terhazy  !  » 

Je  lui  ai  dit  :  «  Je  te  supplie,  en  mon  àme  et  conscience,  de 
recommencer  la  critique  que  tu  m'avais  faite  pendant  de  longues 
heures  pour  me  faire  une  opinion  ;  tu  ne  peux,  après  m 'avoir 
apporté  une  conviction  me  laisser  dans  le  doute,  en  présence 
des  accusations  qui  courent  contre  Esterhazy.  » 

Immédiatement,  mon  cousin  m'a  dit  :  «  Je  ne  veux  pas  voir 
l'écriture  ;  je  ne  veux  pas  la  voir,  je  la  connais,  c'est  celle  d'Ea- 
terhazy.  Je  sais  qu'Esterhazy  est  l'homme  de  paille  des  juifs, 
et  il  finira  par  avouer.  Le  bordereau  n'est  ni  daté  ni  signé:  ce 
ne  serait  pas  un  faux,  ce  serait  une  pièce  quelconque,  un  élé- 
ment d'escroquerie,  et  c'est  comme  cela  qu'on  espère  se  tirer 
d'affaire  !  Mais  je  ne  veux  pas  voir  l'écriture.  D'ailleurs,  on  ne 
peut  pas,  il  ne  faut  pas  faire  la  revision  !  On  ne  peut  pas  !  si  on 
la  faisait,  ce  serait  la  guerre  civile,  on  descendrait  dans  la 
rue,  ce  serait  une  émeute  ;  on  ne  peut  pas,  on  ne  doit  pas  !  » 

J'ai  répondu  :  «  Cela,  c'est  de  la  politique  ;  c'est  une  opinion 
qu'on  peut  avoir,  mais  ce  n'est  plus  de  la  critique  scientifique,  ce 
n'est  plus  une  expertise  scientifique  basée  sur  une  vérification 
de  pièces.  Voilà  ce  que  tu  m'as  dit  il  y  a  un  an  !  J'ai  remarqué 
la  gravité  de  ta  réponse  et  de  tes  paroles  ;  tu  m'as  dit  que,  entré 
au  ministère  de  la  guerre  avec  ta  démonstration,   on  n'en  avait 


', 


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pas  voulu  et  qu'on  t'avait  dit  :  «  Votre  démonstration  serait  de 
nature  à  faire  acquitter  Dreyfus.  »  Puis,  aujourd'hui,  tu  viens 
dire  que  tu  ne  veux  pas  examiner  la  question  des  écritures  !  Tu 
vas  me  laisser  dans  un  trouble  profond.  » 

Mon  cousin  m'a  dit  alors  :  «  On  n'a  pas  voulu  faire  ce  que  je 
voulais  au  moyen  des  comparaisons  d'écritures,  des  ressem- 
blances, des  identités  que  j'avais  relevées.  »  Et  il  a  même  ajouté, 
de  très  bonne  foi,  devant  sa  femme,  qui  était  présente  :  «  11  y  a 
des  moments  où  les  préfets  de  police  disent  de  parler  et  il  y  en 
a  d'autres  où  ils  disent  de  se  taire.  » 

J'ai  compris  que  «  les  moments  où  les  préfets  de  police  disent 
de  parler  »,  cela  se  rapportait  à  la  soirée  de  1896,  dans  laquelle 
il  était  venu  me  faire,  préventivement,  sa  démonstration. 

J'ai  eu  avec  mon  cousin,  M.  Bertillon,  les  relations  les  plus 
amicales:  je  l'ai  en  grande  estime,  même  encore,  et  tout  ce  qu'il 
pouvait  me  dire  était  de  nature  à  faire  ma  conviction  comme 
celle  de  mes  amis. 

Je  n'avais  pas  plus  à  garder  le  secret  sur  cette  conversation 
que  sur  la  première,  et  j'ai  raconté  âmes  amis  et  collègues  cet 
entretien  comme  je  l'avais  fait  une  première  fois  pour  cette 
longue  conversation,  qui  ne  pouvait  que  créer  dans  mon  esprit 
et  dans  celui  de  mes  amis  les  doutes  les  plus  grands,  les  plus 
considérables,  remplaçant  une  conviction  à  laquelle  je  me 
tenais,  en  face  et  au  milieu  des  hésitations  de  tout  le  monde, 
par  un  trouble  et  un  étonnement  profonds,  que  je  partage  à 
l'heure  qu'il  est,  et  complètement. 

Je  dois  dire  encore  ceci,  car  j'ai  juré  de  dire  la  vérité,  toute 
la  vérité:  Il  est  certain  qu'autant  je  m'étais  attaché  d'abord  à 
cette  pensée  qu'on  avait  la  preuve  certaine  que  l'écriture  du 
bordereau  était  de  Dreyfus  calquée  sur  Dreyfus,  autant  plus 
tard  j'ai  compris  qu'il  devait  y  avoir  des  doutes,  parce  que 
l'écriture  d'Esterhazy  avait  une  telle  ressemblance  avec  celle  du 
bordereau  qu'on  ne  peut  l'attribuer  simplement  au  hasard. 

Les  incidents  qui  ont  eu  lieu  depuis,  à  la  Chambre  et  au  Sénat, 
ont  été  pour  moi  l'objet  d'une  grande  attention;  ils  m'ont  laissé 
troublé,  inquiet. 

Puis  il  y  a  eu,  dans  le  procès  Esterhazy,  le  huis  clos  partiel, 
l'absence  de  faits  exposés  que  je  pouvais  attendre  comme 
particulièrement  intéressants,  étant  donné  ce  qui  m'avait  été 
dit  par  mon  cousin. 

Et  lorsqu'à  la  Chambre,  M.  Jaurès  a  posé  une  question  à 
M.  le  Président  du  conseil,  lui  demandant  s'il  y  avait  eu  com- 
munication d'une  pièce  secrète,  j'ai  été  profondément  ému  de 
voirie  silence  du  gouvernement. 

Voilà  ce  que  j'avais  à  dire. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  d'autres  questions  ? 

Me  Labori.  —  Si  j'ai  bien  entendu  M.  Hubbard,  il  a  fait  allu- 
sion à  certaines  paroles  du  général  Iung.  Voudrait-il  préciser,  si 
cela  est  possible  ? 

M.  Hubbard.  —  Messieurs  les  jurés,  il  est  difficile  de  préciser 


—  440  — 

dans  tous  les  détails  les  paroles  de  M.  le  général  Inng,  qui 
était  un  collègue,  un  ami  pour  lequel  j'avais  une  grande 
estime. 

Le  sens  général  des  déclarations  qu'il  a  faites  à  mes  collègues, 
à  beaucoup  de  ses  amis,  était  qu'il  avait  une  suspicion  absolue 
sur  le  procès  de  1894.  Le  général  Iung  a  employé  une  expres- 
sion que  je  ne  prendrai  pas  pour  mon  compte,  mais  qui  était  la 
sienne  sur  ce  qui  avait  été  fait  dans  les  bureaux  de  la  Guerre  : 
Il  disait  très  nettement  que  c'était  abominable  ! 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  avez-vous  d'autres  ques- 
tions? Et  vous,  maître  Clemenceau  ? 

Au  témoin.  —  Vous  pouvez  vous  asseoir. 


DÉPOSITION  DE  M.  YVES  GUYOT 

Publiciste,  ancien  Ministre 

(Le  témoin  prête  serment.) 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  est  la  question  ? 

Me  Labori.  —  Je  prierais  M.Yves  Guyot  de  vouloir  bien  nous 
dire  s'il  a  eu  une  conversation  avec  M.  Bertillon,  et  quelle  a 
été  cette  conversation  ? 

M.  le  Président.  —  Vous  avez  entendu? 

M.  Yves  Guyot.  —  Parfaitement,  monsieur  le  Président. 
Messieurs  les  jurés, 

J'ai  depuis  longtemps  des  relations  avec  la  famille  Bertillon. 
Je  connaissais  M.  Bertillon  père  comme  statisticien  ;  il  était  pro- 
fesseur de  démographie  à  l'Ecole  d'anthropologie,  dont  je  suis 
président  honoraire. 

Je  suis  lié  avec  M.  Jacques  Bertillon,  le  directeur  delà  statis- 
tistique  municipale,  et  il  m'a  succédé  comme  président  de  la 
Société  de  statistique. 

J'ai  aidé  M.  Alphonse  Bertillon,  quand  j'étais  conseiller  muni- 
cipal, à  établir  son  service  d'anthropométrie  à  la  Préfecture  de 
police  ;  je  l'ai  aider  à  triompher  des  résistances  qu'il  rencontrait 
dans  la  vieille  police,  parce  que  je  trouvais  qu'il  valait  mieux 
mensurer  les  gens  que  de  les  passer  à  tabac. 

Il  en  résulte  que  j'ai  conservé  des  relations  avec  M.  Alphonse 
Bertillon  et,  qu'au  cours  de  ces  dernières  années,  je  l'ai  vu  plu- 
sieurs fois. 

!  u  jour,  M.  Alphonse  Bertillon  me  parla  de  son  rôle  dans  une 
cause  célèbre.  Je  lui  dis  :  «  Je  ne  veux  pas  de  secrets,  parce  que 
j  e  ne  veux  pas  m'engager  à  les  conserver  ;  mais,  si  vous  voulez 
mv  parler  de  votre  méthode,  je  suis  tout  disposé  à  vous  écouter.  » 

J'avoue  que  je  n'ai  aucune  compétence  en  expertises  d'écri- 
tures, et  M.  Alphonse  Bertillon  voulut  bien  me  donner  une 
leçon.  Il  m'apprit  qu'il  y  avait  deux  sortes  d'écritures  :  l'écriture 
sinistrogyre  et  l'écriture  dextrogyre.  Il  parait  que,  dans  Fécri- 


—  441  — 

ture  sinistrogyre,  les  courbes  et  les  boucles  sont  à  gauche, 
tandis  que  dans  l'écriture  dextrogyre,  les  courbes  et  les  boucles 
sont  à  droite.  Je  vous  avoue  qu'aujourd'hui  il  me  serait  aussi 
impossible  qu'avant  cette  leçon,  de  reconnaître  une  écriture 
sinistrogyre  d'une  écriture  dextrogyre. 

Alors  je  dis  à  M.  Bertillon  :  «  Eh  bien  !  quand  vous  avez  com- 
paré la  pièce  incriminée  et  l'écriture  de  l'accusé,  vous  avez  sans 
doute  constaté  que  les  deux  pièces  étaient  d'une  écriture  sinis- 
trogyre ?  » 

—  «  Pas  du  tout,  dit  M.  Bertillon,  récriture  de  l'accusé  était 
dextrogyre,  l'écriture  du  document  était  sinistrogyre  ;  mais  j'ai 
reconnu,  à  certaines  contractions  de  la  plume,  que  l'accusé  avait 
changé  son  écriture  dextrogyre  en  écriture  sinistrogyre.  » 

Alors,  je  lui  dis  :  «  Ce  n'est  donc  pas  sur  une  identité  d'écri- 
ture que  vous  avez  constaté  que  la  pièce  incriminée  venait  de 
l'accusé,  mais  sur  une  divergence  d'écriture  ?  »  Il  me  dit  : 
«  Oui!  » 

Je  lui  ai  répondu  que  j'étais  surpris  qu'il  eût  produit  une 
pareille  affirmation  sur  une  divergence  d'écriture t 

Il  me  dit  alors  :  —  «  Mais,  pardon  !  moi,  je  n'ai  pas  fait  l'ins- 
truction; j'avais  proposé  qu'on  employât  d'autres  moyens; 
j'avais  dit,  par  exemple,  qu'on  pouvait  mettre  une  composition 
chimique  dans  l'encrier  de  l'accusé  et,  si  on  avait  ensuite 
retrouvé  une  pièce  avec  un  réactif  chimique,  on  aurait  pu  cons- 
tater que  cette  pièce  venait  de  l'encrier.  J'avais  encore,  disait-il, 
indiqué  quatre  ou  cinq  autres  moyens  de  déterminer  s'il  y  avait 
des  probabilités  pour  que  ce  fût  l'accusé  qui  fût  bien  le  véritable 
coupable,  mais  on  n'a  pas  suivi  mes  conseils;  moi,  j'ai  donné 
mon  opinion  et  ma  conviction  ;  j'ai  déclaré  qu'une  pièce  écrite 
d'une  écriture  sinistrogyre  devait  venir  d'un  homme  qui  avait 
une  écriture  dextrogyre,  et  l'accusation  n'a  pas  suivi  les  deman- 
des que  je  lui  avais  faites .   » 

Voilà,  monsieur  le  Président,  ce  que  j'avais  à  répondre  à  la 
question  de  MeLabori. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  d'autres  questions  ? 

M0  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  je  voudrais  demander 
à  M.  Yves  Guyot  quelle  est  son  opinion  sur  l'affaire  Esterhazy  ? 

M.  Yves  Guyot.  —  Monsieur  le  défenseur,  mon  opinion  sur 
l'alfaire  Esterhazy  est  connue.  Mais,  puisque  vous  me  posez 
cette  question,  je  me  permettrai  de  donner  l'opinion  d'autres- 
personnes. 

Messieurs,  il  faut  bien  dire  que  j'ai  une  opinion  très  nette 
pour  mon  compte,  mais  cette  opinion  je  la  partage  avec  l'élite..., 
(Murmures)  oui,  oui,  parfaitement  î...  avec  l'élite  intellectuelle 
de  la  France  ;  et,  en  dehors  des  noms  que  vous  avez  trouvés  sur 
les  listes,  il  y  a  une  foule  de  personnes  qui  n'ont  pas  manifesté 
leur  opinion  parce  que,  dans  un  pays  centralisé  comme  la 
France,  il  y  a  beaucoup  de  personnes  qui  sont  retenues  par 
diverses  considérations,  et  n'osent  affirmer  librement  leurs  con- 
victions. 


—  142  — 

J'ajoute  qu'il  y  a  toutes  espèces  défaits  d'intimidation  pour 
empêcher  les  personnes  de  manifester  leur  opinion.  Ainsi,  dans 
les  journaux,  on  a  fait  des  enquêtes  au  point  de  vue  de  la  situa- 
tion militaire  des  rédacteurs,  afin  de  leur  faire  comprendre  que, 
s'ils  allaient  faire  leurs  treize  jours  ou  leurs  vingt-huit  jours, 
ils  eussent  à  prendre  garde.  (Bruit.) 

(Se  tournant  vers  l'auditoire.)  Vous  protestez?  Vous 
désavouez  donc  ces  moyens  ! 

Ayant  été  trois  ans  ministre,  j'ai  conservé  un  certain  nombre 
de  relations  dans  le  personnel  des  administrations, —  et  je  puis 
dire  qu'il  y  a  dans  ce  haut  personnel  des  hommes  qui,  s'ils  ne 
manifestent  pas,  sont  pour  la  plupart  absolument  convaincus  et 
ne  se  gênent  pas  pour  le  dire  dans  des  conversations  privées, 
qui  sont  absolument  convaincus  que  le  procès  Esterhazy  n'a  été 
qu'une  parodie  de  justice.  Toutes  ces  personnes  ont  la  convic- 
tion profonde  que  M.  Emile  Zola  a  agi  avec  une  entière  bonne  foi. 

Ayant,  par  suite  de  mes  travaux  spéciaux,  de  nombreuses 
relations  à  l'étranger,  et  en  ce  moment-ci  faisant  une  des  plus 
grandes  enquêtes  industrielles  et  commerciales  qui  aient  été 
jamais  faites,  je  puis  dire  que  cette  conviction  est  partagée  par 
toute  la  civilisation  extérieure,  par  les  hommes  spéciaux,  les 
hommes  de  science,  par  les  hauts  industriels  et  les  commer- 
çants. 

Dans  les  post-scviptum  des  lettres  que  je  reçois,  je  trouve 
partout  cette  impression  :  «  Mais  qu'est-ce  que  vous  faites  donc 
en  France  ?Mais  à  quoi  pensez-vous  donc?  » 

Et,  Messieurs,  je  vous  demande  à  ajouter  un  mot  :  c'est  que 
je  suis  véritablement  humilié  pour  la  France  de  cette  impres- 
sion extérieure. 

Nous  pouvons  bien,  en  France,  nous  cantonner  entre  nous 
et  essayer,  —  on  peut  essayer  et  il  peut  y  avoir  des  gens  qui 
essaient  —  de  dissimuler  la  vérité.  Mais  à  quoi  bon  !  Elle  est 
connue  complètement  en  dehors  de  nos  frontières,  et  quand 
nous  l'étoufferions  ici,  elle  n'en  existerait  pas  moins. 

Dans  tous  les  états-majors  étrangers,  dans  le  monde  diplo- 
matique, dans  tous  les  gouvernements,  on  connaît  exactement 
ce  qu'il  en  est  de  l'affaire  Esterhazy. 

M.  le  Président,  à  M1'  Labofi.  —  Avez-vous  encore  une 
question  ? 

Me  Labori.  —  Oui,  je  voudrais  bien  que  M.  Yves  Griiyot  eût 
la  bonté  de  nous  dire  ce  qu'il  pense  de  cette  dernière  partie  du 
rapport  Ravarv,  qui  est  le  rapport  de  Falïaire  Esterhazy  : 

Que  teste-il  de  cette  affaire  si  savamment  machinée  ?  Une  impres- 
sion pénible,  etc. 

Mais  tous  les  moyens  avaient  le  même  but  :  La  revision  d'un  juge- 
ment Légalement  — légalement  —  et  justement  rendu. 

M.  Yves  Guvot  sait-il  quelque  chose  sur  ce  point? 
M.  le  Président,  an  témoin.  —  Ne  parlons  pas  de  l'affaire 
Dreyfus  ! 


-  143  — 

M.  Yves  Gtuyot.  —  Oh  !  monsieur  le  Président,  vous  voyez 
que  je  n'ai  pas  prononcé  un  mot  sur  l'affaire  Dreyfus,  et  lors- 
que j'ai  parlé  de  M.  Bertillon  je  me  suis  contenté  de  dire 
«  cause  célèbre  ». 

M.  le  Président.  —  C'est  en  raison  de  la  dernière  question 
qui  vient  d'êtreposée  que  je  vous  ai  fait  mon  observation. 

M.  Yves  Gtjyot.  —  Monsieur  le  Président,  vous  pouvez  être 
sur  que  je  ne  parlerai  pas  de  l'affaire  I  Dreyfus. 

Dans  la  phrase  du  rapport  de  M.  le  commandant  Ravary. 
qu'a  lue  Me  Laborie,  il  y  a  des  choses  multiples. 

MeLabori  me  demande  ce  que  je  pense  des  machination-, 
etc.  Quant  à  moi.  je  déclare  que  je  n*ai  connu  aucune  espèce 
de  machination. 

J'ai  vu,  pour  la  première  fois  depuis  le  commencement  de 
cette  affaire.  M.  Scheurer-Kestner  il  y  a  une  quinzaine  de 
jours  seulement,  et  il  est  évident  que  les  nombreuses  personnes 
qui  ont  signé  les  listes  de  protestation  n'étaient  pas  non  plus 
en  rapport  les  unes  avec  les  autres.  Par  conséquent,  au  point  de 
vue  des  machinations,  je  ne  comprends  pas  bien. 

Quant  à  la  «  douloureuse  impression  »,  cette  douloureuse 
impression,  mais  je  viens  de  vous  l'indiquer  tout  à  l'heure,  je 
vous  la  donnais  en  disant  que  Ton  a  considéré,  dans  tous  les 
milieux  où  l'on  réfléchit  froidement  et  tranquillement,  on  a 
considéré  que,  dans  l'affaire  Esterhazy,  il  n'y  avait  pas  eu 
d'accusateurs,  mais  qu'il  n'y  avait  eu  en  vérité  que  des  défen- 
seurs de  l'accusé. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  vous  n"avez  plus  de 
questions? 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Yves  Guyot,  vous  pouvez 
vous  asseoir. 

DÉPOSITION   DE    M.  TEYSSONNIÈRES 

expert  écrivain. 

(Le  témoin  prête  serment.) 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  question  désirez- 
vous  poser? 

M"  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  M.  Teyssonnières  a  eu. 
comme  expert,  à  s'occuper  de  récriture  du  bordereau  qui  a  été 
versé  en  1898  dans  l'affaire  Esterhazy  et  qui  est  le  même  que  le 
bordereau  de  l'affaire  Dreyfus,  dans  laquelle  M.  Teyssonnières 
était  export.  Je  désirerais  que  M.  Teyssonnières  voulût  bien  nous 
dire  ce  qu'il  pense  de  celte  écriture  ou  de  ce  bordereau. 

M.  le  Président.  —  M.  Teyssonnières  n'a  pas  été  expert  dans 
L'affaire  Esterhazy. 

M"  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président  :  c'est  à  titre  de 
simple  témoin  qu'il  est  ici,  comme  M.  lîertillon.  11  se  trouv 
qu'il  a  connu  le  bordereau,  qu'il  a  fait  une  expertise,  et,  comme 


-  544  — 

ce  bordereau  a  été  versé  dans  l'affaire  Esterhazy,  nous  désire- 
rions avoir  l'opinion  de  M.  Teyssonniéres  sur  les  particularités 
qu'il  présente,  sur  cette  écriture,  sur  son  expertise  et  sur  les 
différents  points  qui  lui  ont  paru  susceptibles  d'être  relevés 
dans  son  examen. 

M.  le  Président.  —  Ne  parlons  pas  de  Dreyfus.  (Au  témoin) 
Donnez  des  explications  sur  ce  bordereau  comme  s'il  s'appli- 
quait à  l'affaire  Esterhazy;  parlez  simplement  de  l'écriture. 

M.  Teyssonniéres.  —  J'ai  eu  l'occasion  de  voir  l'écriture 
d'Esterhazy,  comme  j'ai  eu  l'occasion  de  voir  le  bordereau  lui- 
même,  et  voici  dans  quelles  circonstances... 

Je  suis  obligé,  tout  d'abord,  d'expliquer  une  situation  toute 
particulière  qui  m'a  été  faite  dans"  cette  affaire-là.  Lorsque 
M.  Trarieux  a  été  nommé  Ministre  de  la  justice,  j'avais  l'avan- 
tage de  connaître  M.  Trarieux  depuis  une  vingtaine  d'années; 
j'ai  alors  prié  M.  Descubes,  député,  de  vouloir  bien  intercéder 
auprès  de  M.  le  Ministre  de  la  justice  et  l'informer  de  la  situa- 
tion qui  m'avait  été  faite  précisément  à  l'occasion  de  l'affaire 
Dreyfus,  où  j'étais  expert.  M.  Descubes  expliqua  à  M.  Trarieux, 
dont  je  connaissais  l'amour  de  la  justice  et  de  l'équité,  ceci  : 
c'est  que,  dix  jours  après  que  j'eus  déposé  mon  rapport,  je  fus 
rayé  de  la  liste  des  experts. 

('/est  dans  ces  douloureuses  conditions  que  j'ai  été  obligé  de 
me  présenter  devant  le  Conseil  de  guerre,  et  la  première  chose 
qui  fut  dite,  c'est  que  j'étais  un  expert  rejeté  de  la  justice  et  que 
cela  devait  fatalement  infirmer  en  grande  partie  ma  déposition. 
11  restait  bien  mon  rapport  qui  avait  été  fait  dans  les  conditions 
voulues,  c'est-à-dire  qu'à  ce  moment-là  j'étais  réellement  expert, 
et  comme  Me  Démange  prétendait  qu'à  ce  moment-là,  je  ne 
l'étais  plus,  j'ai  voulu  expliquer  devant  le  Conseil  de  guerre  la 
situation  qui  m'avait  été  faite.  Alors,  M.  Maurel  dit  :  «  C'est 
bien,  faites  votre  déposition,  nous  sommes  fixés.  » 

M.  le  Président.  —  M.  Maurel,  c'était  le  Président  du  Con- 
seil de  guerre? 

M.  Teyssonniéres.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  En  1894  ? 

M.  Teyssonniéres.  —  Oui  !...  J'avais  apporté  sur  moi  des  cer- 
tificats que  les  magistrats  ne  délivrent  pas  ordinairement,  parce 
que  j'ai  appris  plus  tard  qu'effectivement,  ni  la  magistrature 
assise,  ni  la  magistrature  debout  ne  délivrent  jamais  de  certifi- 
cats aux  experts.  Néanmoins,  comme  j'avais  quitté  Bordeaux 
dans  des  circonstances  encore  très  douloureuses,  mais  qui  ne 
touchaient  en  rien  à  l'affaire,  —  c'était  la  mort  qui  avait  fauché 
autour  de  moi,  —  je  vins  à  Paris  à  peu  près  ruiné  par  une  série 
de  malheurs.  Les  avocats,  les  avoués,  les  magistrats,  la  Cour, 
tout  le  monde  s'empressa  de  me  délivrer  des  certificats  consta- 
tant que  j'avais  rempli  pendant  vingt  ans  mes  fonctions  d'ex- 
pert avec  la  plus  grande  honorabilité,  la  plus  grande  indépen- 
dance et  surtout  la  plus  grande  probité. 

J'exhibai   ces   deux    certificats,    l'un    signé    par  vingt-cinq 


....  445  — 

avoués,  et  l'autre  signé  par  les  magistrats  du  Tribunal  et  de  la 
Cour  de  Bordeaux. "('/est  alors  que  M.  le  Président  du  Conseil 
de  guerre  me  dit  :  C'est  bien,  nous  sommes  fixés! 

Je  fis  ma  déposition  ;  elle  fut  conforme  absolument  à  toutes 
les  conclusions  de  mon  rapport,  et  j'eus  l'occasion  de  remar- 
quer que  le  procédé  que  j'avais  employé,  et  que,  jusqu'à  pré- 
sent, je  croyais  m'être  personnel —  c'étaient  certaines  démons- 
trations qui  touchent  bien  plus  à  la  science  géométrique  —  et 
comme  j'appartiens  à  l'administration  des  Ponts  et  Chaussées, 
et  que  j'ai  été  élevé  au  plus  haut  grade  auquel  on  puisse  arriver 
comme  Conducteur  des  Ponts  et  Chaussées,  c'est-à-dire  que 
j'étais  le  chef  de  bureau  du  directeur  et  du  secrétaire  général 
des  chemins  de  fer  de  l'Etat,  je  dois  me  connaître  un  peu  eu 
mathématiques. 

Appliquant  mes  connaissances  mathématiques  aux  questions 
d'écriture,  j'avais  essayé  d'appliquer  le  principe  des  ligures 
semblables,  c'est-à-dire  dont  les  angles  sont  égaux  et  les  entés 
proportionnels,  j'ai  appliqué  ce  principe  aux  expertises  en 
écritures,  d'autant  plus...  je  demande  pardon  à  la  Cour  d'être 
obligé  de  faire  mon  propre  éloge,  mais,  enlin  !...  qu'étant  vingt- 
cinq  fois  médaillé  comme  artiste  peintre-graveur,  je  pourrais, 
même  vues  de  dos,  dessiner  et  donner  la  physionomie  de  cer- 
taines personnes. 

Par  conséquent,  je  me  suis  attaché  d'abord  à  la  ligure  géomé- 
trique, puis,  surtout,  à  la  physionomie  générale  d'écritures. 
C'est  dans  cette  expertise  que  j'ai  pu  faire  valoir  les  résultats 
de  ces  longues  recherches  et  que  j'ai  démontré,  je  pourrais  dire 
péremptoirement,  l'identité  de  l'écriture  de  la  pièce  incriminée 
avec  les  pièces  de  comparaison  qui  m'avaient  été  remises.  Au 
moyen  décalques,  j'ai  trouvé  ce  qu'en  trente-six  ans  de  fonc- 
tions comme  expert  écrivain,  je  n'avais  pas  encore  rencontre 
d'une  manière  aussi  frappante  :  j'ai  trouvé  plusieurs  mots,  des 
lettres,  des  chiffres,  se  rapportant  d'une  manière  telle  qu'en- 
les  calquant  comme  graveur,  ou  en  les  gravant  du  moins  sur 
gélatine,  avec  la  précision  que  je  peux  apporter  à  des  choses  de 
ce  genre-là,  c'est-à-dire  aussi  exactement  que  possible,  j'avais 
calqué  sur  la  pièce  incriminée  certains  mots,  certaines  lettres 
qui  se  sont  rapportées  d'une  manière  aussi  exacte  que  possible 
sur  les  mots  ou  les  pièces  de  comparaison  similaires. 

Cette  démonstration  parut  toucher  énormément  le  Conseil  de 
guerre,  —  car  je  le  lisais  dans  les  yeux  des  juges,  et  comme 
il  y  a  trente-six  ans  que  je  me  présente  à  la  barre  des  Cours  et 
des  Tribunaux,  j'ai  l'habitude  de  voir  un  peu  si  je  produis 
une  impression  ou  non. 

Je  voyais  qu'effectivement  on  s'intéressait  à  cette  question 
et  que  j'avais  fait  une  démonstration  qui  paraissait  tangible. 

Je  n'ai  pas  autre  chose  à  dire  au  sujet  de  l'expertise  en  écri- 
tures. Mais  voici  comment  j'ai  eu  connaissance  de  récriture 
d'Esterhazy. 

M.  Descubes  ayant  été  trouver  M.  Trarieux,  je  le  priai  d'in- 


-  446  --=> 

tercéder  et  de  trouver  les  vrais  motifs  qui  avaient  pu  servir  de 
prétexte  à  ma  radiation. 

Malgré  mes  instances  auprès  de  M.  le  Président,  après  des 
démarches  personnelles  auprès  de  tous  les  magistrats,  non 
seulement  de  la  Cour  d'appel,  mais  aussi  de  la  Cour  de  cassation, 
je  n'ai  pu  obtenir  aucune  raison  de  ma  radiation.  J'adressai  donc 
M.  Descubes  à  M.  Trarieux  qui  prit  en  mains  cette  cause. 
Après  plusieurs  convocations  ou  réunions  entre  M.  le  Ministre 
et  M.  le  Président,  je  fus  accusé  d'avoir  volé  2,000  francs  aux 
banquiers  Halphen-Dauphin  dans  une  expertise  pour  laquelle 
j'avais  été  commis.  M.  Trarieux  protesta  et  dit  :  «  Je  ne  sais 
pas  ce  qui  s'est  passé,  mais  je  pourrais  presque  garantir  l'hono- 
rabilité de  M.  Teyssonnières,  ainsi  que  son  honnêteté;  je  lui 
ferai  part  de  votre  accusation.  »  Je  produisis  un  mémoire 
autant  que  je  pouvais  le  faire,  avec  les  quelques  indications  de 
mon  rapport,  et  dans  ce  mémoire,  j'ai  démontré  que  non  seule- 
ment je  n'avais  pas  volé  les  2,000  francs... 

M.  le  Président.  —  Mais  ce  n'est  pas  ce  que  l'on  vous 
demande,  cela  ! 

M  Teyssonnières.  —  Pardon,  monsieur  le  Président,  cela  a 
une  importance  capitale  au  point  de  vue  de  mes  visites  à 
M.  Trarieux  et  à  M.  Scheurer-Kestner,  parce  que  c'est  cela  qui 
les  a  motivées,  c'est  cela  qui  en  a  été  le  point  de  départ. 

Il  fut  donc  démontré  qu'au  lieu  d'être  un  voleur,  j  avais  été 
volé  de  la  somme  de  600  francs  par  les  clients,  puisque  mon 
état  de  frais  avait  été  taxé  à  1,750  francs  et  que  je  n'en  avais 
reçu  que  1,150. 

En  présence  de  ce  fait,  l'accusatiomportée  contre  moi  devenait 
calomnieuse,  tout  au  moins,  puisque  je  me  justifiais,  non  seu- 
lement par  l'enquête  faite,  maispar[l'attestation  du  j  uge  d'instruc- 
tion .  On  demanda  ma  réintégration,  mais  on  ne  put  l'obtenir.  Ce 
l'ut  dans  cette  circonstancejque  M.  le  Président  de  la  Cour  d'appel, 
auquel  M.  Trarieux  lit  part  de  ma  situation,  indiqua  qu'il  me 
prendrait  à  la  Cour  comme  expert.  Je  fus  rendre  visite,  sur  une 
lettre  de  M.  Trarieux,  à  M.  le  premier  Président  de  la  Cour 
d'appel.  Je  partis  ensuite  pour  Binic;  je  fus  convoqué,  dès  mon 
arrivée,  pour  prêter  serment,  et  le  lendemain,  je  prêtais  serment, 
le  31  juillet  1895.  Je  fus  donc  réhabilité  complètement,  mais, 
depuis  ce  moment-là,  je  n'ai  pas  fait  une  seule  expertise  pour 
le  Tribunal  ni  pour  la  Cour. 

Dans  cette  circonstance,  j'étais  donc  redevable  à  M.  Tra- 
rieux, non  seulement  de  ma  vie,  mais  de  mon  honneur,  qui 
m'est  plus  cher,  lorsque,  le  19  juin,  je  reçus  une  lettre  de 
M.  Trarieux,  à  peu  près  ainsi  conçue...  Je  sais  que  je  ne  puis 
rien  produire,  mais  j'affirme  que  j'ai  toutes  les  lettres  sur  moi. 
Cette  lettre  était  à  peu  près  ainsi  conçue  :  «  Mon  cher  monsieur 
Teyssonnières...  Un  de  mes  amis,  M.  Scheurer-Kestner,  etmon 
collègue,  désirerait  vous  voir;  je  vous  serais  reconnaissant  de 
vous  rendre  chez  lui  demain,  si  possible.  » 

Le  lendemain  étant  un  dimanche;  ne  voulant  faire  de  con- 


', ;.  ; 


Sciences  à  personne,  car  je  n'en  avais  fait  encore  aucune,  et  redou- 
tant des  indiscrétions  ou  des  paroles  qui  auraient  pu  m'éçhapper, 
j'allais  voir,  le  matin.  M.  Trarieux,  et  je  lui  demandais  ce  que 
j'avais  à  faire  auprès  de  M.  Scheurer-Kestner.  C'est  alors  que 
M.  Trarieux  me  dit:  «Vous  pouvez  avoir  confiance;  d'abord,  c'est 
un  des  premiers  magistrats  de  France  ;  il  est  vice-président  du 
sénat,  vous  n'avez  rien  à  redouter;  vous  pouvez  vous  expliquer 
avec  lui  comme  avec  moi-même.  » 

Des  quelques  mots  échappés,  il  me  sembla,  et  je  savais  par 
des  amis  qu'il  avait  au  tribunal,  que  sa  conviction  avait  été  un 
peu  ébranlée  sur  la  culpabilité  de  Dreyfus.  Je  lui  demandai  s'il 
avaitconfiance  en  moi,  parce  qu'il  me  connaissait  comme  expert 
depuis  vingt-cinq  ans;  il  me  répondit  :  «  Certainement,  mais  j'ai 
été  l'objet  de  certaines  visites,  de  certaines  démarches  qui  m"ont 
ébranlé.  »Je  lui  dis:«  Comment pouvez-vousvouslaisserébran- 
ler,  vous  ?.. .  » 

M.  Trarieux  n'était  plus  Ministre  de  la  justice  à  ce  moment-là, 
puisque  nous  sommes  au  19juin  1897. 

Je  lui  dis  :  «  Vous,  ancien  Ministre  de  la  justice,  vous  pouviez 
vous  assurer  de  ce  qui  avait  été  fait  dans  cette  affaire.  »  Il  me 
répondit  :  «  Oui.  mais  ma  convicton  est  fortement  ébranlée.  » 
J'essayai  de  le  ramener,  lorsqu'il  me  répondit  :  «.  J'ai  reçu  une 
visite  de  Me  Démange  alors  que  j'étais  Ministrede  la  justice  :  il  a 
pleuré,  il  s'est  jeté  à  mes  pieds,  invoquant  l'innocence  de  son 
client,  disant  qu'il  y  avait  eu  une  erreur  aussi  bien  dans  l'exper- 
tise que  clans  le  reste  ;  enfin,  je  suis  fortement  ébranlé.  »  Je  lui 
dis  :  «  Je  le  déplore,  mais  enfin,  qu'ai-je  à- faire  avec  M.  Scheu- 
rer-Kestner ?  partage-t-il  votre  opinion  ?  »  —  «  Non,  mais  allez 
le  voir  tout  de  même.  » 

Le  soir,  à  1  heure,  je  me  rendis  chez  M.  Scheurer-Kestner  qui 
m'accueillit  avec  une  très  grande  bienveillance,  et  je  dois  dire 
que  M.  Scheurer-Kestner,  à  ce  moment-là,  me  parut  un  homme 
qui  cherchait  réellement  à  s'éclairer;  toutes  les  interrogations, 
toutes  les  demandes  qu'il  m'a  posées  indiquaient  un  homme  qui 
cherchait  à  s'éclairer.  Je  fis  de  mon  mieux  et  il  me  remercia  par 
cette  bonne  parole  :  «  Jusqu'ici,  on  ne  m'avait  produit  que  des 
histoires,  des  racontars  ,  vous  venez  de  me  donner  des  preuves 
de  la  culpabilité  de  Dreyfus.  » 

Je  sortis  donc  parfaitement  convaincu  que  M.  Trarieux  ne 
m'avait  pas  envoyé  auprès  d'une  personne  susceptible  de  pou- 
voir me  compromettre,  et  c'est  à  ce  moment-là  que  M.  Scheurer- 
Kestner,  en  se  retirant,  me  dit  :  «  J'ai  reçu  la  visite  de 
M-  Démange;  il  est  venu  plaider  la  cause  de  son  client,  cela 
s'explique,  s'il  croit  à  son  innocence,  il  a  parfaitement  raison, 
mais  combien  il  doit  être  payé  pour  faire  des  démarches  aussi 
pénibles!»  M.  Scheurer-Kestner,  en  me  quittant,  me  dit  ceci: 
«Je  me  suis  rendu  auprès  du  Ministre  de  la  guerre  pour  l'in- 
former qu'au  mois  d'octobre  prochain,  on  s'organiserait  pour  la 
défense  de  Dreyfus.  »  —  «  Et  que  vous  a  appris  M.  le  Ministre 
de  la  guerre  ?  »  —  «  il  m'a  refusé  de  me  faire  voir  le  bordereau 


i  l.s 


en  même  temps  que  les  pièces,  prétendant  que  ioutes  ces  pièces 
étaient  dans  un  coffre-fort  dont  il  n'avait  pas  la  clef  et  qu'il  était 
impossible  qu'il  nie  montrât  la  moindre  chose.  »  J'insistai  en 
lui  disant  :  «Mais,  enfin,  si  on  fait  cette  campagne V  » 

(  Test  alors  que  M.  le  Ministre  de  la  guerre,  d'après  M.  Scheurer- 
Kestner,  lui  aurait  repondu  :  «  Qu'ils  y  viennent,  je  les  assomme 
d'un  coup  de  massue  !  ». .  G'estce  «  coup  de  massue  »  que  j'avais 
répété  à  un  journaliste,  quia  fait  le  tour  de  la  presse,  et  je  savais 
moi-même  à  quelle  pièce  il  voulait  faire  allusion.  J'interrogeais 
discrètement  M.  Scheurer-Kestner,  et  je  lui  dis  que  j'avais  eu 
connaissance  du  bruit  de  la  déclaration  de  M.  Le  Brun-Renaud. 
Il  me  dit  :  «  Non,  c'est  une  nouvelle  pièce  qui  prouve  absolu- 
ment la  culpabilité  de  Dreyfus.  »  Je  dis:  «  Tant  mieux;  je 
désirerais  bien  que  cette  affaire  fût  terminée  à  tout  jamais,  car 
elle  me  porte  un  préjudice  énorme  »  et,  de  fait,  j'ai  été  à  peu  près 
ruiné  depuis  ce  moment. 

Nous  en  étions  là  lorsque,  le  9  juillet,  je  reçus  une  nouvelle 
lettre  de  M.  Scheurer-Kestner  ainsi  conçue  :  «  Je  serais  bien 
reconnaissant  à  M.  Teyssonnières  s'il  pouvait  venir  me  voir 
demain,  par  exemple  vers  dix  heures  du  matin  ».  Je  me  rendis 
à  cette  nouvelle  invitation,  et  M.  Scheurer-Kestner  me  montra 
des  fac-similés  imprimés  typographiquement  de  l'écriture 
d'Esterhazy  et  de  celle  de  Drevfus.  J'ai  même  vu  des  originaux 
des  deux  écritures,  mais  il  ne  me  posa  absolument  aucune  ques- 
tion. A  un  certain  moment,  il  me  passa  une  pièce  ;  à  son  aspect, 
—  car  ne  l'ai  pas  eue  un  quart  de  minute  entre  les  mains  —  je 
je  lui  dis  :  «  Ça,  c'est  une  écriture  naturelle  !  » 

Il  me  dit  :  «  Non,  cette  écriture  est  d'Esterhazy.  »  Je  n'atta- 
chai pas  d'autre  importance  à  cette  chose-là;  pourtant,  il  m'était 
resté  l'impression  de  cette  lettre.  Il  me  demanda  :  «  Qu'est-ce 
qu'elle  vous  dit?  »  —  «  Elle  ne  me  dit  rien.  »  — «  Eh  bien,  voici 
(les  fac-similés;  il  paraît  que,  dans  votre  rapport,  il  y  avait  un 
mot  :  officier  écrit  comme  vous  l'avez  signalé  ;  eh  bien!  voilà 
le  mot  officier  écrit  comme  vous  l'avez  relevé  sur  le  bordereau.  » 
Je  lui  répondis  :  «  Oui,  j'ai  retrouvé  si  exactement  ce  mot 
officier  qu'il  a  fait  l'objet  d'un  calque  se  superposant  pour  la 
partie  cier  ».  En  effet,  dans  l'écriture  des  pièces  de  comparai- 
son, aussi  bien  que  dans  celle  du  bordereau,  Vi  est  supprimé  et 
est  remplacé  par  un  point  qui  forme  une  r  avec  la  lettre  qui  le 
suit,  particularité  bien  personnelle  en  expertise  d'écriture.  Ce 
sont  des  particularités  appelées  idiotismes,  cette  chose  naturelle 
qui  échappe,...  ici  le  mot  idiotisme  ne  veut  pas  dire  un  idiot, 
mais  une  chose  personnelle  et  naturelle  à  l'écrivain,  c'est-à-dire 
des  mouvements  inconscients  comme  lorsqu'on  se  mouche, 
comme  lorsqu'on  fait  un  mouvement  qui  vous  est  naturel  Je 
faisais  donc  remarquer  cela  à  M.  Scheurer-Kestner,  lorsqu'il  me 
fit  observer  que,  sur  le  bordereau,  il  n'y  avait  pas  d'alinéas, 
tandis  que  Dreyfus  faisait  des  alinéas. 

Je  lui  dis  :  «  C'est  possible,  je  ne  discute  pas  le  fait  que  vous 
m'indiquez  ;  je  ne  sais  pas  si,  en  cherchant  des  pièces  de  com- 


—  149  - 

paraison,on  n'en  trouverait  pas  sans  alinéas;  mais  ceci  n'indique 
pas  grand'chose,  d'autant  plus  que  cette  nomenclature  de  pièces 
ne  peut  comporter  d'alinéas.  »  Enfin,  nous  discutâmes  quelques 
minutes  là-dessus,  et  c'esl  à  ce  moment-là  que  je  remarquai  que 
la  conviction  de  M.  Scheurer-Kestner  n'était  pas  la  même  que 
celle  qu'il  avait  eue  lors  de  ma  première  visite,  c'est-à-dire  un 
mois  auparavant.  Je  lui  dis  :  «  Mais  il  me  semble  que  vous  me 
faites  des  observations...  Est-ce  que  vous  ne  seriez  pas  con- 
vaincu de  la  culpabilité  de  Dreyfus  ?  Il  me  répondit  :  «  Je  ne 
sais  pas  trop,  je  cherche...  •>  et  j'ai  senti  qu'il  y  avait  une 
Légère  insinuation  pour  me  faire  comprendre  que,  peut-être,  je 
pouvais  avoir  fait  quelque  erreur,  sans  qu'il  me  l'ait  jamais  dit, 
oh!  il  ne  m'a  jamais  parlé  de  cela. 

M.  Scheurer-Kestner  ajouta  :  «  J'avais  oublié  do  vous  dire 
que,  lorsque  je  quittai  le  Ministre  de  la  guerre,  je  suis  entré 
dans  les  bureaux  et,  qu'ayant  demandé  si  quelqu'un  avait  con- 
naissance du  rapport  de  M.  Teyssonnières,  on  m'avait  répondu  : 
«  Ne  nous  parlez  pas  de  cette  canaille  ;  c'est  un  voleur,  il  n'y  a 
que  Bertillon  qui  ait  t'ait  condamner  Dreyfus.  »  Je  lui  dis  :  «  Je 
suis  très  étonné  de  cette  opinion  de  l'Etat-major  :  je  ne  crois 
pas  qu'elle  subsiste,  car  j'ai  été  réintégré  dans  mes  fonctions, 
mon  honneur  est  sauf...  »  Mais  il  ajouta  :  ce  Oui,  oui,  je  sais, 
vous  êtes  un  homme  très  honorable;  mais,  enfin,  ne  vous  êtes- 
vous  pas  trompé  dans  votre  première  expertise  ?  » 

Je  n'ai  plus  revu  M.  Scheurer-Kestner,  je  n'ai  plus  revu 
M.  Trarieux,  et  ici  se  place  une  petite  erreur  que  je  suppose 
involontaire  de  la  part  de  M.  Trarieux  et  delà  part  de  M.  Scheu- 
rer-Kestner, car  je  ne  puis  pas  ne  pas  savoir  ce  que  je  sais  ;  je 
suis  dans  la  salle  des  témoins  depuis  six  jours;  assurément  je 
n'entends  rien  de  ce  qui  se  passe  dans  cette  audience,  mais 
enfin  !  —  les  journaux  ont  raconté,  les  uns  disent  que  c'est  la 
sténographie  —  je  veux  bien  m'en  rapporter  à  eux,  et  croire 
que  c'est  la  vérité.  Dans  le  cas  où  ce  serait  la  vérité,  M.  Tra- 
rieux a  dit  qu'il  n'avait  eu  connaissance  de  l'affaire  qu'à  la 
rentrée  des  Chambres,  vers  le  mois  d'octobre.  Or,  ici,  il  y  a 
eu  une  erreur,  puisque  c'était  le  19  juin,  quatre  mois  avant, 
qu'il  m'avait  envoyé  à  M.  Scheurer-Kestner.  M.  Scheurer-Kest- 
ner lui-même  a  dit  qu'il  n'avait  vu  le  Ministre  de  la  guerre 
qu'au  mois  d'octobre  ;  c'est  encore  une  erreur,  puisqu'il  m'en 
a  parlé  au  mois  de  juin  ou  juillet,  c'est-à-dire  bien  avant  les 
vacances.  Me  Démange  lui-même  a  dit  qu'il  n'en  a  eu  connais- 
sance que  vers  cette  époque,  lin  octobre  ou  fin  novembre  ;  mais 
il  me  semble  qu'il  en  avait  bien  connaissance  avant,  puisqu'il 
avait  fait  des  démarches  auprès  de  M.  le  Ministre  de  la  justice 
lui-même  et  auprès  de  M.  Scheurer-Kestner,  à  qui  il  était  allé 
plaider  sa  cause. 

Je  n'ai  plus  autre  chose  à  dire  sur  M.  Trarieux,  ni  d'autres 
rectifications.  Pourtant,  il  y  en  aune  :  M.  Trarieux  est  entré 
en  plein  dans  la  démonstration  des  experts,  qui  ne  l'ont  pas 
convaincu. 

la 


—  450  — 

• 

Or,  je  tiens  à  déclarer  ici  que  mon  rapport  ne  contient  absolu- 
ment aucune  restriction,  que  mon  rapport  n'a  jamais  parlé  de 
dissemblance,  qu'il  n'en  est  nullement  question  dans  mon  rap- 
port. J'ai  formé  un  tableau  dans  lequel  il  y  a  trente  compa- 
raisons qui  s'identifient  de  la  manière  la  plus  formelle,  il  y  a 
cinq  superpositions  qui  s'adaptent  absolument  comme  ma 
main  droite  s'adapte  à  ma  main  gauche  ;  il  y  a  peut-être  de 
petites  différences,  mais  pas  de  si  grandes  qu'on  puisse  dire 
que  ce  ne  sont  pas  les  mêmes  mains.  Ce  n'est  donc  pas  de  mon 
rapport  dont  a  voulu  probablement  parler  M.  Trarieux,  mais 
des  rapports  des  autres  experts. 

Puisque  tout  a  été  publié,  je  ne  sais  plus  s'il  existe  de  huis 
clos  ou  des  pièces  secrètes  !  Moi  qui  ai  été  au  courant  de  tout, 
je  vois  que  tout  a  été  raconté,  que  tout  a  été  dit;  il  n'y  a 
plus  rien  à  apprendre.  Mais  ce  que  je  voudrais  apprendre  à 
MM.  les  jurés,  c'est  ceci  :  c'est  que,  le  19  juillet,  il  m'est 
arrivé  un  grave  accident  qui  a  été  le  point  de  départ  des  manœu- 
vres que  je  vais  vous  indiquer. 

Le  19  juillet,  à  une  heure  de  l'après-midi,  j'ai  glissé  dans 
ma  salle  à  manger,  je  me  suis  coupé  le  bras  jusqu'à  l'os,  au 
point  que  je  serai  peut-être  estropié  pour  le  restant  de  ma  vie. 
Le  19  juillet,  à  six  heures  du  soir,  en  rentrant  de  l'hôpital,  j'ai 
rencontré  M.  Crépi  eux- Jamin,  qui  était  un  commensal  de  la 
maison  et  un  intime  ami.  —  J'ai  été  l'intime  ami  de  l'abbé 
Michon,  graphologue,  l'intime  ami  de  Varinard  père,  grapho- 
logue, qui  tous  ont  été  mes  commensaux,  qui  venaient  déjeu- 
ner ou  dîner  à  la  maison.  C'est  vous  dire  l'intimité  grande 
dans  laquelle  nous  nous  trouvions.  Comme  graveur,  j'avais 
fait  le  portrait  de  l'abbé  Michon,  le  portrait  de  Varinard,  pour 
illustrer  leurs  ouvrages  ;  M.  Grépieux-Jamin  m'avait  demandé 
lui-même  de  faire  son  portrait.  Je  fis  donc  son  portrait;  il  est 
vrai  de  dire  qu'en  échange,  M.  Crépieux-Jamin  fit  le  mien 
comme  graphologue.  Nos  relations  s'établirent  ainsi,  et  toutes 
les  fois  que  M.  G  répieux- Jamin  venait  à  Paris,  il  venait  sans 
façon  me  demander  à  déjeuner  ou  à  dîner,  je  le  recevais  tou- 
jours avec  le  plus  grand  plaisir. 

Le  19  juillet,  en  rentrant,  il  me  dit  :  «  (Juel  malheur  !  Je  vous 
attends  depuis  une  heure,  j'ai  très  peu  de  temps  à  passer  à 
Paris,  parce  qu'il  faut  que  je  prenne  le  train  à  dix  heures  du 
soir;  mais  je  tenais  à  vous  dire  que  Bernard  Lazare  m'a 
demandé  de  faire  un  rapport  sur  le  bordereau.  »  Je  lui  répon- 
dis :  «  Mon  cher  ami,  j'ai  confiance  en  votre  loyauté,  votre 
science  et  votre  talent,  je  suis  certain  que  nous  nous  rencon- 
trerons. »  11  me  dit  :  «  Certainement,  d'autant  plus  que  j'ai  déjà 
eu  l'occasion  de  me  prononcer  deux  fois  :  une  première  fois  au 
cercle  du  Lloyd  rouennais,  où,  sur  le  vu  du  bordereau  qui  avait 
été  publié  par  le  Matin,  j'avais  pu  reconnaître  l'écriture  de 
Dreyfus.  Et,  la  seconde  fois,  on  m'avait  envoyé  une  lettre  dont 
la  signature  était  à  peu  près  illisible,  ce  qui  m'import^peu 
comme  graphologue;  sur  le  vu  de  cette  lettre,  j'avais  déclaré 


•>  -j. 


'  -. 


m  — 

que  l'individu  était  un  homme  peu  recommandante,  que  l'indi- 
vidu avait  des  instincts  mauvais...  Il  est  inutile  de  m'étendre.., 
un  portrait  aussi  mauvais  que  possible.  J'appris  plus  tard  que 
j'avais  fait  un  portrait  graphologique  de  Dreyfus.  Ayant  donc 
dit  au  Lloyd  rouennais  mon  opinion  sur  l'écriture  de  1  Dreyfus, 
l'ayant  donnée,  d'autre  part,  par  écrit,  je  ne  pois  pas  mainte- 
nant me  déjuger.  Néanmoins,  on  m'offre  une  jolie  somme  pour 
cela,  je  ne  suis  pas  assez  riche  pour  refuser,  mais  on  se  gardera 
bien  de  montrer  mon  rapport.  Je  lui  dis  :  «  On  le  montrera  ou 
non,  mais  enfin  je  suis  sur  qu'il  sera  bien  fait,  avec  toutes  les 
connaissances  et  toute  la  science  qu'un  expert  dans  l'art  gra- 
phologique doit  apporter  à  son  travail.  »  Nous  nous  quittâmes, 
parce  que  ma  blessure  ne  comportait  pas  un  plus  long  entre- 
tien; et,  pourtant,  à  ce  moment-là,  il  me  dit  :  «  Avant  de  vous 
retirer,  voulez-vous  me  dire  sur  quoi  vous  vous  êtes  basé  pour 
établir  votre  rapport?»  Je  lui  dis  :  «  Mon  cher  ami,  trente 
figures  ou  mots  absolument  identiques  qui  pourraient  presque 
se  superposer.  »  Il  me  dit  :  «  Je  connais  votre  talent,  je  suis  cer- 
tain de  conclure  de  même.  » 

On  se  mit  à  table.  Après  le  dîner,  il  fut  obligé  de  quitter  pré- 
cipitamment la  table.  Au  moment  de  partir,  je  lui  remis  un 
rapport  en  lui  disant  :  «  Veuillez  examiner  ce  rapport  et  me 
donner  votre  opinion.  »  Il  me  répondit  la  lettre  suivante  :  «  J'ai 
examiné  votre  rapport,  il  est  certainement  le  mieux  fait,  le 
mieux  ordonné  de  tout  ce  que  j'ai  vu  jusqu'à  ce  jour  ;  je  vous  en 
fais  tous  mes  compliments,  et,  comme  vous  le  verrez  par  l'apos- 
tille que  j'y  ai  mise,  je  n'ai  qu'à  dire  '.Amen.  Quel  malheur  que 
j'aie  été  obligé  de  vous  quitter  si  promptement  i  Nous  aurions 
eu  tant  de  choses  sérieuses  à  nous  dïrei  Demain,  je  vais  me 
mettre  à  la  rédaction  du  rapport  Dreyfus,  ce  qui  me  casse  bras 
et  jambes,  au  figuré  (rires)...»  Je  lis  lalettre...  «  ...ce  qui  me 
casse  bras  et  jambes,  au  figuré,  attendu  que  c'est  un  mauvais 
clichage  qui  me  laisse  très  indécis,  qui  ne  me  guide  pas  et  qui 
m'obligera  tout  le  temps  à  faire  des  réserves.  » 

Or.  la  presse  dit  que  M.  le  général  de  Pellieux  avait  déclaré 
que  la  reproduction  typographique  du  bordereau  qui  avait  été 
publiée  dans  les  journaux,  n'était  pour  ainsi  dire  qu'un  faux.  Eh 
bien  !  j'affirme,  moi  aussi,  qu'il  a  été  fort  mal  reproduit,  et  les 
journaux  le  reproduisent  si  mal,  que  M.  Crépieux-Jamin,  le 
premier  graphologue,  dont  on  a  surtout  demandé  les  lumières, 
déclare  lui-même  que  c'est  un  mauvais  clichage  avec  lequel  on 
n'est  certain  de  rien,  et  qui  l'obligera  à  faire  des  réserves.  11  est 
certain  que  M.  le  général  de  Pellieux  ne  s'est  pas  trompé  en 
disant  que  c'était  une  mauvaise  reproduction  !  Ce  que  j'affirme 
aussi,  et  je  serais  très  heureux  si,  parmi  MM.  lesjurés,  il  y  avait 
un-imprimeur  ou  un  typographe  ou  quelqu'un  oui  connaisse 
l'imprimerie. 

On  a  truqué  la  reproduction  de  la  manière  suivante  :  il  y  a 
une  forme  sur  laquelle  sont  les  caractères  d'imprimerie,  un 
rouleau  qui  tourne  sur  cotte  forme;  entre  les  deux,  passe  une 


—  452  — 

feuille  de  papier  qui  sert  à  l'impression.  Or,  selon  qu'on  veut 
faire  apparaître  plus  ou  moins  les  caractères,  on  fait  ce  que  l'on 
appelle  une  mise  en  train,  on  colle  sur  les  parties  qu'on  veut 
faire  plus  grosses,  trois,  quatre,  cinq  ou  six  feuilles  de  papier, 
afin  qu'en  passant  sous  la  presse,  ces  parties  prennent  le  plus 
d'encre  possible,  ce  qui  fait  que  les  parties  que  l'on  veut  faire 
ressortir  sont  plus  noires  que  les  autres  ;  cela  s'appelle  «  plon- 
ger») en  terme  d'imprimerie.  Or,  lorsque  j'ai  vu  la  publication, 
toujours  suspecte  dans  les  journaux,  parce  qu'ils  ne  peuvent  pas. 
reproduire  exactement  le  bordereau,  j'ai  vu  qu'il  y  avait  ce 
maquillage;  que  tantôt  on  faisait  «plonger»,  tantôt  on  «soula- 
geait», de  manière  à  rendre  similaires  l'écriture  d'Esterhazv  et 
1  écriture  du  bordereau  pour  tromper  le  public  ;  mais  ce  n'était 
pas  fait  pour  me  tromper,  moi,  qui  ai  été  chef  de  l'imprimerie 
des  chemins  de  fer  de  l'Etat  et  des  Travaux  publics,  et  qui  sais 
ce  que  c'est  que  l'impression,  puisque  je  suis  en  même  temps 
graveur. 

Donc,  je  répète  que  je  suis  de  l'avis  de  M.  le  général  de  Pel- 
lieux  et  que  les  reproductions  sont,  pour  ainsi  dire,  des  faux  : 
la  preuve,  c'est  que  M.  Grépieux-Jamin  le  constate  lui-même. 

Je  partis  huit  jours  après  pour  Binic.  A  la  fin  août,  je  vis 
arriver  sur  la  plage  deux  bicyclistes,  un  monsieur  et  une  dame. 
C'étaient  M.  Grépieux-Jamin  et  Mnie  Crépieux-Jamin,  que  je  ne 
connaissais  pas.  Nos  relations  si  amicales  firent  que  j'accueillis 
avec  d'autant  plus  déplaisir  M.  Crépieux-Jamin  que  je  le  savais 
médecin,  —  je  ne  sais  pas  de  quelle  faculté, —  mais  je  sais 
qu'il  est  médecin,  et  qu'alors  sa  présence,  à  propos  de  ma  bles- 
sure, pouvait  m'être  d'une  certaine  utilité.  Effectivement,  la 
première  chose  qu'il  fit,  fut  de  me  demander  des  nouvelles  de  ma 
blessure,  et  il  me  proposa  de  me  masser .  Ce  massage  dura  quatre 
jours... 

M.  le  Président.  —  Mais,  cela  n'a  aucun  rapport  avec 
l'affaire  ! 

M.  Tevssoxxiep.es.  —  Je  vous  demande  pardon,  monsieur  le 
Président  :  vous  allez  voir,  nous  arrivons  à  la  question. . . 

Pendant  ces  quatre  jours.  M.  Crépieux-Jamin  m'interrogea 
considérablement...  (Rires)  (Se  tournant  vers  le  fond  de  la 
sa  Ile.)  Vous  verrez  que  la  chose  n'est  pas  risible. 

M.  le  Président.  —  Mais,  passez  sur  tous  ces  détails  î 

M.  Teyssonnières.  —  J'ai  fini,  mais  il  me  fallait  bien  expli- 
quer comment  il  éfait  resté  quatre  jours.  Il  n'a  cessé  de  me 
parler  de  mon  l'apport,  de  celui  qu'il  avait  à  faire,  des  petites 
notes  que  j'avais  prises,  etc.  Quel  fut  mon  étonnement lorsqu'au 
bout  de  deux  jours,  il  me  dit  :  «  Mais,  vous  savez,  votre  rapport 
ne  me  convient  pas  du  tout!  »  —  «Comment,  lui  dis-je,  vous 
avez  changé  d'avis?  »  —  «  Oui,  je  ne  trouve  pas  que  votre  rap- 
port soit  à  la  hauteur  de  ce  que  vous  avez  l'habitude  de  faire.  » 
—  «  Je  le  regrette.  »  La  conversation  cessa  immédiatement, 
mais  le  lendemain,  elle  reprit  sur  le  même  chapitre.  Bref,  il 
resta  chez  moi.  Le  23,  au  soir,   à  huit  heures,  M.  Grépieux- 


-    'i  3 


Jamin  se  retournant,  me  posa  ex  abrupto  cette  question  : 
«  Combien  vous  a  rapporté  votre  rapport  sur  l'affaire  Dreyfus  1  » 
—  «  Deux  cents  francs.  »  —  «  Deux  cents  francs,  dit  il.  cela 
pourrait  vous  rapporter  cent  mille...  »  Je  Tari  (Mai.  Il  ne  m'en  a 
pas  dit  plus  long.  Dans  tous  les  cas,  cela  me  produisit  une 
impression  terrible. 

Cent  mille  francs  !  Deux  cent  mille  francs  !  ce  serait  bon  pour 
mes  vieux  jours,  mais  j'ai  4  fr.  50  que  me  rapporle  ma  retraite 
comme  conducteur  des  ponts  et  chaussées,  la  maison  m'appar- 
tient et  je  n'ai  plus  besoin  de  rien  pour  conserver  ma  liberté  et 
mon  honneur. 

Le  lendemain,  M.  Crépieux- Jamin  partait;  mais,  avant  de 
partir  —  j'ai  interprété  sa  dernière  démarche  comme  un  repen- 
tir de  ce  qu'il  avait  fait  la  veille —  il  se  jeta  dans  mes  bras, 
m'embrassa  avec  la  plus  grande  effusion,  embrassa  ma  femme, 
ce  fut  un  tableau  !  Et,  Messieurs,  ces  circonstances  sont  dou- 
loureuses à  rappeler,  car  à  peine  venait-il  de  tourner  à  l'angîe 
du  quai  que  ma  femme,  à  laquelle  je  disais  :  «Tiens,  il  a  un 
certain  repentir  !  »  -Les  femmes  ont  quelquefois  des  visions  plu  s 
claires  pour  certaines  choses  que  les  hommes,  —  ma  femme  me 
répondit  :  «  Cela,  ce  sont  des  baisers  de  Judas.  »  C'était  la  vérité. 
Immédiatement  après,  arrivèrent  des  personnes,  dont  je  pourrai 
dire  les  noms  quand  on  voudra.  C'étaient  cinq  personnes  de 
Binic  et  un  pharmacien  de  Paris.  Spontanément,  je  leur  dis  : 
«  Ces  personnes  qui  viennent  de  partir  sont  venues  chez  moi 
fouiller,  scruter  ;  car  M.  Crépi  eux- Jamin  m'a  dit  ces  mots  : 
«N'avez- vous  pas  le  moindre  doute  sur  votre  rapport,  sur  vos 
conclusions  ?  »  —  Certainement  on  ne  me  demandait  pas  encore 
de  revenir  sur  les  conclusions  de  mon  rapport;  mais  si  j'avais 
pu  exprimer  un  doute,  il  parait  que  cela  m'aurait  été  payé.  Ma 
déposition  est  terminée.  Je  n'ai  absolument  plus  rien  à  dire, 
mais  j'ai  cru  que  l'amitié  et  la  profonde  reconnaissance  que  j'ai 
pour  M.  Trarieux  doivent  passer  après  la  vérité  et  la  justice. 
(L'audience  est  suspendue.) 

(L'audience  est  reprise  à  deux  heures  cinquante-cinq  mi- 
nutes.) 

M.  le  Président.  —  M.  Teyssonnières,  pour  résumer  en  trois 
mots  ce  que  vous  avez  dit  dans  votre  déposition,  il  résulte  que 
vos  conclusions  ont  été  contraires  à  Dreyfus,  et  qu'à  un  moment 
donné,  on  a  cherché  à  vous  faire  changer  vos  conclusions  en 
vous  offrant  même  de  l'argent  ? 

M.  Teyssonnières.  —  J'ai  arrêté  en  route  la  phrase  qui  con- 
tenait l'offre  d'argent. 

M.  le  Président.  —  C'est  le  résumé  de  votre  déclaration. 

Me  Clemenceau.  —  Je  crois  que  le  témoin  n"a  pas  dit  cela. 

M.  le  Président.  —  Vous  a-t-on  proposé  de  l'argent,  vous 
a-t-on  dit  que  cela  pourrait  vous  rapporter  ? 

M.  Zola.  —  Mais  à  quel  moment  l'argent  aurait-il  été  offert, 
est-ce  en  1894? 


454  -- 


M.  Teyssonnières,  —  Le  ^\  août  1897. 

M.  Zola.  —  Pourquoi  faire,  pour  un  rapport  gui  avait  été 
déposé  depuis  1894?  Pourquoi  offrait-on  de  l'argent  i 

Mc  Clemenceau.  —  Je  voudrais  faire  préciser  ce  qu'on  aurait 
dit  au  témoin.  (Test  en  1897  qu'on  lui  a  commencé  cette  phrase 
qu'il  vient  de  rappeler,  mais  on  ne  lui  aurait  rien  dit  de  plus  ? 

M.  le  Président.  —  Le  témoiu  dit  qu'il  a  répété  exacte- 
ment. 

M€  Clemenceau.  —  Le  témoin  peut-il,  sous  la  foi  du  serment, 
affirmer  qu'on  lui  a  offert  de  l'argent  pour  lui  faire  changer  ses 
conclusions,  comme  disait  M.  le  Président  ? 

M.  Teyssonnières.  —  Je  ne  puis  rien  ajouter  à  ce  que  j'ai 
dit  :  <(  Quelle  somme  avez-vous  touchée  pourvotre  expertise  ?» 
—  «  Deux  cents  francs.  » —  «  Gela  pouvait  vous  rapportercent  — 
mille...  !  »  —  il  me  semble  que  j'ai  coupé  le  mot  mille  en  deux... 
Mais  il  faut  voir  les  précédents.  M.  Crépieux-Jamin  avait  tou- 
jours constaté  -  et  j'ai  ici  trois  lettres  de  lui  —  M.  Crépieux- 
Jamin  avait  toujours  été  de  mon  avis.  Je  suis  obligé  de  dire 
qu'après  l'interpellation  de  M.  Castelin,  en  novembre  1S96, 
M.  Crépieux-Jamin  m'a  écrit  la  lettre  suivante  :  «  Bravo,  bra- 
vissimo,  vous  êtes  un  brave  homme  ;  s'il  n'y  avait  sur  la  terre 
que  des  hommes  de  cœur  et  de  courage  comme  vous...  »  —  cela 
m'ennuie  à  dire  —  «  la  terre  serait  un  paradis.  » 

Voilà,  Messieurs,  quelle  aété  l'opinion  de  M.  Crépieux-Jamin 
relativement  à  cette  affaire  !  Puis,  tout  d'un  coup,  il  vient  me 
dire  :  «  Votre  rapport  ne  vaut  absolument  rien,  votre  rapport  ne 
convainc  personne  !  » 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  peut-il,  sous  la  foi  du  serment, 
répondre  à  cette  question  :  Lui  a-t-on  offert  de  l'argent  pour 
changer  ses  conclusions  premières  ? 

M.  Teyssonnières.  —  Je  n'ai  pas  laissé  finir.  Mais,  depuis 
trois  jours,  on  me  conduisait  à  me  faire  exprimer  des  doutes, 
car  on  ne  pouvait  pas  espérer  que  j'allais  revenir... 

M°  Clemenceau.  —  Oui  ou  non,  lui  a-t-on  proposé  de  l'argent 
pour  le  faire  changer  d'opinion  ? 

M.  Teyssonnières.  — J'ai  raconté  la  chose  sténographique- 
ment  et  je  ne  peux  pas  dire  autre  chose. 

Me  Labori.  —  D'abord  le  témoin  ne  dit  pas  qu'on  lui  ait  offeri 
de  l'argent  et,  comme  il  n'y  a  pas  moyen  d'obtenir  de  lui  un  oui 
ou  un  non,  passons  à  autre  chose. 

Est-ce  que  M.  Crépieux-.lamin  lui  parlait  au  nom  de  quel- 
qu'un ? 

M    Teyssonnières.  —  Non. 

Me  Labori.  —  Avait-il  qualité  pour  lui  parlerai!  nom  de  quel- 
qu'un ? 

M.  Teyssonnières.  —  Je  n'en  sais  rien. 

Me  Labori.  —  Lui  a-t-il  demandé  de  faire  quelque  chose? 

M.  Teyssonnières.  —  Il  ne  m'a  pas  demandé  de  faire  quel- 
que chose.  Telle  qu'il  me  posait  la  phrase,  il  semblait  m'indi- 
quer  que  je  m'étais  trompé  dans  mon  premier  rapport,  que  mon 


'.:,:, 


rapport  ne  convainquait  personne.,,  enfin,  il  faisait  des  insinua- 
lions  qui  indiquaient  très  bien  qu'il  désirait  que  j'exprime  un 
doute  sur  mon  premier  rapport. 

Me  Labori.  —  Ce  M.  Crépieux-Jamin,  nous  ne  le  connaissons 
pas. 

M.  Teyssonnières.  —  Sous  la  fui  du  sermon!.  j'aia  pendant 
trois  ou  quatre  jours,  été  travaillé  dans  ce  sens  par  M.  Grépieux- 
■lamin. 

Me  Labori.  —  M.    Crépieux-Jamin  était-il  mandataire   de 
quelqu'un  ?  A-t-il  agi  en  vertu  d'un  ordre  ou  à  l'instigation  de 
quelqu'un  : 
M.  Teyssonnières.  —  Je  l'ignore. 

Me  Clemenceau.  —  Vous  vous  êtes  laissé  masser  pendant 
quatre  jours  par  cet  intermédiaire  qui  venait  vous  acheter? 

M.  le  Président.  —  Le  témoin  a  dit  que  c'était  petit  à  petit, 
pas  tout  d'un  coup. 
M.  Teyssonnières.  —  Comme  avec  une  vrille... 
Me  Clemenceau,  —  Je  demande  quel  jour  la  vrille  est  entrée, 
pour  me  servir  de  l'expression  du  témoin? 
M.  Teyssonnières.  —  Dès  le  premier  jour. 
Me  Clemenceau.  —  J'avais  raison  de  dire  que  le  témoin  a  con- 
tinué à  se  laisser  soigner  par  M.  Crépieux-Jamin.  alors  qu'il 
pensait  que  celui-ci  venait  Tacheter. 

M.  Teyssonnières.  — Je  vais  m'expliquer.  Il  est  certain  que. 
le  premier  jour,  il  y  a  des  insinuations  auxquelles  on  ne  l'ait  pas 
attention  et  qu'on  ne  peut  s'expliquer,  parce  qu'on  ne  peut 
s'imaginer  qu'un  ami  vienne  en  traître  chez  vous;  je  n'ai  pas 
l'esprit  si  mal  fait  que  cela.  Le  premier  jour,  ce  fut  une  question, 
le  second  ce  furent  deux,  puis  trois  questions,  mais  le  quatrième 
jour,  la  question  fut  posée  plus  carrément:  c'est  alors  qu'il 
comprit  qu'il  n'avait  qu'a  s'en  aller.  Cela  se  passait  à  huit 
heures  du  soir. 

Me  Clemenceau.  —  Je  voudrais  en  sortir  par  un  oui  ou  par 
un  non  (Clameurs).  Le  tapage  de  la  salle  prouve  que  j'ai  raison 
de  poser  la  question.  Le  témoin,  sous  la  foi  du  serment,  peut- 
il  affirmer  qu'on  lui  a  proposé  de  l'argent  pour  le  faire  changer 
d'avis  ? 
M.  le  Président.  —  Le  témoin  vient  de  répondre. 
Me  Clémen<  eau.  —  Je  veux,  monsieur  le  Président,  que  vous 
posiez  la  question  ou  que  vous  refusiez  de  la  poser. 

M.  Teyssonnières.  —  Je  ne  peux  répondre  ni  oui,  ni  non  : 
on  m'a  insinué  tout  doucement  que  je  pouvais  avoir  des  doutes, 
qu'il  pouvait  y  avoir  des  erreurs  dans  mon  premier  rapport.  Je 
n'avais  que  le  droit  qu'a  un  expert  de  n'être  pas  de  l'avis  d'un 
autre  expert.  Je  ne  vois  pas  en  cela  un  crime.  Voilà  pourquoi 
je  n'ai  pas  flanqué  M.  Crépieux-Jamin  et  sa  femme  à  la  porte  : 
on  peut  n'être  pas  de  la  même  opinion  et  rester  bons  amis. 
M.  le  Président.  —  Arrivez  au  fait. 

Al.  Tevssoxxjkues.  —  Quand  le  24  août,  le  dernier  jour,  il 
m'a  posé   nettement    la  question  :   a  (Juelle  somme  avez-vous 


—  456  — 

touchée  pour  l'expertise?  »  —  «  Deux  cents  francs.  »  —  «  Deux 
cents  francs!  Cela  pourrait  vous  rapporter  cent  mille...  » — 
(Test  là  que  je  l'ai  arrêté.  Je  ne  vais  pas  plus  loin,  je  ne  peux 
pas  vous  dire  autre  chose. 

Me  Labori.  —  M.  Crépieux-Jamin  peut  avoir  eu  toutes  les 
conversations  qu'on  voudra!  Nous  verrons  en  tous  cas  si  on  a 
pu  acheter  tous  les  membres  de  l'Institut,  les  élèves  de  l'école 
des  Chartes  et  tous  les  autres  témoins  qui  viendront  à  cette 
barre  !  {Rumeurs  prolongées.) 

(Se  tournant  vers  la  Cour).  Je  me  permets  de  faire  observer 
qu'il  y  a  quelques  jours,  nous  étions  continuellement  applaudis, 
cela  a  été  blâmé;  que  depuis  que  le  public  est  composé  autre- 
ment, nous  ne  sommes  plus  que  blâmés;  je  demande  clone  que 
la  salle  soit  rappelée  au  respect  des  droits  de  la  défense.  Nous 
sommes  obligés  de  défendre  nos  droits  pied  à  pied  et  à  toute 
minute . 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Posez  les  questions. 

Me  Labori.  —  Je  reviens  aux  écritures.  Je  serais  désolé  qu'il 
ait  changé  d'opinion,  M.  Teyssonnières,  car  c'est  avec  son  opi- 
nion que  je  discuterai. 

M.  le  Président.  —  Enfin! 

M''  Labori.  —  Oui,  monsieur  le  Président,  oui...  Le  témoin 
veut-il  nous  dire  si  l'écriture  du  bordereau  est  une  écriture  à 
main  courante,  ou  une  écriture  faite  de  mots  rapportés? 

M.  Teyssonniéres.  —  Le  bordereau  est  écrit  sur  une  feuille 
de  papier  pelure,  excessivement  léger  ;  or,  pour  écrire  sur  ce 
papier  avec  une  plume  en  fer,  on  est  obligé  de  maintenir  le 
papier,  de  manière  à  ce  qu'il  ne  glisse  pas  sous  la  main  ;  par 
conséquent,  cette  position  de  tenir  le  papier  entre  deux  doigts 
pour  qu'il  n'aille  ni  à  droite  ni  à  gauche,  peut  avoir  fait  faire 
des  écarts  qui  peuvent  être  pris  pour  un  déguisement.  Mais  ce 
déguisement,  dont  je  parle  dans  mon  rapport,  est  détruit  en  ce 
sens  que  je  constate  dans  le  bordereau  douze  forme  de  d  diffé- 
rentes; il  n'y  a  pas  de  lettre  P  majuscule  dans  le  bordereau  ;  je 
trouve  dix-huit  lettres  P  majuscules  de  formes  très  variées,  les 
lettres  r,  h\  toutes  les  lettres  sont  variées:  et  je  constate  dans 
les  vingt-neuf  pièces  de  comparaison,  assez  volumineuses,  car 
elles  étaient  d'un  format  assez  considérable,  que  c'est  l'habi- 
tude de  Técrivain  de  vaner  considérablement  la  forme  de  ses 
lettres.  Et  je  ne  m'étonne  pas  de  la  première  impression  ae 
M.  Crépieux-Jamin  qui  avait  dit  :  «  C'est  un  dissimulateur!  »  La 
graphologie,  -  -  et  puisque  je  parle  de  graphologie,  j'ai  dit  que 
j'avais  été  l'ami  de  l'abbé  Michon,  de  M.  Yarinard  père,  de 
M.  Yarinard  iils,  —  la  graphologie,  pour  moi,  c'est  le  sabre  de 
AI.  Prud'homme  ! 

M.  le  Président,  à  M1'  Labori.  —  Avez-vous  d'autres  ques- 
tions? 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président,  je  reviens  à  la 
même,  parce  que  je  trouve  que   le  témoin  n'y  a  pas  répondu. 


—  i57  — 

L'écriture  da  bordereau  est-elle  une  écriture  à  main  courante 
ou  faite  de  mots  rapportés  ? 

M.  Teysonnières.  —  L'écriture  est  faite  de  mois  à  main 
courante,  ainsi  que  dans  les  pièces  de  comparaison;  chacun  a 
son  écriture  ! . . . 

Me  Labori.  —  Le  bordereau  a-t-il  été  écrit  par  quelqu'un 
d'une  main  courante  et  naturellement,  ou  est  il  fait  de  mots  rap- 
portés sur  une  écriture,  soit  celle  de  l'auteur,  soit  celle  d'un 
autre?. . .  Cela  ne  comporte  pas  de  bien  longues  explications. 

M.  Teyssoxnières.  —  Chacun  a  son  écriture  à  soi. 

M0  Labori.  —  C'est  entendu. 

M.  Teyssoxnières.  —  Eh  bien!  si  je  trouve  que  l'écriture  du 
bordereau  m'oifre  les  mêmes  particularités  que  celle  des  pièces 
de  comparaison  et  que  je  sois  appuyé  par  des  tics,  des  habi- 
tudes, enfin,  ces  choses  qui  font  la  conviction  de  l'expert,  je  suis 
bien  obligé  de  dire  que  c'est  de  la  même  main,  que  les  mots 
soient  écrits  en  saccades,  en  mots  hachés...  Je  n'ai  pas  parlé  de 
cela  dans  mon  rapport;  vous  me  posez  là  une  question  que  je 
ne  me  suis  pas  posé  moi-même  :  je  n'ai  pas  dit  que  c'étaient 
des  mots  découpés. 

M>  Labori.  —  Nous  ne  pouvons  pas  demander  au  témoin 
des  renseignements  sur  une  expertise  faite  par  un  autre 
expert. . . 

M.  Teyssonnieres.  — Je  n'en  ai  pas  parlé  dans  mon  rapport, 
voilà  ce  que  je  puis  dire. 

Me  Labori. —  Voici  ce  que  je  demande  au  témoin  :  L'écriture 
du  bordereau  est-elle  une  écriture  naturelle  et  courante  ou  une 
écriture  faite  de  mots  rapportés  et  calqués?  C'est  clair...  Oui  ou 
non? 

M.  Teyssoxnières.  —Je  répète  :  je  trouve  dans  le  bordereau 
les  mêmes  irrégularités  d'écriture  que  je  trouve  sur  les  pièces 
de  comparaison.  Quanta  moi,  je  n'ai  pas  constaté  du  tout  qu'il 
y  eût  ni  coupure,  ni  hachure,  ni  rien  de  ces  choses-là. 

Me  Labori.  —  L'écriture  du  bordereau  est-elle  l'œuvre  natu- 
relle de  la  personne  qui  l'a  écrit,  quelle  qu'elle  soit?  Voilà  ma 
question. 

M.  Teyssonnieres.  —  Oui. 

Me  Labori.  —  Est-ce  une  éGriture  déguisée? 

M.  Teyssonnieres.  —  Non. 

Me  Labori.  —  Le  témoin  voudrait-il  écouter  la  phrase  que 
voici  : 

Il  y  a  des  dissimulations,  mais  l'écrivain  supposait  déguiser 
son  écriture  en  employant,  dans  les  trente  lignes  de  cettj,  missive, 
toutes  sortes  de  variétés,  alors  qu'il  ne  faisait  que  reproduire  toutes 
ces  variétés  dont  il  avait  l'habitude  de  se  servir,  selon  les  fantaisies 
du  jour,  de  l'heure,  auxquels  il  écrivait... 

M.  Teyssonnieres.  —  C'est  ce  que  je  dis...  L'écriture  varie 
selon  le  lieu,  le  jour,  l'heure  où  l'on  écrit,  suivant  les  disposi- 


—  i58  - 

lions  de  L'esprit.  Donc,  (Haut  donné  que  l'on  écrit  sur  i.m  papier 
pelure,  sur  lequel  on  n'a  pas  l'habitude  d'écrire,  qu'on  est 
obligé  de  le  tenir  avec  ses  doigts,  qu'on  est  obligé  de  prendre 
des  précautions,  cela  peut  arrêter  la  plume,  cela  peut  amener 
des  saccades,  des  hachures,  des  lettres  qui  semblent  rappor- 
tées . 

M€  Libobi.  —  Ce  qu'il  peut  y  avoir  dans  l'écriture  qui  donne 
l'impression  d'une  dissimulation,  d'un  déguisement  ou  d'une 
incertitude,  proviendrait-il,  d'après  le  témoin,  et  du  papier  et 
des  circonstances  dans  lesquelles  la  missive  a  été  écrite.  Est-ce 
cela  que  le  témoin  veut  dire  ? 

M.  Teyssonnières.  —  Oui. 

M*  Labori.  —  Par  conséquent,  comme  conclusion,  c'est  l'é- 
criture naturelle  de  l'auteur  de  la  missive,  modifiée  par  les  cir- 
constances ? 

M.  Teyssonmèues.  — Nous  sommes  d'accord. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  le  témoin  n'a  pas,  à  plusieurs  re- 
prises, montré  son  dossier  à  diverses  personnes  ? 

M.  Teyssonnières. — J'ai  déjà  dit  que  je  l'avais  montré  à 
M.  Trarieux  et  à  M.  Scheurer-Kestner. 

M-  Labori.  —  Le  témoin  n'a-t-il  pas  montré  également  son 
dossier  à  M.  Grépieux-Jamin,  au  docteur  Bois  et  à  Mme  Gré- 
pieux-  Ja min  '! 

M.  Teyssoxnières.  — J'ai  montré  à  M.  Grépieux-Jamin,  le 
19  juillet,  une  partie  de  mes  observations,  de  mes  calques,  parce 
qu'avant  de  les  transcrire,  je  suis  obligé  de  le  faire  pour 
rn'exercer  la  main.  Je  lui  ai  montré  ce  qui  faisait  ma  démons- 
tration, convaincu  que  j'avais  affaire  à  un  homme  dont  les  dé- 
clarations étaient  formelles.  Je  les  lui  ai  donc  montrées. 

M<  Labori.  —  Est-ce  que  M.  Teyssonnières  a  restitué  son 
dossier  au  ministère  ? 

M.  Teyssoxxières.  — Non. 

M1'  Labori.  —  L'a-t-il  encore  ? 

M,  Teyssonnières.  —  Oui. 

Me  Labori.  —  Bien.  Est-ce  que  M.  Teyssonnières  n'a  pas  été 
prié  de  ne  plus  revenir  au  ministère  après  la  publication  faite, 
par  le  Malin,  du  bordereau,  le  10  novembre  1890  ? 

M.  Teyssonnières-  —  Je  n'ai  jamais  été  au  ministère  qu'une 
seule  fois. . .  Je  regrette  encore  d'être  obligé  de  parler  de  ce  petit 
incident.  C'est  trois  jours  après  la  condamnation  de  Dreyfus, 
qu'ayant  eu  l'occasion,  dans  l'affaire  fameuse  des  faux-poin- 
çons"; de  passer  onze  jours  à  l'audience,  avec  M.  Romanet,  qui 
était  le  secrétaire  de  la  Présidence,  je  fus  le  trouver  et  je  lui 
racontai  les  mesures  graves  qui  avaient  été  prises  à  mon  égard, 
celle  de  ma  radiation  du  tableau  des  experts,  et  je  lui  deman- 
dai s'il  n'y  aurait  pas  possibilité  de  m'accorder  une  compensa- 
tion quelconque.  Il  me  renvoya  au  ministère  de  la  guerre.  Je 
hs  passer  ma  carte  à  M.  le  Ministre  de  la  guerre  qui  me  lit  ré- 
pondre par  l'huissier  de  m 'adresser  au  général  Rau.  Je  fus 
reçu  par  le  général  Rau  et  dès  que  j'eus  dit  :  «Je  suis  M.  Teys- 


—    ',.7.1  — 

sonnières,  l'expert  de  l'affaire    Dreyfus»,   M*  le  généralUau 

me  menaça  de  me  faire  arrêter. 

C'est  la  seule  fois  que  je  suis  allé  au  ministère 

Me Labour  —  Le  témoin  sait-il  par  qui  le  bordereau  ou  son 
fac-similé  a  été  communiqué  au  journal  le  Malin  le  10  novem- 
bre 18!  »r>? 

M  Teyssonnières  — Je  n'en  sais  rien. 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  a  dit  tout  à  l'heure  qu'il  avait 
communiqué  son  dossier,  son  expertise,  à  diverses  personnes... 

Me  Teyssonnières. —  Oh  !    entendons-nous,  mon  expertise  î 

M°  Clemenceau.  — Attendez,  je  n'ai  pas  terminé  ma  phrase. 
Je  veux  dire  :  le  témoin  a  reconnu  avoir  communiqué  certaines 
parties  de  son  dossier  à  certaines  personnes.  Je  lui  demande 
alors  :  n'a-t-il  pas  communiqué  son  dossier  d'une  façon  com- 
plète à  une  personne  et  n'a-t-il  pas  expliqué  son  expertise  à 
ladite  personne  ? 

M.  Teyssonnières.—  Oui,  h  M.  Trarieux,  à  M.  Scheurer- 
Kestner  et  à  M.  Grépieux-Jamin. 

Me  Clemenceau. — Et  le  témoin  a  hien  expliqué  à  M.  Tra- 
rieux toutes  les  raisons  qui  l'avaient  conduit  à  une  conclusion 
déterminée  ? 

M.  Teyssûnnières.  —  Oui. 

Me  Clemenceau.  —  Est  ce  que  M.  Trarieux  a  été  convaincu  ? 

M.  Teyssonnières.  —  La  première  fois,  oui  ;  mais  je  n'avais 
pas  mon  dossier,  je  ne  lui  ai  donné  que  des  explications  ver- 
bales. 

M.  le  Président.  —  A  quelle  époque  cela  se  passait-il  ? 

M.  Teyssonnlères.  —  Deux  mois  après  que  M.  Trarieux  eut 
quitté  le  ministère  de  la  justice...  je  crois  que  c'est  au  mois 
d'avril  que  le  ministère  a  été  changé. 

M.  le  Président.  —  Ce  serait  par  conséquent  au  mois  d 
juin? 

M.  Teyssonnières.  —  Je  parle  de  1895,  je  ne  me  rappelle 
plus  bien  les  dates. 

Me  Clemenceau.  —  En  sorte  que  le  témoin  dit  ceci  :  M.  Tra- 
rieux a  été  convaincu  la  première  fois,  lorsque  M.  Teysson- 
nières n'avait  pas  son  dossier;  et  la  seconde  fois,  quand  il  lui  a 
montré  son  dossier,  sa  faeon  de  procéder,  M.  Trarieux  a  cessé 
d'être  convaincu? 

M.  Teyssonnières.  —  Oui. 

Me  Clemenceau.  —  Autre  chose  :  Je  n'ai  pas  bien  compris  ce 
que  le  témoin  a  dit  au  sujet  de  sa  radiation  du  tableau  des 
experts  au  Tribunal  de  la  Seine.  Le  témoin  nous  a  dit  qu'il 
était  expert  au  Tribunal  lorsqu'il  a  fait  son  expertise.  Combien 
de  temps  après,  a-t-il  été  rayé  ? 

M.  Teyssonnières.  —  Une  dizaine  de  jours  après  le  dépôt  de 
mon  rapport.  Le  dépôt  du  rapport  est  du  29,  c'est  le  17  octobre 
que  j'ai  été  radié,  cela  fait  donc  quinze  jours. 

Me  Clemenceau".  —  Le  témoin  nous  a  dit  que,  comme  motif 
de  radiation.,  on  l'avait  accusé  d'avoir  volé  de  l'argent. 


—  160    - 

M.  Teyssonnières.  —  Non.  J'ai  été  accusé  d'avoir  fait  chan- 
ter un  client  dans  une  expertise  où  j'avais  été  commis. 

Me  Clemenceau.  —  Comment  le  témoin  a-t-il  su  cela  ?  Est-ce 
que  ce  fut  directement  par  le  président  du  Tribunal  ? 

M.  Teyssonnières.  —  C'est  par  l'organe  de  M.  Descubes,  car 
je  n'ai  jamais  vu  directement  le  Ministre  de  la  justice.  Etant 
fonctionnaire,  je  n'avais  pas  à  aller  trouver  le  Ministre  de  la 
justice  pour  me  plaindre  d'un  magistrat;  j'ai  envoyé  M.  Des- 
cubes, et  M.  Descubes  m'a  rapporté  que  j'étais  accusé  d'avoir 
voulu  faire  chanter  un  client  — je  me  sers  de  l'expression  vou- 
lue —  pour  une  somme  de  deux  mille  francs.  J'ai  produit  alors 
un  mémoire  dans  lequel  j'ai  rappelé  les  faits.  Ce  mémoire  a 
été  —  c'est  ce  que  M.  Descubes  m'a  raconté,  et  c'est  ce  que 
M.  Trarieux  m'a  dit  lui-même  —  ce  mémoire  a  été  remis  à 
M.  le  Président,  et,  une  enquête  ayant  été  faite,  le  juge 
d'instruction  a  dit:  «  Non  seulement  M.  Teyssonnières  n'a 
pas  voulu  faire  chanter  le  client,  mais  il  a  même  déposé  son 
rapport  sans  demander  une  provision.  »  Voilà  pourquoi,  dépo- 
sant son  rapport,  qui  n'était  pas  favorable  à  MM.  Halphen- 
Dauphin,  ces  messieurs  ont  refusé  de  verser  une  provision,  et 
plutôt  que  de  prendre  un  exécutoire  et  de  les  poursuivre,  j'ai 
préféré  perdre  une  somme  de  six  cents  francs. 

Me  Clemenceau.  — lie  témoin  vient  de  parler  d'un  juge  d'ins- 
truction. Esï-ce  qu'il  y  a  eu  une  instruction  ? 

M.  Teyssonnières.  —  Dans  toutes  les  enquêtes,  il  va  un  juge 
d'instruction  commis. 

Me  Clemenceau.  —  Mais  y  a-t-il  eu  un  juge  d'instruction 
commis  dans  l'affaire  de  M.  Teyssonnières? 

M.  Teyssonnières.  —  Non. 

M''  Clemenceau.  —  Est-ce  que  le  témoin  n'a  pas  fait  insister 
auprès  de  M.  le  Président  Baudouin  pour  se  faire  réintégrer  sur 
la  liste  des  experts  ? 

M.  Teyssonnières.  —  Oui. 

Me  Clemenceau.  —  Est-ce  que  M.  le  Président  Baudouin  a 
consenti  ? 

M.  Teyssonnièues.  —  Je  n'en  sais  rien.  J'ai  fait  une  démar- 
che auprès  d'un  de  mes  amis,  qui  est  conseiller  à  la  Cour  de 
cassation  ;  il  m'a  répondu  :  «  Je  ne  crois  pas  devoir  faire  la  dé- 
marche. »  Cela  me  semblait  indiquer  qu'il  avait  déjà  fait  une 
démarche  infructueuse. 

Me  Clemenceau.  —  Est-ce  que  le  témoin  a  une  opinion  sur  le 
motif  quia  décidé  M.  le  Président  Baudouin  à  prononcer  sa 
radiation  ? 

Me  Teyssonnières.  —  Aucune,  j'ai  cherché  pendant  six  mois, 
et  je  n'ai  pas  trouvé. 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  nous  a  dit  qu'il  avait  été  porté 
•ensuite  sur  la  liste  des  experts  près  la  Cour  d'appel  de  Paris. 
Dans  quelles  conditions  cela  a-t  il  eu  lieu  1 

M.  Teyssonnières.  —  Comme  M.  le  premier  Président  de  la 
Cour  d'appel  était  dans  les  meilleures  intentions  à  mon  égard, 


-  461  — 

je  me  rendis  chez  lui  pour  lui  rendre  visite.  Il  me  fit  répondre 
par  son  domestique  :  «  C'est  bien,  je  sais  ce  que  c'est.  »  Plein 
de  confiance  dans  ces  paroles,  je  partis  pour  Binic,  et  le  lende- 
main je  reçus  ma  convocation  pour  venir  prêter  mon  serment  à 
la  Cour. 

Me  Clemenceau. —  Le  témoin  n'avait-il  pas  dit  que  c'était 
sur  la  demande  de  M.  Trarieux  que  M.  le  premier  Président 
avait  consenti  à  l'inscrire  ? 

M.  Teyssonnières.  —  Je  l'ai  dit.  J'ai  conservé  à  M.  Trarieux 
la  plus  grande  reconnaissance,  parce  que  c'est  un  homme  qui 
recherche  la  justice  et  qui  la  veut.  Je  lui  rends  cet  hommage 
public  ;  ma  reconnaissance,  quoi  qu'il  arrive,  sera  aussi  longue 
que  mes  jours. 

Me  Clemenceau.  —  Le  témoin  a  dit,  mais  je  tiens  à  ce  qu'il 
le  répète,  que,  depuis  qu'il  est  inscrit  comme  expert  à  la  Cour 
de  Paris,  il  n*a  jamais  été  commis  dans  aucune  affaire  ? 

MQ  Teyssonnières.  —  Dans  aucune. 

Me  Labori.  —  Je  crois,  monsieur  le  Président,  qu'il  serait 
utile  que  vous  voulussiez  bien  appeler  M.  Trarieux  ? 

M.  le  Président,  —  Il  me  semble  que  ce  n'est  guère  néces- 
saire. Gela  n'a  pas  d'importance. 

Me  Labori.  —  C'est  M.  Trarieux  lui-même  qui  m'a  dit  qu'il 
désirait  être  confronté  avec  le  témoin. 

M.  le  Président.  —  Enfin,  si  vous  y  tenez,  nous  allons 
faire  revenir  M.  Trarieux. 

AIe  Clemenceau.  —  Je  voudrais  encore  poser  une  question 
au  témoin  :  Ne  s'est-il  pas  produit  un  incident  particulier,  à 
propos  d'un  dossier  qui  aurait  été  trouvé  chez  le  témoin  alors 
qu'il  ne  s'y  attendait  pas  ? 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Est-ce  exact? 

M.  Teyssonnières.  —  C'est  vrai. 

Mc  Clemenceau.  -  Le  témoin  veut-il  nous  conter  l'histoire 
dont  il  s'agit. 

M.  Teyssonnières.  —  Je  vais  vous  la  dire.  Néanmoins,  il  est 
dur  pour  nous  d'être  obligés  de  dire  ces  choses-là,  car  nous  ne 
sommes  véritablement  plus  des  témoins,  mais  des  accusés. 
Enfin!  je  répondrai  à  toutes  vos  questions. 

(M.  Trarieux  s'avance  à  la  barre.) 

M.  le  Président,  à  M*  Labori.  —  Voici  M.  Trarieux.  Quelles 
sont  les  questions  que  vous  avez  à  lui  poser  ? 


m 


CONFRONTATION 

de  M.  Trarieux  avec   M.    Teyssonnières. 

Me  Labori.  —  Je  voudrais  que  M.  Trarieux  s'explique  aussi 
complètement  que  possible  sur  les  relations  qu'il  a  eues  avec 
M.  Teyssonnières,  sur  l'heure  où  sa  conviction  est  née.  et 
qu'il  nous  dise  dans  quelle  circonstance  elle  est  née. 

M.  Trarieux. — Vous  vous  rappelez,  Messieurs,  que,  clans 
ma  déposition,  je  me  suis  borné  à  dire  que  le  hasard  des  circons- 
tances avait  mis  dans  mes  mains  une  des  enquêtes,  et  qu'elle 
m'avait  permis  de  faire  certaines  constatations  dont  je  vous  ai 
rendu  compte.  Je  n'avais  pas  précisé,  je  n'avais  pas  cru  utile  de 
préciser  à  ce  moment  les  circonstances  de  cette  communication  ; 
mais,  puisque  je  suis  invité  à  le  faire,  voici,  dans  le  détail  et 
très  exactement,  ce  qui  s'est  passé  : 

Pendant  le  cours  de  1895,  sans  que  je  puisse,  du  reste,  préci- 
ser exactement  les  dates,  lorsque  j'avais  l'honneur  d'être  Mi- 
nistre de  la  justice,  je  reçus  un  jour  la  visite  d'un  membre  de 
la  Chambre  des  députés,  M.  le  député  Descubes,  du  départe- 
ment de  la  Gorrèze,  qui  me  demanda  si  je  consentirais  à  rece- 
voir ia  visite  de  M.  Teyssonnières  qui  avait  à  se  plaindre  d'une 
injustice  dont  il  se  croyait  victime  et  qui  venait  d'être  rayé  du 
tableau  des  experts  du  Tribunal  civil  de  la  Seine. 

Je  consentis  d'autant  plus  volontiers  à  adhérer  à  cette  de- 
mande que  le  nom  de  M.  Teyssonnières  n'était  pas  inconnu  de 
moi,  qu'il  est  d'origine  bordelaise,  et  que  j'ai  l'honneur  de  re- 
présenter le  département  de  la  Gironde.  Je  reçus  M.  Teysson- 
nières, et  M.  Teyssonnières   m'exposa   sa  situation. 

Je  crois  que,  dans  son  propre  intérêt,  il  vaut  mieux  que  j'ex- 
plique les  faits,  car  si  je  ne  les  expliquais  pas,  ou  pourrait  leur 
donner  peut-être  une  plus  grande  gravité  qu'ils  n'en  présentent 
en  réalité. 

M.  Teyssonnières  m'expliqua  qu'il  craignait  que  la  mesure 
prise*  à  son  égard  n'eût  été  provoquée  par  les  intrigues  d'un 
magistrat  Israélite,  et  qu'elle  avait  très  probablement  pour  but 
de  discréditer  un  des  experts  du  procès  Dreyfus. 

Je  ne  pouvais  croire  à  la  réalité  de  ces  inquiétudes:  mais 
enfin,  je  dus  me  renseigner  et  je  priai  M.  le  Président  du  Tri- 
bunal civil  de  venir  m'expliquer  les  causes  exactes  de  la  me- 
sure qu'il  avait  dû  prendre,  et  voici  les  explications  qui  me 
furent  données  par  ce  magistrat. 

Il  m'expliqua    que  M.    Teyssonnières,   clans   une  expertise 
dont  il  avait  été  chargé,  avait  commis  une   irrégularité,   une 
incorrection  :  il  avait  sollicité,  de  l'une  des  parties  en  cause 
une  provision,  c'est-à-dire  la  remise  d'une   somme   d'argent 
dont  le  chiffre  était  assez  élevé,  si  je  ne  me  trompe,  une  somme 
de  deux  mille  francs......  je  crois  bien  que  c'est  le  chiffre  exact, 

ansqii3  j  e  puisse  l'affirmer. 


5 


—  m  — 

M.  Teyssonnières,  —  C'est  parfaitement  exact. 

M.  Trarieux.  —  ...  Gela,  dans  une  expertise  qui  n'était  pas 
encore  commencée. 

Je  ne  pouvais  évidemment  blâmer  la  mesure  prise,  et,  quand 
le  magistrat  m'expliqua  qu'il  voulait  faire  un  exemple,  faire 
cesser  un  abus  qui  s'est  trop  souvent  produit  parmi  MM.  les 
experts-comptables  au  Tribunal  civil,  je  ne  pus  qu'approuver  et 
je  n'eus  pas  à  insister  auprès  de  lui  pour  le  faire  revenir  sur 
cette  mesure. 

Mais,  en  même  temps  que  je  l'approuvais,  je  me  permis  de 
lui  faire  observer  qu'en  définitive,  il  était  notoire  que  d'autres 
experts,  en  diverses  circonstances,  avaient  commis  la  même 
irrégularité,  que  c'était  peut-être  frapper  d'une  manière  bien 
sévère,  car  M.  Teyssonnières  allait  être  atteint  dans  tout  son 
avenir  et  qu'en  outre,  la  mesure  prise  pouvait  avoir  des  consé- 
quences d'une  certaine  gravité,  celles  que  j'indiquais  tout  à 
l'heure,  et  je  lui  demandai  sïl  verrait  un  inconvénient  à  ce  que, 
dans  une  certaine  mesure,  je  m'intéresse  à  lui. 

M.  le  Président  du  tribunal  ne  l'en  crut  pas  indigne,  et  c'est 
ainsi  que  je  priai  M.  le  Premier  Président  de  la  Cour 
d'appel  de  venir  me  voir.  Je  lui  communiquai  les  faits  et  je  Lui 
demandai  s'il  verrait  un  inconvénient  à  accepter  M.  Teysson- 
nières sur  la  liste  des  experts  de  la  Cour  où  le  rôle  des  experts 
est  beaucoup  moins  important  qu'au  tribunal.  M.  le  Premier 
Président  accepta  et  M.  Teyssonnières  fut  inscrit  k  partir  de 
cette  date  — je  ne  sais  pasVil  y  figure  encore  —  au  tableau 
des  experts  de  la  Cour  d'appel. 

M.  Teyssonnières  vit  là  un  service  rendu.  Je  croyais  n'avoir 
accompli  qu'un  acte  de  bonne  administration  et  d'équitable 
justice  ;  mais  enfin  il  me  fut  d'une  extrême  reconnaissance.  Il 
m'a  témoigné  sa  gratitude  en  plus  d'une  occasion;  il  est  venu 
me  la  témoigner  à  domicile  et  j'ai  reçu  plusieurs  fois  ses  visites 
dans  le  courant  de  l'année  1896,  après  ma  sortie  du  ministère 
de  la  justice.  (A  M.  Teyssonnières.)  Elles  ont  été  rares, 
il  est  vrai;  vous  êtes  peut-être  venu  en  J896  trois  ou  quatre 
fois;  je  ne  .-rois  pas  que  vous  soyez  venu  plus  souvent. 

Dans  ces  diverses  visites,  il  fut  fait  allusion  à  l'affaire  Drey- 
fus, et  M.  Teyssonnières  m'affirma,  avec  une  très  grande  con- 
viction, que  M.  Dreyfus  devait  être  coupable. 

Je  l'écoutai  sans  discuter  avec  lui,  je  n'en  avais  pas  du  reste, 
à  cette  époque,  les  éléments,  car  si  vous  vous  le  rappelez,  Mes- 
sieurs, j'ai  eu  l'occasion  de  vous  dire  que  ce  n'est  guère  que 
vers  la  fin  de  Tannée  189(3,  lorsque  Y  Eclair  fit  publier  son  article 
•du  15  septembre,  qu'une  première  inquiétude  sérieuse  entra  dans 
mon  esprit,  Lorsque  je  vis  affirmer  que  des  pièces  secrètes 
avaient  été  communiquées  au  Conseil  de  guerre,  hors  de  la 
présence  de  l'accusé  et  de  son  défenseur. 

J'ai  eu  l'occasion  de  vous  dire  que  ce  jour-là  mon  esprit  fut 
rempli  d'inquiétude  ;  c'était  la  violation  des  droits  les  plus 
manifestes  !  Mais  je  n'avais  pas  encore  toutes  les  preuves  utiles 


-  m  -- 

qui  pouvaient  me  permettre  et  qui  m'ont  permis  plus  tard  d'af- 
firmer la  conviction  que  j'ai  apportée  à  la  barre,  lorsque  j'ai 
déposé  devant  vous. 

J'écoutais  donc  M.  Teyssonnières,  qui  visiblement  voulait 
me  convaincre  à  mon  tour,  mais  qui  ne  m'apportait  pas  de 
démonstrations  convaincantes . 

J'en  étais  là,  lorsque  le  2  janvier  1897  —  je  puis  ici  préciser 
la  date  —  M.  Teyssonnières  m'écrivit  une  lettre,  une  lettre  que 
je  désirerais  lire  à  MM.  les  jurés,  si  M.  le  Président  voulait, 
usant  de  son  pouvoir  discrétionnaire,  me  le  permettre... 

M.  le  Président.  —  Ce  n'est  pas  possible,  vous  pouvez  en 
dire  le  sens. 

M.  Teyssonnières.  — Je  la  sais  par  cœur. 

M.  Trarieux.  —  Je  vais  donc  analyser  la  lettre;  je  crois  qu'il 
vaut  mieux  que  je  conserve  la  parole,  car  M.  le  Président  ne 
souffrirait  pas  que  je  fusse  interrompu  par  M.  Teyssonnières. 
Si  ce  que  je  vais  dire,  en  analysant  cette  lettre,  n'était  pas 
exact,  Me  Teyssonnières  voudrait  bien  le  rectifier. 

Dans  cette  lettre,  M.  Teyssonnières  me  renouvelait,  en  termes 
chaleureux,  sa  reconnaissance  pour  le  service  que  je  lui  avais 
rendu  et  M.  Teyssonnières  ajoutait  :  «  Il  n'est  qu'une  chose  que 
je  regrette,  c'est  que  vous  ne  paraissiez  pas  convaincu  de  la 
culpabilité  cle  Dreyfus.  Cependant,  vous  avez  été  Ministre  de 
la  justice,  vous  aviez  tous  les  moyens  de  vous  enquérir  et  de 
vous  faire  une  opinion  ;  du  reste,  les  expertises  ne  sont  plus 
un  mystère,  elles  ont  été  publiées,  elles  appartiennent  à  la 
publicité,  je  voudrais  bien  que  vous  puissiez  aller  au  fond  des 
choses.  » 

Ce  n'était  pas  la  proposition  formelle  de  me  soumettre  les 
documents  qu'il  pouvait  avoir  en  mains;  mais,  enfin,  c'était 
l'équivalent  de  cette  proposition,  et  pour  qui  lisait  entre  les 
lignes,  c'était  évidemment  l'offre  indirecte  de  la  part  de  M. 
Teyssonnières  de  mettre  à  ma  disposition  les  documents 
dont  il  pouvait  disposer  et  qui  pouvaient  être  de  nature  à 
m'éclairer. 

Je  n'usai  cependant  pas  de  cette  offre  indirecte  pour  immé- 
diatement demander  à  M.  Teyssonnières  ces  communications. 
11  s*écouia  encore  un  certain  temps.  Ce  n'est,  en  effet,  que  dans 
le  courant  de  la  même  année  1897  que  ces  communications 
m'ont  clé  faites  et,  comme  tout  à  l'heure  on  m'a  dit  que  sur 
ce  point  M.  Teyssonnières  aurait  rectifié  ma  déposition,  je 
tiens  à  lui  faire  remarquer  qu'il  se  trompe  et  qu'il  n'y  a  pas 
de  rectification  à  y  apporter.  Ma  déposition  première  est  par- 
faitement exacte,  et  sur  tous  ces  points. 

J'ai  dit  comment,  en  1895.  j'avais  eu  quelques  premières 
communications  qui  m'avaient  troublé  ;  j'ai  dit  comment,  en 
189(5,  le  15  septembre,  lapublicationdu  journal  l'Eclair  m'avait 
troublé,  et  j'ai  dit  que  plus  tard,  le  hasard  des  circonstances 
avait  mis  dans  mes  mains  une  expertise.  Ce  hasard  des  cir- 
constances, c'était  M.  Teyssonnicres  qui,  au  mois  de  juin  1897  — , 


—  465  — 

je  n'avais  pas  indiqué  la  date  précise,  mais  je  la  précise  au- 
jourd'hui et  je  suis  d'accord  avec  lui— ,c'étaitM.  Teyssonnières 
qui,  au  mois  de  juin  1897,  me  fit  donner  cette  expertise.  Je 
l'examinai  avec  lui  très  attentivement. 

Outre  que  la  démonstration  de  M.  Teyssonnières  semblait 
reposer  sur  la  similitude  qui  existait  entre  un  certain  nombre 
de  lettres  empruntées  au  bordereau  et  empruntées  aux  pièces 
de  comparaison,  il  avait  fait  des  relevés  photographiques  de 
ces  lettres  ;  c'était  la  lettre  u,  c'étaient  d'autres  lettres... 

M.  Teyssonnières.  —  C'était  des  calques  sur  gélatine. 

M.  Trarieux.  —  C'est  possible,  j'ai  pu  m'y  tromper,  cela 
avait  l'apparence  de  la  photographie  ;  c'étaient  des  calques,  si 
vous  voulez...  C'étaient  des  calques  dont  M.  Teyssonnières  m'af- 
firmait l'authenticité . 

Je  ne  disconviens  pas  que  le  travail  me  parut  très  ingénieux  ; 
je  ne  dis  pas  que  je  n'en  eusse  pas  été  sur  le  moment  assez 
frappé.  Mais,  après  avoir  pris  connaissance  de  tous  les  détails, 
je  pris  les  pièces  dans  leur  ensemble,  j'examinai,  et  c'est  alors 
que  je  fus  frappé,  comme  j'ai  eu  l'honneur  de  le  dire  dans  ma 
déposition  première,  des  dissemblances  dans  l'ensemble,  dans 
la  physionomie  générale  de  l'écriture,  dissemblances  aussi 
dans  des  détails  qui  avaient  leur  importance. 

Quant  à  la  physionomie  générale  de  l'écriture,  je  fus  notam- 
ment frappé  de  ceci  :  l'écriture  du  bordereau  est  une  écriture 
assez  peu  lisible,  l'écriture  de  Dreyfus  est  une  écriture  très 
nette  et  très  lisible. 

Quant  aux  détails,  je  me  rappelle  notamment  ceci  :  je  relevai 
un  mot  dans  le  bordereau,  le  mot  adresse...  c'est  peut-être  M. 
Teyssonnières  lui-même  qui  me  l'a  signalé  ? 

M.  Teyssonnières.  —  Non,  je  n'ai  pas  relevé  le  mot  adresse 
dans  mon  rapport. 

M.  Trarieux.  —  Alors,  c'est  moi  qui  l'ai  relevé;  enfin,  c'est 
l'un  de  nous...  Dans  le  mot  adresse,  il  y  a  deux  s.  Dans  le 
bordereau,  ces  d^ux  s  sont  ainsi  tracés  :  le  premier  s  est  un 
petit  .s,  le  second  s  est  un  s  allemand,  c'est-à-dire  un  .s  en  forme 
d'/\  Retrouvant  le  même  mot  dans  les  écritures  de  Dreyfus,  je 
vis  à  l'inverse  le  mot  adresse  écrit  d'abord  avec  un  .s-  allemand, 
c'est-à-dire  une  sorte  d'/" comme  première  lettre  et  un  petit  s 
comme  seconde  lettre.  Je  dis  alors  :  Voilà  une  écriture  qui  n'est 
pas  la  même  ! 

M.  Teyssonnières  me  répondit  :  «  Oh  !  mais,  c'est  que  sur 
l'ensemble,  le  traître.  —  car  dans  son  indignation,  c'est  bien 
ainsi  qu'il  appelait  tout  à  l'heure  Dreyfus, —  le  traître  a  évidem- 
ment voulu  dissimuler  ses  habitudes,  il  avait  l'habitude  d'user 
d'un  5  alphabétique  et  d'un  s  allemand  ensuite;  dans  la  cir- 
constance, il  a  fait  passer  Y  s  allemand  avant  le  petit  s.  Toutes 
ces  dissimulations  — me  dit-il  —  sont  des  dissimulations  volon- 
taires... 

Eh  bien!  c'est  sur  ce  point  que  la  dissimulation  volontaire,  je 
l'affirme,  me  parut  détruire  l'expertise  tout  entière.  Je  ne  le 


—  466  — 

dis  pas  à  M.  ïeyssonnières,  car  enfin  !  il  voulait  me  convaincre, 
mais  je  n'étais  pas  tenu  de  le  convaincre.  Je  ne  voulus  pas  dis- 
cuter avec  lui.  Je  gardai  pour  moi  mes  impressions,  qui  étaient 
vives  et  qui  se  sont  confirmées  plus  tard  par  tout  ce  qui  m'est 
venu  ensuite. 

M.  Teysssonnières  s'appuyait  sur  ce  que  le  capitaine  Dreyfus 
avait  voulu  qu'il  y  ait  des  dissemblances  entre  le  bordereau 
et  sa  propre  écriture.  Je  ne  sais  si  tout  ce  que  j'ai  dit  à  cet  égard 
dans  ma  première  déposition,  MM.  les  membres  du  jury  l'ont 
très  bien  retenu  ;  mais  je  suis  beaucoup  plus  touché  par  des 
dissemblances  qui  ne  pouvaient  pas  s'expliquer,  que  je  ne  fus 
frappé  des  quelques  similitudes,  des  quelques  points  de  contact 
qui  pouvaient  exister  entre  les  écritures. 

Voilà,  Messieurs,  comment  ma  conviction  s'est  faite  sur  ce 
premier  point.  Ce  ne  fut  peut-être  pas  tout,  et  il  est  ici,  puisque 
je  dui^  toute  la  vérité  à  la  justice,  un  détail  qui  a  aussi  son  im- 
portance ;  je  demandai  à  M.  Teyssonnières  :«  Avez-vous  été 
d'accord  avec  vos  collègues  de  l'expertise  sur  tous  ces  points  ? 
On  dit  que  deux  experts  ont  été  contre,  que  trois  experts  ont  été 
pour.  Cette  majorité  est-elle  bien  compacte,  est-elle  bien  unie, 
est-ce  par  les  mêmes  raisons  de  décider  qu'elle  arrive  à  la  même 
conclusion?  >;  M.  Teyssonnières  me  répondit:  «Non,  nos  métho- 
des n'ont  pas  été  les  mêmes  ;  je  vous  donne  mon  procédé  per- 
sonnel. Quant  à  mes  collègues,  M.  Gharavay  a  été  moins  affir- 
matif.  »  Je  ne  me  rappelle  plus  beaucoup,  du  reste,  les  détails 
qu'il  m'a  fournis  sur  cette  expertise  :  «  Quant  à  M.  Bertillon  — 
me  dil-il — il  aurait  tout  perdu  ;  M.  Bertillon  a  fait  devant  le 
Conseil  une  déposition  absolument  incompréhensible,  et  si  je 
n'avais  pas  été  là  —  ajoutait  M.  Teysonnières  —  il  eût  été  abso- 
lument impossible  de  condamner.  » 

Je  ne  suis  pas  très  surpris  de  l'appréciation  de  M.  Teyson- 
nières, après  avoir  entendu  M.  Bertillon  à  cette  audience.  Je 
comprends . . . 

M.  Teysoxxikres.  —  Je  n'ai  pas  entendu  M.  Bertillon. 

M.  Trarieux.  —  Mais  moi,  je  l'ai  entendu,  et  je  crois  que 
vous  auriez  été  dans  un  bien  grand  embarras  pour  le  com- 
prendre ;  tous  ceux  qui  l'ont  écouté  ont  fait  de  très  grands  ef- 
forts; et,  malgré  toute  la  bonne  volonté  qu'il  y  a  mise,  il  a  été 
difficile  à  M.  Bertillon  de  faire  accepter  ses  démonstrations  au 
moyen  de  ce  schéma  extraordinaire  qui  a  été  placé  sous  vos 
yeux.  C'a  été  l'opinion  de  M.  Teyssonnières.  Il  m'a  formellement 
dit  que  la  déposition  de  son  collègue  au  Conseil  de  guerre,  non 
seulement  ne  reposait  sur  aucun  de  ses  éléments  de  démonstra- 
tion personnels,  mais  reposait  sur  des  procédés  de  démonstration, 
qui  étaient  tellement  extraordinaires  qu'ils  auraient  certaine- 
ment compromis  le  résultat  de  l'affaire,  si  l'expertise  de  M.  Tey- 
sonnières n'avait  pas  figuré  au  procès  à  côté  de  celle  de  M,  Ber- 
tillon. 

Voilà,  Messieurs,  tout  ce  qui  s'est  passé  entre  nous  au  mois 
de  juin  1897. 


—  167  — 

Et  maintenant,  si  vous  voulez  me  permettre  (rajouter  un 
mot,  je  vais  compléter  ma  déposition.  Gomme  je  savais  que 
M.  Scheurer-Kestner,  qui  est  mon  voisin  au  Sénat,  et  avec  qui 
j'ai  causé  souvent  de  cette  affaire,  comme  je  savais  que  M.  Scheu- 
rer-Kestner  était  à  la  poursuite  de  la  vérité,  j'eus  la  pem 
comme  élément  de  contrôle,  de  faire  passer  sous  ses  yeux  ces 
expertises  qu'on  venait  de  me  montrer,  et  je  demandai  à  M.  Teys- 
sonnières  s'il  pourrait  fournir  à  mon  collègue  la  même  démons- 
tration que  celle  qu'il  m'avait  faite  à  moi-même.  M.  Teysonnières 
voulut  bien  accepter;  il  prit  rendez-vous  avec  M.  Scheurer- 
Kestner.  Je  tins,  je  dois  le  dire,  à  rester  étranger  à  leur  entre- 
vue, pour  ne  pas  influencer  par  ma  présence  les  impressions 
que  pourrait  recevoir  mon  collègue.  Je  crois  que  M.  Scheurer- 
Kestner  a  reçu  à  deux  reprises  différentes  M.  Teyssonnières. 

M.  Scheurer-Kestner,  la  première  fois,  m'a-t-il  dit,  si  j'ai 
bonne  souvenance,  fut  assez  impressionné  des  démonstrations 
de  détail  que  lui  apportait  M.  Teyssonnières;  puis,  la  seconde 
fois,  son  impression  fut  définitivement  fixée,  mais  en  sens  in- 
verse. Les  dissemblances  le  frappèrent,  comme  elles  m'avaient 
frappé  moi-même.  De  telle  sorte  qu'il  ne  put  pas  admettre  que 
M.  Teyssonnières  eut  fait  dans  ce  procès,  comme  il  l'avait  pré- 
tendu, la  lumière  et  eût  apporté  la  certitude.  C'est  tout  au  moins 
ce  que  m'a  dit  M.  Scheurer-Kestner. 

Voilà,  Messieurs,  tous  mes  rapports  avec  M.  Teyssonnières, 
en  ce  qui  concerne  la  communication  de  ses  expertises!  Cepen- 
dant, Messieurs,  il  me  reste  encore  à  indiquer  à  MM.  les 
jurés  un  autre  détail  qui  peut  avoir  son  importance,  quoiqu'il 
soit  d'une  extrême  obscurité. 

A  quelque  temps  de  là  —  c'était  au  mois  de  juillet,  je  crois, 
quelque  temps  après  cette  communication  de  l'expertise  — 
M.  Teyssonnières  vint  me  voir  de  nouveau;  il  me  paraissait 
extrêmement  troublé,  et  il  me  fit  cette  communication  tout  à 
fait  étrange  :  il  me  dit  que  sa  cuisinière  ou  sa  femme  de  cham- 
bre, enfin  une  femme  à  son  service  avait  trouvé.  . . 

M.  Teyssonnières. —  Voulez-vous  me  permettre  de  dire  ce  que 
je  vous  ai  dit  à  ce  moment-là?... 

M.  le  Président.  —  N'interrompez  pas  !  laissez  M.  Trarieux 
s'expliquer,  vous  parlerez  après. 

M.  Trarieux,  au  lémo  in.  —Il  vaut  peut-être  mieux  que  je 
continue  ma  déposition  ;  vous  me  rectifierez  sïl  y  a  lieu. 

Vous  m'avez  dit  qu'une  femme  à  votre  service  avait  trouvé, 
derrière  la  porto  do  votre  appartement,  le  dossier  Dreyfus,  que 
vous  ne  saviez  pas  comment  expliquer  un  pareil  dépôt  dans 
votre  demeure.  «  Le  dossier  Dreyfus,  dis-je,  quel  dossier'/  In 
dossier  qui  devrait  être  au  ministère  de  la  guerre  ?  >»  Je  ne 
fus  pas  moins  stupéfait  que  M.  Teyssonnières.  Je  me  deman- 
dais si  la  chose  était  possible.  Mais  M.  Teyssonnières  insista, 
et  insista  de  telle  façon,  et  en  termes  tellement  sérieux,  que  je 
finis  par  me  demander  si  ce  n'était  pas  vrai.  Alors  il  me  dit  : 


-  468  — 

«  D'où  cela  peut-il  venir?  c'est  de  la  main  des  juifs,  de  la  main 
des  partisans  de  Dreyfus  qui  veulent  me  compromettre.  » 

Je  lui  répondis  :  «  Ce  sont  peut-être  aussi  d'autres  mains; 
car,  enfin,  il  ne  faut  pas  témérairement  conclure,  vous  n'en  sa- 
vez rien.  »  Enfin,  c'est  quelqu'un,  dans  tous  les  cas,  qui  avait 
intérêt  à  se  débarrasser  de  ce  dossier,  c'est  incontestable.  Si  ce 
dossier  avait  été  apporté  chez  M.  Teyssonnières,  c'est  qu'il  em- 
barrassait quelqu'un  qui  voulait  le  mettre  en  d'autres  mains, 
ou  peut-être  y  avait-il  dans  cette  communication  une  intention 
cachée  qui  m'échappe.  Je  me  bornais  à  dire  à  M.  Teyssonnières  : 
«  Ce  qu'il  y  aurait  à  faire,  c'est  de  ramener  ce  dossier  à  son  gîte 
naturel,  ou,  si  vous  croyez  ne  pouvoir  le  faire,  si  vous  craignez 
d'être  compromis,  c'est  de  le  mettre  en  lieu  sûr  jusqu'à  ce  que 
vous  ayiez  découvert  la  personne  qui  a  fait  chez  vous  cette 
étrange  communication,  et  jusqu'à  ce  que  vous  puissiez  la  si- 
gnaler à  la  justice.  » 

M.  Teyssonnières  me  dit  :  «  En  effet,  je  crois  que  c'est  là  ce 
qu'il  y  a  de  plus  sage  à  faire.  » 

Est-ce  le  même  jour  ou  plus  tard?  Je  n'en  sais  rien  ;  mais  M. 
Teyssonnières  me  fit  une  communication  qui  me  parut  encore 
très  inquiétante,  pour  lui,  bien  entendu,  je  ne  dis  pas  contre 
lui...  Il  me  raconta  qu'il  avait  eu  l'occasion  d'aller  dans  les  bu- 
reaux de  la  guerre  pour  demander  je  ne  sais  quel  renseigne- 
ment, et  qu'il  y  avait  été  très  mal  reçu,  et  que  même,  l'officier 
auquel  il  s'adressa  lui  dit  qu'il  s'étonnait  que  M.  Teyssonnières 
osât  se  représenter  dans  les  bureaux  de  la  guerre.  M.  Teysson- 
nières ne  s'expliquait  pas  une  pareille  attitude  vis-à-vis  dïm 
expert  qui  avait,  dans  le  procès  Dreyfus,  rempli  son  devoir  de 
telle  sorte  qu'il  avait  reçu  les  félicitations  de  l'Etat-major  après 
la  condamnation. 

Je  ne  me  l'expliquai  pas  davantage;  je  livre  le  fait  aux  inter- 
prétations. Peut-être,  depuis  cette  époque,  M.  Teyssonnières 
est-il  mieux  renseigné  que  je  ne  puis  l'être  moi-même  à  cette 
heure?  car  je  ne  l'ai  plus  revu  depuis;  je  n'eus  plus  l'occasion, 
en  effet,  de  recevoir  les  visites  de  M.  Teyssonnières  depuis  cette 
époque. 

M.  Teyssonnières.  —  Depuis  le  19  juin  1897. 

M.  Trabieux.  —  Depuis  le  19  juin  1897.  Cependant,  Mes- 
sieurs, j'ai  voulu  le  voir,  et  je  dois,  c'est  par  là  que  se  termine- 
iont  mes  explications,  je  dois  dire  pourquoi  et  dans  quelles  cir- 
constance. 

Au  mois  de  novembre  dernier,  au  moment  où  cette  affaire  a 
pris  naissance,  ou  un  peu  plus  tard,  —  c'est  peut-être  au  mois 
de  décembre,  au  moment  où  une  grande  agitation  existait  déjà 
dans  les  esprits,  —  on  est  venu  me  dire  que  M.  Teyssonnières 
était  soupçonné,  dans  les  régions  gouvernementales,  d'avoir 
communiqué  au  Malin  le  bordereau  dont  le  Matin  a  donné  le 
fac-similé  en  novembre  1896.  Cette  affirmation  m'a  été  faite 
par  plusieurs  personnes  touchant  de  très  près  au  ministère. 

Je  crus  le  fait  assez  grave,  Messieurs,  pour  que  M.  Teysson- 


—  409  — 

niéres  en  fût  informé;  pour  M.  Teyssonnières  d'abord,  pour  la 
vérité  ensuite,  si  M.  Teyssonnière  avait  quelque  chose  à  dire. 
Seulement,  je  crus  devoir  agir  avec  une  certaine  circonspection, 
parce  qu'enfin!...  M.  Teyssonnières  me  permettra  de  le  dire,  jus- 
que-là, mi  conviction  avait  été  entière;  mais  je  commençai  à 
être  un  peu  préoccupé.  J'y  mis  certaines  précautions;  il  me  les 
pardonnera  si  elles  étaient  injustes.  Ce  n'est  pas  à  lui  que  j'écri- 
vis directement;  j'écrivis  à  M.  Descabes,  à  celui  qui,  à  l'origine, 
avait  été  l'intermédiaire  entre  nous  lorsque  ce  député  était  venu 
me  demander  de  recevoir  M.  Teyssonnières. 

J'écrivis  donc  à  M.  Descubes  et  je  lui  dis  les  rumeurs  qui 
circulaient  et  qui  pouvaient  devenir  très  inquiétantes  pour 
M.  Teyssonnières,  si  elles  entraient  dans  la  publicité;  je  lui  dis 
que  j'étais  tout  disposé  à  recevoir  M.  Teyssonnières  si  celui-ci 
croyait  avoir  des  justifications  à  fournir,  justifications  que  je 
me  serais  chargé  volontiers  moi-même  d'apporter  au  gouverne- 
ment pour  écarter  ses  soupçons.  J'ajoutai  que  je  serais  même 
bien  aise  que  M.  Descubes  voulût  bien,  à  l'avenir,  assistera 
l'entretien  que  je  me  proposais  d'avoir  avec  M.  Teyssonnières. 

M.  Descubes  me  répondit  le  26  janvier  qu'il  comprenait  l'im- 
portance de  cette  communication,  qu'il  allait  s'empresser 
d'écrire  à  M.  Teyssonnières,  qu'il  espérait  bien  que  Al.  Teysson- 
nières s'empresserait  d'accourir,  que  lui-même  probablement 
raccompagnerait  à  mon  cabinet.  Depuis  cette  époque  (26  jan- 
vier), je  n'ai  plus  reçu  aucune  nouvelle,  ni  de  M.  Descubes,  ni 
de  M.  Teyssonnières. 

Voilà,  Messieurs,  le  très  exact  récit  des  faits,  en  ce  qui  con- 
cerne mes  relations  avec  M.  Teyssonnières. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Teyssonnières,  avez-vous  à 
présenter  des  observations  ? 

M.  Teyssonnières.  — Oui,  monsieur  le  Président. 

Voici  l'histoire  exacte  de  ce  que  M.  Trarieux  a  appelé  le  dos- 
s ier.  On  nous  avait  assigné,  le  29  novembre,  à  dix  heures  du 
matin,  pour  déposer  nos  rapports.  Nous  ignorions  complète- 
ment quelles  pouvaient  être  les  opinions  personnelles  de  cha- 
cun, attendu  que  M.  le  Préfet  de  police  nous  avait  priés,  et 
nous  avait  même  fait  promettre,  sur  notre  honneur,  que  nous 
ne  communiquerions  aucune  impression. 

Je  me  rendis  à  l'heure  exacte  (dix  heures)  à  la  Préfecture  de 
police  pour  déposer  mon  rapport  :  je  ne  trouvai  aucun  de  mes 
confrères.  J'appris,  lorsque  j'entrai, qu'il  y  en  avait  un  qui  avait 
déposé  son  rapport  le  samedi  et  qu'un  autre  venait  de  le  déposer 
il  y  avait  une  demi-heure.  11  y  a  eu  des  scènes  qui  m'ont  été 
répétées.  —  On  parut  très  étonné  de  ma  conclusion  aussi 
ferme.  Je  portais  ma  serviette,  dans  laquelle  il  y  avait  mon 
rapport  et  les  photographies  des  documents  qui  nous  avaient 
servi  pour  travailler,  attendu  que  tous  les  jours,  à  dix  ou  onze 
heures  du  matin,  nous  venions  à  la  Préfecture  de  police  contrô- 
ler sur  le  bordereau  original  le  travail  que  nous  avions  pu  faire 
au  moyen  des  photographies. 


—  £70  — 

.l'avais  donc  là-dedans  les  photographies  numérotées  par 
Ligne,  numérotées  par  pièce,  avec  les  indications  que  nous 
avons  l'habitude  de  souligner  pour  que  les  recherches  soient 
plus  faciles.  Je  sortis  donc  mon  rapport;  on  s'empressa;  il  y 
avait  sept  ou  huit  personnes  dans  le  bureau  de  M.  Puybaraud. 
et  je  déposai  ma  serviette  sur  la  table  à  côté,  table  que  je  vois 
encore.  Une  fois  qu'on  eut  connaissance  de  mon  rapport,  je 
repris  ma  serviette  et  je  rentrai  chez  moi. 

Comme,  dans  cette  serviette,  il  n'y  avait  absolument  pas 
d'autres  pièces  que  celles  que  j'avais  emportées  à  la  Préfecture 
de  police,  je  remis  la  serviette  à  sa  place,  et,  n'en  ayant  plus 
besoin  que  quinze  jours  après,  j'y  mis  d'autres  pièces,  et...  dans 
mon  portefeuille,  il  n'y  avait  absolument  rien  !  ! 

J'avais  déposé  ou  j'étais  censé  avoir  déposé  —  car  c'est  là  ce 
que  je  ne  puis  me  rappeler  dans  ce  moment  d'émotion  et  il  y 
avait  de  quoi  !  —  je  ne  puis  me  rappeler  si  j'ai  déposé  ces  photo- 
graphies à  côté  de  mon  rapport,  si  j'ai  déposé  mes  photographies 
autre  part;  bref,  j'ai  toujours  cru  les  avoir  réellement  déposées, 
et  en  voici  la  raison  :  c'est  qu'en  comparaissant  devant  le 
Conseil  de  guerre,  j'indiquais,  sur  certaines  pièces,  trois  points 
de  repère,  de  façon  à  placer  mes  calques  bien  exactement  dans 
la  position  qui  convenait  le  mieux  pour  me  faire  comprendre. 

Or,  quand  je  faisais  ma  déposition,  je  voyais  que  les  mem- 
bres du  Conseil  de  guerre  suivaient  avec  attention  ce  que  je 
faisais;  j'étais  donc  persuadé  que  mes  pièces  étaient  bien  celles 
que  j'avais  déposées. 

Lorsque  le  16  novembre,  un  lundi,  jour  de  réception  chez 
Mme  Teyssonnières,  à  cinq  heures  du  soir,  je  prends  mon  cha- 
peau pour  aller  faire  une  course  et  je  trouve...,  non  pas  derrière 
la  porte,  mais  bien  sur  ma  table,  sur  ma  table  qui  est  dans  le 
vestibule...,  un  paquet  ficelé  dans  un  journal  avec  une  ficelle 
rose;  je  vois  :  «  Monsieur  Teyssonnières  »;  je  prends  ce  pa- 
quet et,  comme  il  faisait  nuit  ou  presque  nuit,  je  vais  près  de  la 
fenêtre  et  je  médis  :  «  Qu'est- ce  que  cela,  des  photographies?...  » 
J'allais  abandonner  le  paquet  et  dire  :  «  Je  le  verrai  tout  à 
l'heure  »,  quand  la  curiosité  lit  que  je  l'ouvris  et  j'y  retrouvais 
toutes  les  photographies  qui  avaient  servi  à  mon  rapport! 

Cela  n'a  aucune  importance,  car  j'ai  demandé  aux  membres 
du  Conseil  de  guerre  comment  il  se  faisait  qu'ils  avaient  pu 
suivre  mon  rapport  sans  les  pièces;  alors,  on  m'a  expliqué 
qu'on  avait  suivi  de  point  en  point  toutes  mes  indications  et 
que  cela  n'avait  fait  aucune  difficulté,  qu'on  n'avait  pas  réclamé 
les  pièces  parce  que  cela  n'avait  aucune  importance.  Voilà  ce 
qu'on  m'a  répondu.  Cela  me  troublait  énormément. 

Grâce  à  la  très  grande  reconnaissance  que  je  devais  à  M.  Tra- 
rieux, —je  l'ai  toujours  pris  pour  un  homme  d'excellent  con- 
seil, comme  un  homme  tout  à  fait  dévoué  aux  petites  choses 
que  je  pouvais  lui  demander  —  c'est  à  lui  que  j'ai  fait  cette 
première  confidence. 

Comme  il  fallait  faire  une  démonstration  à  M.   Scheurer- 


-  471  - 

Kestner,  je  me  suis  servi  do  ces  mêmes  pièces,  puisque  le  ha- 
sard les  faisait  se  retrouver  entre  mes  mains  et  c'est  sur  les 
conseils  de  M.  Scheurer-Kestner,  à  qui  j'ai  dit  :  «  Qu'est-ce 
qu'il  faut  que  je  fasse  de  tout  cela?  Faut-il  que  je  les  renvoie 
au  ministère  ?  »  M.  Trarieux  m'a  dit  :  «  Le  mieux  est  de  les 
mettre  en  lieu  sûr  ».  C'est  ce  que  j'ai  fait:  je  les  ai  mises  on 
lieu  sur.  Je  me  suis  exagéré  très  certainement  la  portée  de  cette 
affaire. 

Quant  au  bordereau  publié  dans  le  Matin,  il  y  a  eu  quelqu'un 
qui  était  aussi  un  homme  dévoué  et  un  ami,  c'est  M.  Bertillon; 
M.  Trarieux  a  peut-être  un  peu  exagéré  mon  impression  à  son 
égard,  et,  je  tiens  à  dire  que  M.  Bertillon  fait  des  démonstra- 
tions qui,  n'étant  pas  à  la  portée  absolument  de  tout  le  monde, 
peuvent  paraître  des  choses  excessivement  fantastiques,  exces- 
sivement originales.  Voilà  pourquoi  moi-même,  j'ai  souvent  ba- 
taillé avec  lui.  J'ai  dit:  «  Si  vous  alliez  faire  une  démonstration 
devant  les  jurés,  qui  ne  sont  pas  des  spécialistes,  qui  ne  sont 
pas  des  mathématiciens,  qui  ne  sont  pas  des  hommes  à  com- 
prendre, vous  perdriez  votre  temps.  »  Voilà  ce  que  j'ai  pu  dire 
à  M.  Trarieux,  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  le  talent  et 
la  science  de  M.  Bertillon  soient  un  grand  point  dans  l'expertise. 

Tout  n'a  pas  été  dit,  et  même  les  choses  les  plus  extraordi- 
naires finissent  à  la  longue  par  être  des  choses  très  ordinaires 
et  très  compréhensibles,  mais  quand  elles  sont  à  l'état  d'enfan- 
tement, de  création,  on  ne  les  saisit  pas...  Nos  ancêtres  n'au- 
rait pas  cru  à  l'électricité  si  on  avait  voulu  la  leur  expliquer. 

Je  tiens  à  constater  que  M.  Trarieux  a  raconté  très  exacte- 
ment, comme  je  l'ai  fait,  les  choses  comme  elles  se  sont  pas- 
sées, et  je  lui  en  témoigne  ici  publiquement  toute  ma  recon- 
naissance. 

Me  Clemenceau.  —  Il  résulte  bien,  n'est-ce  pas,  de  la  déposi- 
tion de  M.  Teyssonnières,  que  les  juges  du  Conseil  de  guerre 
ont  eu  son  rapport,  mais  n'ont  pas  eu  les  pièces  leur  permettant 
de  contrôler  ce  rapport  ? 

M.  Tkvssoxxières.  —  Ce  n'était  pas  nécessaire. 

Mfi  Clemenceau.  —  Je  ne  discute  pas. 

M.  Tevssuxxièlks.  —  Je  n'en  sais  rien.  C'est  le  16  juin  1897 
qu'elles  me  sont  revenues  entre  les  mains. 

Me  Clemenceau.  —  Je  dis  que  les  juges  du  Conseil  de  guerre 
ont  compris,  parait-il,  le  rapport  de  M.  Teyssonnières,  mais 
qu'ils  n'avaient  pas  entre  les  mains  les  pièces  de  compa- 
raison. 

Nous  savons,  d'autre  part,  que  si  M.  Bertillon  n'a  pas  voulu 
nous  expliquer  son  système,  c'est  qu'il  a  pensé  que  MM.  les 
jurés  n'étaient  pas  assez  intelligents  pour  le  comprendre.  C'est 
M.  Teyssonnières  qui  vient  de  nous  expliquer  quïl fallait  être 
un  mathématicien  pour  comprendre  ce  système. 

Me  Laboiu. —  M.  Trarieux  nous  a  bien  dit  que.  dans  les  expli- 
cations que  M.  Teyssonnières  lui  avaient  fournies  sur  le  borde- 
reau, il  avait  parlé  de  dissimulations  volontaires? 


—  472  — 

M.  Teyssonnières.  —  Vous  exagérez  la  chose. . . 

Me  Labori.  —  Permettez,  monsieur  Teyssonnières,  ce  n'est 
pas  à  vous  que  ma  question  s'adresse. 

M.  Trarieux.  —  C'est  incontestable,  vous  trouverez  cette 
constatation  dans  le  rapport  de  M.  Ravary  ;  M.  Ravary  lui- 
même  signale  qu'il  y  a  des  dissemMa aces,  mais  qu'elles  étaient 
volontaires. 

M.  Teyssonnières.  —  Ce  n'est  pas  dans  mon  rapport. 

Me  Labori.  —  Maintenant,  je  demande  si  M.  Teyssonnières 
les  reconnaît. 

M.  Teysonnières.  —  Je  ne  parle  jamais,  dans  mes  rapports, 
des  dissemblances. 

M.  Trarieux.  —  Il  est  bon  d'en  parler  quand  elles  existent. 

M.  Teyssonnières.  —  Parce  que  si  je  trouvais  des  dissem- 
blances, je  déclarerais  que  les  pièces  ne  correspondent  pas; 
voilà  tout. 

M.  Trarieux.  —  Vous  ne  pouvez  pas  dire  que  vous  n'avez 
pas  trouvé  de  dissemblances  avec  moi,  car  vous  mêles  avez 
expliquées. 

M.  Teyssonnières.  —  Je  ne  dis  pas  le  contraire. . .  Il  y  a  dans 
mon  rapport,  une  simple  phrase,  mais  cette  phrase  est  un 
correctif  de  l'alinéa  suivant. 

Me  Labori. —  Il  s'agit  de  savoir  si  M.  Teyssonnières  reconnaît 
que  l'auteur  du  bordereau,  en  écrivant,  a  volontairement  dis- 
simulé son  écriture? 

M.  Teyssonnières.  —  Je  n'ai  pas  dit  cela  dans  mon 
rapport. 

M.  Trarieux.  —  M.  Teyssonnières  vient  de  le  reconnaître,! 
est  inutile  de  le  lui  faire  dire  de  nouveau. 

Je  n'ai  pas  assisté  a  la  déposition  de  M.  Teyssonnières  ;  mais 
on  m'a  dit  que  M.  Teyssonnières,  dans  sa  déposition,  indique 
qu'il  existait,  entre  les  photographies  du  bordereau  et  les  fac- 
similés  des  reproductions  qui  ont  été  faites,  et  sur  lesquelles 
j'aurais  pu  comparer  l'écriture  du  commandant  Esterhazy,  des 
différences  telles  que  ces  dissemblances  paraissaient  indiquer 
des  faux,  —  c'est  du  moins  ce  qu'on  m'a  dit.  —  S'il  a  dit  cela, 
je  tiens  à  apporter  mon  appréciation  personnelle. 

J'ai  vu  les  reproductions  photographiqnes,  et  j'affirme  que  la 
reproduction  du  Matin,  —  je  ne  parle  pas  de  toutes  les  autres 
reproductions  qui  ont  pu  être  faites  ensuite,  — j'affirme  que  la 
reproduction  du  Matin,  qui  doit  être  une  reproduction  sur  cli- 
ché, ressemble  autant  que  possible  au  fac-similé  photographi- 
que que  j'ai  vu,  voilà  ce  que  je  puis  affirmer.  P]t  c'est  sur  la 
reproduction  du  Matin  que  mes  comparaisons  se  sont  faites,  se 
sont  établies.  Voilà  ce  que  je  puis  dire. 

M.  Teyssonnières.  —  J'ajoute  que  le  Matin,  dans  sa  pre- 
mière édition,  a  reproduit  suffisamment  bien  le  bordereau  ; 
seulement,  voilà  pourquoi  je  demandais  s'il  y  avait  un  impri- 
meur ici. . .  Lorsqu'il  se  trouve  un  délié  filiforme  — je  demande 
pardon  d'entrer  dans  des  détails  techniques,  mais  tout  le  monde 


—  473  — 

comprend  ce  que  c'est  qu'un  trait  finissant  à  zéro  —  dans  le 
châssis  cela  plonge,  et,  au  lieu  d'un  trait  filiforme,  vous  avez 
au  contraire  un  trait  très  gros.  Or,  si  ces  messieurs  de  la  dé- 
fense pensent  qu'un  trait  filiforme  et  un  trait  massue,  ce  soit  la 
même  chose,  alors  nous  sommes  d'accord.  Dans  tous  les  cas,  il 
est  impossible  d'imprimer  typographiquement  à  la  presse,  dans 
un  journal,  quelque  chose  qui  ne  présente  pas  cette  particula- 
rité. Or,  c'est  principalement  dans  le  commencement  et  la  fin 
des  mots  que  gît  l'expertise  en  écritures...  Je  crois  que  c'est  en 
avril  qu'a  été  publié  le  fac-similé  du  Matin  ;  je  ne  parle  pas  de 
celui-là  qui  était  à  peu  près  bien  ;  mais  ce  sont  tous  ceux  qui 
ont  paru  depuis,  ce  que  je  me  permettrai  d'appeler  la  nouvelle 
campagne...  c'est  alors  qu'on  a  fait  des  reproductions  qui  sont 
aussi  mauvaises  et  aussi  peu  ressemblantes  que  possible.  Il 
n'y  a  qu'à  prendre  le  premier  journal  qui  l'ait  reproduit  pour 
s'en  convaincre.  Vous  imprimez  avec  des  clichés,  et  ces  clichés 
se  cintrent,  ce  qui  altère  les  traits.  Tous  les  dessinateurs  qui 
sont  là  peuvent  vous  dire  que  leurs  dessins  sont  abîmés. 

M.  Trarieux.  —  Je  voudrais,  Messieurs,  sur  un  point,  don- 
ner encore  mes  appréciations. 

Il  est  évident  que  plus  le  cliché  se  reproduira  et  plus  les  em- 
pâtements pourront  se  reproduire  dans  récriture  ;  mais  j'affirme 
cependant  que,  dans  les  spécimens  relativement  difformes,  — 
pourrait  dire  M.  Teyssonnières,  —  qui  ont  passé  sous  mes 
yeux,  — j'en  ai  vu  un  très  grand  nombre,  —  il  est  inexact  de 
dire  qu'on  peut  voir  des  faux.  On  y  a  trouvé,  au  contraire,  la 
plus  grande  similitude.  Voulez-vous  que  je  fasse  une  comparai- 
son :  la  différence  qui  pourrait  exister,  c'est  Ja  différence  qui 
existe  dans  l'écriture  d'un  homme  qui  écrirait  une  première  fois 
avec  une  plume  fine  et  qui  écrirait  une  seconde  fois  avec  une 
plume  qui  donnerait  des  traits  plus  empâtés.  Et  les  différences 
d'encre  pourraient  même  quelquefois  suffire  à  produire  ces 
différences  de  reproduction,  mais  c'est  toujours  fa  même  écri- 
ture dans  sa  physionomie  générale. 

M.  Teyssonnières.  —  J'ajoute  ceci,  que  j'ai  déjà  expliqué, 
parce  qu'il  faut  que  cette  question  soit  finie  :  M.  Grépieux-Jamin 
lui-même  constate  :  «  Ce  qui  me  casse  bras  et  jambes,  c'est  la 
défectuosité  du  clichage.  On  n'est  sûr  de  rien,  et  je  serai  obligé 
tout  le  temps  de  faire  des  réserves  »...  J'ai  la  lettre-là. 

Me  Labori.  —  Mais,  qu'est-ce  que  nous  fait  M.  Grépieux- 
Jamin  ? 

M.  le  Président  à  l'huissier  audiencier.  —  faites  appeller 
un  autre  témoin. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  j'ai  encore  une  autre 
question  à  poser  à  M.  Trarieux  :  M.  Trarieux  n'a-t-il  pas  eu 
beaucoup  de  rapports  avec  M.  Scheurer-Kestner  depuis  plu- 
seurs  mois  ;  l'a-t-il  vu  souvent  et  cause-t-il  avec  lui  de  l'affaire 
Esterlicizv  1 

M.  Trariei  x.  —  Constamment. 

Me  Labori.  —  Considère-t-il  comme  vraisemblable  et  comme 


—  47  \ 


possible  ce  propos  que  M.  Teyssonnières  prête  à  M.  Scheurer- 
Kestner,  en  ce  qui  concerne  Me  Démange  :  «  11  faut  qu'il  soit 
largement  payé  pour  faire  de  pareilles  démarches  en  faveur  de 
Dreyfus  »  ? 

M.  Trarieux.  —  C'est  d'une  grossière  invraisemblance,   à 
moins  que  M.  Scheurer-Kestner  ne  l'ai  dit  en  riant  à  M.  Teys- 
sonnières. 
M.  Teyssonnières,  —  Peut-être  bien  ! 

M.  Trarieux.  —  Si  M.  Teyssonnières,  emporté  par  sa  con- 
viction, a  maintenu  que  Dreyfus  était  coupable  et  que  sa  culpa- 
bilité était  démontrée  par  son  expertise...  je  ne  sais  pas...  mais 
il  ne  serait  peut-être  pas  impossible  que,  en  se  moquant  de  lui. 
une  pareille  réflexion  ait  été  faite  par  M.  Scheurer-Kestner. 
Ce  que  je  puis  dire,  en  tous  cas,  c'est  que  ce  serait  une 
infamie  de  supposer  qu'une  pareille  pensée  ait  traversé  l'esprit 
de  M.  Scheurer-Kestner  ! 
Me  Làbori.  —  Encore  un  mot,  monsieur  le  Président. 
M.  le  Président,  à  l'huissier  audiencier.  —  Appelez  un 
autre  témoin. 

Me  Labori.  —  Encore  une  question,  monsieur  le  Président. 
Je  voudrais  demander  à  M.  Trarieux  de  nous  dire,  en  un  mot. 
s'il  n'a  pas  l'impression  que  les  convictions  de  M.  Teysson- 
nières sur  la  culpabilité  de  Dreyfus  et  sur  le  mérite  de  son 
expertise  l'amènent  à  s'aveugler  lui-même  et  à  suivre  tou- 
jours la  même  piste,  son  esprit  étant  la  dupe  d'une  auto- 
suggestion, qui  peut  lui  faire  voir  les  choses  suggestivement, 
c'est-à-dire  autrement  qu'elles  ne  sont  en  réalité  ? 

M.  le  Président.  —  C'est  une  opinion  que  vous  demandez- 
la,  ce  n'est  pas  un  fait. 

M.  Trarieux.  —  Je  dirais  qu'en  effet,  souvent,  on  crée  des 
montagnes  qui  enfantent  des  souris  et,  quand  une  idée  prédo- 
mine, on  peut  arriver  à  un  parti  pris  dans  lequel  on  s'obstine, 
qui  peut  conduire  à  ces  résultats.  Je  ne  puis  dire  autre 
chose. 

M.  le  Président,  à  l'huissier  audiencier.  —  Faites  venir  le 
témoin  suivant. 


DÉPOSITION  DE  M.   CHARAVAY 

A  rch  i  v  iste  paléograph  <  '■ . 

(Le  témoin  prête  serment?) 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  est-ce  que  M.  Gha- 
ravay  sait  si  le  borderau  Esterhazy-Dreyfus  est  une  pièc<j  qui 
a  été  écrite  à  main  courante  ou  qui  est  faite  de  mots  rapportés 
et  calqués  ? 

M.  Gharavay.  —  Monsieur  le  Président,  je  ne  peux  répondre 
en  aucune  façon  à  la  question  qui  m'est  posée.  Il  est  de  règle. 
parmi  les  experts  en  écriture,  de  ne  se  préoccuper  d'un  rapport 


175  - 


que  quand  ils  sont  appelés  pour  l'affaire  pendante.  Or,  en  ce 
moment,  je  n"ai  pas  été  cité  pour  l'affaire  pendante;  par  consé- 
quent, je  n'ai  rien  à  dire. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  le  témoin  ne  veut  pas  me  permettre 
de  lui  faire  remarquer  que —  car,  enfin,  les  règles  des  experts 
en  écriture  sont  évidemment  un  code  fort  respectable...  "pour 
les  experts  en  écriture — ,  mais  MM.  les  jurés  sont  une  juri- 
diction devant  laquelle  on  a  toujours  1»'  droit  de  s'expliquer. 
Par  conséquent,  monsieur  le  Président,  j'espère  qu'avec  un 
mot  de  vous,  faisant  comprendre  au  témoin  que  les  règles  des 
experts  ne  s'appliquent  pas  ici,  nous  obtiendrons  de  lui  une 
réponse  à  cette  question  si  simple. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  pose  la  question. 

M.  Gharavay.  se  tournant  cas  Me  Labori.  —  Eh  bienl 
je  continue  à  répondre  que  si  j'entre  dans  ces  considérations, 
il  faut  que  vous  ayez  l'obligeance  de  me  rappeler...  C'est  une 
affaire  qui  date  de  très  longtemps,  que  je  n'ai  pas  revue,  et  je 
demande  que  vous  me  produisiez  des  pièces,  car  je  ne  puis 
faire  ici  une  expertise  en  écritures. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  Gharavay  connaît  le  petit 
travail  de  M.  Bertillon  ? 

M.  Gharavay.  —  Non,  je  ne  le  connais  pas,  et  n'ai  pas  à  le 
connaître;  ce  n'est  pas  de  mon  ressort. 

XIe  Labori,  au  Président.  —  Voici,  monsieur  le  Président, 
un  ensemble  de  spécimens  d'écritures  qui  comprend  des  fac- 
similés  du  bordereau  et  de  l'écriture  du  capitaine  Dreyfus..., 
celle-ci  s'y  trouve  comme  par  hasard  et  nous  ne  pouvons  pas  la 
faire  disparaître.  Mais,  à  côté,  se  trouve  l'écriture  de  3,1.  le 
commandant  Esterhazy  ;  M.  Gharavay  pourra  donc  nous  fournir 
quelques  explications. 

M.  le  Président.  —  Mais  on  ne  peut  pas  faire  séance  tenante 
une  expertise  en  écritures  ;  vous  exigez  des  choses  impos- 
sibles. 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président,  nous  n'exigeons 
pas  de  choses  impossibles,  nous  en  faisons. 

Mc  Clemenceau.  —  It  ne  s'agit  pas  de  faire  une  expertise. 

Me  Labori.  —  Voilà  des  spécimens  qui  ont  été  notifiés  en  fac- 
similés  et  en  copies  à  M.  l'Avocat  général.  Voulez- vous  me  per- 
mettre, monsieur  le  Président,  de  passer  les  exemplaires:  cela 
facilitera,  pour  la  suite  des  débats,  les  explications  que  MM.  Les 
jurés  auront  à  entendre 

Monsieur  le  Président,  remarquez  bien  que  je  ne  demande 
pas  à  M.  Gharavay  de  faire  une  expertise  en  écritures  sur  ces 
spécimens;  je  sais  bien  ce  que  le  témoin  me  répondrait,  mais  je 
veux  simplement  rafraîchir  ses  sduvenirs.  M.  Gharavay  répond 
à  ma  question  :  «  Mon  Dieu!  le  bordereau  Esterhazy-j  >reyfus, 
je  l'ai  vu  en  1895  ;  il  y  a  longtemps...  »  Je  crois,  d'ailleurs,  que 
les  souvenirs  de  l'honorable  expert  ont  dû  se  rafraîchir  depuis 
quelque  temps  ;  car  il  eût  fallu  qu'il  lut  bien  peu  curieux  pour 
qu'il  n'ait  pas  pensé  à  l'affaire  de  189 'j  depuis  quelques  mois. 


—  476  — 

Maintenant  je  lui  demande  :   l'écriture   du   bordereau   est-elle 
une  écriture  déguisée  ? 

M.  Charavay.  —  Je  ne  répondrai  à  aucune  question  de  cette 
nature,  parce  que  le  procès  Dreyfus  ne  me  parait  pas  le  moins 
du  monde  en  cause  et  parce  que  je  n'ai  pas  été  cité  par  le  Minis- 
tère public  pour  un  procès  de  révision.  Moi,  expert  officiel  dans 
la  première  affaire,  je  n'ai  pas  à  reprendre  mon  expertise,  et  à 
donner  un  témoignage  quelconque  ici  sur  des  faits  de  cette 
nature. 

M°  Labori.  —  Alors,  je  passe.  M.  l'expert  Gharavay  nous 
dita-t-il  si,  lors  de  cette  fameuse  affaire,  il  a  opéré  des agran- 
dissements  du  bordereau  ? 

M.  Gharavay.  —  Toutes  ces  questions  reviennent  au  même. 
Si  je  dois  ici  faire  un  exposé  de  cette  affaire,  alors  je  n'y  com- 
prends plus  rien  du  tout  pour  ma  part,  parce  que  j'ai  cru  com- 
prendre qu'il  n'y  avait  pas  de  revision  de  procès  ici,  et  que  je 
n'avais  pas  de  témoignage  à  apporter. 

M.  le  Président.  —  La  Cour  d'assises  n'est  pas,  en  effet,  une 
cour  de  revision. 

Me  Labori,  au  témoin.  —  Je  vous  dirai  que  ce  n*est  pas  la 
première  fois  que  l'incident  se  présente  ici  avec  une  netteté  par- 
ticulière. 

Au  Président.  —  Je  demande  donc  à  M.  le  Président  la  per- 
mission de  faire  un  effort  auprès  du  témoin.  Il  ne  s'agit  pas  de 
Dreyfus,  il  s'agit  du  bordereau  Erterhazy,  qui  est  le  même... 

M.  Gharavay.  —  Je  me  déclare  absolument  incompétent, 
n"ayant  jamais  eu  cette  question  à  traiter. 

Me  Labori.  —  Je  ne  veux  pas  insister  parce  que  nous  n'en 
finirions  pas.  Je  vais  poser  une  simple  question  au  témoin, 
convaincu  que  celle-ci,  ayant  un  intérêt  général,  il  y  voudra 
bien  répondre  :  M.  Gharavay  condamnerait-il  un  homme  sur  un 
nombre,  même  considérable,  d'expertises...? 

M.  le  Président.  — G'est  une  question  d'opinion  que  vous 
posez  au  témoin. 

M°  Labori.  —  Oh  !...  si  vous  voulez  nous  renvoyer  chez  nous 
en  nous  acquittant  tout  de  suite,  je  ne  demande  pas  mieux  et  je 
m'arrêterai  là.  Mais,  puisque  M.  Gharavay  ne  veut  pas  déposer 
sur  des  faits,  je  suis  bien  obligé  de  lui  demander  une  opinion. 
Condamnerait-il  un  homme  sur  une  expertise  unique? 

M.  Gharavay.  s' adressant  au  Président.  —  Dois-je  répondre 
à  une  question  de  cette  nature? 

M.  le  Président.  —  Je  vous  y  autorise  si  vous  croyez  devoir 
le  faire. 

Me  Clemenceal.  —  M.  Trarieux  a  répondu  sur  des  questions 
d"opinion. 
M.  le  Président,  au  témoin.  —Répondez,  puisqu'on  insiste. 
M.  Gharavay.  —  Je  réponds,  avec  votre  autorisation,  mon- 
sieur le  Président. 

Je  répondrai  purement  et  simplement  que,  comme  je  ne  crois 
pas  à  mon  infaillibilité,  et  ni  à  l'infaillibilité  de  qui  que  ce  soit 


—  i?7 


dans  ces  circonstances,  jamais  de  ma  vie  je  ne  condamnerai- 
sur  une  expertise  en  écritures,  s'il  n'yavaitpas  de  faits  moraux 
qui  pussent  arriver  à  me  donner  une  preuve. 

M.  le  Président.  —  C'est  une  opinion  toute  naturelle,  mais 
cela  ne  change  rien  à  la  situa! ion. 

Me  Labori.  —  Vous  ajoutez  votre  impression,  monsieur  le 
Président,  à  celle  de  M.  l'expert,  et  je  l'invoquerai  en  plaidant. 


DÉPOSITION   DE  M.  PELLETIER 

Expert  en  Ecriture* 

ÇAu  moment  où  M.  le  Président  lui  demande  de  prêter 
serment,  M.  Pelletier  déclare  : 

Je  le  ferai  sous  réserve  du  secret  professionnel,  parce  que  j'ai 
été  commis  en  1894  dans  une  affaire  qui  a  été  jugée  à  huis  clos. 

M"  Labori.  —  M.  Pelletier  est  un  des  experts  qui,  en  effet, 
en  1894,  ont  déclaré  que  le  bordereau  n'était  pas  de  Dreyfus, 
Je  voudrais  bien  qu'il  nous  dise  ce  qu'il  pense  de  récriture,  s'il 
l'a  comparée  avec  l'écriture  du  commandant  Esterhazy,  s'il 
persiste  dans  son  opinion  de  1894... 

M.  Pelletjkb.  —  Je  ne  connais  pas  du  tout  l'écriture  d'Es- 
terhazy  ;  je  ne  puis  donc  que  maintenir  mes  conclusions  à 
l'égard  du  numéro  1.  Je  n'ai  su  que  plus  tard,  comme  le  public, 
qu'il  s'agissait  d'un  nommé  Dreyfus.  Je  maintiens  donc  mes 
conclusions. 

Me  Labori.  —  Est-ce  que  M.  l'expert  pourrait  nous  dire  si  le 
bordereau  était,  d'une  écriture  courante? 

M.  Pelletier.  —  J'ai  déclaré  que  le  bordereau  avait  toutes 
les  apparences  d'une  écriture  courante.  Mais,  j'ai  là  mon  rapport, 
et  si  vous  voulez  me  permettre. . . 

M.  le  Président.  —  Non,  non,  c'est  inutile. 

Me  Labori.  —  Mais,  monsieur  le  Président,  je  ne  serais  pas 
fâché  d'entendre  le  rapport  de  Thonorable  expert,  j'insiste  même 
pour  la  lecture  au  moins  du  résumé  de  ce  rapport. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Non,  ne  le  lisez  pas.  mais 
vous  pouvez  le  résumer. 

M.  Pelletier.  —  J'ai  été  chargé  d'examiner  la  pièce  d'écri- 
ture qu'on  a  depuis  appelée  le  bordereau;  j'étais  chargé  de 
comparer  ce  bordereau  avec  l'écriture  de  deux  personnes  soup- 
çonnées, la  première  personne  étant  désignée  sous  le  n°  1. 

Nous  avions  à  notre  disposition  une  vingtaine  de  coips  d'é- 
critures ;  ces  corps  d'écritures  avaient  été  exécutés  de  différentes 
façons.  Us  avaient  été  tracés  debout,  assis,  main  nue  et  main 
gantée.  Ces  corps  d'écritures  étaient  suffisants  pourdonner  une 
idée  suffisante  des  aptitudes  graphiques  de  leur  auteur. 

La  comparaison  avec  le  fameux  bordereau  m'a  certainement 
donné  des  analogies,  analogies  banales  que  l'on  rencontre  fré- 


',: 


quemment  sous  différentes  mains  ;  mais  il  y  avait  de  sérieuses 
dissimilitudes,  dissimilitudes  que  j'ai  notées  dans  mon  rap- 
port. En  présence  de  ces  dissïmilïtudes,  je  conclus  que  rien 
n'autorisait  à  attribuer  ce  bordereau  à  l'une  ou  à  l'autre  des 
personnes  soupçonnées. 

M.   le  Président,  à  Vhuisêier  audiencier.  —  Appelez  un 
autre  témoin. 


DÉPOSITION  DE  M.  GOBERT 

Eccpert  de  la  Banni'-  de  France  et  de  la  Cour  d'appel  de  Paris. 

(Le  témoin  prête  serment.) 

Me  Labort.  —  Monsieur  le  Président,  voudriez-vous  de- 
mander à  l'honorable  M.  Gobert  s'il  pourrait  nous  parler  des 
différents  incidents  qui  se  sont  produits  au  cours  de  l'infor- 
mai ion  de  l'affaire  Dreyfus  entre  lui  et  M.  du  Paty  de  Clam? 

M.  Gobert.  —  Au  cours  de  l'information,    il  ne  s'est  produit 
aucun  incident  entre  moi  et  le  commandant  du  Paty  de  Clam; 
il  y  a  eu  au  Conseil  de  guerre  un  petit  incident  dont  je  ne  vois 
yuère  l'intérêt  actuellement. 

II'-'  Labori.  —  Cependant,  monsieur  Gobert? 

M.  Gobert.  —  Je  suis  à  vos  ordres,  monsieur  le  défenseur? 

M.  le  Président.  — Mais,  c'était  à  huis  clos  ? 

M.  Gobert.  —  <  >ui.  monsieur  le  Président. 

Me  Labori.  — Je  voudrais  demander  à  M.  Gobert,  et  je  m'at- 
tends bien  à  la  réponse*  de  nous  faire  connaître  les  conclusions 
de  son  rapport  dans  l'affaire  de  1894  ? 

M.  le  Président.  —  Non,  le  témoin  ne  peut  pas  répondre. 

Me  Labori.  —  Ce  que  je  tiens  à  ce  que  MM.  les  jurés  sachent., 
c'est  que  M.  Gobert  a  conclu  dans  le  même  sens  que 
M.  Pelletier. 


DÉPOSITION    DE    M.    GOUART 

Archiviste  du  département  de  Seine-et-Oise,  expert 
en  écritures  près  le  Tribunal  de  Versailles. 

(Le  témoinprète  serment.) 

Mc  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  voulez-vous  demander 
à  M.  l'expert  quelle  est  la  question  exacte  qui  lui  a  été  posée 
dans  le  procès  Esterhazy,  en  1898,  en  ce  qui  concerne  l'écriture? 

.AI.  Couart.  —  Ai-je  le  droit  de  répondre  en  ce  qui  concerne 
l'affaire  Esterhazy  1  Car  nous  avons  intenté  un  procès  à  M.  Zola 
en  police  correctionnelle  et  nous  le  maintenons  actuellement... 

Me  Clemenceau.  — Mais  même  en  Cour  d'assises,  nous  avons 


—  m  — 

eu  ici  un  commencement  de  procès. . .;  il  n'a  pas  été  heureux 
pour  les  experts,  mais  il  ne  faut  tout  de  même  pas  l'oublier. 

M.  le  Président,  an  témoin.  — La  question  dont  on  parle 
vous  a-t-elle  été  posée  dans  l'affaire  Esterhazy  au  moment  du 
huis  clos  ? 

M.  Gouart.  —  Elle  nous  a  été  posée  à  deux  reprises,  mon- 
sieur le  Président. 

M.  le  Président.  —  Mais  est-ce  à  l'audience  publique  ou  à 
huis  clos? 

M.  Gouart.  —  A  huis  clos. 

M.  le  Président.  —  Alors,  n'en  parlons  pas. 

MeLARORi.  —  Oh!  monsieur  le  Président,  voyons!  on  ne 
parle  que  de  ce  qui  s'est  passé  à  huis  clos,  depuis  deux  jours... 

Me  Clemenceau.  —  Le  général  de  Pellieux  a  parlé  pendant 
vingt  minutes  de  faits  qui  s'étaient  passés  durant  le  huis  clos. 

M.  ee  Président.  —  Il  n'a  pas  parlé  de  ce  qui  s'était  passé 
pendant  le  huis  clos. 

Mc  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  je  voudrais  m'adresser 
à  votre  courtoisie,  je  suis  convaincu  que  j'obtiendrais  davan- 
tage que  par  des  conclusions. .  .  Voici  ce  que  je  voudrais  vous 
demander  :  L'honorable  expert  a  fait  sa  déposition  évidemment 
à  huis  clos,  mais  il  a  préparé  son  rapport  dans  son  cabinet  et 
avant  le  huit  clos;  eh  bien!  qu'il  ne  nous  parle  pas  de  sa  déposi- 
tion orale,  mais  qu'il  ait  la  bonté  de  nous  parler  de  ses  travaux 
dans  son  cabinet  et  dans  son  laboratoire,  lesquels  ne  sont  pas 
couverts  par  le  huis  clos. . . 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Je  vous  pose  la  question, 
mais  non  pas  en  ce  qui  concerne  ce  que  vous  avez  dit  à  l'au- 
dience du  Conseil  de  guerre,  qui  a  eu  lieu  à  huis  clos  lorsqu'on 
vous  a  interrogé.  C'est  entendu? 

M.  Gouart.  —  Je  répondrai  que  les  experts  sont  tenus  par  le 
secret  professionnel  ;  mais  si  l'on  désire  que  je  parle,  eh  bien  ! 
je  dirai  quelque  chose. 

M.  le  Président.  —  Pas  en  ce  qui  concerne  l'audience, 
surtout. 

M.  Gouart.  —  Pas  en  ce  qui  concerne  l'audience. . .  J'ai  dit 
tout  à  l'heure  que  j'étais  archiviste  du  département  de  Seine-et- 
(  h.-;1,  ancien  élève  de  l'Ecole  des  Chartes  et  expert  en  écritures 
auprès  du  Tribunal.  Ce  n'est  pas  du  tout  comme  ancien  élève 
de  J 'Ecole  des  Chartes  que  je  me  suis  occupé  de  cette  affaire  ; 
car,  à  l'Ecole  des  Chartes,  on  ne  s'occupe  jamais  des  écritures 
du  xixe  siècle.  Je  me  suis  occupé  de  cette  affaire  parce  que, 
depuis  dix  ans,  je  m'occupe  librement  et  d'une  façon  indépen- 
dante d'expertises  en  écritures.  Seulement,  quand  j'étais  élève 
de  l'Ecole  des  Chartes,  on  nous  enseignait  un  principe  qui  a  sa 
place  marquée  partout,  et  c'est  celui-ci  :  on  nous  disait  : 
«  Quand  vous  aurez  à  vous  occuper  d'un  document,  exige/ 
toujours  la  production  de  ce  document,  car  toute  reproduction 
peut  être  inexacte  ou  incomplète.  » 

Voilà  pourquoi,  quand  on  m'a  demandé  si  je  m'occuperais 


-  480  — 

de  l'affaire  Esterhazy,  la  première  question  que  je  posai  avant 
d'examiner  l'affaire,  a  été  celle-ci  :  Opérerai-je  sur  le  bordereau 
ou  opérerai-je  sur  des  photographies  ou  des  fac-similés  ?  Si 
c'eut  été  pour  opérer  sur  des  reproductions,  j'aurais  refusé, 
parce  que  je  considère  la  reproduction  comme  mauvaise  et 
parce  que  je  considère  que  celles  qui  se  trouvent  dans  des 
lettres  qui  m'ont  été  présentées  depuis,  et  que  je  n'avais  pas 
vues  alors,  ce  sont  des  reproductions  fausses  et  ce  sont  des 
reproductions  telles  que  toutes  les  personnes  qui  se  basent  sur 
ces  reproductions  arriveront  forcément  à  une  conclusion  qui 
sera  fausse,  tandis  que  si  les  mêmes  personnes  étaient  placées 
en  présence  du  document  lui-même,  c'est-à-dire  du  bordereau 
de  l'affaire  Esterhazy,  que  nous  avons  eu  sous  les  yeux,  ces 
personnes,  agissant  honnêtement,  loyalement,  arriveraient  for- 
cément à  la  conclusion  à  laquelle  nous  sommes  arrivés  tous  les 
trois  en  ayant  travaillé  séparément  sur  le  document,  parce 
qu'on  ne  peut  pas  aboutir  à  une  conclusion  différente  de  celle 
à  laquelle  nous  sommes  tous  arrivés.  Voilà  ce  que  j'avais  à  dire. 

M.  le  Président  —  C'est  très  net. 

Me  Labori.  —  C'est  très  net;  seulement  cela  ne  répond  pas 
à  ma  question. 

M.  le  témoin  voudrait-il  nous  dire  quelle  est  la  question  qui 
a  été  posée  à  ses  collègues  et  à  lui  pour  amener  les  travaux 
auxquels  il  s'est  livré? 

M.  Couart.  —  Ici,  je  suis  tenu  par  le  secret  professionnel. . . 
Mais,  quelle  question  peut  se  poser  à  des  experts  quand  on  leur 
montre  d'une  part  un  bordereau  et  d'autre  part  des  lettres, 
sinon  celle-ci  :  L'auteur  du  bordereau  est- il  l'auteur  des  lettres? 
Je  ne  vois  pas  trop  qu'on  puisse  demander  autre  chose. 

Me  Labori.  —  Mais  alors,  c'est  là  la  question  ? 

M.  Couart.  —  Mais  quelle  question  voulez-vous  qu'on  nous 
eût  posée? 

Me  Labori.  —  On  aurait  pu  vous  demander  si  le  bordereau 
était  de  la  main  d'une  certaine  personne. . . 

M.  le  Président.  —  C'est  inutile  cela,  maître  Labori. . .  Avez- 
vous  une  autre  question  à  poser?. . . 

Mc  Labori.  --  Non,  monsieur  le  Président,  j'insiste  pour 
eelle-là.  Quelle  est  la  question  qui,  avant  tout  huis  clos,  a  été 
posée  au  témoin,  en  ce  qui  concerne  l'affaire  Esterhazy  ?  A-t-on 
demandé  au  témoin  si  c'était  de  l'écriture  à  main  courante,  de 
l'écriture  calquée  par  Esterhazy  ou  par  une  autre  personne?. . . 
(Se  tournant  vers  le  témoin.)  Vous  voyez  bien  qu'on  a  pu  vous 
en  poser  beaucoup. 

M.  Couart.  —  Je  n'ai  pas  à  repondre  à  ces  questions,  parce 
que  les  experts  sont  tenus  par  le  secret  professionnel;  Thono- 
rable  avocat  doit  le  savoir  aussi  bien  que  moi. 

Me  Labori.  —  Comment  cela? 

M.  Couart.  —  Il  me  semble  que  les  experts  sont  tenus  par  le 
secret  professionnel;  c'est  du  moins  ce  qui  a  toujours  été  pro- 
fessé comme  théorie. 


—  iSl  - 

Me  Clemenceau.  —  Dans  la  pratique,  nous  avons  eu  cinq 
experts  qui  ont  eu  à  cette  audience  cinq  théories   différentes. 

Me  Labori.  —  Moi,  voici  ce  que  je  constate:  un  expert  qui 
poursuit  en  police  correctionnelle,  parce  qu'on  ne  peut  rien  y 
dire  sur  son  compte  ;  qui  essaie  de  venir  ici  comme  partie  civile, 
parce  qu"il  ne  veut  pas  y  comparaître  comme  témoin  ;  et  quand 
on  le  pousse  pour  discuter  avec  lui,  il  se  retranche  derrière  un 
secret  professionnel  qui  n'existe  pas. 

M.  le  Président.  —  Si  vous  désirez  poser  des  conclusions, 
posez  des  conclusions. 

Me  LàBORi.  —  Eh  bien!  mais  je  trouve  que  cela  en  vaut  la 
peine. 

Le  témoin  a  dit  à  très  haute  voix,  et  M.  le  Président  a  dit 
après  lui.  que  c'était  très  net,  qu'on  ne  pouvait  rien  dire  quand 
on  n'avait  pas  sous  les  yeux  un  original  ;  je  pense  donc  que 
M.  le  Président  m'approuvera  également  si  je  fais  remarquer 
que  si  nous  n'avons  pas  l'original,  ce  n'est  pas  notre  faute. . . 

M.  le  Président.  —  Si  c'est  pour  nous  dire  cela  que  vous 
prenez  la  parole,  nous  le  savons  tous. 

Me  Clemenceau.  —  Moi,  je  tiens  à  ce  que  MM.  les  jurés  se 
rappellent  que  nous  faisons  notre  possible  pour  faire  apporter 
l'original. 

M.  le  Président.  —  Eh  bien  !  permettez-moi  de  vous  faire 
une  réponse  à  laquelle  il  n'y  a  rien  à  répondre.  Nous  ne  som- 
mes pas  en  matière  de  droit  commun,  nous  sommes  régis  par 
la  loi  de  1881.  Eh  bien!  d'après  cette  loi,  lorsque  quelqu'un 
écrit  un  article  diffamatoire,  il  doit  avoir  la  preuve,  à  ce  mo- 
ment-là, que  ce  qu'il  dit  est  vrai  et  il  doit,  lorsqu'il  est  pour- 
suivi, signifier,  dans  les  cinq  jours  de  la  citation,  et  ses  témoins 
et  les  papiers  dont  il  entend  se  servir.  Voilà  ce  qu'a  dit  la  loi 
de  1881.  C'est  une  matière  spéciale,  ce  n'est  pas  le  droit  com- 
mun. Vous  devez  signifier  toutes  vos  pièces,  vous  devez  indi- 
quer au  Ministère  public  tous  les  témoins  que  vous  devez  faire 
entendre  et  toutes  les  pièces  dont  vous  entendez  vous  servir  : 
si  vous  ne  l'avez  pas  fait,  c'est  votre  faute. 

Me  Clemenceau.  —  Ce  que  vous  venez  de  dire  est  le  droit, 
mais  il  faut  parfois  allier  le  fait  au  droit.  Eh  bien  !  en  fait,  nous 
étions  dans  l'obligation,  de  par  la  loi,  de  signifier  un  bordereau 
qui  était  entre  les  mains  de  nos  adversaires,  entre  les  mains  du 
demandeur,  M.  le  général  Billot,  Ministre  de  la  guerre. .. 

M.  le  Président.  —  Qui  n'était  pas  tenu  de  vous  le  don- 
ner. 

M.  le  Président.  —  Mais  cela  n'a  pas  de  rapport. . . 

Me  Labori.  — Je  vous  demande  bien  pardon,  mais  je  vou- 
drais vous  demander  la  permission  de  dire  d'abord  un  mot  du 
droit.  Nous  ne  sommes  pas  tenus  de  notifier  des  originaux,  nous 
sommes  tenus  de  notifier  des  copies;  or,  le  bordereau  a  été 
notifié  à  M.  le  Procureur  général  en  copie,  en  photographie  et 
en  fac-similé.  Par  conséquent,  nous  sommes  absolument  dans 
les  termes  de  l'article  5'2  de  la  loi  de  1881 .  Seulement,  il  se  pro- 
ie» 


—  48  i  — 

duit  ici.  en  vertu  d'un  système,  ce  fait  que,  sur  ce  point,  on 
nous  met  dans  l'impossibilité  de  nous  défendre.  Si  nous  appor- 
tons des  affirmations  à  propos  du  bordereau,  affirmations  fon- 
dées sur  l'examen  des  fac-similés  que  nous  produisons,  on  parle 
d'inexactitude,  on  parle  de  faux.  Eh  bien!  moi,  je  dis  que  s'il 
y  avait  inexactitude,  que  s'il  y  avait  faux,  messieurs  les  jurés, 
comme  le  gouvernement  désire  beaucoup  que  la  lumière  se 
fasse  si  nous  sommes  coupables,  on  les  prouverait  contre  nous, 
ces  faux,  et  on  apporterait  le  bordereau  ;  si  on  ne  l'apporte  pas, 
c'est  qu"il  est  identique  aux  fac-similés. 

Un  point,  c'est  tout!  Je  ne  demande  plus  rien,  mais  jusqu'à 
nouvel  ordre,  je  n'accepterai  plus,  quant  à  moi,  sans  protester, 
qu'on  parle  de  fac-similés  qui  ne  ressemblent  pas  au  bordereau. 
Le  bordereau  ou  les  fac-similés,  c'est  la  même  chose,  je  l'affirme. 
(Murmures.)  Oh  !  la  salle  peut  protester,  cela  ne  m'inquiète 
pas  ! 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Vous  pouvez  vous  retirer. 

Me  Labori.  —  Oh  !  monsieur  le  Président,  j'insiste  au  point 
de  vue  du  secret  professionnel,  derrière  lequel  s'est  retranché 
le  témoin  ;  j'aurai  des  conclusions  à  faire  passer  à  la  Cour. 


DÉPOSITION    DE    M.    BELHOMME 

Expert  écrivain. 

M.Belhomme. — Je  me  trouve  dans  la  même  position  que 
AI.  Gouart,  qui  vient  de  comparaître  à  cette  barre,  en  raison  de 
ma  qualité  d'expert-écrivain,  à  raison  du  huis  clos,  à  raison 
encore  de  ce  que  je  suis  plaignant  devant  une  autre  juridiction, 
ce  qui  me  crée  une  position... 

M.  le  Président.  —  Permettez...  Je  suis  obligé  tout  d'abord 
de  vous  faire  prêter  serment  à  peine  de  nullité.  Vous  allez  donc 
prêter  serment,  et  ensuite  vous  vous  retrancherez  derrière  le 
secret  professionnel,  si  vous  voulez. 

M.  Belhomme.  —  Je  vais  donc  prêter  serment,  mais,  bien 
entendu,  sous  la  réserve  que  je  viens  d'indiquer. 

M.  le  Président.  —  Parfaitement. 

[Le  témoin  prête  serment.) 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  voudriez-vous  deman- 
der au  témoin  quelle  est  la  question  qui  a  été  posée  aux  ex- 
perts en  écritures  dans  l'affaire  Esterhazy  ? 

M.  le  Président.  —  Pas  à  l'audience  ? 

Me  Labori.  —  Non,  avant  l'audience. 

M.  Belhomme.  —  La  réponse  se  trouve  dans  le  rapport  de 
M.  Ravary.  On  nous  a  demandé  purement  et  simplement  :  Le 
commandant  Esterhazy  est-il  l'auteur  du  bordereau?  Et  nous 
avons  répondu  à  l'unanimité  :  Non. 

Mp  Labori.  —  Est-ce  que  le  témoin  peut  nous  dire  si  le  bor- 
dereau a  été  écrit  à  main  courante  ou  s'i1  a  été  décalqué  ? 


', 


.83 


M.  Belhomme.  — La  plus  grande  partie  a  été  écrite  à  main 
courante.  Ceci  est  visible  dans  le  cliché;  c'est  pour  cela  que  j'en 
parie,  car  je  ne  dirai  pas  ici  un  seul  mot  de  ce  qui  se  trouve 
dans  nos  rapports  ;  je  n'en  ai  pas  le  droit. 

Me  Labori.  —  Le  témoin  a  répondu  en  partie  ;  je  le  prierai  de 
répondre  d'une  manière  complète  :  Le  bordereau  est-il  écrit  à 
main-courante  ou  est-il  décalqué  .' 

M.  Belhomme.  —  Il  est  en  grande  partie  à  main  courante  et 
en  partie  calqué... 

Me  Labori.  —  La  partie  calquée...  Je  vais  tâcher  de  me  faire 
bien  comprendre  du  témoin... 

M.  Belhomme.  —  Oui,  je  comprends  très  bien  où  vous  voulez 
en  venir,  mais  je  ne  vous  suivrai  pas  sur  ce  terrain;  ce  que 
vous  me  demandez  est  dans  mon  rapport.  Demandez-en  la 
communication  si  bon  vous  semble,  mais  je  n'ai  pas  le  droit  de 
vous  le  dire,  je  tomberais  sous  le  coup  de  la  loi  ;  vous  ne  pou- 
vez pas  m'amener  à  désobéir  à  la  loi. 

M.  le  Phésidext.  —  Il  n'en  est  pas  question  en  ce  moment- 
ci. 

Me  Labori.  —  Il  y  a  cependant  un  point  qu'il  faudrait  dire  au 
témoin,  c'est  qu'il  se  trompe  tout  à  fait,  et  il  ne  faudrait  pas 
qu'il  y  ait  de  surprise  à  ce  sujet  dans  l'esprit  de  MM.  les  jurés; 
il  ne  faut  pas  de  confusion  ni  d'équivoqne.  Le  témoin  est  ici 
devant  la  justice,  et  il  ne  tomberait  sous  le  coup  d'aucune  loi 
s'il  répondait  à  une  question  posée  par  M.  le  Président. 

M.  Belhomme.  —  C'est  l'avis  de  mes  avocats  ;  permettez-moi 
de  v,pus  dire  que  j'aime  mieux  les  croire  que  vous. 

Me  Labori.  au  Président.  —  Alors,  je  vais  être  obligé  de 
prendre  des  conclusions. 

M>  Clemenceau.  —  Je  me  permettrai,  avant  que  le  témoin  ne 
quitte  la  barre,  de  vous  faire  une  petite  remarque  :  Est-ce  que 
M.  le  général  de  Pellieux  n'a  pas  autorisé  le  témoin  à  publier 
son  rapport  ? 
M.  le  Président.  —  Je  ne  vois  pas  bien  le  rapport...? 
M.  Belhomme.  —  Je  ne  sais  pas  s'il  a  autorisé  la  publication, 
mais  en  tout  cas,  il  pourrait  bien  autoriser  la  publication  de  la 
lettre  dite  du  uhlan;  mais  il  n'a  pas,  je  crois,  le  droit  d'auto- 
riser la  publication  du  rapport  fait  à  la  demande  de  M. 
Esterhazy. 

M.  le  Président,  s' a  dressant  au  général  de  Pellieuœ,  assis 
<la ns  la  salle.  —  Monsieur  le  général  de  Pellieux,  avez-vous 
autorisé  la  publication  de  ces  rapports  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  qui  est  venu  à  la  barrr.  —  Je 
n'ai  aucunement  autorisé  les  experts... 

Me  Clé:uex<:e.\u. —  Ce  n'est  pas  cela  que  j'ai  dit.  J  ai  demandé 
si  M.  le  général  de  Pellieux  avait  autorisé  le  commandant 
Lsterhazy  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  J'ai  autorisé  le  commandant 
Esterhazy  à  demander  communication  du  rapport  des  experts 
dans  l'affaire  de  BouLancy,  qui  n'a  rien  à  voir  avec  le  huis  clos. 


—  484  — 

M°  Labori.  —  Est-ce  que  M.  le  général  de  Pellieux  a  qualité 
pour  autoriser  cette  publication  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Pas  du  tout,  je  n'ai  pas  auto- 
risé la  publication  :  j'ai  autorisé  le  commandant  Esterhazy  à 
demander...  Mais  je  vous  demande  de  vouloir  bien  préciser 
votre  question. 

Me  Labori.  —  Je  voulais  vous  demander  si  vous  avez  qualité, 
à  Pheure  actuelle,  pour  dire  au  témoin  si  vous  l'autorisez  à 
parler  ? 

M.  le  général  de  Pellieux.  —  Oui,  dans  l'affaire  de  Bou~ 
lancy. 

M°  Labori.  —  Et  dans  l'affaire  Esterhazy  ? 

M.  LE  GÉNÉRAL  DE  PELLIEUX.  —  Pas  du  tout, 

Me  Labori.  —  Pourquoi  cette  distinction  ? 

M.  le  général  ré  Pellieux.  —  Mais,  parce  que  le  rapport  des 
experts  dans  l'affaire  Esterhazy  est  à  huis  clos,  tandis  que  dans 
l'atfaire  de  Boulancy.  il  n'est  pas  à  huis  clos. 


DÉPOSITION   DE   M.   VARINARD 

Expert  en  écritures. 

{Le  témoin  prête  serment.) 

Me  Labori,  au  Président.  —  Voudriez-vous  demander  au 
témoin  quelle  est  la  conclusion  de  son  rapport  dans  l'affaire 
Esterhazy? 

M.  Varinard.  —  Le  rapport  pour  lequel  j'ai  été  commis  dans 
l'affaire  Esterhazy  a  été  soumis  au  huis  clos;  je  ne  puis  donc 
pas  répondre  à  cette  question. 

Me  Labori.  —  Nous  allons  donc  prendre  des  conclusions. 

{Le  témoin  se  retire.) 

Me  Clemenceau,  au  Président.  —  La  Cour  ne  pourrait-elle 
pas  nous  faire  connaître  les  procès-verbaux  de  M.  Bertulus 
dans  l'affaire  Boulancy? 

M.  le  Président.  —  Ils  viennent  d'arriver,  il  y  a  environ  dix 
minutes,  mais  il  faut  les  copier;  je  vais  les  envoyer  au  greffe, 
vous  les  aurez  demain. 

{A  Me  Labori.)  Quels  sont  les  témoins  que  vous  désirez  faire 
entendre  mai  n  tenant  ? 

Me  Labori.  —  Ce  sont  encore  des  experts,  notamment  M. 
Meyer,  directeur  de  l'Ecole  des  Chartes.  Cependant,  je  voudrais 
que  la  Cour,  avant  de  les  entendre,  ait  statué  sur  les  conclusions 
que  nous  avons  à  déposer,  car  je  tiendrais  à  ce  que  ces  témoins 
ne  déposent  pas  avant  que  la  situation  n'ait  été  réglée  en  ce  qui 
concerne  MM.  Couart,  Varinard  et  Belhomme. 

M.  le  Président.  —  Alors,  nous  allons  renvoyer  l'audience  à 
demain,  vous  déposerez  vos  conclusions. 

L'audience  est  levée  à  quatre  heures  cinquante . 


HUITIÈME    AUDIENCE 


AUDIENCE  DU  15  FÉVRIER 


Sommaire.  —  Conclusions  relatives  au  secret  professionnel  invoqué  par  les 
experts,MM.<  îouard,  Belhomme  et  Varinard  ;  Arrêt.  —  Rappel  de  M .  le  géné- 
ral Gonse.  —  Dépositions  de  MM.  Crépieux-Jamin  et  Paul  Meyer.  —  Inci- 
dent. Refus  par  le  Président  de  poser  une  question  aux  experts.  MM.  Couard 
Belhomme  et  Varinard.  Conclusions  et  arrêt.  —  Déposition  de  M.  Augustr 
Molinier.  —  Lecture  des  procès-verbaux  des  interrogatoires  de  M"ie  de 
Boulancy  et  de  Mllede  Comminges  par  M.  Bertulus,  juge  d'instruction. — 
Conclusions  relatives  à  un  supplément  d'information  demandé  en  ce  qui 
concerne  M'"e  de  Boulancy.—  Dépositions  de  MM.  Emile  Molinier. Célerier, 
Bourmont,  Louis  Franck.  E.  Grimaux,  Louis  Havet. 


L'audience  est  ouverte  à  midi  un  quart, 


CONCLUSIONS 

relatives   au  secret  professionnel  invoqué  par  les  experts 
MM     Couard,    Belhomme    et    Varinard 

A  l'ouverture  de  l'audience,  Me  Labori  donne  lecture  des 

conclusions  suivantes,  qu'il  avait  déposées  sur  le  bureau  de  la 
Cour,  à  la  fin  de  l'audience  de  la  veille. 

Plaise  à  la  Cour. 

Attendu  que  MM.  Couard,  Belhomme  et  Varinard,  cités  comme 
témoins,  et  présents  à  la  barre,  déclarent  se  retrancher  derrière  le 
secret  professionnel  et  refusent  de  déposer  ;  qu'ils  invoquent  à  l'appui 
leur  qualité  d'expert  et  le  huis  clos  prononcé  au  Conseil  de  guerre  : 

Attendu  qu'un  expert  n'agit  pas  à  titre  privé,  mais  au  contraire  eu 
vertu  d'un  mandat  de  justice  ;  qu'en  conséquence,  loin  de  pouvoir  so 
retrancher  derrière  un  prétendu  secret  professionnel,  il  doit  au  cor. 


—  486  — 

traire  faire  connaître  à  la  justice  les  résultats  de  sa  mission  lorsqu'il 
est  interpellé  par  elle  ; 

Attendu,  en  ce  qui  concerne  le  huis  clos,  qu'il  n'a  été  prononcé  que 
partiellement  et  que,  si  les  témoins  susnommés  ne  Sauraient  faire  con- 
naître leur  déposition,  ils  sont  cependant  tenus  de  répondre  sur  les 
questions  qui  intéressent  la  mission  à  eux  confiée  parle  Parquet  mili- 
taire et  sur  les  diverses  opérations  de  leur  expertise,  dont  le  rapport 
lu  en  audience  fait  état  ; 

Attendu  que  le  huis  clos  prononcé  devant  une  juridication  ne  s'é- 
tend pas  à  une  autre  ;  qu'aucun  texte  de  loi  n'interdit  la  reproduction 
de  faits  et  témoignages  ayant  eu  lieu  à  huis  clos  ; 

Attendu,  d'ailleurs,  que  le  huis  clos  pourrait  également  être  pro- 
noncé par  la  Cour  pour  entendre  les  dépositions  desdits  témoins  ; 

Par  ces  motifs  : 

Dire  que  c'est  à  tort  que  les  susnommés  ont  refusé   de   déposer, 
ordonner  qu'ils  y  seront  contraints  par  toutes  les  voies  de  droit. 
Sous  toutes  réserves. 

Le  Président  Ut  ensuite  l'arrêt  suivant  : 


ARRET 

sur   les   conclusions  précédentes 

La  Cour, 

Après  avoir  délibéré  sans  le  concours  de  M.  le  conseiller  Lévrier, 
Statuant  sur  les  conclusions  prises,  à  l'audience  d'  hier,  par  Perrenx 
et  Zola, 

Considérant  que  Couard,  Belhomme  et  Vaiïnard  ont  été  désignés 
comme  experts  par  la  justice  militaire  afin  d'examiner  le  bordereau 
à  l'aide  de  pièces  de  comparaison  et  dire  si  l'inculpé  pouvait  en  être 

Fauteur  ; 

Considérant  que  lesdits  experts  ont  déposé  leur  rapport  entre  les 
mains  de  qui  de  droit  et  que  les  questions  posées  aujourd'hui  aux- 
dits  experts  visent  des  faits  appréciés  par  eux  dans  ce  même  rapport  ; 

Considérant  en  outre  que  les  débats  de  cette  affaire  ont  eu  lieu,  sinon 
en  totalité,  du  moins  en  partie,  à  huis  clos  ; 

Considérant  dès  lors,  que  les  faits,  en  raison  desquels  les  questions 
ont  été  posées,  ne  sont  arrivés  à  la  connaissance  des  témoins  qu'en 
qualité  d'experts  et  en  raison  de  leurs  fonctions  ;  que,  dès  lors,  à  bon 
droit,  ils  peuvent  invoquer  les  dispositions  de  l'article  378  du  Code 
pénal. 

Par  ces  motifs, 

Rejette  les  conclusions  prises  par  Perrenx  et  Zola. 


—  'iN/  - 


RAPPEL  DE  M-  LE  GÉNÉRAL  GONSE 

M.  le  Présument,  au  <jrnéral  G&nse  qui  s'est  aj>/u-ocJ><:  <u 
la  barre.  —  Monsieur  le  général  (ionse,  vous  demandez  à  être 
enlendu,  sur  quel  point  ? 

M.  le  général  Goxse.  —  Monsieur  le  Président,  c'esl  à  pro- 
pos de  la  déposition  de  M.  Jaurès.  Dans  sa  déposition,  M.  Jaurès 
a  dit  que  l'Etat-major  de  l'armée  avait  fait  passer  au  comman- 
dant Esterhazy  une  pièce  secrète  qui  devait  être  un  cordial, 
cVst-à-dire  un  encouragement,  si  j'ai  bien  compris  ;  il  a  ajoul»' 
qu'on  n'avait  pas  voulu  faire  la  lumière  sur  ce  point  ou,  du 
moins,  qu'on  n'avait  pas  voulu  l'aire  une  enquête  sur  ce  point, 
parce  ([lie  l'Etat-major  général  de  l'armée  voulait  éviter  la 
lumière. 

Je  proteste  de  la  façon  la  plus  complète  et  la  plus  énergique 
contre  cette  affirmation  ;  non  seulement  nous  ne  craignons  pas 
la  lumière,  mais  nous  la  désirons  vivement  et,  pour  ma  part, 
j'y  aiderai  le  plus  que  je  pourrai.  Dans  l'enquête  préliminaire 
qui  a  été  faite  à  propos  de  l'affaire  Esterhazy,  on  a  cherché,  on 
a  commencé  à  ouvrir  la  voie  pour  retrouver  comment  cette  pièce 
avait  été  mise  entre  les  mains  du  commandant  Esterhazy. 

Mais  comme  l'enquête  a  été  faite  très  rapidement,  on  n'a  pas 
pu  arriver  jusqu'au  bout  et  la  lumière  n'était  pas  faite  complète- 
ment. Je  répète  que  nous  la  désirons  vivement  et,  si  je  puis  y 
aider,  ce  sera  un  grand  soulagement  pour  nous,  d'autant  plus 
que  cette  pièce,  qui  était  dans  un  dossier  secret,  dont  on  vous  a 
parlé  déjà,  est  passée  entre  plusieurs  mains,  ou  du  moins  le  dos- 
sier qui  comprend  cette  pièce  est  passé  entre  les  mains  du  colo- 
nel Henry,  de  M.  Gribelin  qui  avait  la  clef  de  l'armoire  dans 
laquelle  il  se  trouvait,  entre  les  mains  de  M.  le  colonel Picquart 
et  entre  les  miennes.  Eh  bien!  je  connais  le  colonel  Henry,  j'en 
réponds  comme  de  moi-même  ;  il  en  est  de  même  de  M.  Gribelin 
dont  je  vous  ai  parlé  ici;  quant  à  moi,  je  n'en  parlerai  pas,  bien 
entendu. 

La  tin  de  ma  déclaration  sera  une  protestation  énergique 
contre  les  allégations  qui  ont  été  présentées  ici. 

Il  y  a  un  deuxième  point  sur  lequel  on  me  fait  parler  dîme 
façon  inexacte  et  que  je  demande  à  rectifier.  Lorsque  je  parlai 
de  l'envoi  enmission  de  M.  le  colonel  Picquart  en  novembre  1 88(  '>. 
j'ai  dit  qu'il  avait  été  envoyé  en  mission  d'après  les  ordres  du 
Ministre  de  la  guerre  parce  qu'il  était  toujours  hanté  de  son  idée 
du  procès  Dreyfus-Esterhazy  et  que,  par  conséquent,  il  fallait 
changer  le  cours  de  ses  idées,  et  j'ajoutai  qu'il  avait  été  jusque- 
là  un  très  bon  officier  et  que,  par  conséquent,  on  espérait  qu'une 
mission  modifierait  ses  sentiments  et  surtout  rectifierait  son 
jugement;  j'ajoutais  également  qu'il  avait  été  un  très  bon  officie* 
et  qu'il  serait  susceptible  dans  l'avenir,  de  continuer  à  être  un 
très  bon  officier. 


—  188  — 

On  a  mis  dans  le  compte  rendu  le  verbe  est,  ce  qui  n*est  pas 
la  même  chose.  C'était  mon  sentiment  à  l'époque  où  il  a  été 
envoyé  en  mission,  tandis  que  dans  le  compte  rendu  on  a  mis 
qui  est  susceptible,  comme  si  c'était  mon  sentiment  actuel.  Mon 
sentiment  actuel,  je  n'ai  pas  à  le  faire  connaître,  attendu  que 
je  l'ai  donné  au  Conseil  d'enquête  d'une  façon  très  nette  et  que  le 
Conseil  d'enquête  a  opéré  à  huis  clos;  il  mê  semble,  par  consé- 
quent, que  je  n'ai  rien  à  dire  de  mon  sentiment  actuel.  Voilà, 
monsieur  le  Président,  ce  que  j'avais  à  dire. 

Mc  Labori.  —  Voulez-vous  me  permettre  de  faire  une  obser- 
vation et  de  vous  prier,  monsieur  le  Président,  de  poser  quel- 
ques questions  à  M.  le  général  Gonse? 

M.  le  général  Gonse  vient  de  déclarer  que  l'Etat-major  veut  la 
lumière,  qu'en  ce  qui  le  concerne,  et  j'imagine,  en  ce  qui  con- 
cerne aussi  ses  chefs  —  je  suis  persuadé  que  ses  paroles  sont 
l'expression  du  sentiment  de  ses  chefs,  —  il  était  prêt  à  faire 
cette  lumière  ou  du  moins  à  y  contribuer  le  plus  largement 
possible. 

En  conséquence,  monsieur  le  Président,  j'ai  l'honneur  de 
vous  demander  de  vouloir  bien  prier  M.  le  général  Gonse  d'ob- 
tenir de  M.  le  Ministre  de  la  guerre  —  je  ne  prends  ici  que  quel- 
ques points  —  :  1°  que  M.  le  général  Mercier  s'explique  sur  la 
communication  de  pièces  secrètes,  qui  est  aujourd'hui  prouvée  ; 
2°  que  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart  soit  délié  du  secret  pro- 
fessionnel, sauf  sur  les  points  qui  peuvent  intéresser  la  défense 
nationale  :  3°  que  le  bordereau  original  soit  apporté  à  la  barre  ; 
4°  que  les  papiers  sans  aucune  espèce  d'intérêt  au  point  de  vue 
de  la  défense  nationale,  mais  qui  ont  servi  à  M.  Bertillon  pour 
son  expertise,  soient  également  apportés;  5°  que  M.  Bertillon 
soit  invité  à  déposer;  6°  que  MM.  les  experts  du  procès  Ester- 
hazy  soient  également,  invités  à  déposer. 

J'ajoute  que  si  je  me  borne  à  cette  nomenclature  qui  me  vient 
au  courant  de  l'improvisation  de  l'audience,  c'est  que  je  ne  veux 
pas  retenir  trop  longtemps  l'attention  du  jury  et  de  la  Cour. 

M.  le  général  Gonse.  —  Monsieur  le  Président,  je  n'ai  pas 
qualité  pour  parler  de  ces  questions,  et  je  n'ai  pas  qualité  pour 
les  transmettre. 

Me  Labori.  —  C'est  entendu  !  mais  qu'on  ne  vienne  plus  nous 
parler  de  lumière  et  qu'on  ne  vienne  pas  nous  dire  qu'on  est 
amoureux  de  la  lumière! 

M.  le  général  GtOnse.  —  J'ai  parlé  sur  un  point  qui  avait  été 
soulevé  par  M.  Jaurès,  mais  je  n'avais  pas  à  parler  sur  les 
autres  points. 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  rien  de  plus  à  dire,  maître 
Labori  ? 

Me  Labori.  —  Je  n'ai  rien  de  plus  à  dire. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Vous  pouvez  vous  retirer, 
général.  (.4  l'huissier  audiencur.)  Faites  venir  le  témoin  sui- 
vant. 

L'Huissier  audiengier.  —  M.  Crépieux-Jamin... 


489  — 


DÉPOSITION  DE  M.  GRÉPIEUX-JAMIN 


M.  le  Président.  —  Ce  témoin  n'est  pas  cité. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  j'ai  eu  l'honneur  de  vous 
voir  avant  l'audience  et  je  vous  ai  demandé  d'être  assez  bon  pour 
entendre,  comme  vous  l'avez  fait  hier  en  ce  qui  concerne  cer- 
taines pièces  relatives  à  la  déposition  de  M.  Jaurès,  qui  ont  été 
produites  seulement  au  cours  des  débats,  je  vous  ai,  dis-je, 
demandé  d'être  assez  bon  pour  entendre  M.  Grépieux-Jamin  et 
obtenir  de  lui  des  renseignements  sur  les  imputations  calom- 
nieuses dont  il  a  été  l'objet  à  l'audience  d'hier.  Vous  avez  bien 
voulu  m'accorder  ce  que  je  vous  demandais;  je  note  que  dans 
ces  conditions  la  citation  du  témoin  est  sans  importance.  Si 
cependant  la  citation  est  nécessaire... 

M.  le  Président.  —  Les  citations  ne  peuvent  plus  se  pro- 
duire. 

Me  Labori.  —  Pardon,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Mais  c'est  écrit  en  toutes  lettres  clans  la 
loi. 

Me  Labori.  —  Non,  monsieur  le  Président,  pas  en  ce  qui  con- 
cerne les  témoins  de  moralité... 

M.  le  Président.  — Mais  c'est  la  même  chose  pour  tous  les 
témoins. 

Me  Labori.  —  C'est  là  le  sentiment  de  la  Cour,  mais  j'ajoute 
que,  quelle  que  puisse  être  l'opinion  de  la  Cour,  il  restera  au- 
dessus  d'elle  la  juridiction  de  la  Cour  de  Cassation  pour  laquelle 
MM.  les  jurés  comprennent  surtout  que  les  conclusions  sont 
nécessaires. 

M.  le  Président.  —  Monsieur  l'Avocat  général,  mettez-vous 
obstacle  à  l'audition  du  témoin  ? 

M.  l'Avocat  général  fait  un  signe  négatif. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Vous  n'avez  pas  été  cité 
comme  témoin? 

M.  Grépieux-Jamin.  —  Non. 

M.  le  Président.  —  Alors,  c'est  en  vertu  de  mon  pouvoir 
discrétionnaire  que  vous  allez  être  entendu. 

M.  Grépieux-Jamin.—  Je  vous  remercie,  monsieur  le  Prési- 
dent. 

Me  Labori.  —  M.  Crépieux-Jamin  a  été  hier  l'objet  d'une  im- 
putation assez  vague,  mais  pleine  de  sous-entendus  très  graves 
de  la  part  de  M.  Teyssonnières. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Vous  n'avez  pas  prêté  ser- 
ment, mais  vous  devez  dire  toute  la  vérité. 

Mc  Labori.  —  Je  suppose  que  M.  Grémieux  Jamin  a  déjà  con- 
naissance de  la  déposition  de  M.  Teyssonnières  ? 

M.  Grépieuk-Ja.min.  — Je  la  connais. 

Me  Labori.  —  Je  serais  obligé  au  témoin  de  bien  vouloir  nous 


—  490  - 

faire  connaître  d'une  manière  générale,  en  réponse  à  cette 
déposition,  les  points  qui,  à  sa  connaissance,  peuvent  intéres- 
ser MM.  les  jurés. 

M.  le  Président,  au  témoin.  —  Vous  avez  entendu  la  ques- 
tion, résumez  votre  réponse  en  quelques  mots. 

M.  Crépieux-Jamix.  —  En  général,  à  la  suite  d'allégations 
comme  celles  qui  ont  été  faites  contre  moi,  on  est  désarmé  :  il  y 
a  des  sous-entendus,  il  n'y  a  pas  de  laits,  il  y  a  des  insinua- 
tions vagues,  des  insinuations  sans  précision.  Eh  bien!  il  n'y 
pas  là  seulement  une  perfidie;  je  me  fais  fort  de  prouver  qu'il 
y  a  là  une  invention,  un  pur  roman  d'un  bout  à  l'autre. 

Tout  d'abord,  cette  insinuation  porte  la  marque  de  fabrique 
de  son  auteur  :  il  n'y  a  qu'un  seul  homme  qui  estime  M.  Teys- 
sonnières  cent  mille  francs,  c'est  M.  Teyssonnières  lui-même. 
Lorsque  je  suis  allé  chez  M.  Teyssonnières,  j'ignorais  absolu- 
ment son  rapport,  contrairement  à  ce  qu'il  dit  quand  il  affirme 
que  je  l'avais  vu  un  mois  auparavant.  Il  m'invita  à  dîner  et 
nous  ne  causâmes  pas  de  l'affaire.  Après  dîner,  M.  Teysson- 
nière  me  dit  :  «  Venez,  nous  allons  parler  de  l'affaire.  —  De 
quelle  affaire  ?  —  De  l'affaire  Dreyfus.  »  Aujourd'hui,  tout  le 
monde  comprendrait  Y  affaire  Dreyfus;  dans  ce  temps-là,  on 
pouvait  bien  se  voir  sans  parler  de  l'affaire  Dreyfus. 

Ma  femme  était  en  train  de  faire  un  petit  travail.  M.  Teysson- 
nières lui  dit  d'un  ton  théâtral  :  «  Madame,  laissez-là  ce  que 
vous  faites,  je  vais  vous  montrer  des  choses  bien  plus  intéres- 
santes !  »  et,  à  ma  stupéfaction,  M.  Teyssonnières  dépouilla 
devant  moi  tout  le  dossier  du  premier  Conseil  de  guerre.  Nous 
finies  de  longues  conversations  sur  ce  dossier;  j'eus  en  mains 
toutes  les  pièces,  qui  étaient  des  pièces  secrètes  ;  et  M.  Teys- 
sonnières me  dit  :  «  Promettez-moi  de  ne  rien  dire.  » 

J'ai  tenu  ma  promesse  jusqu'à  ce  jour,  et  c'est  aujourd'hui 
-t'ulement,  pour  me  défendre,  que  je  dis  :  M.  Teyssonnières  m'a 
montré  le  dossier  qu'il  tenait  de  je  ne  sais  où,  de  je  ne  sais  qui, 
et  qu'il  n'avait  certainement  pas  le  droit  de  me  montrer. 

Je  me  bornai  à  écouter  M.  Teyssonnières  me  raconter  son 
rapport.  M.  Teyssonnières  est  extrêmement  violent,  il  ne  sup- 
porte pas  aisément  la  contradiction  et  je  vous  assure  que  j'au- 
rais éiê  très  mal  venu,  chez  lui,  à  dire  quoi  que  ce  soit  contre 
son  rapport;  ce  monsieur  m'aurait  tout  simplement  flanqué  à 
la  porte  de  chez  lui.  parce  que  ce  sont  ses  façons  habituelles. 
Aussi,  pendant  qu'il  me  montrait  son  rapport,  je  me  tins  dans 
l'exp<vtative,  mais  je  remarquai  qu'à  chaque  instant,  il  me 
posait  cette  question  :  «  Mais,  eniin,  vous  êtes  convaincu?  »  — 
«  Oh  !  mon  Dieu  non  ;  et  je  vous  assure  que  vos  preuves  ne  sont 
pas  des  quarts  de  preuve  ;  il  n'y  a  dans  votre  rapport  absolu- 
ment rien  qui  puisse  me  convaincre.  » 

M.  Teyssonnières  semble  oublier  quelque  chose:  il  n'est  pas 
psychologue,  il  ne  se  doute  pas  que  rien  n'est  plus  difficile  que 
de  faire  tenir  debout  un  mensonge.  Eh  bien!  sa  déposition  est 
pleine  d'inexactitudes,  toutes  les  dates  s'entremêlent,  il  me  fait 


',1 


m  — 

dire  que.  je  venais  pour  avoir  des  renseignements,  alors  que 
j'ignorais  tout  à  t'ait  qu'il  eût  ce  dossier,  et,  d'autre  part, 
alors  qu'il  y  avait  déjà  quinze  jours  que  j'avais  moi-même 
donné  mon  rapport.  Par  conséquent,  ce  n'était  pas  pour 
m'éclairer  ni  pour  éclairer  M.  Teyssonnières. 

Gomment  aurais- je  pu  dire  à  M.  Teyssonnières  :  «  Je  viens  » 
—  il  ne  l'a  pas  dit  d'une  façon  aussi  précise  —  mais  comment 
aurais  je  pu  lui  dire  :  «  Vous  auriez  pu  gagner  cent  mille 
irancs...!»  Ont  mille  francs,  à  propos  de  quoi?...  A  propos 
d'un  rapport  fait  deux  ans  auparavant!  .le  ne  pouvais  pas  lui 
offrir  cent  mille  francs  à  un  moment  où  il  n'y  avait  pas  encore 
d'affaire  Esterhazy . . . 

M.  le  Président.  —  Il  n'a  pas  dit  que  c'était  vous  qui  lui 
aviez  offert  cent  ou  deux  cent  mille  francs... 

M.  Créjvleux-Jamin.  —  Oui,  mais  l'insinuation  tend  à  dire 
que  j'étais  un  agent  de  la  famille  Dreyfus. 

Me  Clemenceau,  au  Président.  —  Le  témoin  n'était  pas 
présent  hier;  il  serait  peut-être  bon  de  répéter  ce  qu'a  dit 
M.  Teyssonnières. 
M.  le  Président.  —  Si  vous  voulez  ;  mais  en  deux  mots. 
Me  Clemenceau,  au  témoin.  —  M.  Teyssonnières  a  dit 
que  vous  étiez  arrivé  un  jour  chez  lui  avec  Mme  Crépieux- 
Jamin,  et  que  vous  y  étiez  restés  quatre  jours;  le  quatrième 
jour,  au  moment  de  partir,  vous  lui  auriez  dit  :  «  Combien 
avez-vous  touché  comme  expert  de  l'affaire  Dreyfus?  »  Il  a 
répondu  :  «  Deux  cents  francs  »  et  vous  lui  auriez  dit  : 
«  Deux  cents  francs  !...  Vous  auriez  pu  toucher  cent  mille...  » 
et  il  vous  aurait  coupé  la  parole. 

M.  le  Président.  —  C'est  à  peu  près  cela.  M.  Teyssonnières 
n'a  pas  dit  que  c'était  le  témoin  qui  lui  avait  offert  cent  mille 
francs:  M.  Grépieux-Jamin  aurait  dit  simplement:  «  Vous 
auriez  pu  avoir  cent  mille,  deux  cent  mille  francs.  » 

Me  Labori.  —  M.  Teyssonnières  a  dit  que,  dans  cette 
affaire,  M.  Grépieux-Jamin  «  entrait  tout  doucement  comme 
une  vrille.  » 
M«  Clemenceau.  —  Et  cela  depuis  le  premier  jour. 
M.  Grépieux-Jamin.  —  Il  y  a  là  un  pur  roman  ;  non  seulement 
je  n'ai  pas  dit  cela  à  M.  Teyssonnières,  mais  tout  démontre  que 
'je  ne  l'ai  pas  dit. 

M.  Teyssonnières,  —  je  reprends  le  fi  1  de  mes  idées,  —  m'avait 
montré  tout  le  dossier  du  Conseil  de  guerre  ;  nous  avons  causé 
longuement  du  bordereau,  et  de  la  reproduction  du  Malin 
et  de  leur  différence.  Le  bordereau  reproduit  par  le  Matin 
n'avait  qu'une  seule  petite  différence,  c'était  qu'a u  bas,.le  cliché 
était  Légèrement  écrasé.  Mais  ce  qui  fait  que  nous  avuns  étudié 
si  longtemps  la  différence  entre  le  bordereau  et  la  reproduction 
du  Matin,  c'est  que  M.  Teyssonnières  disait  :  «  Ce  qui 
m'ennuie,  c'est  qu'on  m'accuse  ou  m'accusera  d'avoir  fourni 
le  bordereau  au  journal  le  Matin.   » 

Je  lui  dis:  «  Pourquoi?  »  —  «  Oh  !  dit-il,  parce  que,  d'après 


—  492  — 

M.  Bertillon,  chaque  photographie  a  été  notée  ;  il  y  a  eu  sur 
chacune  des  points  de  repère;  et  il  paraît  que  la  photographie 
remise  au  journal  le  Malin  reproduit  le  point  de  repère  de 
la  photographie  que  j"ai  possédée  et  qui  m'a  servie  à  faire 
mon  rapport.  »  —  «  Mon  Dieu,  lui  dis-je,  c'est  d'autant  plus 
vrai  que  la  communication  ne  peut  avoir  été  faite  que  par 
deux  sortes  de  personnes  :  par  les  officiers  du  Conseil  de- 
guerre,  ou  bien  par  vous.  Or,  comme  je  respecte  infiniment 
l'armée,  je  ne  crois  pas  que  ce  soit  un  officier  du  Conseil  de 
guerre  qui  ait  fait  cela:  donc  c'est  vous.» 

fl  parut  assurément  ennuyé  de  cela,  il  en  fut  tellement 
ennuyé  qu'il  me  dit:  «  Mais, qu'en  pensez-vous?  qu'est-ce  qu'il 
faut  faire?  »  —  «  A  votre  place,  je  prendrais  ce  dossier  et  je  le 
mettrais  au  feu.  »  Je  vois  qu'il  ne  l'a  pas  fait.  Quelques  jours 
après,  il  me  remerciait  du  conseil  que  je  lui  avais  donné  ;  mais 
il  ne  l'avait  pas  suivi. 

Or,  M.  Teyssonnières  m'avait  démontré  avec  beaucoup  de  soin 
toutes  les  indications  fournies  au  Conseil  de  guerre,  entre 
autres  la  déposition  de  M.  Bertillon. 

—  u  Au  Conseil  de  guerre,  dit-il,  je  suis  resté  pendant  la 
déposition  de  Bertillon  ;  c'est  ainsi  que  j'ai  pu  voler  ce  docu- 
ment :  on  en  a  distribué  à  toutes  les  personnes  qui  étaient  là  et 
quand  on  est  venu  pour  reprendre  le  mien,  je  l'ai  mis  dans  ma 
poche.  » 

—  «  C'est  vraiment  curieux  !  —  lui  répondis-je,  —  et  je  com- 
prends que  vous  aviez  été  tenté  de  conserver  un  pareil  docu- 
ment... Je  vous  en  prie,  laissez-moi  copier  ces  deux  lignes  qui 
sont  parfaitement  folles.  » 

—  Non,  dit-il,  écrivez-moi  dans  quelques  jours  et  demandez- 
moi  le  paragraphe  ;  je  vous  répondrai.  » 

Je  compris  qu'il  y  avait  là  un  parfait  amoivage  pour  me  com- 
promettre. 

M.  Teyssonnières  me  dit  :  «  A  l'audience  du  Conseil  de 
guerre,  tous  les  officiers  ricanaient.  Il  y  en  a  un  qui,  à  un  mo- 
ment donné,  se  pencha  et  dit  à  mi-voix  :  a  Cet  imbécile  va  le 
faire  acquitter  !  »...  C'est  moi  qui  ai  fait  condamner  Dreyfus, 
ce  n'est  pas  Bertillon.  Bertillon  est  un  fou  et  s'il  n'y  avait  eu 
que  lui,  Dreyfus  eût  été  acquitté.  C'est  moi  qui  l'ai  fait  condam- 
ner; j'ai  fait  une  démonstration  superbe.  » 

—  «  S'il  n'y  a  pas,  lui  dis-je,  d'autre  preuve  que  votre  rapport, 
je  ne  comprends  pas  qu'on  ait  pu  le  condamner  sur  votre  rap- 
port... » 

En  etfet,  il  y  avait  seulement,  dans  le  rapport  de  M.  Teysson- 
nières, des  fragments  qui  se  superposaient;  c'étaient  des  parties 
de  mots  qui  étaient  rapprochées  et,  aussitôt  qu'on  bougeait 
quelque  chose,  cela  n'allait  plus. 

—  «  Enfin,  dit-il,  je  ne  vous  ai  pas  convaincu?  »  Et  cette 
question  revenait  continuellement. 

—  «  Non,  et  je  crois  que,  de  tous  vos  rapports  (je  n'en  ai  pas 


—  493  — 

vu  beaucoup)  celui-ci  est  le  plus  mauvais.  Vous  prétendez  à 
l'infaillibilité  et  votre  rapport  est  incontestablement  faux.  » 

Enlin,  Messieurs,  si  j'avais  été  l'artisan  de  la  famille  Dreyfus, 
pour  venir  «  enfoncer  la  vrille  »,  comme  le  dit  M.  Teysson- 
nières,  évidemment  il  n'aurait  pas  attendu  quatre  jours,  il  m'au- 
rait prestement  chassé  de  sa  maison.  Eh  bien  !  pas  du  tout  ! 

Je  ne  logeais  pas  chez  M.  Teyssonnières,  j'étais  dans  une 
auberge.  Au  moment  de  mon  départ,  M.  Teyssonnières  médit: 
«Laissez-moi;  j'ai  quelque  chose  à  faire;  attendez-moi  cinq 
minutes.  »  Il  part. 

Quand  je  revins  à  l'auberge,  je  demandai  ma  note.  M.  Teys- 
sonnières me  dit  :  «  Cher  ami,  je  suis  trop  heureux  de  vous 
avoir  eu  ;  j'ai  tout  payé.  » 

Ce  n'était  pas  là  la  conduite  d'un  homme  qui  venait  de  rece- 
voir des  déclarations  impudentes. 

Quinze  jours  après,  M.  Teyssonnières  m'écrivit...  J'ai  sa 
lettre  dans  ma  poche. 

M.  le  Président.  —  Ne  lisez  pas  de  lettre  ;  laissez-la  dans 
votre  poche. 

M.  Crépieux  Jamin.  —  Je  ne  la  lirai  pas,  mais  je  la  tiens  à 
votre  disposition. 

M>  Labori.  —  Le  témoin  peut  en  dire  le  contenu. 

M.  Grépieux-Jamix.  —  (Jette  lettre  est  extrêmement  affec- 
tueuse. Ma  visite  était  du  2-3  août  ;  c'était  le  3  septembre  que 
M.  Teyssonnières  me  donnait  ces  marques  d'affection.  Si  j'avais 
été  chez  lui  pour  le  soudoyer,  il  serait  curieux  que  quinze  jours 
après,  il  m'eût  écrit  dans  des  termes  pareils  ! 

Plus  tard,  M.  Teyssonnières,  poussé  par  je  ne  sais  quel  en- 
traînement, livra  toute  ma  correspondance  à  la  Libre  Parole  il 
s'agissait  d'y  trouver  les  quatre  lignes  qui,  au  dire  de  Laubar- 
demont,  peuvent  faire  pendre  un  homme.  Ces  quatre  lignes,  un 
ne  les  a  pas  trouvées.  J'en  prends  à  témoin  l'article  de  la  Libre 
Parole  qui  dit  :  «  Tout  cela  ne  prouve  pas  que  Dreyfus  soit 
innocent;  cela  ne  prouve  pas  non  plus  qu'il  soit  coupable.  » 

Messieurs,  quand  on  a  fait  une  mauvaise  action  vis-à-vis  de 
quelqu'un,  on  devient  son  pire  ennemi.  On  aime  la  plante  que 
l'on  a  fait  vivre,  mais  on  déteste  l'ami  auquel  un  a  fait  du  mal. 

M.  Teyssonnières  m'avait  fait  du  mal  :  à  partir  de  ce  moment, 
il  devenait  mon  ennemi. 

Mais,  voici  la  preuve  de  l'invention  de  M.  Teyssonnières  ! 

Il  livre  ma  correspondance  à  la  Libre  Parole  pour  prouver 
un  fait  contre  moi.  Et  alors  qu'il  aurait  eu  un  fait  pareil  dans 
son  sac,  il  ne  l'aurait  pas  sorti  !..  Ce  n'est  pas  raisonnable.  S'il 
avait  un  reproche  de  ce  genre  à  me  faire,  il  n'aurait  pas  payé 
ma  note  à  l'auberge,  il  m'aurait  chassé  de  chez  lui,  ou  il  n'aurait 
pas  rempli  son  devoir  d'honnête  homme  !  Il  ne  m'aurait  pas 
écrit  la  lettre  affectueuse  que  j'ai  reçue;  il  n'aurait  pas  été  à  la 
Libre  Parole,  sans  livrer  le  fait  capital,  qui  était  autre  chose 
que  les  potins  de  la  correspondance  ! 

M.  Teyssonnières  a  donc  fait  cette  invention  peu  à  peu.  C'est 


—  494  — 

un  homme  du  Midi,  il  s'est  monté  lui  même  et  enfin  il  s'est  dit  : 
«  Si  je  disais  ceci  ou  cela,  je  produirais  mon  petit  effet  !»  et  il  a 
déposé.  Mais  je  crois  que  j'ai  prouvé  que  ce  monsieur  a  dit  une 
contre-vérité. 

M.  Teyssonnières  prétend  qu'à  un  moment  donné,  j'ai  été 
d'accord  avec  lui.  Eli  bien  !  j'ai  livré  mon  rapport  le  12  août;  à 
cette  date,  je  n'avais  pas  connaissance  de  celui  de  M.  Teysson- 
nières, je  l'ignorais  complètement  ;  j'ignorais  aussi  quïl  eût  le 
dossier  du  Conseil  de  guerre.  Jusqu'au  24  juillet,  je  n'avais  pas 
fait  mon  rapport  d'expertise.  J'ai  réfléchi  longuement  avant  de 
m'y  mettre.  C'était  une  chose  grave  évidemment;  cette  affaire 
me  préoccupait  beaucoup.  Mais,  comme  j'avais  eu  un  préjugé 
que  tout  le  monde  avait.. .  Il  y  a  dans  cette  salle  certainement 
des  personnes  qui  croisnt  à  l'innocence  de  Dreyfus,  eh  bien  !  je 
fais  appel  à  ces  personnes  pour  leur  dire  :  «  N'avez-vous  pas 
changé  d'opinion?  »  Eh  bien  !  moi  aussi,  j'ai  changé  d'opinion, 
parce  que  tout  le  monde  en  a  changé.  Au  lendemain  de  la  con- 
damnation, on  aurait  pu  compter  sur  les  dix  doigts  les  noms  des 
personnes  qui  ne  pensaient  pas  que  le  Conseil  de  guerre  avait 
bien  jugé.  Puis,  le  doute  est  venu  à  l'esprit  de  chacun,  surtout 
au  mien  quand  j'ai  pu  comparer  le  bordereau... 

M.  le  Président.  —  Nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  de 
l'affaire  Dreyfus. 

M.  Crépihux-Jamin.  —  Oui,  maisM.  Teyssonnières  a  dit  que 
j'avais  été  d'accord  avec  son  rapport,  et  ce  rapport,  je  ne  le 
connaissais  pas. 

M.  le  Président.  —  Parlez-nous  de  la  lettre  que  vous  lui 
avez  écrite,  et  qui  commençait  par  ces  mots  :  a  Bravo,  bravis- 
>imo'.;...  » 

M.  Crépieux-Jamin.  —  Elle  a  été  écrite  au  lendemain  de 
l' interpellation  Castelin  ;  elle  n'a  aucun  rapport  avec  mon  rap- 
port ni  avec  l'affaire  Dreyfus. 

Me  Labori.  —  M.  Crépieux-Jamin  pourrait-il  nous  dire  s'il  est 
de  famille  israélite  ? 

M.  Crépieux-Jamin.  — Je  suis  de  famille  catholique  et  de 
vieille  famille  française. 

Me  Labori.  —  Ne  pourrait-il  pas  dire  ensuite  s'il  n'a  pas 
refusé  de  déposer  comme  expert  dans  ce  procès  ? 

M.  Crépieux-Jamin.  —  Ceci  est  une  preuve  de  ma  droiture  et 
de  mon  indépendance.  Si  la  famille  Dreyfus  avait  eu  en  moi 
un  agent,  si  elle  avait  payé  mon  dévouement,  je  n'aurais  pas 
pu  refuser  une  chose  pareille.  Quand  on  a  été  payé  par  quel- 
qu'un, on  est  entraîné  malgré  soi,  on  est  dans  un  engrenage 
fatal.  Je  n'étais  pas  dans  un  engrenage  ;  j'étais  un  homme  qui 
avait  quelques  connaissances  dans  une  partie  spéciale.  Quand 
on  est  venu  me  parier  de  l'atfaire,  j'ai  dit  :  «  Je  vous  remercie, 
cette  affaire  n'est  pas  drôle;  je  suis  médecin-dentiste,  je  ne 
suis  pas  expert  en  écritures.  »  Si  j'avais  été  l'agent  de  la 
famille  Dreyfus,  je  n'aurais  pas  pu  agir  comme  je  l'ai  fait,  en 
homme  libre  et  indépendant. 


M"  Labori.  —  Si  je  suis  bien  renseigné,  c'est  une  question 
de  prudence  qui  aurait  empêché  le  témoin  de  déposer? 

M.  Crepieux-Jamin.  —  Oui,  je  n'aime  pas  trop  qu'on  casse  les 
carreaux  de  ma  maison.  (Rires.) 

Me  Labori.  —  Je  précise  ma  question  :  M.  Zola  avait  fait 
demander  à  M.  Grépieux-Jamin  de  déposer  comme  témoin  dans 
l'affaire  actuelle.  M.  Grépieux,  qui  avait  fait  connaître  son 
opinion  comme  expert  au  profit  de  la  famille  Dreyfus,  a  refusé 
de  déposer.  Je  lui  demande  pourquoi? 

M.  Grépieux-Jamin.  —  D'abord  parce  que  je  ne  suis  pas  un 
expert  en  écritures  professionnel.  Celui  qui  est  professionnel 
dans  cette  partie  a  un  devoir  professionnel  à  remplir.  Je  répète 
que  je  suis  médecin-dentiste;  je  suis  dans  cette  affaire  en 
amateur.  Quand  on  m'a  demandé  un  premier  rapport,  je  l'ai 
fait  parce  qu'il  me  convenait  de  le  faire  :  quand  on  m'en  a 
demandé  un  second,  j'ai  refusé  de  le  faire,  parce  que  cela  ne 
me  convenait  pas  et  que  j'y  voyais  un  danger  pour  ma  situa- 
tion. Je  ne  voulais  pas  qu'on  vint  me  dire  :  «  Vous  avez  fait 
ces  choses  !.. .  Nous  ne  viendrons  plus  chez  vous  nous  faire 
soigner  les  dents.  » 

Me  Labori.  —  Au  fond,  le  témoin  a  préféré  ne  pas  venir,  par 
prudence,  et  s'il  vient  aujourd'hui,  c'est  parce  que  M.  Teys- 
sonnières  l'y  a  obligé. 

Le  témoin  n'a-t-il  pas  vu  les  photographies  qui  étaient  entre 
les  mains  de  M.  Teyssonnières? 

M.  Crépieux-Jamix.  —  Je  les  ai  vues,  et  ces  photographies 
sont  semblables  à  la  reproduction  du  Matin.  Il  est  incompré- 
hensible qu'on  le  nie  ! 

Un  fait,  cela  a  la  vie  dure,  cela  finit  toujours  par  se  mani- 
fester. Eh  bien  !  un  moment  viendra,  tôt  ou  tard,  où  la  photo- 
graphie originale  du  bordereau  sera  entre  les  mains  de  tout  le 
monde  et  où  les  personnes  qui  ont  soutenu  que  ces  fac-similés 
étaient  faux  s'apercevront  qu'elles  ont  commis  une  imprudence 
extrême  qui  met  leur  honneur  en  cause. 

M«  Labori.—  M. Grépieux-Jamin  peut-il  dire  la  différence  qu'il 
y  a  entre  les  photographies  officielles  et  le  fac-similé  du  Matin  ? 
M.  Grépieux-Jamin  a  eu  ces  fac-similés  entre  les  mains  :  il  les 
a  comparés,  chez  M,  Teyssonnières,  avec  les  photographies 
officielles  ;  s'il  y  a  des  différences,  en  quoi   consistent-elles  ? 

M.  Grépieux- Jamix.  —  La  différence  est  faible  ;  elle  est  plus 
ou  moins  accentuée  suivant  qu'on  examine  le  bon  ou  le  moins 
bon  tirage  du  Mafia.  J'estime  qu'au  journal  le  Matin,  il  a  dû 
y  avoir  plusieurs  clichés.  Un  de  ces  clichés  a  dû  recevoir  à  la 
partie  inférieure  droite  un  coup  qui  a  fait  qu'un  certain  nom- 
bre de  mots  sont  écrasés.  Le  reste,  dans  les  bons  tirages,  est 
tellement  typique  qu'il  n'y  a  pas  la  plus  petite  différence.  On 
peut  dire  que  c'est  identiquement  la  photographie. 

Du  reste —j'ai  lu  cela  dernièrement  et  cela  m'a  beaucoup 
frappé —  s'il  y  avait  ici  un  faussaire,  ce  serait  le  soleil,  parce 
que  ces  choses  sont  obtenues  par  des  procédés  purement  méca- 


—  496  — 

niques.  Il  faut  être  ignorant  des  procédés  de  reproduction  pour 
dire  qu'on  altère  un  cliché.  On  n'altère  pas  plus  un  cliché  de  ce 
genre  qu'on  n'altère  un  cliché  photographique.  Quelle  retouche 
aurait-on  pu  faire  subir?  Il  aurait  fallu  effacer  des  mots  entiers 
et  les  remplacer  par  d'autres  mots. 

Mais,  je  le  répète,  les  faits  ont  la  vie  dure,  ils  ont  le  temps  de 
vivre,  et  la  vérité  de  ce  que  je  dis  finira  par  éclater  à  un 
moment  donné. 

Me  Clemenceau.  —  Je  voudrais  faire  préciser  par  le  témoin 
deux  dates.  Quel  jour  le  témoin  a-t-il  déposé  son  rapport? 

M.  GRÉriEUx-jAMix.  —  Le  13  août. 

Me  Clemenceau.  —  Quel  jour  est-il  arrivé  au  bord  de  la  mer, 
chez  M   Teyssonnières? 

M.  Crépieux-Jamin.  —  Le  23  août. 


DÉPOSITION     DE    M.    PAUL    MEYER 

Membre  de  V Institut,  professeur  au  Collège  de  France, 
Directeur  de  V École  des  Chartes. 

{Le  témoin  prête  serment.) 

Me  Labopj.  — Je  voudrais  d'abord  répéter  à  MM.  les  jurés 
(]iic  M.  Meyer  est  directeur  de  l'Ecole  des  Chartes,  membre  de 
l'Institut,  professeur  au  Collège  de  France. 

M.  le  Président.  — C'est  ce  que  le  témoin  vient  de  dire. 

M''  Labori.  —  Après  avoir  répété  ceci,  que  j'ai  cru  utile,  je  vais 
lui  poser  une  question  :  Est-il  Israélite? 

M.  P.  Meyer.  —    Je  complais  dire  un  mot  là-dessus. 

Il  est  exact  qu'en  1883,  lorsque  j'ai  eu  à  l'Institut,  Tannée  où 
j'y  suis  entré,  le  grand  prix  biennal,  M.  Drumont,  en  trois 
•jages  odieuses  de  la  France  juive  (la  seule  d'ailleurs  qui 
se  soit  vendue)  a  déclaré  que  j'étais  le  fils  d'un  juif  allemand 
et  que  c'était  pour  cette  raison  que  j'avais  eu  ce  prix,  le  seul 
qui  soit  décerné  par  l'Institut  entier,  toutes  classes  réunies. 
J'ai  écrit  à  M.  Drumont  et  au  Tejrtps  pour  démentir  la  chose. 

Je  suis  né  à  Paris,  de  parents  français.  Mon  grand  père  du 
côté  de  mon  père  était  de  Strasbourg,  c'est  ce  qui  explique 
mon  nom  alsacien. 


1  âge  de  seize  ans. 

Il  est  fâcheux  que,  sans  preuves,  on  imprime  que  jesuis  d'une 
autre  religion  ou  que  j'ai  changé  de  religion,  ce  que  je  déclare 
n'avoir  pas  fait  et  n'avoir  pas  l'intention  de  faire. 

Je  fais  cette  déclaration  pour  épargner  des  lignes  inutiles  à  des 
journaux  auxquels  je  serais  obligé  d'adresser  des  lettres  rec- 


—  i97  — 

tiiicatives.  et  dans  lesquels  je  ne  serais  pas  aise  de  me  voir  im- 
primé. 

Me  Làbori.  —  M.  Meyer  aurait-il  la  bonté  de  nous  dire  quelles 
conclusions  résultent  pour  lui  de  l'examen  auquel  il  s'est  livré 
sur  le  bordereau?  s'il  pense  que  ce  bordereau  est  ou  peut  être 
de  l'écriture  du  commandant  Esterhazy  ou  d'un  autre  ?  D'une 
manière  générale,  veut-il  nous  dire  l'ensemble  des  conclusions 
que  son  étude  l'a  amené  à  formuler  ? 

M   le  Président.  —  M.  Meyer  n'a  pas  vu  l'original  ! 

M.  P.  Meyer.  — Je  m'expliquerai  là-dessus. 

Me  Labori.  — Peut-être  M.  Meyer  et  M.  le  Président  me  per- 
mettront-ils de  dire  encore  un  mot  au  jury  au  point  de  vue  des 
fac-similés  du  bordereau,  sur  lesquels  nous  allons  nous  expli- 
quer... Ceci  est  d'un  ordre  technique,  c'est  une  question  de  fait. 
Je  vous  demande,  monsieur  le  Président,  la  permission  de  four- 
nir une  explication  à  MM.  les  jurés. 

Il  a  paru  un  nombre  considérable  de  fac-similés  du  bordereau. 
Il  y  en  a  un  certain  nombre  qui  sont  moins  bons  que  les  autres  : 
j'en  ai  précisément  sous  la  main  de  diverses  sortes.  Ce  qu'il 
faut  que  vous  sachiez  —  vous  l'avez  déjà  compris  au  travers 
des  dépositions  faites,  mais  je  crois  utile  de  le  préciser  —  c'est 
que  le  point  de  départ  de  toutes  les  expertises  et  de  la  convic- 
tion de  beaucoup  d'hommes,  en  ce  qui  concerne  l'attribution  de 
l'écriture,  c'est  le  fac-similé  publié  dans  le  journal  le  Matin 
du  10  novembre  1896.  A  cette  date,  paraissait  en  effet  dans  le 
Matin  un  fac-similé  du  bordereau. 

Ce  fac-similé  est  remarquable  entre  tous  par  sa  netteté,  pour 
des  raisons  diverses  que  M.  Meyer  et  les  autres  experts  vous 
expliqueront  mieux  que  moi,  mais  notamment  pour  cette  raison 
que  c'était  le  premier  tirage,  la  première  reproduction  qui  était 
faite.  Les  autres  reproductions  distribuées  sont  des  reproduc- 
tions prises  sur  le  fac-similé  du  Matin,  et  au  fur  à  mesure 
qu'on  reproduisait  à  nouveau,  la  perfection  de  la  reproduction 
diminuait  ;  vous  avez  entendu  hier  M.  Teyssonnières  lui-même 
reconnaître  que  le  fac-similé  du  Matin  était  en  somme,  aussi 
parfait  que  possible.  Je  l'ai  là,  je  vais  demander  à  MM.  les  jurés 
d'être  assez  bons  pour  le  regarder,  après  M.  le  Président  et 
après  M.  l'Avocat  général,  et  de  le  conrparer  avec  les  deux  autres 
fac-similés  que  j'ai  également  ici,  qui  sontmoinsbons,  mais  qui 
sont  encore,  vous  le  remarquerez,  sensiblement  exacts  ;  car  si,  au 
point  vue  de  la  netteté  des  déliés  ou  de  la  précision  de  certains 
traits  ou  de  certains  points,  ces  fac-similés  sont  moins  bons  que 
le  premier  qui  est  collé  sur  carton  et  que  je  vous  signale,  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  que  le  mouvement  de  l'écriture  est,  dans 
tous,  identique,  et  qu'en  définitive,  s'il  y  a  des  empâtements 
dans  certains  fac-similés,  ils  se  reproduisent  partout  d'une 
manière  semblable;  si  vous  comparez  les  deux  spécimens,  vous 
en  voyez  un  apparaître  avec  une  netteté  particulière,  mais  les 
autres  n'ont  pas  du  tout  l'apparence  de  faux. 

Ces  derniers  fac-similés  sont  extraits  d'une  brochure  publiée 


—  'i9S  — 

par  M-  Bernard  Lazare,  dans  laquelle  il  a  réuni  un  certain 
nombre  d'expertises  et  mis  en  tête  et  à  la  fin  un  double  fac- 
similé,  afin  qu'on  put  comparer  continuellement  les  écritures, 
soit  qu'on  lise  d'un  côté  de  la  brochure,  soit  qu'on  lise  de  l'autre 
coté.  Eh  bien  î  ce  qu'il  y  a  de  curieux,  c'est  que  ces  deux  spé- 
cimens, qui  sont  moins  bons  que  celui  du  Mutin,  parce  qu'ils  en 
proviennent  d'une  façon  plus  ou  moins  immédiate  ou  médiate, 
ne  sont  pas  eux-mêmes  d'une  valeur  égale  :  il  y  en  a  un  qui 
est  excellent;  l'autre  est  moins  bon.  Mais  le  meilleur  de  tous 
est  incomparablement  le  cliché  du  Malin. 

Je  crois  que  les  experts  —  et  je  poserai  la  question  aux 
divers  experts  qui  viendront,  sans  bien  entendu  reprendre  cette 
explication...  —  Mais  je  vous  demanderai,  monsieur  le  Prési- 
dent, de  vouloir  bien  examiner  ces  divers  spécimens  et  de  con- 
sulter M.  Meyer  sur  le  point  de  savoir  si  c'est  sur  le  spécimen 
du  Matin  qu'il  a  travaillé.  Enfin,  je  vous  serai  reconnaissant 
de  faire  passer  le  tout  à  MM.  les  jurés,  afin  qu'ils  comparent. 

(M*'  Labori  fait  passer  au  Président  le  fac-similé  du  Malin 
et  d'autres  fac-similés.) 

M.  le  Président.  —  Nous  connaissons  tout  cela. 

MP  Labori.  —  Je  ne  tiens  pas  à  ce  que  vous  le  regardiez,  mais 
je  désire  que  MM.  les  jurés  le  regardent  et  M.  Paul  Meyer  aussi. 

M.  P.  Meyer.  —  J'ai  connu  ces  différents  fac-similés  ;  je  me 
suis  servi  plutôt  de  celui  delà  brochure  de  M.  Bernard  Lazare, 
que  j'avais  sous'  la  main,  quoi  qu'il  soit  plus  grossier  que 
l'autre  :  mais  il  suffisait  à  mon  objet. 

L'opinion  que  j'ai  sur  ces  fac-similés,  je  vais  vous  la  dire, 
parc»'  qu'on  a  contesté  la  valeur  de  ces  fac-similés  :  un  témoin 
a  même  dit  qu'ils  ressemblaient  beaucoup  à  des  faux  et  que  rien 
ne  ressemblait  moins  aux  originaux  que  ces  fac-similés  ;  il  est 
clair  que,  s'ils  ressemblent  à  des  faux,  ils  ne  ressemblent  pas 
aux  originaux  ;  mais  je  crois  que  ce  témoin,  peu  habitué  à  for- 
muler sa  pensée  avec  précision,  a  été  plus  loin  quïl  ne  voulait. 
Je  vais  tâcher  de  disséquer  un  peu  cette  déclaration  pour  voir 
ce  qu'il  y  a  dedans. 

Cts  fac-similés  sont  faits  par  le  procédé  qu'on  appelle  dans 
l'industrie  le  procédé  dagillotage,  inventé  par  Gillot;  c'est  de 
la  zincograpliie  en  relief... 

Me  Labori,  au  Président.  — M.  l'audiencier  demande  laper- 
mission  de  faire  passer  à  MM.  les  jurés... 

M.  le  Président.  —  Faites  passer. 

M.  P.  Meyer.  —  Parmi  tous  les  procédés  à  base  photogra- 
phique, ce  procédé  est  celui  qui  laisse  le  plus  à  désirer.  A  l'Ecole 
des  Chartes,  nous  nous  servons  de  l'héliogravure  qui  donne 
plus  de  finesse  ;  seulement,  l'héliogravure  comporte  un  tirage  à 
la  main  qui  est  fort  coûteux.  11  y  a  un  autre  procédé  qui  est  un 
report  sur  gélatine  et  qui  vaut  encore  mieux  que  celui  qu'on  a 
employé  ici.  Mais  le  gillotage,  s'il  a  certains  inconvénients,  a 
l'avantage  du  bon  marché. 


—  499  — 

Je  ?ais  indiquer  l'altération  que  comporte  ce  procédé.  C'est 
du  zinc  en  relief  :  on  fait  mordre  le  zinc  à  certains  endroits  et 
on  obtient  un  relief.  Lorsqu'on  tire  un  cliché  de  ce  genre  à  la 
machiné  rotative,  le  zinc  s'écrase  un  peu.  Il  en  résulte  que  tous 
les  traits  s'empâtent,  que  l'œil  de  certaines  lettres  devient  plein. 
Mais,  comme  ce  genre  d'altération  est  prévu,  on  peut  l'escompter 
d'avance,  et  toute  personne  qui  voudra  comparer  des  écritures 
reproduites  d'après  ce  procédé,  devra  s'abstenir  de  faire  porter 
son  argumentation  sur  la  différence  des  pleins  avec  les  déliés. 
Le  procédé  n'est  pas  parfait;  mais,  outre  l'avantage  d'être  bon 
marché,  je  ne  crois  pas  qu'il  comporte  facilement  des  retouches: 
c'est  donc  une  garantie  de  sincérité. 

En  somme,  le  tirage  n'altère  en  aucune  façon  la  direction  des 
traits  et  la  forme  des  lettres  :  si  quelqu'un  a  l'habitude  de  bar- 
rer ses  t  en  faisant  aller  la  barre  en  biais,  cela  reste  ainsi  ;  s'il 
les  barre  tout  droit,  c'estla  même  chose.  Le  procédé  ne  comporte 
pas  d'erreur  sur  ce  qui  est  vraiment  important. 

Reprenons  l'assertion  du  témoin  à  qui  je  faisais  allusion.  lia 
dit  :  «  Gela  ressemble  à  des  faux.  »  Je  confesse  qu'il  y  a.  outre 
le  genre  d'altération  que  j'ai  dit,  une  autre  altération  dont  vous 
allez  apprécier  le  peu  d'importance  :  c'est  que  l'original  est 
écrit  sur  deux  pages,  tandis  que  le  fac-similé  l'est  sur  une  seule 
page,  parce  que  c'était  plus  commode  pour  la  publication  ;  mais 
il  n'est  personne  qui  ne  voie  qu'il  y  a  là  une  différence  tout  exté- 
rieure et  sans  portée,  dès  qu'il  s'agit  de  comparer  la  forme  des 
lettres.  Je  ne  vois  donc  pas  bien  ce  qu'on  veut  dire  quand  on 
dit  que  cela  ne  ressemble  pas  aux  originaux. 

Pour  le  dire,  en  passant,  j'ai  eu  avec  M.  Bertillon  une  conver- 
sation sur  bien  des  choses.  AI.  Bertillon,  dont  je  peux  invoquer 
l'opinion,  parce  qu'il  s'agit  d'un  point  de  fait  et  non  d'un  point 
de  raisonnement,  m'a  dit  :  «  Ils  ne  sont  pas  si  mauvais,  ces  fac- 
similés  !  »  M.  Bertillon  entend  la  photographie  et  connaît  ce 
procédé  de  reproduction  ;  par  conséquent,  je  trouve  audacieux 
qu'on  dise,  de  ces  fac  similés,  qu'ils  ressemblent  à  des  faux. 

Le  lendemain  de  la  déposition,  certains  journaux  étaient 
arrivés  à  dire  :  «  C'est  un  faux.  »  C'est  ainsi  que  se  forme  la 
légende.  Il  y  a  d'abord  un  rapport  inexact,  puis  le  mensonge 
s'y  mêle,  et  ainsi  se  fait  la  légende. 

Eh  bien!  il  faut  détruire  la  légende,  absolument. 

Je  dis  donc  qu'en  somme  ces  fac-similés  méritent  confiance. 
Je  ferai  remarquer  à  l'appui  —  et  je  dirai  tout  à  l'heure  quelle 
est  la  valeur  exacte  et  précise  de  l'observation  que  je  fais  — 
que  pour  une  partie  des  fac-similés  publiés,  pour  ceux  des 
lettres  du  condamné  de  l'Ile  du  Diable  ou  pour  les  fac-similés  de 
M.  Esterhazy,  nous  avons  beaucoup  d'éléments  de  comparaison. 
J'ai  vu  comme  tout  le  monde  a  pu  en  voir,  des  originaux,  ou  de 
bonnes  reproductions  sur  papier  photographique,  dont  l'examen 
m'a  prouvé  que  les  fac-similés  faits  par  le  procédé  Gillot,  au 
moins  en  ce  qui  concerne  cette  dernière  série  de  textes  compa- 
ratifs, sont  très  bons. 


—  500  — 

De  là  une  présomption  que  le  fac-similé  du  bordereau  ne  doit 
pas  être  mauvais.  Je  dis  présomption,  monsieur  le  Président, 
parce  qu'il  est  évident  qu'on  peut,  avant  de  faire  le  clichage, 
avoir  truqué  le  fac-similé  du  bordereau,  de  manière  à  lui  donner 
une  ressemblance  avec  une  écriture  quelconque;  mais  cette 
hypothèse  est,  dans  le  cas  présent,  bien  invraisemblable. 

Je  voudrais  bien  que  le  témoin  qui  a  dit  :  «  Ce  fac-similé  res- 
semble à  un  faux  »,  ou  «  ces  fac  similés  ».  —  car  on  a  parlé 
d'une  façon  générale,  sans  précision,  —  «  ressemblent  à  des 
faux  »,  m'expliquât  comment,  quand  ces  fac-similés  ont  été  pu- 
bliés en  1896,  —  on  pouvait  avoir  l'idée  de  faire  (et  j'en  arrive  à 
l'objet  précis  de  ma  déposition)  —  des  fac-similés  représentant 
l'écriture  de  M.  Esterhazy,  que  personne  ne  connaissait  ou,  du 
moins,  à  qui  personne  ne  pensait  à  ce  moment-là,  en  connexion 
avec  l'affaire  que  vous  savez?  Il  y  a  là  une  très  grande  difficulté 
qu'il  faudrait  expliquer. 

Eh  bien!  vous  entrevoyez  mon  opinion.  Retenez  le  fond  :  ces 
fac-similés,  dont  je  reconnais  l'imperfection  —  je  n'aimerais 
pas  à  faire  travailler  mes  élèves  de  l'Ecole  des  Chartes  là-dessus  : 
ce  n'est  pas  assez  net,  il  y  a  trop  d'empâtement  —  je  dis  que 
c'est  récriture.  .  veuillez  considérer,  monsieur  le  Président, 
que  je  dis  l'écriture,  jetais  une  réserve  —  que  c'est  l'écriture 
du  commandant  Esterhazy.  Je  n'ai  là- dessus  aucune  espèce  de 
doute. 

Est-ce  aussi  la  inuia  du  commandant  Esterhazy  *?  Ah  !  ici  il 
y  a  une  distinction  que  je  suis  obligé  de  faire  ;  elle  est  subtile, 
elle  me  parait  subtile,  et  je  crois  bien  qu'elle  l'est  au  fond.  Elle 
parait  résulter  du  rapport  des  experts  du  second  procès  :  je  ne 
suis  pas  renseigné  sur  ce  qu  il  y  a  dans  leur  rapport  :  mon  an- 
cien élève,  M.  Couard,  a  été  d'une  discrétion  absolument 
louable  ;  mais  j'ai  entrevu,  j'ai  lu  dans  un  journal  que  la  théo- 
rie à  laquelle  s'arrêtaient  les  experts  du  second  procès  était  que 
c'était  bien  l'écriture  de  M.  Esterhazy  —  et  cela  me  saute  aux 
yeux,  que  voulez-vous,  tout  le  monde  reconnaît  cela  !  —  mais 
que  ce  n'était  pas  de  sa  main. 

Cela  peut  être,  mais  je  ne  sais  pas  comment  on  peut  arriver  à 
le  prouver. 

J'ai  essayé —  il  faut  toujours  procéder  ainsi  —  j'ai  essayé 
pour  ma  part  deux  ou  trois  hypothèses  pour  expliquer  cette 
dualité  :  d'un  côté  Vécritureet  de  l'autre  lamam.  Aucune  n;est 
admissible.  Je  vous  en  ferai  grâce  :  surtout,  je  crois  qu'Userait 
peu  charitable  de  ma  part  de  les  attribuer  aux  experts  du  second 
procès,  puisque  je  les  trouve  absurdes!  J'espère  que  ces  Mes- 
sieurs en  auront  trouvé  une  qui  m'a  échappé  et  qui  rendra 
compte  de  toutes  les  difficultés. 

Puur  en  revenir  aux  fac-similés,  je  dis  qu'il  y  a  un  moyen 
absolument  certain  de  me  confondre  si  j'ai  tort;  et  il  est  bien 
simple,  ce  moyen  !  je  ne  demande  pas  qu'on  apporte  ici  l'origi- 
nal même  ;  mais  je  demande  qu'on  veuille  bien  nous  communi- 
quer une  photographie  qui  donnera  plus  de   finesse.  Mieux 


—  501  — 

encore,  je  préférerais  les  clichés  en  verre,  les  négatifs,  parce 
que. ..  Oh  !  ce  n'est  pas  que  je  suspecte  le  moins  du  monde  la 
bonne  foi  de  ceux  qui  fourniraient  ces  fac  similés,  mais  enfin  ! 
il  faut  s'entourer  toujours  de  toutes  les  garanties...  Quand  on 
fait  un  tirage  d'une  photographie,  on  a  ton  jours  fait  un  négatif: 
il  vaut  autant  apporter  le  négatif.  Car,  si  vous  examinez  sur  le 
négatif,  vous  verrez  du  côté  de  la  gélatine  s'il  a  été  retouché  ou 
non.  Pour  moi,  le  cliché  de  verre  vaut  l'original  —  sauf  sur  un 
point  :  la  nature  du  papier,  qu'on  ne  peut  pas  reconnaître  sur 
un  cliché  ;  —  on  pourrait  alors  constater  s'il  y  a  dissemblance 
ou  différence  entre  l'original,  représenté  par  la  photographie,  et 
les  fac-similés  qu'on  a  publiés.  Eh  bien  !  je  le  déclare  franche- 
ment, et  je  compléterai  tout  à  l'heure  cette  déclaration  :  si  on 
me  les  fait  voir,  s'il  est  vrai  que  les  fac-similés  au  procédé 
Uillot  publiés  dans  le  Matin  sont  mauvais,  je  le  dirai  franche- 
ment. 

Au  fond,  je  n'ai  pas  d'opinion  arrêtée  sur  le  fond  de  l'affaire 
dans  laquelle  je  viens  témoigner:  j'attends.  Mon  opinion  se 
forme  peu  à  peu.  Si  donc  je  voyais  qu'il  y  a  réellement  une  dif- 
férence, je  dirais  au  témoin  dont  j'ai  discuté  l'assertion  :  Vous 
aviez  raison,  je  suis  collé,  absolument. 

Mais  si  le  témoin  qui  dit  :  «Ces  fac  similés  qu'on  a  publiés 
ressemblent  à  des  faux  »,  refuse  d'apporter  la  preuve  que  je 
demande,  alors  je  dirai  que  j'ai  raison,  qu'on  n'a  rien  prouvé 
contre  moi. 

Maintenant,  je  voulais  ajouter  quelques  mots  pour  bien  indi- 
quer... 

M.  le  Président.  —  Il  ne  faut  pas  lire. 

M.  PaulMeyer.  —  Je  ne  lis  jamais,  monsieur  le  Président. 
Seulement,  je  suis  professeur,  et  comme  je  suis  très  peu  pourvu 
de  mémoire,  je  suis  toujours  obligé  de  noter,  par  un  mot  ou 
deux,  les  idées  que  je  veux  exprimer. 

Eh  bien  !  je  veux  vous  indiquer  en  quelques  mots  l'esprit  que 
j'apporte  ici  :  je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  arrivent  ici  avec  leur 
siège  fait,  comme  l'abbé  de  Vertot,  à  qui  on  disait  :  «  Eh  bien  ! 
voici  des  documents  sur  le  siège  de  Rhodes.  »  —  Et  il  répon- 
dait: «  Trop  tard,  mon  siège  est  fait.  »  Je  ne  suis  pas  dans  ces 
idées-là  :  je  suis  disposé  à  former  mon  opinion  d'après  les  faits. 
De  plus,  ce  qui  m'intéresse  le  plus  ici,  ce  sont  les  questions  de 
procédés  employés  pour  arriver  à  la  vérité,  les  questions  de 
méthode.  Je  vois  là  une  matière  à  recherches  scientifiques, 
recherches  qui,  dans  cette  affaire,  ne  me  paraissent  pas  avoir  été 
conduites  avec  l'esprit  suffisamment  dégagé  de  préoccupations. 

Il  y  a  vraiment  trop  de  personnes  qui  ont  leur  siège  fait,  et  à 
mesure  que  nous  avançons  et  que  je  puis  lire  les  dépositions 
qui  ont  précédé  la  mienne,  j'éprouve  souvent  un  sentiment  de 
tristesse,  en  voyant  combien  on  s'entête  dans  des  opinions  qui 
souvent  portent  sur  des  questions  secondaires,  questions  qui 
peuvent  être  résolues  sans  grande  importance  dans  un  sens  ou 


-  502  — 

dans  un  autre  ;  on  s'y  entête  parce  qu'une  fois  on  s'y  est  arrêté  : 
ce  n'est  pas  l'esprit  scientitique. 

.l 'étudie  ces  questions  d'écriture  absolument  comme  j'étudie- 
rais une  page  d'un  texte  difficile,  me  souciant  très  peu  au  fond 
de  savoir  si  cette  page  que  j'ai  tenu  à  comprendre  soutient  une 
doctrine  ou  une  autre,  mais  voulant  par-dessus  tout  savoir  ce 
que  cette  page  veut  dire. 

Et  je  dois  dire,  puisque  j'ai  parlé  de  l'écriture  du  bordereau, 
que  véritablement  j'ai  été  affligé  et  attristé  lorsque  j'ai  lu  la 
déposition  d'un  expert,  qui  a  été  reproduite  par  la  sténographie, 
et  qui  ne  m'a  pas  étonné  ;  car  j'avais  causé  auparavant  avec  cet 
expert,  qui  est  un  homme  bien  remarquable  à  certains  égards 
et  qui  a  fait,  qui  a  créé  une  chose  vraiment  magnifique  :  l'an- 
thropométrie. 

Eh  bien '.cette  conversation  m'avait  d'abord  intéressé;  on 
trouve  toujours  à  apprendre;  —  ensuite,  par  moments,  elle  m'a 
amusé  ;  enlin  j'en  suis  sorti  navré,  Messieurs,  navré  !  en  pen- 
sant qu'il  était  possible  de  confier  une  expertise  si  grave,  si 
pleine  de  responsabilité,  d'une  responsabilité  effrayante,  à  un 
homme  dont  les  procédés  d'investigation  échappent  à  toute 
contradiction,  à  toute  critique,  parce  que  ces  procédés  sont  en 
dehors  de  toute  méthode  et  de  tout  bon  sens. 

M.  le  Président.  —  Avez-vous  une  autre  question,  maître 
Labori  :' 

Mc  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  est-ce  que  M.  Paul 
Meyer  nous  a  fait  connaître  ses  conclusions  d'une  manière 
complète  en  ce  qui  concerne  M.  le  commandant  Esterhazy  ? 

M.  Paul  Meyer.  —  J'ai  dit  que  le  fac-similé  du  bordereau 
reproduisait  absolument  son  écriture,  que  je  ne  voyais  pas  de 
raison  pour  faire  une  distinction  entre  Yécrîture  et  la  main. 
Cependant,  je  fais  cette  réserve  prudente  et  parfaitement  scien- 
tifique, parce  que  je  ne  sais  pas  ce  qu'il  y  a  dans  le  rapport  où 
on  explique  que  cette  écriture  n'a  pas  été  tracée  par  le  comman- 
dant Esterhazy.  Je  ne  crois  pas  que,  même  avec  une  hypothèse 
compliquée,  on  puisse  arriver  à  le  démontrer;  mais,  enfin!  je 
ne  puis  pas  discuter  ce  que  je  ne  connais  pas  :  je  ne  parle 
jamais  que  des  choses  que  je  sais. 

M0  Labori.  —  Eh  bien  !  monsieur  le  Président,  il  serait  peut- 
être  utile  d'entendre  ici  M.  Couard,  M.  Belhomme  et  M.  Vari- 
nard  ? 

M.  P.  Meyer.  —  Ils  ne  diront  rien. 

M.  le  Président.  —  Ils  ont  déclaré:  «  Nous  avons  statué 
dans  un  rapport;  nous  sommes  liés  par  le  secret  profes- 
sionnel. » 

Me  Labori.  —  Mais,  monsieur  le  Président,  je  vous  en  prie... 

M.  le  Président.  —  Non,  non  !  Ils  ont  eu  raison. 

Me  Labori.  —  Nous  avons  une  question  à  poser  à  M.  Paul 
Meyer.  M.  Couard  a  déclaré  hier  qu'à  l'Ecole  des  Chartes  on  ne 
connaissait  rien  en  fait  d'écritures. . . 

M.  P.  Meyer.  —  Mon  Dieu  !  la  question... 


MH  LaboeuL  —  ...  Je  serais  heureux  que  M.  Meyer  nous  dise 
ce  qu'il  pense  des  procédés  de  l'Ecole  des  Chartes  pour  ce  qui 
concerne  les  écriture-. 

M.  P.  Meyer.  —  Ce  n'est  pas  gentil  de  la  part  de  Couard 
d'avoir  dit  nela  ! 

Mon  Dieu  !  il  peut  bien  avoir  raison.  Vous  comprenez  qu'il 
ne  m'appartient  pas  à  moi,  qui  suis  professeur  dans  cet  éta- 
blissement depuis  1869  et  qui  le  dirige  depuis  188*2,  de  vanter 
ce  que  nous  taisons.  M.  Couard  a  peut-être  ses  raisons  pour 
parler  comme  il  a  fait. 

Seulement,  je  dis  que  la  question  de  l'identité  de  récriture  du 
bordereau  et  de  celle  de  M.  Esterhazy  se  présente  dans  des  con- 
ditions d'une  telle  simplicité,  d'une  telle  évidence,  qu'il  suffit 
d'avoir  l'habitude  de  l'observation,  l'habitude  de  la  critique 
pour  arriver  à  la  conclusion  que  j'ai  formulée,  sauf  réserve. 

M.  le  Président,  à  M*  Labori.  —  Encore  une  question? 

Me  Labori.  —  Oui,  monsieur  le  Président,  je  suis  obligé  de 
m'excuser  d'en  poser,  mais  je  les  pose  tout  de  même. 

M.Paul  Meyer  nous  a  bien  dit,  si  j'ai  compris,  que  toutes 
les  hypothèses  auxquelles  il  s'était  livré  pour  arriver  à  com- 
prendre que,  tout  en  étant  de  Yécritwre  >l'E$(erliazy>  le  borde- 
reau ne  tut  pas  de  sa  main,  lui  avaient  paru  impossibles?  Ai-je 
bien  compris? 

M.  P.  Meyer.  —  Parfaitement. 

Me  Labori.  —  Alors,  il  n'en  voit  aucune  qui  puisse  être  une 
certitude  et  qui  puisse  expliquer  cette  contradiction  ? 

M.  P.  Meyer.  —  Je  n'en  vois  aucune;  mais  les  experts  du 
second  procès  ont  peut-être  trouvé  quelque  chose  qui  m'a 
échappé. 


INCIDENT 

Refus  par  M.  le  Président  de  poser  une  question  aux  experts 
MM.  Couard,  Belhomme  et  Varinard. 

Me  Labori.  —  Je  vous  demande  pardon,  monsieur  le  Pré- 
sident, d'intervenir,  mais  il  serait  intéressant  d'entendre 
MM.  Couard,  Belhomme  et  Varinard. 

M.  le  Président.  —  Non,  non;  j'ai  dit... 

Me  Labori.  —  Mais  j'ai  une  question  à  poser. 

M.  le  Préstdext.  —  Vous  ne  la  poserez  pas. 

Me  Labori.  —  J'insiste,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Je  vous  dis  que  vous  ne  la  poserez  pas. 

Me  Labori.  —  Oh  î  monsieur  le  Président  !  il  est  intéressant.. 

M.  le  Président.  —  C'est  inutile  de  crier  si  fort. 

M"  Labori.*  —  Je  crie  parce  que  j'ai  besoin  de  me  faire 
entendre. 

M.  le  Président.  —  La  question  ne  sera  pas  posée. 


—  504  — 

Me  Labori.  —  Permettez,  vous  dites  cela  ;  mais  je  dis  que  je 
veux  la  poser. 

M.  le  Président.  —  Eh  bien!  je  dis  que  non,  et  c'est  une 
affaire  entendue!  Le  Président  doit  écarter  du  débat  tout  ce 
qui  peut  allonger  les  débais  sans  aucune  utilité;  c'est  mon 
droit  de  le  faire. 

Me  Labori.  —  Vous  ne  connaissez  pas  la  question:  vous  ne 
savez  pas  quelle  est  la  question? 

M.  le  Président.  — Je  sais  parfaitement  ce  que  vous  allez 
demander. 

Me  Labori.  —  Eh  bien!  je  dépose  des  conclusions  pour  avoir 
un  arrêt  de  la  Cour  sur  ce  point. 

M.  le  Président.  —  Toutes  les  conclusions  que  vous  voudrez. 

Me  Labori.  —  Si  vous  croyez  que  cela  va  raccourcir  les  dé- 
bats, vous  vous  trompez. 

M.  le  Président.  —  Eh  bien!  nous  statuerons  sur  les  conclu- 
sions pendant  la  suspension  d'audience. 

(A  l  huissier  audiencier.)  Un  autre  témoin. 

(M.  Auguste  Molinier  se  présente  à  la  barre  et  prête 
serment.) 

M.  le  Président,  au  greffier.  —  Le  témoin  est-il  cité  régu- 
lièrement. 

M.  le  greffier.  —  Oui,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  —  Quelle  est  la  question,  maître  Labori? 

Me  Labori.  —  Je  vous  demande  pardon,  je  rédige  des  conclu- 
sions, et  je  considère  qu'il  est  absolument  indispensable  que  la 
déposition  de  M.  Paul  Meyer  et  les  incidents  qu'elle  comporte 
comme  discussion  soient  finis  avant  la  déposition  du  nouveau 
témoin. 

Je  n'ai  besoin  que  de  deux  minutes;  je  demande  respectueu- 
sement que  vous  me  les  accordiez  et  j'interrogerai  ensuite  le 
témoin. 

M.  le  Président.  —  Mais  le  témoin  vient  de  prêter  serment  ; 
ii  faut  absolument  qu'on  l'interroge  maintenant. 

Me  Clemenceau.  —  C'est  une  question  de  deux  minutes. 

M.  le  Président.  —  Mais  posez  votre  question  dès  mainte- 
nant; c'est  inutile  de  perdre  notre  temps. 

Me  Labori.  —  Je  crois  que  l'audition  de  MM.  Couard. 
IJelhomme  et  Yarinard  est  indispensable  à  la  manifestation  de 
la  vérité  et  je  tiens  à  ce  que  le  refus  de  l'ordonner  soit  constaté 
avant  que  le  témoin  dépose  :  je  considère  cela  comme  indis- 
pensable au  point  de  vue  de  la  défense. 

(M.  le  Président  feuillette  le  Code  (V instruction  crimi- 
nelle.) 

M.  le  Président,  à  M.  A.  Molinier.  —  Monsieur,  voulez- 
vous  vous  retirer,  s'il  vous  plaît. 

(A  V huissier  audiencier .)  Voulez-  vous  faire  retirer  le  témoin, 
s'il  vous  plaît. 

(Me  Labori  rédige  ses  conclusions.) 


—  505  — 

Me  Labort.  —  Monsieur  le  Président,  je  suis  aux  ordres  de  la 
Cour.  (M*  Labori  se  dispose  à  lire  des  conclusions.) 
M.  le  Président.  —  Oh  !  vous  voulez  lire. 

M*  Labori  fait  un  {/este  affirmatif  et  donne  lecture  des 
conclusions  suivantes  : 


l'oiiclusions 


Plaise  à  la  Cour 


Attendu  que  M.  le  Président  a  refusé,  malgré  la  demande  du 
défenseur  de  M.  Emile  Zola,  défaire  appeler  les  témoins  Couard,  Bel- 
homme  et  Varinard,  et  a  déclaré  qu'il  refusait  de  leur  poser  une 
question  avant  que  celle-ci  ait  été  formulée  et  alors  que  le  défenseur 
la  considérait  comme  nécessaire  à  la  défense; 

Attendu  qu'il  s'agit,  pour  les  concluants,  d'interroger  lesdits 
témoins  sur  des  interviews  auxquelles  ils  se  seraient  prêtés  dans  la 
presse  ;  qu'il  ne  saurait  donc  être  question  de  secret  professionnel  ni 
de  huis  clos  ; 

Par  ces  motifs, 

Donner  acte  de  ce  que  M.  le  Président  a  déclaré  qu'il  refusait  de 
poser  une  question  à  MM.  Couard,  Belhomme  et  Varinard,  alors  que 
ladite  question  n'avait  pas  même  été  formulée  ; 

Ordonner  que  lesdits  témoins  seront  entendus  sur  la  question  de 
savoir  si  ces  interviews  sont  exactes  et  de  leur  fait. 

M.  le  Président.  —  La  Cour  se  retire  pour  délibérer. 

(La  Cour  rentre  au  bout  de  quelques  instants,  pendant  les- 
quels V audience  a  été  suspendue.) 

M.  le  Président,  à  VAcocat  général.  —  Monsieur  l'Avocat 
général,  vous  n'avez  rien  à  dire  sur  les  conclusions  qui  ont  été 
prises  ? 

{M.  VArocat  général  fait  un  signe  négatif). 
M.  le  Président  lit  V arrêt  suivant  • 


Arrêt 

La  Cour, 

Considérant  qu'aux  termes  de  l'article  270  du  Code  d'instruction 
criminelle,  le  Président  devra  rejeter  tout  ce  qui  tendrait  à  prolonger 
les  débats  sans  donner  lieu  d'espérer  plus  de  certitude  dans  les  résul- 
tats ; 

Considérant  que  les  témoins  Couard,  Varinard  et  Belhomme,  qui 
avaient  refusé  de  déposer,  ont  été  autorisés  par  l'arrêt  en  date  de  ce 
jour  à  se  retrancher  derrière  le  secret  professionnel  ; 

Considérant  que  la  confrontation  sollicitée  par  la  défense  et  la 
question,  telle  qu'elle  est  indiquée  par  les  conclusions,  ne  serviraient 


—  .loi;  — 

qu'à  prolonger  les  débats  sans  donner  lieu  d'espêmei  plus  de  comtude- 
dans  les  résultats  ; 

Par  ces  motifs, 

Dit  que  le  Président  a  refusé  avec  raison  la  confrontation,  et  de 
poser  la  question  sollicitée  par  la  défense,  et  dit  qu'il  sera  passé  outre 
au  débats. 

M.  le  Président.  —  Voilà  l'arrêt  de  principe  posé.  Chaque 
fois  que  vous  insisterez,  le  même  arrêt  sera  rendu  :  ainsi, 
que  ce  soit  une  affaire  entendue. 

Me  Labori.  —  Eh  bien!  monsieur  le  Président,  c'est  un  arrêt 
de  règlement,  alors  ? 

M.  le  Président. —  C'est  un  arre/  de  règlement,. 

M*  Labori.  —  Il  n"y  en  avait  que  sous  l'ancien  régime.  Voilà 
qu'on  Ta  inauguré  à  la  barre  de  la  Cour  d'assises  ^  je  ne  puis 
que  le  saluer  avec  respect. 

M.  le  Président.  —  C'est  la  loi  ;  c'est  l'article  270  du  Code 
d'instruction  criminelle. 

Me  Labori.  —  C'est  la  première  fois  qu'une  Cour  de  justice 
déclare  qu'un  arrêt  rendu  constitue  un  arrêt  de  règlement  et 
que  tous  les  incidents  qui  se  produiront  seront  réglés  dans  les 
mêmes  conditions  et  terminés  par  le  même  arrêt  !  C'est  la  pre- 
mière fois,  et  je  ne  puis,  tout  en  m'inclinant  devant  vos  paroles,, 
que  protester  ! 

M.  le  Président.  —  Protestez  tant  que  vous  voudrez,  mais  ce 
sera  rendu  dans  les  mêmes  conditions  chaque  fois. 

Me  Clemenceau.  —  On  vient  de  nous  communiquer  la  copie 
des  interrogatoires  de  Mme  de  Boulancy  par  M.  Bertulus.  Vou- 
lez-vous, monsieur  le  Président,  me  donner  la  parole  pour  faire 
la  lecture  de  ces  interrogatoires  et  déposer  des  conclusions 
additionnelles  ? 

M.  le  Président.  —  Laissez  entendre  le  témoin. 

Me  Clemenceau.  —  J'attendrai  l'audition  du  premier  témoin 
donc,  s'il  y  a  une  question  de  droit,  parce  qu  il  a  prêté  serment. 

M.  le  Président.  —  Il  n'y  apasde  questions  de  droit;  mais, 
puisque  le  témoin  à  prêté  serment,  nous  allons  l'entendre. 


DÉPOSITION    DE    M.    AUGUSTE    MOLINIER 

Professeur  à  V Ecole  des  (lia ries. 

{M.  Auguste  Mùîïmer  prête  serment  à  nouveau.) 

M.  le  Président.  —  Quelle  est  la  question,  maître  Labori  ? 

IIe Labori.  — Monsieur  le  Président,  M.  Molinier  voudrait- 
il  nous  faire  part  des  conclusions  de  son  examen  relatif  au  bor- 
dereau de  l'affaire  Esterhazy,  et  voudrait-il  également  nous 
faire  connaître  quelles  sont  les  conclusions  qui  se  dégagent 


—  507  — 

pour  lui  de  la  comparaison  <{u'il  en  a  faite  avec  des  lettres  et 
écritures  du  commandant  Esterhazy  ? 
M.  A.  Molinier.  —  Messieurs  les  jurés,  il  y  a  déjà  vingt-cinq 

ans  que  je  vis  au  milieu  des  manuscrits  :  il  m'est  passé  entre 
les  mains  des  milliers  de  chartes,  pièces  de  toute  époque. 
depuis  les  temps  les  plus  anciens  jusqu'à  nos  jours. 

A  la  suite  de  cette  étude  très  prolongée,  qui  a  porté  sur  des 
milliers  de  manuscrits,  je  le  répète,  j'ai  fini  par  contracter  une 
méthode  toute  particulière  d'observation  :  j'ai  pour  ainsi  dire 
contracté  un  tact  spécial,  si  bien  que,  à  des  signes  presque  im- 
perceptibles pour  d'autres,  j'arrive  à  reconnaître  L'identité  des 
écritures  ou  à  dater  exactement  des  manuscrits. 

J'ai  appliqué  cette  méthode  personnelle,  méthode  que  je  qua- 
lifie d'absolument  scientifique,  à  l'examen  du  bordereau  en 
question  et  à  l'examen  des  pièces  de  comparaison. 

De  ce  bordereau,  j'ai  eu,  comme  tout  le  monde,  entre  les 
mains  un  fac-similé.  Sur  ce  fac-similé,  les  opinions  les  plus 
diverses  ont  été  exprimées  devant  vous  ;  mais,  étant  donné  que 
ce  bordereau  a  été  publié  pour  prouver  la  culpabilité  d'une  per- 
sonne que  je  ne  nommerai  pas  ici,  je  crois  que  le  fac-similé  doit 
être  exact. 

Alors,  me  méfiant  des  reproductions  d'écriture,  puisque  je 
n'ai  pu  comparer  ces  reproductions  avec  des  originaux,  je  me 
suis  attaché  à  relever,  dans  ce  bordereau  que  j'avais  en  fac-si- 
milé, uniquement  ce  que  j'appelle  les  signes  physiologiques  de 
l'écriture,  c'est-à-dire  non  point  l'épaisseur  des  lettres,  qui  peut 
être  altérée,  renforcée  par  un  fac-similé,  si  bien  fait  qu'il  soit, 
mais  je  me  suis  attaché  aux  liaisons  des  lettres,  à  l'aspect  géné- 
ral de  l'écriture,  si  elle  est  courante  ou  non  courante. 

Je  me  suis  attaché  également  à  la  place,  je  vous  demande 
pardon  de  ces  détails,"  de  ces  aperçus—  des  points  sur  les /. 
Khbien  !  voici  quelques-un j  des  signes  que  j'ai  relevés.  Je  les 
indique  par  ordre  d'importance,  à  mon  sens.  Tout  d'abord, 
dans  cette  écriture,  nous  trouvons  une  main  extrêmement  cou- 
rante, aucune  hésitation  à  mon  sens  :  en  second  lieu,  les  points 
sur  les  i  sont  généralement  liés  à  la  lettre  suivante  ;  en  troi- 
sième lieu,  signe  à  mon  sens  tout  à  fait  particulier,  certaines 
majuscules  comme  les  A,  reçoivent  un  accent. 

Enfin,  j'ai  également  étudié  la  forme  des  majuscules,  et  je 
recommande  à  votre  attention  la  forme  de  la  majuscule  du  mol 
Madagascar  qui  se  trouve  dans  l'intérieur  du  bordereau. 

Pour  terminer,  voici  une  preuve  qui.  à  mon  sens,  est  la  plus 
forte  et  la  plus  remarquable  de  toutes  ;  les  doubles  s,  quand 
elles  se  présentent  dans  l'intérieur  des  mots,  se  présentent 
dans  la  forme  suivante,  un  .s  bas,  puis  un  .s  allongé;  c'est-là 
une  forme  absolument  physiologique. 

Et,  si  quelques-uns  d'entre  vous  ont  l'habitude  d'écrire  ainsi 
les  doubles  s,  si,  par  exemple,  l'un  de  vous  a  l'habitude  de 
mettre  Y  s  long  avant  Y  s  bas,  s'il  voulait  renverser  l'ordre 
des  deux  formes  de  cette  lettre,  il  s'apercevrait  qu'il  aurait  une 


~  oOS    -  ■ 

hésitation  :  or,  cette  hésitation  n'existe  pas  dans  le  bordereau. 

En  un  mot,  pour  conclure,  en  mon  âme  et  conscience,  après 
avoir  étudié,  non  seulement  le  bordereau,  mais  tout  ce  que  j'ai 
pu  me  procurer  de  fac-similés  d'écritures  du  commandant 
Esterhazy  ;  après  avoir  notamment  examiné  les  formes  de 
l'écriture  des  lettres  et  l'écriture  du  bordereau,  je  crois  pouvoir 
affirmer,  en  mon  Ame  et  conscience,  que  dans  ces  lettres  j'ai 
retrouvé  toutes  les  formes  principales  physiologiques  que 
j'avais  retrouvées  dans  le  bordereau,  dans  l'écriture  du  com- 
mandant Esterhazy. 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  eu  que  des  fac-similés,  aussi 
bien  de  l'écriture  du  commandant  Esterhazy  que  du  borde- 
reau ? 

M.  A.  Molinier.  —  Bien  entendu. 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  eu  aucun  original? 

M.  A.  Molinier.  —  Je  n'ai  pas  eu  d'originaux  ;  je  n'ai  pas  vu 
l'écriture  du  commandant  Esterhazy. 

M.  le  Président.  —  A  la  requête  de  qui  avez-vous  fait  cet 
examen  ? 

M.  Molinier.  —  Personnellement,  car  cette  affaire  m'inté- 
resse, comme  tous  les  Français. 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  avez-vous  des  questions 
à  poser  ? 

Me  Labori.  — Je  voudrais,  monsieur  le  Président...  d'ailleurs 
MM.  les  jurés  entendront  tout  à  l'heure  les  experts  qui  ont 
vu  les  originaux;  au  besoin  je  soumettrais  immédiatement 
ces  originaux  à  M.  Molinier  si  c'était  nécessaire  —  je  voudrais 
prier  M.  Molinier  de  vouloir  bien  continuer  à  suivre  les  débats, 
et  si  des  contestations  se  présentaient,  nous  soumettrions  les 
originaux. 

En  ce  qui  me  concerne,  je  ne  crois  pas  devoir  sortir  les  origi- 
naux qui  sont  dans  mes  dossiers  sans  qu'ils  soient  tout  d'abord 
reconnus  par  M.  Esterhazy  lui-même. 

Eh  bien  !  je  demande" à  M.  le  Président  de  vouloir  bien 
demander  au  témoin  si  les  fac-similés  dont  il  s'est  servi  n'étaient 
pas  très  suffisants  pour  établir  ses  conclusions? 

M.  A.  Moltnier.  —  Je  parlerai  tout  d'abord  des  fac-similés  des 
lettres  du  commandant  Esterhazy  :  ces  fac-similés  sont  zinco- 
graphiés:  ils  viennent  d'une  photographie  par  conséquent.  Or, 
bien  qu'on  ait  dit  le  contraire  dans  la  journée,  une  photographie 
peut  trahir  et  ne  pas  donner  exactement  la  forme.  Je  démon- 
trerai que  j'ai  laissé  de  côté  tous  les  signes  de  l'écriture  qui 
peuvent  être  altérés  d'une  façon  quelconque.  Mais  j'affirme  que 
ces  signes,  notamment  les  doubles  s,  subsistent  à  travers  vingt 
fac-similés  faits  les  uns  sur  les  autres. 

Je  dirai  ensuite  qu'à  l'époque  où  je  faisais  mes  études  à 
l'Ecole  des  Chartes,  c'est-à-dire  en  1869,  j'ai  eu,  pour  étudier 
le  Moyen-Age,  des  fac-similés  beaucoup  plus  importants  et  qui 
étaient  dessinés  à  la  plume  par  des  artistes  très  inférieurs  ; 


-  509  — 

eh  bien  !  c'est  après  un  an  de  cette  étude  que  j'ai  pu  arriver  à 
distinguera  première  vue  l'âge  d'une  pièce,  d'un  manuscrit. 
M.  le  Président.  —  Vous  pouvez  vous  asseoir. 


LECTURE    DES    PROCÈS-VERBAUX 

des  interrogatoires  de  M"1    de  Boulancy  et  de  M11'1  de  Com 
minges  par  M.  Bertulus,  juge  d  instruction. 

Me  Clemenceau.  —  Monsieur  le  Président,  vous  aviez  bien 
voulu  me  dire  que  vous  me  donneriez  la  parole  après  l'audition 
de  ce  témoin. 

M.  le  Président.  —  Il  y  a  encore  des  experts. 

Me  Labori.  —  Il  y  en  a  encore  quinze  ou  seize. 

Me  Clemenceau.  —  Je  suis  aux  ordres  de  la  Cour  en  ce  qui 
concerne  le  moment  où  je  ferai  cette  lecture,  mais,  aux  termes 
des  conclusions  que  je  vais  avoir  l'honneur  de  déposer  entre 
les  mains  de  la  Cour. .. 

M.  le  Président.  —  Mais,  puisqu'il  s'agit  d'un  autre  ordre 
d'idées... 

M°  Labori.  —  Je  crois  que  les  experts  vont  tenir  toute  l'au- 
dience; je  crois  même  qu'ils  ne  termineront  pas  aujourd'hui. 
Tout,  à  l'heure,  certains  témoins  vont  faire  des  démonstrations 
tout  à  fait  complètes  de  leur  système  scientifique  devant  MM.  les 
jurés.  Or,  je  crois  que  Me  Clemenceau  conclura  devant  la 
Cour  à  un  complément  d'information  relativement  à  l'incident 
de  Boulancy.  Je  crois  qu'il  serait  intéressant  que  la  question 
puisse  être  réglée  par  un  arrêt  de  la  Cour,  afin  que  si  une  nou- 
velle démarche  de  M.  Bertulus  était  nécessaire,  elle  puisse  être 
faite  soit  aujourd'hui  même,  soit  dans  la  matinée  de  demain. 

M.  Clemenceau. —  Messieurs  delà  Cour,  vous  vous  souvenez 
et  MM.  les  jurés  se  souviennent  dans  quelles  conditions,  après 
conclusions  prises  par  nous,  M.  Bertulus  a  été  nommé  parla 
Cour  pour  interroger  M,ne  de  Boulancy.  Vous  vous  souvenez 
tous  de  la  succession  des  épisodes  concernant  cette  dame.  Elle 
a  d'abord  fait  présenter  un  certificat  de  médecin,  il  y  a  eu 
ensuite  nomination  d'un  expert,  M.  le  docteur  Socquet,  qui  a 
fait  son  rapport  ;  nous  avons  enfin  demandé  la  nomination  de 
trois  médecins  experts,  nomination  que  la  Cour  nous  a  refusée. 
En  désespoir  de  cause,  nous  avons  demandé  que  Mme  de  Bou- 
lancy fût  interrogée,  et  voilà  le  résultat  de  cet  interrogatoire, 
auquel  M.  Bertulus  a  procédé  : 

L'an  1898,  le  12  février,  nous  Bertulus,  juge  d'instruction  au  Tri- 
bunal de  première  instance. . .  etc. 

Nous  avons  donné  lecture  à  cette  dernière  de  l'arrêt  susvisé  et,  par 
suite  des  huit  questions    que   nous   avions  le   devoir  de  lui  pose 
M"ie    de    Boulancy ,    après    avoir   donné     ses    nom    et    prénom 


—  510 

son  âge,  prêté  serment  de  dire  toute  la  vérité,  rien  que  la  vérijé, 
et  déclaré  qu'elle  n'était  ni  parente,  ni  alliée,  ni  serviteur  de 
l'inculpé,  que  celui-ci  n'était  pas  à  son  service,  a  fait  sa  déposition 
ainsi  qu'il  suit  : 

Veuve  de  Boulancy  (Eugénie-Marie-Gabrielle  Cartiet),  cinquante- 
deux  ans,  sans  profession,  51,  avenue  de  Xeuilly  (Seine). 

1°  Demande.  —  Avez-vous,  entre  les  mains  ou  déposées  chez  des 
tiers  des  lettres  du  commandant  Esterhazy  ? 

Réponse.  —  Oui,  monsieur,  ces  lettres  sont  en  lieu  sûr,  je  les 
réserve  pour  ma  défense,  le  cas  échéant. 

■><>  Demande.  —  Avez-vous  reçu  récemment  deux  télégrammes  du 
commandant  Esterhazy  ? 

Réponse.  —  Oui,  monsieur';  ces  télégrammes  sont,  comme  les 
lettres,  en  lieu  sûr. 

3°  Demande.  —  Ces  télégrammes  ne  contiendraient-ils  pas,  sous 
forme  de  menace,  la  demande  de  restitution  des  lettres  qui  sont,  ou 
ont  été  récemment  entre  les  mains  de  l'un  de  vos  conseils  ? 

Réponse.  —  Ces  télégrammes  ne  contiennent  aucune  menace  ;  ils 
sont  rédigés  dans  la  forme  la  plus  polie  et  aussi  la  plus  '.u-essante, 
dans  le  Lut  d'obtenir  de  moi  la  restitution  des  lettres  qu'Èsterhazy 
m'a  écrites  de  1881  à  1884,  et  que  j'ai  mises  en  lieu  sûr. 

'iu  Demande.  —  Ces  lettres  contiennent-elles  des  invectives  ou  des 
outrages  à  l'armée  ou  à  la  France  ? 

Réponse.  —  Ces  lettres  sont  peut-être  aussi  compromettantes  que 
celle  dite  du  uhlan.  Elles  contiennent  à  rencontre  de  l'armée  et 
de  la  France  des  joropos  d'une  certaine  gravité. 

•>  Demande.  — Consentez-vous  à  les  faire  remettre  à  M.  le  Prési- 
dent des  assises  par  les  tiers  qui  les  détiennent  ? 

Réponse.  —  Non,  j'ai  déjà  été  accusée  de  faux  en  ce  qui  touche  la 
lettre  dite  du  u],ian,  je  tiens  à  rester  armée  pour  bien  prouver  que 
je  ne  suis  pas  une  faussaire. 

6°  Demande.  —  Le  commandant  Esterhazy  n'est-il  pas  venu  chez 
vous,  madame,  boulevard  des  Batignolles,  et  ne  vous  a-t-il  pas  fait 
passer  parla  porte  entre-bàillée  une  carte  de  visite  avec  quelques 
lignes  écrites  au  crayon  ? 

Réponse.  —  Le  commandant  Esterhazy  ne  m'a  jamais  fait  passer 
sa  carte  de  visite  avec  quelques  lignes"  écrites  au  crayon.  Il  s'est 
présenté  quatre  ou  cinq  fois  à  mon  domicile.  Je  n'ai  jamais  consenti 
à  le  faire  entrer  dans  mon  appartement. 

Trois  ou  quatre  fois,  voyant  qu'il  ne  voulait  pas  quitter  le  palier, 
ou  tout  au  moins  qu'il  insistait  par  trop  auprès  de  ma  domestique, 
je  me  suis  dérangée,  je  suis  venue  à  la  porte  entre-bàillée  et  mainte- 
nue par  la  chaîne  de  sûreté,  pour  le  prier  de  se  retirer,  lui  faisant 
remarquer  qu'il  se  compromettait. 

Chaque  fois,  c'était  pour  me  demander  de  lui  rendre  les  lettres  et 
aussi  les  petits  bleus  ou  cartes-télégrammes  dont  je  viens  de  vous 
parler  plus  haut  î  Je  lui  ai  toujours  répondu  que  je  lui  promettais 
de  ne  pas  les  publier,  mais  que  j'étais  obligée  de  les  garder  pour  ma 
défense.  Je  \m  ai  affirmé  que  si  la  lettre  du  uhlan  et  les  trois  ou 
quatre  autres  ont  été  publiées  parles  journaux,  ce  n"a  été  que  contre 
ma  volonté  et  grâce  à  ma  trop  grande  confiance  dans  la  parole  d'une 
personne  que  je  croyais  être  ami  dévoué. 

Le  commandant  Esterhazy,  répondant  à  mon  refus,  ne  m'a  jamais 
dit  qu'il  se  tuerait. 

7°  La  réponse  de  Min«  de  Boulancy  à  la  question   n«6  rendant  la 


—  5M  — 

question  n»  7  sans  objet,  cette  dernière  question  reste  sans  réponse. 

8°  La  première  partie  de  la  question  n°  8  reste  également  sans 
réponse  pour  la  même  raison  exposée  au  sujet  de  la  question  n°  7. 

Demande  (deuxième  partie  de  lu  question  n°  8).  —  Le  commandant 
Esterhazy  n'a-t-il  pas  réitéré  ses  demandes  de  vive  voix,  et  ne  s'est-il 
pas  retiré  qu'en  entendant  un  locataire  d'un  étage  supérieur? 

Réponse. — Je  l'ai  déjà  dit,  le  commandant  Esterhazy  est  venu 
plusieurs  fois  chez  moi  pour  obtenir  la  restitution  des  lettres  et  des 
petits  bleus,  mais  il  n'a  jamais  pénétré  dans  mon  appartement. 

C'est  samedi  dernier,  alors  que  j'étais  venue  réinstaller  à  Xeuilly. 
que  le  commandant  Esterhazy  a  été  vu  22.  boulevard  des  Batignol- 
les,  dans  mon  escalier,  par  un  locataire  d'un  étage  supérieur  au 
mien.  Je  ne  sais  pas  quelle  a  été  l'attitude  du  commandant  Esterhazy 
quand  il  a  entendu  venir  ce  locataire  ;  cet  incident  m'a  été  rapporté. 

Il  y  avait  déjà  trois  jours   que  j'étais  installée  à  Xeuilly. 

Me  Clemenceau.  —  Cette  copie  nous  a  été  notifiée  par  le 
Parquet. 

Vous  connaissez  maintenant,  messieurs  les  jurés,  l'interro- 
gatoire de  Mme  de  Boulancy  auquel  a  procédé  M.  Bertulus. 
Voici  maintenant  les  conclusions  que  j'ai  Thonneur  de  prendre 
et  qui  tendent  à  un  nouvel  interrogatoire 

M.  le  Président.  —  Il  serait  peut-être  bon  de  lire  auparavant 
l'interrogatoire  de  Mlle  de  Gomminges  pour  que  MM.  les  jurés 
connaissent  également  le  résultat  cîe  cet  interrogatoire. 

Me  Labori.  —  Très  volontiers,  monsieur  le  Président.  Voici, 
messieurs  les  jurés,  l'interrogatoire  de  Mlle  de  Gomminges 
auquel  il  a  été  procédé  par  M.  Bertulus  : 

Demande.  —  Savez-vous  qu'on  ait  employé  votre  nom  pour  écrire 
à  M.  le  lieutenant  colonel  Picquart  ? 

Réponse.  —  Oui,  monsieur. 

D.  —  Comment  le  savez-vous? 

Pi.  —  Depuis  quelques  jours  seulement,  par  la  lecture  du  compte 
rendu  du  procès  Zola. 

i>.  —  Ne  donniez-vous  pas  le  sobriquet  de  Demi-Dieu  au  capi- 
taine de  Lallemand  ? 

R.  —  Oui,  M.  le  capitaine  de  Lallemand  était  un  wagnérien  >i 
distingué,  si  remarquable,  que  les  habitués  de  mon  salon  lui  don- 
naient volontiers  le  nom  de  Demi-Dieu. 

D.  —  S;i  vt'K-vous  si  ce  mot  n'a  pas  éti  employé  dans  un  télé- 
gramme argué  de  faux? 

Pi.  —  Oui.  monsieur,  je  le  sais. 

D.  —  M.  le  commandant  du  Paty  de  Clam  n'avait  pas  contre  vous- 
et  contre  votre  famille  des  motifs  de  rancune  ? 

\\.  —  Je  n3  répondrais  pas  à  cette  question.  Il  y  a  des  secrets  de 
famille  qui  ne  regardent  personne. 

D.  —  X'est-il  pas  à  votre  connaissance  que  le  commandant  du 
Paty  de  Clam  ait  eu  recours,  en  1892,  à  des  manœuvres  très  graves, 
notamment  à  l'emploi  de  lettres  anonymes? 

R.  —  Je  ne  crois  pas  devoir  répondre. 

D.  —  M.  Lozé,  préfet  de  police  n'a-t-il  pas  été  saisi  de  cette  affaire. 
et  M.  le  général  D...  n'a-t-il  pas  eu  à  intervenir'.' 

R.  —  Je  ne  crois  pas  devoir  répondre. 


—  512  — 

D.  —  M.  le  lieutenant-colonel  du  Paty  de  Clam  n'a  t-il  pas  orga- 
nisé, pour  la  restitution  d'une  lettre,  une  scène  qui  se  passait  au 
Cours  la  Reine  et  où  il  a  fait  intervenir  une  dame  voilée? 

R.  —  Je  ne  puis  répondre  à  ces  questions  d'ordre  intime. 

M.  le  Président.  —  Quelles  sont  maintenant,  Messieurs,  les 

les  conclusions  que  vous  voulez  déposer  ? 

Me  Clemenceau.  —  La  Cour  a  retenu,  de  la  lecture  précédem- 
ment faite,  que  Miac  de  Boulancy  a  déclaré  que  les  lettres  qu'elle 
détenait  contenaient  des  propos  aussi  compromettants  que  la 
lettre  dite  du  uhlan  et  notamment  des  injures  à  l'armée  et  à  la 
France.  Je  me  borne,  comme  préambule  aux  conclusions  que  je 
dépose,  à  rappeler  que  les  faits  affirmés  par  nous  dans  les  ques- 
tions que  nous  avions  posées,  ont  été  reconnus  exacts  par  le 
témoin.  La  Cour  comprendra  que  nous  tenions  à  être  renseignés 
d'une  façon  plus  précise  encore,  et  voilà  pourquoi  nous  avons 
l'honneur  de  déposer  les  conclusions  suivantes  : 


Conclusions. 

relatives  à  un    supplément    d'information    demandé    en  ce 

qui  concerne  Mme  de  Boulancy 

Plaise  à  la  Cour, 

Attendu  que,  dans  l'interrogatoire  auquel  il  a  été  procédé,  Mme  de 
Boulancy  a  reconnu  qu'elle  possédait  encore  des  lettres  du  comman- 
dant Esterhazy  et  que  ces  lettres  contenaient  des  outrages  à  l'armée 
et  à  la  France  ; 

Attendu  que  l'importance  de  ces  faits  justifie  un  supplément  d'ins- 
truction et  la  confrontation  des  accusés  avec  le  témoin,  pour. que  ce 
dernier  réponde  en  leur  présence  aux  questions  qui  lui  seront 
posées; 

Par  ces  motifs, 

Dire  que,  par  tel  magistrat  qu'il  plaira  à  la  Cour  de  désigner, 
Mme  de  Boulancy  sera  à  nouveau  interrogée,  et  qu'il  lui  sera  notam- 
ment posée  la  question  suivante  : 

Est-ce  qu'il  est  énoncé,  dans  ces  lettres  ou  dans  l'une  d'elles,  par 
le  commandant  Esterhazy,  rapportant  des  propos  qu'il  dit  avoir 
été  tenus  devant  lui  par  des  ofticiers  prussiens  :  1°  que  le  général 
Saussier  est  un  clown  et  que  chez  eux  les  Allemands  le  mettraient 
dans  un  cirque;  :2°  que  si  les  Prussiens  arrivaient  jusqu'à  Lyon,  ils 
pourraient  jeter  leurs  fusils  en  gardant  seulement  leurs  baguettes 
pourchasser  les  Français  devant  eux; 

Dire  que  les  accusés  seront  confrontés  avec  Mme  de  Boulancy, 
admis  à  assister  à  cet  interrogatoire  et  à  faire  poser,  par  M.  le  magis- 
trat commis,  à  Mme  de  Boulancy  toutes  questions  qu'ils  jugeraient 
utiles  dans  l'intérêt  de  leur  défense. 

Messieurs,  je  n'ai  qu'un  mot  à  ajouter  pour  compléter  mes 
conclusions,   et  je  pense   que,  une   fois  du  moins  nous  allons 


—  513  — 

tous  être  d'accord  :  Vous  voyez  ce  qu'a  affirmé  déjà  M,lje  de 
Boulancy,  c'est  que  ces  lettres  contiennent  des  outrages  à  l'ar- 
mée et  à  la  France.  Vous  savez  que  ces  outrages  à  l'armée  et  à 
la  France  ont  été  proférés  par  un  officier  français.  Eh  bien! 
alors  qu'il  y  a  ici,  tout  au  moins  —  s'il  n'y  a  pas  d'autre 
affaire  —  alors  qu'il  y  a  ici  une  affaire  Esterhazy,  je  crois 
qu'il  est  indispensable  de  savoir  (fuels  sont  les  outrages  à  l'ar- 
mée cl  à  la  France,  au  moins  aussi  graves  que  ceux  contenus 
dans  la  lettre  du,  uhlan,  qui  peuvent  se  trouver  dans  les 
nouvelles  lettres  du  commandant  Esterhazy.  Je  pense  que  les 
amis  de  M.  le  commandant  Esterhazy,  que  le  commandant 
Esterhazy  lui-même,  vont  être  les  premiers  à  se  joindre  à  nous 
pour  souhaiter  de  connaître  le  texte  de  ces  lettres.  La  Cour  sait 
que  nous  ne  pouvons  pas  faire  venir  ici  Mme  de  Boulancy  La 
question  est  extraordinairement  grave:  elle  concerne  le  com- 
mandant Esterhazy  dont  l'affaire  est  jugée  ici.  Dans  ces  condi- 
tions, j'insiste  pour  que  la  Cour  réponde  affirmativement  aux 
conclusions  crue  j'ai  l'honneur  de  déposer  entre  ses  mains. 

M.  le  Président.  --  La  Cour  remet  à  demain  pour  statuer. 

{A  Vhu \ îssier  audiencier .)  Faites  venir  un  autre  témoin. 


DÉPOSITION   DE   M.   EMILE  MOLINIER 

Conservateur  au  Musée  du  Louvre.,  archiviste  paléographe 

y  Le  témoin  prête  serment.) 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  question  ? 

Me  Labori.  —  M.  Molinier  voudrait-il  bien  nous  faire  con- 
naître quel  est  le  résultat  de  l'examen  auquel  il  s'est  livré  en  ce 
qui  concerne  le  bordereau  de  l'affaire  Esterhazy,  et  quelles  sent 
les  conclusions  auxquelles  il  est  arrivé  à  la  suite  de  ses  études  ? 

M.  E.  Molinier.  —  Messieurs  les  jurés,  je  vous  dirai  d'abord 
que  je  n'ai  eu  entre  les  mains  que  des  fac-similés  du  bordereau 
et,  en  particulier,  le  fac-similé  qui  a  été  publié  par  le  journal 
Le  Matin. 

Or,  comme  j'ai  l'habitude  de  me  servir  de  ce  genre  de  fac- 
similés,  que,  depuis  vingt  ans,  je  fais  constamment  reproduire, 
soit  des  manuscrits,  soit  des  documents  graphiques  quelconques 
par  les  mêmes  procédés,  je  puis  assurer  qu'un  document  repro- 
duit par  le  gillotage  peut,  pour  les  constatations  que  j'ai  pu 
faire  en  gros  sur  le  bordereau,  avoir  la  valeur  d'un  original.  Que 
le  bordereau,  tel  qu'il  a  été  publié  par  le  journal  Le  Malin,  soit 
une  reproduction  d'après  une  photographie  du  susdit  bordereau, 
que  ce  soit  la  reproduction  d'un  calque  exécuté  sur  l'original 
du  bordereau,  peu  importe  !  Pour  moi,  dans  ce  bordereau,  je 
retrouve  en  somme  l'original  ;  car  si,  par  l'impression,  par  les 
différentes  opérations  de  clichage,  il  peut  se  produire  quelques 
différences  dans  l'épaisseur  des  traits,  par  contre,  les  signes 

17 


—  :a\  — 

caractéristiques  de  l'écriture,  l'allure  générale,  la  façon  de  tracer 
les  lettres  ne  peuvent  être  changés  ;  certaines  lettres  caracté- 
ristiques ne  peuvent  être  interverties.  Et.  de  l'étude  à  laquelle  je 
me  suis  livré  sur  ce  fac-similé  du  bordereau,  il  résulte  pour 
moi  que,  dans  cette  écriture,  il  y  a  un  certain  nombre  de  carac- 
tères absolument  personnels. 

.!<'  vous  citerai,  par  exemple  Y  M  majuscule,  qui  est  très  par- 
ticulière, la  double  s  qui  est  très  particulière  également,  et  sur 
laquelle  mon  attention  a  été  appelée  tout  d'abord,  et  pour  une 
raison  très  topique  que  je  ne  dois  pas  vous  cacher,  messieurs 
les  jurés,  c'est  que,  moi-même,  je  fais  la  même  double  s  que 
Fauteur  du  bordereau.  Or,  à  quelle  circonstance  dois-je  cette 
similitude  entre  mon  écriture  et  l'écriture  du  bordereau  1  Vous 
me  permettrez  de  vous  raconter  ce  petit  fait  de  mon  existence, 
ce  sera  très  court,  du  reste. 

Ayant  vingt  ou  vingt-deux  ans,  j'ai  été  amené,  en  entrant  à 
l'Ecole  des  Chartes,  à  copier  pendant  plusieurs  mois,  à  trans- 
crire des  copies  faites  par  un  savant  allemand,  d'après  des 
manuscrits  anciens,  copies  excessivement  exactes,  pour  ainsi 
dire  calligraphiées,  dont  récriture  avait  un  caractère  très  per- 
sonnel. 

Ces  copies  avaient  été  exécutées  par  un  nommé  Bussemacher, 
qui  travaillait  à  cette  époque  en  collaboration  avec  le  savant 
d'Aremberg,  et  qui  était  chargé  de  la  publication  des  médecins 
grecs  et  aussi  des  traductions,  en  latin  du  moyen  âge,  d'ou- 
vrages de  médecine  grecque.  Dans  l'écriture  de  Bussemacher  se 
trouvait  cette  double  s  que  j'ai  retrouvée  dans  le  bordereau  ; 
et,  de  cette  cohabitation  pendant  quelques  mois  avec  récriture 
de  Bussemacher,  l'idiotisme  de  cette  écriture  est  passé  dans  la 
mienne.  D'autres  idiotismes  également  se  sont  introduits  dans 
mon  écriture,  comme,  par  exemple,  la  forme  des  x.  C'est  vous 
dire  combien  mon  attention  devait  être  appelée  précisément  sur 
l'un  de  ces  idiotismes,  que  j'ai  rencontré  dans  le  bordereau. 

J'ai  été  amené  ensuite,  après  avoir  examiné  le  bordereau,  à 
le  comparer  avec  les  fac-similés  qui  ont  été  publiés  dans  diffé- 
rents journaux  et  dans  les  brochures  de  Bernard  Lazare.  Pour 
moi,  la  similitude  est  absolument  complète  entre  l'écriture  du 
bordereau  et  l'écriture  du  commandant  Esterhazy.  Je  dirai 
même  que  si  un  savant,  si  un  érudit,  trouvant  dans  un  volume 
de  la  Bibliothèque  nationale,  dans  un  de  ces  volumes  que  nous 
consultons  tous  si  souvent,  accolé  à  des  lettres  du  commandant 
Esterhazy,  l'original  du  bordereau,  il  serait  pour  ainsi  dire  dis- 
qualifié s'il  ne  disait  pas  que  le  bordereau  et  la  lettre  sont  de  la 
même  écriture,  sont  de  la  même  main,  ont  été  écrits  par  le 
même  personnage. 

C'est  ce  que  j'avais  à  dire,  messieurs  les  jurés. 

M.  le  Président.  --  Vous  n'avez  eu  qu'un  fac-similé  des 
lettres  du  commandant  Esterhazy  '! 

M.  E.  Molinier.  —  J'ai  eu  des  fac-similés  des  lettres  du 
commandant  Esterhazy;  maisjai  eu  entre  les  mains  de  très 


—  ~A-)  — 


nombreuses  lettres  d'Esterhazy,  j'ai  eu  également  des  lettres 
de  Dreyfus  en  originaux. 

Je  demande  la  permission  de  me  retirer. 

Me  Lab<  >ri.  —  Je  ne  ferai  qu'une  seule  observation  :  c'est  que, 
si  un  incident  d'audience  nous  obligeait  à  demander  au  témoin 
un  complément  d'information,  nous  le  ferions  prier  de  revenir. 


DÉPOSITION  DE  M.  GÉLERIER 

Professeur  au  collège  de  Fontenay-Ze- Comte ^expert  écrivain 

(Le  témoin  prête  serment.) 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  question? 

Me  Labori.  —  M.  l'expert  voudrait-il  nous  faire  connaître 
quelles  sont  les  études  auxquelles  il  s'est  livré  relativement  à 
l'écriture  du  commandant  Esterhazy,  relativement  au  bordereau 
qui  a  été  versé  à  l'affaire  Esterhazy,  et  quelles  sont  les  conclu- 
sions auxquelles  il  est  arrivé  *? 

M.  Célerier.  —  Messieurs  les  jurés,  j'ai  examiné  l'écriture 
de  la  pièce  appelée  communément  le  bordereau,  puis  l'écriture 
de  M.  Esterhazy,  et  je  suis  arrivé  à  la  conclusion,  après  avoir 
comparé  les  écritures,  que  l'écriture  du  bordereau  était  la  même 
que  celle  de  M  Esterhazy. 

M.  le  Président.  —  Qu'est-ce  que  vous  aviez  entre  les  mains, 
un  fac-similé  du  bordereau  ? 

M.  Célerier.  —  J'avais  entre  les  mains  un  fac  similé  pris 
dans  une  brochure  de  M.  Bernard  Lazare. . .  Voici  la  pièce... 

M.  le  Président.  —  Oh  !  non,  il  faut  laisser  les  papiers  dans 
votre  poche.  Et  puis,  comme  lettre  de  M.  Esterhazy  '! 

M.  Célerier. — J'avais  une  lettre  commençant  par  ces  mots  : 
«Je  reçois  avec  surprise...  »,  une  lettre  de  quatre  pages  et 
d'autres  papiers. 

M.  le  Président.  —  Mais,  ce  n'était  pas  un  original  '! 

M.  Célerier.  —  Ce  n'étaient  pas  des  originaux,  ce  n'étaient 
que  des  fac-similés. 

M.  le  Président.  — Vous  n'aviez  donc  aucun  original,  ni 
l'original  du  bordereau,  ni  l'original  des  lettres  du  comman- 
dant Esterhazy  ?  C'est  sur  des  fac-similés  que  vous  avez  tra- 
vaillé ?. . .  Continuez  maintenant. 

M.  Célerier.  — Voici,  Messieurs,  quelques  preuves  à  l'appui 
de  mes  conclusions  :  J'ai  remarqué,  par  exemple,  la  forme  de 
la  lettre  f  dans  le  bordereau  ;  j'ai  retrouvé  cette  lettre  sous  la 
même  forme  dans  la  lettre  du  commandant  que  j'avais  entre  les 
mains.  La  double  s  est  également  la  même  de  part  et  d'autre, 
surtout  la  seconde  qui  forme  avec  Ve  tinal,  par  exemple  dans 
les  mots  adresse,  interesse,  un  coup  de  plume  absolument 
identique.  J'ai  remarqué  aussi  les  différentes  formes  de  la  let- 


—  516  — 

tre  t  ;  parmi  ces  formes,  il  en  est  une  qui  est  assez  rare.  Cette 
forme  du  /  présente  au  milieu  une  espèce  de  renflement,  dans 
l'écriture  du  bordereau  :  eh  bien  !  cette  particularité  se  retrouve 
dans  l'écriture  du  commandant  Esterhazy. 

J'ai  remarqué  également  la  forme  de  la  lettre  a  minuscule  :  cette 
lettre  a  est  faite  d'une  façon  régulière  dans  certain  cas  ;  mais  le 
plus  souvent  elle  affecte  une  forme  ressemblant  un  peu  à  un  œ, 
c'est-à-dire  qu'elle  est  commencée  à  l'envers,  comme  quand  on 
fait  un  x.  C'est  encore  là  un  caractère  du  bordereau  ;  or,  c'est 
aussi  un  caractère  de  l'écriture  du  commandant  Esterhazy,  du 
moins  dans  la  lettre  que  j'ai  eue  entre  les  mains.  J'ai  examiné 
toutes  les  lettres  avec  leurs  différentes  formes,  car  il  en  est  qui 
ont  quatre  à  cinq  formes  différentes,  et  j'ai  trouvé  que,  dans 
l'écriture  de  comparaison,  toutes  ces  formes,  sans  exception, 
existaient.  J'ai  vu  des  mots  qui  étaient  identiques  de  part  et 
d'autre;  je  n'en  citerai  qu'un  seul,  c'est  le  mot  moins,  que  je 
trouve  dans  le  bordereau  dans  cette  expression  :  à  moins  que 
vous  ne  vouliez  que  je  fasse  copier...  Voici  comment  ce  mot 
est  obtenu  : 

Uo  se  réduit  à  un  simple  petit  point;  dans  17,  le  point  sur  Yi 
se  continue  avec  Vn  et  Ys.  Dans  la  pièce  de  comparaison,  je 
retrouve  ce  même  mot:  //  le  dit  du  moins...,  dans  la  première 
page  de  la  lettre  dont  je  parlais  tout  à  l'heure.  Ce  mot  moins  est 
obtenu  également  de  la  même  façon,  ce  sont  des  coups  de  plume 
absolument  identiques  comparés  entre  eux  :  m  o  i...  le  point 
sur  Yi  qui  se  continue  avec  Vn  et  Ys. 

Je  pourrais  citer  d'autres  ressemblances  en  d'autres  mots, 
par  exemple  le  mot  manœuvres.  Bref,  il  m'est  absolument 
impossible  d'arriver  à  une  autre  conclusion,  à  savoir  que  c'est 
absolument  la  même  écriture...  La  lettre  n  a  une  forme  assez 
étrange;  la  lettre  n  est  tantôt  régulière,  tantôt  c'est  un  œ:  ainsi, 
on  peut  lire  tantôt  le  mot  tenir,  et  tantôt  le  mot  tcocir.  Eh  bien  ! 
si  je  regarde  l'écriture  de  comparaison,  j'y  vois  cinq,  ou  six  fois 
sur  dix,  Vn  se  transformer  en  œ. 

Il  n'y  a  absolument  qu'à  ouvrir  les  yeux  pour  voir  la  chose  ; 
c'est  absolument  la  même  écriture...  Yoilà,  Messieurs,  ce  que 
j'avais  à  dire. 

M.  le  Président.  —  Qui  vous  avait  chargé  de  faire  cette 
expertise  ? 

M.  Céleiuer.  —  C'est  M.  Bernard  Lazare  ;  il  m'a  demandé 
si  je  voulais  faire  cette  expertise.  Je  lui  ai  répondu  que  oui  et  je 
lui  ai  envoyé  quelques  lignes  de  rapport  et  des  conclusions. 

M.  le  Président,  à  Me  Labori.  —  Vous  n'avez  pas  d'autres 
questions? 

(MG  Labori  fait  un  signe  négatif.) 

M.  l'Avocat  général.  —  Je  voudrais  demander  au  témoin 
s'il  ne  s'est  pas  trouvé  en  présence  des  trois  experts  qui  ont  été 
commis  dans  l'affaire  Esterhazy,  devant  une  autre  Cour 
d'assises  ? 

M.  Célerier.  —  Comment  s'appellent-ils  ? 


—  517  — 

M.  l'Avocat  général.  —Ceux  de  l'affaire  Esterhazy,  M.  Cha- 
ravay  et  autres. 

M"  Clemenceau.  —  Ne  serait-ce  pas  le  huis  clos  qu'on  veut 
violer,  monsieur  le  Président  ? 

M.  l'Avocat  général.  —  Non,  il  n'y  avait  pas  de  huis  clos... 
le  témoin  doit  savoir  de  quels  experts  je  veux  parler. 

M.  Célerier.  —  Je  me  suis  trouvé,  en  effet,  à  la  Roche-sur- 
Yon,  devant  la  Cour  d'assises,  en  présence  de  MM.  Gharavay  et 
Belhomme  et  un  troisième  expert  dont  je  ne  me  rappelle  pas  le 
nom...  Là.  nous  sommes  arrivés,  pour  une  affaire  quia  été  bien 
simple,  à  mon  avis,  nous  sommes  arrivés  à  des*  conclusions 
différentes.  J'ai  affirmé  qu'il  y  avait  trente-deux  faux,  qu'ils 
avaient  été  faits  par  une  femme,  qu'ils  n'avaient  pu  être  faits 
par  un  homme  qui  ne  sait  pas  écrire,  qui  est  illettré...  11  ^ait  à 
peine  signer  son  nom. 

MM.  Belhomme  et  Gharavay  sont  venus  affirmer  qu'il  n'y 
avait  pas  de  faux,  et  qu'à  la  rigueur,  ce  pouvait  être  cet  homme, 
qui  ne  savait  qu'écrire  les  six  lettres  de  son  nom,  qu'à  la  rigueur 
ce  pouvait  être  cet  homme  qui  avait  fait  ces  faux. 

M.  l'Avocat  général.  —  Vous  étiez  en  contradiction  avec 
les  mêmes  experts  ? 

M1*  Labori.  —  Puisque  M.  l'Avocat  général  se  préoccupe  de 
ces  questions,  je  serais  très  désireux  qu'on  demande  à  M.  Yari- 
nard  si,  il  y  a  quinze  jours  à  peine,  devant  la  Cour  de  Paris, 
il  n'a  pas  été  rendu  une  décision  dans  une  affaire  dans  laquelle 
plaidaient  mes  confrères  Prévost  et  Foucault,  où  on  n'a  pas 
reconnu  ce  que  disait  M.  Varinard  :  la  Cour  a  tout  simplement 
rejeté  les  conclusions  de  ce  dernier. 

M.  le  Président.  —  Il  n'est  pas  question  de  cela  maintenant; 
M.  Célerier  n'est  pas  expert  près  le  Tribunal  de  la  Seine. 

M.  Varinard,  de  sa  place.  —  Ce  n'est  pas  moi  qui  étais  dans 
cette  affaire. 
Me  Labori.  —  Alors,  c'est  un  autre.  (Murmures.) 
Nous  ne  pouvons  pas  dire  un  mot  qui  soit  contre  nos  adver- 
saires, sans  qu'immédiatement  cette  salle  proteste,  alors  qu'a- 
près tout,  on  a  pris  des  mesures  exceptionnelles  afin  que  l'entrée 
en  soit  rendue  plus  difficile. 

Me  Clemenceau.  —  Si  vous  refusez  de  faire  appelez  M.  Bel- 
homme,  monsieur  le  Président,  je  vous  prie  de  constater  ceci, 
c'est  que  M.  l'Avocat  général  vient  de  poser  à  un  experc  une 
question  qui  était  de  nature  à  affaiblir  sa  déposition;  que,  dans 
des  conditions  identiques,  la  défense  ayant  demandé  à  poser 
des  questions  analogues  à  d'autres  experts,  M.  le  Président 
nous  a  refusé  la  parole  pour  poser  ces  questions. 

M.  le  Président.  —  Parfaitement,  parce  que  cela  ne  sert  à 
rien. 

Me  Clemenceau.  —  Du  moment  où  il  est  entendu  que  la 
question  de  M.  l'Avocat  général  «  ne  sert  à  rien  »,  je  n'insiste 
pas  pour  poser  la  mienne. 


—  018    - 

M.  Gélerier.  —  Monsieur  le  Président,  est-ce  que  je  puis  me 
retirer  ? 

M.  lePrésident. —  La  défense  ne  s'y  opposepas  ?  (Me  Labori 
fait  un  signe  négatif.) 

(A  Haussier  audicncier.)  Faites  venir  un  autre  témoin. 


DÉPOSITION    DE    M.    BOURMONT 

Arch  iviste  paléographe. 

(Le  témoin  prèle  serment.) 

M.',  le  Président.  —  Maître  Labori,  quelle  question? 

Me  Labori.  —  Je  demanderai  au  témoin  de  vouloir  bien  nous 
faire  connaître  ses  conclusions,  à  la  suite  de  l'examen  auquel 
il  s'est  livré,  en  ce  qui  concerne  l'écriture  du  bordereau  et  l'écri- 
ture d'Esterhâzy. 

M.  Bourmont.  -  Je  dois  d'abord  déclarer  que  je  n'ai  jamais 
eu  entre  les  mains  l'original  du  bordereau,  que  mes  études  de 
comparaison  n'ont  pu  porter  que  sur  des  fac-similés. 

Mais  je  suis  porté  à  croire  que,  si  dans  les  fac-similés,  s'il  y 
a  quelques  empâtements  pouvant  modifier  d'une  façon  légère 
les  caractères  des  documents,  ces  empâtements  ne  peuvent  pas 
modifier  ces  documents  au  point  que  l'inclinaison  de  l'écriture 
soit  changée,  que  le  dessin  général  soit  modifié.  Ceci  dit... 

M.  le  Président.  —  Vous  n'avez  pas  eu  l'original  du  borde- 
reau...? Avez-vous  eu  des  lettres,  en  original,  sous  les  yeux,  du 
commandant  Esterhazy  ? 

M.  Bourmont.  —  Oui,  monsieur  le  Président,  j'ai  eu  sous  les 
yeux  des  originaux  de  lettres. 

Me  Labori.  —  MM.  les  jurés  retiendront  que  voilà  déjà  trois 
experts  qui  ont  vu  les  originaux. 

Le  témoin  a-t-il  également  eu  des  fac-similés  ? 

M.  Bourmont.  —  J'ai  eu  des  originaux  et  des  fac-similés. 

Me  Labori.  —  Eh  bien!  les  fac-similés  étaient-ils  exacts  ? 

M.  Bon; mont.  —  Absolument. 

Me  Labori.  —  Eh  bien  !  est-ce  que  les  confrères  de  M.  Bour- 
mont qui  n'ont  eu  que  des  fac-similés  pouvaient  s'éclairer  ou 
surtout...,  car  il  est  venu  ici  M.  Meyer,  M.  Gélerier,  qui 
n'avaient  eu  que  des  fac-similés...  ou  surtout  ces  éléments 
étaient-ils  suffisants  pour  faire  une  expertise  ? 

M.  Bourmont.  —  Sans  aucun  doute. 

M.  le  Président.  —  Continuez. 

M.  Bourmont.  —  J'affirme  de  la  façon  la.  plus  formelle  que  le 
fac-similé  du  bordereau  est  la  représentation  exacte  de  l'écri- 
ture du  commandant  Esterhazy. 

M.  le  Président.  —  Oui  est-ce  qui  vous  avait  chargé  de  cette 
mission  ? 

M.  Bourmont.  —  J'ai  été  cité  par  la  défense. 


M.  le  Président.  Non,  qui  est-ce  qui  vous  avait  prié  de 
faire  cette  expertise  ? 

M.  Bourmont.  —  Cest  moi-même. 

M.  le  Président.  —  Ah  !  c'est  vous-même  ! 

M.  Bourmont.  —  Absolument! 

M.  le  Président.  —  Oui  est-ce  qui  vous  a  remis  les  originaux 
des  lettres  du  commandant  Esterhazy  ! 

M.  Bourmont  —  Ils  m'ont  été  remis  par  d'autres  experts  qui 
les  avaient  entre  les  mains. 

M.  le  Président.  —  Alors,  vous  avez  eu  certains  originaux 
de  lettres,  mais  vous  n'avez  eu  que  des  fac-similés  du  borde- 
reau'.' 

M.  Bourmont.  —  Oui,  monsieur  le  Président,  je  n'étais  pas 
expert  dans  l'une  ou  l'autre  affaire. 


DÉPOSITION  DE  M.  FRANCK 

avocat,  docteur  en  droite  puMiciste. 

Me  Labori.  —  Je  prierai  M.  Franck  de  vouloir  bien  nous  faire 
connaître  les  recherches  auxquelles  il  s'est  livré  en  ce  qui  con- 
cerne l'écriture  du  bordereau  et  celle  du  commandant  Esterhazy, 
de  nous  faire  connaître  ses  procédés  et  de  nous  expliquer,  en 
nous  faisant  assister  avec  lui  à  un  résumé  de  son  travail,  les 
conclusions  auxquelles  il  est  parvenu.  J'ajoute  que  si  M.  Franck 
croyait  nécessaire  que  MM.  les  jurés  eussent  entre  les  mains 
des  spécimens  d'écritures,  nous  pourrions  leur  en  faire  passer. 

M.  le  Président.  —  11  ne  faut  sortir  aucune  pièce. 

M>  Labori.  -  Ce  sont,  Messieurs,  les  spécimens  qui  ont  été 
versés  au  dossier...  mais,  Messieurs,  pour  suivre  la  démonstra- 
tion, il  est  nécessaire  que  je  fasse  passer  ces  pièces  à  MM.  les 
jui 'es;  une  démonstration  de  graphologie  ne  peut  pas  se  faire 
sans  mettre  entre  leurs  mains  les  spécimens  du  bordereau  et 
les  spécimens  de  l'écriture  du  commandant  Esterhazy. 

M.  le  Président.  —  Pourquoi  ces  pièces  ont-elles  été  copiées 
ou  photographiées  ? 

Me  Labori.  —  Ce  sont  les  pièces  du  dossier,  ce  ne  sont  que 
des  exemplaires... 

(M.  Franck  demande  qu'on  lui  donne  un  tableau  noir  pour 
faire  .sa  démonstration.) 

M.  le  Président.  —  Il  n'y  a  pas  de  tableau  noir. 

Me  Labori.  —  Si,  monsieur  le  Président,  j*ai  eu  soin  d'en 
apporter  un  et  je  rappelle  à  la  Cour,  que  dans  une  précédente 
affaire  en  Cour  d'assises,  M.  le  Président  Poupardin  a  bien 
voulu  autoriser  qu'on  apportât  un  tableau  noir  pour  faire  une 
démonstration,  et  cette  affaire  est  assez  grave  pour  qu'on 
puisse  invoquer  ce  précédent. 


—  520  — 

M.  le  Président.  — Combien  de  temps  votre  démonstration 
va-t-elle  durer? 
M.  Franck.  —  Environ  une  heure,  monsieur  le  Président. 

(Lî audience  est  suspendue.) 

(L'audience  est  reprise  à  trois  heures  cinq.) 

M.  le  Président.  —  Monsieur  Franck,  vous  avez  la  parole. 

M.  Franck.  —  Messieurs  de  la  Cour,  messieurs  les  jurés, 
avant  d'examiner  devant  vous  et  d'établir  nettement  les  carac- 
tères d'identité  existant  entre  l'écriture  du  bordereau  et  l'écri- 
ture de  M.  Esterhazy,  je  dois  vous  indiquer  quelques  points 
extrêmement  importants  de  nature  à  établir  que  les  erreurs  en 
matière  d'expertise  en  écritures  peuvent  être  fréquentes  et 
peuvent  être  compréhensibles  dans  certains  cas.  Lorsque,  par 
exemple,  on  se  trouve  en  présence  d'une  écriture  déguisée  ou 
d'une  écriture  imitée,  il  est  évident  que,  dans  un  tel  cas,  l'expert 
en  écritures  peut  se  tromper,  parce  qu'alors  il  peut  prendre  pour 
des  caractères  naturels  de  l'écriture  ce  qui  constitue  en  quelque 
sorte  les  traits  de  l'imitation  ou  les  traits  de  l'assimilation. 

Si,  par  exemple,  moi,  je  veux  déguiser,  si  je  veux  échapper 
à  des  poursuites,  si  je  veux  dissimuler  mon  écriture,  en  imitant 
l'écriture  d'un  autre,  il  est  évident  que  je  dissimulerai  de  telle 
manière  que  le  jour  où  je  serai  pincé,  le  jour  où  j'aurai  à 
prouver  que  je  ne  suis  pas  l'auteur  du  faux,  je  dirai  :  «  Mais, 
cette  écriture  n'est  pas  la  mienne,  attendu  que  vous  trouvez 
là  des  éléments  qui  ne  sont  pas  des  éléments  de  mon  écri- 
ture !  »  —  L'erreur  des  premiers  experts  provient  de  ce  qu'ils 
sont  partis  de  ceci  :  dans  la  première  affaire,  dont  nous  n'avons 
pas  à  parler,  ils  sont  partis  de  cette  idée,  que  l'auteur  de  la  pièce 
incriminée  avait  dissimulé  son  écriture. 

Mais  l'expertise  des  seconds  experts  a  été  extrêmement  com- 
mode et  extrêmement  facile.  Pourquoi  cela  ?  Parce  que  l'écriture 
du  bordereau,  —  et  c'est  pour  cela  qu'on  a  fait  le  huis  clos, 
parce  qu'on  ne  voulait  pas  avouer  cette  vérité  élémentaire,  — 
parce  que  l'écriture  du  bordereau  est  une  écriture  naturelle, 
courante,  une  écriture  spontanée,  et  celui  qui  a  éciit  le  borde- 
reau n'a  pas  du  tout  contrefait  son  écriture,  il  a  écrit  d'une 
manière  naturelle. 

Or,  tous  les  experts  qui  ont  été  appelés  à  se  prononcer  sur  la 
question  ont  été  d'un  accord  unanime;  tous  les  experts  ont 
reconnu,  les  experts  de  Bruxelles,  de  Paris,  comme  ceux  d'Is- 
soudun,  que  le  bordereau  était  d'une  écriture  naturelle.  On  n'a 
pas  osé  venir  le  dire  ici,  et  pour  cause,  nous  verrons  pourquoi. 

Nous  avons  donc,  Messieurs,  à  examiner  ici  quels  sont  les 
éléments  caractéristiques  de  l'écriture  du  bordereau,  quels  sont 
les  traits  essentiels  de  cette  écriture,  et  puis  alors  notre  mission 
est  bien  simple,  nous  avons  à  rechercher  quels  sont  les  élé- 
ments caractéristiques  de  l'écriture  de  M.  Esterhazy.  Nous  ver- 
rons que  tous  les  éléments  essentiels  de  l'écriture  du  bordereau 


—  521  — 

se  retrouvent  exactement  dans  l'écriture  de  M.  Esterhazy,  dans 
une  proportion  identique  et  dans  une  uniformité  absolue  de 
traits.  C'est  ce  que  je  vais  démontrer. 

Prenons  d'abord  les  caractères  généraux  de  l'écriture  qui 
sont  extrêmement  importants. 

Le  bordereau  se  compose  de  deux  feuillets.  Le  premier  part 
de  la  ligne  1  jusqu'à  la  ligne  18,  et  c'est  facile  à  établir,  attendu 
que  Ton  voit  des  juxtapositions  de  lettres  qui  ne  sont  pas  exac- 
tement bien  faites  et  qui  prouvent  que  cette  partie  du  bordereau 
a  été  déchirée  jusque-là:  à  partir  de  la  ligne  19,  nous  arrivons 
au  second  feuillet  qui  se  trouvait  au  verso  de  la  page  sui- 
vante (1). 

Si  nous  examinons  ce  second  feuillet  à  partir  de  la  ligne  19, 
et  si  nous  traçons  une  ligne  droite,  que  voyons-nous?  G  est  que 
l'auteur  du  bordereau  écrit  en  rentrant  dans  la  ligne,  il  rentre  à 
droite;  si  nous  prenons  l'écriture  de  M.  Esterhazy  et  si  nous 
traçons  une  ligne  marginale,  nous  voyons  que  M.  Esterhazy 
rentre  aussi  dans  la  ligne,  en  commençant  et  au  fur  et  à  mesure 
que  l'alinéa  s'achève.  Si  nous  prenons  par  hasard  l'écriture  de 
Dreyfus,  nous  trouvons  le  contraire,  il  passe  à  gauche,  tandis 
qu'Èsterhazy  passe  à  droite. 

M.  le  Président.  —  Ne  parlez  pas  de  Dreyfus,  ne  parlez  que 
d'Esterhazy. 

M.  Franck.  —  Parfaitement.  Je  constate  que  l'écriture  du 
bordereau  et  l'écriture  d'Esterhazy  présentent  ce  caractère  d'i- 
dentité absolue  qu'on  ne  retrouve  pas  ailleurs. 

Autre  observation  :  Quand  l'auteur  du  bordereau  commence 
un  alinéa,  il  ne  laisse  aucun  blanc,  et  si  vous  examinez  l'autre 
partie  de  la  Clé  de  l'affaire  que  nous  appellerons  la  Clé  de 
l'affaire  Esterhazy,  puisqu'on  ne  peut  pas  dire  la  Clé  de  l'af- 
faire Dreyfus,  vous  constatez  que  l'écriture  du  bordereau  ne 
laisse  pas  de  blanc  en  commençant  l'alinéa.  Prenez  ce  dernier 
document,  il  n'y  a  pas  de  blanc.  Prenez,  par  exemple,  à  la  page 
3,  ligne  14  :  Vous  me  parlez  des  héritiers,  il  n'y  a  pas  de  blanc 
au  commencement  de  l'alinéa.  Par  conséquent,  second  carac- 
tère d'identité,  pas  de  blanc  au  commencement  de  l'alinéa. 

Mais  si  vous  prenez  la  fin  de  la  lettre  de  M.  Esterhazy,  de  ce 
monsieur  qui  ne  laisse  pas  de  blanc  au  commencement  de  ses 
alinéas,  vous  découvrez  que  vers  la  finale  de  ia  lettre,  il  laisse 
un  très  grand  blanc  entre  les  dernières  lignes.  Esterhazy,  à  la 
ligne  ?  de  la  page  4,  par  exemple,  laisse  aussi  un  blanc,  et  un 
très  grand  blanc.  A  cet  alinéa  final  :  Veuillez  croire,  Monsieur, 
à  mes  sentiments  distingues,  il  laisse  un  blanc,  alors  qu'il  n'en 
laisse  jamais  au  commencement  de  ses  alinéas.  Or,  si  vous 
prenez  le  bordereau,  vous  retrouverez  le  même  signe  d'identité 


(1)  Voir,  à  la  lin  du  deuxième  volume,  les  fac-similés  du  borde- 
reau, des  lettres  de  M.  le  commandant  Walsin-Esterhazv  et  de 
M.  A.  Dreyfus. 


-  r>>2  — 

qui  trahit  l'auteur  exact  du  bordereau  :  il  y  a  un  blanc  entre  la 
ligne  29  et  le  dernier  alinéa. 

Un  autre  trait  d'identité,  Messieurs  !  Je  vous  ai  dit  que 
M.  Esterhazy  ne  laisse  pas  de  blanc  au  commencament  de  ses 
alinéas,  et  c'est  là  un  caractère  très  curieux.  Il  en  est  de  même 
dans  le  bordereau.  Mais,  si  vous  prenez,  par  hasard,  l'intérieur 
des  phrases,  à  l'intérieur  d'un  alinéa,  vous  remarquerez,  par 
exemple,  à  la  ligne  18,  et  il  suffit  de  mesurer  avec  une  réglette 
ordinaire,  vous  remarquerez,  entre  le  mot  jours  et  le  mot  Le, 
un  intervalle  de  10  millimètres  entre  les  deux  phrases  du  même 
alinéa.  De  même,  un  intervalle  de  10  millimètres,  entre  les 
mots  :  je  prendrai,  et  les  mots  :  A  moins  que.  Il  y  a  là  un  in- 
tervalle de  10  millimètres  dans  le  même  alinéa,  alors  qu'il  ne 
laisse  pas  de  blanc  dans  l'alinéa. 

Je  vois  que  cette  particularité  est  très  caractéristique  et  je  la 
retrouve  constamment  chez  M.  Esterhazy.  Il  laisse  des  blancs 
de  10  millimètres  entre  deux  phrases  du  même  alinéa.  Prenez 
par  exemple  —  il  vous  suffira  de  mesurer  avec  n'importe  quelle 
réglette  —  prenez  la  page  1,  ligne  11,  vous  trouverez  entre  les 
deux  alinéas  10  millimètres  de  blanc. 

Je  remarque  aussi,  comme  caractère  général  établissant 
Fidentité  des  écritures,  je  remarque  une  grande  variabilité  dans 
les  traits  ;  vous  avez  chez  Esterhazy  des  lettres  qui  ont  ce  qu'on 
appelle  une  amplitude  verticale  de  9,  10,  11  millimètres,  et  à 
côté  de  ces  lettres  ayant  11  millimètres  d'amplitude  verticale, 
vous  trouvez  des  lettres  n'ayant  que  2  millimètres  d'amplitude 
verticale  ;  aussi  lorsqu'on  interrogeait  M.  Esterhazy,  disait-il  : 
«  Mon  écriture  est  extrêmement  fantaisiste.  »  C'est  très  vrai, 
mais  récriture  du  bordereau  est  aussi  extrêmement  fantaisiste. 

Prenez  le  bordereau,  voici  le  mot  frein,  la  lettre  f  est  une  des 
plus  longues  lettres  du  bordereau,  le  mot  frein  a  une  amplitude 
de  9  millimètres,  et  si  vous  passez  à  la  treizième  ligne,  et  que 
vous  mesuriez  le  t  du  mot  projet,  vous  voyez  que  ce  t  n'a  que 
2  millimètres  d'amplitude  ;  il  passe  de  9  à  2  millimètres. 

Prenez  maintenant  une  lettre  d'Esterhazy,  vous  verrez  des  f 
de  9,  10  et  11  millimètres  d'amplitude  verticale,  et  vous  verrez 
aussi  des  lettres  ne  mesurant  que  2  millimètres  d'amplitude 
verticale  ;  c'est  ainsi  que  si  vous  prenez  à  la  quatrième  ligne, 
le  mot  temps,  par  exemple,  dans  cette  phrase  :  à  l'époque  de 
mon  mariage  et  dans  le  temps  qui  suivit,  vous  verrez  que  le  p 
ne  mesure  que  2  millimètres.  Il  y  a  donc  une  grande  variabilité 
dans  l'écriture,  une  véritable  fantaisie  qui  montre  l'identité  des 
deux  écritures. 

Si  nous  prenons  alors  les  caractères  généraux  de  l'écriture, 
nous  remarquons  que  l'écriture  du  bordereau,  comme  l'écriture 
d'Esterhazy,  présente  ces  deux  caractères  que  je  vais  vous  indi- 
quer et  qu'on  appelle  d'une  manière  technique,  une  écriture  à 
traits  centripètes,  c'est-à  dire  qu'il  rapproche  les  traits  vers  lui, 
tandis  que  celui  qui  a  été  condamné  pour  avoir  écrit  ce  borde- 
reau et  que  je  n'ai  pas  à  nommer,  a  des  traits  centrifuges, 


523  — 


c'est-à-dire  exactement  le  contraire.  Esterhazy,  au  point  de  vue 
graphologique,  d'après  ses  caractères,  a  des  signes  d'égoïsme. 
{Bruits  dans  V auditoire.) 

Je  disais  donc  que  l'écriture  de  M.  Esterhazy  se  manifeste 
par  des  traits  centripètes,  c'est-à-dire  quïl  ramène  les  traits 
vers  lui,  tandis  que  l'autre  que  je  n'ai  pas  à  nommer,  a  une 
écriture  à  traits  centrifuges.  D'autre  part,  Esterhazy  a  une 
écriture  dextrogyre,  c'est-à-dire  une  écriture  dont  tous  les  mou- 
vements vont  vers  la  droite,  tandis  que  celui  quia  été  condamné 
a  une  écriture  sinistrogyre;  c'est  donc  tout  le  contraire. 

Si  on  examine  les  lettres  du  bordereau  et  les  lettres  de 
M.  Esterhazy,  on  constate  ceci,  c'est  que  l'auteur  du  bordereau 
et  M.  Esterhazy  ont  tous  les  deux  une  écriture  extrêmement 

%j 

sténographique,  c'est-à-dire  qu'ils  font  abstraction  de  tous  les 
traits  calligraphiques,  de  ce  qu'on  peut  appeler  les  traits  calli- 
graphiques d'une  écriture  :  en  d'autres  ternies,  M.  Esterhazy, 
comme  l'auteur  du  bordereau,  au  lieu  d'écrire  un  /"comme nous 
l'écrivons  tous,  d'une  manière  plus  ou  moins  calligraphique, 
l'écrivent  avec  une  écriture  sténographique  comme  ceci 

Prenons  maintenant  quelques  lettres  au  hasard,  prenons 
d'abord  la  lettre  a.  Dans  la  lettre  a  du  bordereau,  comme  dans 
la  lettre  a  de  M.  Esterhazy,  nous  retrouvons  des  formes  diffé- 
rentes ;  si  vous  analysez  l'écriture  du  bordereau  et  l'écriture 
de  M.  Esterhazy,  vous  y  trouverez  dix  formes  d'à  :  Va  bien  fait, 
comme  par  exemple,  à  la  ligne  28,  l'a  du  mot  adresse;  mais  c'est 
une  exception  très  grande,  parce  que  l'a  dégénère,  il  devient 
poché,  empâté,  pour  finir  par  n'être  plus  qu'un  accent  circon- 
flexe, ce  qui  vous  démontre  encore  que  l'écriture  du  bordereau, 
comme  l'écriture  d'Esterhazy,  est  une  écriture  centripète  et 
une  écriture  dextrogyre,  et  vous  allez  en  avoir  d'autres  exem- 
ples. 

Prenons  la  lettre  d.  Je  crois  que  M.  Teyssonnières  a  insisté 
sur  les  particularités  de  cette  lettre,  et  nous  allons  voir  qu'il  a 
malheureusement  insisté  sur  un  fait  erroné,  parce  que  c'est  la 
condamnation  la  plus  absolue  de  l'expertise  à  laquelle  il  s'est 

livré . 

Il  y  a  dans  le  bordereau  29  d.  Sur  ces  29  d,  nous  trouvons 
des  d  à  hampe  bouclée,  bien  arrondie;  il  y  a,  sur  ces  29  d,  27  d 
bouclés  à  hampe  bien  caractérisée,  et  deux  d  droits  à  l'anglaise. 
Retenez  cette  proportion,  29  d,  dont  27  bouclés  et  2  droits  à 
l'anglaise.  Je  prends  un  passage  de  M.  Esterhazy,  et  je  trouve 
27  a,  dont  25  d  bouclés  de  forme  dextrogyre  et  2  d  à  l'anglaise,  pro- 
portion identique  à  celle  du  bordereau.  Il  y  a  là  un  trait  incons- 
cient, un  trait  naturel,  un  signe  inconscient  qui  se  retrouve  à  la 
foi  dans  l'écriture  d'Esterhazy  et  dans  l'écriture  du  bordereau. 

J'arrive,  messieurs  les  jurés,  à  la  lettre./,  et  ici  l'observation 
que  je  vais  faire  est  très  importante.  Le  j  est  une  des  particu- 
larités les  plus  curieuses  du  bordereau  et  de  l'écriture  de 
M.  Esterhazy.  Je  vous  disais  que  l'écriture  de  M.  Esterhazy 
comme  celle  du  bordereau  est  une  écriture  centripète. 


—  5;2i  — 


On  nous  a  appris,  à  tous,  à  faire  un./  à  boucle.  M.  Esterbazy, 
qui  a  une  écriture  essentiellement  sténographique,  ne  perd  pas 
son  temps  à  mettre  des  boucles  aux  lettres,  et  si  nous  exami- 
nons le  j  du  bordereau,  nous  voyons  que  les./  du  bordereau 
sont  de  simples  traits  mesurant  de  4  à  6  millimètres  d'am- 
plitude verticale.  Dans  le  bordereau,  je  trouve  une  seule  excep- 
tion :  à  la  ligue  18,  je  trouve  un  j  à  boucle;  sur  6  j  que 
contient  le  bordereau,  5  sont  un  simple  trait  à  gauche,  et  il  y  a 
un  seul  j  à  boucle,  le  j  du  mot  jour,  qui  se  trouve  à  la  li- 
gne 18. 

Je  prends  alors  au  hasard  une  lettre  de  M.  Esterhazy,  et  je 
trouve  que,  dans  cette  lettre,  il  y  a  34  j;  sur  ces  34  ,/,  32  sont 
un  simple  trait  oblique  à  gauche,  avec  un  point  sur  le  ./  à  la 
mode  hongroise,  et  je  remarque  que  2j  sont  à  boucle,  précisé- 
ment les  2  j  qui  se  trouvent  à  la  ligne  9  et  à  la  ligue  10  de  la 
page  2,  les  2  j  du  mot  jour,  précisément  comme  dans  le  bor- 
dereau ;  il  ne  met  de  boucle  que  dans  certains  cas,  par  exemple 
dans  le  mot  jour.  Dans  le  mot  jour,  il  a  laissé  le  signe  de 
facture,  pour  ainsi  dire  sa  marque  de  fabrique. 

Prenons  la  lettre  m.  Dans  le  bordereau,  la  lettre  m  est  une 
lettre  essentiellement  calligraphique,  et  je  remarque  que  le 
caractère  calligraphique  de  Ym  se  trouve  également  dans  récri- 
ture de  M.  Esterhazy.  U/n  se  compose  de  trois  jambages  à  peu 
près  égaux  et  aigus.  A  raison  du  caractère  sténographique  de 
l'écriture  de  M.  Esterhazy,  on  remarque  que  Fauteur  du  borde- 
reau, comme  M.  Esterhazy,  ne  met  jamais  de  trait  de  départ. 
L'auteur  du  bordereau  et  M.  Esterhazy  n'emploient  jamais  ces 
traits  de  départ,  tandis  qu'on  les  rencontre  toujours  chez 
Dreyfus. 

Nous  arrivons  à  Yn  du  bordereau.  Cetw  du  bordereau,  comme 
Yn  de  M.  Esterhazy,  est  un  n  composé  de  traits  centripètes  et 
d'un  mouvement  dextrogyre,  et  celte  combinaison  du  mouvement 
centripète  et  du  mouvement  dextrogyre  produit  ceci,  qui  est 
extrêmement  caractéristique  et  qui  se  retrouve  à  la  ibis  chez 
M.  Esterhazy  et  chez  l'auteur  du  bordereau:  c'est  que  Yn  a 
parfois  la  forme  de  Yx\  c'est  ce  qu'on  appelle  en  graphologie 
un  «  idiotisme  scriptural».  Eh  bien,  cet  idiotisme  scriptural  se 
retrouve  dans  la  lettre  de  M.  Esterhazy  à  la  ligne  9,  page  1  : 
indignes  manœuvres.  Cette  combinaison  de  traits  centripètes 
et dextrogyres  produit  Yço  ;  c'estpour  celaqu'Esterhazy  confond 
Yx  et  Yn,  et  réciproquement. 

Je  ne  puis,  Messieurs,  vous  indiquer  les  caractéristiques  de 
toutes  les  lettres;  je  passerai  sous  silence  les  particularités  rela- 
tives aux  s,  vous  savez  ce  qui  vous  a  été  dit  à  cet  égard  par 
d'autres  témoins.  Cependant,  je  dois  vous  rappeler  ceci  :  c'est 
qu'en  raison  du  caractère  dextrogyre  de  l'écriture  du  borde- 
reau, comme  l'auteur  du  bordereau  a  soncoupde  plume  tourné 
vers  la  droite,  il  lui  est  presque  toujours  impossible  de  faire  le 
mouvement  contraire,  tandis  que  vous,  comme  moi,  avons  été 
habitués  à  écrire  les  s  avec  une  sorte  de  boucle  vers  la  gauche. 


—  525  - 

M.  Esterhazy,  lui,  ne  sait  pas  taire  ce  mouvement,  parce  que 
son  mouvement  est  essentiellement  dextrogyre  ;  de  sorte  que 
le  mouvement  vers  la  droite,  il  le  fait  très  bien,  mais  le  mou- 
vement vers  la  gauche,  il  ne  sait  pas  le  faire.  C'est  pourquoi, 
chez  Esterhazy,  comme  dans  le  bordereau,  les  s  ont  la  forme 
d'un  i .  Si  vous  prenez,  par  exemple,  dans  le  bordereau,  les 
mots  :  ce  dernier  document  est  extrêmement  difficile  à  se 
procurer,  vous  verrez  que  ïs  a  la  forme  d'un  i,  et  si  vous  re- 
cherchez dans  l'écriture  d'Esterhazy,  vous  trouverez  que  Vs  a 
fréquemment  la  forme  d'un  simple  L  Vous  verrez  que  l'auteur 
du  bordereau  ne  parvient  pas  à  faire  un  s  régulier  et  qu'il  en 
est  de  même  dans  l'écriture  d'Esterhazy. 

J'arrive  à  une  lettre  extrêmement  curieuse,  la  lettre  t.  Cette 
lettre,  que  j'ai  analysée  soigneusement,  m'a  amené  à  faire 
une  série  d'observations  très  intéressantes.  D'abord,  chez  Es- 
terhazy, comme  chez  l'auteur  du  bordereau,  nous  ne  trouvons 
pas,  dans  la  lettre  t,  de  trait  de  départ;  de  même,  les  déliés 
n'existent  pas.  Chez  Esterhazy,  en  raison  de  son  écriture 
essentiellement  sténographique,  le  trait  de  départ  n'existe 
pas  ;  c'est  perdre  du  temps,  il  le  supprime,  il  ne  le  fait  pas  ;  il 
en  est  de  même  pour  les  déliés,  il  trace  une  simple  barre. 

Nous  arrivons  alors  à  ce  caractère  extrêmement  curieux,  qui 
se  retrouve  dans  le  bordereau  et  également  chez  M.  Ester- 
hazy, c'est  que,  quand  il  y  a  deux  /  qui  se  suivent,  le  premier 
est  un  simple  trait  et  le  second  est  relié  à  la  lettre  suivante  par 
un  petit  trait,  ce  qui  donne  à  ce  second  t  la  forme  d'un  b.  Pre- 
nez le  bordereau  à  la  ligne  (3  :  «  Cette  »  pièce,  et  prenez  au  hasard 
un  mot  d'Esterhazy  :  Tentative  fort  «  nette  »  de  chantage, 
vous  verrez  que  les  deux  t  sont  faits  dans  ces  conditions,  le 
second  ayant  la  forme  d'un  b. 

Après  avoir  examiné  les  caractères  de  la  lettre,  j'ai  été  appelé 
à  faire  une  série  de  recherches  extrêmement  curieuses,  extrê- 
mement intéressantes;  quelques  observations  sur  la  barre  du  t, 
—  car  notez  que,  quand  on  n'a  à  analyser  que  trente  lignes  de 
l'écriture  d'une  personne,  et  qu'il  s'agit  de  la  faire  condamner 
sur  ces  trente  lignes,  il  faut  examiner  les  moindres  détails  des 
lettres  —  eh  bien!  que  vois-je?  c'est  que,  chez  Esterhazv, 
comme  chez  l'auteur  du  bordereau,  la  barre  du  /  est  toujours 
droite,  horizontale,  elle  n'est  ni  ascensionnelle,  ni  descen- 
dante, tandis  que  chez  Dreyfus,  elle  est  toujours  ascensionnelle, 
c'est-à-dire  le  contraire. 

J'ai  mesuré  la  dimension  des  barres  des  /,  et  j'ai  remarqué 
que  chez  Esterhazy,  comme  chez  l'auteur  du  bordereau,  cette 
barre  a  une  grande  variabilité  de  dimension  :  elle  varie  entre 
2  millimètres  et  11  millimètres. 

J'ai  analysé  barre  par  barre,  j'ai  donné  tous  les  chiffres  dans 
un  rapport  que  nous  ferons  paraître  à  ce  sujet  ;  je  ne  puis  vous 
indiquer  tous  les  chiffres,  mais  le  chiffre  minimum  est  de 
2  millimètres  et  le  chiffre  maximum  de  11  millimètres.  Si  je 
prends  une  lettre  d'Esterhazy,  je  trouve  toujours   une   barre 


—  526  — 

dont  le  minimum  est  de  2  millimètres,  ce  qui   démontre  que 
le  coup  de  plume  est  toujours  le  même. 

J'ai  analysé,  comme  seconde  opération,  tous  les  /  du  bordereau 
et  tous  les  /  chez  Esterhazy  ;  je  ne  peux  pas  vous  donner  tous 
les  chiffres  de  mes  observations  ;  je  ne  pourrai  vous  donner  que 
la  synthèse.  La  proportion  est  absolument  la  même,  le  rythme, 
je  ne  dirai  pas  géométrique,  mais  le  rythme  arithmétique,  la 
proportion  est  la  même  chez  Esterhazy  et  chez  l'auteur  du  bor- 
dereau, c'est-à-dire  que  Fauteur  du  bordereau  barre  deux  tiers 
de  ses  t,  alors  qu'un  tiers  des  t  n'est  pas  barré;  autrement  dit, 
68  0  0  des  /  du  bordereau  sont  barrés  et  32  0/0  ne  sont  pas 
barrés . 

Si  je  prends  l'écriture  d'Esterhazy,  j'analyse  tous  les  t  et 
j'arrive  à  cette  proportion  :  65  0  0  des  t  sont  barrés  et  35  0/0  de  t 
ne  sont  pas  barrés,  c'est-à-dire  que  chez  Esterhazy,  comme  chez 
l'auteur  du  bordereau,  cette  opération  mécanique  du  barrage 
des  t  se  reproduit  avec  une  uniformité  absolue. 

Mais,  Messieurs,  cela  aurait  pu  être  une  simple  coïncidence, 
et  quand  un  expert  est  scrupuleux  et  consciencieux,  ii  ne  se 
contente  pas  d'éléments  de  coïncidence,  il  pousse  à  fond  les 
observations  qu'il  est  appelé  à  faire.  Je  me   suis  dit  :  de  ce  que 
68  0/0  des  /  du  bordereau  sont  barrés  et  de  ce  que  65  0/0  des  / 
d'Esterhazy  sont  barrés,  il  ne  faut  pas  en  conclure  que  l'auteur 
du  bordereau  et  Esterhazy  font  une  seule  et  même  personne. 
J'ai  eu  alors  recours  à  une  autre  opération,  et  j'ai  analysé  les  / 
à  la  tin  des  mots.  J'ai  trouve  qu'il  y  avait  douze  t  à  la  fin  des 
mots,  dont  quatre  étaient  barrés  et  huit  non  barrés:  j'ai  pris 
alors  les  lettres  d'Esterhazy  et  j'ai  constaté  que,  dans  ces  let- 
tres, il  y  avait  quatre-vingt-huit  t  finaux,  dont  vingt-deux  barrés 
et  soixante-dix  non  barrés,  ce  qui  donne  la  même  proportion 
arithmétique,  c'est-à-dire  que  le  rythme  est  ici  le  même,  l'opéra- 
tion mécanique  est  la  même.  Tandis  que  l'auteur  du  bordereau 
et  Esterhazy  barrent  deux  tiers  des  /,  et  ne  barrent  pas  un 
tiers  des  t,  par  contre,  le  t  final  nous  donne  cette  statistique, 
c'est  qu'un  quart  est  barré  chez  Esterhazy  et  dans  le  bordereau, 
tandis  que  les  trois  quarts  ne  sont  pas  barrés. 

Autre  particularité  à  propos  du  /.  M.  Esterhazy  ne  se  contente 
pas  seulement  de  barrer  son  /,  mais  il  continue  à  barrer  aussi 
les  lettres  voisines  à  boucles,  c'est-à-dire  que  quand  il  a  à  faire 
une  barre  à  un  t,  il  ne  se  contente  pas  de  barrer  son  t,  mais  il 
barre  les  /  ou  les  /'qui  précèdent  ou  qui  suivent  le  /.  Prenez  les 
lignes  11  et  1;±  du  bordereau,  vous  verrez  que  l'auteur  du  borde- 
reau a  barré  les  /  du  mot  artillerie.  Prenez  maintenant  une 
lettre  de  M.  Esterhazy,  n'importe  laquelle  —j'en  ai  dans  mon 
portefeuille,  mais  je  ne  puis  vous  les  montrer  —  vous  remar- 
querez toujours  que  les  /  sont  également  barrés  après  un  t. 
Ainsi,  dans  inutile  de  dire  que,  vous  verrez  que  la  barre  du  / 
s'applique  également  à  Yl  du  mol  inutile. 

Si  vous  voulez  me  le  permettre,  j'examinerai  encore  devant 
vous,  avant  de  passer  à  un  autre  point,  la  lettre  œ.  Je  vous 


527 


disais  que  M.  Esterhazy,  comme  l'auteur  du  bordereau,  avait 
une  écriture  dextrogyre,  accompagnée  de  mouvements  centri- 
pètes ;  eh  bien  !  nous  remarquerons  tout  cela  pour  les  x. 

Au  point  de  vue  calligraphique,  Yx  normal  se  fait  par  un 
mouvement  vers  la  gauche  et  ensuite  un  trait  vers  la  droite. 
.M.  Esterhazy,  comme  Fauteur  du  bordereau,  simplifie,  et  chose 
étrange,  c'est  que  la  simplification  du  bordereau  correspond 
identiquement  à  la  simplification  de  M.  Esterhazy  ;  c'est  ainsi 
que  M.  Esterhazy  l'ait  Vx,  non  pas  comme  on  nous  l'apprend  à 
l'école,  mais  il  fait  un  trait  dextrogyre  concilié  avec  un  trait  cen- 
tripète. Prenez,  à  la  ligne  15  du  bordereau  :  Ce  dernier  docu- 
ment est  extrêmement  difficile...,  vous  verrez  que  Yx  de 
extrême?nent  est  fait  comme  je  vous  l'indique;  c'est  toujours 
le  même  coup  de  plume.  De  même,  si  vous  prenez  le  mot  expli- 
cation, à  la  page  2,  ligne  16  de  la  lettre  d'Esterhazy,  c'est  encore 
la  même  chose. 

L'écriture  du  bordereau,  comme  l'écriture  d'Esterhazy,  sont 
encore  les  mêmes  en  ce  qui  concerne  les  majuscules.  Le  borde- 
reau comprend  huit  majuscules  qui  ont  entre  5  et  11  millimétrés 
d'amplitude  verticale.  Si  je  prends  une  lettre  de  M.  Esterhazy, 
celle  que  vous  avez  devant  voms,  je  remarque  qu'il  y  a  ici 
trente-deux  majuscules,  et  parmi  ces  trente  deux  majuscules, 
trente  ont  l'amplitude  variant  entre  5  et  11  millimètres,  c'est-à- 
dire  que  l'alphabet  graphique  de  M.  Esterhazy  est  absolument 
identique  à  l'alphabet  graphique  de  l'auteur  du  bordereau. 

Comme  majuscules  qui  méritent  votre  attention  particulière, 
je  n'en  citerai  que  trois  :  dans  Ce  dernier  document,  à  la  ligne 
15,  le  C  majuscule  est  identique  au  C  majuscule  qui  se  trouve 
à  la  page  1.  ligne  9  de  la  lettre. 

Autre  lettre,  la  lettre  M.  La  lettre  Ma  la  forme  calligraphique, 
telle  qu'on  l'enseigne  dans  les  éccles  de  Hongrie  ;  le  second 
jambage  s  arrête  à  un  millimètre  du  premier,  c'est-à-dire  que  le 
second  jambage  de  YMà.  un  millimètre  d'amplitude  en  moins 
que  le  premier  jambage,  Prenez  Y  M  de  Monsieur  et  YM  de 
Madagascar,  vous  verrez  que  FM  majuscule  est  toujours  calli- 
graphié, conserve  sa  forme  pure  et  calligraphique,  et  cette  forme 
calligraphique  se  retrouve  dans  les  M  de  M.  Esterhazy  ;  c'est  la 
lettre  qu'il  atrophie  le  moins,  c'est  la  lettre  à  laquelle  il  conserve 
la  forme  la  plus  nette  et  la  plus  caractéristique. 

Autre  majuscule  très  importante  à  noter,  c'est  la  lettre  A. 
Prenez  au  hasard  une  lettre  qui  vous  viendra  de  Hongrie,  vous 
trouverez  que  Y  A  majuscule  a  la  l'orme  de  l'a  minuscule,  et  je 
remarque  que  Y  A  majuscule  du  bordereau  a  la  même  forme,  et 
sur  cet  A  majuscule  se  trouve  l'accent  grave. 

Donc,  double  particularité  :  Y  A  majuscule  a  la  forme  d'un  a 
minuscule  et  cet  A  majuscule  porte  l'accent  grave.  Cette  particu- 
larité, qui  est  encore  une  marque  de  fabrique,  je  la  vois  à  la 
ligne  26  du  bordereau,  et  je  la  retrouve  à  la  ligne  3  de  la  page  1 
chez  M.  Esterhazy. 

J'arrive  à  quelques  particularités  relatives  à  l'accentuation 


-  -  528  — 

Je  remarque,  quant  à  l'accentuation,  que  M.  Esterhazy,  comme 
l'auteur  du  bordereau,  place  sur  Yi  un  point  épais,  lourd.  Si  on 
prend  les  lettres  de  M.  Esterhazy  et  l'écriture  du  bordereau, 
on  remarque  que  le  point  sur  Yi  est  un  point  épais  et  lourd. 

Autre  particularité  :  Dans  le  bordereau,  nous  trouvons  à  la 
ligne  5  un  i  simplement  pointé,  Yi  de  manière  ;  si  nous  prenons 
un  autre  mot,  le  mot  dispos  il  ion  à  la  ligne  17,  nous  trouvons 
un  i  sur  lequel  se  trouvent  deux  points.  L'auteur  du  bordereau 
pointe  donc  d'une  manière  irrégulière  ses  i  ;  tantôt  il  met  deux 
points,  tantôt  il  met  trois  points  ;  eh  bien  !  si  je  prends  les 
lettres  de  M.  Esterhazy,  je  remarque  que  cette  particularité  est 
très  fréquente  chez  lui.  Ainsi  à  la  page  3,  ligne  3,  vous  verrez 
au  mot  inverse  deux  points  sur  Yi. 

Je  remarque  encore  une  autre  particularité,  c'est  que  M.  Ester- 
hazy met  parfois  le  point  avant  Yi  ;  ainsi,  au  mot  relative 
de  la  phrase,  une  note  relative  à  Madagascar,  à  la  ligne  12, 
vous  verrez  que  le  point  se  trouve  avant  Yi,  et  si  vous  prenez 
l'écriture  de  M.  Esterhazy,  au  mot  monsieur,  à  la  page  2,  ligne 
16,  vous  verrez  que  le  point  se  trouve  avant  Yi.  Très  fréquem- 
ment encore,  le  point  est  uni  à  la  lettre  suivante.  M.  Esterhazy 
écrira  in,  non  pas  comme  vous  et  moi,  mais  il  écrit  i,  et  il  relie 
le  point  de  Yi  à  la  lettre  suivante.  —  Je  ne  sais  pas  quel  est  cet 
esprit,  au  point  de  vue  graphologique  ;  il  attache  plus  d'im- 
portance au  point  qu'à  la  lettre  elle-même.  —  Cette  particu- 
larité de  la  liaison  du  point  à  la  lettre  suivante,  je  la  retrouve 
également  dans  le  bordereau. 

Autre  particularité  quant  à  l'accentuation,  c'est  que  M.  Ester- 
hazy met  toujours  un  point  sur  lej:  il  écrit  le  j  par  un  simple 
trait,  mais  avec  un  point  sur  le  j.  Ce  point  sur  lej  amène  une 
particularité  extrêmement  importante,  en  ce  qui  concerne  la 
liaison  du  j  à  la  lettre  suivante,  c'est  que  M.  Esterhazy,  comme 
l'auteur  du  bordereau,  qui  met  un  point  sur  le  J,  n'unit  jamais 
le./  à  la  lettre  suivante,  c'est-à-dire  que,  dans  cette  phrase  qui 
se  trouve  à  la  ligne  27  :  à  moins  nue  je  le  fasse...  dans  cemot./e, 
M.  Esterhazy  fait  un  ,/,  puis  un  point  sur  le./,  et  en  raison  du 
mouvement  dextrogyre  dont  je  pariais  tout  à  l'heure,  Ye  qui 
suit  a  la  forme  d'un  accent  grave. 

Maintenant  que  j'ai  examiné  devant  vous  la  manière  dont 
l'auteur  du  bordereau  et  M.  Esterhazy  forment  leurs  lettres,  j'ai 
quelques  particularités  à  vous  signaler  en  ce  qui  concerne  la 
formation  des  mots. 

Nous  savons  comment  M.  Esterhazy  forme  ses  lettres,  nous 
allons  voir  comment  il  forme  ses  mots,  et,  en  ce  qui  concerne  la 
formation  des  mots,  nous  avons  à  examiner  d'abord  les  initiales, 
la  liaison  des  lettres  et  les  finales.  Gela  est  très  important, 
Messieurs,  et  voici  pourquoi. 

Pour  juger  de  l'authenticité  d'une  écriture,  pour  voir  à  qui 
l'on  peut  attribuer  une  écriture,  il  est  très  important  et  très 
intéressant  de  tenir  compte  de  ces  trois  éléments,  parce  que 
c'est  par  ces   petits  signes-là  que  le  faussaire  révèle  presque 


)i 


29  — 


toujours  sa  personnalité;  et  ici,  il  ne  peut  pas  être  question  de 
faux  ni  de  faussaire,  attendu  que  le  bordereau,  comme  je  vous 
le  disais  tout  à  l'heure,  est  d'une  écriture  naturelle,  d'une  écri- 
ture spontanée,  d'une  écriture  courante.  Eli  bien  !  si  nous  pre- 
nons d'abord  les  initiales,  que  remarquons-nous?  C'est  que, 
pour  les  lettres  F.  B,  j,  i,  p9  I,  .9,  v,  M.  Esterhazy  les  fait  d'une 
manière  sténographique,  et  que  cette  manière  sténographique 
de  commencer  les  mots  est  absolument  identique  chez  l'auteur 
du  bordereau,  c'est-à-dire  qu'en  mettant  la  plume  sur  le  papier, 
en  prenant  la  plume  pour  commencer  le  mot,  il  n'y  a  jamais  de 
trait  de  départ.  Vous  ne  trouverez  jamais  de  traits  de  départ, 
ni  dans  le  bordereau,  ni  dans  l'écriture  d'Esterhazy. 

Prenons  la  manière  dont  les  lettres  sont  liées.  Si  vous  prenez 
la  peine  d'examiner  à  tête  reposée  l'écriture  du  bordereau  et 
l'écriture  d*Esterhazy,  vous  serez  effrayé  de  ce  que  l'on  appelle, 
en  graphologie,  la  forme  inhibée.  Il  y  a  des  lettres  constam- 
ment coupées;  par  exemple,  dans  le  mot  indiquant,  Yi  est 
séparé  du  q.  ïn  est  séparé  de  Yi. 

J'ai  étudié  longuement,  Messieurs,  ces  formes  inhibées,  c'est- 
à-dire  ces  mots  coupés  en  morceaux,  et  je  me  suis  dit  :  «  Il  est 
curieux  de  voir  des  mots  en  tronçons,  constamment  coupés  en 
morceaux.  Pour  quelle  cause  ces  mots  se  présentent-ils  en 
hachures  ?»  Alors,  j'ai  examiné,  et  j'ai  vu  que  ces  coupures 
avaient  lieu  après  certaines  lettres.  Les  coupures  ont  lieu  après 
les  /",  les  s,  après  les  i,  après  les  j\  après  les  /;  après  ces  cinq 
lettres -là,  vous  pouvez  être  certain  de  trouver  des  hachures  de 
mots  dans  le  bordereau. 

J'ai  alors  fait  une  étude  comparative  de  chaque  lettre,  et  je 
suis  arrivé  à  cette  constatation  que,  dans  le  bordereau,  38  0/0 
des  f  sont  liés  à  la  lettre  suivante,  et  chez  M.  Esterhazy, 
41  0/0,  c'est-à-dire  que  le  rythme,  je  ne  dirai  pas  géométrique, 
mais  le  rythme  arithmétique,est  le  même  chez  M.  Esterhazy  et 
chez  l'auteur  du  bordereau. 

Je  prends  alors  les  i  et  je  remarque  que  40  à  45  0/0  des  i  sont 
séparés  chez  Esterhazy  comme  chez  l'auteur  du  bordereau. 
Je  remarque,  quant  au./,  qu'il  est  toujours  séparé  de  la  lettre 
suivante.  Quant  au  g,  je  remarque  que  les  quatre  g  du  borde- 
reau, le  g  du  mot  renseignement  (ligne  3),  le  g  du  mot  Mada- 
gascar, le  g  du  mot  guerre,  le  g  du  mot  campagne,  sont 
séparés  de  la  lettre  suivante;  et  si  je  prends  l'écriture  de  M.  Es- 
terhazy, je  remarque  que  la  plupart  des  g  sont  séparés  de  la 
lettre  suivante. 

Je  calcule  tous  les  s  et  je  remarque  qu'il  y  a  53  0  0  d's  liés  et 
47  0/0  d's  non  liés  dans  le  bordereau,  et  que  chez  M.  Esterhazy, 
il  y  a  précisément  le  même  rythme  arithmétique  :  58  0/0  d's 
liés  et  4*2  0/0  d's  non  liés. 

Pour  les  t,  proportion  encore  identique  :  60  0/0  de  /  liés  et 
40  0/0  de  /  non  liés  ;  la  proportion  arithmétique,  le  rythme, 
comme  dirait  M.  Bertillon,  est  absolument  le  même  chez 
M.  Esterhazy  et  chez  l'auteur  du  bordereau. 


•  -  530  — 

Et  si  je  poursuis  mes  investigations  en  examinant  comment 
M.  Esterhazy  et  l'auteur  du  bordereau  terminent  leurs  lettres, 
terminent  leurs  mots,  je  remarque  que  les  finales  des  mots 
sont  les  mêmes  chez  M.  Esterhazy  et  chez  Fauteur  du  borde- 
reau. 

Prenons,  en  effet,  les  r.  M.  Esterhazy  fait  un  r  final,  qui  a  la 
forme  d'an  v  microscopique,  d'un  v  de  forme  typographique... 
Maintenant,  je  vous  ai  dit  que  M.  Esterhazy,  et  l'auteur 
du  bordereau,  étaient  tous  les  deux,  —  c'est  encore  une  parti- 
cularité à  noter  — ,  incapables  de  faire  un  s  normal,  parce  que 
leur  coup  de  plume  est  un  coup  de  plume  purement  dextrogyre 
et  que  la  boucle  de  Ys  exige  un  coup  de  plume  sinistrogyre. 
Prenons  Ys  du  mot  intéressants,  vous  verrez  que  c'est  un  s 
tout  petit,  minuscule. 

Maintenant,  quant  aux  finales  en  /,  —  j'insiste  encore  parce 
que  vous  verrez  que  le  coup  de  plume  est  identique  chez 
M.  Esterhazy  et  chez  l'auteur  du  bordereau,  —  quand  au  t 
final,  vous  verrez  qu'il  est  très  souvent  diminué  et  il  se  termine 
par  un  appendice  qui  indique  toujours  un  mouvement  dextro- 
gyre ;  et.  comme  je  vous  le  disais,  dans  ces  t  de  la  fin  des 
mots,  il  y  en  a  seulement  un  quart  qui  est  barré,  alors  que 
dans  le  corps  du  texte,  il  y  a  deux  tiers  de  t  barrés. 

Vous  voyez  ce  trait  «dextrogyre...  Si  vous  prenez  le  bordereau, 
vous  voyez  cet  appendice  à  la  fin  des  lettres;  si  vous  prenez 
l'écriture  de  M.  Esterhazy,  vous  trouverez  ce  trait  accompagné 
d'un  appendice  dextrogyre.  Il  y  a  donc  une  identité  absolue 
dans  la  manière  de  terminer  la  lettre  chez  M.  Esterhazy  comme 
chez  l'auteur  du  bordereau. 

Je  prends  une  autre  finale,  la  finale  e  ;  c'est  extrêmement 
important,  Messieurs,  parce  que  la  personne  qui  a  été  con- 
damnée pour  avoir  écrit  le  bordereau  écrit  ses  e  de  la  manière 
({lie  vous  voyez... 

M.  le  Président.  —  Ne  parlons  pas  de  l'affaire  Dreyfus, 
parlons  de  l'affaire  Esterhazy. 

M.  Franck.  —  Parfaitement,  monsieur  le  Président. 

Il  y  a  des  personnes  qui  terminent  des  e  de  cette  manière  ;eh 
bien!  M.  Esterhazy  ne  termine  pas  ainsi;  chez  lui  le  délié  est 
très  courbe,  et  parfois  il  termine  par  un  trait  horizontal  qui  a 
jusqu'à  6  millimètres  d'étendue.  Dans  le  bordereau,  il  y  a 
62  liuales  qui  se  terminent,  soit  par  un  trait  arrondi  et  une 
courbe,  soit  par  un  trait  horizontal  ayant  jusqu'à  6  millimètres 
d'amplitude.  Je  prends  une  lettre  de  M.  Esterhazy  où  je  vois 
qu'il  y  a  170  finales  en  e9  et  je  remarque  que  toutes  ces  170 
finales  sont  absolument  identiques  aux  62  finales  en  e  du  borde- 
reau. 

Une  dernière  finale,  messieurs,  qui  est  extrêmement  caracté- 
ristique, c'est  la  finale  en  z.  On  vous  a  appris,  comme  à  moi,  à 
l'école,  à  faire  un  z  de  forme  calligraphique;  eh  bien!  M.  Ester- 
hazy ne  fait  pas  le  z  calligraphique,  il  emploi  une  méthode 
sténographique,  et  coïncidence  très   curieuse,  ce  mode  spécial 


—  531  — 

de  faire  Je  c  final  se  retrouve  précisément  dans  le  bordereau. 
Je  remarque  d'abord  que  la  tête  du  z  n'est  pas  calligraphique  ; 

M.  Esterhazy  donne  à  son  z  une  forme  courbe,  suivanl  la 
mode  allemande  :  c'est  ainsi  qu'on  fait  le  z  en  Allemagne  : 
puis  le  trait  descend  de  droite  à  gauche  et  se  termine  par  un 
petit  crochet  extêmement  élégant  à  droite.  Il  y  a  trois  z  dans  le 
bordereau  et  je  remarque  que  le  z  final  du  bordereau  est  iden- 
tique auxr  final  de  M.  Esterhazy. 

Je  remarque  encore  dans  le  bordereau  que  le  trait  final  du  z 
est  beaucoup  plus  étendu  que  le  jambage  des  autres  lettres, 
qu'il  pénètre  dans  le  corps  d'écriture  de  la  ligne  suivante  ;  si 
vous  prenez  l'écriture  de  M.  Esterhazy,  vous  retrouverez  la 
même  particularité. 

Quand  j'examine  tous  les  éléments  caractéristiques  de  ces 
deux  écritures,  lorsque  je  les  compare,  lorsque  je  vois  que  les 
traits  essentiels  de  formation  des  lettres  sont  absolument 
identiques  chez  Esterhazy  et  dans  le  bordereau,  quand  j'ai  des 
yeux  et  que  je  vois,  lorsque  non  seulement  je  vois,  mais  je 
désire  voir,  j'en  arrive  à  cette  conclusion,  c'est  qu'il  y  a  entre 
ces  deux  écritures  des  identités  telles  qu'on  ne  peut  les  expli- 
quer que  par  un  seul  phénomène,  c'est  que  ces  deux  écritures 
émanent  d'un  seule  et  même  personne.  Une  seule  et  même 
personne  a  écrit  ces  deux  documents  et  celui  qui  a  écrit  le  bor- 
dereau ne  peut-être  que  M.  Esterhazy,  lui  seul  au  monde  ! 

M.  Bertillon  nous  a  dit  que  si  cent  officiers  français  avaient 
pu  avoir  une  écriture  semblable,  il  n'en  concluerait  pas  que 
le  bordereau  est  de  M.  Esterhazy;  eh  bien!  M.  Bertillon  ne 
pourrait  pas  nous  montrer,  parmi  les  40  ou  50,000  officiers  de 
l'armée  française,  un  seul  officier  dont  l'écriture  approche  de 
l'écriture  du  bordereau  et  où  on  trouve  tous  les  éléments  de 
similitude  avec  un  rythme  arithmétique  aussi  probant.  Toutes 
les  particularités  s'y  retrouvent,  et  clans  la  liaison  des  mots,  et 
dans  la  liaison  des  lettres,  et  dans  les  initiales  des  mots  et  dans 
les  finales.  Qu'on  m'explique  cela  ! 

Mais,  Messieurs,  j'ai  deux  particularités  encore  à  vous  indi- 
quer... {Murmures  dans  V auditoire.  Le  témoin  se  tourne  ers 
le  fond  de  la  salle). 

M.  le  Président.  —  Adressez-vous  à  MM.  les  jurés. 

M.  Franck.  —  Il  est  incontestable  que  je  m'adresseà  MM.  les 
jurés...  J'avais  l'intention  de  terminer,  mais  puisqu'on  m'in- 
terrompt, je  continue. 

M.  le  Président.  —  Ne  prenez  pas  ce  ton,  je  vous  en  prie... 

M.  Franck.  —  Gomment,  monsieur  le  Président  1 

M.  le  Président.  —  Je  vous  dis  de  ne  pas  prendre  ce  ton 
devant  la  Cour  d'assises  :  il  est  absolument  inconvenant. 

Me  Labori.  —  Demandez-vous,  monsieur  le  Président,  si  ce 
sont  les  avocats  qui  font  ce  bruit  '.' 

M.  le  Président.  —  Voyons,  maître  Labori,  calmez-vous. 

Me  Labori.  —  Oh  !  monsieur  le  Président,  calmez  la  salle  si 
vous  pouvï  /.. 


—  532  — 

M.  le  Président.  —  Témoin,  continuez. 

M.  Franck.  —  Si  je  n'avais  que  de  simples  observations  gra- 
phologiques, je  ne  dis  pas  que  j'hésiterais,  car  il  n'y  a  pas  d'hé- 
sitation possible,  mais  toutes  les  observations  de  style  se 
retrouvent  encore  à  la  fois  dans  le  bordereau  et  chez  M.  Es- 
terhazy. 

D'abord,  et  je  puis  en  parler  en  parfaite  connaissance  de 
cause  —  ce  n'est  pas  pour  donner  une  leçon  de  français  que  je 
me  suis  présenté  ici  ;  mais,  dans  notre  pays,  où  on  nous  enseigne 
la  langue  française  et  où  nous  devons  tous  lutter  chaque  jour 
pour  l'expansion  de  la  langue  française,  nous  de  vous  nous 
heurter  à  un  élément  qui  est  la  langue  flamande,  d'origine  ger- 
manique. Chez  nous,  on  nous  prémunit  constamment  contre 
les  formules  germaniques  qu'on  emploie  constamment,  que  je 
retrouve  ici  dans  le  bordereau  et  qu'on  retrouve  dans  l'écriture 
de  M.  Esterhazy. 

J'y  trouve,  par  exemple,  un  abus  du  relatif,  contre  lequel  on 
nous  prémunit  constamment:  ain>i  :  A  moins  que  vous  ne 
vouliez  que  je  ne  le  fasse...,  etc.  Dans  l'écriture  de  M.  Ester- 
hazy vous  trouverez  le  même  abus  du  relatif  :  Sur  explications, 
je  dis  à  ce  monsieur  qui  m'apprit  qu'il  était  ancien  officier, 
ce  qu'il  en  était,  pensant  qu'il  suffirait  de  cette  information 
pour  qu'il  se  refusât  à  prêter  la  main  à  qui  que  ce  soit  qui 
touchât  à  ces  manœuvres.  Voyez  l'abus  du  relatii  ! 

A  côté  de  l'abus  du  relatif,  je  remarque  dans  le  bordereau  un 
abus  des  adjectifs  démonstratifs,  que  je  ne  m'explique  pas,  que 
je  ne  me  permets  pas  de  vous  expliquer.  Dans  cette  lettre,  nous 
trouvons  dix-huit  adjectifs  démonstratifs,  toujours  :  ce,  cet, 
cette...  Chez  M.  Esterhazy,  le  même  abus  des  adjectifs  démons- 
tratifs. 

Une  dernière  particularité,  c'est  celle-ci  :  M.  Esterhazy  comme 
l'auteur  du  bordereau,  intercale,  dans  la  première  phrase,  le 
mot  :  Monsieur.  Au  lieu  d'écrire  :  Monsieur ,  je  reçois  votre 
lettre  du,  M.  Esterhazy  écrit  :  Je  reçois,  Monsieur,  avec  sur- 
prise, votre  lettre,  etc.  De  même,  l'auteur  du  bordereau  dit  : 
Sans  nouvelles  indiquant  que  vous  désirez  me  voir,  je  vous 
adresse  cependant,  Monsieur...  L'un  et  l'autre  intercalent  le 
mot  Monsieur  dans  la  première  phrase. 

Les  observations  que  je  vous  ai  présentées,  Messieurs,  ont 
été  peut-être  un  peu  longues;  mais  je  crois  pouvoir,  en  toute 
conscience,  conclure  qu'il  y  a  une  identité  absolue,  nun  seule- 
ment dans  les  écritures,  mais  dans  la  facture  du  bordereau  et  des 
lettres  de  M.  Esterhazy,  et  je  suis  persuadé  qu'un  jour,  je  ne 
sais  pas  si  ce  jour  sera  lointain  ou  prochain,  mais  qu'un  jour 
on  reconnaîtra  la  vérité  des  observations  que  nous  produisons 
devant  vous. 

M.  le  Président.  —  Qui  vous  a  chargé  de  faire  cette  exper- 
tise? 

M.  Franck.  —  Moi-même,  et  si  vous  voulez  que  je  vous  in- 
dique. . .  {Murmures  dans  le  fond  de  l'auditoire.) 


■>-J-j 


Je  vais  vous  répondre,  monsieur  le  Président,  puisque  vous 
me  posez  la  question. 

Il  y  a  deux  mois,  deux  mois  et  demi,  j'avais  été  appelé  à 
Paris  pour  m'occuper  d'une  affaire  dont  vous  avez  entendu 
parler,  l'affaire  de  Mlle  Chauvin  ;  Mlle  Chauvin  m'avait  demandé 
de  m'occuper  de  la  défense  de  ses  intérêts.  J'ai  été  mis  en  rap- 
port avec  énormément  de  monde  ici,  à  Paris,  avec  énormément 
de  journalistes. 

L'affaire  Dreyfus  venait  d'attirer  de  nouveau  l'attention,  ce 
qui,  j<i  vous  l'avoue,  m'a  fortement  contrarié. 

Un  jour,  je  reçus  la  confidence  de  deux  ou  trois  journalistes 
qui  appartenaient  à  ce  qu'on  a  appelé  le  Syndicat  de  la  rue 
Saint-Dominique .  Je  vous  avoue  que  quand  j'ai  lu  dans  le 
Figaro  les  lettres  de  Mme  de  Boulancy  et  le  bordereau,  j'ai  eu 
la  conviction  absolue,  ou  du  moins  l'intuition,  que  ceiui  qui 
avait  écrit  le  bordereau  ne  devait  pas  être  étranger  à  la  personne 
qui  avait  écrit  ces  lettres  ;  il  y  a  eu  un  grand  doute  dans  mon 
esprit.  C'est  alors  que,  me  trouvant  en  présence  d'un  de  ces 
journalistes,  je  lui  exprimai  ce  grand  doute  ;  il  a  cherché  à  me 
donner  des  explications  qui  m'ont  paru  absolument  insuffi- 
santes, et  c'est  alors  que,  pour  ma  satisfaction  personnelle,  j'ai 
cherché  à  m'éclairer. 

De  retour  en  Belgique,  j'ai  travaillé  cette  question,  j'ai  exa- 
miné ces  écritures  ;  c'est  alors  que  j'ai  fait  un  travail  complet. 
Quand  est  arrivé  le  procès  de  M.  Zola,  j'ai  écrit  à  un  ami  de 
M.  Zola  pour  lui  dire  :  «  J'ai  un  travail  complet  sur  cette  ques- 
tion ;  s'il  peut  vous  être  utile,  je  vous  le  donnerai»,  et  c'est 
alors,  pour  éviter  qu'un  intermédiaire  présentât  mes  explica- 
tions, que  je  suis  venu  moi-même. 

M.  le  Président.  —  Vous  nous  avez  dit  tout  à  l'heure  que 
vous  aviez  l'original  d'un  certain  nombre  de  lettres  du  comman- 
dant Esterhazy? 

M.  Franck.  —  Parfaitement,  voici  comment:  j'ai  fait  moi- 
même  une  enquête  en  Belgique  —  et  je  pourrais  vous  dire  où 
se  rendait  M.  Esterhazy  —  une  enquête  officieuse  ;  je  n'ai  pas 
besoin  de  vous  donner  des  détails  ici,  attendu  qu'ils  paraî- 
traient fastidieux,  mais  si  vous  les  voulez,  personnellement,  je 
vous  les  donnerai. 

Avant  de  formuler  mon  opinion,  j'ai  essayé  d'obtenir  de 
récriture  de  M.  Esterhazy,  de  même  que  j'ai  essayé  de  faire 
une  enquête  sur  le  bordereau  qui  avait  paru  dans  le  Malin  du 
10  novembre  1896.  Je  voulais  savoir  si  le  document  qui  avait 
paru  dans  le  Matin  était  conforme  à  l'original  et,  me  trouvant 
à  Paris,  il  y  a  deux  mois  et  demi,  j'ai  fait  une  enquête  person- 
nelle qui  m'a  amené  à  cette  constatation  —  je  ne  dis  pas  qu'elle 
est  fondée  —  mais  que  le  bordereau  ou  le  fac-similé  qui  avait 
paru  dans  le  Matin  avait  été  communiqué  au  Malin  par 
M.  Teyssonnières  ;  j'ai  même  publié  l'information  dans  un 
journal  de  Bruxelles,  Le  Soir,  dont  le  correspondant  se  trouve 
ici:  il  serait  facile  de  vérifier  si  mon  affirmation  est  exacte. 


:ti\  — 


J'ai  donc  procédé  à  une  information  complète  pour  savoir, 
d'une  part,  si  le  fac-similé  sur  lequel  je  travaillais  était  con- 
forme à  l'original  ;  d'autre  part,  j'ai  essayé  de  savoir  si  la  repro- 
duction, la  Clé  de  V affaire  Dreyfus,  qui  donnait  l'écriture 
de  M.  Esterhazy,  si  cette  écriture  était  conforme  à  l'écriture  de 
M.  Esterhazy  lui-même.  Et  c'est  alors  que  j'ai  pu  juger. 

M.  le  Président.  —  Gela  ne  répond  pas  à  ma  question. 

M.  Franck.  —  C'est  par  M.  Bernard  Lazare...  (Murmures). 
Ce  n'est  pas  M.  Bernard  Lazare  qui  a  contrefait  l'écriture  de 
M .  Esterhazy  ! 

M.  le  Président.  —  Je  ne  vous  posais  que  cette  question, 
rien  de  plus  ;  si  vous  reconnaissez  que  c'est  M.  Bernard  Lazare, 
n'en  parlons  plus. 

M.Franck. — Je  vous  ai  indiqué  les  conditions  dans  les- 
quelles j'ai  été  amené  à  m'occuper  de  cette  affaire. 

Me  Labori.  —  Monsieur  le  Président,  je  vous  demande  la 
permission  d'interrompre  la  déposition  de  MM.  les  experts  en 
faisant  entendre  aujourd'hui,  bien  que  ce  ne  soit  pas  la  place  à 
laquelle  j'espérais  ïe  faire  entendre,  M.  Grimaux,  membre  de 
l'Institut,  professeur  à  l'Ecole  polytechnique.  Mi  Grimaux  est 
pris  en  ce  moment  d'un  commencement  d'aphonie  et  désire  si 
vivement  apporter  l'expression  de  son  sentiment  à  MM.  les 
jurés,  qu'il  demande  à  faire  sa  déposition  ce  soir,  dans  la 
crainte  de  ne  pouvoir  la  faire  demain. 

M.  le  Président.  —  Nous  allons  faire  enlever  le  tableau  ; 
vous  n'en  avez  pas  besoin,  maître  Labori? 

Me  Labori.  —  Pas  pour  le  moment,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président,  à  V huissier  audiencier.  —  Appelez  M.  Gri- 
maux. 


DEPOSITION  DE   M.   EDOUARD  GRIMAUX 

Membre  de  l'Institut, 

Agrégé  honoraire  de  la  Faculté  de  médecine,  Professeur 

ii  l'Ecole  'polytechnique. 

Me  Labori.  —  M.  Grimaux  est  ce  que  Ton  peut  appeler  un 
témoin  de  moralité  ;  je  lui  demande  de  vouloir  bien  nous  faire 
connaître  pour  quelles  raisons  il  a  signé  une  des  listes  de  pro- 
testation qui  ont  paru  et  ce  qu'il  pense  de  l'affaire  qui  est 
actuellement  soumise  au  jury  ? 

M.  le  Président.  —  Vous  entendez  la  question;  veuillez 
vous  tourner  du  côté  de  MM.  les  jurés  et  y  répondre. 

M.  Ed.  Grimaux.  — Messieurs  les  jurés,  la  défense  m'a  fait 
citer  parce  que  j'ai  signé  une  pétition  à  la  Chambre  des  députés, 
dans  laquelle  nous  disions  qu'émus  des  irrégularités  du  procès 
de  1894,  du  mystère  qui  a  enveloppé  le  procès  Esterhazy,  des 
perquisitions  illégales  faites  chez  le  colonel  Picquart,   aussi 


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bien  que  de  celles  qu'on  lui  attribuait,  enfin,  émus  surtout  des 
procédés  d'information  judiciaire  de  l'autorité  militaire,  nous 
demandions  que  la  Chambre  des  députés  maintint  la  garantie 
légale  des  citoyens. 

Pourquoi  j'ai  signé  cette  protestation,  et  tant  d'autres  avec 
moi?  Je  vais  vous  le  dire.  Mais  d'abord  je  dois  vous  signaler 
ce  mouvement  singulier  de  tard  d'hommes  de  science,  tant 
d'hommes  de  lettres,  d'artistes,  de  ces  hommes  qui  ne  suivent 
pas  les  fluctuations  de  lapolitique  quotidienne  et  dont  beaucoup 
ignorent  même  les  noms  des  ministres!  Ces  hommes  sont  sortis 
de  leurs  laboratoires,  de  leurs  cabinets  de  travail,  de  leurs 
ateliers,  pour  faire  entendre  leurs  voix,  parce  qu'ils  ont  compris 
qu'il  s'agit  aujourd'hui  de  la  Liberté  et  de  l'honneur  de  la  Patrie. 

Des  doutes  me  sont  d'abord  venus  ;  puis  peu  à  peu,  lente- 
ment, progressivement,  par  l'examen  des  pièces  officielles  non 
démenties,  ma  conviction  s'est  faite.  Tout  d'abord,  j'ai  vu,  sans 
être  graphologue,  ni  expert  en  écritures,  que  l'écriture  de 
M.  Esterhazy  se  confondait  avec  celle  du  bordereau.  Les  rap- 
ports des  derniers  experts  m'ont  donné  raison.  Puis,  j'ai  exa- 
miné les  actes  d'accusation,  je  les  ai  minutieusement  étudiés, 
j'en  ai  pesé  moi-même  la  valeur  et  j'en  ai  tiré  une  conclusion. 
Cette  conclusion,  c'est  que  jamais  homme  qui  a  l'habitude  de 
raisonner,  jamais  magistrat,  jamais  homme  de  science  n'aurait 
voulu  signer  de  telles  pièces.  On  n'y  trouve  que  des  insinua- 
tions sans  preuves,  des  racontars,  des  commérages,  et  enfin 
les  rapports  contradictoires  des  experts.  Un  examen  rigoureux 
de  ces  pièces  nous  montre  qu'elles  n'ont  aucune  valeur  ;  sou- 
mises à  une  critique  sévère,  il  n'en  reste  rien,  rien,  rien  ! 

C'est  qu'en  effet,  Messieurs,  nous  autres,  hommes  de  science, 
nous  avons  une  autre  manière  de  raisonner.  Ouand  nous  décou- 
vrons un  fait,  croyez-vous  que  nous  nous  empressons  de  le 
publier  ?  Non,  nous  répétons  encore  l'expérience,  nous  en 
vérifions  les  conditions  ;  et  ce  n'est  que  quand  notre  certitude 
est  Ici i  Le,  inébranlable,  que  nous  publions  le  fait.  Et  pensez- 
vous  alors  —  car  je  dois  vous  dire  qu'en  science,  quelques  faits 
nouveaux  ne  sont  rien  ;  ce  qui  a  de  l'importance,  ce  sont  des 
conclusions  générales  qu'on  en  tire  —  pensez  vous  que  tout 
d'abord  nous  allons  présenter,  comme  des  vérités,  les  hypo- 
thèses que  nous  en  tirons  '?  Non,  nous  les  présentons  comme 
des  hypothèses,  nous  disons  :  11  est  probable  que...  et  ce  n'est 
qu'après  des  expériences  nouvelles  que  nous  les  proclamons 
comme  loi. 

Voilà  la  vraie  méthode  scientifique  !  voilà  la  méthode  qui  a 
manqué  aux  actes  de  l'accusation  ! 

Et  alors  ma  conviction  s'est  faite  inébranlable,  lors  du  procès 
d'Esterhazy.  D'abord  le  rapport  du  commandant  Ravary,  qui 
parait  celui  d'un  ami  de  l'accusé,  plutôt  que  celui  du  Ministère 
public:  cet  acte  dans  lequel  il  accuse  de  faux,  d'après  les  seuls 
racontars  d'Esterhazy,  un  de  ces  brillants  et  jeunes  officiels, 
qui  sont  l'espoir  du  pays;  et,  dans  ce  rapport,  nous  voyons 


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encore  cette  chose  étrange  :  qu'il  est  dit  qu'une  pièce  secrète  a 
été  volée  au  ministère  de  la  guerre,  qu'elle  a  passé  parles  mains 
d'une  dame  voilée,  au  Sacré-Cœur,  qu'elle  revient  dans  les 
mains  de  M.  Esterhazy,  et  M.  Ravary  ne  s'en  étonne  pas  !  Il 
semble  trouver  la  chose  toute  naturelle,  et,  tout  naturel  que 
cette  pièce  secrète,  que  le  ministère  de  la  guerre  a  refusé  de 
communiquer  au  probe  et  loyal  M.  Scheurer-Kestner,  ce  soient 
des  dames  voilées  qui  la  promènent  !  !! 

Voilà,  Messieurs,  une  des  causes  de  ma  conviction  !  Il  en  est 
d'autres  encore.  La  singulière  façon  dont  les  débats  ont  été 
menés  ;  ce  président,  quand  il  voit  l'accusé  embarrassé,  lui 
soufflant  ses  réponses,  et,  enfin,  cette  contradiction  des  experts  ! 
Les  experts,  en  effet,  dans  ce  procès,  ont  déclaré  que  la  pièce 
n'avait  pas  été  écrite  par  M.  Esterhazy;  mais  ils  ont  déclaré 
qu'elle  était  de  son  écriture,  en  contradiction  avec  les  premiers 
experts  qui  avaient  déclaré  qu'elle  était  de  l'écriture  de  Dreyfus. 
C'est  ainsi  que  les  premiers  experts  se  sont  grossièrement 
trempés  et  qu'ils  ont  trompé,  avec  eux,  sept  officiers,  les  sept 
juges  qui,  dans  la  loyauté  de  leur  âme,  ont  condamné  Dreyfus. 
On  vient  dire  encore  que  cette  pièce  est  un  décalque  de  l'écri- 
ture Lbterhazy,  et  M.  Ravary  trouve  cela  tout  naturel,  et  il  ne 
cherche  pas  qui  a  pu  faire  ce  décalque  !  On  arrive  à  ce  singu- 
lier raisonnement  :  C'est  Dreyfus  qui  a  fait  ce  décalque,  parce 
qu'il  est  un  traître,  et  la  preuve  qu'il  est  un  traître,  c'est  qu'il 
n'a  pas  fait  de  décalque  et  qu'il  a  fait  le  bordereau. 

Je  ne  veux  pas,  Messieurs,  abuser  de  votre  patience,  mais  je 
dois  vous  dire  que  j'ai  fait  ma  conviction  inébranlable,  malgré 
les  menaces  déguisées,  et  les  procédés  d'intimidation.  Pour 
nous  tous,  pour  tous  ceux  qui  ont  signé  avec  moi,  Ja  revision  du 
procès  Dreyfus  s'impose.  Nous  voulons  la  lumière,  toute  la 
lumière,  encore  plus  de  lumière  ! 

M.  le  Président.  —  Maître  Labori,  avez-vous  encore  une 
question  à  poser? 

Me  Labori.  —  M.  Grimaux  vient  de  parler  de  menaces  et  de 
procédés  d'intimidation;  je  lui  serais  reconnaissant  de  vouloir 
l}ien  nous  faire  connaître  lesquels. 

M.  Ed.  Grimaux.  —  Si  Me  Labori  pense  que  cela  puisse  être 
nécessaire  à  la  défense. . . 

Me  Labori.  —  Je  pense  que  c'est  indispensable,  monsieur 
Grimaux,  et  je  vous  prie  d'achever  le  grand  acte  de  courage 
que  vous  accomplissez,  en  disant  la  vérité  tout  entière. 

M.  Ed.  Grimaux.  —  J'ai  juré  de  dire  la  vérité  tout  entière;  je 
ne  puis  me  refuser  à  répondre  à  la  demande  de  la  défense.  Je 
dirai  tout. 

Le  lfi  janvier,  le  ministère  de  la  guerre  me  fit  demander  offi- 
ciellement si  c'était  bien  moi  qui  avais  signé  la  protestation 
dont  j'ai  parlé  tout  à  l'heure.  Immédiatement,  j'écrivis  une 
leltre  dans  laquelle  je  disais  :  «  Voici  la  protestation  que  j'ai 
signée,  en  voici  le  texte;  je  l'ai  signée,  je  le  reconnais.  »  Il 
paraît  que,  le  lendemain,  au  Conseil  des  Ministres,  un  décret 


—  537  — 

de  révocation  du  professeur  à  l'Ecole  Polytechnique,  qui  a 
trente-quatre  ans  de  services  à  l'Etat  et  de  services  à  la  science, 
était  présente.  Mais  le  Conseil  le  déclara  illégal;  le  Conseil 
déclara  que  ma  pétition  était  respectueuse  et  que  je  n'avais  fait 
qu'user  du  droit  de  tout  citoyen  en  signant  cette  pétition  à  la 
Chambre. 

Huit  jours  après,  une  dénonciation  paraissait  dans  un  journal 
de  scandale,  de  chantage,  la  Libre  Parole;  il  était  dit  de  moi  : 
«  M.  Grimaux,  professeur  à  l'Ecole  Polytechnique,  qui  instruit 
les  officiers,  est  de  ceux  qui  vilipendent  l'armée  ». 

Dans  un  journal  qui,  huit  mois  auparavant,  m'avait  traité, 
alors  que  je  suis  catholique,  de  youtre  nauséabond,  de  juif 
renégat  passé  au  protestantisme,  parce  que  j  "étais  candidat 
républicain  à  un  siège  sénatorial...  dans  un  tel  journal,  cette 
injure  m'est  indifférente.  Mais,  dernièrement,  il  y  a  trois  ou 
quatre  jours  —  c'est  vendredi,  je  crois,  la  veille  du  jour  où  je 
pensais  déposer  —  le  Ministre  de  la  guerre  fit  demander  à  M.  le 
général  commandant  l'Ecole  polytechnique,  une  enquête,  un 
rapport  sur  mon  compte.  Cette  lettre  du  Ministre  de  la  guerre 
disait  :  «  Général,  il  nous  revient  que  M.  Grimaux  a  signé  des 
protestations  ou  a  pris  part  à  des  manifestations  hostiles  à 
à  l'armée.  » 

Messieurs,  à  la  première  phrase  a  signé  des  protestations, 
je  répondis  :  «  On  le  sait  bien  ;  depuis  un  mois,  au  ministère, 
on  a  mon  aveu,  écrit  de  ma  main.  »  Quant  au  passage  a  pris 
part  à  '1rs  manifestations  hostiles  à  Vannée,  je  proteste  avec 
énergie  ;  je  suis  un  patriote,  et  je  dis  au  général  : 

«  Je  suis  un  de  ces  patriote  qu'on  croit  flétrir  quand  on  les 
appelle  chauvins  ;  je  suis  de  ceux  qui  courent  quand  les  régi- 
ments défilent.  Et,  quand  le  drapeau  passe,  je  le  salue  respec- 
tueusement, le  cœur  ému  et  palpitant;  car  ce  glorieux  drapeau, 
je  l'ai  vu  arracher  des  mains  héroïques  de  l'armée  de  Metz  par 
la  trahison  ;  et  ce  drapeau,  j'espère  le  voir  flotter  au  lendemain 
des  batailles  victorieuses  qui  nous  rendront  nos  chères  pro- 
vinces. »  [Applaudissements.] 

Moi,  ne  pas  être  un  patriote!  Le  général  m'a  demandé 
ma  famille,  mon  passé!  Ma  famille  ?...  Mon  père,  en  1806, 
était  à  bord  de  la  frégate  la  Minerve,  qui  combattait  une 
frégate  anglaise  ;  en  1814,  il  chevauchait  les  plaines  de  la 
Champagne,  en  combattant  l'envahisseur.  Mon  oncle,  jeune 
aspirant  de  marine,  en  1813,  sauvait  la  ville  de  Berg-op-Zom 
Deux  mille  Anglais  s'y  étaient  introduits  par  surprise;  il  se 
jette  sur  eux  à  la  tète  de  sa  compagnie  de  marins;  il  les 
repousse  hors  des  portes  et  délivre  la  ville  ! 

Mon  aïeul  par  alliance  était  lieutenant  de  dragons,  aide  de 
camp  du  maréchal  Brune,  et,  il  y  a  trente  ans,  il  me  racontait 
encore  l'entrevue  de  Tilsitt  à  laquelle  il  avait  assisté. 

Messieurs,  où  n"aurais-je  pas  pris  de  leçons  de  patriotisme  ? 
J'ai  été  beivé  sur  les  genoux  de  ces  vieux  capitaines  de  vais- 
seau qui,  pendant  les  guerres  de  la  Révolution  et  de  l'Empire, 


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avaient  couru  sus  à  l'Anglais,  et,  plus  récemment  encore, des 
deuils  cruels  à  mon  cœur  sont  venus  me  frapper  :  un  des  miens. 
Jean  Bérar,  qui,  pendant  son  cours  de  Samt-Cyr,  étaii  l'enfant 
chéri  de  ma  maison,  a  succombé  glorieusement  devant  l'en- 
nemi! Je  vois  encore  sa  jeune  figure  imberbe,  toute  vaillante  : 
Lieutenant  de  dragons,  il  demanda  à  partir  pour  le  Soudan  ;  il 
était  d'une  lignée  guerrière,  car  son  grand-père  était  le  héros 
de  Berg-op-Zom,  et  son  père,  capitaine  de  frégate,  avait  été 
général  auxiliaire  pendant  la  guerre  de  1870.  C'était  un  vrai 
officier,  loyal  comme  une  épée,  brave  comme  un  sabre.  A  peine 
était-il  à  Kayes,  qu'avec  son  capitaine  et  huit  spahis,  il  repousse 
quatre-vingt  Maures  arabes.  Puis,  bientôt,  il  est  à  Tombouctou  ; 
là,  dans  un  engagement  avec  les  Touaregs,  chargeant  en  tête, 
il  est  entouré  par  l'ennemi  ;  une  lance  lui  traverse  le  flanc  ;  il 
tombe  sur  le  sol,  au  moment  où  ses  cavaliers  vont  le  dégager, 
et  ce  jeune  héros  meurt  le  sourire  aux  lèvres,  comme  l'a  rap- 
porté son  capitaine  qui  a  reçu  son  dernier  soupir.  Il  meurt  le 
sourire  aux  lèvres,  comme  s'il  voyait  l'image  de  la  Patrie  flotter 
devant  lui,  cette  Patrie  à  laquelle  il  donnait  sa  jeune  existence. 

Voilà  la  famille  de  mauvais  patriotes  à  laquelle  j'appartiens  ! 
Yoilà  l'homme  hostile  à  l'armée  que  je  suis  ! 

Messieurs,  je  voudrais  m'arrêter  ici  ;  mais,  parce  que  je  suis 
témoin,  il  ne  faut  pas  qu'il  reste  de  doutes  sur  ma  moralité  : 
il  ne  faut  pas  qu'on  dise  que  je  suis  un  mauvais  citoyen  et,  si 
j<i  repousse  cette  injure,  ce  n'est  pas  parce  qu'elle  était  dans  la 
Libre  Parole,  c'est  parce  qu'elle  est  dans  un  document  officiel, 
c'est  parce  que  je  veux  quïln'en  reste  rien,  rien  !  Et  ici,  je  suis 
obligé  de  parler  de  moi. . .,  et  j'en  demande  pardon  à  Messieurs 
les  jurés. 

Il  y  a  quarante-quatre  ans,  en  1853,  j'étais  officier  de  santé, 
sous-aide  de  la  marine,  au  port  de  Toulon  ;  je  portais  l'épée  au 
enté,  j'avais  le  grade  et  les  avantages  d'un  officier.  Je  servis 
dans  les  hôpitaux  maritimes  de  Toulon  pendant  cette  guerre 
de  Crimée  ;  car  les  hôpitaux  et  les  épidémies  sont  pour  nous, 
médecins  et  pharmaciens.,  des  champs  de  bataille. 

Messieurs,  quand  on  veut  juger  la  conduite  des  hommes,  des 
hommes  âgés,  il  faut  leur  demander  ce  qu'ils  ont  fait  en  1870... 
Je  regrette  de  faire  mon  apologie,  mais  j'y  suis  forcé.  En  1870, 
professeur  agrégé  à  la  faculté  de  médecine,  j'étais,  au  moment 
des  désastres,  au  mois  d'août,  bien  loin  du  danger,  sur  les 
côtes  de  l'Ouest,  en  Vendée.  Quand  je  vis  ces  désastres,  quand 
je  vis  que  l'ennemi  s'avançait  sur  Paris,  j'ai  pensé  que  mon 
devoir  était  là  où  était  le  danger. 

Je  dis  aux  miens,  je  pars.  C'est  alors  qu'une  amie  chère,  qui 
est  le  soutien  «1  ma  conscience  depuis  quarante  années,  me 
dit  :  ce  Pars  »,  et  je  partis.  J'arrivai  à  Paris.  Avec  mon  titre  de 
docteur,  je  pouvais  me  placer  dans  un  hôpital  militaire  avec  de 
bons  appointements  ;  je  préférais  prendra  le  fusil  de  garde 
national  ;  je  montai  la  garde  sur  les  remparts,  et,  pendant  les 
loisirs  que  me  laissait  "ma  garde,  je  m'occupai  delà  défense, 


—  539  — 

j'allais  donner  mes  soins  de  médecin  aux  réfugiés  malades  de 
la  banlieue  ;  je  m'occupai  de  la  fonte  des  canons  de  bronze  . . 
Enfin,  les  jours  de  bataille,  j'allai  av<  c  les  ambulances  des 
volontaires. 

Ah  !  celui-là  ne  serait  pas  un  patriote  qui  a  vu  le  plateau  de 
Villiers  couvert  de  nos  morts  ?  Je  les  ai  vus,  ces  morts  glorieux, 
et  je  me  rappelle,  entre  autres,  cinq  officiers  d'artillerie,  cou- 
chés côte  à  côte,  frappés  par  l'obus  et  la  balle,  élégants,  soignés, 
rasés  de  trais,  en  brillant  uniforme....  car  l'officier  français  va 
à  la  bataille  paré  comme  un  fiancé  ;  car  il  sait  qu'il  est  Je  fiancé 
de  la  Mort  ! 

Messieurs,  j'ai  été  ensuite  honoré  de  grandes  amitiés,  de 
l'amitié  de  Gambetta,  qui  était  un  patriote,  celui-là!  J'ai  colla- 
boré avec  lui  à  la  fondation  de  la  République  française;  j'ai 
compté  et  je  compte  des  amitiés  dans  l'armée  et  dans  la  marine, 
depuis  les  jeunes  sous-lieutenants  de  Fontainebleau  jusqu'aux 
amiraux  et  aux  généraux  de  division.  Je  suis  aussi,  depuis 
vingt-deux  ans,  à  cette  grande  Ecole  Polytechnique,  dont  on 
connaît  la  glorieuse  devise,  et  où  il  n'y  a  que  des  exemples  de 
patriotisme. 

Je  crois,  Messieurs,  qu'il  ne  restera  aucun  doute  sur  men 
patriotisme,  et  je  dois  dire  que  c'est  dans  nos  rangs,  chez  ceux 
qui  pensent  comme  moi,  que  se  trouvent  les  patriotes  les  plus 
éclairés,  qui  voient  le  mieux  l'intérêt  de  la  Patrie.  Les  vrais 
insulteurs  de  l'armée,  ce  sont  ces  journalistes  véreux,  qui 
accusent  un  Ministre  de  la  guerre  de  s'être  vendu  30,000  francs 
à  un  prétendu  syndicat  juif!  Ces  insulteurs  de  l'armée,  ce  sont 
les  héros  de  la  peur,  qui  vous  disaient  au  commencement  de 
l'affaire  :  «  Laissez  l'innocent  souffrir  un  supplice  immérité, 
plutôt  que  d'éveiller  les  susceptibilités  d'une  puissance  étran- 
gère. » 

Quoi!  nous  avons  une  armée  de  deux  millions  d'hommes, 
la  nation  tout  entière  pour  défendre  le  pays  avec  vingt  mille 
officiers  instruits,  travailleurs,  prêts  à  verser  leur  sang  sur  le 
champ  de  bataille,  vingt  mille  officiers  qui,  pendant  la  paix, 
nous  préparent  des  armes  perfectionnées,  etnous  aurions  peur! 

Les  insulteurs  de  l'armée  sont  ceux  qui  parcourent  les  rues 
en  criant  Vive  l'armée!  sans  crier  Vive  la  République!  ces 
deux  cris  qui  ne  peuvent  pas  être  séparés.  Ce  sont  ceux  qui 
«rient  :  Vive  l'armée!  mort  à  Zola!  mort  aux  juifs! 

Car,  enfin,  l'armée. . .  qui  ne  compte  pas  parmi  elle  un  frère, 
un  fils,  un  parent,  un  ami?. . .  Mais  l'armée,  c'est  la  chair  de 
notre  chair,  c'est  le  sang  de  notre  sang. .  .  Demandez  plutôt  à 
cet  accusé  si  noble,  à  ce  courageux  citoyen  qui  est  ici  sur  le 
banc  d'infamie,  dont  il  fera  un  banc  de  gloire,  demandez-lui  s'il 
ne  partage  pas  mon  sentiment  ? 

M.  Emile  Zola.  —  Absolument. 

M.  Ed.  G-rimaux.  —  Messieurs,  je  crois  avoir  dit  tout  ce  que 
je  voulais  dire  pour  laver  mon  honneur  d'imputations  qui  ne 
doivent  pas  rester  dans  un  document  officiel;  mais  j'ose  ajouter 


—  5i0  — 

que  ma  conviction  s'affirme  4e  plus  en  plus:  je  l'affirme  de 
nouveau!  Les  injures,  les  menaces,  la  révocation,  rien  ne  me 
touchera;  car  la  vérité  m'a  revêtu  d'une  impénétrable  cuirasse. 

Oui  !  nous  sommes  tous  dans  une  voie  où  nous  persévére- 
rons. La  revision,  nous  la  voulons,  et  nous  l'aurons  ;  nous 
irons  sans  cesse  dans  cette  voie  et  rien  ne  nous  rebutera  :  car 
nous  sommes  de  ceux  qui  veulent  la  lumière,  toute  la  lumière, 
encore  la  lumière!  Nos  conscience  ont  soif  de  justice  !  [Mur- 
mures.)  ' 

Mc  Labori.  —  Je  ne  comprends  pas  que  la  salle  ne  sente  pas 
que  la  pudeur  devrait  lui  imposer  le  silence  ! 

M.  Ed.  Grimaux.  —  Nos  consciences  ont  soif  de  justic?,  je  le 
répète!  J'ai  terminé,  monsieur  le  Président. 

M.  le  Président.  -  Vous  pouvez  vous  asseoir. 

Me  Labori. — Non  pas  sans  que  je  vous  salue,  monsieur 
Grimaux. 

M.  le  Président,  à  Mé  Labori.  —  A  vez-vous  un  témoin  dont 
la  déposition  ne  doive  pas  durer  plus  d'un  quart  d'heure  ou 
plus  de  vingt  minutes?... 

M.  Grimaux  s'approche  de  M.  Zola,  lui  serre  la  ïnaln  et  lui 
parle  un  instant  à  voix  basse. 

Me  Labori.  —  Soyez  assez  bon,  monsieur  Grimaux,  pour  dire 
tout  haut  ce  que  vous  venez  de  dire  à  M.  Zola. 

M.  Grimaux.  —  Je  n'avais  jamais  vu  M.  Zola,  je  le  vois  pour 
la  première  fois.  {Applaudissements  prolongés.) 

M.  le  Président.  — Maître  Labori,  quel  témoin? 

Me  Labori.  —  M.  Louis  Havet. 


DEPOSITION  DE  M.  LOUIS  HAVET 

membre  de  V Institut,  professeur  au  Collège  de  France  et  à 

la  Sorbonne. 

(Le  témoin  prête  serment.  Il  tire  de  sa  poche  quelques 
papiers.) 

M.  le  Président.  —  Il  ne  faut  pas  lire,  monsieur. 

M.  L.  Havet.  —  Ce  sont  des  notes  pour  aider  ma  mémoire... 
J'aurai  des  phrases  à  citer  tout  à  l'heure. 

M.  le  Président.—  Il  ne  faut  pas  lire  du  tout  :  veuillez  met- 
tre cela  dans  votre  poche. 

Me  Labori.  —  Je  crois  que  M.  Havet  a  examiné  l'écriture  de 
M.  Esterhazy  et  le  bordereau;  je  lui  serais  très  reconnaissant 
de  nous  dire  ce  qu'il  en  pense  et  à  quelles  conclusions  il  est 
parvenu. 

M.  L.  Havet.  —  J'ai  examiné  le  bordereau  au  point  de  vue 
de  l'écriture  et  aussi  à  d'autres  point  de  vue,  qui  sont  connexes 
à  celui-ci.  au  point  de  vue  des  habitudes  orthographiques  et  au 


—  541  — 

point  de  vue  de  la  langue  même,  du  français  qu'écrit  l'auteur 
du  bordereau. 

Sur  le  premier  point,  l'écriture,  je  serai  très  bref;  je  dois 
seulement  indiquer  par  quel  moyen  je  suis  arrivéàune  convic- 
tion, car  pour  pouvoir  juger  des  questions  d'écriture,  il  faut,  le 
mieux  qu'on  peut,  se  renseigner  sur  cette  écriture. 

Je  me  suis  procuré,  en  dehors  des  facs-similés  qui  sont  à  la 
disposition  de  tout  le  monde,  des  lettres  autographes  du  capi- 
taine Dreyfus  et  j'ai  eu  également  des  lettres  autographes  du 
commandant  Esterhazy.  Pour  le  bordereau,  je  ne  pouvais  pas 
me  procurer  l'original,  j'ai  donc  dû  me  contenter  du  fac-similé 
qui  a  paru  daus  le  Matin,  qui  a  été  reproduit  dans  la  brochure 
de  M.  Bernard-Lazare  et  aussi  dans  le  placard  La  clé  deV  affaire 
Dreyfus.  Pour  ce  fac-similé,  je  sais  quïl  a  été  émis  des  doutes 
sur  sa  ressemblance  avec  l'original.  Je  ne  suis  pas  en  état  de 
vérifier,  naturellement.  Ce  qui  me  paraît  clair,  c'est  que  ce  fac- 
similé  —  qui  a  été  publié  en  novembre  1896  —  correspond  très 
probablement  une  à  photographie  faite  pour  le  procès  de  1894;  il 
nous  représente  l'état  du  bordereau  en  1894,  ou  si  par  hasard 
on  a  fait  en  1896  une  photographie  nouvelle  pour  fabriquer  le 
fac-similé  du  Matin,  ce  serait,  en  tout  cas,  l'état  du  bordereau 
en  1896.  C'est  donc  un  état  qui  remonte  à  quelques  années  ou 
à  quelques  mois  au  moins  en  arrière.  S'il  y  a  aujourd'hui  une 
autre  aspect  de  récriture  —  comme  je  sais  que  M.  le  général  de 
Pellieux,  qui  a  eu  postérieurement  le  bordereau  entre  les  mains, 
l'a  déclaré,  —  il  va  sans  dire  que,  puisque  je  n'ai  pas  eu  le 
bordereau  entre  les  mains  en  1897  ou  en  1898,  je  ne  peux  pas 
répondre  de  ces  divergences. 

J'ai  donc  fait  mon  examen  avec  des  originaux,  et  aussi  des 
fac-similés  de  lettres  pour  multiplier  les  exemples  d'écritures,  et 
avec  les  fac-similés  du  J  >ordereau  qui ,  pour  moi,  représentent  l'état 
antérieur  du  document.  Pour  l'écriture,  je  suis  arrivé  tout  de 
suite  et  sans  faire  de  recherches  dignes  de  ce  nom,  simplement 
par  l'évidence,  par  le  saisissement  des  yeux,  à  une  conviction 
pour  moi  tout  à  fait  certaine.  C'est  là  l'écriture  du  commandant 
Esterhazy,  ce  n'est  pas  l'écriture  du  capitaine  Dreyfus  ;  cela 
me  parait  sauter  aux  yeux,  avant  même  qu'on  ait  commencé  à 
analyser  l'écriture. 

Je  ne  voudrais  pas  fatiguer  MM.  les  jurés  par  beaucoup 
d'exemples  en  matière  d'écriture  ;  je  crois  qu'ils  ont  entendu 
déjà  beaucoup  de  démonstrations  de  ce  genre,  qu'ils  en  enten- 
dront encore  et  que  je  ne  ferais  que  répéter  des  choses  qui 
reviendront  plusieurs  fois  dans  la  bouche  de  plusieurs  témoins. 
Je  me   bornerai  à  citer  un  point  tout  à  fait  précis,  un  détail. 

Le  bordereau  contient  un  ./majuscule  qui  dépasse  la  ligne  en 
dessous.  11  y  a,  en  effet,  deux  façons  de  faire  le  J  majuscule, 
les  uns  l'arrêtent  au  niveau  de  la  ligne  ;  les  autres  descendent 
plus  bas.  Eh  bien  !  Esterhazy,  dans  toutes  les  lettres  que  j'ai 
vues,  fait  toujours  le  /  majuscule  en  descendant  au-dessous  de 
la  ligne:  le  capitaine  Dreyfus,  lui,  fait  son  /  en  s'arrêtant  au 


—  542  — 

niveau  de  la  ligne,  et  voici  l'exemple  spécial  que  je  voulais 
citer  :  dans  une  des  lettres  du  capitaine  Dreyfus  à  sa  femme, 
se  trouve  cette  phrase  que  je  vais  citer  de  mémoire  —  je  vous 
demande  pardon  si  quelque  détail  n'est  pas  tout  à  fait  conforme 
au  texte  —  il  écrit  :  «  D'ailleurs,  comme  je  te  l'ai  dit,  j'ai 
légué  à  ceux  qui  m'ont  fait  condamner  un  devoir  auquel  il 
ne  faibliront  pas,  j'en  ai  l'absolue  certitude.  »  Dans  cette 
phrase,  il  y  a... 

M.  le  Président.  —  C'est  relatif  à  l'affaire  Dreyfus,  cela. 

M.  L.  Ha vet.  —  Oh  !  je  ne  parle  pas  de  l'affaire  Dreyfus. 

M.  le  Président.  —  Ne  parlons  que  de  l'affaire  Esterhazy. 

Me  Labori.  —  Voulez-vous  me  permettre,  très  respectueuse- 
ment, d'intervenir  et  de  faire  une  observation?  Il  s'agit  simple- 
ment ici  d'une  pièce  de  comparaison  postérieure  à  là  condam- 
nation de  Dreyfus  et  attribuée  à  Dreyfus. 

M.  le  Président.  —  Cette  pièce  est  postérieure  à  la  condam- 
nation ? 

M.  L.  Ha  vet.  —  Cette  pièce  a  été  envoyée  des  îles  du  Salut, 
si  je  me  souviens  bien,  et  cette  lettre  est  certainement  posté- 
rieure à  la  condamnation;  je  suis  sûr  qu'elle  l'est,  sans  pouvoir 
cependant  en  donner  la  date,  car  Dreyfus  fait  allusion,  dans 
ce  passage,  à  la  lettre  célèbre  qu'il  a  écrite  à  M.  le  général  Mer- 
cier, Minisire  de  la  guerre  :  «  Monsieur  le  Ministre,  je  n'ai 
pas  de  grâce  à demander ,  puisque  je  suis  un  condamné;  mais 
J'ai  toujours  le  droit  de  demander  la  justice;  moi  parti,  qu'on 
cherche  encore...  »  Je  me  rappelle  la  phrase...  C'est  à  cette 
lettre  qu'il  fait  allusion;  il  dit  à  Mme  Dreyfus  :  «  Je  te  l'ai  dit, 
j'ai  légué  à  ceux  qui  m'ont  fait  condamner  un  devoir  auquel 
ils  ne  failliront  pas,  fenai  l'absolue  certitude.  » 

Il  y  a,  dans  cette  phrase,  deux  phrases  l'une  dans  l'autre;  il 
y  a  d'abord  :  «  Je  te  l'ai  déjà  dit  »  ;  puis,  en  second  lieu  :  «  J'ai 
légué  à  ceux  qui  m'ont  fait  condamner  un  devoir,  etc..  »  Le 
capitaine  Dreyfus  avait  commencé  par  mettre,  au  commence- 
ment de  cette  seconde  phrase,  un  ;  minuscule,  et  ce  j  descen- 
dait au-dessous  de  la  ligne;  puis  il  s'est  ravisé,  il  s'est  dit  : 
«  C'est  le  commencement  d'une  phrase  nouvelle,  ce  n'est  pas  la 
suite  de  ce  qui  précède;  c'est  la  suite  de  la  pensée  que  je  lui 
avais  déjà  écrite  antérieurement  »,  et  il  a  remplacé  ce./  minus- 
cule par  un  /majuscule;  il  a  refait  le  /  majuscule  qui  s'arrête 
au  niveau  de  la  ligne.  Tout  autre  aurait  utilisé  la  boucle  du  bas 
de  ce  j  minuscule,  au-dessous  de  la  ligne.  Pour  ma  part,  si 
j'avais  transformé  un /minuscule  en  un  ./majuscule,  j'aurais 
utilisé  cette  boucle.  Dreyfus  ne  l'a  pas  fait;  c'est  un  trait  tout 
à  fait  caractéristique,  qui  suffirait  pour  que  l'on  ne  puisse  pas 
lui  attribuer  la  fameuse  phrase  :  «  Je  vais  partir  en  manœu- 
vres. » 

Il  y  aurait  bien  d'autres  choses;  mais  je  suis  convaincu  que 
je  ne  pourrais  pas  apporter  à  MM.  les  jurés  autre  chose  que  la 
répétition  des  exemples  qu'ils  ont  entendus  ou  qu'ils  enten- 
dront, et  je  crois  que  je  puis  seulement  leur  dire,  avec  une  con- 


—  543  - 

viction  entière,  sans  aucune  réserve,  que  ce  n'est  pas  récriture 
du  capitaine  Dreyfus,  el  que  c'est  récriture  du  commandant 
Esterhazy.  Pour  moi.  cela  ne  fait  pas  l'ombre  d'un  doute,  à 
aucun  degré. 

J'arrive  au  second  point  :  les  habitudes  orthographiques  de 
l'auteur  du  bordereau. 

En  pareille  matière,  on  ne  peut  pas  dire,  avec  une  absolue 
certitude,  d'après  les  habitudes  orthographiques,  que  cette  pièce 
est  de  telle  personne  déterminée,  parce  que  deux  personnes 
différentes  peuvent  avoir  en  gros  les  mêmes  habitudes  ortho- 
graphiques; mais  il  y  a  quelque  chose  qu'on  peut  dire  très 
sérieusement.  Sans  arriver  à  cette  précision,  on  peut  dire  : 
«  Telle  pièce  n'est  pas  de  telle  personne,  parce  que  ses  habitudes 
orthographiques  sont  différentes  »  ;  ou  bien  :  «  Telle  pièce  peut 
être  de  telle  personne,  s'il  y  a  d'ailleurs  d'autres  raisons  de  la 
lui  attribuer,  parce  que  les  habitudes  orthographiques  sont  les 
mêmes.  » 

Eh  bien  !  voici  les  habitudes  orthographiques  du  capitaine 
Dreyfus  et  du  commandant  Esterhazy  dans  leurs  lettres.  Tous 
deux  mettent  bien  l'orthographe,  ils  ne  se  trompent  pas  pour 
les  s  du  pluriel  ou  pour  des  choses  de  ce  genre.  Je  parle  ici  des 
petites  minuties  orthographiques,  des  accents,  des  cédilles.  Le 
capitaine  Dreyfus  n'est  pas  très  grammairien,  il  n'est  pas  gram- 
mairien dans  Pâme  et  il  lui  arrive  d'oublier  une  cédille  là  où  il 
en  faut,  d'écrire  français  ou  façon  en  oubliant  la  cédille,  ou 
de  mettre  une  cédille  là  où  il  n'en  faut  pas,  de  mettre  force, 
souffrance  avec  une  cédille  ;  cela  est  chez  lui  capricieux.  Le 
même  mot,  innocent,  est  écrit  tantôt  avec  une  cédille  tantôt 
sans  cédille. 

Pour  les  accents,  c'est  la  même  chose:  s'il  écrit  la  préposition 
c>,  le  mot  à  doit  avoir  un  accent  grave  d'après  les  habitudes 
correctes  de  typographie  et  d'écriture  :  eh  bien  !  Dreyfus  met  de 
temps  en  temps  cet  accent  grave  et  d'autres  fois  il  ne  le  met 
pas.  Il  arrive  aussi  qu'il  met  des  accents  inutiles;  il  y  a  des 
accents  qui  manquent  dans  les  fac-similés  accessibles  au  public, 
et,  dans  une  des  lettres  dont  j'ai  eu  l'original  entre  les  mains, 
j'ai  vu,  au  contraire,  des  accents  inutiles  sur  des  lettres  qui 
n'en  comportent  pas  :  le  mot  nécessaire  qui  s'écrit  avec  un 
accent  aigu  sur  la  première  voyelle, est  écrit  avec  un  accent  sur 
les  deux  e.  Le  capitaine  Dreyfus  n'a  donc  pas  l'attention  ortho- 
graphique très  précise  et  très  éveillée . 

Pour  Esterhazy,  c'est  tout  le  contraire,  il  met  scrupuleuse- 
ment les  accents  ;  il  met  scrupuleusement  les  traits  d'union, 
tous  ces  petits  accessoires  de  l'orthographe.  C'est  un  homme 
qui  sait  bien  la  minutie  orthographique  et  qui  la  pratique.  Il  y 
a  un  détail  curieux  qui  mérite  d'être  rappelé  à  ce  propos,  c'est 
qu'il  met  l'accent  grave  sur  la  préposition  à,  non  seulement 
quand  c'est  un  à  minuscule,  à  l'intérieur  d'une  phrase,  mais 
même  quand  c'est  un  A  majuscule  au  commencement  d'une 
phrase. 


544  — 


Eh  bien  !  les  habitudes  orthographiques  sont  absolument  les 
mêmes  dans  le  bordereau  et  dans  les  lettres  du  commandant 
Esterhazy.  Le  bordereau  diffère  totalement,  à  cet  égard,  des 
'lettres  du  capitaine  Dreyfus. 

Il  y  a  la  même  régularité  pour  l'emploi  ou  la  suppression  de 
l'accent  ou  de  la  cédille  ;  il  y  a  un  point  très  caractéristique, 
très  personnel,  qui  ne  s'applique  qu'à  un  bien  petit  nombre  de 
personnes  :  l'A  majuscule  de  la  préposition  à,  muni  d'un  accent 
grave,  se  trouve  dans  le  bordereau  et,  à  ma  connaissance,  dans 
deux  lettres  au  moins  du  commandant  Esterhazy,  parmi  celles 
qui  m'ont  été  accessibles.  Je  crois  qu'on  pourrait  chercher 
parmi  bien  des  milliers  de  personnes  avant  d'en  trouver  une 
qui  mette  des  accents  graves  dans  ce  cas. 

Rien  que  ces  exemples-là  ne  suffiraient  pas  pour  affirmer, 
avec  la  même  certitude  qu'à  propos  de  l'écriture,  que  le  borde- 
reau est  du  commandant  Esterhazy  et  non  pas  du  capitaine 
Dreyfus,  mais  pour  dire  qu'il  est  presque  impossible  qu'il  ne 
soit  pas  du  commandant  Esterhazy,  parce  qu'on  aurait  de  la 
peine  à  trouver  un  autre  officier  ayant  cet  ensemble  d'habitudes 
orthographiques  et  en  particulier  ce  trait  de  VA  accent  grave 
majuscule. 

Un  détail  encore  doit  être  mentionné  dans  cet  ordre  d'idées, 
c'est  l'emploi  du  trait  d'union  après  le  mot  très,  comme  dan& 
très  grand,  très  peu.  Il  y  a,  à  cet  égard,  deux  habitudes  ortho- 
graphiques en  France,  qui  tiennent  à  un  changement  d'ortho- 
graphe officielle  apporté  par  l'Académie  en  1878. 

Autrefois,  on  mettait  un  trait  d'union  après  très  ;  les  person- 
nes un  peu  plus  jeunes  ne  mettent  pas  ce  trait  d'union,  que 
l'Académie  a  supprimé.  Le  trait  d'union  est  commun  à  beau- 
coup de  personnes  certainement,  surtout  parmi  celles  qui  ont 
dépassé  quarante  ans  ;  mais,  enfin,  c'est  encore  un  trait  carac- 
téristique dans  les  lettres  de  Dreyfus,  où  il  n'y  a  pas  de  trait 
d'union  après  le  mot  très. 

Chez  M.  Esterhazy,  j'en  connais  deux  exemples  qui  sont  tous 
les  deux  réunis  sur  le  placard  intitulé  la  Clé.  Dans  le  borde- 
reau, il  y  a  cette  phrase  :  «  Je  n'aurai  ce  document  que  pour 
très-peu  de  jours  »  ;  entre  très  et  peu,  il  y  a  un  trait  d'union. 
Voilà  encore  un  détail  orthographique,  moins  précis,  mais  qui 
signalerait  M.  Esterhazy  parmi  beaucoup  d'autres  ! 

J'arrive  maintenant  à  la  question  de  la  langue.  Par  langue, 
j'entends  le  choix  des  mots.  Il  y  a  bien  des  façons  de  parler 
français  :  on  peut  parler  français  avec  correction  ou  en  com- 
mettant des  fautes.  Je  me  suis  placé  au  point  de  vue  où  se  pla- 
cerait un  professeur  qui  aurait  à  donner  des  notes  à  un  élève 
dans  une  classe,  et  à  noter  s'il  a  écrit  bien  ou  s'il  a  écrit  mal,  au 
point  de  vue  du  choix  des  mots  ou  de  la  tournure  correcte  ou 
incorrecte. 

Eh  bien  !  dans  le  bordereau,  il  y  a  des  tournures  incorrecte  s 
-et  des  tournures  impropres  qui  semblent  indiquer  quelqu'un 
qui  ne  connaît  pas  bien  la  langue  ou  qui  penserait  en  une  lan- 


545  — 


gue  étrangère,  des  phrases  comme  celles  qu'écrirait  un  Anglais 
ou  un  Allemand:  «  Sam  nouvelles  m' indiquant  que  vous  dési- 
rez me  voir,  je  vous  adresse  cependant,  monsieur,  quelques 
renseignements  »  Le  mot  nouvelles  est  ici  un  mot  impropre,  qui 
ne  viendrait  jamais  à  l'esprit  d'un  Français  qui  sait  bien  écrire 
sa  langue;  il  dirait:  Sans  avis.  L'auteur  a  pensé  en  allemand 
et  mis  le  mot  français  dans  un  sens  étranger  à  notre  langue. 

Mais  suivons  :  «  Sans  nouvelles  m' indiquant  que  vous  dési- 
rez me  voir,  je  vous  adresse  cependant,  monsieur...  »  Un 
Français  parlant  bien  le  français,  comme  un  Français  qui  a  de 
l'éducation  et  qui  a  l'instinct  vraiment  national  de  sa  langue, 
dirait  :  «  Quoique  je  n'aie  pas  reçu  d'avis  nie  disant  que  vous 
desirez  me  voir,  je  vous  adresse,  monsieur...  »  Ou  bien  il 
couperait  la  phrase:  «  Je  n'ai  pas  reçu...  mais...  » 

La  tournure  du  bordereau  se  rencontre  peut-être  dans  le  style 
commercial,  mais  pas  du  tout  dans  le  style  littéraire,  et  elle  se 
rencontre  surtout  sous  la  plume  des  étrangers  qui  savent  ou  qui 
écrivent  mal  le  français,  parce  qu'ils  sont  étrangers. 

Plus  loin,  à  propos  d'un  certain  document,  il  y  a  :  «  Chaque 
corps  en  reçoit  un  nombre  fixe  ».  Un  nombre  fixe  voudrait  dire 
que  c'est  toujours  le  même  nombre  pour  tous  les  corps,  que 
chaque  corps,  par  exemple,  on  reçoit  50.  Ce  n'est  pas  là  ce  que 
l'auteur  du  bordereau  a  voulu  dire,  il  a  voulu  dire  que  chaque 
corps  en  reçoit  un  nombre  précis  ou  déterminé,  un  nombre 
prévu  d'avance  et  qui  permet  de  reconnaître  si  on  rend  tous  les 
exemplaires.  Il  n'a  pas  su  trouver  le  mot  propre;  c'est  encore 
une  incorrection  qu'un  professeur  considérerait  comme  une 
preuve  que  l'élève  sait  mal  le  français  ou  qu'il  est  étranger. 

«  Ce  document  est  extrêmement  difficile  à  se  procurer  ». 
Ceci  est  contraire  à  la  grammaire.  Il  n'y  a  pas  de  professeur  qui 
ne  mettrait  en  note  de  cette  phrase  «  difficile  à  se  procurer  », 
cette  mention  :  ce  n'est  pas  français. 

Une  autre  remarque  :  il  offre  à  son  correspondant  un  certain 
document  qu'il  n'a  que  pour  très  peu  de  jours  à  sa  disposition  : 
«  Si  vous  voulez  »  —  dit-il  — «  y  prendre  ce  qui  vous  intéresse, 
vous  le  rerez  mettre  à  ma  disposition,  je  le  prendrai.  »  C'est 
encore  une  tournure  exotique;  quelqu'un  qui  a  bien  l'instinct 
de  la  langue  dirait  :  «  Je  passerai  ou  j'irai  le  prendre  ». 
Mais  la  tournure  employée  n'est  pas  une  tournure  normale  de  la 
langue  française. 

Voilà  donc,  Messieurs,  dans  ce  texte  si  court,  cinq  ou  six 
petites  choses,  toutes  très  caractéristiques,  qui  permettent  de 
dire,  avec  une  certitude  égale  à  celle  de  l'écriture,  que  l'auteur 
du  bordereau  ne  peut  pas  être  n'importe  qui  :  il  n'y  a  qu'un 
petit  nombre  de  personnes  qui  aient  pu  écrire  ce  document  :  ou 
bien  ce  sont  des  gens  qui  savent  mal  le  français,  parce  qu'ils 
l'ont  mal  appris,  ou  bien  ce  sont  des  gens  qui  pensent  dans  une 
langue  étrangère. 

Ceci  restreint  singulièrement  le  cercle  des  personnes  aux- 
quelles on  peut  attribuer  le  bordereau.  Le   capitaine  Dreyfus 

18 


—  546  — 

écrit  un  français  d'une  correction  parfaite;  jamais  il  n'y  a  de 
mots  incorrects  ou  impropres  dans  les  lettres  du  capitaine 
Dreyfus;  je  citerai,  par  exemple,  cette  même  phrase  :  «.  J'ai  lé- 
gué à  ceux  qui  m'ont  fait  condamner  un  devoir,  etc.  »,  il  est 
impossible  de  trouver  une  phrase  mieux  écrite  ;  s'il  s'agissait 
d'une  copie  de  collégien,  le  professeur  mettrait  en  marge  «  très 
bien  ». 

J'ai  cherché  en  vain  dans  toutes  les  lettres  du  capitaine 
Dreyfus  une  incorrection.  Au  contraire,  dans  les  lettres  du 
commandant  Esterhazy,  les  incorrections  de  ce  genre  fourmil- 
lent. Dans  une  lettre  où  il  se  débat  contre  des  préoccupations 
pécuniaires,  il  dit  :  «  Telles  et  telles  personnes  doivent  avoir 
conservé  toutes  traces  de  cette  affaire.  »  Cette  tournure,  pour 
dire  «  toutes  les  traces  imaginables  »,  est  une  tournure  qui  se 
retrouve  dans  la  fameuse  lettre  du  uhlan  ;  c<  je  ferai  toutes 
tentatives  pour  aller  en  Algérie  ».  C'est  une  tournure  qui  lui 
est  personnelle. 

Dans  une  lettre antipatiïotique,  autre  que  la  lettre  dnuJilan, 
il  dit  :  «  Voilà  la  belle  armée  de  France  ».  Jamais  un  Français 
n'aurait  écrit  cela,  il  aurait  écrit:  »  la  belle  armée  française,  » 
ou  «  la  belle  armée  de  la  France  ». 

Dans  ses  lettres  encore,  il  y  a  d'autres  tournures  particu- 
lières ;  je  vois,  par  exemple:  «  Je  serai  certainement  'parfai- 
tement heureux  »  ;  ce  n'est  pas  encore  du  bon  français. 

Je  conclus  ainsi  :  l'écriture  est  incontestablement,  sans  l'om- 
bre d'un  doute  possible  du  commandant  Esterhazy,  les  habitu- 
des orthographiques  sont  les  habitudes  du  commandant  Ester- 
hazy, et  cela  sur  des  points  extrêmement  remarquables,  comme 
l'accent  grave  de  VA  majuscule.  Entin,  au  point  de  vue  de  la 
langue,  il  est  tout  à  fait  impossible  que  le  bordereau  soit  du  ca- 
pitaine Dreyfus  :  il  est  au  contraire  très  naturel  qu*il  soit  du 
commandant  Esterhazy. 

C'est  le  même  genre  de  français  au  point  de  vue  du  choix  des 
mots,  au  point  de  vue  des  incorrections  ;  c'est  tout  à  fait  le  même 
type  de  langue,  et  je  crois  devoir  appuyer  sur  l'importance  par- 
ticulière de  cette  dernière  façon  d'apprécier  le  bordereau  ;  car 
c'est  ce  qui  a  entraîné  ma  conviction  définitive. 

On  pourrait  imaginer  que  les  ressemblances  d'écriture  s'ex- 
pliquent par  je  ne  sais  quelle  intention  bizarre,  compliquée, 
de  calquer  l'écriture  d'une  autre  personne  en  passant  la  plume 
sur  tous  les  traits  ;  on  pourrait  aussi  admettre  une  imitation 
H  "écriture  au  moyen  de  calques,  mais  l'indication  tirée  de  la 
langue  ne  permet  aucune  échappatoire  de  ce  genre. 

Ce  n'est  pas  que  je  crois  le  calque  le  moins  du  monde  possi- 
ble ;  cette  hypothèse  d'ailleurs,  que  je  n'admets  pas  —  même 
un  instant,  —  il  n'est  plus  possible  de  la  faire  en  présence  des 
incorrections  de  langue  que  l'on  constate  dans  le  bordereau. 

Je  suppose  le  capitaine  Dreyfus  calquant  l'écriture  d'Ester- 
hazy  ;  il  n'a  pu  se  mettre  à  parier  mal  le  français,  parce  que  sa 
plume  suivait  une  écriture  étrangère  ! 


547   - 


Le  bordereau  a  donc  été,  non  pas  seulement  écrit  par  le  com- 
mandant Esterhazy,  mais  il  a  été  pensé,  rédigé  par  le  comman- 
dant Esterhazy  lui-même  ;  le  texte  est  de  lui.  C'est  le  style  du 
bordereau  qui  est  du  commandant  Esterhazy,  et  c'est  récriture 
par  dessus  le  marché,  qui  est  du  commandant  Esterhazy. 

MeLABORi.  —  M.  Havet  pourrait  peut-être  compléter  son  ex- 
posé sur  ce  point.  Si  j'ai  bien  compris  M.  Havet,  il  considère 
que  le  calque  est  impossible  au  point  de  vue  de  la  rédaction. 
Pense-t-il  de  même  an  point  de  vue  graphique? 

M.  L.  Havet.  —  Je  ne  pourrais  pas  en  taire  une  démonstra- 
tion précise  ;  je  parle  surtout  ici  des  difficultés  de  raisonnement 
qu'on  éprouverait  à  imaginer  une  situation  où  quelqu'un  puisse 
faire  un  faux  dans  ces  conditions.  Gomment  est-il  possible 
d'imaginer  un  homme  qui,  pour  dissimuler  sa  personnalité, 
emprunte  l'écriture  d'autrui  et  qui  se  donne  le  mal  prodigieux 
qu'il  faudrait  se  donner  pour  calquer,  non  pas  des  mots,  mais 
des  lettres,  en  prenant  à  chaque  instant  des  modèles  différents 
et  en  transportant  son  calque  d'un  mot  sur  un  autre  ? 

Il  y  a,  dans  le  bordereau,  des  mots  qu'on  n'a  pas  tous  les 
jours  sous  la  main  pour  les  calquer,  par  exemple  le  mot  :  Ma- 
dagascar, le  mot  hydraulique  :  on  peut  bien  avoir  sous  la  main 
un  mot  comme  je,  comme  vous,  mais  on  n'a  pas  sous  la  main, 
à  point  pour  savoir  où  le  trouver,  le  mot  Madagascar  ou  le 
mot  hydraulique,  juste  au  moment  où  on  en  a  besoin.  Pour 
cela,  il  faudrait  avoir  toute  une  collection  de  documents  énor- 
mes avec  un  répertoire  pour  y  trouver  le  mot  dont  on  a  besoin. 
Il  faudrait  donc,  pour  exécuter  par  calque  le  bordereau,  com- 
poser le  mot  Madagascar  à  l'aide  du  mot  Ma,  puis  avec  le 
commencement  du  mot  darne,  le  commencement  d'un  troisième 
mot.  Gela  aurait  coûté  cinq  ou  six  opérations  différentes  pour 
un  mot  unique. 

Ge  travail  est  absolument  hors  de  proportion  avec  les  be- 
soins d'un  faussaire  qui  travaille  ainsi  ;  il  serait  beaucoup  plus 
court  de  prendre  tout  autre  moyen  de  falsification  :  une  écriture 
dissimulée,  des  caractères  d'impression,  découpés,  qu'on  appli- 
que, qu'on  colle,  ou  même,  si  on  emprunte  l'écriture  d'autrui, 
le  procédé  plus  simple  de  découper  des  portions  d'écritures  et 
de  les  coller  au  lieu  de  les  décalquer. 

C'est  là  une  hypothèse  qui  n'est  défendable  que  si  on  avait 
des  raisons  particulières  de  trouver  qu'il  y  a  un  calque. 

J'ajoute  que  je  ne  crois  pas,  pour  ma  part,  à  l'argument  que 
j'ai  vu  traîner  dans  des  journaux  qui  soutenaient  "que  le  bor- 
dereau était  de  Dreyfus  et  non  pas  d'Esterhazy;  il  prétendaient 
qu'il  y  a  des  portions  de  mots  qui  se  répètent,  parce  qu'ils  ont 
été  calqués  sur  la  même  matrice,  qu'il  y  a  deux  fois  la  même 
syllabe. 

Quand  nous  retrouvons  plusieurs  fois  la  même  syllabe,  il  n'y 
a  jamais  superposition  absolue.  Il  y  a  des  syllabes  qui  se  ré- 
pètent un  grand  nombre  de  fois  ;  par  exemple,  dans  le  mot 
quelque,  il  y  a  deux  fois  la  syllabe  que,  et  cette  syllabe  revient 


5'iS 


plusieurs  fois  ;  le  mot  note  revient  également  plusieurs  fois. 
Eh  bien!  j*ai  étudié  avec  soin  toutes  ces  syllabes  et  je  n'ai 
jamais  vu  que  deux  portions  de  mots  fussent  rigoureusement 
pareilles  et  qu'on  pût  se  vanter  de  les  superposer.  Je  crois  donc 
que  toutes  les  hypothèses  tirées  d'un  calque  se  heurtent  à  des 
difficultés  matérielles  et  absolues. 

Je  ne  parle  pas  ici  des  arguments  qui  ne  sont  pas  ceux  d'un 
témoin,  qui  seraient  plutôt  ceux  d'un  avocat  :  par  exemple  si 
Dreyfus  avait  composé  le  bordereau  à  l'aide  d'un  calque,  sa- 
chant sur  qui  il  avait  calqué,  il  aurait  probablement  dénoncé 
l'auteur  de  récriture,  afin  de  se  décharger  sur  quelqu'un,  dont 
il  aurait  ainsi  fac-similé  Y  écriture.  C'est  un  argument  que  je 
donne  pour  mémoire  et  qui  ne  rentre  pas  dans  Tordre  d'une 
déposition . 

Au  point  de  vue  du  calque,  je  n'arrive  pas  à  comprendre  du 
tout  comment  il  l'aurait  exécuté  ;  il  avait  mille  moyens  beau- 
coup plus  simples  de  dissimuler  son  écriture. 

Je  termine  par  un  autre  argument  :  le  bordereau  n'est  pas 
signé  ;  comment  le  destinataire  pouvait-il  savoir  d'où  venait  le 
bordereau  ?  Pour  le  destinataire,  la  signature,  c'est  l'écriture  ; 
cela  voulait  donc  dire,  pour  le  destinataire  :  c'est  Esterhazy  qui 
m'envoie  le  document.  Voilà,  Messieurs,  ce  que  j'avais  à 
dire . 


7   ' 


audience  est  levée  à  cinq  heures  un  quart. 


TABLE  DES  MATIERES 


I.  —  LE   PROCÈS 
DEVANT    LA    COUR    D'ASSISES 

LES  LETTRES  DE  M.  EMILE  ZOLA  ET  LES  POURSUITES 

Pages. 

Lettre  de  M.  Emile  Zola  au  Président  de  la  République.  —  L'assignation. 
—  Lettre  de  M.  Emile  Zola  au  Ministre  de  la  guerre.  —  La  significa- 
tion au  Parquet.  —  Liste  des  jurés 3 

INTERROGATOIRE  DES  PRÉVENUS  ET  AUDITION 

DES  TÉMOINS 

Première  aoclienee.  —  Audience  du  /'février. 

Interrogatoire  des  prévenus.  —  Tirage  au  sort  des  Jurés.  —  Plainte  de 
iM.  le  Ministre  de  la  Guerre.  —  Assignation. —  Exposé  et  conclusions 
de  M.  l'Avocat  général.  —  Réponse  et  conclusions  de  Me  Labori.  — 
Incident.  Demande  d'intervention  des  experts  :  MM.  Belhomme, 
Varinard  et  Couard.  Conclusions  pour  les  experts.  —  Arrêt  sur  les 
conclusions  de  Me  Labori,  en  réponse  à  celles  de  M.  l'Avocat  général 
précisant  le  débat.  —  Arrêt  sur  les  conclusions  déposées  pour  les 
experts.  —  Lettres  d'excuse  d'un  certain  nombre  de  témoins.  Incident 
relatif  à  la  lettre  d'excuse  de  M.  le  lieutenant-colonel  duPaty  de  Clam 
et  conclusions.  Incident  relatif  à  la  lettre  d'excuse  de  M"'e  de  Bou- 
lancy.  Incident  relatif  à  la  lettre  d'excuse  de  M.  le  capitaine  Le  Brun- 
Renaud.  Conclusions  relatives  à  M"0  Blanche  de  Comminges.  Con- 
clusions relatives  à  l'audition  de  M.  Casimir-Perier.  Conclusions 
relatives  à  l'audition  de  divers  témoins 33 

Deuxième  audience.  —  Audience  du  8  février. 

Lettres  d'excuse  de  divers  témoins  (suite).  —  Appel  des  témoins.  — 
Conclusions  relatives  à  l'audition  de  M.  le  commandant  Esterhazy. — 
Conclusions  relatives  à  l'audition  de  M1""  Chapelon.  —  Conclusions 
relatives  à  l'audition  des  témoins  non  comparants.  —  Déposition  de 
Mmc  Alfred  Dreyfus.  Incident.  Conclusions.  Observations  de  M.  l'Avo- 
cat général  et"  réponse  de  Me  Labori.  Arrêt.  —  Dépositions  de 
MM.  Leblois,  Scheurer-Kestner,  Casimir-Perier.  —  Conclusions  rela- 
tives à  l'audition  de  M.  Casimir-Perier  et  arrêt.  —  Déposition  de 
-M.  J .  de  Castro ...  7Q 


—  550  — 

Pages. 
Troisième  audience.  — Audience  du  9  février. 

Incident  relatif  à  l'audition  de  .M,iie  A.  Dreyfus.  —  Conclusions  relatives 
à  la  présence  dans  la  salle  de  témoins  non  encore  entendus.  —  Con- 
clusions nouvelles  relatives  à  l'audition  de  Mme  A.  Dreyfus.  —  Incident. 
Déclaration  de  M-  Labori  relativement  à  la  distribution  aux  jurés  de 
documents  et  de  brochures.  —  Incident.  Visites  de  M.  le  docteur 
Socquet  à  M"1  de  Boulancy,  M1'9  de  Comminges,  Mme  Chapelon  et 
M.  Autant.  — Déposition  dé  M.  le  général  de  Boisdeffre.  Conclusions 
relatives  au  secret  professionnel  invoqué  par  M.  le  général  de  Bois- 
deffre. —  Déposition  de  M.  le  général  Gonse.  Incident.  —  Déposition 
de  M.  le  général  Gonse  (suite).  —  Déposition  de  M.  le  commandant 
Lauth,  de  M.  Gribelin.  —  Confrontation  de  M.  Gribelin  avec  M.  Le- 
blois.  Incident.  Conclusions  relatives  à  l'apport  des  dépositions  de 
.M. M.  Leblois  et  Gribelin  dans  l'affaire  Esterhazy.  Conclusions  de 
M.  l'Avocat  général.  —  Déposition  de  M.  le  général  Mercier.  Conclu- 
sions relatives  à  l'audition  de  M.  le  général  Mercier.  —  Arrêt  sur  les 
conclusions  nouvelles  relatives  à  l'audition  de  Mmc  Drevfus.  —  Arrêt 
sur  les  conclusions  relatives  à  la  présence  dans  la  salie  de  témoins 
non  encore  entendus.  —  Arrêt  sur  les  conclusions  relatives  au  secret 
professionnel  invoqué  par  M.  le  général  de  Boisdeffre.  —  Arrêt  sur 
les  conclusions  relatives  à  l'audition  de  M.  le  général  Mercier.  — 
Déposition  de  M.  Trarieux 120 

Quatrième  audience.  — Audience  du  10  février 

Arrêt  sur  les  conclusions  relatives  à  l'apport  de  pièces  ou  dossiers 
demandé  par  la  défense.  —  Déposition  de  M.  Trarieux  (suite).  — 
Incident  relatif  à  l'audition  de  M.  le  commandant  Forzinetti,  de 
M.  le  capitaine  Le  Brun-Renaud  et  d'un  groupe  de  témoins.  — Inci- 
dent relatif  à  l'examen  médical  de  Mme  de  Boulancy  par  M.  le  doc- 
teur Socquet.  Conclusions.  —  Dépositions  de  M.  le  lieutenant-colo- 
nel du  Paty  de  Clam,  de  M.  le  capitaine  de  Comminges,  de  M.  le 
lieutenant-colonel  Henry.  —  Rappel  de  M.  le  général  Gonse.  — 
Déposition  de  M.  le  lieutenant-colonel  Henry  [suite).  —  Confronta- 
tion de  M.  Leblois  avec  M.  le  lieutenant-colonel  Henry,  M.  Gribelin 
et  M.  le  général  Gonse.  —  Arrêt  sur  les  conclusions  relatives  à  la 
demande  de  commission  de  trois  médecins  pour  examiner  l'état  de 
santé  de  M'"e  de  Boulancy.  —  Conclusions  à  l'effet  d'obtenir  que 
Mme  de  Boulancy  soit  interrogée  par  voie  de  commission  rogatoire. 
—  Dépositions  de  M.  de  la  Batut,  de  M.  le  commandant  Besson  d'Or- 
mescheville,  de  M.  Vallecalle,  de  M.  le  colonel  Maurel,  de  M.  le  colo- 
nel Echemann,  de  M.  le  commandant  Patron,  de  M.  le  commandant 
Ravarv,  de  M.  le  général  de  Pellieux.  —  Confrontation  de  M.  du 
Paty  de  Clam  avec  M.  de  la  Batut.  —  Dépositions  de  M.  le  comman- 
dant Pau f fin  de  Saint-Morel,  de  M.  Dupuy,  de  M.  Guérin,  de 
M.  Thévenef  —  Déposition  de  M.  E.  Salles  ;"conclusions  et  arrêt..     io,3 

Cinquième  audience.  —  Audience  du  II  février 

Déposition  de  M.  le  général  de  Pellieux  (suite).  —  Rappel  de  M.  le 
général  Gonse.  —  Rappel  de  M.  Gribelin.  —  Rappel  de  M.  le  com- 
mandant Lauth.  —  Déposition  de  M.  le  lieutenant-colonel  Picquart. 
—  Conclusions  nouvelles  à  l'effet  d'obtenir  que  M"|C  de  Boulancy 
soit  interrogée  par  voie  de  commission  rogatoire.  —  Arrêt  sur  les 
conclusions  à  l'effet  d'obtenir  que  Mme  de  Boulancy  et  M"0  de  Com- 
minges soient  interrogées  par  voie  de  commission  rogatoire.  — 
Déposition  de  M.  le  colonel  Picquart  (suite).  —  Confrontation  de 
M.  le  lieutenant-colonel  Picquart  avec  MM.  Gribelin,  le  commandant 
Ravarv,  le  commandant  Lauth,  le  général  de  Pellieux 264 


Pag 
Sixième    audience».   —    Audience  clic  12  février 

Arrêt  sur  la  demande  d'excuse  d'un  jure  malade.  —  Confrontation  de 
M.  le  colonel  Picquart  et  M.  le  commandant  Lauth.  —  Confronta- 
tion de  M.  le  colonel  Picquart  et  de  M.  Leblois  avec  M.  le  colonel 
Henry  et  M.  le  général  Gonse.  —  Déposition  do  M.  E.  Démange.  — 
Conclusions  relatives  à  l'outrage  commis  par  le  colonel  Hen-y  contre 
le  colonel  Picquart,  au  cours  de  la  déposition  de  ce  dernier.  —  Dépo- 
sitions de  MM.  Ranc,  P.  (^uillard.  Jaurès.  —  Incident.  Demande 
d'apport  du  bordereau  Dreyfus-Esterhazy.  Conclusions.  —  Arrêt 
sur  les  conclusions  relatives  à  l'outrage  commis  par  le  colonel  Henry 
contre  le  colonel  Picquart.  —  Arrêt  sur  les  conclusions  tendant  a 
l'apport  du  bordereau  Dreyfus-Esterhazy.  —  Déposition  de  M.  Ber- 
tillon 347 

Septième    audience.  —  Audience  du  1:>  février 

Lettre  de  M.  Le  Provost  de  Launay  et  dépêche  de  M.  Papillaud  au  sujet 
de  la  déposition  de  M.  Jaurès.  —  Déclaration  de  M-  Labori  relative  à 
la  publication  dans  la  Libre  Parole  d'un  article  calomnieux  le  con- 
cernant. —  Rappel  de  M.  Jaurès.  —  Dépositions  de  MM.  Bertillon 
(suite),  Hubbard,  Yves  Guyot,  Teyssonnières.  —  Confrontation  de 
M.  Tevssonnières  avec  M.  Trarieux.  —  Dépositions  de  MAL  Chara- 
vay,  Pelletier,  Gobert,  Couard,  Belhomme,  Varinard 414 

Huitième    audience.    —  Audience  du   15   février 

Conclusions  relatives  au  secret  professionnel  invoqué  par  les  experts, 
MM.  Couard,  Belhomme  et  Varinard.  Arrêt.  —  Rappel  de  M.  le  géné- 
ral Gonse.  —  Dépositions  de  MM.  Crépieux-Jamin  et  Paul  Meyer. — 
Incident.  Refus  par  le  Président  de  poser  une  question  aux  experts. 
MM.  Couard,  Belhomme  et  Varinard.  Conclusions  et  arrêt.  —  Déposi- 
tion de  M.  Auguste  Molinier.  —  Lecture  des  procès-verbaux  des 
interrogatoires  de  Mme  de  Boulancy  et  de  Mlle  de  Comminges  par 
M.  Bertulus,  juge  d'instruction.  —  Conclusions  relatives  a  un 
supplément  d'information  demandé  en  ce  qui  concerne  .M",e  de  Bou- 
lancy. —  Dépositions  de  MM.  Emile  .Molinier,  Célerier,  Bourmont, 
Louis  Franck,  E.  Grimaux,  Louis  Havet. . ." 485 


été  anonyme  de  l'Imprimerie  Kugelmann  (,(j.  Balitout,  directeur),   L23  rue  de  la 

Grange-Batelière,  Paris . 


- 


\ 


3  9097  00514734  4 


DC  354  .  Z66  v.  1 

Dreyfus,  Alfred,  1859-1935 

L'affaire  Dreyfus 


DATE  DUE 


CAYLORD 


PRINTEO  IN  U.S.  A.